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Full text of "Revue des deux mondes"

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REVUE 


DES 


DEUX  MONDES 


LXV   ANNÉE.   -  QUATRIÈME   PÉRIODE 


TOME  CENT  TRENTIÈME 


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VI 


PARIS 

BUREAU  DE  LA  REVUE  DES  DEUX  MONDES 

RUE    DE    L'UNIVERSITÉ,    15 


1895 


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PRESERVATIOK  VwT 

REPLACEMENT  \8^^\^ 

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HI7BRSÎT7JI 


DE  L'ORGANISATION 


DU 


SUFFRAGE  UNIVERSEL 


LA  GRISE  DE  L'ÉTAT  MODERNE 


S'il  est,  —  en  cette  ingrate  matière  de  la  politique  où  personne 
ne  s'accorde  sur  rien,  — un  point  sur  lequel  l'accord  soit  possible 
aujourd'hui  et  même  assez  près  d'être  fait,  c'est  que  «  tout  va 
mal,  »  ou,  comme  disenj  les  Espagnols,  habitués  depuis  un  siècle 
à  des  fins  de  régime,  que  «  cela  s'en  va.  »  Les  symptômes  en  sont 
très  nombreux  et  frappans,  si  évidens  qu'on  se  décide  à  les  voir 
jusque  dans  les  milieux  où  l'on  serait  le  plus  intéressé  à  s'y  mé- 
prendre, où  Ton  aimerait  le  mieux  ne  les  avoir  jamais  vus.  Déjà 
les  vieux  parlementaires,  qui  n'en  sont  plus  aux  illusions,  com- 
mencent à  se  frapper  la  poitrine  et  à  s'accuser,  en  les  regrettant, 
des  fautes  qu'eux-mêmes  et  les  autres  ont  commises.  A  ces  la- 
mentations, discrètes  encore,  mais  perceptibles  pour  qui  prête 
l'oreille,  le  pays  ne  répond  que  par  un  grand  silence.  Le  Par- 
lement fait  et  défait,  demande  un  gouvernement  et  empêche  ou 
renverse  tout  gouvernement,  affirme  et  nie,  se  précipite  et  s'en- 
fuit, acclame  et  anathématise  :  la  France  en  est  absente,  ou  ne 
!  bouge  pas  ;  et  Ton  ne  sait  ce  qui  des  deux  est  le  plus  inquiétant,  de 
ces  convulsions  du  Parlement  ou  de  cette  atonie  du  pays. 

Au  fond,  cette  atonie  et  ces  convulsions  sont  des  marques  du 
même  phénomène  et  disent  la  lassitude  de  vivre,  l'impossibilité 
de  durer  ainsi.  Seulement,  où  l'accord  cesse  tout  de  suite,  c'est 


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6  REVUE    DES   DEUX   MONDES. 

sur  les  causes  et  sur  les  remèdes.  De  ce  que  «  cela  s'en  va  »  on  a 
donné  mille  raisons,  mais,  à  notre  avis,  pas  une  bonne. 

Quand  on  s'en  prend  aux  personnes,  on  se  trompe.  Ce  n'est 
pas  la  faute  de  tel  ministre,  puisque  les  cabinets  se  suivent,  ne 
se  ressemblent  pas,  et  que,  néanmoins,  plus  ils  changent,  plus 
«  tout  continue  d'aller  mal.  »  Ce  n'est  pas  davantage  la  faute  de 
tel  Président,  —  s'il  est  permis  de  «  découvrir  l'exécutif  »  lorsqu'il 
s'est  découvert  lui-même,  —  puisque  les  Présidens  passent,  sen- 
tent le  danger  et  n'y  peuvent  rien.  Ce  n'est  pas  la  faute  de  telle 
institution  prise  à  part,  ni  celle  du  Sénat,  ni  celle  de  la  Chambre 
des  députés;  du  moins  ce  n'est  pas  directement  leur  faute, 
puisque,  Sénat  et  Chambre,  ils  sont  ce  qu'ils  peuvent  être.  Ce 
n'est  pas  notre  faute,  à  nous  citoyens,  une  faute  personnelle  à 
chacun  de  nous,  car,  après  que  nous  avons  voté  de  notre  mieux, 
—  c'est-à-dire  contribué  à  choisir  pour  nous  représenter  le  can- 
didat le  plus  digne  et  le  plus  capable,  —  nous  avons  fait  tout  ce 
que  nous  pouvions  faire.  Ce  n'est  pas  la  faute  de  tel  ou  tel  article 
de  la  Constitution,  puisqu'on  l'a  déjà  re visée  et  qu'on  ne  nous  a 
pas  guéris.  Enfin,  ce  n'est  pas  la  faute  de  cette  Constitution  dans 
son  ensemble,  d'une  combinaison  défectueuse  des  différens  pou- 
voirs publics  en  France,  du  mauvais  arrangement  constitutionnel 
de  février-juillet  1875,  puisque  ce  trouble  des  fonctions  de  gou- 
vernement ne  s'arrête  point  aux  frontières;  qu'il  paraît  être  épi- 
démique;  et  que  toute  l'Europe  en  est  travaillée,  ou,  si  ce  n'est 
toute  l'Europe,  assurément  tout  l'occident  de  l'Europe. 

Les  causes  qu'on  indique  à  l'ordinaire,  et  dont  nous  venons 
d'énumérer  quelques-unes,  sont  donc  ou  trop  locales  pour  ce  mal 
général  ou  trop  superficielles  pour  ce  mal  profond.  Ceux-là  seu- 
lement qui  ne  réfléchissent  pas  prennent  pour  des  incidens  d'un 
jour  des  faits  d'une  extrême  gravité.  Si  ces  faits  ne  sont  pas  tant 
(tes  causes  que  des  conséquences,  la  vraie  cause,  il  faut  la  cher- 
cher plus  avant,  plus  haut  et  plus  loin.  Il  faut  avoir  sans  cesse 
présent  ce  caractère  européen  et  l'on  peut  dire  quasi  universel, 
quant  à  la  civilisation  politique,  de  la  crise  actuelle,  qui  ne  se 
borne  pas  à  être  une  crise  de  la  République  française,  pas  même 
une  crise  du  parlementarisme,  qui  est  —  ni  plus  ni  moins  —  une 
crise  de  l'État  moderne.  Sans  doute,  voici  venir  partout  en  Eu- 
rope, à  une  échéance  qui  s'approche,  la  «  faillite  du  parlemen- 
tarisme »  sous  la  forme  où  nous  le  connaissons;  et,  cette  fois,  il 
n'y  aura  pas  à  épiloguer  :  ce  sera  bel  et  bien  une  «  faillite  »,  puis- 
qu'il y  avait  bel  et  bien  des  engagemens  pris.  Mais  il  y  a  plus,  et 
c'est  de  ce  point  qu'il  faut  partir  :  nous  sommes  en  face  d'une  crise 
de  l'État  moderne;  nous  y  sommes  en  proie.  Nous  sommes  ma- 


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DE   L  ORGANISATION    DU    SDFFKAGB    UNIVERSEL.  7 

lades  par  lui,  ou,  plus  exactement,  il  est  malade  en  nous,  —  et 
nous  en  mourrons  s'il  reste  ce  que  les  hommes  d'avant  nous  l'ont 
fait. 

I.   —  NATURE  ET  STRUCTURE  DE  L'ÉTAT   MODERNE 

Qu'est-ce  donc  que  l'État  moderne?  Il  se  peut  définir  ainsi  : 
en  théorie,  c'est  un  État  de  droit;  en  fait,  c'est  un  État  construit 
par  en  bas.  Mais  la  définition  elle-même  a  besoin  d'être  définie, 
et.  dans  sa  première  partie  surtout,  appelle  une  explication,  car 
cette  expression  «  un  État  de  droit  »  est  susceptible  de  bien  des 
acceptions  différentes. 

Un  «  État  de  droit  »  est,  d'abord,  un  État  où  tout  est  réglé 
par  la  loi,  où  rien  n'est  laissé  au  hasard,  à  l'arbitraire  ou  au  bon 
plaisir,  —  lequel  n'est  que  le  hasard  passant  à  travers  l'esprit  d'un 
maître.  C'est  un  État  où,  rien  ne  se  faisant  que  par  la  loi,  la  loi 
s'occupe  et  décide  de  tout.  On  y  restreint  aux  dernières  limites, 
on  pousse  dans  les  derniers  retranchemens,  on  y  coupe  jusqu'aux 
racines  la  tradition,  la  coutume,  tout  ce  qui  n'est  pas  la  loi  écrite. 
Et  la  loi  n'y  est  pas  seulement,  comme  dans  l'État  plus  ancien, 
un  agent  d'ordre  et  de  conservation,  mais  un  facteur  de  force, 
de  mouvement  et  de  transformation  sociale.  La  loi,  par  suite,  y 
devient  toute-puissante,  ou,  du  moins,  elle  y  doit  être,  en  prin- 
cipe, plus  puissante  que  tout.  Par  suite  aussi,  la  législation  y  est 
très  abondante,  et,  par  suite  encore,  l'organe  législatif,  la  législa- 
ture, y  prend  insensiblement  une  importance  tout  à  fait  hors  de 
pair,  une  prépondérance  absolue. 

Mais,  dans  l'État  moderne,  le  pouvoir  législatif  ne  réside  plus, 
ainsi  qu'il  résidait  jadis,  en  la  personne  d'un  chef,  plus  ou  moins 
assisté  de  quelques  conseillers  :  il  réside  ou  il  est  censé  résider 
dans  le  peuple,  qui,  suivant  les  cas,  ici,  l'exerce  directement  et,  là, 
le  délègue  à  des  représentans  élus.  La  loi  n'est  donc  plus  ce  qu'elle 
était  dans  l'État  plus  ancien,  l'œuvre  d'un  seul  ou  de  quelques- 
uns,  qui  lui  demeuraient  comme  extérieurs  et  supérieurs:  elle  est 
ou  elle  est  censée  être  l'œuvre  de  tous,  élaborée  par  tous  ou  par 
les  représentans  de  tous.  Dans  l'État  moderne,  —  qu'il  soit 
royaume,  empire  ou  république,  — personne  n'est  plus  en  dehors 
ni  au-dessus  de  la  loi  :  le  législateur  lui-même,  celui  qui  fait  la 
loi,  y  est  dans  la  loi  et  sous  la  loi.  Personne  n'y  a  de  droits  qui 
ne  s'arrêtent  au  point  où  ils  rencontrent  les  droits  des  autres;  de 
manière  que  tous  ont  ou  sont  censés  avoir  les  mêmes  droits  et 
des  droits  égaux. 

En  somme,  dans  l'État  de  type  antérieur,  la  loi  ne  s'étendait 


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8  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

pas  à  tout;  il  y  restait  une  marge  à  l'arbitraire.  Le  plus  souvent, 
dans  TËtat  ancien,  la  loi  n'était  que  la  coutume  fixée  et  con- 
sacrée; elle  ne  créait  rien,  ni  ne  laissait  rien  perdre:  elle  conser- 
vait. Le  pouvoir  législatif  n'était  pas  le  premier  ni  le  plus  consi- 
dérable de  l'État  :  il  n'existait  d'ailleurs  qu'en  union  étroite  avec 
l'exécutif,  dont  il  était  inséparable.  Le  roi  tout  seul  faisait  la  loi, 
et  la  loi  ne  liait  point  le  roi.  Elle  ne  liait  pas  tout  le  monde 
également,  exceptait  l'un  ou  l'autre,  ou  ne  les  liait  que  dans  la 
mesure  où  le  voulait  le  roi.  Dans  l'État  ancien,  le  roi  était  l'au- 
torité centrale,  l'autorité  suprême,  l'unique  autorité  :  il  était 
cet  État  lui-même.  Et  non  seulement  l'unique  autorité,  mais 
presque  le  droit  unique.  Son  droit  ne  rencontrait  jamais  d'autres 
droits  qui  tinssent  devant  lui  ;  son  pouvoir,  étant  le  lieu  d'unité 
de  tous  les  pouvoirs,  n'était  pas  limité  en  droit;  il  n'était  limité 
qu'en  fait;  il  valait  tant  que  valaient  ses  moyens. 

Au  contraire,  dans  l'État  moderne,  même  s'il  est  de  forme  ou 
de  dénomination  monarchique,  le  pouvoir  est  limité  en  droit  :  la 
loi  est  censée  lier  également  tout  le  monde,  et  le  roi  comme  le 
dernier  des  citoyens,  qui,  en  réalité,  sont  bien  moins  ses  sujets 
que  les  sujets  de  la  loi.  A  plus  forte  raison,  si  c'est  une  démo- 
cratie :  il  n'y  a  de  droits  que  les  droits  des  citoyens,  et  l'État  n'est 
ou  ne  devrait  être  que  l'équilibre  de  ces  droits.  Voilà,  au  résumé, 
ce  qu'est  un  État  de  droit  et  voilà  ce  qu'est  l'État  moderne;  voilà 
ce  qu'il  est  en  théorie.  Pratiquement,  c'est  un  État  «  qui  se  con- 
struit par  en  bas.  » 

Pour  garder  la  figure  classique,  c'est  une  pyramide  retournée. 
L'État  ancien  descendait  du  roi  jusqu'au  peuple.  L'État  moderne 
monte,  au  contraire,  démocratique,  du  peuple  à  des  rep'résentans 
élus,  et,  monarchique,  du  peuple  à  un  représentant  héréditaire 
du  peuple.  Dans  l'État  ancien,  le  peuple  était  à  la  base,  sans 
doute,  mais  comme  une  indistincte  poussière  d'humanité,  et  le 
roi  était  au  sommet,  loin  de  ceux  qui  étaient  le  plus  près  de  lui. 
Dans  l'État  moderne,  on  peut  dire  que  le  peuple  est  à  la  base  et 
qu'il  est  au  sommet.  Les  grains  de  la  poussière  humaine  se  sont 
«  individualisés  »;  chacun  d'eux  est  devenu  un  homme  et  en 
chacun  d'eux  s'est  incarné  un  droit. 

Le  sommet  n'est  plus  dans  une  gloire,  la  base  n'est  plus  dans 
la  nuit  ;  un  demi-jour  et  comme  une  lumière  discrète  éclaire,  si 
l'on  ose  emprunter  l'antithèse  poétique,  éclaire  obscurément  toute 
la  surface.  L'État  ancien  pendait  des  profondeurs  du  ciel.  L'État 
moderne  pousse  des  profondeurs  de  la  terre.  L'État  ancien,  à 
tout  instant,  évoquait  Dieu  :  à  tout  propos,  l'État  moderne 
invoque  le  peuple.  L'État  ancien  reposait  sur  un  seul  et,  au  sur- 


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L  ORGANISATION   DU   8UFFRAGE  UNIVERSEL. 


plus,  était  fait  pour  un  seul  :  l'État  moderne  est  censé  reposer, 
sur  tous  et  censé  être  fait  pour  tous.  C'est  bien  la  pyramide  re- 
tournée. —  Maintenant,  peut-être  ne  suffisait-il  pas,  pour  sub- 
stituer l'État  moderne  à  l'État  ancien  et  l'État  de  droit  à  l'État  de 
fait,  pour  «  construire  l'État  par  en  bas,  »  de  retourner  purement 
et  simplement  la  pyramide. 

H.  —  LA  THÉORIE  DE  LA    SOUVERAINETÉ  NATIONALE   ET   LE   SUFFRAGE 
UNIVERSEL  INORGANIQUE. 

Les  révolutions  ne  font  guère  autre  chose,  et  qui  dit  «  révolu- 
tion »  ne  dit,  après  tout,  que  «  renversement.  »  Celle  dont  naquit 
l'État  moderne  triompha  d'avoir  transporté  du  roi  au  peuple  ce 
qu'on  appelait  «  la  souveraineté.  »  De  «  la  souveraineté  »  on  ne 
dépouilla  le  roi  que  pour  en  revêtir  la  nation.  On  ne  voulait  plus 
qtfil  y  eût  une  souveraineté  royale,  mais  à  sa  place  et  sur  ses 
raines  on  proclamait  «  la  souveraineté  nationale.  »  Ainsi  l'État 
moderne  détruisait  à  la  fois  et  reproduisait  l'État  ancien,  sans 
vitale  prendre  garde  que,  dans  l'Etat  ancien,  aucune  erreur  ni 
aacun  doute  n'était  possible;  on  savait  toujours  où,  et  plus  préci- 
sément «  en  qui  »,  était  «  la  souveraineté.  »  Si  la  souveraineté 
n'en  était  pas  moins  quelque  chose  d'obscur  et  d'indéfini,  le  sou- 
verain était  assurément  quelqu'un  de  défini  et  de  connu.  Nulle 
;  hésitation,  nulle  incertitude  sur  «  le  siège  »  de  la  souveraineté. 
Hle  résidait  dans  la  personne  royale,  de  tel  roi  Charles  ou  de  tel 
:m  Louis.  —  Mais  pour  l'État  moderne?  où  réside  à  présent  la 
«souveraineté  »  et  en  qui? 

Dans  la  nation  tout  entière,  formant  un  corps,  considérée 
'comme  une  et  indivisible?  Cela,  oui,  c'est  la  théorie;  mais  quand 
topasse  à  la  pratique,  la  nation  indivisible  se  divise,  la  nation 
|*fc*se  fractionne,  et  la  souveraineté  nationale  se  partage,  la  sou- 
Itmineté  une  s'émiette.  Passant  à  la  pratique,  il  faut  toujours 
l'on  en  arrive  là  :  au  partage,  au  morcellement  de  la  souveraineté 
onale,  quelle  que  soit  la  forme  que  revête  l'État,  et  qu'il  soit 

ne,  empire  ou  république. 

Oui,  certes,  c'est  1$  théorie  que  la  souveraineté  nationale  ré- 

idans  l'ensemble  de  la  nation,  mais  en  vertu,  en  «  devenir  »  ; 

fart  le  fait  qu'au  moment  même  où  elle  «  devient  »,  où  elle  se 

"  it  par  un  acte,  elle  est  morcelée  en  autant  de  parcelles  que 

compte  de  citoyens.  Royaume,  empire  ou  république,  le 

acte  par  lequel  se  traduise  ordinairement  la  souveraineté 

le  est,  en  effet,  l'élection.  La  seule  expression  de  la  sou- 

est  le  suffrage.  Si  donc  il  y  a  dix  millions  d'électeurs, 


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10  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

il  y  a  dix  millions  d'atomes  de  souveraineté  ;  la  souveraineté  tn- 
divisible  ne  «  se  réalise  »  qu'en  se  divisant. 

Et  c'est  là  encore  qu'il  faut  en  venir,  à  quelque  spéculation 
ou  doctrine  philosophique  que  l'on  veuille  rattacher  la  notion  de 
la  souveraineté  nationale.  La  fonde- t-on  sur  «  le  droit  naturel  » 
et  va-t-on  chercher  l'homme  avant  la  société?  ou  bien  sur  «  le 
contrat  social,  »  et  va-t-on  chercher  l'homme  avant  l'État?  ou 
bien  sur  «  la  volonté  générale,  »  et  se  contente-t-on  de  considérer 
l'homme  dans  l'État? Cette  métaphysique,  politiquement,  importe 
peu.  Dans  la  pratique  de  l'État  moderne,  il  faut  en  venir  à  ce  que 
ce  droit  naturel  s'exerce,  s'il  y  en  a  un;  à  ce  que  ce  contrat 
social,  s'il  y  en  eut  un,  se  prolonge  ou  se  dénonce;  à  ce  que 
cette  volonté  générale  se  déclare,  s'il  y  en  a  une.  Or  comme  il  n'y 
a  qu'une  seule  expression  de  la  souveraineté  nationale,  il  n'y  a 
aussi  qu'un  seul  moyen  d'exercer  le  droit  naturel  supposé,  de  ra- 
tifier le  contrat  social  supposé,  de  déclarer  la  volonté  générale 
supposée;  et  c'est  le  vote,  le  suffrage.  — Suffrage  de  tous,  évi- 
demment, puisque  la  souveraineté  est  de  tous  ;  que  tous,  par 
hypothèse,  ont  des  droits  naturels;  que  tous  sont,  par  hypothèse, 
parties  au  contrat  social;  que,  par  hypothèse,  toutes  les  volontés 
particulières  doivent  concourir  à  la  volonté  générale.  Suffrage 
omnipotent  de  dix  millions  de  souverains  égaux;  suffrage  soli- 
taire de  dix  millions  de  souverains  dispersés. 

C'est-à-dire  qu'il  faut  en  arriver,  dans  la  pratique,  à  briser, 
broyer  et  éparpiller  cette  souveraineté.  C'est-à-dire  qu'entre  le 
bloc  et  le  corpuscule,  entre  la  nation,  théoriquement  souveraine, 
et  chaque  citoyen,  souverain,  dans  la  pratique,  de  la  seule  sou- 
veraineté du  bulletin  de  vote,  rien  ne  s'interpose  et  ne  peut  s'in- 
terposer; qu'il  faut  que  la  souveraineté  nationale,  lorsqu'elle  cesse 
d'être  une  abstraction,  aboutisse,  dans  les  faits,  au  suffrage  uni- 
versel et  au  suffrage  inorganique  :  une  entité,  dix  millions  de 
cellules  séparées,  point  d'organes  intermédiaires;  et  qu'il  faut  que 
du  suffrage  inorganique,  la  nation,  en  un  temps  donné,  sorte  dés- 
organisée, avec  l'Idée  pure  à  un  bout,  l'Individu  à  l'autre  bout,  et 
dans  l'entre-deux,  le  vide. 

C'est-à-dire  qu'on  n'est  pas  libre  de  choisir,  de  subir  une  telle 
condition  ou  de  s'y  soustraire,  et  qu'il  faut,  de  nécessité,  dès 
qu'on  bâtit  l'État  moderne,  si  on  le  bâtit  exclusivement  sur 
le  principe  de  la  souveraineté  nationale  ou  ses  substructions,  —  le 
droit  naturel,  le  contrat  social,  la  volonté  générale,  —  et  sur  la 
pratique  du  suffrage  universel  inorganique,  s'attendre  à  ne  jamais 
tirer  d'une  matière  ainsi  pulvérisée  qu'un  Etat  disjoint  et  comme 
désarticulé. 


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DE  L  ORGANISATION   DU   SUFFRAGE   UNIVERSEL.  Il 


Hî.    —    QUE  LE  SUFFRAGE   UNIVERSEL    INORGANIQUE    CONDUIT   A    L'ANARCHIE 

UNIVERSELLE 

Mais  plutôt,  cet  État  moderne,  qui  doit  être  «  construit  par 
en  bas,  »  tient-il  debout  sur  une  base  solide?  Est-il  «  construit  » 
d'une  façon  quelconque,  à  un  degré  quelconque?  Tant  bien  que 
mal  est-il  «  construit?  »  On  est  obligé  de  répondre  que  non,  qu'il 
ne  tient  pas  debout,  parce  que  le  pied  lui  manque;  qu'il  n'est 
construit  ni  bien  ni  mal,  pas  même  mal,  point  du  tout,  mais  qu'il 
se  fait  sans  cesse  et  sans  cesse  se  défait. 

Bâtir  l'État  moderne,  en  théorie,  sur  la  souveraineté  nationale 
et,  en  pratique,  sur  les  dix  millions  de  petits  carrés  de  papier  du 
suffrage  universel  inorganique,  est  aussi  absurde,  aussi  fou,  que 
teaet  absurde  eût  été  le  rêve  des  moines  du  Mont  Saint-Michel, 
rïb  eussent  voulu  jeter  dans  le  ciel  les   clochetons  de   leur 
abbaye,  en  posant  les  premières  assises  non  sur  le  ferme  roc,  mais 
fur  la  plage  mouvante  de  la  baie,  où  le  passant  s'enlize.  C'est 
tenir  la  même  gageure,  que  de  prétendre  bâtir  l'État  sur  le  suf- 
irtge  universel  inorganique,  qui  est  la  souveraineté  nationale 
rièrite  en  un  sable  mouvant.  C'est  oublier  que  seul  le  vent  qui 
souffle  fait  quelque  chose  avec  le  sable,  l'enlève  par  paquets, 
l'emporte,  le  roule  en  de  furieux  tourbillons,  le  laisse  retomber 
*n  hasard  effréné  de  son  caprice;  et  voilà  une  dune,  mais  revenez 
demain  :  le  vent  contraire  aura  soufflé  ;  où  l'un  avait  amoncelé, 
entassé,  l'autre  a  creusé  :  où  était  une  dune  est  maintenant  une 
feeee.  Et  de  la  fosse  à  la  dune  et  de  la  dune  à  la  fosse,  chaque 
kwr,  s'il  n'y  avait  au  monde  que  le  sable  et  le  vent,  changerait  la 
«êe  de  la  terre. 

D  n'en  va  pas  autrement  de  l'État,  si  l'on  n'y  reconnaît  que 

«télément,  l'individu,  et  que  cette  force,  le  suffrage  universel 

I àtoiganique.  Alors,  un  grand  courant, un  grand  vent  de  l'opinion 

liwinra  enlever  les  électeurs,  les  emporter,  les  rouler  en  ses  tour- 

rMons,  les  laisser  retomber  au  même  hasard  aussi  aveugle  d'un 

caprice  aussi  insensé,  et,  les  entassant,  les  amoncelant, 

1er  avoir  fait  quelque  chose  ;  mais  ce  ne  sera  jamais  qu'une 

B,  dans  laquelle,  le  lendemain,  le  vent  contraire  creusera,  et 

sera  qu'une  fosse.  Ni  le  vent  ni  le  suffrage  n'auront  rien 

lit.  Par  les  temps  calmes,  entre  deux  ouragans  ou  deux 

&,  les  grains  de  sable  et  les  grains  de  souveraineté  demen- 

I  inertes,  dormiront  le  lourd  sommeil  de  la  matière,  les  uns 

_J  près  des  autres,  et  les  uns  étrangers  aux  autres,  maintenus 

ÉtioraMeraent  chacun  en  son  désert,  jusqu'à  la  prochaine  tern- 


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12  REVUE  DE8  DEUX  MONDES. 

pête  ou  la  prochaine  élection,  jusqu'à  une  nouvelle  et  toujours 
redoutable  mobilisation  des  atomes. 

Car,  dans  l'État  comme  dans  la  nature,  l'atome  qui  reste  atome 
est  anarchique,  et  qu'est-ce  qui  peut  bien  être  plus  anarchique 
qu'un  grain  de  sable,  dans  la  nature,  si  ce  n'est,  dans  l'Etat,  un 
grain  de  <*  souveraineté?  »  —  Ah  !  vous  avez  coupé  tous  les  liens, 
ou  à  peu  près  tous,  qui  rattachaient  l'Individu  à  qui  ou  à  quoi 
que  ce  soit;  vous  l'avez  isolé  de  tous  les  autres  et  de  tout  le 
reste  ;  vous  l'avez  exalté,  élevé  à  la  dernière  puissance  ;  vous  avez 
mis  en  lui  tous  les  pouvoirs  quand  déjà  il  avait  toutes  les  con- 
voitises ;  vous  n'avez  pas  voulu  autour  de  lui  la  moindre  résis- 
tance, ni  le  moindre  contrepoids  au-dessous  de  lui!  Après  avoir 
«  abstrait  »  la  souveraineté,  vous  avez,  en  quelque  manière, 
«  abstrait  »  l'Individu  lui-môme  ;  puis  vous  l'avez  lâché  à  travers 
la  société,  dans  son  égoïsme  impatient,  débridant  d'un  seul  coup 
dix  millions  d'égoïsmes  pareils  et  semant  dix  millions  de  germes 
d'anarchie!  Vous  avez  cru  faire  merveille  parce  que  le  nombre 
était  imposant  et  qu'il  n'y  en  avait  pas  moins  de  dix  millions,  tous 
égaux,  tous  rivaux  et  tous  séparés  ! 

Et,  depuis  cent  ans  ou  depuis  cinquante  ans,  nous  poursuivons 
ce  paradoxe,  de  vouloir  construire,  sur  ces  dix  millions  de  grains 
de  sable  inconsistant,  sans  aucun  appareil,  sans  aucun  système 
qui  les  groupe  et  qui  les  cimente,  la  masse  colossale  et  de  plus  en 
plus  pesante  de  l'État  moderne.  Nous  peinons  à  édifier,  dans  la 
confusion  des  esprits  et  des  langues,  notre  moderne  tour  de 
Babel,  ayant  d'abord  eu  soin  d'enfermer  en  ses  fondations  dix 
millions  de  chances  de  désagrégation.  Quelle  chimère!  Faire  de 
la  durée  avec  de  l'instabilité  et  de  Tordre  avec  du  désordre  ! 
faire  du  continu  avec  du  déréglé  et  du  définitif  avec  du  fugitif! 
Comme  si,  pour  planter  en  terre  un  monument  qui  brave  les  âges, 
il  suffisait  d'accrocher  des  atomes  et  d'additionner  des  molécules  ! 
ou  comme  si,  pour  créer  et  entretenir  le  plus  haut  et  le  plus 
complexe  des  organismes,  c'était  assez  que  de  juxtaposer  et  d'ad- 
ditionner des  cellules  ! 

Il  se  peut  que,  de  ce  paradoxe  et  de  cette  chimère,  la  théorie 
se  soit  accommodée  :  tant  qu'elle  n'est  que  la  théorie,  on  en  prend 
à  l'aise  avec  elle  ;  mais  de  froides  et  positives  réalités  viennent 
après,  qui  font  justice.  Le  trouble  qui  agite  l'État  moderne,  la 
crise  dont  il  souffre,  nous  en  savons  à  cette  heure  la  vraie  cause  : 
c'est  que  les  dures  réalités  sont  venues  ;  c'est  que  la  suite  logique 
s'est  déroulée  ;  c'est  que  de  la  «  souveraineté  nationale  »  a  pro- 
cédé naturellement  le  suffrage  universel  inorganique,  et  que  du 
suffrage  universel  inorganique  procède  naturellement  une  uni- 


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DE  t'ORÔANlSATTON   DU   SUFFRAGE  UNIVERSEL.  13 

▼erselle  anarchie.  —  Le  mal  de  l'État  moderne,  il  ne  servirait  à 
rien  de  chercher  des  périphrases,  c'est  l'anarchie,  dans  la  paix  de 
la  rue  :  une  anarchie  sourde,  lente,  partout  diffuse  en  lui  et  qui 
lui  est  comme  congénitale;  pas  toujours  agissante,  mais  toujours 
menaçante  ;  et  elle  a  dix  millions  de  germes,  les  dix  millions  d'in- 
dividus entre  qui,  par  le  suffrage  inorganique,  est  fractionnée  la 
«  souveraineté.  »  Ayons  le  courage  de  conclure  en  toute  fran- 
chise :  le  grand  mal  et  le  grand  danger,  c'est  la  «  souveraineté 
nationale  »  moléculaire,  c'est  le  suffrage  universel  inorganique, 
qui  ne  peut  être  que  le  suffrage  universel  anarchique. 

IV.  —   LE   SUFFRAGE   UNIVERSEL  INORGANIQUE,    SES   PROCÉDÉS 
ET   SES   PRODUITS 

Et  comment  le  suffrage  universel  inorganique  ne  serait-il  pas 

h  suffrage  universel  anarchique?  Pour  qu'il  ne  le  fût  point,  il 

faudrait  que  l'homme  ne  fût  point  l'homme,  que  tout  électeur  fût 

un  saint,  —  et  un  saint  très  intelligent.  Il  faudrait  que  chaque 

homme  pris  à  part  et  la  majorité  des  hommes  eussent  le  sens 

inné  de  la  justice  et  du  devoir,  le  dévouement  instinctif,  l'esprit 

•lia  sacrifice  volontaire,  cette  «  vertu  »  que,  parait-il,  exigent  les 

\     démocraties  et  que  les  hommes,  sous  la  démocratie  comme  sous 

,     d'autres  formes  de  gouvernement,  ou  n'ont  jamais  eue  ou  n'ont 

plus.  Il  faudrait  que  chaque  homme  pris  à  part  et  la  majorité  des 

[     hommes  eussent  de  l'intérêt  commun  une  claire  connaissance  et 

t'    *n  vif  amour,   qu'ils  n'ont  pas.  Car  combien  d'entre  eux  sont 

f     capables  de  discerner  et  de  préférer  non  pas  l'intérêt  général, 

r    *&i  seulement  un  intérêt  quelque  peu  général,  mais  même  leur 

f     véritable  intérêt  particulier?  Il  faudrait, en  un  mot, que  l'homme 

ftt  un  animal  beaucoup  plus  «  politique  »  qu'il  n'est, —  quoi 

S'en  dise  Aristote,  —  si  toutefois  Aristote  a  voulu  dire,  par  <«  po- 
ique  »  autre  chose  qu'animal  «  sociable  »  ou  «  vivant  en  cité.  » 
•Car  combien  d'hommes  sont  capables,  on  ne  dit  pas  de  gou- 
verner un  État,  mais  de  se  gouverner  eux-mêmes? 

Voilà  cependant  un  régime  où  le  nombre,  faisant  tout,  peut 
tout.  U  procède  mécaniquement  de  la  plus  rudimentaire  des  opé- 
■I  «tions  arithmétiques.  Dans  ce  régime,  fondé  sur  le  suffrage 
pfeuiversel  inorganique,  il  n'y  a  que  le  nombre  au  total  ;  les  unités 
I  tiennent  d'où  elles  peuvent,  se  rapprochent  et  se  rangent  comme 
&|flw  peuvent.  Elles  n'ont  pas  de  case  marquée  d'avance  où  elles 
doivent  tomber.  Le  suffrage  universel  inorganique,  en  son  addi- 
P&  grossière,  brouille  et  confond  les  diverses  colonnes.  Le 
fttmbre  n'a  que  sa  valeur  de  nombre,  et  la  valeur  de  l'homme  n'y 


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14  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

figure  pas  même  comme  coefficient.  L'homme  n'y  compte  que 
comme  individu  et  ne  compte  pas  comme  élément  social. 

Dans  ce  régime,  ceux  qui  ne  prennent  pas  toute  la  place  n'ont 
pas  leur  place  ;  ceux  qui  ne  sont  pas  tout  n'y  sont  rien  ;  ceux  qui 
ne  s'ajoutent  pas  à  l'addition  sont  éliminés  par  soustraction.  Le 
champ  est  ouvert  aux  audacieux,  aux  «  malins,  »  aux  cyniques, 
aux  inconsciens  ;  eux  seuls  ne  se  découragent,  ne  s'absentent  et 
ne  s'abstiennent  jamais.  Ambitieux  de  grande  et  de  moyenne 
marque  intriguent  et  bataillent,  achètent  et  vendent,  marchandent 
et  maquignonnent,  font  impudemment  leur  métier  de  condottieri 
de  la  politique.  Ils  circonviennent  l'électeur  dérouté,  l'étour- 
dissent du  vin  vulgaire  de  leurs  flatteries  et  de  leurs  promesses, 
l'enrôlent,  l'arment  d'un  bulletin  et  le  lancent  à  la  conquête  du 
nombre.  De  temps  en  temps,  la  vie  normale  de  la  nation  est 
suspendue,  sa  vraie  vie  de  sang  et  de  chair  :  par  le  suffrage  inor- 
ganique, elle  devient  inorganique  pour  un  jour  et,  pour  un  jour, 
est  supprimé  ce  qui  en  elle  pose  l'individu  et  le  fixe  quelque  part, 
ce  qui  le  qualifie,  ce  par  quoi  il  est  socialement  «  situé  »  en  un 
certain  endroit,  dans  une  certaine  condition,  près  de  tels  autres 
individus.  C'est  une  lutte  de  chacun  contre  tous  et  de  tous  contre 
chacun;  lutte  acharnée,  impitoyable;  ténébreuse  mêlée  au  bout 
de  laquelle  le  plus  écrase  le  moins,  avec  la  stupide  et  muette  bru- 
talité des  chiffres. 

On  ne  saurait  imaginer  d'État  plus  anarchique,  puisqu'il  n'y 
a  que  le  hasard,  ni  plus  barbare,  puisqu'il  n'y  a  que  le  nombre. 
Du  moins,  il  le  serait  absolument,  il  serait  pleinement  anarchique 
et  barbare,  un  tel  Etat,  un  Etat  où  les  citoyens,  ivres  dans  leur 
souveraineté,  se  ruent  à  leur  fantaisie,  sans  que  le  moindre  appui 
les  retienne  et  les  soutienne,  où  il  n'y  a  plus  ni  cadres  ni  digues, 
où  le  suffrage  universel  coule  comme  un  fleuve  débordé, —  si  le 
hasard  ne  corrigeait  pas  le  hasard,  ou  plutôt  si  l'astuce  n'en- 
chaînait pas  le  caprice  et  ne  conduisait  pas  la  sottise. 

Parce  que  devant  la  loi,  dans  le  suffrage,  il  n'y  a  plus  de  classes, 
ce  n'est  pas  en  effet  une  raison  pour  que,  dans  le  suffrage,  en  marge 
delaloi,  il  n'y  ait  plus  ni  dirigeans,ni  dirigés,  ni  dirigeables. En  ce 
fleuve  sorti  de  son  lit,  un  habile  homme  peut  faire  des  prises  d'eau 
pour  arroser  son  pré.  Ou,  revenant  à  notre  première  image,  dans 
cette  danse  d'atomes,  il  est  impossible  qu'il  n'y  en  ait  pas  qu'attire  et 
que  s'attache  le  métal  aimanté.  Ainsi  s'explique  la  boutade  fa- 
meuse de  l'Américain  Hamilton,  en  réponse  à  la  phrase  de  Mon- 
tesquieu sur  la  «  vertu  » ,  que  «  la  corruption  est  nécessaire  dans  les 
démocraties.  »  La  corruption  est  à  la  fois  le  corollaire  et  le  cor- 
rectif du  suffrage  universel  inorganique  qui,  ne  voulant  plus  de  dis- 


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^^p 


AYIOlt   DU  SOFFBÀGK  UNIVERSEL 


is  même,  tombe  aux  mains  des  plus  effron- 
tés et  qui  ne  cesse  d'être  anarchique  qu'en  cessant  d'être  universel. 
Mus  lequel  vaut  le  mieux,  de  la  maladie  ou  du  remède?  Le 
système  électoral  est  détestable  qui  ne  mène  qu'ici  ou  là.  Le  sys- 
tème électoral  est  mal  conçu  et  pèche  par  excès  d'optimisme, 
qui  ne  prévoit  pas  ces  deux  espèces  :  les  aventuriers  et  les  imbé- 
ciles. H  met  les  uns  à  la  merci  des  autres,  et  les  honnêtes  gens, 
les  gens  éclairés,  à  la  merci  et  des  uns  et  des  autres.  Le  système 
électoral  est  mal  conçu  qui  s'en  rapporte  à  la  fortune,  aux  des- 
tinées. Fata  viarn  invenient!  comme  si  ce  n'était  pas  la  tâche  de 
l'homme  d'État  de  diminuer  la  part  de  la  fortune  dans  les  affaires 
de  ce  monde,  et  comme  si,  d'ailleurs,  il  ne  se  trouvait  pas  toujours 
quelqu'un  pour  détourner  et  pour  suborner  la  fortune  !  Le  système 
électoral  est  mal  conçu  qui   chasse  les  intérêts  hors  de  leurs 
groupemens  naturels,  et  coalise  les  appétits  en  groupemens  arti- 
ficiels. Par  lui,  par  ce  système  électoral,  le  suffrage  universel 
inorganique  étant  Tunique  force  motrice  de  l'État,  et  qui  le  tient 
tenant  l'Etat,  quoi  d'étonnant  si  on  le  capte  et  s'il  se  fonde  des 
syndicats,  des  sociétés  pour  l'exploitation  de  cette  force?  s'il  ne 
attaque  pas,  dans  ce  genre  de  travaux  publics,  soit  de  manœuvres 
an  rabais  soit  d'entrepreneurs  à  la  surenchère? 

Un  beau  matin,  quelqu'un  s'avise  que  le  renouvellement  de 
h  Chambre  des  députés  se  fera  dans  six  mois.  Le  député  de  l'ar- 
ftmdissement  est  «  usé  »  ;  il  a  cessé  de  plaire  :  ou  bien  il  appar- 
tient à  l'opposition,  et  alors  c'est  un  devoir  de  le  combattre;  ou 
bien  il  a  prouvé  qu'il  n'avait  pas  assez  de  crédit  en  ce  haut  lieu 
d'où  pleuvent  bénéfices  et  faveurs,  et  alors,  c'est  un  besoin  de  le 
romplacer.  Il  suffit.  Ce  quelqu'un,  qui  n'est  pas  même  quelqu'un, 
fw  est  quelconque,  qui  est  le  premier  venu  doué  de  beaucoup  de 
ttaité  et  d'un  peu  d'entregent,  va  trouver  un  second  quelqu'un, 
MU  moins  quelconque,  qui  s'en  va  trouver  un  troisième.  Dès 
qu'ils  sont  trois,  X,  Y,  Z,  un  «  comité  »  est  constitué  :  président, 
*tce-président  et  secrétaire-trésorier.  Le  comité  provoque  une 
réunion  «  générale  »  où  chacun  de  ses  membres  a  soin  de  n'amener 
Jpa  les  moins  douteux  de  ses  amis.  Il  leur  expose  ce  qu'il  a  fait, 
es  consulte  sur  ce  qu'il  doit  faire.  Ce  qu'il  a  fait  est  ratifié  par 
«odamation;  quant  à  ce  qu'il  doit  faire,  carte  blanche.  Avant 
""  réunion  «  générale  »,  il  était  modeste  et  ne  s'intitulait  que 
provisoire;  après,  il  est  établi,  assis,  patenté  ;  il  a  pignon 
sur  rue,  et  se  tient  en  permanence,  comme  le  Comité 
lut  public.  Il  est  reconnu  par  la  préfecture  :  un  candidat  ne 
peut-être  pas  sûrement  grâce  à  lui  ;  il  passera  difficile- 
sans  lui. 


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16  REVUE  DB8   DEUX   MONDES. 

Un  candidat?  Mais  le  comité  se  réserve  de  désigner  le  can- 
didat. X,  Y,  Z  confèrent  tous  les  soirs;  c'est  de  chez  l'un  chez 
l'autre  un  va-et-vient  mystérieux  :  ils  cherchent  un  homme.  La 
ville  et  la  banlieue  attendent...  Enfin,  ils  prononcent.  Nouvelle 
réunion  «  générale.  »  Le  nom  du  candidat  choisi  est  mis  aux 
voix,  à  mains  levées  :  des  mains  se  lèvent.  L'homme  de  X,  Y,  Z 
reçoit  la  consécration  solennelle  de  deux  cents  petits  Z,  Y,  X.  Il 
est  désormais  candidat,  leur  candidat,  le  candidat.  Qui  Ta  investi? 
La  réunion  «  générale  »  du...  Qui  Ta  proposé  à  cette  réunion? 
Le  comité.  Qui  en  avait  chargé  le  comité?  Une  première  réunion. 
Qui  avait  convoqué  cette  première  réunion?  Le  comité.  Qui  avait 
investi  le  comité?  Personne.  Mais  personne  non  plus  ne  conteste 
les  titres  ni  de  la  réunion,  ni  du  comité,  ni  du  candidat.  Il  est  le 
champion  déclaré,  privilégié,  envoyé  en  possession  de  monopole, 
breveté  avec  garantie  des  «  républicains  progressistes  »  de  l'arron- 
dissement. —  Et  qui  est-ce,  les  républicains  progressistes  de...? 
—  Vous  le  savez  bien  :  «  On  »  et  «  Chose  »  et  puis  X,  Y,  Z. 

Mais  qui  est-ce,  lui,  le  candidat?  Un  avocat,  ancien  bâtonnier 
de  Tordre  (ils  sont  quelquefois  jusqu'à  cinq  inscrits  au  tableau) 
ou  quelque  officier  de  santé,  promu  docteur  par  la  politesse  fran- 
çaise, comme  Charles  Bovary  par  M.  Ho  mais,  ou,  sans  métaphore, 
à  cause  des  campagnes,  un  vétérinaire.  Si  la  circonscription  est 
urbaine,  le  médecin  prodigue  ses  secours  au  commerce  local 
«  que  ruine  la  concurrence  parisienne  »  ;  si  elle  est  rurale,  l'avocat 
se  sent  pris  d'une  passion  violente  pour  les  comices  agricoles. 
Banquets  par  souscription  et  toasts.  C'est  l'heure  de  rédiger  le 
programme.  Le  comité  s'enferme  et,  pied  à  pied,  en  discute  les 
termes. 

La  libre  pensée  locale  a  des  exigences  :  elle  veut,  dix  ans  après 
que  la  loi  est  votée  et  rigoureusement  appliquée  (n'est-ce  pas 
la  plus  appliquée  de  toutes  nos  justes  lois?)  que  le  candidat  in- 
scrive en  ses  revendications  l'instruction  gratuite,  laïque  et  obli- 
gatoire, ou,  puisque,  somme  toute,  c'est  une  affaire  faite,  que 
l'on  en  jure  le  maintien.  Elle  éprouve  son  homme,  l'homme  de 
X,  Y,  Z,  à  cette  pierre  de  touche  :  jure-t-il  de  maintenir  les  lois 
scolaires  et  militaires...  ces  lois  qui,...  ces  lois  que...  ces  lois  in- 
tangibles? Car  cette  libre  pensée  pense  peu  et  pas  du  tout  libre- 
ment. Il  y  a  des  chances  pour  que  X,  Y,  Z,  s'ils  sont  «  républi- 
cains progressistes  »  en  province,  dans  une  ville  de  quinze  à  vingt 
mille  âmes,  soient  en  môme  temps  francs-maçons  et  dignitaires 
d'une  loge.  Ce  n'est  pas  qu'il  faille  pour  cela  exagérer  la  profon- 
deur ni  la  noirceur  de  leurs  desseins;  mais  de  piquer  trois  points 
sous  leur  signature,  de  frapper  trois  coups  sur  leur  coude,  aux 
reconnaissances,  de  porter  à  leur  nœud  de  cravate  une  truelle 


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-Sfo  «CWlUfc*  tolVB*8EL. 


lime  équerre  d'argent,  cela  leur  donne  de  la  surface, 
th^plonb  etde  l'aplomb,  et  cela  leur  permet,  tout  en  distribuant 
ées  soupes  aux  pauvres,  de  distribuer  des  sièges  à  leurs  com- 
pagnons. 

i    Soumis  par  les  inquisiteurs  du  cru  à  la  question  préalable,  le 
candidat  accepte  tout  ce  qu'on  lui  impose;  le  moyen  de  ne  pas 
accepter?  Ce  qui  s'offre  à  lui  et  ce  qu'il  perdrait  en  se  dégageant, 
c'est  le  seul  groupement  qui   subsiste;    groupement   artificiel 
d'amours-propres  et  de  cupidités,  mais  un  groupement;  la  seule 
organisation  tolérée  dans  le  suffrage  universel  inorganique  :  or- 
ganisation illégale  ou  extra-légale,  mais  une  organisation  ;  la  seule 
force  demeurée  debout,  la  seule  échappée  à  la  perte  des  forces,  à 
la  mort  des  vies  collectives,  ou  la  seule  ressuscitée  ;  force  usurpée, 
trompeuse,  oppressive,  mais  une  force.  En  face  d'elle  et  contre 
ette,  rien  :  le  verbe  lui-même,  ce  levier  des  démocraties,  sans 
elle,  n'a  plus  de  mordant  ni  d'effet  :  rien  que  l'argent  qui  puisse 
w  passer  d'elle,  et  encore  serait-il  plus  prudent  de  transiger.  Dans 
le  suffrage  universel  inorganique,  rien  donc  que  les  comités  et 
Ftrgent.  Il  n'y  a,  pour  le  candidat,  qu'un  moyen  de  se  soustraire 
ttx  comités,  c'est  de  s'en  fier  à  l'argent  :  il  n'y  a  pour  lui  qu'un 
moyen  de  ne  point  prêter  hommage  au  comité,  de  ne  point  recevoir 
«fief  sa  circonscription,  —  c'est  de  l'acheter.  Le  suffrage  uni- 
W«el  inorganique  s'organise  et  s'actionne  par  ces  deux  seules 
faîtes  :  les  comités  et  l'argent.  Mais  par  les  comités,  il  cesse 
tfêbe  universel  et,  par  l'argent,  il  cesse  d'être  un  suffrage. 

Qu'il  le  doive  à  l'argent  ou  aux  comités  ou  aux  deux  forces 
combinées,  l'avocat,  le  médecin,  le  vétérinaire  est  élu.  Son  nom 
wt  triomphant  des  urnes,  que  nous  supposons  inviolées.  Il  a  une 
Mjorité  décisive  :  d'où  lui  vient-elle?  De  toutes  les  voix  qu'il  a 
I  rtttaies,  combien  lui  ont  été  données  pour  lui-même,  à  raison 
l  fe  ce  qu'il  est  ou  de  ce  qu'il  n'est  pas?  De  tous  ses  partisans, 
combien  en  connaît-il  et  combien  le  connaissent  ?  De  tous  les 
r itéré ts  qui  se  confient  à  lui,  combien  sont  identiques  ou  seule- 
"tteat  analogues  aux  siens? 

Quand  on  «  représente  »  quelqu'un  ou  quelque  chose,  on  de- 

ètre  comme  une  image  de  ce  quelqu'un  ou  de  ce  quelque 

Mais  ce  député ,    s'il  va  officiellement  représenter  à  la 

\  l'arrondissement  de...,  qui  réellement  «  représente-t-il  » 

l^&oi  ?  J)es  affaires  et  des  besoins  de  ceux  qu'on  le  dit  «  re- 

er  »  que  sait-il,  si  on  le  pousse  un  peu?  Ce  qu  on  lui  en 

^ de. là-bas.  Et  qui  lui  en  écrit?  Son  comité.  Comme  il  faut 

parle  pour  se  faire  entendre,  on  lui  fabrique,  vaille  que 

,  un  dossier  :  avocat,  il  se  plaint,  en  phrases  touchantes,  de 

ite  du  colza  ;  médecin ,  il  déplore  amèrement  la  «  mai  gr eur  » 

cm.  —  1895.  2 


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18  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  la  betterave,  — sans  en  souffrir,  sans  en  convaincre  et  peut-être 
sans  être  convaincu,  —  avocat,  parce  que  tout  se  plaide,  et  méde- 
cin, parce  que  tout  se  traite.  On  ne  sent  point,  sous  ces  discours, 
l'intérêt  vivant,  directement  atteint,  directement  en  jeu  :  par  ces 
discours,  ce  n'est  point  le  pays  vivant  qui  se  manifeste,  c'est  un 
pays  factice,  plaqué  sur  l'autre  qu'il  étouffe;  un  faux  pays  politi- 
quant,  représenté  alors  que  le  vrai  ne  Test  pas,  et  recrutant  ses 
dignes  «  représentans  »,  qui  ne  «  représentent  »  que  lui,  en  trois 
ou  quatre  métiers,  dont  c'est  la  spécialité  de  fournir  des  rhéteurs 
à  tous  les  partis  :  avocats,  médecins  d'hommes  ou  de  bêtes,  pro- 
fesseurs, journalistes  ou,  plus  vaguement  mais  plus  noblement, 
publicistes. 

Si  les  députés  que  nous  avons,  pour  la  plupart  politiciens  de 
carrière,  nous  représentaient  réellement,  c'est  que  nous  serions 
—  ce  qui  ne  s  est  jamais  vu  —  toute  une  nation  de  journalistes, 
de  professeurs,  de  médecins  et  d'avocats.  Et  si  nous  ne  sommes 
pas  cette  nation,  il  y  a  dans  la  Chambre  trop  d'avocats,  de  méde- 
cins, de  professeurs,  de  journalistes  ;  il  y  en  a  sans  proportion 
aucune  avec  la  place  mesurée  qu'ils  occupent  dans  le  pays,  et  ils 
ne  nous  représentent  pas  ;  ils  ne  représentent  que  des  politiciens 
comme  eux.  Le  suffrage  universel  inorganique  aboutit  encore  à 
ce  résultat  :  il  sophistique  la  nation,  fausse  le  régime  représen- 
tatif, inaugure  le  règne  des  politiciens. 

Agent  général  à  Paris  des  politiciens  de  son  endroit,  manda- 
taire ou  commissionnaire  de  X,  YrZ,  coupé  de  toute  communica- 
tion personnelle  et  intime  avec  les  électeurs  qui  l'ont  nommé  ou 
qui  ont  fait  le  simulacre  de  le  nommer,  le  député  ne  représente, 
au  faire  et  au  prendre,  que  lui-môme  et  son  comité,  son  comité 
plus  que  lui-même.  Et  en  quoi  le  représente-t-il  ?  Il  chasse  pour 
lui  aux  croix  du  Mérite  agricole,  aux  palmes  académiques,  aux 
médailles,  aux  vases  de  Sèvres,  et,  quand  il  fait  peur  ou  quand  il 
a  peur,  à  des  subventions,  à  des  allocations  plus  nutritives.  Quel 
jour  donnent  audience  les  ministres  et  reçoivent  les  directeurs, 
c'est  ce  qu'il  lui  faut  d'abord  savoir.  Il  passe  ses  matinées  en 
fiacre,  ses  après-midi  à  la  Chambre.  Il  y  expédie  sa  correspon- 
dance, y  reçoit  ses  visites,  déambule  dans  les  couloirs  et  fait  des 
apparitions  en  séance.  Un  huissier  crie  :  «  On  vote,  messieurs!  » 
Comment  vote-t-on  ?  Blanc  ou  bleu?  Aux  chefs  du  groupe  d'en  dis- 
poser. Et  qui  a  fait  de  ceux-là  les  chefs  du  groupe?  Evidemment 
les  membres  de  ce  groupe.  Mais  comment  s'est  formé  le  groupe? 

Des  députés  venus  de  tous  les  coins  de  la  France  se  sont  asso- 
ciés sur  une  idée,  le  plus  souvent  très  confuse  et  sous  une  éti- 
quette, le  plus  souvent  très  élastique.  Ils  se  sont  classés,  catalogués, 
comptés  politiquement  et  économiquement.  Les  groupes  ne  sont 


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\ 


DE   L'ORGANISATION    DU    SUFFRAGE   UNIVERSEL.  19 

point  des  partis,  mais  comme  des  bureaux,  des  syndicats  de  parti. 
Le  groupe  est  un  peu  dans  la  Chambre  ce  qu'est  le  comité  par 
rapport  au  suffrage  universel  inorganique.  C'est  la  seule  collecti- 
vité, la  seule  organisation,  la  seule  force  qui  vive  et  agisse.  Comme 
le  comité  le  groupe  est  artificiel,  et  comme  le  comité  il  ne  repré- 
sente rien  qui  ne  soit  factice  et  de  pure  convention,  ni  un  intérêt 
vivant,  ni  le  pays  vivant. 

Néanmoins,  il  faut  être  d'un  groupe.  Le  député  ne  peut  pas 
plus  s'affranchir  du  groupe  que  le  candidat,  du  comité.  Voici  l'al- 
ternative :  en  être  ou  ne  pas  être  ;  en  être,  ne  fût-ce  que  du  groupe 
des  indépendans,  des  sauvages,  de  ceux  qui  ne  sont  pas  d'un 
groupe.  Comme  tout,  dans  l'Etat,  tient  au  nombre,  le  groupe  pèse 
et  peut  en  proportion  du  nombre,  et  chaque  député  pèse  et  peut 
en  proportion  de  ce  qu'ils  sont  de  membres  à  son  groupe.  S'ils 
sont  cinquante,  il  est  multiplié  cinquante  fois  par  lui-même,  j'en- 
tends pour  ce  qui  est  sa  besogne  journalière  :  de  décrocher  des 
vases  de  Sèvres,  des  palmes  académiques,  des  croix  du  Mérite 
agricole.  Il  ne  représente  rien,  qu'un  comité  qui  ne  représente 
rien;  mais  devant  les  ministres,  dans  la  bascule  parlementaire,  il 
représente  son  groupe,  et  ici,  par  un  miracle  de  l'arithmétique, 
zéro  multiplié  cinquante  fois  donne  cinquante.  Non  seulement, 
plus  le  groupe  est  nombreux,  plus  le  député  devient  redoutable  et 
cher  aux  ministres,  mais  plus  il  est  en  passe  et  en  posture  de  de- 
venir ministre  à  son  tour.  Un  homme  de  génie,  hors  du  groupe, 
ne  le  serait  pas;  un  Richelieu,  un  Colbert  ne  le  seraient  pas,  ne 
représentant  l'un  que  Richelieu,  l'autre  que  Colbert;  mais,  sans 
génie,  dans  le  groupe  et  avec  le  groupe,  on  peut  l'être,  et  ce 
monsieur  Fa  bien  été,  par  la  valeur  de  cinquante  non- valeurs. 

Ainsi  se  forge  et  se  rive  toute  une  chaîne  de  dépendances  :  le 
ministre  dépend  des  chefs  de  groupes,  qui  dépendent  des  députés, 
qui  dépendent  des  comités,  qui  confisquent  le  suffrage  dit  uni- 
versel, et  ainsi,  au  bout  de  la  chaîne,  au  dernier  anneau,  partout 
et  toujours  le  pouvoir  traîne  le  boulet  du  nombre.  De  là  l'humi- 
liante médiocrité,  l'affligeante  stérilité  de  la  politique  actuelle,  et 
elle  ne  peut  pas,  sous  ce  régime,  ne  pas  être  médiocre  et  stérile. 
Sous  ce  régime,  le  Moyen  de  parvenir  ne  remplit  pas  un  gros 
traité.  On  y  «  parvient  »  au  choix  ou  à  l'ancienneté.  Pour  l'an- 
cienneté, il  suffit,  avant  de  vouloir  être  député,  d'avoir  été  con- 
seiller municipal,  conseiller  d'arrondissement  et  puis  conseiller 
général.  Pour  le  choix,  il  faut  ne  porter  ombrage  à  personne  et 
subir  les  conditions  de  X,  Y,  Z.  Tout  ce  qui  dépasse  est  écarté  ou 
abattu  du  coup,  sauf  de  très  rares  exceptions  et,  comme  l'on  dit, 
elles  confirment  la  règle. 

À  ce  choix  fait  presque  au  rebours  et  à  cet  avancement  presque 


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I  etft  se  rabaisser.  r] 

)mme,  dans  cet  État,  le  nombre  est  le  maftrei 


t  croire  qu'il  Test,  c'est  au  nombre  qu'il  faut! 
aire,  c'est  à  lui  qu'il  faut  ressembler.  Sorti  | 
son  image  et  ressemblance,  l'État  actuel  ne  pi 
/oir  les  lares  et  les  défauts  du  nombre.  Ainsi  qu 
mi  verse  1  inorganique,  qui  tombe  aux  mains  des  c< 
stuel  tombe  aux  mains  des  groupes,  lesquels  ne 
)teries  parlementaires  et  peu  à  peu,  dans  le  vrai 
lys  vivant,  —  comme  autrefois,  par  le  suffrage  res 
sait  seul  le  pays  légal  des  deux  cent  mille  électeur 
-  par  le  suffrage  universel  inorganique  émerge  i 
lys  de  comités  et  de  groupes;  seulement  celui-ci 
lys  illégal  des  politiciens  de  toute  taille  et  de  tout 
Au  bref,  en  rassemblant  les  traits,  ou  le  suffrc 
organique  est  anarchique,  ou  il  n'est  plus  univei 
questré,  accaparé  par  des  meneurs,  ou  il  est  expc 
)ns  de  l'argent.  Étant  corruptible,  il  est  corruptei 
lys  à  trois  ou  quatre  catégories  ou  professions  j 
ne  donne  jamais  qu'une  représentation  adultérée  : 
)n  impulsive  et  incohérente;  un  gouvernemen 
»n  train  t  à  de  mesquines  négociations  de  couloirs;  i 
in,  chancelant,  à  toute  heure  sur  le  point  d'être  1 
t  également  incapable  de  fonder  une  démocratie 
nder  une  démagogie.  Après  quelques  expériences  o 
icun  suffrage  n'est  moins  universel  que  lui;  nu 
i,  n'est  un  libre  suffrage.  Il  a  un  côté  tragique  el 


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ï'*?^i5?v-P*J^*r  ■if^!fflP^,,,RSl*f,!5^LrrT*  'rv^^^-^r5>?'^#ri*ïï^:^*^S5Ç3 


©B  l'organisation  dû  suffrage  universel.  21 


t»éé  *&  niveau  du  sol.  Il  est  entendu  que  la  base  de  l'État  mo~ 
Aerne  doit  être  très  large,  mais  il  faut  qu'elle  ne  soit  qu'une  base 
t*  non  tout  l'édifice,  à  elle  seule.  Il  est  entendu  que,  dans  cet 
État,  tout  le  pays  doit  être  représenté,  mais  il  faut  que  tout  le 
vrai  pays  vivant  y  soit  vraiment  représenté  ;  que  la  loi  y  doit  être 
faite  pour  le  peuple,  mais  il  faut  qu'elle  soit  faite  pour  tout  le 
peuple  par  des  législateurs  vraiment  législateurs.  Il  est  entendu 
que  l'État  moderne  doit  reposer  sur  le  suffrage  universel,  mais 
â  but  que  ce  suffrage  soit  vraiment  un  suffrage  vraiment  uni- 
versel et  ne  soit  plus  ni  ce  danger  qu'il  est,  ni  cette  mystifica- 
tion. Et  puisqu'un  pareil  suffrage,  ordonné  et  sérieux,  n'est  pas  le 
suffrage  universel  inorganique,  que  ce  ne  saurait  être  lui,  ce  sera, 
^  faut  que  ce  soit  le  suffrage  universel  organisé. 

*fc—  QUE  LE   SUFFRAGE   UNIVERSEL  RESTE    LA   RASE   NÉCESSAIRE   DE   L'ÉTAT 
MODERNE,   MAIS  QU'lL   PEUT   ÊTRE   ORGANISÉ 

C'est  à  ce  mal  que  l'État  moderne  est  en  proie  :  le  suffrage 

tttversel  inorganique,  le  suffrage  universel  anarchique,  le  suf- 

*  fctjge  universel  mis  en  coupe  réglée;  donnant,  comme  produits, 

me  représentation  nulle,  une  législation  pleine  de  heurts  et  d'à- 

coaps,  un  gouvernement  qui  ne  peut  plus  gouverner;  étouffant  le 

\   vrai  pays  qui  vit,  au  profit  d'un  pays  illégal  de  politiciens,  qui  ne 

:  vît  pas.  C'est  cela,  la  crise  de  l'État  moderne;  c'est  en  face  d'elle 

[;.  fie  nous  sommes;  et  elle  nous   met  en  face  de  ce  problème  : 

Etant  donné  que  l'État  moderne  est  et  restera  un  État  de  droit, 

filll  restera  construit  par  en  bas,  sur  le  suffrage  universel,  com- 

limit  le  guérir  de  son  mal  ?  comment  faire  que  le  suffrage  uni- 

lftfrel  ne  soit  pas  anarchique,  soit  sincère,  donne  une  repré- 

mtation  qui  «    représente  »   dans  tous  les   sens  du  mot,  une 

législation  sage,  suivie,  composée,  harmonique,  un  gouverne- 

pQ&iqui  gouverne?  comment  faire  que  le  vrai  pays  vivant  ne  soit 

}bte  sacrifié  au  faux  pays  politiquant? 

La  solution  de  ce  problème?  Une  seule.  La  fin  de  cette  crise? 

seule.  Le  remède  à  ce  mal?  Un  seul  :  organiser  le  suffrage 

ersel;  substituer  au  suffrage  universel  inorganique  le  suf- 

universel  organisé.  Non  point  supprimer  le  suffrage  uni- 

1,  n'y  point  toucher,  n'enlever  à  qui  que  ce  soit  son  vote,  ne 

à  qui  que  ce  soit  plus  d  un  vote  ;  n'ôter  à  personne  sa 

,  ne  donner  à  personne  plus  de  place,  assurer  à  chacun  et  à 

le  monde  une  place.  Non  point  détruire  l'État  moderne  ni  le 

sur  d'autres   bases,  l'achever.   Issu   d'une  convulsion, 

Révolution,  en  un  jour  ou  en  une  nuit,  sans  cesse  secoué, 

depuis  lors,  il  a  gardé  quelque  chose  d'improvisé,  de 

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22  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

campé  là,  de  pas  fini;  de  toutes  parts  il  est  entouré  d'échafau- 
dages et  de  pierres  d'attente;  ne  pas  démolir  ce  qui  est  fait,  con- 
struire dessus.  Ne  rejeter  comme  de  mauvaise  qualité  quoi  que  ce 
soit  des  matériaux,  tout  utiliser,  mais  tout  appareiller  et  tout 
joindre. 

Même  dans  le  suffrage  universel  inorganique,  n'a-t-on  pas  vu 
naître,  se  développer  et  grandir,  comme  un  organisme  spontané 
ou  comme  une  organisation  spontanée,  le  comité  électoral?  Ce 
comité,  ne  l'a-t-on  pas  vu  devenir  et  demeurer  à  peu  près  la 
seule  force  au  milieu  du  nombre?  Ne  l'a-t-on  pas  vu  s'en  empa- 
rer, l'enrégimenter,  le  commander?  ce  qui  est  détestable,  mais 
seulement  parce  que  le  comité,  dans  le  suffrage  universel  inor- 
ganique, pousse  sans  règle,  sans  contrôle,  n'est  pas  investi,  s'in- 
vestit et  n'est  pas  accrédité,  s'arroge;  seulement  parce  qu'il  n'est 
qu'une  organisation  illégale  ou  extra-légale,  contre  la  loi  ou  en 
marge  de  la  loi.  Ce  qui  est  détestable,  c'est  ce  que  le  comité 
introduit  d'illégal  dans  le  suffrage  universel  ;  ce  n'est  pas  ce  qu'il 
y  introduit  d'organisé.  Au  contraire,  l'exemple  du  comité,  seule 
force  agissante  dans  le  suffrage  universel  inorganique,  démontre 
à  l'évidence  la  nécessité  d'organiser  le  suffrage  en  une  organi- 
sation légale,  pour  l'arrachera  une  organisation  illégale. 

Le  pouvons-nous?  Si  nous  le  voulons.  Ni  le  principe  ni  les  élé- 
mens  n'en  sont  difficiles  à  trouver.  Rien  ne  vivant  vraiment  que 
d'organique,  afin  d'avoir  le  suffrage  universel  organisé,  faisons  de 
par  la  loi  une  place  et  fixons  sa  place  dans  le  suffrage  à  tout  ce 
qui  est  vivant  dans  le  pays. 

VI.    —   LA    THÉORIE   DE    LA   VIE   NATIONALE   ET   LE   SUFFRAGE 
UNIVERSEL   ORGANISÉ 

Organiser  le  suffrage  universel,  fixer  dans  le  suffrage  uni- 
versel sa  place  à  tout  ce  qui  vit  dans  la  nation,  c'est  sans  doute 
abjurer  la  doctrine,  renoncer  à  la  théorie  de  la  souveraineté 
nationale.  Car,  on  le  répète,  le  suffrage  universel  inorganique  lui 
est  lié  indissolublement  :  l'un  correspond  à  l'autre  et  l'un  découle 
de  l'autre.  Mais,  en  l'abandonnant,  il  n'y  a  pas  à  la  regretter, 
eHe,  ni  les  notions  qui  lui  font  cortège  :  le  droit  naturel,  le  con- 
trat social,  la  volonté  générale.  —  De  droits  naturels,  il  n'y  en 
a  point,  mais  seulement  des  faits  naturels;  ou,  si  l'on  veut  qu'il  y 
en  ait,  il  n'y  a  de  droits  naturels  que  ceux  qui  procèdent  de 
faits  naturels.  Aller,  venir,  penser,  parler  sont  des  faits  naturels, 
par  conséquent  peuvent  être  à  la  rigueur  regardés  comme  des 
droits  naturels.  Mais  voter  n'est  nullement  un  fait  naturel,  par 
conséquent  ne  peut  être  un  droit  naturel.  Du  contrat  social  on  serait 

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I  i/ORGÀNtSATION  DU  SUFFRAGE   UNIVERSEL.  23 

de  citer  plus  d'un  ou  deux  exemples,  et  ceux  qu'on 
tifene  prouvent  pas  grand'chose  ;  quant  à  la  volonté  générale,  — 
aïl  y  a  une  volonté  générale  et  si  Ton  peut  dire  ce  que  c'est,  — 
le  suffrage  universel  inorganique  est  loin  d'en  être  l'expression. 
Enfin,  la  souveraineté  nationale  elle-même:  que  vaut,  à  bien 
l'examiner,  dans  l'État  moderne,  que  vaut  cette  notion  de  «  souve- 
raineté »?  D'où  elle  vient,  on  le  sait  :  c'est  une  idée  mystique  et 
Idéologique.  A  quoi  elle  sert,  on  ne  le  voit  pas  ;  en  quoi  elle  nuit, 
eela  éclate  aux  yeux.  Tant  que  la  souveraineté  nationale  reste  à 
Fétat  de  théorie  et  que  la  souveraineté  comme  la  nation  forme 
m  bloc,  demeure  une  et  indivisible,   soit  encore  :  elle  n'est 
qu'inutile  ;  ce  n'est  qu'une  doctrine  de  majesté,  bonne  pour  la 

Epe  et  l'ostentation  :  ce  n'est  qu'une  phrase  et  qu'un  mot  ; 
ons  dire,  quoique  les  phrases  et  les  mots  ne  soient  pas  tou- 
jours innocens.  Mais  dès  qu'elle  passe  à  la  pratique,  elle  se  mor- 
culle  et  morcelle  la  nation,  où  elle  ne  reconnaît  et  ne  souffre 
qt»  l'individu.  Entre  la  nation,  en  sa  masse,  et  l'individu,  point 
Intermédiaires  :  le  tout  est  souverain,  chacun  est  souverain  :  ce 
|w  n'est  pas  souverain  n'est  pas  ;  il  n'est  que  le  tout  et  que  chacun. 
-  Or  l'individu  n'est  pas  seul  à  vivre  dans  la  nation,  et  même, 
à  de  certains  égards,  dans  la  nation,  c'est  l'individu  qui  vit  le 
noms  :  il  y  vit  moins  d'une  vie  individuelle  que  d'une  multi- 
tude de  petites  vies  collectives.  Politiquement,  le  suffrage  uni- 
versel inorganique  Ta  abstrait  des  réalités  où  il  vit  :  il  en  a  fait 
,  comme  un  être  de  raison.  Mais  un  être  de  raison  n'est  qu'un  être 
d'imagination  :  fait  pour  ce  qui  vit,  l'État  qui  veut  vivre  doit  être 
tut  de  tout  ce  qui  vit  dans  la  nation.  L'individu  vit  dans  la  nation, 
dil  doit  vivre  dans  l'État.  Mais  pourquoi  politiquement  vivrait- 
il  en  dehors  des  réalités  où  il  vit  socialement?  pourquoi  ne 
vivrait-il  pas  politiquement  de  ces  vies  collectives  auxquelles  la 
tienne  est  tous  les  jours  mêlée  et  dont  on  ne  peut  l'isoler  sans 
violer  les  lois  mêmes  de  sa  vie  ? 

Ces  réalités  sociales,  ces  vies  collectives  de  l'individu,  ne 
pmmit-on  pas  refaire  et  restaurer  par  elles  les  cadres  impru- 
demment brisés?  Puisque,  aussi  bien,  c'est  tout  le  problème  de 
tthire  dee  cadres  à  l'État,  puisque  c'est  tout  le  problème  d'orga- 
niser le  suffrage  universel,  ne  pourrait-on  pas  leur  emprunter 
MBélémens  d'une  organisation?  L'individu  n'y  perdrait  rien  :  il  y 
lignerait  de  redevenir  un  être  concret  ;  le  citoyen  y  redeviendrait 

personne  vivante.  Il  n'y  aurait  de  changé  qu'une  chose,  mais 
l'État  moderne  en  serait  changé,  pour  son  plus  grand  bien  : 
Uter,  au  lieu  d'être  l'exercice  de  la  souveraineté,  serait  une 
ifection  de  la  vie  nationale;  la  théorie  de  la  vie  nationale  rem- 
ifceerait  la  théorie  de  la  souveraineté  nationale  ;  et,  de  même 


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24  REVUE  DE8  DEUX  MONDES. 

qu'à  celle-ci  était  lié  le  suffrage  universel  inorganique,  de  celle-là 
•découlerait,  pour  le  plus  grand  bien  de  l'État  et  de  l'individu 
même,  le  suffrage  universel  organisé. 

VII.  —  LÉGITIMITÉ   THÉORIQUE   ET    NÉCESSITÉ   POLITIQUE 
D'UNE  ORGANISATION  DU  SUFFRAGE  UNIVERSEL 

Cette  substitution  de  la  notion  de  vie  à  la  notion  de  souverai- 
neté et  du  suffrage  universel  organisé  au  suffrage  universel  inor- 
ganique, qui  est  théoriquement  légitime,  est-il  besoin  d'ajouter 
qu'elle  est  politiquement  nécessaire?  Nous  n'avons  que  ce  choix  : 
•organiser  le  suffrage  universel  selon  la  vie  et  sur  la  vie,  pour 
vivre,  ou  mourir  du  suffrage  universel  inorganique;  —  ce  qui 
revient  à  dire  que  nous  n'avons  pas  le  choix, 

Il  n'y  a  plus  à  se  repaître  ni  à  se  bercer  des  songeries  d'antan. 
Juger  le  suffrage  universel  comme  on  le  jugeait  avant  1848,  c'est 
proprement  une  façon  de  penser  préhistorique,  dans  notre  monde, 
à  nous,  dans  le  monde  que  le  demi-siècle  écoulé  depuis  lors  nous 
a  fait  et  que  le  temps  présent  travaillée  nous  faire. 

Depuis  1848,  d'autres  élémens  sont  entrés  en  ligne,  et  ont 
même  réussi  à  se  faire  leur  place  dans  le  Parlement,  qui  ne 
visent  plus  à  détruire  l'État,  mais  à  se  faire  de  l'État  un  instru- 
ment pour  refondre  la  société.  Us  marchent  à  l'assaut  du  pou- 
voir; ils  se  vantent  déjà  d'avoir  pour  eux  le  nombre  ;  et  par  eux, 
à  la  faveur  du  suffrage  universel  inorganique,  ce  sont  les  luttes 
de  classes  qui  tendent  à  reparaître  et  à  se  renouveler.  S'il  ne 
saurait  rien  y  avoir  de  plus  désastreux,  il  faut  arrêter,  modérer 
ou  contenir  ces  élémens  :  aux  forces  qui  les  portent  et  les  pous- 
sent, il  faut  opposer  quelque  force.  Et  puisque  l'on  se  sert  du 
suffrage  universel  inorganique,  en  vue  d  une  révolution  sociale, 
il  faut,  en  vue  de  l'ordre  et  du  progrès  social,  se  réfugier  dans 
le  suffrage  universel  organisé. 

La  force  à  opposer  au  nombre,  elle  n'est  pas  ailleurs  :  elle 
est  là.  Il  faut  organiser  le  suffrage  universel.  Il  faut,  dans  le  suf- 
frage universel,  former  comme  une  espèce  de  brise-lamès  et  pré- 
senter à  la  vague  montante  comme  des  compartimens,  comme 
•des  cloisons  étanches. 

Que  seront-ils,  ces  brise-lames  ?  et  ces  cloisons,  que  seront-elles? 
Toutes  les  vies  vivant  dans  l'État,  qui  vivent  dans  la  nation.  Au 
même  problème  toujours  plus  pressant,  toujours  plus  urgent, 
■quelle  sera  la  solution?  Toujours  une  seule;  toujours  la  même: 
organiser  le  suffrage  universel.  Qu'opposerons-nous  à  cet  excès 
d'individualisme,  qui,  chez  l'électeur,  débride  l'anarchie  et,  chez 
l'élu,  annule  la  personnalité,  tout  en  n'obéissant  qu'à  deux  forces  : 


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I>fe  L\)RGÀNI8ÀTI0N   DU   8UFFRAGE  UNIVERSEL.  25 

lecomité  usurpateur  et  l'argent  démoralisateur,  —  pour  passer  sous 
silence  la  troisième  force  à  laquelle  se  plie  le  suffrage  universel 
inorganique  :  la  candidature  officielle,  la  pression  administra- 
tive? Puisque  la  «  décentralisation  »  est,  en  ce  moment,  à  la 
mode,  pourquoi  ne  pas  commencer  par  «  décentraliser  »  le  suf- 
frage que  les  comités  accaparent,  quand  ce  n'est  pas  l'argent  qui 
le  frelate  ou  l'administration  qui  le  manipule?  Pourquoi  ne  pas 
l'affranchir  de  cette  servitude?  Pourquoi  ne  pas  le  faire,  puis- 
qu'on le  peut,  plus  digne  et  plus  libre?  Et  on  le  peut.  En  effet r 
que  faut-il?  Encore  et  toujours  une  seule  chose  :  l'organiser. 
De  cette  manière,  garantir  au  pays  une  représentation  plus 
eiaete,  qui  le  «  représentera  »  réellement  et  le  représentera  tout 
entier;  une  législation  plus  impartiale,  qui  ne  sera  pas  faite  à 
l'avantage,  même  injuste, du  nombre,  exclusivement  par  les  élus 
du  nombre,  ses  courtisans  forcés;  équilibrer  les  élémens,  et 
kl  pondérer  les  uns  par  les  autres;  pour  la  stabilité  et  le  déve- 
loppement, pour  la  fécondité  de  la  démocratie  elle-même,  im- 
poser des  limites  à  la  démocratie,  faire  couler  ses  eaux  divisées 
en  un  réseau  de  canaux  et  d'écluses. 

Pourquoi  donc  remettre  à  demain  ?  Pensons-y,  bien  plutôt, 
tandis  que  nous  sommes  relativement  de  loisir  ;  pensons-y  pour 
igir  plus  que  pour  philosopher,  dans  un  esprit  pratique  et  poli- 
tiqoe.  Ce  n'est  pas  d'aujourd'hui  que  ces  questions  sont  agitées  ou 
Jtt'ert  agitée  cette  question,  grosse  de  tant  de  questions,  de  l'or- 
ganisation du  suffrage  universel.  Plusieurs  systèmes  ont  été  pro- 
posés, qui  valent  la  peine  d'un  examen.  Ces  différens  systèmes, 
ions  les  étudierons.  Mais  deux  points  sont  à  mettre  tout  de  suite 
fe»  de  discussion.  Le  premier  (il  importe  d'éviter  une  équivoque 
qoetrop  d'intéressés  se  feront  un  plaisir  de  soulever),  c'est  que  le 
organisé  restera  le  suffrage  universel,  que  personne  n'y 
aura  de  privilèges,  que  personne  n'y  sera  dépouillé  de  son  droit, 
~~  restera  égal  —  qu'il  sera  même  plus  universel,  plus  égal  que 

Test  le  suffrage  inorganique  faussement  dit  universel.    Le 

point,  c'est  que  le  système  à  préférer  sera  celui  qui  or- 

le  suffrage  universel  lui-même,  le  corps  électoral  lui- 

e,  et  qui,  en  les  organisant,  nous  donnera  vraiment,  dans  ce 

ps-là,  un  «  corps  »  électoral  et  un  suffrage  «  universel  ». 

Charles  Benoist. 


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ESSAI  SUR  GŒTHE 


LES  MÉMOIRES  DE  GŒTHE 


L'idée  que  nous  nous  faisons  des  grands  écrivains  et  de  leur» 
œuvres  n'est  point  immuable:  elle  se  modifie,  au  contraire,  avec 
les  générations.  Mais  ce  changement  s'accomplit  avec  lenteur  :  il 
arrive,  en  effet,  que  lorsque  l'admiration  que  les  poètes  préférés 
ont  inspirée  commence  à  perdre  sa  spontanéité  et  sa  sincérité 
premières,  on  les  lit  moins  ;  en  même  temps,  abandonnés  par  ceux: 
qui  cherchent  dans  la  lecture  du  plaisir  ou  de  l'émotion,  ils  devien- 
nent la  proie  des  érudits,  qui  les  commentent  et  les  épluchent  à. 
l'infini,  sans  pour  cela  les  juger,  ou  même  les  comprendre;  et 
enfin,  leurs  ouvrages,  en  se  vulgarisant,  se  déforment,  car  on  les 
met  volontiers,  s'ils  y  prêtent,  en  images  ou  en  opéras,  et  c'est 
sous  ces  formes  simplifiées  qu'ils  se  survivent.  Cette  espèce  de 
cristallisation,  —  tribut  de  reconnaissance  payé  par  la  postérité 
à  ceux  qu'ont  aimés  les  ancêtres,  —  produit  ce  singulier  résultat, 
que  tels  poètes  ou  tels  penseurs  sont  d'autant  plus  célèbres  que  leur 
action  réelle  est  plus  réduite,  sans  parler  de  tant  de  préjugés,  de 
partis  pris,  de  conventions, qui  les  défigurent  eux-mêmes:  on  n'a 
plus  alors  sur  eux  qu'une  opinion  faite  d'avance,  que  personne  ne 
songe  à  reviser  ni  même  à  justifier,  qui  se  traduit  par  des  for- 
mules à  la  fois  imprécises  et  fixes,  lesquelles  revêtent  le  caractère 
sacré  d'articles  de  foi.  Tel  est,  dans  certaines  mesures,  le  cas  de 
Gœthe.  Si  nous  évoquons  sa  figure,  elle  nous  ap parait  comme  en 
une  auréole  de  légende,  dans  deux  ou  trois  momens  caractéristiques 


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x*dii  am  gœthe.  27 

U  i»  vfe  :  nous  le  voyons  patinant  à  Francfort,  ainsi  que  Ta 
phi  Kaulbach,  ou  rêvant  son  Faust  dans  la  cave  d'Auerbach,  ou 
tenant  tête  à  Napoléon;  après  quoi,  nous  nous  répétons  qu'il  fut 
on  «  intellectuel  »,  qu'il  eut  un  «  génie  encyclopédique  »,  et  cela 
bous  suffit.  Nous  n'avons  garde  d'approfondir.  Si  nous  pensons 
1  ses  œuvres,  même  à  celles  dont  nous  connaissons  le  mieux  les 
titras,  nos  jugemens  se  brouillent  davantage  encore.  Mille  pein- 
tures, reproduites  par  toutes  sortes  de  procédés,  dansent  de- 
vant nos  yeux  :  nous  voyons  Charlotte  coupant  à  sa  nichée  des 
tranches  de  pain  bis  ;  Mignon  regrettant  sa  patrie  ;  Faust  et  Mé- 
phistophélès  emportés  dans  un  tourbillon  parmi  les  sorcières  de 
la  nuit  de  Walpurgis,  que  sais-je  encore?  La  musique  ajoute  à 
cette  confusion  :  Schumann,  Berlioz,  Gounod,  M.  Boïto,  ont  broché 
«r  son  Faust  d'autres  Fausts  que  nous  connaissons  mieux; 
Wilhelm  Meister  nous  chante  les  romances  de  M.  Ambroise  Tho- 
mas; l'habit  bleu  barbeau  de  Werther  se  détache  sur  des  accom- 
psgneniens  de  M.  Massenet.  Quant  aux  œuvres  qui  n'ont  point 
«lit  fortune  d'être  ainsi  vulgarisées,  Gœtz  de  Berlichingen,  Eg- 
*ont,  Tasso,  les  Affinités  électives,  elles  flottent  dans  des  brumes 
déplus  en  plus  incertaines.  Cependant,  la  critique  allemande, 
tiee  une  infatigable  ardeur,  travaille  sur  l'œuvre  énorme,  sur  la 
tûftgae  existence  si  remplie  et  si  riche.  Chaque  année  voit  s'aug- 
toftter  une  bibliothèque  déjà  colossale.  Les  papiers  de  Gœthe 
été  livrés  à  l'avidité  des  chercheurs,  on  a  tout  publié, 
î*8f&'%  ses  carnets  de  ménage.  On  ne  s'est  pas  contenté  de 
autour  de  ses  moindres  pièces  un  appareil  redoutable 
ttaires,  ni  de  discuter  à  coups  de  documens  et  d'hy- 
les  moindres  détails  de  son  histoire  ;  on  a  écrit  de  longues 
►hies  sur  les  phis  obscurs  des  personnages  qui  se  trou- 
i  en  rapport  avec  lui  ;  ses  camarades  d'études  sont  devenus 
célébrités,  ses  maîtresses  des  figures  historiques.  Lui-même 
des  proportions  surhumaines  :  dans  plusieurs  universi- 
tés professeurs  consacrent  leur  vie  à  le  raconter  et  à  l'expli- 
Weimar,  où  sont  recueillis  ses  souvenirs,  est  devenu  la 
d'une  religion  dont  il  est  le  dieu  :  on  y  conserve  sa 
et  ses  collections,  les  cailloux  qu'il  ramassait  dans  ses 
les,  les  objets  d'art  qu'il  rapportait  d'Italie,  les  présens 
Ijrecevait  de  ses  admirateurs.  Il  y  a  un  Musée  Gœthe  pour 
lion  duquel  le  rigorisme  allemand  s'est  adouci,  car  on 
les  portraits  de  toutes  les  femmes  qu'il  a  aimées  autour 
de  sa  femme  légitime.  Il  y  a  une  société,  puissante  et 
vouée  exclusivement  à  son  culte.  Il  y  a  des  Gœthe- Jahr- 
où  Ton  publie  tout  ce  qu'on  peut  retrouver  de  lui,  ou 


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28  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sur  lui,  ou  sur  ceux  qui  Font  approché.  Il  y  a  des  volumes  et  des 
volumes,  des  brochures  et  des  brochures,  qui  paraissent  chaque 
jour,  qui  s'accumulent,  qui  rendent  impossible,  par  leur  nombre, 
rétablissement  d'une  biographie  complète  et  définitive. 

On  n'attend  pas,  sans  doute,  que  nous  établissions  point  par 
point  le  bilan  de  ces  découvertes,  ni  que  nous  soulevions  toute 
cette  littérature  gœthéenne,  dont  nous  comptons  cependant  quel- 
quefois nous  servir.  Notre  but  est  autre  :  il  nous  a  semblé  que 
le  moment  était  venu  de  relire  les  œuvres  capitales  de  Gœthe  ;  de 
les  relire  en  s'aidant  des  documens  principaux  qui  les  éclairent; 
de  les  relire  avec  un  esprit  de  critique,  c'est-à-dire  en  cherchant 
à  se  dégager  autant  que  possible  des  jugemens  portés  sur  elles; 
à  comprendre  leur  signification  par  rapport  à  leur  auteur  et  par 
rapport  à  nous-mêmes  ;  à  mesurer  leur  importance  dans  le  mouve- 
ment littéraire  qui  les  a  suivies.  Ces  œuvres  sont,  pour  ainsi  dire, 
restées  au  répertoire,  en  ce  sens  du  moins  que  les  lettrés  les  lisent 
quelquefois,  que  les  demi-lettrés  les  invoquent  souvent,  que  les 
illettrés  croient  les  connaître  :   nous  voudrions  les  considérer  à 
peu  près  comme  des  œuvres  contemporaines,   parues,  entrées 
d'hier,  dans  notre  vie  intellectuelle;  nous  voudrions  croire  que 
les  jugemens  sur  elles  ne  sont  point  encore  fixés,  et  fixer  le  nôtre, 
et  tâcher  d'influencer  celui  de  quelques-uns.  Si  l'expression  n'était 
pas  outrecuidante,  nous  dirions  que  nous  allons  tenter  de  reviser 
le  procès  du  grand  Gœthe,  sans  nous  figurer,  —  est-il  besoin  de  1^ 
dire?  —  que  notre  jugement  sera  définitif,  mais  en  cherchant  sim — 
plementà  le  mettre  d'accord  avec  l'esprit  actuel.  Besogne  beaucoup* 
plus  modeste  qu'elle  ne  le  paraît  d'abord,  espèce  de  «  rapport  »  oim- 
nous  ne  serons  que  greffier.  Il  est  naturel  que  nous  commencions 
notre  tâche  par  celui  des  livres  de  Gœthe  où  nous  avons  le  plus 
de  chances  de  trouver  son  intelligence  et  son  cœur,  et  où  nous 
trouverons, en  tout  cas, l'image  qu'il  désirait  laisser  de  lui-même, 
par  ses  Mémoires \ 

I 

C'est  en  1808,  au  moment  où  parut  la  première  édition,  en  douze 
volumes,  de  ses  Œuvres  complètes,  que  Gœthe  sentit  la  nécessité 
d'écrire  ses  Mémoires  pour  éclairer  ses  ouvrages.  Un  petit  nombre 
d'entre  eux,  en  effet,  comme  Iphigénie,  avaient,  si  l'on  peut  dire,  une 
existence  indépendante.  La  plupart,  au  contraire,  restaient  comme 
attachés  à  leur  auteur,  en  relations  étroites  avec  les  circonstances 
personnelles  qui  les  avaient  produits.  Werther,  Weslingen  dans 
Gœtz,  Tasso,  Wilhelm  Meister,  Clavijo,  Fernand  dans  Stella, 


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ESSAI    SUR    GŒTHE.  29 

Edouard  dans  les  Affinités  électives,  c'est  toujours  Gœthe  :  tou- 
jours il  tire  de  son  propre  fonds  les  senti  mens  qu'il  prête  à  ses 
personnages ,  en  sorte  qu'on  aurait  peine  à  trouver  un  poète  plus 
«  subjectif  »  que  cet  homme  qu'on  aime  à  nous  représenter  comme 
le  génie  cosmique  par  excellence.  Les  figures  de  femmes  qui  se 
partagent,  avec  les  protagonistes,  l'intérêt  du  lecteur,  il  les  a 
toutes  connues  de  très  près  ;  toutes  ont  joué  un   rôle  dans  ce 
qu'il  appelle  son  «  développement  »  ;   parfois  il   leur  conserve 
jusqu'à  leurs  prénoms  :  il  l'a  fait,  pour  Charlotte  et,  plus  tard, 
pour  Marguerite.  Il  les  transforme  en  personnes  littéraires  alors 
qu'elles  palpitent  encore  du  drame,  de  l'idylle  ou  de  la  comédie 
qu'il  leur  a  fait  vivre  :  on  sait  que  Werther  parut  bien  peu  de  temps 
après  le  séjour  à  Wetzlar,  et  les  biographes  nous  racontent  qu'en 
écrivant  les  Affinités  électives ,  le  poète  acheva  de  soulager  son 
cœur  encore  tout  épris  de  Minna  Herzlieb.  Quant  aux  poésies 
lyriques,  beaucoup  seraient  entièrement  inintelligibles  si  on  les 
dégageait  de  l'impression,  de  l'épisode  ou  du  moment  qui  les  ont 
produites.  Entre  la  vie  et  l'œuvre  il  y  a,  je  ne  dirai  pas  une  par- 
faite unité, mais  une  cohésion  complète  :  celle-ci  continue  celle-là, 
en  la  poétisant,  en  la  corrigeant,  en  l'excusant  quand  il  le  faut; 
elle  n'est  roman  qu'à  condition  que  l'autre  le  soit  d'abord  ;  le 
travail  de  la  fantaisie  est  limité  :  il  consiste  simplement  à  parer  la 
mémoire,  à  embellir  la  transposition.  Gœthe  eut  donc  le  sentiment 
que  le  récit  de  sa  vie  était  indispensable  à  l'intelligence  de  son 
œuvre,  et,   au  risque  de  faire  double  emploi  avec  ce  qu'il  en 
avait  déjà  tiré,  il  résolut  de  la  raconter  lui-même.  Il  se  mit  au 
travail  en  1810,  et  donna,  de  deux  en  deux  ans,  les  trois  premiers 
volumes  des  Mémoires,  comprenant  cinq  livres  chacun.  Le  qua- 
trième (livres  XVI  à  XX)  ne  fut  achevé  qu'en  1811:   il  fallait 
attendre  la  mort  de  Lili  pour  pouvoir  parler  d'elle.  Les  trois  pre- 
miers quarts  de  l'ouvrage  furent  donc  composés  et  publiés  entre 
1810  et  1814. 

Ces  deux  dates  ont  leur  éloquence  :  elles  enferment  l'histoire 
du  réveil  patriotique  provoqué  en  Allemagne  par  les  victoires  de 
Napoléon  et  de  la  grande   lutte  qui  devait  se  terminer  sur  les 
champs  de  bataille  de  Leipzig  et  de  Waterloo.  Gœthe  resta  tout  à 
/ait  étranger  à  ce  mouvement  :  «  Il  s'enferma  dans  son  musée,  dit 
son  plus  récent  biographe,  et,  perdu  dans  sa  contemplation  de 
l'éternelle  beauté,  il  ferma  les  yeux  pour  ne  pas  voir  les  hor- 
reurs du  jour  (1).  »  Les  victoires  de  Napoléon,  les  malheurs  de 
son  pays,  ceux  même  de  l'honnête  petit  souverain  dont  il  était  le 

(1)  Richard  M.  Mayer,  Gœthe,  3  vol.;  Berlin,  1893. 


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30  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

ministre,  ne  lui  arrachèrent  qu'une  boutade  :  «  Je  veux  me  faire 
chanteur  de  foire,  se  serait-il  écrié  un  jour,  en  présence  d'ailleurs 
d'un  seul  de  ses  amis  (1),  et  mettre  notre  malheur  en  chansons. 
Je  m'en  irai  dans  tous  les  villages  et  dans  toutes  les  écoles  où  le 
nom  de  Gœthe  est  connu.  Je  chanterai  la  honte  des  Allemands, 
et  les  enfans  apprendront  par  cœur  mes  chants,  jusqu'à  ce  qu'ils 
deviennent  des  hommes  et  replacent  mon  maître  sur  son  trône.  » 
S'il  prononça  jamais  ces  paroles,  —  ce  dont  il  est  permis  de  douter, 
—  ce  fut  tout  son  apport  à  la  cause  nationale.  Du  reste,  au  lieu 
d'exécuter  ce  projet,  il  composait,  en  ces  troubles  années,  ses 
«  poésies  de  société  »,  qui  ne  sont  point  parmi  celles  qui  l'ho- 
norent le  plus  :  «  Ici  nous  sommes  assemblés  pour  une  action 
louable,  chers  frères  :  Ergo  bibamus!  Les  verres  tintent,  les  cau- 
series cessent  :  avec  courage  ergo  bibamus!  C'est  toujours  là  une 
vieille  et  bonne  parole.  Cela  convient  d'abord  et  convient  sans 
cesse,  et  un  écho  retentit  de  la  joyeuse  salle,  un  magnifique  Ergo 
bibamus!  »  Voilà  qui  ne  ressemble  ni  à  la  Chanson  de  l'épée  ni  aux 
Sonnets  cuirassés.  En  réalité,  Gœthe  était  tout  rempli  de  sympathie 
pour  la  culture  française  et  d'admiration  pour  Napoléon.  Il  saluait 
en  lui  «  la  plus  haute  apparition  qui  fût  possible  dans  l'histoire.  » 
«  Quand  on  entend  décrire  avec  naïveté  cet  empereur  et  son_ 
entourage,  écrivait-il  à  son  ami  Knebel,  on  voit  bien  qu'il  n'y  a~ 
jamais   rien   eu  et  qu'il  n'y  aura  peut-être  jamais  rien  de  pa — 
reil  (2).  »  Les  grands  hommes  sont  faits  pour  s'entendre  :  Napô — 
léon  l'avait  loué;  il  lui  rendait  son  éloge,  sans  songer  au  pric^ 
que  cette  grandeur  coûtait  à  son  pays.  Plus  tard,  il  a  éprouvé  1^ 
besoin  de  se  défendre  de  cette  indifférence,  qui  lui  a  été  souvent 
reprochée  :  «  Comment  aurais-jepu  prendre  les  armes  sans  haine ^ 
a-t-il  dit,  et  comment  haïr  sans  jeunesse!...  Écrire  des  chants  d^ 
guerre  et  rester  en  chambre,  voilà  ce  que  j'aurais  pu  faire.  Au  bi- 
vouac, où  l'on  entend  hennir  les  chevaux  des  avant-postes  en- 
nemis, je  me  serais  laissé  entraîner.  Mais  ce  n'était  là  ni  ma 
vie  ni  mon  affaire  :  c'était  celle  de  Théodore  Kôrner...  A  lui,  ses 
chants  de  guerre  lui  vont  très  bien.  A  moi,  qui  ne  suis  pas  une 
nature  guerrière  et  n'ai  point  le  sens  belliqueux,  ils  n'auraient  été 
qu'un  masque  mal  adapté  à  mon  visage...  »  A  vrai  dire,  ce  n'était 
pas  seulement  le  «  sens  belliqueux  »  qui  lui  manquait,  c'était 
toute  espèce  de  patriotisme.  Le  mot  même,  à  ce  qu'il  semble,  lui 
était  étranger.  Il  n'éveillait  en  lui  d'autre  idée  que  celle  d'une  bonne 
compagnie  d'esprits  sympathiques  :  «  Toutes  ces  excellentes  per- 

(1)  Johannes  Falk,    Gœthe  ans  nàherem   per  son  lie  hem   Umgange   dargestellt; 
Leipzig,  1836. 

(2)  Guhrauer,  Briefwechsel  zwischen  Gœthe  und  Knebel. 


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ESSAI    SUR    GŒTHE.  31 

sonnes  avec  lesquelles  vous  avez  maintenant  des  relations 
agréables,  disait-il  un  jour  à  Eckermann,  voilà  ce  qui  pour  moi 
compose  une  patrie.  »  Je  ne  songe  point  à  reprocher  àGœthe  l'ab- 
sence de  ce  sentiment  qui  d'ailleurs,  au  temps  de  sa  jeunesse, 
était  presque  inconnu;  si  j'y  insiste,  c'est  seulement  pour  mon- 
trer qu'en  ces  années  1810-14,  il  restait  en  dehors  de  l'entraîne- 
ment qui  gagnait  tout  son  pays,  à  l'écart  de  la  préoccupation 
commune,  dans  une  sorte  d'isolement. 

D'autres  circonstances,  d'ailleurs,  contribuaient  encore  à  l'iso- 
ler. 

La  mort  de  Schiller  l'avait  privé  du  seul  ami  qu'il  aimât  peut- 
être  réellement,  du  seul  aussi  qu'il  pût  regarder  à  peu  près  comme 
un  pair;  et  il  voyait  croître  autour  de  sa  vieillesse  une  génération 
nouvelle,  dont  il  se  sentait  très  différent.  Sans  doute,  les  jeunes 
gens  de  l'école  romantique  professaient  pour  lui  l'admiration  la 
pins  vive.  Mais  ils  échappaient  entièrement  à  l'influence  de  ses 
œuvres  les  plus  récentes  et  ne  se  rattachaient  à  lui  que  par  celles 
de  la  première  manière,  dont  il  se  trouvait  alors  fort  éloigné. 
Bien  qu'il  s'en  défendît,  Gœthe  était  imbu  de  la  philosophie  fran- 
çaise du  xvine  siècle  :  eux,  revenaient  au  christianisme,  au  catho- 
licisme surtout,  les  uns,  comme  Stolberg  et  Frédéric  Schlegel 
effectivement,  et  les  autres  par  le  désir  et  les  aspirations.  Oublieux 
de  Werther,  Gœthe  avait  banni  la  mélancolie  et  réglé  sa  sensibi- 
lité :  eux,  déifiaient  la  sensibilité  et  s'abandonnaient  au  «  mal  du 
siècle  »  :  Novalis  mourait  après  une  brève  existence  toute  dévorée 
par  la  maladie  ;  Hôlderlin  devenait  fou;  Franz  Sonnenberg  se  sui- 
cidait; Ernest  Schulz,  le  gracieux  auteur  de  la  Rose  enchantée  y 
mourait  de  tristesse.  Comment  l'Olympien  eût-il  pu  les  com- 
prendre? Leurs  théories  esthétiques,  qu'établissaient  Tieck  et  les 
Schlegel,  rompaient  avec  celles  que  Gœthe  soutenait  :  ils  célébraient 
h  poésie  populaire  et  les    peintres  primitifs,  opposant  Albert 
Durer  à  Raphaël,  admirant  les  fresques  devant  lesquelles  Gœthe 
passait,  en  Italie,  avec  un  si  tranquille  dédain;   ils  adoraient  la 
poésie  populaire,  la  vraie,  celle  dont  Clément  Brentano  et  Achim 
d'Ârnim  recueillaient  de  si  curieux  spécimens  ;  ils  exhumaient 
Calderon  et  le  proclamaient    supérieur   à  Shakspeare,  à  cause 
de  la  Dévotion  à  la  croix  ;  ils  se  pâmaient  dans  les  nuages  de  la 
philosophie  des  Fichte,  des  Schelling,  des  Schleiermacher,  leurs 
vrais  maîtres;  ils  étaient  patriotes  enfin  avec  passion  :  les  Arndt, 
les  Rûckert,  les  Kôrner  sortaient  de  leurs  rangs.  Tout  cela  étonnait 
fort  le  poète  sexagénaire,  qui  ne  manquait  pas  pour  ces  jeunes 
gens  d'une  certaine  bienveillance,  mais  qui  ne  les  comprenait 
pas.  En  1808,  il  avait  reçu  la  visite  de  Zacharias  Werner  et  fait 


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32  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

jouer  à  Weimar  sa  tragédie  de  Wanda  :  «  Cela  m'étonne  beaucoup, 
vieux  païen  que  je  suis,  écrivait-il  alors  à  Jacobi,  de  voir  la  croix 
plantée  sur  mon  propre  terrain  et  d'entendre  prêcher  le  sang  et 
les  blessures  du  Christ  sans  que  cela  me  déplaise  tout  à  fait.  » 
Mais  «  cela  »  ne  devait  pas  tarder  à  lui  déplaire;  à  mesure  que  le 
romantisme  se  dessine,  il  le  juge  avec  plus  de  sévérité  :  «  Il  y  a 
une  demi-douzaine  de  jeunes  talens  qui  me  désespèrent,  écrit-il 
à  Zelter,  car,  avec  des  dons  naturels  extraordinaires,  ils  arrivent 
difficilement  à  faire  quelque  chose  qui  me  satisfasse.  Werner, 
Œlenschlaeger ,  Arnim,  Brentano  et  d  autres  travaillent  et  pro- 
duisent beaucoup,  mais  tout  demeure  sans  forme  et  sans  carac- 
tère. Personne  ne  veut  comprendre  que  la  plus  haute  et  la  seule 
opération  de  la  nature  et  de  l'art  est  celle  qui  consiste  à  donner  la 
forme  (die  Gesta/tung),...  et  qu'il  n'y  a  point  d'art  à  laisser  son 
talent  agir  au  hasard,  selon  ses  commodités  personnelles...  »  Dans 
sa  vieillesse,  il  se  montrait  plus  sévère  encore  pour  ce  mouve- 
ment, qui  d'ailleurs,  on  le  sait,  n'avait  pas  tenu  toutes  ses  pro- 
messes. Il  en  attribuait  l'origine  à  ses  discussions  littéraires  avec 
Schiller,  et  le  jugeait  sommairement  en  ces  termes  :  «  Je  nomme 
le  genre  classique  le  genre  sain  et  le  genre  romantique  le  genre 
malade.  Ainsi,  les  Nibelungen  sont  classiques  comme  Homère, 
parce  que  tous  deux  sont  sains,  solides.  La  plupart  des  moderne* 
sont  romantiques,  non  pas  parce  qu'ils  sont  récens,  mais  parco 
qu'ils  sont  faibles,  maladifs,  malades;  l'antique  n'est  pas  classique 
parce  qu'il  est  antique,  mais  parce  qu'il  est  vigoureux,  fraisF 
serein  et  sain.  Si  nous  distinguons  le  classique  et  le  romantique 
d'après  ces  caractères,  nous  y  verrons  bientôt  clair.  »  On  recon- 
naîtra que  c'est  en  tout  cas  simplifier  la  question;  et  peut-être^ 
s'étonnera-t-on  une  fois  de  plus  de  la  quantité  de  choses  que  n'a, 
pas  comprises  cet  homme  qui  jouit  encore  de  la  réputation  d'avoir 
tout  compris. 

Que  Gœthe  ait  eu  la  sensation  de  cet  isolement  qui  entourait 
sa  grandeur  incontestée,  on  n'en  saurait  douter.  Et  il  l'eut  d  une 
façon  très  directe  :  lui  qui,  pendant  de  longues  années,  depuis 
l'époque  lointaine  de  ses  débuts,  ne  connaissait  que  le  succès,  il 
eut  à  subir  coup  sur  coup  deux  échecs.  Ce  fut  d'abord  celui  des 
Affinités  électives ,  que  la  critique  accueillit  assez  mal.  Sans  doute, 
ce  roman  eut  ses  enthousiastes;  mais  il  déplut  à  Wieland,  qui, 
depuis  la  mort  de  Schiller,  était  après  Gœthe  là  plus  haute  per- 
sonnalité littéraire  de  l'Allemagne.  Quelques-uns  l'attaquèrent 
avec  une  extrême  violence,  en  lui  opposant  les  œuvres  d'autre- 
fois :  «  0  divin  Sophocle  !  —  peut- on  lire  dans  un  journal  estimé,  — 
6  saints  Shakspeare,  Richardson,  Rousseau,  et  vous  tous  qui  avez 


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ESSAI   SUR  GŒTHE. 


i*W^]P*Ç^^ 


33 


a  émouvoir  le  cœur  humain  par  le  spectacle  des  luttes  de  la 
passion  et  du  sentiment  du  sublime!  l'auteur  de   Werther  et 
Œlffoigénie  a-t~il  ici  voulu  se  moquer  de  lui-même  ou  de  son 
pabtic?  »  (i)  Pendant  que  les  lettrés  s'insurgeaient  ainsi  contre  la 
royauté  du  vieux  maître,  les  savans  refusaient  de  prendre  au  sé- 
rieux sa  Théorie  des  couleurs,  à  laquelle  il  avait  travaillé  avec  tant 
d'ardeur,  et  qu'il  persista  jusqu'à  la  fin  de  sa  vie  à  considérer, 
malgré  l'évidence,  comme  son  plus  beau  titre  de  gloire.  En  vain 
m  amis  essayèrent-ils  de  lui  réserver  un  meilleur  accueil  auprès 
fa  la  science  française,  l'Académie  des  sciences  de  Paris  refusa  de 
l  préparer  un  rapport  sur  son  travail,  qu'on  ne  jugea  pas  digne, 
ttlou  l'expression  de  Guvier,  d'occuper  une  académie  (2).  Sur 
fo  terrain  scientifique  où  il  s'était  aventuré  avec  plus  de  courage 
fia  de  prudence,  il  ne  réussit  guère  qu'à  faire  un  seul  disciple  : 
te  fat  le  jeune  Arthur  Schopenhauer,  qui  entrait  aussi  dans  la 
«ittceavec  des  allures  fantaisistes  et  que  devait  d'ailleurs  persua- 
der une  intransigeante  admiration  pour  l'illustre  ami  de  sa  mère. 
Si  Ton  tient  compte  de  ces  diverses  circonstances,  on  pourra 
fwtt-être  se  faire  une  idée  de  l'état  d'esprit  de  Goethe  pendant  ces 
JjÊbées  1808-1814,  où  il  médite,  arrange,  rédige  ses  souvenirs. 
t 60  ans,  et  il  est  «  fort  bien  conservé  »,  comme  le  lui  dit  en 
IJfapoléon  dans  leur  mémorable  entrevue.  Il  a  derrière  lui  un 
passé  glorieux,  une  carrière  unique  peut-être  dans  l'histoire, 
levers  d'aucunes  sortes,  sans  autres  chagrins  que  ceux  que 
«ent  tous  les  hommes,  et  que  son  heureuse  nature  a 
is.  Ses  contemporains  ont  pour  lui  des  admirations  et  des 
inces  que  peu  de  poètes  ont  connues  de  leur  vivant.  On 
voir  de  très  loin,  comme  au  siècle  précédent  Voltaire  ou 
u.  Le  grand  ennemi  de  sa  patrie,  qu'il  admire,  lui  a  rendu 
image  flatteur.  Sa  vie  est  pleine  d'agrémens  :  il  a  façonné 
ses  désirs  la  jolie  résidence  où  il  a  pris  racine,  et  dont  il 
las  souverain   que   l'excellent  prince   auquel    il   sert  de 
u  II  peut  donc  se  regarder,  à  juste  titre,  comme  le  pre- 
pr  homme  de  son  pays  ;  plus  loin,  comme  un  de  ces  êtres 
optionnels   qui   traversent  l'histoire  dans  un  rayonnement, 
de  l'uni verselle  admiration,  consacrés  pour  la  gloire. 
i  même  temps  qu'il  jouit  de  cette  extraordinaire  situation, 
lui  échappe  la  direction  des  esprits  et  des  cœurs  quïl 
lis  Werther.  Son  royaume  est  menacé.  On  le  discute. 
reviennent,  qu'il  a  caressées  autrefois,  c'est  vrai,  mais 

ions  avec  Eckermann. 

la  Revue  du  i*r  novembre  18G3,  l'étude  de  E.  Caro  sur  les  Travaux 
de  Gœthe. 

3 


cm.  —  1895. 


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34  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dont  il  est  détaché.  Autour  de  l'arbre  au  tronc  superbe,  poussent 
des  arbustes  d'autre  famille,  qui  ne  sortent  pas  de  ses  racines,  ou 
qui  les  contrarient,  qui  vont  peut-être  les  empêcher  de  s'étendre, 
leur  voler  la  sève  de  leur  sol.  Heure  mélancolique,  qui  sonne 
toujours,  à  un  moment  de  la  vie,  pour  les  rois  de  la  Pensée  :  car, 
quelque  vaste  et  mobile  que  soit  le  génie  d'un  homme,  il  ne 
suffit  point  à  suivre  les  rapides  mou vemens  de  l'àme  collective,  et 
s'il  parvient  à  les  diriger  un  temps,  ce  temps  passe.  Gœthe  a  été 
plus  fort  que  les  circonstances  hostiles  :  paisiblement,  à  travers 
le  désastre  de  sa  patrie,  il  a  suivi  la  loi  normale  de  son  dévelop- 
pement ;  il  a  su  rester  serein  au  milieu  des  orages  qui  boulever- 
saient le  monde  ;  il  a  poursuivi  son  rêve  de  beauté  pendant  que 
d'autres  rêves,  moins  nobles  sans  doute,  violens,  meurtriers, 
agitaient  la  foule.  Mais  les  autres,  autour  de  lui,  se  laissaient 
entraîner,  façonner  par  ces  circonstances  extérieures  auxquelles 
il  résistait  de  toute  la  force  de  son  âme  calme.  En  sorte  qu'il 
s'est  trouvé  séparé  d'eux,  —  les  dominant  de  sa  haute  taille,  de 
son  front  tranquille,  —  mais  isolé.  Il  constate  son  isolement, 
il  s  en  fait  gloire,  il  y  grandit  encore  à  ses  propres  yeux.  Il  se 
donne  raison  contre  tous:  de  même  que  les  résistances  des  corps 
savans  n'ébranlent  point  sa  foi  en  sa  théorie  des  couleurs,  il 
demeure  fidèle  à  sa  philosophie,  qui  semble  un  anachronisme.  Il 
devient  un  être  sacré,  dont  l'explication  importe  au  monde.  Mais- 
qui  pourrait  l'expliquer,  sinon  lui-même?  Et  il  entreprendra  la 
tâche,  la  sachant  grande,  sans  un  doute  sur  sa  propre  compétence, 
s'étudiant  comme  il  venait  d'étudier  le  spectre  solaire,  avec  des 
partis  pris  analogues  et  une  égale  certitude. 

Notez  que  ce  vaste  travail  ne  l'absorbe  pas  plus  que  de  raison - 
Il  trouve  du  temps  à  consacrer  à  d'autres  écrits.  Plusieurs  de  ses 
compositions  poétiques  datent  de  cette  époque.  Un  instant,    H 
songe  à  se  faire  historien,  et  projette  une  biographie  du  duc  Ber- 
nard de  Saxe-Weimar.  Il  ne  l'exécute  pas  :  un  des  moins  bien- 
veilians  parmi  ses  biographes,  M.  A.  Baumgartner,  semble  croire 
que  ce  projet  avorté  se  rattache  à  la  rédaction  des  Mémoires,  et 
que  Gœthe,  en  parlant  de  lui,  se  vengea  de  n'avoir  pas  su  parler 
du  plus  fameux  ancêtre  de  ses  bienfaiteurs  (1).  En  même  temps, 
il  continue  à  vivre,  —  ce  qui,  pour  lui,  était  la  grosse  affaire.  Il 
mène  de  front  les  lettres,  le  monde,  les  affaires.  Il  administre 
le  duché,  il  en  surveille  les  établissemens  artistiques  et  scienti- 
fiques, il  en  dirige  le  théâtre.  Il  entretient  une  énorme  corres- 
pondance avec  une  foule  d'hommes  distingués.  11  est  toujours 

(1)  A.  Baumgartner,  Gœthe,  sein  Leben  und  seine  Werke;  Fribourg,  1886. 

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ESSAI    SUR    GŒTHE.  35 

l'organisateur  des  fêtes  et  des  divertissemens  qu'interrompra  un 
instant  la  mort  de  la  duchesse-mère  Amélie,  dont  il  prononcera 
l'oraison  funèbre  comme  un  prédicateur  de  cour,  mais  qui  ne 
tarderont  pas  à  reprendre  de  plus  belle  :  car  Gœthe  avait  voulu 
faire,  il  avait  fait  de  Weimar  un  lieu  de  plaisir.  Il  en  a  chanté 
quelque  part  les  joies,  réglées  par  l'excellent  régisseur  qu'il  savait 
être  : 

Le  jeudi,  on  se  rend  au  Belvéder;  le  vendredi  à  Iéna,  car,  sur  mon  hon- 
neur, c'est  un  lieu  des  plus  charmans.  Le  samedi  est  le  jour  souhaité  ;  le 
dimanche,  on  roule  à  la  campagne  :  Zwaezen,  Burgau,  Schneidemiihlen  nous 
sont  très  bien  connus. 

Lundi  le  théâtre  nous  attend  ;  mardi  doucement  arrive,  mais  il  amène, 
pour  secrète  pénitence,  une  bonne  petite  débauche  ;  mercredi  ne  manque  pas 
de  mouvement,  car  on  donne  une  bonne  pièce  ;  le  jeudi  la  tentation  nous 
ramène  au  Belvéder. 

Et  il  s'enchaîne  sans  cesse,  le  cercle  du  plaisir,  pendant  les  cinquante- 
deux  semaines,  si  Ton  sait  bien  le  conduire.  Le  jeu  et  la  danse,  les  assemblées 
et  le  théâtre,  nous  rafraîchissent  le  sang.  Laissons  aux  Viennois  leur  Prater  : 
Weimar,  Iéna...  c'est  là  qu'il  fait  bon  (4)  ! 

Sans  doute,  le  temps  des  «  folles  années  »  était  passé.  Mais  il 

en  restait  quelque  chose  :  ce  parti  pris  de  gaîté  qu'admirait  tant 

Johanna  Schopenhauer,  cette  volonté  bien  arrêtée  de  jouir  de  la 

vie,  quoi  qu'elle  apporte.  Les  catastrophes  nationales  et  les  deuils 

%\     privés  ne  pouvaient  rien  contre  cette  belle  humeur.  Et  c'est  ainsi 

il     <pe  continuait  la  vie  agréable,  sereine,  pendant  que  la  biographie 

c\     se  faisait. 

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>|r* 
■01!! 


II 


H  y  a  toujours  eu  entre  la  vie  et  les  écrits  de  Gœthe  un  accord 
(pe  d'ailleurs  il  recherchait.  «  Faire  de  sa  vie  un  tout  harmo- 
B*f    nieux,  »  telle  était  une  de  ses  maximes  favorites,  une  de  celles 
dont  il  poursuivait  le  plus  volontiers  la  réalisation.  Il  voulait 
dire  par  là  que  l'action,  la  pensée,  le  sentiment  et  le  caractère 
doivent  se  développer  ensemble,  selon  les  mêmes  principes,  sans 
contradictions  ni  conflits.  Ses  œuvres,  en  particulier,  devaient  se 
fondre  dans  la  vie  qui  en  était  la  source  :  «  Je  ne  puis  pas  par- 
tager  la  vie...  Je  n'ai  jamais  écrit  que  ce  que  je  sens  et  ce  que  je 
pense.  C'est  ainsi  que  je  me  divise,  amis,  et  suis  pourtant  tou- 
jours le  même  (2).  »  Cet  accord  l'avait  peu  à  peu  conduit  à  une 
philosophie  qu'on  a  définie   d'un  mot,  Yoiympisme.  Il  y  était 
poussé  par  sa  véritable  nature,  qu'il  cherchait  à  connaître  et  évi- 


(1)  Le  Bon  vivant  de  Weimar. 

(2)  Sprûche  in  Reimen. 


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36  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tait  de  contrarier.  Il  y  marche  dès  ses  premières  années,  dès 
l'époque  où  le  peintre  Oeser  lui  enseignait  que  la  sérénité  est  le 
caractère  essentiel  des  œuvres  d'art,  où  il  se  passionnait  pour 
Winckelmann  et  pour  la  sculpture  grecque.  L'influence  de  Shaks- 
peare,  celles  de  Herder  et  de  la  cathédrale  de  Strasbourg  le  dé- 
tournèrent un  instant  de  la  voie  entrevue  :  il  eut  sa  crise  roman- 
tique. Puis  vinrent  les  «  folles  années  »  de  Weimar  :  années 
consacrées  aux  plaisirs,  à  la  cour,  au  théâtre,  pendant  lesquelles 
l'activité  poétique  se  détend  et  se  ralentit,  et  qui  ne  nous  apportent 
guère  qu'une  médiocre  et  prétentieuse  satire,  le  Triomphe  de  la 
sensibilité.  C'est  un  orage  qui  le  renouvelle.  Il  en  sort  transformé, 
sévère  pour  son  passé,  «  comme  un  homme  qui  a  échappé  aux 
eaux  et  que  le  soleil  bienfaisant  commence  à  sécher  (1),  »  ayant 
rompu  avec  la  mélancolie,  la  violence  et  le  moyen  âge.  La  pre- 
mière œuvre  importante  qui  date  de  ce  réveil,  c'est  Iphigénie  : 
elle  en  marque  les  tendances,  qu'affirme  et  développe  le  fameux 
voyage  en  Italie,  entrepris  bientôt  après,  et  qui  persisteront  en- 
suite jusqu'à  la  fin.  Le  fanatique  d'Erwin  de  Steinbach,  le  mélan- 
colique auteur  de  Werther,  le  poète  mondain,  un  peu  snob,  ivre 
de  sa  gloire  et  débordant  de  vie,  qui  bouleversait  Weimar,  sont 
des  êtres  abandonnés  et  disparus.  A  leur  place  se  dresse  l'homme 
de  génie  universel,  tranquille  et  olympien. 

Qu'est-ce  donc  que  cet  olympisme  qui  fait,  depuis  cent  ans, 
s'extasier   les   panégyristes?  Un  «    état  d'âme  »  qui  n'est  point 
aussi  exceptionnel  ni   aussi  haut  que  quelques-uns  le  croient. 
Nous  le  trouvons,  à  l'état  vulgaire,  chez  la  plupart  des  hommes  z 
il  s'appelle  alors  égoïspie,  tout  simplement.  C'est  une  certaine 
indifférence  à  tout  ce  qui  n'est  pas  son  Moi  tel  qu'on  le  désire  ? 
un  parti  pris  d'ignorer  les  troubles  qu'apportent  avec  eux  les  quo- 
tidiens hasards  de  l'existence,   d'écarter  de  son  esprit  ce   qui 
l'inquiète,  de  son  cœur  ce  qui  l'agite,  une  volonté  de  suivre  la 
ligne  qu'on  s'est  fixée  sans  se  soucier  de  ce  qu'il  en  coûte  à  per- 
sonne. Regardez  autour  de  vous  :  une  foule  de  gens  pratiquent 
ces  principes,  sans  seulement  s'en  douter,  avec  la  sérénité  que 
donne  l'insouciance,  dans  la  paix  de   l'irréflexion.  Vous  ne  les 
admirez  point  pour  cela,  tant  s'en  faut;  mais  vous  ne  vous  indi- 
gnez pas  non  plus  contre  eux  :  vous  les  considérez  comme  de 
moyens  exemplaires  d'une  ordinaire  humanité,  qui  exercent  sans 
noblesse,  bien  qu'avec  correction,  leur  métier  d'hommes. — Lors- 
qu'il eut  découvert  la  loi  normale  de  sa  propre  nature,  et  lorsqu'il 
eut  pris  la  résolution  de  s'y  conformer,  Gœthe  leur  ressembla. 

(i)  Journal,  7  août  1779. 

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bssai  sêa  GŒTHE.  37 

6k!  sans  cesser  de  les  dominer  de  la  hauteur  de  son  génie,  je  le 
veux  bien  ;  mais  enfin,  il  leur  ressembla.  Son  olympisme  ne  fut 
que  leur  égoïsme  devenu  conscient  et  réfléchi,  — raffiné,  élevé 
par  l'intelligence  à  une  puissance  supérieure.  Il  l'ennoblit,  si 
j'ose  dire,  par  l'admiration  qu'il  en  professa,  car  il  y  a  plusieurs 
manières  de  porter  ses  vices  ou  ses  vertus  :  on  peut  être,  par 
exemple,  d'une  bonté  honteuse  et  timide,  ou  fière  et  très  sûre 
d'elle-même;  il  y  a  de  sordides  avares  et  d'autres  qui,  l'âme 
aussi  cupide,  gardent  cependant  une  mesure  relative  ;  il  y  a  des 
luxurieux  qui  déplorent  leurs  péchés  et  d'autres  qui  s'en  font 
gloire,  —  et  Ton  est  toujours  près  d'excuser  ceux-ci.  Gœthe  se  fit 
donc  une  théorie  de  sonégoïsme,  une  théorie  à  la  fois  raison  née 
et  poétique,  savante  et  spécieuse  :  c'est  ainsi  qu'il  la  changea  en 
olympisme. 
Cest  cet  olympisme  qui  donne  le  ton  aux  Mémoires. 
Quand,  simples  gens  que  nous  sommes,  nous  évoquons  nos 
«avenirs  d'enfance  et  de  jeunesse,  nous  y  mettons  une  certaine 
bonhomie;  ils  viennent  à  nous  en  se  poétisant  d'eux-mêmes,  pour 
»wi  dire,  sans  que  notre  intelligence  ou  notre  imagination  se 
en  frais  pour  les  embellir.  Le  moins  «  bonhomme  »  des 
écrivains,  Renan,  n'a  point  échappé  à  cette  espèce  de  sug- 
.  Elle  est  naturelle,  elle  tient  à  l'abandon,  au  laisser  aller 
nous  entraîne  le  spectacle  des  choses  lointaines  dont  nous 
été  les  auteurs,  à  l'étonnement,  souvent  naïf,  que  nous 
vons  en  présence  des  êtres  successifs  dont  la  mobilité  a  fait 
âme.  Ces  «  moi  »  des  temps  anciens  nous  émeuvent  et  nous 
t;  nous  avons  pour  eux  l'indulgence  qu'on  a  pour  les 
nous  parlons  d'eux  sans  apprêt,  comme  il  convient  de 
de  personnes  inoffensives  dont  il  est  également  inutile  de 
les  faiblesses  et  de  censurer  trop  sévèrement  les  erreurs. 
ches  avec  eux  sont  rompues,  et  pourtant  elles  nous  re- 
i  encore.  Ils  sont  à  peine  plus  «  nous  »  que  les  obscurs 
dont  les  passions,  les  maladies,  les  vices  ou  les  vertus 
t  en  partie  notre  existence  qu'ils  ont  préparée  ;  mais 
des  ancêtres  que  nous  avons  connus,  —  de  chers  ancêtres 
sous  inspirent,  à  travers  les  années,  une  bienveillance  atten- 
&Si  nous  ne  les  voyons  pas  tels  qu'ils  furent,  du  moins  ne  les 
£ttions-nous  pas  pour  les  étirer  ou  les  rétrécir  au  niveau  de 
nous  sommes  devenus  dans  notre  maturité.  Or  il  n'y  a,  dans 
'M  Poésie,  aucune  trace  de  cette  candeur,  de  cette  naïveté, 
sincérité  :  si  Gœthe  rappelle  son  passé,  il  sait  pourquoi 
t.  Nous  avons  vu  le  pourquoi  :  il  voulait  expliquer  ses 
•  Voyons  le  comment. 


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38  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

On  dirait  qu'il  s'est  dédoublé,  de  manière  à  se  séparer  des 
autres  hommes  et  de  soi-même.  Il  est  monté  sur  son  monument, 
sur  cette  pyramide  de  poésie,  d'esthétique,  de  littérature  et  de 
philosophie  qu'ont  construite  ses  soixante  années  de  laborieuse 
activité,  dont  ses  œuvres  sont  les  pierres  et  sa  vie  le  ciment,  qui 
est  à  la  fois  une  et  disparate,  et  qui  en  impose  par  son  énormité. 
Au  sommet,  il  est  très  haut;  et,  tranquille,  il  regarde  passer  la 
foule  des  êtres,  parmi  lesquels  il  en  est  un  —  lui-même  —  qui 
est  plus  grand,  qui  les  domine,  et  qu'il  suit  d'un  œil  complaisant. 
Complaisant  et  créateur,  car  il  ne  se  contentera  pas  de  le  décrire, 
il  le  façonnera  de  manière  à  lui  donner  un  sens,  il  en  fera  une 
sorte  de  symbole.  Son  «  moi  »,  vu  de  là-haut,  perdra  ses  carac- 
tères individuels  pour  devenir  un  être  à  la  fois  irréel  et  général, 
un  «  moi  »  qui,  à  tout  âge,  aurait  réalisé  les  conceptions  d'un 
sexagénaire  mûri  par  le  travail,  le  plaisir,  la  gloire,  l'expérience 
et  l'administration.  Il  a  si  bien  le  sentiment  de  cette  métamor- 
phose, que  souvent  il  parle  de  cet  être  à  la  troisième  personne, 
l'appelant  «  l'enfant  »  ou  «  le  jeune  homme  »,  tant  il  s'en  est 
différencié;  puis  il  revient  au  «  je  »,  tant  c'est  encore  lui-même! 
Du  reste,  dès  le  début,  il  a  pris  soin  de  nous  informer  de  ses 
intentions  :  «  En  effet,  dit-il  au  seuil  de  son  ouvrage,  comme  je 
m'efforçais  d'exposer  avec  ordre  les  impulsions  intérieures,  les 
influences  extérieures,  les  degrés  que  j'avais  franchis  dans  la  théorie 
et  la  pratique,  je  fus  poussé,  hors  du  cercle  étroit  de  ma  vie  privée, 
dans  le  vaste  monde  ;  les  figures  de  cent  personnages  marquans, 
qui  avaient  exercé  sur  moi  une  action  plus  ou  moins  prochaine 
ou  éloignée,  se  présentèrent  devant  mes  yeux  ;  enfin,  les  immenses 
mouvemens  de  la  vie  générale,  qui  ont  eu  sur  moi,  comme  sur 
tous  mes  contemporains,  la  plus  grande  influence,  appelaient  mon 
attention  d'une  manière  particulière  ;  car  la  tâche  principale  de 
la  biographie  est,  semble-t-il,  de  décrire  et  de  montrer  l'homme 
dans  ses  relations  avec  l'époque,  jusqu'à  quel  point  l'ensemble  le 
contrarie  ou  le  favorise,  quelle  idée  il  se  forme,  en  conséquence, 
sur  le  monde  et  sur  l'humanité,  et,  s'il  est  artiste,  poète,  écri- 
vain, comment  il  les  réfléchit.  Mais  cela  exige  une  chose  presque 
impossible,  savoir,  que  l'homme  connaisse  et  lui  et  son  siècle; 
lui,  jusqu'à  quel  point  il  est  resté  le  même  dans  toutes  les  circon- 
stances; le  siècle,  en  tant  qu'il  nous  entraîne  avec  lui  bon  gré  mal 
gré,  nous  détermine  et  nous  façonne  ;  dételle  sorte  qu'on  peut  dire 
que  tout  homme,  s'il  fût  né  seulement  dix  ans  plus  tôt  ou  plus 
tard,  aurait  été  tout  autre  qu'il  n'est,  pour  ce  qui  regarde  sa  propre 
culture  et  l'action  qu?il  exerce  au  dehors.  »  —  Peut-être  trouvera- 
t-on  qu'il  n'y  a  pas  dans  ce  programme  la  précision  que  nous 


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«JW^V*-7-^" 


ESSAI   SUR   GŒTHE.  39 

avons  tâché  d'y  mettre  :  qu'on  réfléchisse  cependant  à  la  part 
d'inconscience  qu'il  y  a  dans  la  formation,  ainsi  définie,  de  tout 
individu,  et  à  la  part  d'artifice  qu'il  faut  pour  en  faire  l'analyse, 
et  Ton  reconnaîtra,  je  crois,  qu'il  corrobore  notre  interprétation. 
Deux  exemples  achèveront  de  la  justifier. 

C'est  à  coup  sûr  dans  Tordre  sentimental  que  ce  «  dédouble- 
ment »  et  cet«  olympisme  »  que  nous  avons  constatés  sont  le  plus 
frappans.  Là,  Gœthe  est  plus  particulièrement  à  son  aise.  Il  ne 
manque  point  d'égards  pour  ses  anciennes  amies  :  nous  avons  vu 
déjà  qu'il  sut  attendre  la  mort  de  Lili  pour  publier  les  derniers 
livres  qui  la  concernaient  ;  quand  il  parle  d'elles,  il  évite  autant  que 
possible  de  les  compromettre,  dans  le  sens  grossier  du  mot,  et  les 
récits  de  ses  bonnes  fortunes  sont  nettoyés  de  toute  vantardise 
masculine.  Ils  n'en  sont  pas  moins  d'un  ton  détaché  qui  déplaît, 
car  il  trahit  à  la  fois  la  congénitale  indifférence  de  l'amant  et  la 
supériorité  presque  dédaigneuse  du  narrateur.  Ainsi,  l'on  sait 
qu'en  quittant  Wetzlar,  c'est-à-dire  Charlotte,  Gœthe  se  rendit 
àCoblentz,  où  il  trouva  un  excellent  accueil  auprès  dune  femme 
d'esprit,  Mme  de  La  Roche.  Le  cœur  encore  endolori  de  sa  récente 
mésaventure,  il  trouva  en  la  fille  aînée  de  son  hôtesse  une  ai- 
mable  consolatrice.  Si  l'on  songe  au  style  des  lettres  qu'à  ce 
moment-là  il  adressait  encore  à  Charlotte,  si  l'on  se  rappelle  qu'il 
[traversait  alors  la  crise  de  sentimentalité  qu'il  a  plus  tard  plaisan- 
ta on  a  peine  à  se  figurer  que,  dans  ce  commencement  d'idylle/ 
|fln'y  eût  pas  quelques  sentimens  extrêmes,  du  moins  en  app&- 
9,  violons  ou  pénibles  :  d'autant  plus  que  Maximilienne  était 
ne  ardente  et  douloureuse.  Cependant,  il  résume  l'épisode  en 

i  termes  : 

Cest  un  sentiment  très  agréable  que  celui  d'une  passion  nouvelle, 

if  s'éveille  en  nous  avant  que  l'ancienne  soit  tout  à  fait  assoupie.  C'est 

î  qu'on  aime  à  voir,  quand  le  soleil  se  couche,  la  lune  se  lever  au  point 

et  qu'on  jouit  du  double  éclat  de  ces  flambeaux  célestes.  Alors  les 

me  manquèrent  ni  au  logis  ni  au  dehors  :  on  parcourut  la  contrée  ; 

Ha  rive  droite,  on  monta  à  Ehrenbreitstein,  sur  la  gauche,  à  la  Chartreuse; 

Me,  le  pont  de  la  Moselle,  le  trajet  du  Rhin,  tout  procura  les  divertisse- 

liés  plus  variés.  Le  château  neuf  n'était  pas  encore  bâti  :  on  nous  con- 

itik,  place  où  il  devait  s'élever;  on  nous  en  fît  voir  le  plan. 

qu'à  ce  moment-là  il  sortait  à  peine  de  vivre  le  roman 

lique  qu'il  méditait  déjà  d'écrire,  et  vous  reconnaîtrez 

hauteur  où  il  s'est  placé  l'empêche  de  reconstituer  ses  sou- 

avec   l'exactitude  qu'on  est  en  droit  de  leur  demander, 

"  nous  avait  promis  une  part  au  moins  de  vérité. 

allez,  je  crois,  le  reconnaître  mieux  encore. 


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40  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

Dans  la  seconde  partie  de  sa  vie,  Gœthe  s'est  dégagé,  on  le 
sait,  de  toute  croyance  religieuse.  Mais  dans  la  première,  sous 
l'influence  d'une  amie  de  sa  mère  qui  s'appelait  Mlle  de  Kletten- 
berg,  il  avait  traversé  une  période  de  mysticisme.  Or,  il  semble 
que,  plus  que  d'autres,  les  sentimens  religieux  que  nous  avons 
une  fois  éprouvés,  aient  dû  nous  profondément  émouvoir.  Nos 
croyances  ont  été,  de  nous-mêmes,  la  partie  la  plus  vivace  et  la 
plus  intime.  Le  «  roman  de  l'infini  »  que  nous  nous  sommes  un 
moment  construit,  alors  même  qu'il  n'est  plus  pour  nous  qu'un 
livre  fermé  et  démodé,  ne  peut  nous  devenir  indifférent  :  il  gou- 
verne notre  vie  morale,  il  lui  donne  sa  couleur,  il  détermine  son 
intensité.  Lisez,  je  vous  prie,  cette  page  : 

Les  entretiens  de  Lavatcr  et  de  Mlle  de  Klettenberg  me  parurent  très  re- 
marquables et  d'une  grande  conséquence.  Deux  chrétiens  convaincus  se 
trouvaient  en  présence  l'un  de  l'autre,  et  l'on  put  voir  clairement  combien 
la  même  croyance  se  modifie  selon  les  sentimens  des  personnes.  On  répétait, 
sans  cesse,  dans  ces  temps  de  tolérance,  que  chacun  a  sa  propre  religion  , 
sa  propre  façon  d'honorer  Dieu.  Sans  partager  complètement  ce  point  dô 
vue,  je  pus  remarquer,  dans  le  cas  particulier,  qu'il  faut  aux  hommes  est: 
aux  femmes  un  Sauveur  différent.  Mlle  de  Klettenberg  considérait  le  siein 
comme  un  amant  auquel  on  se  donne  sans  réserve,  dans  lequel  on  met  tout^c 
sa  joie  et  son  espérance  et  à  qui  l'on  confie,  sans  réfléchir  ni  hésiter,  le  de^ 
tin  de  sa  vie;  Lavater,  lui,  traitait  le  sien  comme  un  ami  sur  les  traces  d*J*- 
quel  on  marche  avec  dévouement  et  sans  envie,  dont  on  reconnaît  les  mé- 
rites et  que  l'on  s'efforce  par  conséquent  d'imiter  et  même  d'égaler.  QueLïe 
différence  entre  les  deux  directions  selon  lesquelles  s'expriment,  en  général, 
les  besoins  spirituels  des  deux  sexes!  C'est  là  aussi  ce  qui  peut  expliquer 
que  les  hommes  au  cœur  tendre  se  tournent  vers  fa  Mère  de  Dieu,  lui  vouer*  t, 
à  l'exemple  de  Sannazar,  leur  vie  et  leur  talent,  comme  au  type  de  la  femo*0 
vertueuse  et  belle,  et  n'aient  fait  que  jouer  en  passant  avec  l'Enfant  divin- 
Lés  relations  mutuelles  de  mes  deux  amis  et  leurs  sentimens  l'un  pour 
l'autre  ne  me  furent  pas  seulement  connus  par  les  conversations  auxquelles 
j'assistai,  mais  aussi  par  les  confidences  que  tous  deux  ils  me  firent.  i° 
n'étais  jamais  complètement  d'accord  ni  avec  l'un  ni  avec  l'autre,  car  mon 
Christ  avait  aussi  moulé  sa  forme  particulière  selon  celle  de  mon  esprit.  Et 
comme  ils  ne  voulaient  nullement  admettre  le  mien,  je  les  tourmentais  par 
toute  sorte  de  paradoxes  et  d'exagérations  ;  puis,  quand  je  les  voyais  s'impa- 
tienter, je  m'éloignais  avec  une  plaisanterie. 

Ce  ton  détaché  pourrait  être  de  la  frivolité,  dont  nous  ne 
serions  point  tentés  de  nous  offusquer  et  dont  il  serait  injuste 
d'exagérer  la  portée.  Mais  c'est  autre  chose  :  c'est  la  révélation 
môme  de  la  méthode  que  Gœthe  adapte  à  son  ouvrage  :  il  appelle 
devant  lui  tous  les  élémens  qui  ont  concouru,  dans  leurs  rap- 
ports successifs,  à  l'élever  à  la  hauteur  où  il  est  parvenu;  et, 
peut-être  pour  se  grandir  encore,  il  les  diminue  et  les  rapetisse. 


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III 


Qu'il   y  ait  une  certaine  grandeur  dans  le  spectacle  à  vol 
d'oiseau  d'une  existence  ainsi  évoquée,  nous  ne  songeons  point  à 
le  nier;  et  nous  reconnaîtrons  volontiers  que  cette  espèce  de  dé- 
tachement avec  lequel  Gœthe  se  contemple  lui-môme,  que  son 
^dépendance  à  planer  sur  ses  propres  sommets,  constituent  la 
pfes  attirante  originalité  de  son  livre.  Il  y  a  peu  d'hommes  qui 
dominent  la  vie  et  leur  vie  :  la  plupart  en  sont  esclaves,  se  dé- 
battent  contre  les  filets  où  elle  les  a  pris,  pour  se  résigner  à  la 
fin,  ou  se  bercer  de  quelques  illusions  plus  ou  moins  artificielles. 
Leur  histoire,  c'est  alors  celle  de  leurs  démêlés  avec  des  ennemis 
ou  des  rivaux,  ou  de  leurs  luttes  contre  les  circonstances  exté- 
rieures, toujours  plus  fortes  qu'eux:  escarmouches  sans  résultat, 
batailles  sans  gloire.  S'ils  les  racontaient,  nous   en  verrions  à 
îwae  surgir  leur  personnalité  effacée  ou  vaincue  :  ils  ne  sauraient 
Afé*  donner  qu'un  médiocre  aperçu  des  hasards  qui  les  gouver- 
na des  aventures  dont  ils  furent  les  comparses;  et  ils  se 
broieraient  dans  les  détails,  au  lieu  d'en  dégager  l'image  de  leur 
.développement.  —  Ici,  rien  de  semblable  :  c'est  un  exemplaire 
*     ide  l'humanité  qui  se  forme  et  s'affine  sous  nos  yeux;  en  le 
lit,  nous  nous  élevons  au-dessus  du  commun  point  de  vue, 
ne  voyons  »  d'une  hauteur  inaccoutumée.  C'est  là,  du  moins, 
m  première  que  produit  la  lecture  des  Mémoires,  celle 
séduit  tant  d'esprits  distingués,  amoureux  d'indépendance 
»  supériorité. 

en  y  regardant  de  plus  près,  des  doutes  nous  viennent 
f Cette  supériorité  même  :  peut-être,  plus  apparente  qu'on  ne 
fc  d'abord,  se  trouve-t-elle  dans  le  ton  du  récit  plus  que  dans 
inspiration  vraie,  dans  l'art  du  conteur  plus  que  dans  son 
!  Son  vol  est  moins  élevé  qu'il  ne  le  paraît  :  des  liens  qu'on 
par  connaître  l'attachent  à  la  terre.  Il  semble,  en  effet, 
homme  qui  se  juge  de  haut,  en  liberté  d'esprit  d'autant 
complète  qu'il  est  décidé  à  s'absoudre,  doive  être  nécessai- 
it  véridique.  Non  pas,  bien  entendu,  qu'il  soit  astreint,  vis- 
ides  autres  ou  de  soi-même,  à  livrer  les  moindres  secrets  de 
stenceou  à  la  raconter  avec  une  plate  et  banale  exactitude  : 
droits  au  choix  et  à  l'arrangement  que  nul  ne  songe  à 
r,  et  que  Gœthe  a  affirmés  dans  un  titre  destiné,  peut-on 
à  éviter  les  malentendus,  bien  qu'il  prête  à  la  double 
Ce  titre,  qui  devait  être  d'abord  Poésie  et  Vérité,  a  été 
lé  par  les  éditeurs,  pour  des   raisons   d'euphonie,  en 


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RP  renoncer  aux  petits  subterfuges  que  pourrait 
es  sentimens  extérieurs,  tels  que  la  vanité,  l'aj 
littéraire;  il  nous  doit,  il  se  doit  de  ne  parler  < 
l'esprit  pur  et  libre,  l'imagination  désintérei 
cœur  sincère.  Hélas!  et  nous  voyons  bientôt qi 
soumis  à  toutes  les  faiblesses  des  hommes 
n'ennoblit  pas  sa  nature,  et  ne  fait  illusion  qu 
part  de  divin  qui  est  en  lui. 

Les  savantes  annotations  de  M.  G.  von  L 
de  rétablir  pas  à  pas  la  vérité ',  sous  le  voile  dé 
un  art  infini.  Et  Ton  est  étonné  du  sens  cona 
sitions.  Quelques  exemples  nous  le  feront  comp 
Parmi  ces  transpositions,  il  en  est  une  qui  p 
relie  pour  qu'on  songe  à  la  reprocher  à  Gœth 
bien  signaler  :  Gœthe  parle  de  ses  idées  de  jeune 
cerve;au  de  sexagénaire,  et  nous  renseigne  sui 
comme  si,  au  moment  où  chacune  s'accompli 
déjà  faites  toutes.  C'est  ainsi  qu'en  racontant  ses 
Strasbourg  il  fait  le  procès  de  la  culture  franc; 
d'ailleurs  profondes  et  refléchies,  qui  dépasse 
l'intelligence  qu'il  avait  alors.  Et  il  oublie  qu'il  et 
de  cette  culture  ;  qu'il  l'est  demeuré  d'un  bout  à 
que,  classique  résolu  pendant  ses  premières  ai 
est  redevenu  classique  après  la  crise  romantique 

Erovoquée.  Rien  de  plus  «.français  »,  en  effet,  ( 
lires  du  jeune  Gœthe.  Il  les  affirme  avec  une 
ide  dans  les  lettres  Qu'il  écrit  de  " 


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ESSAI    SUR    GŒTHE.  43 

Lis  plutôt  ce  Boileau,  son  Lutrin.  Le  Boileau  entier,  c'est  un  homme  qui 
peut  former  notre  goût,  ce  qu'on  ne  pourra  jamais  attendre  d'un  Tasse. 

Et  une  autre  fois  : 

Du  Tasse  :  Jamais  on  n'a  voulu  lui  ôter  ses  mérites  ;  c'est  un  génie  supé- 
rieur, mais  qui,  en  voulant  joindre  aux  héros  d'Homère  les  sorciers  et  la  dia- 
blerie d'Amadis,  a  produit  un  poème  très  gothique,  qu'on  ne  devrait  lire  sans 
beaucoup  d'attention,  de  discernement,  pour  ne  pas  acquérir  un  mauvais 
goût  en  admirant  jusqu'à  ses  fautes... 

Il  cite  à  l'appui  un  fragment  de  Y  Art  poétique,  et  conclut  : 

Pardonne,  ma  sœur,  que  je  sois  tant  porté  pour  Boileau  :  c'est  à  lui  que 
je  dois  mon  peu  de  savoir  que  j'ai  de  la  poésie  française,  etcethomme  pour- 
rait te  servir,  de  même,  de  guide  fidèle  pour  toute  la  lecture  poétique  fran- 
çaise. 

Là-dessus,  il  loue  Télémaque,  qu'il  proclame  «  incomparable, 
mais  trop  grand  pour  être  déchiré  par  des  écoliers.  »  En  même 
temps,  il  utilisait  son  «  peu  de  savoir  de  la  poésie  française  »  pour 
écrire  des  vers  dans  ce  goût-ci  : 

La  mort,  en  sortant  du  Tartare, 

Voulant  que  l'Univers  sentît 

La  pesanteur  de  son  courroux  barbare, 

Se  mit 

A  dépeupler  du  fléau  de  la  guerre 

La  terre, 

Et  vit 

Avec  plaisir  sur  les  champs  inondés 

De  sang,  et  dans  ce  sang  baignés 

Les  malheureux,  etc.  (1) 


Or,  c'est  à  peine  si  Ton  trouve  quelques  traces  légères  de  tout 
cela  dans  les  nombreuses  pages  des  Mémoires  consacrées  au  séjour 
à  Leipzig.  En  revanche,  on  y  remarque  une  longue  et  savante 
dissertation  sur  F  état  des  lettres  allemandes  à  ce  moment-là  : 
dissertation  que  le  jeune  étudiant  francfortois  eût  été  bien  embar- 
rassé, je  crois,  de  concevoir  alors;  jugement  mûri  et  raisonné, 
qu'il  ne  formula  certainement  que  beaucoup  plus  tard,  quand  les 
œuvres  dont  il  parle  eurent  pris,  en  reculant  dans  le  passé,  leur 
véritable  importance  et  leur  véritable  signilication. 

Sans  quitter  cette  époque,  sur  laquelle  les  renseignement 
abondent,  on  ne  peut  s'empêcher  d'observer  encore  avec  quel  art 
le  vieux  Gœthe  dissimule  ou  embellit  les  faiblesses  de  ses  jeunes 
années.  Il  nous  trace  de  lui-môme  une  charmante  image  :  il  se 
peint  sous  les  traits  d'un  étudiant  de  province,  à  la  fois  naïf  et 

(i)  Gœthe-Jahrbuch,  t.  II. 


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1 

I 


leurs  amis  communs,  nommé  Aty 
"«  Si  tu  le  voyais,  tu  entrerais  en  fureur  ù 
rire.  Je  ne  puis  concevoir  qu'un  homme  change 
Son  habitude  et  sa  conduite  diffèrent  du  tout  au 
étaient.  Il  est  un  peu  muscadin,  et  ses  beaux; 
goût  si  excentrique  qu'ils  le  signalent  à  toute  1 
cela  lui  est  égal;  on  peut  lui  reprocher  sa  foli! 

On  peut  être  Amphion  et  dompter  les  foW 
On  n'amènera  pas  un  Gœthe  à  la  sagesse. 

«  Tout  ce  qu'il  pense  et  dit  n'a  d'autre  fin  q 
gracieuse  demoiselle.  En  société,  il  est  plutôt  ridi 
Il  a  (seulement  parce  que  la  demoiselle  l'aime 
porte-mains  et  des  manières  telles  qu'on  ne  peu 
rire,  et  une  démarche  insupportable.  Si  tu  le  voy 

...  Il  marche  à  pas  comptés, 
Comme  un  recteur  suivi  des  quatre  faculté 

«  Son  commerce  me  devient  tous  les  jour 
table,  et  d'ailleurs  il  cherche  aussi  à  m'éviter.  Je 
petite  mine  pour  qu'il  aime  à  sortir  dans  la  rue 
dirait  le  roi  de  Hollande  s'il  le  voyait  en  telle 
reste  un  peu  avec  sa  demoiselle.  Que  le  ciel  me 
d'ici, car  elles  ne  valent  pas  le  diable.  Gœthe  n'e 
qui  ait  eu  l'esprit  troublé  par  sa  Dulcinée.  Je  vc 
visses  une  fois  seulement  :  elle  est  la  plus  insi] 
monde.  Une  mine  coquette  avec  un  air  hautain, 


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J^JI^^^^^<^I^^ 


ESSAI  SUR  GŒTHE. 


45 


un  insupportable  mélange  de  pédantisme  et  de  prétention,  de 
sotte  gravité  et  d'affectation  de  folie.  Ce  ne  fut  qu'une  crise,  je  le 
veux  bien  ;  mais  une  telle  crise  ne  manque  pas  d'importance  dans 
le  «  développement  »  d'un  homme  :  pourquoi  donc  en  supprimer 
ou  en  atténuer  outre  mesure  le  récit? 

Bien  plus  significatifs  encore,  à  ce  point  de  vue,  sont  les  récits 
des  aventures  sentimentales  qui  fleurissent  les  Mémoires.  Toutes 
sont  présentés  sous  les  couleurs  les  plus  poétiques,  que  pendant 
longtemps  on  a  cru  vraies,  et  qui  d'histoires  assez  banales  ont  fait 
de  pures  idylles  ou  de  frais  romans.  Marguerite,  Annette,  Fré- 
dérique,  Charlotte,  Lili,  autant  de  noms  dont   ia  légende  s'est 
emparée  ;  qui   ont  pris  rang  parmi    ceux   <ju  affectionnent    les 
amoureux  ;  que  beaucoup  d'âmes  romanesques  ont  recueillis  avec 
attendrissement.  Je  l'ai  déjà  dit,  les  portraits  de  ces  diverses  per- 
sonnes ont  été  recueillis  avec  piété  dans  la  maison  de  Weimar, 
changée  en  «  Musée  »  gœthéen.  On  s'est  plu  à  les  identifier  aux 
créations  poétiques  qu'elles  ont  inspirées.  Pour  elles,  le  rigorisme 
allemand  a  abdiqué  ses  sévérités  habituelles.  Cependant,  ici,  la 
«  poésie  »  ne  s'est  pas  contentée  d'embellir  la  «  vérité   »  dans 
des  proportions  légitimes,  elle  a  fait  toute  la  légende  à  force  de 
la  pénétrer;  elle  nous  a  donné,  de  Gœthe  et  de  ses  amies,  une  idée 
entièrement  fausse  à  force  d'être  corrigée  ;  et  quand  on  remonte 
à  des  sources  plus  sûres  que  les  Mémoires,  c'est-à-dire  aux  corres- 
pondances que  les   fanatiques  de  Gœthe  ont  si  imprudemment 
publiées,  on  reste  stupéfait  de  la  part  de  comédie  et  de  vulgarité 
qu'on  découvre  soudain.  Ici,  dans  des  lettres  adressées  à  Behrisch, 
■—  un  ami  sardonique  et  malicieux,  qui   ressemble    un  peu  à 
Méphistophélès,  et  dut  sourire  des  confidences,  —  nous  pouvons 
Suivre  toute  l'histoire  d' Annette  et  démêler  le  fil  embrouillé  du 
sentiment  qu'elle  inspira  :  sentiment  médiocre,  qui  naît  faiblement 
ijfc  la  reconnaissance  de  l'étudiant  pour  la  jeune  fille  qui  soigne 
Ion  linge,  et  qui  pourrait  rester  insignifiant  et  dédaigneux.  Mais 
jeune  lllle  est  recherchée  par  un  brave  homme  qui  se  mor- 
Hiden  attentions  de  mille  sortes  pour  lui  plaire,  sans  y  réussir 
'ailleurs!  Elle  est  éblouie  par  le  bel  étudiant,  petit-fils  du  syndic 
^Francfort,  qui  s'habille  avec  une  tapageuse  élégance  !  Et  celui- 
:,  de  son  côté,  jouit  de  faire  pièce  au  prétendant  :  «   C'est  une 
fose  très  agréable  à  voir,  digne  de  l'observation  d'un  connais- 
,un  homme  s'efforçant  à  plaire,  inventieux(la  lettre  est  écrite 
français),  soigneux,  toujours  sur  ses  pieds,  sans  en  remporter 
fruit,  qui    donnerait  pour  chaque  baiser  deux  louis  aux 
très  et  qui  n'en  aura  jamais,  et  de  voir,  après  cela,  moi  immo- 
dans  un  coin,  sans  lui  faisant  quelque  galanterie,  sans  dire 


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46  REVUS  DES  DEUX  MONDES. 

une  seule  fleurette,  regardé  de  l'autre  comme  un  stupide  qui  ne 
sait  pas  vivre,  et  de  voir  à  la  fin  apporté  à  ce  stupide  des  dons 
pour  lesquels  l'autre  ferait  un  voyage  àRome...  »  — Ailleurs,  c'est 
le  récit  de  l'aventure  de  son  ami  Jérusalem,  destiné  à  donner  le 
change  sur  la  véritable  origine  de  Werther  :  interprétation  trom- 
peuse, que  démentent  ces  lamentables  lettres  adressées  à  Kestner 
après  la  publication  du  livre,  gauches  excuses  d'un  homme  qui 
vient  de  commettre  une  double  indélicatesse,  contre  lui-môme 
et  contre  des  amis.  Ou  bien  encore,  pendant  que  l'Allemagne  en- 
tière s'apitoie  sur  l'état  de  cœur  de  l'auteur  du  livre  à  la  mode, 
c'est  une  coquetterie  en  partie  double,  une  correspondance  simul- 
tanée avec  Lili  Schonemann  et  Augusta  de  Stolberg-Stolberg,  où 
l'on  se  plaint  de  ses  malheurs  d'amour  et  réclame  réconfort  ou 
compassion  en  des  termes  qui  se  ressemblent;  en  sorte  que  celui 
de  ses  romans  dont  Goethe,  plus  tard,  devait  conserver  le  meil- 
leur souvenir,  apparaît  comme  entaché  de  comédie  et  souillé  de 
littérature.  Car  ici  nous  touchons  du  doigt  un  des  sens,  le  plus 
vrai,  de  ce  titre  plein  de  mystère  :  Vérité  et  Poésie,  un  de  ceux 
que  l'auteur  ne  nous  dévoile  pas.  Ce  n'est  pas  seulement  la  «  vie  », 
comme  il  l'affirme  à  chaque  reprise,  qui,  en  lui,  s'est  changée 
en  «  poésie  »,en  sorte  que  la  rencontre  d'Annette  nous  valut  le 
Caprice  de  Vamant,  celle  de  Charlotte,  Werther,  etc.  ;  c'est  sou- 
vent, hélas!  la  «  poésie  »  qui,  à  son  tour,  a  exercé  sur  la  «  vie  » 
une  fâcheuse  action;  fâcheuse,  disons-nous,  parce  qu'ici  le  mot 
poésie  n'a  plus  le  sens  élevé,  noble,  réparateur,  qu'on  s'efforce 
de  lui  donner:  il  signifie  simplement  fiction  artificielle, parti  pris 
romanesque,  convention  littéraire.  De  bonne  heure,  Gœthe  a 
perdu  la  spontanéité  d'impression  qui,  plus  que  le  talent,  importe 
à  l'homme;  il  est  pénible  de  voir  la  peine  qu'il  prend  pour  cacher 
à  ses  admirateurs  cette  espèce  de  dépression, l'effort  où  il  se  mor- 
fond pour  égarer  le  jugement  des  autres  —  et  peut-être  le  sien 
propre  —  sur  sa  véritable  sensibilité. 

Ce  fut  là,  dirait-on,  sa  préoccupation  dominante  ;  elle  nous 
paraît  tout  à  fait  légitime.  Les  hommes,  en  effet, quelle  que  soit 
leur  valeur  intellectuelle,  attachent  toujours  une  importance 
considérable  à  leur  cœur,  qu'ils  veulent  absolument  avoir  à  la 
bonne  place.  S'ils  ont  péché  contre  lui,  ils  tiennent  à  justifier  ou 
à  excuser  leurs  fautes.  Peut-être  sentent-ils  que  là  est  leur  point 
faible  :  dans  ces  délicates  choses,  que  ne  règlent  ni  les  codes, 
ni  peut-être  même  les  mœurs,  qui  donc  n'a  jamais  erré?  Ils 
savent  aussi  qu'ils  seront  jugés  par  là,  car  si  Ton  pardonne,  en 
raison  de  l'humaine  faiblesse,  des  actes  délictueux  ou  coupables, 
on  tient  à  être  rassuré  sur  les  sentimens  qui  les  ont  provoqués. 


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ESSAI    SUR    GŒTUE.  47 

Nous  ne  retirons  point  toute  notre  admiration  aux  héros  qu'ont 
entraînés  les  égaremens  de  la  passion  ;  nous  sommes  moins  indul- 
gens  pour  ceux  dont  l'âme  môme  nous  paraît  de  qualité  dou- 
teuse. Les   auteurs  de  Mémoires  qui   ont  précédé  Goethe,  plus 
encore  ceux  qui  Font  suivi,  ont  tous  fait  comme  lui  :  ils  se  sont 
acharnés  à  montrer  que  leurs  actions  les  plus  blâmables,  dans 
Tordre  du  sentiment,  ne  venaient  ni  d'une  perversion  ni  d'un 
endurcissement  de  leur  être  intime,  et  ils  ont  plaidé  leur  cause, 
parfois  mauvaise,  comme  ils  ont  pu,  même  en  la  compliquant 
d'indiscrétions  et  de  ratiocinations  qui  l'ont  souvent  rendue  pire. 
Gœthe,  lui,  a  recouru  à  un  procédé  plus  simple  et  plus  sûr  :  il  a 
tout    embelli,  «  idéalisé  »,  comme    on   aime   à  dire.  Il  a  jeté 
comme  un  voile  d'or  la  «  poésie  »,  qu'il  tirait  de  son  imagination 
et  de  son  talent,  sur  la  «  vérité  »  qui  n'était  pas  toujours  belle.  Cette 
méthode  lui  a  réussi  à  ses  propres  yeux,  peut-être  même  auprès 
de  ses  contemporains.  Mais  pour  qu'elle  fût  d'un  effet  durable,  il 
aurait  fallu  que  les  correspondons  du  jeune  homme  ne  collection- 
nassent pas  ses  moindres  billets  avec  un  soin  jaloux;  que  lui- 
même  n'eût  pas  l'habitude  de  conserver  ses  papiers;  et  qu'il  ne  se 
fondât  pas  une  Gœthe-Gesellschaft  dont  le  zèle  indiscret  a  ouvert 
toutes  grandes  les  portes  de  son  intimité.  Il  aurait  fallu  également 
<pe  Gœthe  fût  dépourvu  de  cette  inconsciente  sincérité  à  laquelle 
obéit  d'instinct  un  écrivain  parlant  de  soi,  et  qui  le  fait  se  trahir 
par  ses  réticences  autant  que  par  ses  confidences,  par  ses  réserves 
autant  que  par  sa  franchise,  oui,  par  le  choix  même  de  ses  mots, 
par  la  qualité  de  son  style,  par  l'arrangement  de  ses  phrases.  Or, 
quelque  maître  qu'il  fût  de  sa  plume,  Gœthe  s'est  laissé  quelque- 
foisentraîner  ou  gouverner  par  elle  ;  en  sorte  que,  n'eussions-nous 
ni  les  abondantes  correspondances,  ni  les  volumineux  documens 
qui  nous  renseignent,  nous  pourrions,  même  d'après  les   seuls 
Mémoires,  nous  faire  une  idée  à  peu  près  exacte  de  ce  que  fut  la 
sensibilité  de  l'auteur  de  Werther,  et  en  prendre  assez  mauvaise 
opinion.  Que  de  phrases,  à  chaque  instant,  lui  échappent  comme 
autant  d'aveux  de  sécheresse,  d'égoïsme  et  de  cruauté  !  En  cueil- 
lerons-nous quelques-unes,  au   hasard,  dans  le  gros   volume? 
Voici: 

Il  va  quitter  Frédérique,  dont  il  sait  le  profond  amour,  que 
son  départ  laissera  malade,  presque  mourante,  et  qui,  revenue  à 
la  vie,  vouera  le  plus  touchant  souvenir  au  culte  de  l'amant 
infidèle.  Il  écrira  :  «  Au  milieu  de  la  presse  et  des  embarras  oit 
je  me  trouvais,  je  ne  pus  négliger  d'aller  voir  Frédérique  encore 
une  fois.  Ce  furent  de  pénibles  jours,  dont  je  n'ai  pas  conservé 
l*  souvenir.  Lorsque,  monté  à  cheval,  je  lui  tendis  la  main,  elle 


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48  REVCE  DES  DEUX  MONDES. 

avait  les  larmes  aux  yeux  et  je  souffrais  beaucoup  ».  Il  excellait 
ainsi  à  chasser  de  sa  mémoire  les  traits  de  son  passé  qui  auraient 
pu  lui  causer  regret  ou  tristesse.  Du  reste,  en  racontant  cet  épisode 
de  sa  vie  que  ses  admirateurs  ont  appelé  «  l'idylle  de  Sesenheim  », 
et  qui,  en  réalité,  ne  fut  une  idylle  que  pour  lui,  il  développe 
paisiblement  cette  métaphore,  dont   on   ne   manquera  pas  de 
goûter  la  tranquille  indifférence  :  «  Les  inclinations  de  jeunesse, 
nourries  à  l'aventure,  peuvent  se  comparer  à  la  bombe  lancée  de 
nuit,  qui  monte  en  décrivant  une  ligne  gracieuse  et  brillante,  se 
mêle  aux  étoiles,  semble  môme  s'arrêter  un  moment  au  milieu 
d'elles,  et,  descendant  ensuite,  trace  de  nouveau  le  même  sillon, 
mais  en  sens  inverse,  et  porte  enfin  la  ruine  au   lieu  ou  elle 
achève  sa  course.  »  N'avions-nous  pas  raison  de  dire  que  le  style 
même  est  révélateur,  et  le  choix  d'une  telle  image  n'a-t-il  pas  à 
lui  seul  plus  de  sens  que  l'image  elle-même?  Du  reste,  en  nous 
renseignant  sur  la  façon  dont  en  lui  la  vie  se  métamorphosait  en 
littérature,  il  étale  de  nouveau,  avec  son  calme  habituel,  cette  con- 
génitale  insensibilité,   qu'en   d'autres  endroits  il  voudrait  tant 
cacher  :  «  Ce  qu'on  a  pensé,  dit-il,  les  images  des  choses  qu'on  a 
vues,  se  retrouvent  dans  l'esprit  et  dans  l 'imagination  ;  mais  le 
cœur  est  moins  complaisant...  »  parce  que  le  rôle  qu'on  lui  laisse 
est  plus  limité.  Les  hommes  qui  ont  vécu  par  le  cœur  savent  bien 
qu'il  a  sa  mémoire  :  Rousseau,  par  exemple,  se  rappelait  mieux  ses 
sentimens  que  ses  idées.  Gœthea  si  bien  oublié  les  siens  que  sou- 
vent, quoiqu'il  déploie  en  certaines  parties  de  son  récit  une  grande 
habileté  de  conteur,  il  cherche  en  vain  à  leur  donner  une  expression 
un  peu  vivante,  il  s'oublie  jusqu'à  des  images  comme  celle-ci  :  «  Gc*t 
enfant,  que  l'on  appelle  Amour,  se  cramponne  même  avec  obsti- 
nation au  vêtement  de  l'Espérance,  quand  elle  prend  déjà  sa  course 
pour  s'éloigner  à  grands  pas.  » 

Il  serait  facile  de  trouver,  dans  chacun  des  romans  de  j^xi- 
nesse  qui  sont  cependant  ce  qu'il  y  a  de  plus  gracieux  et  de  pi**s 
séduisant  dans  les  Mémoires,  des  fragmens  d'une  égale  signifia»— 
tion.  A  quoi  bon  insister  davantage?  L'opinion  courante  concède 
beaucoup  de  privautés  aux  grands  hommes  : 

Pour  les  héros  et  nous,  Dieu  fit  des  poids  divers. 

On  leur  pardonne  volontiers  les  larmes  répandues  pour  euxr 
si  leur  génie  en  a  profité.  Or,  celui  de  Gœthe  s'est  nourri  de  dou- 
leurs étrangères,  et  vraiment,  on  peut  admirer  l'art  avec  lequel  il 
les  a  dépouillées  de  ce  qu'elles  ont  eu  d'amertume  et,  pour  ainsi 
dire,  cristallisées  dans  sa  sérénité.  Nous  ne  songerions  donc  point 
à  le  lui  reprocher,  s'il  ne  tenait  absolument  à  jouer  Y  homme  sensible. 


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ESSAI  8DA  GŒTHE.  49 

$tet  parce  qu'il  a  cette  prétention  qu'on  est  enclin  à  la  lui  dénier. 
-  0»  lui  reproche  encore  d'avoir  systématiquement  rabaissé 
les  hommes  de  mérite  avec  lesquels  il  se  trouva  en  relations,  de 
manière  à  s'élever  au-dessus  d'eux.  Il  le  fit  certainement  pour 
Herder,  dont  il  nous  livre  un  portrait  désobligeant,  et  même 
on  peu  caricatural. 

Au  moment  où  les  deux  jeunes  gens  se  rencontrèrent,  Herder, 
bien  qu'à  peine  âgé  de  vingt-six  ans,  était  déjà  célèbre.  Esprit  om- 
brageux et  susceptible,  il  avait  derrière  lui  une  enfance  doulou- 
reuse, qui  devait  à  jamais  le  teinter  de  mélancolie.  Mécontent  de 
sa  position,  —  il  était  chapelain  et  précepteur  du  jeune  prince  de 
Holslein-Gottorp, —  il  s'en  plaignait  volontiers  avec  quelque  amer- 
tume. De  plus,  il  souffrait  d'une  fistule  à  l'œil,  qu'on  lui  opéra 
sans  succès.  Ajoutez  à  cela  qu'il  venait  de  recevoir  une  lettre  de 
rupture  de  sa  fiancée,  Mllc  Flachsland,  que  le  ton  violent  de  sa  cor- 
respondance avait  inquiétée  et  dont  il  s'occupait  à  regagner  la  fa- 
?cur,  —  vous  comprendrez  qu'il  fût  d'humeur  assez  maussade,  et 
qu'il  trouvât  Strasbourg  «  l'endroit  le  plus  méprisable,  le  plus  sau- 
vage, le  plus  désagréable  »  qu'il  eût  jamais  vu  de  sa  vie.  Son  souci 
dominant,  c'était  de  s'isoler,  de  s'enfermer  dans  sa  chambre  de  l'au- 
berge du  Saint-Esprit,  avec  son  mal  et  son  chagrin.  Il  n'y  réussit 
pis  :  sa  gloire  naissante  attira  auprès  de  lui  quelques  jeunes 
gens  qui  forcèrent  sa  porte,  s'installèrent  à  son  chevet,  et  furent 
pour  lui,  selon  son  humeur,  tantôt  un  découragement,  tantôt  une 
distraction.  Gœthe  était  du  nombre  :  il  s'introduisit  lui-même,  fut 
•ssexbien  accueilli,  revint,  subit  des  incartades,  des  épigrammes, 
;  des  plaisanteries  et  de  mauvais  calembours.  Car  Herder,  qui  ne 
M  deviaa  pas  son  futur  génie,  ne  vit  en  lui  qu'un  bon  jeune  homme, 
«un  bon  garçon  quoiqu'un  peu  léger  et  frivole  »,  et  le  confondit 
-tvecles  «  deux  ou  trois  individus  »  qui  l'empêchèrent  d'être  com- 
plètement  seul.  Quant  à  Gœthe,  il  «  profita  »,  avec  cette  sagesse 
*tpérieure  à  son  âge  que  voilait  son  apparente  frivolité  :  «  Comme 
< je  savais  estimer  à  haut  prix  tout  ce  qui  contribuait  à  mon  déve- 
loppement, dit-il...  je  m'accoutumai  bientôt  à  son  humeur  et 
m'attachai  seulement  à  distinguer,  autant  que  cela  m'était  possible 
m  point  de  vue  où  j'étais  alors,  les  critiques  fondées  des  invec- 
tives injustes.»  Maiss'ilseprêtacomplaisainmentauxrebuffades  de 
nouvel  ami,  il  ne  les  oublia  pas.  Le  récit  qu'il  en  donne 
les  Mémoires  l'en  venge  sans  noblesse,  et  se  termine  par  un 
qu'il  faut  relever  : 

Comme  son  séjour  avait  été  aussi  onéreux  qu'agréable,  j'empruntai  pour 
«se  somme  d'argent,  qu'il  s'engagea  à  rembourser  à  terme  fixe.  Le  temps 
et  l'argent  n'arrivait  pas.  Mon  créancier  ne  me  pressait  point;  pour- 
rai! GXXX.  —   1S95.  4 


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50  REVUS   DES   DEUX   MONDES. 

tant  je  fus  plusieurs  semaines  dans  l'embarras.  Enfin  arrivèrent  l'argent  et 
la  lettre  ;  et  cette  fois  encore  Herder  ne  se  démentit  point. 

Au  lieu  de  remercimens  et  d'excuses,  sa  lettre  ne  contenait  que  des  mo- 
queries rimées  dont  un  autre  aurait  pu  se  déconcerter  ou  se  fâcher;  mais 
je  n'en  fus  pas  plus  ému,  car  je  concevais  de  son  mérite  une  grande  et  im- 
posante idée,  devant  laquelle  s'effaçait  tout  ce  qui  aurait  pu  lui  faire  tort. 

Au  reste,  on  ne  doit  jamais  parler,  et  surtout  publiquement,  de  ses  dé- 
fauts et  de  ceux  d'autrui;  à  moins  qu'on  ne  songe  à  faire  ainsi  quelque  bien. 
C'est  le  moment  de  citer  ici  quelques  réflexions  qui  s'imposent  à  mon  esprit, 
La  reconnaissance  et  l'ingratitude  appartiennent  aux  phénomènes  qui  se 
manifestent  à  chaque  moment  dans  l'ordre  moral,  et  sur  lesquels  les 
hommes  ne  peuvent  jamais  s'entendre.  Je  fais  une  différence  entre  le  manque 
de  gratitude  et  l'ingratitude,  c'est-à-dire  la  répugnance  à  la  reconnaissance. 
Le  manque  de  gratitude  est  inné  chez  l'homme,  car  il  découle  d'un  heureux 
et  frivole  oubli  des  peines  comme  des  plaisirs,  qui  seul  rend  la  vie  possible. 
L'homme  a  besoin  de  tant  de  préparations  et  de  coopérations  pour  jouir 
d'une  existence  tolérable,  que,  s'il  voulait  toujours  rendre  au  soleil  et  à  la 
terre,  à  Dieu  et  à  la  nature,  aux  ancêtres  et  aux  parens,  aux  amis  et  aux 
compagnons,  la  reconnaissance  qui  leur  est  due,  il  ne  lui  resterait  plus  ni 
temps  ni  sentiment  pour  recevoir  de  nouveaux  bienfaits  et  pour  en  jouir. 
Et  si  l'homme  naturel  se  laisse  dominer  par  cette  humeur  légère,  une  froide 
indifférence  prend  toujours  plus  le  dessus,  et  Ton  finit  par  considérer  le 
bienfaiteur  comme  un  étranger,  à  qui  on  oserait  bien,  à  l'occasion,  faire 
quelque  tort,  si  l'on  y  trouvait  son  avantage.  C'est  là  seulement  ce  qui  mérite 
le  nom  d'ingratitude. 

Relisez  ce  petit  morceau  :  le  service  rendu  conté  d'un  ton 
badin,  le  sermon  laïque  qui  vient  ensuite,  la  distinction  subtile, 
adroitement  établie,  et  de  mandez- vous  lequel  des  deux  héros  de 
l'aventure  tira  profit  de  l'autre  :  fut-ce  le  fils  de  famille  qui  prêta 
son  argent,  ou  le  parvenu,  mûr  par  l'esprit  sinon  par  l'âge,  qui  se 
prêta  complaisamment,  quoiqu'il  fût  malade  et  triste,  au  commerce 
d'un  étudiant  plus  jeune,  et  assez  présomptueux?  Lequel,  alors, 
mérite  le  mieux  la  leçon? 

Si  nous  relevons  ces  taches,  qui  restent  à  la  charge  du  carac- 
tère de  Gœthe,  bien  plus  qu'elles  ne  ternissent  son  ouvrage,  ce 
n'est  point  certes  pour  le  médiocre  plaisir  de  constater  les  fai- 
blesses morales  d'un  grand  écrivain  :  c'est  parce  que,  selon  la  théorie 
même  de  notre  auteur,  théorie  plus  vraie  pour  lui  que  pour  aucun 
autre,  il  existe  un  rapport  constant,  un  lien  indissoluble  entre 
l'homme  et  son  œuvre;  nous  ne  pouvons  donc  comprendre  celle-ci 
que  si  nous  savons  à  peu  près  à  quoi  nous  en  tenir  sur  celui-là. 
Les  opinions  que  nous  aurons  sur  Werther,  Wilhelm  Meister  ou 
Faust  dépendent  en  partie  de  celles  que  nous  aurons  sur  Gœthe. 
Une  fois  renseignés  sur  l'état  d'âme  que  voile  la  belle  attitude 
«  olympienne  »,  si  drapée,  si  décorative,  dupoètedeWeimar,  nous 
aurons  une  lumière  nouvelle  pour  éclairer  son  œuvre,  dont  nous 
pourrons  mieux  pénétrer  la  signification  véritable.  Car,  ne  l'ou- 


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ESSAI   SUR   GŒTHE.  51 


Uions  pas,  Gœthe  ne  s'est  jamais  donné  pour  un  pur  artiste  :  il 
prétend,  au  contraire,  nous  aider  à  gouverner  notre  vie,  soit  par 
l'exemple  des  personnages  fictifs  qu'il  a  créés  à  son  image,  soit  par 
le  sien  propre.  La  plupart  de  ses  écrits  ont  un  caractère  de  ten- 
dance :  ils  ne  soutiennent  pas,  à  proprement  parler,  des  thèses, 
mais  ils  exposent,  ils  développent  une  certaine  conception  de  la 
vie  à  laquelle  ils  s'efforcent  de  convertir.  Ce  que  vaut  cette  con- 
ception,  c'est  à  la  vie  de  Fauteur  qu'il  faut  le  demander.  Or,  les 
Mémoires  sont  le  tableau  de  cette  vie  qu'il  veut  nous  imposer  :  il 
fcnt  donc  bien  en  discuter  le  sens  et  l'exactitude .  Les  quelques 
exemples  que  nous  avons  cités,  que  les  limites  de  notre  travail  ne 
nous  permettraient  pas  de  multiplier,  montrent  à  quel  point  l'exac- 
titude en  est  discutable  ;  ils  montrent  aussi  que  ce  ne  sont  pas  tou- 
jours des  motifs  élevés  qui  poussent  l'auteur  hors  du  cercle  de  la 
vérité  dans  celui  de  la  fiction.  Derrière  son  récit  d'ailleurs  si  tran- 
quille, Gcethe,  avec  sa  belle  figure  sereine,  nous  apparaît  agité 
parla  passion  la  plus  commune  aux  grands  hommes  :  la  vanité. 
Cert  la  vanité  qui  le  guide,  qui  préside  au  choix  des  épisodes 
qu'il  enchaîne,  qui  lui  inspire  ses  jugemens  sur  les  hommes,  qui 
donne  à  son  œuvre  son  caractère  de  roman,  car  les  Mémoires  sont 
bien  une  histoire  arrangée,  —  c'est-à-dire  un  roman. 

IV 

Ce  caractère  les  différencie  des  autres  œuvres  d'ordre  analogue 
Wiquelles  les  critiques  les  ont  abondamment  comparés.  Il  faut 
Bib,  dans  l'introduction  de  M.  von  Lœper,  le  morceau  consacré  à 
tt  rapprochement.  Qu'on  me  permette  d'en  citer  le  fragment 
«fleatiel  :  s'il  ne  nous  ouvre  pas  sur  le  sujet  de  très  vastes  horizons, 
•<ta  moins  nous  montrera-t-il  dans  quels  embarras  se  trouve  un 
értdit  excellent,  la  tête  farcie  de  toute  la  littérature  de  son  sujet, 
Jttind  il  tente  d'élargir  son  domaine  et  aborde,  par  delà  l'inter- 
'ion  grammaticale  ou  historique  de  son  texte,  une  interpré- 
plus  générale  et  plus  difficile  : 

iJ  GcBfhe  dut,  comme  tout  écrivain  qui  fait  époque,  se  former  d'abord  son 

Vk  par  ses  œuvres.  Parmi  les  écrits  de  ce  genre,  il  faut  citer  en  premier 

ifffistoire  de  sa  vie,  qui  jouit  dès  le  commencement  d'une  certaine  popu- 

'  .La  nature  du  sujet  permit  à  sa  personnalité  de  s'y  déployer  largement, 

i  telles  œuvres  sont  à  l'épreuve  du  temps  quand  bien  même  le  sujet  en 

vieillir.  Les  Confessions  de  Rousseau,  quoique  présentant  beaucoup 

aces,  ont  le  même  avantage  ;  elles  ont  servi  de  précédent  à  celles 

B,  qui,  sans  elles,  n'eût  peut-être  pas  écrit  les  siennes,  et  nous  au- 

lété  également  privés  de  deux  très  intéressantes  descriptions  de  la  vie 

»du  siècle  passé  :  celles  de  Jung  Stilling  et  de  Anton  Reiser  de  Mo- 


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52  REVUS  DES  DEUX  MONDES. 

ritz.  Il  faut  comparer  ces  ouvrages  pour  connaître  à  quelle  mesure  on  a 
évalué  celui  de  Goethe,  en  le  désignant  à  l'admiration  du  monde  et  des 
hommes.  Ces  biographies,  surtout  les  Confessions  de  Rousseau  parodiant 
celles  de  saint  Augustin  à  Dieu,  sont  des  monumens  indestructibles  d'une 
époque  ;  mais,  comparées  à  Poésie  et  Vérité,  elles  ont  un  caractère  plutôt  pa- 
thologique et  ressemblent  à  d'intéressantes  descriptions  de  maladies.  Celle 
de  Gœthe  seule  a  une  portée  objective  et  historique,  tandis  que  celle  de 
Rousseau,  entièrement  conçue  d'après  les  tendances  de  son  temps,  se  ren- 
ferme, mal  à  propos,  dans  les  limites  de  la  vie  individuelle.  Gœthe  eut  tou- 
jours «  soi-même,  le  monde,  et  ce  qui  est  au-dessus  de  l'un  et  de  l'autre, 
comme  but  complexe  d'observation  devant  les  yeux  ».  Tout  d'abord,  on 
plaça  l'Histoire  de  sa  vie  au-dessous  des  Confessions  de  Rousseau  et  d'Al- 
fieri.  Mais  Woltmann,  en  relevant  cette  appréciation,  fut  d'un  tout  autre 
avis  :  «  Ni  l'un  ni  l'autre,  dit-il,  n'avait  une  conception  du  monde  dans  lequel 
il  vivait.  Gœthe,  au  contraire,  embrasse  avec  une  clarté  et  une  facilité  mer- 
veilleuses tout  ce  qui  se  passe  autour  de  lui,  dans  la  nature  et  le  inonde 
politique,  dans  la  science  et  l'art.  Il  veut  être  vrai  comme  Rousseau  et  Alfîeri, 
mais  il  peut  être  plus  vrai  qu'eux  !  »  Strauss  relève  aussi  très  bien  la  différence 
entre  Gœthe  et  Rousseau  dans  leurs  rapports  avec  la  vérité  :  «  11  y  avait  en 
Gœthe  le  contraire  absolu  du  cynisme  coquet  de  l'auteur  des  Confessions  : 
se  dépouiller  d'en  bas  pour  se  draper  d'en  haut;  il  cacha  ce  qui  ne  se  doit 
pas  voir  pour  retenir  toute  l'attention  sur  ce  qui  a  une  signification  humaine.  » 

Je  vous  fais  grâce  de  la  suite  du  parallèle,  surtout  de  la  pitto- 
resque partie  qui  cherche  «  dans  le  style  et  dans  la  langue  »  la 
marque  de  la  «  différence  entre  les  deux  biographies  »,  car  je 
présume  que  l'autorité  triomphante  de  Woltmann  vous  a  enseigné 
tout  ce  que  vous  désiriez  savoir.  Mais  il  me  semble  que  ce  ne 
sont  pas  plus  les  Confessions  de  Rousseau  que  celles  de  saint  Au- 
gustin qu'il   faut  utilement  rapprocher    de   Vérité  et  Poésie,  si 
ce  n'est  peut-être  pour  en  accentuer  la  profonde  dissemblances. 
Rousseau,  surtout,  a  mis  dans  son  livre  toutes  les  angoisses  de  &a. 
conscience  tourmentée,  poursuivie,  hantée  par  un  éperdu  besoin 
de  justifier  sa  vie,  en  lequel  on  a  vu  bien  injustement  l'orgueil 
de  se  glorifier.  Une  seule  question  existe  pour  lui  :  a-t-il  bien  o** 
mal  fait  ce  qu'il  a  fait?  est-il  vraiment  ce  qu'il  voudrait  être,  «~mp 
des  meilleurs  parmi  les  hommes?  Aussi,  son  unique  souci  est — il 
de  se  juger:  «  J  ai  dit  le  bien  et  le  mal  avec  la  même  franchi«^- 
Je  n'ai  rien  tu  de  mauvais,  rien  ajouté  de  bon,  et,  s'il  m'est  arri  ^r^ 
d'employer  quelque  ornement  indifférent,  ce  n'a  jamais  été  q**e 
pour  remplir  un  vide  occasionné  par  mon  défaut  de  mémoire.    yy 
Il  s'institue  à  la  fois  son  propre  juge,  son  accusateur  et  son  avocat  » 
et  c'est  l'effroi  de  son  àme  qui  le  pousse  à  s'absoudre.  Gœthe,  lui  9 
ne  soupçonne  pas  même  de  telles  anxiétés:  «  Je  suis  ce  que  \t? 
suis,  semble-t-il  dire,  et  cela  signifie  un  être  supérieur,  une  fleui^ 
suprême    de    l'humanité;   comment   suis-je   parvenu  à  ce   haut 
épanouissement?  Voilà  ce  qu'il  importe  d'éclaircir.  »  Au  fond. 


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ESSAI    SUR    GŒTHE.  53 

l'enchaînement  des  actes,  des  sentimens  et  des  pensées  dont 
l'ensemble  constitue  sa  vie  l'intéresse  avant  tout  parce  qu'il  croit 
y  trouver  la  solution  de  ce  problème.  Si,  de-ci  de-là,  il  se  justifie, 
c'est  par  une  habitude  d'esprit  qu'il  conserve  malgré  lui,  et  sans 
y  mettre  beaucoup  d'importance.  Il  ne  se  juge  pas,  il  s'explique. 
Une  fois  pour  toutes,  il  a  pris  la  résolution  «  de  laisser  agir  selon 
ses  tendances  particulières  sa  nature  intérieure,  et  de  laisser  la 
nature  extérieure  agir  sur  lui  selon  ses  qualités  ».  Cette  méthode 
l'a  conduit  à  «  une  merveilleuse  parenté  avec  chaque  objet  de  la 
nature  »,  à  «  un  accent  intérieur,  une  parfaite  harmonie  avec 
l'ensemble  ».  Le  récit  de  sa  vie,  c'est  le  simple  exposé  des  cir- 
constances qui  ont  favorisé  cet  heureux  développement.  Il  n'est 
point  un  homme  qui  parle  à  des  hommes,  il  est  un  demi-dieu  qui 
surveille  son  apothéose  et  s'érige  en  symbole  de  ce  qu'on  pourrait 
appeler,  si  la  langue  française  se  prêtait  au  jeu  des  mots  com- 
posés, V humain-divin  ou  le  divin-humain. 

On  ne  peut  guère  non  plus  rapprocher  Gœthe  des  auteurs  de 
«  journal  intime  »  qui  furent  si  nombreux  après  lui  :  Stendhal, 
Benjamin  Constant,  Amiel.  Il  y  a,  chez  ceux-ci,  un  désir  et  un 
effort  de  sincérité  qu'il  ignorait,  et  surtout  un  besoin  qu'il  ne 
pouvait  connaître  :  à  des  degrés  divers,  ces  hommes,  qui  ont  cédé 
à  la  tentation  d'une  confession  publique,  avaient  souffert  d'une 
persistante  dissonance  entre  leur  âme  et  leur  vie,  celle-ci  n'ayant 
point  réalisé  les  ambitions  de  celle-là,  ou,  pis  encore,  ayant  dé- 
menti ses  aspirations,  manqué  à  son  programme,  l'ayant  com- 
promise, souillée  ou  rabaissée.  Les  uns,  comme  Stendhal,  cupides 
de  gloire,  étaient  à  peine  parvenus  à  la  notoriété;  d'autres,  comme 
Benjamin  Constant,  épris  d'un  certain  idéal  de  sentiment  ou  de 
correction,  avaient  été  détournés  de  leur  ligne  droite  par   les 
circonstances  ou  parleurs  passions  ;  d'autres  encore,  comme  Amiel , 
que   la  souplesse   et   l'étendue  de  leur  intelligence  semblaient 
marquer  pour  une  destinée  supérieure,  s  étaient  traînés  dans  la 
médiocrité.  Arrivés  à  l'heure  où,  en  se  retournant,  on  voit  sa  vie, 
ils  pouvaient  la   juger  manquée,   inférieure  à  leurs  projets,  à 
leurs  volontés,  ne  leur  ayant  apporté  qu'une  banqueroute  d'idéal, 
infiniment  éloignée  d'être  un  «  tout  harmonieux  ».  S'ils  se  mettent 
à  parler  d'eux,  c'est  pour  rétablir  par  des  mots  l'harmonie  que  leurs 
actes  ont  violée:  dans  leur  intention,  inconsciente  ou  réfléchie, 
feur  «  journal  »  doit  être  le  ciment  qui  retiendra  entre  elles  les 
pierres  branlantes  du  monument  incomplet,  de  manière  à  lui 
donner  au  moins  une  apparence  d'unité,  l'allée  qui  circulera  dans 
k  désordre  du  jardin.  Telle  n'est  point,  tant  s'en  faut,  la  raison 
d'être  de  Vérité  et  Poésie!  Goethe  a  vécu  comme  il  voulait  vivre, 


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54  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

a  fait  ce  qu'il  voulait  faire,  a  réalisé  l'accord  cherché  entre  son 
moi  et  la  nature  :  ce  qu'il  voit  de  lui-même  le  remplit  de  satis- 
faction et  d'admiration;  et  comme  il  est,  à  sa  façon,  un  moraliste, 
le  «  symbole  »  qu'il  compte,  en  sa  personne,  représenter,  se 
transforme  et  devient  un  «  exemple  ». 

Je  ne  sais  vraiment  qu'un  seul  livre  qu'on  peut  rapprocher  du 
sien  :  les  Mémoires  cT  Outre-Tombe.  Là,  du  moins,  il  y  a  quelques 
rapports  de  ressemblance. 

Ces  rapports,  à  vrai  dire,  ce  n'est  point  dans  les  caractères 
des  auteurs  qu'il  faut  le  chercher.  Bien  que  leurs  noms,  en  effet, 
aient  signé  deux  œuvres  de  tendances  similaires,  Werther  et  René, 
ils  différaient  l'un  de  l'autre  autant  que  deux  hommes  le  peuvent. 
Celui-ci  était  tout  intelligence,  celui-là  tout  passion.  Nul  ne  fut 
plus  «  compréhensif  »  que  Goethe,  nul  ne  le  fut  moins  que  Cha- 
teaubriand, qui  possédait,  en  revanche,  au  plus  haut  degré,  cette 
résonance  intérieure,  cette  sonorité  d'âme  que  l'autre  s'agitait 
pour  tirer  de  soi.  On  l'entend  gronder  à  toutes  les  pages  de  son 
œuvre,  en  des  phrases  qui  prennent  des  sons  d'orage,  et  nous 
éclairent  mieux  son  âme  que  de  longues  analyses  :  «  Tout  devint 
passion  chez  moi,  en  attendant  les  passions  mêmes...  Ces  flots, 
ces  vents,  cette  solitude  qui  furent  mes  premiers  maîtres,  con- 
venaient peut-être  mieux  âmes  dispositions  natives  (que  l'étude)  ; 
peut-être  dois-je  à  ces  instituteurs  sauvages  quelques  vertus  que 
j'aurais  ignorées...  Tout  prenait  en  moi  un  caractère  extraor- 
dinaire... »>  Ce  n'est  pas  lui,  qui  se  serait  passionné  pour  la 
théorie  des  couleurs.  Il  ne  ressemble  en  rien  à  un  «  génie  ob- 
jectif ».  Il  ne  se  préoccupe  point  de  l'éducation  ni  du  développe- 
ment de  son  «  moi  »,  qui,  sans  chercher  avec  la  nature  une  har- 
monie pour  lui  difficile  à  réaliser,  s'épanouit  librement,  selon  ses 
propres  lois,  comme  une  fleur  unique,  étrange  et  belle.  Mais 
enfin,  et  quelque  différente  que  fût  l'étoffe  de  leurs  âmes,  la  des- 
tinée avait  établi  entre  ces  deux  hommes  un  point  de  ressem- 
blance :  ils  avaient  dominé  leur  époque  et  leur  pays;  leurs  hautes 
figures  se  dressaient  au-dessus  des  têtes  contemporaines,  respec- 
tées, admirées,  adulées,  bravant  l'âge,  attirant  l'amour  malgré 
les  années.  Séparés  par  la  qualité  de  leur  génie  autant  que  par  leur 
race,  ils  semblaient  deux  grands  monarques  régnant  sur  des  pays 
voisins,  dont  diffèrent  le  climat,  les  paysages,  les  lois,  les  mœurs, 
les  habitans  :  l'égalité  de  leur  puissance  les  rapproche,  crée  entre 
eux  un  lien,  du  moins  pour  les  yeux  qui  les  observent  d'en  bas. 
Parvenus  à  ce  faite,  ils  ont  l'un  et  l'autre  songé  que  leur  mémoire 
leur  survivrait  longtemps  ;  hantés  par  l'image  que  les  hommes  se 
feraient  d'eux,  ils  ont  entrepris  de  la  fixer  à  leur  manière,  d'en 


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ESSAI    SUR    GŒTHE.  55 

arrêter  les  traits.  Là  encore,  dans  la  poursuite  de  ce  but  identique, 
leurs  procédés  se  séparent  :  Chateaubriand  ne  cache  point  qu'il 
se  propose  de  composer  son  attitude,  et,  dépourvu  de  vanité  par 
excès  d'orgueil,  il  la  compose  admirable.  Plus  modeste  en  appa- 
rence, Gœthe  est  peut-être  moins  sincère  :  sans  en  avoir  l'air,  il 
corrige  davantage  à  sa  vie,  il  arrondit  ses  gestes  avec  plus  de 
soin.  Le  ^apport  qui  subsiste,  c'est  que  les  deux  œuvres,  de  vaste 
envergure,  sont  les  portraits  que  deux  grands  hommes,  parvenus 
à  d'égales  hauteurs,  qui  furent  à  un  égal  degré  des  enfans  gâtés 
de  la  vie,  ont  voulu  laisser  d'eux-mêmes.  A  ce  point  de  vue, 
Vérité  et  poésie  et  les  Mémoires  d  Outre-Tombe  sont  des  documens 
de  même  importance,  de  même  intérêt,  et  Ton  pourrait  ajouter 
de  même  signification. 


Les  Mémoires  d'Outre-Tombe  ont  déçu  l'attente  des  contempo- 
rains, et  commencent  à  peine  à  nous  apparaître  sous  leur  jour 
véritable.  Gœthe  a  eu  plus  de  chance  :  publiée  au  plus  beau  mo- 
ment de  sa  carrière,  son  autobiographie  fut  accueillie  par  un  con- 
cert d'éloges.  Seules,  les  revues  à  tendances  religieuses  introdui- 
sirent quelques  réserves  :  encore  se  plaisaient-elles  à  saluer  en 
l'œuvre  nouvelle  de  l'illustre  écrivain  «  le  meilleur  produit  de  sa 
muse  (1).  »  Le  livre  et  l'homme  planaient  au-dessus  de  la  critique, 
dans  un  rayonnement,  et  l'on  ne  savait  qu'admirer  davantage  de 
la  grâce,  de  la  fraîcheur,  du  sens  et  du  charme  des  aventures 
racontées,  ou  du  talent  du  narrateur.  Les  autres  ouvrages  de 
Goethe,  tirés  déjà  de  lui-même,  pâlissaient  devant  celui-ci.  On 
comprenait  mieux  qu'il  avait  été  Werther,  Clavijo,  Tasse,  Wil- 
helm  Meister,  Faust,  mais  il  paraissait,  comme  être  réel,  supé- 
rieur même  à  ses  fictions.  Pareillement,  les  figures  dont  il  s'en- 
tourait semblaient  revêtir,  dans  leur  réalité  embellie,  une  poésie 
nouvelle,  plus  complète,  plus  irrésistible  que  celle  dont  il  les 
avait  parées  sous  leurs  noms  d'emprunt.  Le  titre  du  livre  sur- 
passait ses  promesses  :  la  vérité  et  la  poésie,  amalgamées  avec 
une  habileté  prestigieuse,  formaient  comme  une  réalité  su- 
prême, où  se  réunissaient  la  simplicité  de  la  vie  et  la  beauté  de 
Ja  fiction.  Et  de  ce  mélange  sortait  un  homme  qui,  quelque 
grand  que  fût  le  poète,  paraissait  encore  plus  grand,  un  homme 
dressé  sur  sa  propre  histoire  comme  une  statue  sur  un  haut 
piédestal.  Il  dépassait  les  proportions  humaines;  ou  plutôt,  les 

(1)  Heidelberger  Jahr bûcher,  cité  par  G.  von  Lœper. 

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56  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

siennes  étaient  si  parfaites  qu'elles  le  rapprochaient  du  divin, 
sans  qu'il  perdît  cependant  sa  qualité  d'homme.  Ayant  réalisé 
son  programme  :  «  faire  de  sa  vie  un  tout  harmonieux  »,  il  attei- 
gnait l'antique  conception  du  demi-dieu.  On  ne  pouvait  plus, 
pour  le  juger,  recourir  aux  communs  critères  :  le  vol  de  son 
génie  lavait  emporté  dans  des  régions  où  la  pensée  ne  pouvait 
plus  le  suivre  que  pour  l'admirer. 

Cette  conception  de  Gœthe,  imposée  par  les  Mémoires,  a  lon- 
guement subsisté,  et  subsiste  encore,  non  pas  seulement  dans  les 
petits  cercles  fanatisés  qui  vouent  un  culte  à  ses  encriers  et  com- 
pulsent ses  carnets  de  ménage,  mais  dans  des  cercles  plus  larges, 
où  Ton  rencontre  des  esprits  distingués  ou  supérieurs.  On  les  re- 
trouverait sans  peine  à  l'origine  de  quelques-unes  des  doctrines  les 
plus  répandues  dans  les  milieux  littéraires  de  l'heure  actuelle  : 
ainsi,  elle  a  deé  attaches  évidentes  avec  «  l'intellectualisme  », 
tel  que  le  conçut  M.  Paul  Bourget,  pendant  la  première  partie  de 
sa  vie  littéraire,  comme  avec  la  théorie  de  la  «  culture  du  moi  » 
que  professe  M.  Maurice  Barrés.  On  ne  pourrait  dire,  sans  excès, 
qu'elle  est  la  base  d'une  religion  ou  la  quintessence  d'un  dogme. 
Mais  elle  a  servi  à  former  un  certain  état  d  esprit,  auquel  tendent 
certaines  intelligences  d'élite,  et  qu'on  peut  bien  appeler  le  gœ- 
théisme. 

Qu'est-ce,  au  juste,  que  le  g œ théisme?  Une  doctrine  difficile  à 
définir,  parce  qu'elle  repousse  tout  dogmatisme  par  trop  brutal 
et  appelle  beaucoup  de  nuances.  Essayons  d'en  marquer  quelques 
traits. 

Le  gœthéen  est  avant  tout  intelligent,  ou,  si  Ton  permet 
l'emploi  de  ce  mot  nouveau,  dont  le  sens  est  plus  précis,  com- 
préhemif  :  je  veux  dire  par  là  que  son  intelligence  embrasse  les 
objets  où  elle  s'applique  plutôt  qu'elle  ne  les  pénètre.  S'intéresser 
a  toutes  choses,  telle  est  bien  la  leçon  que  le  maître  donne  à  ses 
fervens  :  voyez  ses  premières  études,  partagées  entre  les  lettres,  le 
droit,  les  sciences,  le  dessin;  ses  collections  si  disparates,  ses 
lettres  qui  trahissent  tant  de  préoccupations  diverses.  On  pourrait 
ajouter,  pour  compléter  :  s'intéresser  à  toutes  choses  avec  le 
tauti  pris  d'en  tirer  quelque  plaisir.  Ce  n'est  point  l'amour  de 
l'étude  ni  le  souci  des  résultats  qui  inspirait  et  guidait  l'infati- 
gable chercheur  :  c'était  la  jouissance  personnelle  que  lui  valait 
son  effort.  D'autres,  parmi  ses  contemporains,  ont  contribué  à 
préparer  le  large  mouvement  scientifique  qui  a  emporté  ce  siècle, 
ont  répandu  le  goût  du  travail  pénible,  patient  et  complet.  Il  est 
bien,  lui,  le  père  de  ce  dilettantisme  que  M.  Bourget  définit  si  jus- 
tement «  une  disposition  de  l'esprit,  très  intelligente  à  la  fois  et 


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ESSAI    SUR    C.ŒTHE.  57 

très  voluptueuse,  qui  nous  incline  tour  à  tour  vers  les  formes  di- 
verses de  la  vie  et  nous  conduit  à  nous  prêter  à  toutes  ces  formes 
sans  nous  donner  à  aucune  (1).  » 

(V est  un  jeu  qui  intéresse  en  lui-même,  quels  que  puissent 
être  ses  résultats.  «  Le  maître  de  Wcimar,  note  M.  Barrés 
avec  une  extrême  justesse,  sentait  vivement  l'impossibilité  de 
calculer  les  conséquences  d'un  acte  et  de  connaître  s'il  entraînera 
plus  de  bonheur  ou  de  malheur  :  il  acceptait  la  vie,  et  même,  ce 
qui  est  le  trait  essentiel,  sympathisait  partout  où  il  distinguait 
une  force  qui  s'épanouira  (2).  »  Mûrie  à  de  telles  leçons,  l'intel- 
ligence du  gœthéen  ne  manquera  pas  d'acquérir  de  précieuses 
qualités  :  elle  ira  s'élargissant  sans  cesse,  comme  un  muscle  que 
développe  l'exercice;  elle  sera  souple  et  subtile,  sinon  aiguë  ou 
profonde  ;  surtout,  elle  sera  tolérante  :  car  il  y  a,  dans  son  uni- 
verselle sympathie,  un  principe  d'indifférence  :  tout  fanatisme 
dérangerait  sa  ligne,  toute  rigueur  contredirait  à  son  essence. 
Ajoutez  encore  qu'elle  tendra  avec  force  à  l'unité  :  la  nature,  l'art 
et  la  vie  ne  seront  pour  elle  qu'une  seule  synthèse,  dans  laquelle 
il  faudra,  pour  remplir  son  rôle,  qu'elle  s'absorbe,  comme  un 
rayon  qui  remonte  à  la  source  de  la  lumière.  Mais  «  comprendre  » 
est  une  fonction  limitée.  On  ne  pourrait  l'exercer  à  l'infini,  qu'à 
condition  de  renoncer  à  tout  parti  pris.  Or,  le  gœthéen,  pas  plus  que 
son  maître,  n'est  dégagé  du  parti  pris  :  il  repousse  ce  qui  froisse 
ou  contrarie  sa  conception  de  l'harmonie,  —  et  Ton  voit  appa- 
raître ici  comme  un  vaste  champ  interdit  à  sa  vision,  comme  un 
espace  réservé  où  jamais  son  œil  ne  pénétrera.  Dans  le  fait,  s'il 
veut  obéir  aux  leçons  reçues,  s'il  tient  à  garder  intacte  la  philo- 
sophie qu'on  lui  a  léguée,  il  ne  comprendra  pas  la  douleur.  Et  je 
me  demande  s'il  ne  suffit  pas  de  cette  lacune  dans  son  système 
pour  le  frapper  d'impuissance,  de  stérilité,  et  de  médiocrité. 

Si  l'on  passe  du  domaine  de  l'intelligence  dans  celui  de  la 
sensibilité,  on  voit  l'image,  belle,  en  somme,  tout  à  l'heure,  se 
ternir  à  la  fois  et  se  rapetisser.  S'il  veut  suivre  l'exemple  et  les 
préceptes  du  maître,  le  gœthéen  s'enfermera  dans  un  «  égotisme  » 
dont  î'étroitesse  jure  avec  l'ampleur  de  sa  conception  du  monde. 
Son  àme  durcie  ne  parviendra  jamais  à  sortir  d'elle-même,  à 
s'identifier  avec  d'autres  âmes,  à  les  pénétrer  à  l'aide  de  senti- 
mens  affectueux  qui  seuls  nous  rapprochent  des  êtres  différons. 
liœthe  n'a  jamais  pris  son  parti  de  cette  congénitale  sécheresse  : 
il  s'est  agité  tant  qu'il  a  pu,  d'abord  pour  éprouver  ces  sentimens 
(Marguerite,  Annette,Frédérique,  Charlotte,  Schiller);  puis  pour 

(I)  Essais  de  psychologie  contemporaine. 

{2)  Note  sur  le  mot  Gœthisme,  dans  l'Ennemi  des  Lois. 


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58  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

se  donner  l'illusion  de  les  avoir  connues  (Clavijo,  Gœtz  de  Ber- 
lichingen,  Werther)  ;  ne  pouvant  l'acquérir  pour  son  compte,  cette 
illusion,  il  a  renoncé  à  la  poursuivre  (Iphigénie,  le  Tasse)  ;  mais 
il  a  voulu  la  maintenir  chez  ses  lecteurs  {Vérité  et  Poésie).  Le 
gœthéen,  s'il  veut  être  conséquent,  l'acceptera,  et  Térigera  en 
vertu.  Il  traitera  les  cœurs  qu'il  rencontre  sur  son  passage  comme 
les  idées  qu'il  arrête  en  chemin  :  il  en  fera  des  collections  et  des 
analyses.  Toute  la  matière  que  lui  offre  la  vie  doit  être  broyée 
pour  qu'il  se  l'assimile  :  il  ira  rejoindre  l'homme  fort,  les  struggle- 
for-lifer  que  d'autres  doctrines  ont  mis  à  la  mode,  et  dont  il  ne 
diffère,  au  fond,  que  par#Ia  culture  et  l'élégance  de  son  esprit.  À 
vrai  dire,  il  diffère  d'eux  par  ce  point  encore,  qu'il  ne  sera  jamais 
entièrement  un  homme  d'action  :  Gœthe  lui-même,  au  zénith 
de  son  ciel  d'orgueil,  sentait  bien  qu'il  n'était  pas  un  Napoléon. 
Ses  disciples  se  consoleront  de  leur  impuissance  à  mener  les 
hommes  par  la  certitude  de  leur  propre  supériorité.  C'est  en  elle, 
peut-être,  qu'ils  (iniront  par  trouver  ce  calme,  cette  sérénité,  cet 
«  olympisme  »  qu'ils  admirent  si  fort  chez  leur  dieu  et  qui  paraît 
aux  plus  avancés  la  marque  du  génie  comme  le  dernier  mot  de 
la  sagesse. 

Or,  ce  sont  bien  les  Mémoires  qui  constituent  le  vrai  bré- 
viaire du  gœthéen  :  ils  peuvent  le  dispenser  de  chercher,  épars  dans 
les  autres  œuvres,  les  traits  dont  il  a  besoin  pour  étayer  son  indi- 
vidualité et  former  sa  physionomie.  Malgré  leurs  réticences, 
malgré  la  part  qu'ils  font  à  la  fiction  qu'ils  revêtent,  pour  la 
justifier,  du  nom  de  poésie;  malgré  les  voiles  que  tisse  autour  de 
la  réalité,  tantôt  le  souvenir,  fécond  en  mirages,  tantôt  le  parti 
pris,  habile  en  argumens,  ils  nous  livrent  tout  l'homme,  dans  sa 
grandeur,  avec  ses  faiblesses.  Et  comme  cet  homme  est  le  premier 
d'une  longue  lignée,  comme  il  a  eu  et  aura  encore  des  émules, 
des  épigones,  des  fanatiques,  des  imitateurs  et  des  singes,  l'œuvre 
où  il  s'est  ainsi  livré  plus  qu'il  ne  comptait  le  faire  pourrait  bien 
demeurer  son  œuvre  la  plus  admirée,  la  plus  vivante,  la  plus 
influente. 

Edouard  Rod. 


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LES  FINANCES  RUSSES 


LE  BUDGET  ET  LE  ROUBLE 


Il  y  a  trois  ans,  nous  écrivions  :  «  La  France  est  le  plus  gros 
créancier  de  la  Russie  »  ;  nous  pouvons  le  répéter  aujour<Thui 
avec  d'autant  plus  de  raison  que  cette  créance  a  augmenté  de 
quarante  pour  cent  depuis  lors,  et  que  ce  n'est  plus  cinq,  mais 
six  ou  sept  milliards  de  valeurs  russes  qui  garnissent  les  porte- 
fouilles  de  nos  capitalistes.  Aux   fonds  d'Etat  et  aux  titres  de 
chemins  de  fer  garantis  ou  achetés  par  le  Trésor  s'ajoutent  un 
certain  nombre  d'actions  et  d'obligations  d'entreprises   indus- 
trielles: charbonnages,  usines,  hauts  fourneaux,  qui  s'exploitent 
me  notre  argent  et  qui  grossissent  le  total  de  la  commandite 
fie  nous  avons  fournie  à  nos  amis  du  Nord.  L'intérêt  qui  s'at- 
tache à  l'étude  des  finances  d'un  grand  Empire  se  double  donc 
pour  nous  d'une  préoccupation  personnelle  bien  légitime,  celle 
4*  connaître  la  situation  d'un  débiteur  qui,  tout  puissant  qu'il 
*t»a'en  reste  pas  moins  soumis  aux  lois  humaines  de  l'économie 
'rii tique.  L'heure  est  venue  de  jeter  à  nouveau  les  yeux  sur  les 
-Binées  et  le  budget  du  pays  ;  de  voir  quels  progrès  furent  accom- 
18  durant  la  période  pacifique  au  maintien  de  laquelle  per- 
«me  n'a  plus  contribué  que  le  défunt  empereur  Alexandre  III  ; 
;  d'étudier  l'usage  fait  par  la  Russie  des  ressources  considérables  que 
ia  fournies  la  série  d'emprunts  et  de  conversions  réalisés  sur 
w marché  de  Paris  ;  de  nous  rendre  enfin  compte  de  sa  situation 
[ftooétaîre  et  fiduciaire.  Ce  dernier  point  est  de  la  plus  haute  gra- 
i*té  :  car,  si  depuis  le  début  du  siècle  la  Russie  n'a  pas  cessé  de 
liemplir  scrupuleusement  ses  obligations  vis-à-vis  de  ses  créanciers 


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60  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

étrangers,  il  ne  faut  pas  oublier  qu'elle  a  vécu  la  plupart  du 
temps  sous  le  régime  du  cours  forcé  ;  que  l'émission  des  billets  y 
est  réglée  par  le  ministère  des  finances,  dont  la  Banque  d'État 
n'est  en  réalité  qu'une  section;  que  son  change  a  subi,  jusque 
dans  les  dernières  années,  les  fluctuations  les  plus  violentes.  Si, 
depuis  une  époque  toute  récente,  il  paraît  jouir  d'une  stabilité 
inconnue  jusque-là,  c'est  peut-être  à  l'intervention  du  gouverne- 
ment qu'il  convient  de  l'attribuer,  plutôt  qu'à  un  équilibre 
naturel  résultant  d'une  compensation  parfaite  entre  les  besoins 
d'exportation  et  d'importation  des  marchandises  et  capitaux  de 
toute  sorte. 

L'exemple  que  vient  de  nous  donner  l'Amérique  du  Nord 
doit  nous  rendre  prudens  dès  qu'il  s'agit  de  pays  dont  l'étalon 
monétaire  n'est  pas  nettement  défini;  à  plus  forte  raison, là  où 
cet  étalon  n'est  ni  1  or  ni  l'argent,  mais  le  papier.  La  crise  qui  a 
éclaté  en  1893  aux  États-Unis,  et  qui  n'est  pas  encore  terminée 
à  l'heure  qu'il  est,  atteint  un  des  pays  les  plus  riches  et  les  plus 
productifs  du  monde,  dont  la  dette  est  la  plus  faible  et  l'excédent 
des  exportations  sur  les  importations  le  plus  fort.  C'est  une  preuve 
frappante  de  l'importance  capitale  de  la  question  de  la  monnaie 
et  des  billets  de  banque  :  pour  en  apprécier  la  portée,  il  suffit  de 
songer  aux  conséquences  qu'elle  a  eues  de  l'autre  côté  de  l'At- 
lantique. Hâtons-nous  d'ajouter  que  le  gouvernement  russe 
apporte  autant  de  prudence  à  la  solution  de  ce  redoutable  pro- 
blème qu'une  partie  du  Congrès  de  Washington  y  met  d'insou- 
ciante extravagance.  Il  est  vrai  que  jusqu'ici  la  majorité  yankee 
s'est  refusée  au  bouleversement  de  l'étalon  ;  mais  l'acharnement 
de  luttes  encore  présentes  à  toutes  les  mémoires,  certains  votes 
récens  ne  laissent  pas  que  d'inquiéter  les  meilleurs  amis  de  l'A- 
mérique.  La  Russie,  au  contraire,  ne  se  presse  pas  de  prendre  une 
détermination,  et  semble  avoir  adopté  la  devise  de  la  papauté  : 
Patiens  quia  œterna.  Elle  met  peu  à  peu  en  valeur  ses  richesses 
naturelles.  Ce  mouvement  serait  encore  plus  accéléré  si  la  légis- 
lation et  l'instabilité  du  change  n'apportaient  de  nombreuses  en- 
traves à  l'immigration  des  capitaux  étrangers  :  depuis  1892,  neuf 
sociétés  françaises  seulement,  avec  un  capital  global  de  seize  mil- 
lions de  francs,  ont  été  autorisées  à  fonctionner  dans  le  pays. 
Néanmoins  la  production  de  la  houille  a  plus  que  doublé  depuis 
1881  ;  celle  du  naphte  a  centuplé;  l'Asie  centrale  fournit  déjà  aux 
filatures  moscovites  le  quart  du  coton  qu'elles  emploient.  La 
baisse  des  prix,  qui  a  frappé  si  durement  les  producteurs  depuis 
un  certain  nombre  d'années,  n'a  pas  pour  la  Russie  la  môme 
gravité  que  pour  d'autres  nations  :  c'est  ce  que  le  ministre  a  fort 


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LES   FINANCES    RUSSES.  61 

bien  mis  en  lumière  dans  son  rapport  sur  le  budget  de  1895  : 
«  La  majeure  partie  des  surfaces  emblavées,  dit-il, appartient 
à  des  laboureurs,  qui  forment  l'élément  principal  de  la  popula- 
tion, et  qui,  sur  le  sol  dont  ils  sont  propriétaires, ne  produisent 
pas  assez  de  grains  pour  en  vendre.  Les  produits  agricoles  qui 
sont  exportés  ou  dirigés  sur  les  marchés  intérieurs»  représentent 
une   fraction  relativement  minime   des  quantités  récoltées.  En 
règle  générale,  ce  n'est  pas  en  vendant  des  grains  que  la  popu- 
lation  agricole  se  procure  des  ressources  pécuniaires,  c'est  en 
exerçant  diverses  industries,  en  allant  au  loin  chercher  du  tra- 
vail, etc.  ;  année  moyenne,  les  familles  de  laboureurs  qui  achètent 
du  grain  sont  plus  nombreuses  que  celles  qui  en  vendent.  Lorsque 
la  récolte  est  bonne,  il  y  a  accroissement  dans  le  pays  des  stocks 
en  nature  qui  servent  à  assurer  la  consommation  individuelle,  à 
entretenir  et  à  améliorer  la  production   agricole   elle-même... 
Pendant  les  bonnes  années,  les  familles  de  laboureurs  se  consti- 
tuent une  réserve  de   forces,  augmentent  leur  consommation, 
améliorent  leur  exploitation  et  leur  installation...  On  voit  fleurir 
à  la  fois  les  usines  et  manufactures,  dont  les  produits  répondent 
à  un  besoin  universel,  et  les  industries  domestiques;  les  trans- 
actions commerciales  sont  plus  actives;  les  entreprises  de  trans- 
port prospérait  ;  les  revenus  de  l'État  donnent  des  plus-values. 
Pour  la  Russie,  envisagée  dans  son  ensemble,  une  bonne  récolte , 
fût-elle  accompagnée  cTune  certaine  baisse  des  prix,  est  une  véri- 
table bénédiction.  » 

Voilà  une  excellente  leçon  d'économie  politique  donnée  par 
M.de  Witte  aux  jérémies  contemporains  qui  se  lamentent  sur  le  sort 
de  la  misérable  humanité,  condamnée  à  un  excès  de  production 
et  de  consommation  !  Les  quinze  cent  mille  bouches  nouvelles  que 
l'Empire  a  tous  les  ans  à  nourrir  en  plus,  sont  prêtes  à  absorber 
les  meilleures  récoltes.  Quelques  auteurs,  comme  le  professeur 
Dokoutchaieff,  vont  jusqu'à  s'inquiéter,  au  contraire,  de  certains 
symptômes  d'appauvrissement  des  terres  au  sud  et  au  centre  de 
la  Russie  :  l'évaporation  progressive  de  l'humidité  du  sol  et 
l'abaissement  des  cours  d'eau  changeraient  en  sable  des  espaces 
autrefois  fertiles.  Il  est  vrai  que  la  Sibérie  est  là  pour  compenser 
les  déficits  futurs  des  moissons  européennes. 

I 

Le  premier  budget  russe  qui  ait  été  publié  est  celui  de  1862; 
le  premier  dont  le  contrôle  de  l'Empire  ait  fait  paraître  le  compte 
rendu  est  celui  de  1856.  Depuis  lors,  la  population  de  l'Empire 


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62  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

a  presque  doublé,  et,  si  les  chiffres  des  recettes  et  des  dépenses 
ont  quadruplé,  si  les  charges  effectives  ont  triplé,  il  est  permis 
de  croire  que,  grâce  à  une  meilleure  répartition,  les  impôts  actuels 
ne  pèsent  pas  plus  lourdement  sur  l'ensemble  de  la  nation  qu'il 
y  a  un  demi-siècle.  Lorsqu'on  compare  le  budget  de  1862  avec 
celui  de  1895,  il  faut  observer  que  le  premier  est  un  budget  net, 
en  ce  sens  que  la  majeure  partie  des  rentrées  qui  y  figurent  sont 
des  ressources  effectives.  Au  contraire,  en  1895,  nous  sommes  en 
présence  d'un  budget  brut,  où  nombre  de  recettes  correspondent 
à  des  dépenses  d'un  montant  égal  ou  supérieur  :  par  exemple, 
les  annuités  de  rachat  des  serfs,  dont  la  contre-partie  figure  à  la 
Dette  publique,  ou  encore  le  produit  du  réseau  de  l'État  et  les 
versemens  effectués  par  les  compagnies,  qui  s'appliquent  aux 
dépenses  d'exploitation  et  au  service  des  titres  des  lignes  rache- 
tées. Les  rentrées  des  postes,  télégraphes,  usines,  forêts,  sont  à 
peu  près  absorbées  par  les  dépenses  de  ces  divers  services. 

Le  budget  russe  s'établit  de  la  façon  suivante  :  chaque  mi- 
nistre prépare  le  budget  de  son  département  dans  une  forme 
strictement  réglée  à  l'avance,  c'est-à-dire  par  paragraphes  sub- 
divisés en  articles.  Les  budgets  particuliers  sont  présentés  au 
conseil  de  l'Empire,  d'août  à  octobre,  date  rapprochée  de  l'ou- 
verture de  l'exercice,  qui  a  lieu  le  1er  janvier.  Ce  conseil  est 
composé  de  princes  du  sang,  d'anciens  ministres,  des  ministres 
en  exercice  et  d'un  certain  nombre  de  hauts  fonctionnaires  et 
dignitaires:  il  est  ordinairement  présidé  par  un  proche  parent  de 
l'empereur  et  constitue  un  des  organes  importans  de  la  vie  poli- 
tique russe,  si  tant  est  qu'il  y  en  ait  de  tels  en  dehors  de  la  vo- 
lonté du  tsar  autocrate. 

Les  divers  budgets  sont  soumis  au  département  d'économie 
du  conseil  de  l'Empire,  en  même  temps  qu'au  ministre  des  finances 
et  au  contrôleur  général.  Ces  deux  derniers  les  examinent  et  com- 
muniquent leurs  critiques  et  observations  au  département  d'éco- 
nomie. Celui-ci  les  transmet  aux  divers  ministres,  et,  après  avoir 
reçu  leurs  réponses,  les  examine  par  paragraphe  et  article.  Si 
l'entente  avec  le  ministre  ne  se  fait  pas,  la  question  est  portée 
devant  la  réunion  plénière  du  conseil  de  l'Empire.  Quand  l'ac- 
cord s?est  établi  sur  le  tout,  le  ministre  des  finances  dresse  le 
budget  d'ensemble,  qui  est  discuté  en  assemblée  générale  du  con- 
seil de  l'Empire  vers  le  milieu  de  décembre.  Le  même  jour,  ceUri- 
ci  reçoit  communication  du  rapport  du  contrôleur  général  sur 
l'exercice  précédent  et  le  compte  des  sommes  disponibles  du 
Trésor.  Le  ministre  des  finances  soumet  ensuite  le  budget  à 
l'empereur,  par   la    sanction    duquel    il   acquiert   force  de  loi. 


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LES   FINANCES   RUSSES.  63 

La  publication  en  a  lieu  avec  une  régularité  presque  mathéma- 
tique le  premier  jour  de  Tannée.  Grâce  à  la  simplicité  de  ces 
rouages,  le  budget  ne  souffre  pas  de  ces  retards  dont  les  pays  par- 
lementaires, et  le  nôtre  en  particulier,  donnent  trop  souvent  le 
spectacle  irritant  :  rien  là-bas  qui  ressemble  à  cette  lutte,  si  élo- 
quemment  décrite  par  M.  de  Vogué,  entre  la  Chambre  et  le  monstre 
aux  interminables  anneaux,  le  budget  constrictor,  dévorateur  de 
millions  et  broyeur  de  ministères.  Si  des  discussions  s'élèvent 
parfois  au  sein  du  conseil  entre  le  nouveau  ministre  et  celui  de  la 
veille ,  si  de  fidèles  serviteurs  de  la  monarchie ,  vieillis  sous  le 
harnais  et  forts  de  leur  longue  expérience,  protestent  contre 
les  innovations  qui  leur  semblent  dangereuses  d'un  successeur 
audacieux,  les  échos  de  ces  débats  n'arrivent  pas  aux  oreilles 
du  public.  La  discussion  même  ne  se  prolonge  guère  :  une  vo- 
lonté supérieure  tranche  les  difficultés  et  impose  l'accord.  Tout 
au  plus,  si  les  divergences  d'opinion  sont  trop  profondes,  l'an- 
cien ministre  se  retire-t-il  discrètement  du  conseil  avec  la  per- 
mission du  souverain.  Celui-ci  a  pour  coutume  de  ne  pas  ménager 
sa  confiance  à  son  ministre  en  exercice,  à  qui  il  veut  pouvoir  s'en 
rapporter  pour  ainsi  dire  en  bloc  du  soin  de  la  gestion  de  son  dé- 
partement. Mais  un  jour  vient  parfois  où  le  premier  commis, 
par  une  raison  mystérieuse  ou  tout  au  moins  cachée  aux  yeux  du 
vulgaire,  tombe  brusquement  et  rentre  dans  le  néant  d'où  son 
maître  l'avait  tiré. 

Telle  est  la  genèse  du  budget  russe.  Quelle  marche  en  suit 
l'exécution,  et  comment  les  recettes  et  les  dépenses  sont-elles 
vérifiées  ?  Tout  le  mouvement  des  fonds  est  concentré  au  minis- 
tère des  finances,  par  les  caisses  duquel  doivent  passer  toutes  les 
entrées  et  toutes  les  sorties.  A  ses  côtés  est  installé  le  contrôle 
de  l'Empire,  sorte  de  ministère  spécial,  à  la  tête  duquel  est  placé 
un  fonctionnaire  qui  a  rang  de  ministre  et  ne  relève  que  du 
tsar.  H  remet  tous  les  ans  au  souverain,  en  dehors  du  rapport 
officiel  qu'il  présente  au  conseil  de  l'Empire,  un  rapport  secret, 
au  cours  duquel  il  s'exprime  en  toute  liberté  et  franchise  sur  ce 
<pi,dans  la  gestion  des  deniers  publics,  lui  paraît  présenter  ma- 
tière à  critique.  Cette  organisation,  due  à  Tatarinof  (1855),  est  ré- 
glementée par  la  loi  fondamentale  du  22  mai  1862,  promulguée, 
par  une  curieuse  coïncidence,  à  dix  jours  d'intervalle  de  notre  loi 
capitale  sur  la  comptabilité  publique.  Le  contrôle  reçoit  tous  les 
mois  du  ministère  des  finances  les  documens,  pièces  de  dépenses 
et  de  recettes,  qui  sont  transmises  à  ce  dernier  par  les  autres 
ministères.  Il  n'exerce  pas  seulement  son  activité  à  Pétersbourg, 
mais  dans  tout  l'Empire.  Des  cours  de  contrôle,  instituées  en 


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64  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

1866,  sont  installées  dans  chaque  gouvernement  :  elles  sont  ac- 
tuellement au  nombre  de  soixante.  Elles  étendent  leur  juridiction 
non  seulement  sur  les  comptables,  mais  sur  les  ordonnateurs  : 
tous  les  registres,  toutes  les  pièces  justificatives  leur  sont  trans- 
mis mensuellement  et  leur  permettent  de  dresser  le  véritable 
grand -livre  des  opérations.  Elles  ne  vérifient  donc  pas  les  comptes, 
mais  les  pièces;  elles  contrôlent  les  dépenses  dès  qu'elles  sont 
faites,  et  ne  peuvent  pas  être  induites  en  erreur  par  des  comptes 
faux,  puisqu'elles  les  établissent  elles-mêmes  sur  pièces  originales. 
A  Pétersbourg  se  tient  la  comptabilité  centrale  et  siège  la  direc- 
tion principale  du  contrôle,  qui  résout  les  contestations  surgis- 
sant entre  les  cours  et  les  administrations  provinciales.  Les  diffé- 
rends avec  les  ministres  sont  jugés  par  le  Sénat,  qui  est  en 
Russie  un  corps  exclusivement  judiciaire,  à  la  fois  cour  d'appel  et 
cour  de  cassation.  Le  contrôle  se  divise  en  trois  branches  :  admi- 
nistrations civiles,  guerre  et  marine,  chemins  de  fer.  Seuls  le 
ministère  de  la  cour  et  des  apanages,  la  chancellerie  des  insti- 
tutions de  bienfaisance  de  l'impératrice,  les  sommes  dont  l'em- 
ploi n'est  connu  de  personne  que  de  l'empereur,  les  comptes  de 
la  Banque  d'État,  de  la  Banque  foncière  de  la  noblesse  et  de  la 
Banque  foncière  des  paysans  ne  sont  pas  soumis  au  contrôle. 
Ces  dernières  relèvent  du  conseil  des  établissemens  de  crédit  de 
l'Empire. 

Le  rapport  annuel  que  le  contrôleur  présente  au  conseil  de 
l'Empire  contient  une  analyse  complète  et  une  critique  détaillée 
du  budget  :  il  est  divisé  en  un  certain  nombre  de  sections. 
Examinons  par  exemple  celui  qui  s'applique  au  règlement  défi- 
nitif du  budget  de  1892. 

La  première  section  traite  de  l'exécution  du  budget,  indique 
les  règlemens  définitifs  des  recettes  et  des  dépenses,  les  causes 
d'augmentation  ou  de  diminution  par  rapport  aux  années  précé- 
dentes et  aussi  par  rapport  aux  évaluations,  donne  des  tableaux 
comparatifs  pour  les  dix  derniers  exercices. 

La  deuxième  section  traite  de  l'exécution,  pendant  l'année 
civile  dont  il  est  rendu  compte,  des  budgets  antérieurs,  indique 
par  exemple  les  dépenses  effectuées  au  compte  de  l'exercice  1891 
pendant  le  délai  de  tolérance  en  1892,  puis  les  paiemens  effec- 
tués au  compte  des  exercices  clos,  et  donne  le  total  des  dépenses 
qui  rentrent  dans  cette  catégorie,  en  distinguant  les  crédits  ré- 
servés et  les  sommes  restant  à  payer  sur  les  listes  nominatives  des 
créanciers  de  l'État. 

La  troisième  section  donne  la  balance  générale  des  recettes 
et  des  dépenses  budgétaires  effectuées  pendant  l'année   civile 


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LES  FINANCES   RUSSES.  65 


1892,  tant  H  compte  de  l'exercice  1892  qu'à  celui  des  exercices 
antérieurs.  Elle  est  le  résumé  du  livre  de  caisse  de  l'Empire  et  in- 
dique que  les  entrées  ont  dépassé  les  sorties  de  63  millions. 

La  quatrième  section  donne  la  situation  et  le  mouvement  des 
fonds  du  Trésor.  Elle  met  en  parallèle  les  montans  portés  dans  le 
relevé  du  compte  de  caisse  avec  les  recettes  et  dépenses  bud- 
gétaires; elle  indique  les  modifications  qui  se  sont  produites 
dira  l'encaisse  du  Trésor   par  suite  du   mouvement   réel   des 

La  cinquième  section  énumère  les  disponibilités  du  Trésor  et 
met  en  regard  les  sommes  à  payer  sur  ces  disponibilités,  aux- 
!  fielles  elles  étaient  inférieures  d'une  centaine  de  millions. 

La  sixième  section  dresse  le  tableau  des  dettes  et  créances  du 
Trésor,  afin  de  préciser  autant  que  possible  son  actif  et  son  passif. 
U  dette  publique  s'élève  à  5516  millions  de  roubles  crédit  (les 
ftrables~or  étant  convertis  en  rouble-crédit  à  raison  de  1  rouble- 
60  pour  un  rouble  or),  soit  environ  quinze  milliards 
ics  (1).  En  regard  de  ce  chiffre,  le  contrôle  énumère  quatre 
is  de  roubles  de  créances  du  Trésor,  parmi  lesquelles 
range  le  solde  des  prêts  accordés  aux  ex-serfs  des  particuliers, 
apanages,  et  du  domaine  pour  l'acquisition  de  leurs  lots  de 
;  la  partie  non  amortie  de  la  dette  consolidée  des  chemins 
fer  sur  les  obligations  émises  par  l'État  ;  le  reliquat  des  indem- 
de  guerre  dues  par  la  Turquie  et  le  khan  de  Khiva  ;  le  solde 
prêts  accordés  par  les  anciens  établissemens  de  crédit  et  ceux 

dis  par  le  Trésor  lui-même. 

La  septième  section  expose  les  conversions  de  1892  et  résume 

opérations  analogues  effectuées  dans  les  dernières  années. 

!  JU  section  huitième  nous  renseigne  sur  l'exploitation  des  che- 

de  fer  de  l'État,  tandis  que  la  neuvième  donne  les  comptes 

Trésor  avec  celles  des  compagnies  particulières  qui  sont  ses 

.  Le  concours  financier  du  Trésor  a  affecté  trois  formes 

il  a  accordé  des  garanties  d'intérêt  sur  les  actions  et  les 

s  que  les  compagnies  ont  émises  sans  son  intermé- 

;il  a,  sous  sa  responsabilité  immédiate,  créé  pour  le  compte 

ipagnies  des  obligations  consolidées  ;  ou  enfin  il  a  délivré 

en  argent  et  en  nature. 

section  dix  s'applique  aux  revenus  et  fonds  spéciaux  gérés 

Igrentes  administrations,  dont  l'actif  s'élève  à  450  millions 

consistant  en  espèces,  titres  ou  créances.  Les  revenus 

employés  à  distribuer  des  secours,  à  servir  des  pensions,  à 

kÂB  f •*  janrier  1895,  ce  total  était  de  5727  millions  do  roubles,  soit  environ 
"  s  et  demi  de  francs. 

cm.  —  1895.  5 

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66  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

construire  et  entretenir  des  monumens  publics,  routes,  églises, 
écoles,  laboratoires,  hospices,  établissemens  divers. 

La  section  onze  comprend  les  fonds  spéciaux,  destinés  pour  la 
plupart  à  subvenir  à  des  besoins  d'ordre  local,  et  qu'alimentent 
en  premier  lieu  les  redevances  provinciales  et  territoriales  que 
TÉtat  perçoit  là  où  il  n'existe  pas  d'institution  de  zemstvo  (con- 
seils locaux).  A  cette  section  figurent  encore  les  fonds  des  Kal- 
moucks,  des  populations  mahométanes,  les  revenus  des  terres 
affectées  aux  besoins  des  couvens  à  l'étranger  et  du  culte  en  Terre 
sainte,  enfin  les  fonds  des  troupes  cosaques. 

Un  dernier  tableau  donne  les  résultats  des  règlemens  défini- 
tifs des  budgets  depuis  un  certain  nombre  d'années;  il  fait  res- 
sortir de  1888  à  1892  un  excédent  de  recettes  constant,  variant 
entre  18  et  69  millions. 

Le  rapport  du  contrôleur  passe  ainsi  en  revue  les  principaux 
élémens  de  la  fortune  publique  :  des  comparaisons  fréquentes 
avec  les  années  antérieures  permettent  de  se  rendre  compte  de 
la  marche  suivie  par  les  recettes  et  les  dépenses.  L'ensemble  des 
renseignemens  réunis  constitue  une  source  précieuse  d'infor- 
mations. 

Il 

Voilà  comment  le  budget,  préparé  par  les  différens  ministres, 
coordonné  et  établi,  d'accord  avec  le  conseil  de  l'Empire,  par 
le  ministre  des  finances,  sanctionné  par  le  tsar,  est  exécuté  par 
le  ministre  des  finances,  puis  vérifié  et  réglé  définitivement  par 
le  contrôle.  Il  est  intéressant  d'en  connaître  les  chiffres,  et  plus 
encore  d'en  analyser  les  élémens.  Nous  avons  sous  les  yeux  le 
rapport  adressé  à  la  fin  de  l'année  dernière  à  l'empereur  Nicolas  H 
par  le  ministre  Witte  à  l'appui  de  ses  prévisions  budgétaires 
pour  1895.  Toutes  les  sommes  y  sont  évaluées  en  roubles-crédit, 
c'est-à-dire  en  billets  de  banque,  dont  le  cours  actuel  est  d'en- 
viron 2  fr.  70.  Le  rouble  or  est  identique  à  4  francs  d'or  de 
monnaie  française;  les  pièces  d'or  de  cinq  roubles,  communément 
désignées  sous  le  nom  de  demi-impériales,  sont  acceptées  p&r 
nos  caisses  publiques  pour  vingt  francs.  Là  où  les  dépenses  et 
les  recettes  se  font  en  roubles  métalliques,  le  rapport  a  soin  de 
l'indiquer  et  de  faire  le  calcul  de  la  transformation  en  roubles- 
crédit. 

Le  budget  se  balance  par  un  total  de  1 214  millions  de  roubles" 
crédit,  soit,  au  change  de  2  fr.  70,  3  278  millions  de  francs,  ta^ 
aux  recettes  qu'aux  dépenses  ordinaires  et  extraordinaires.  Ce  chiffre 


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LES    FINANCES   RUSSES.  67 

n'est  supérieur  que  de  200  millions  environ  à  celui  de  notre 
budget  français,  bien  qu'il  s'applique  à  une  population  triple  de  la 
nôtre.  Mais  il  convient  de  tenir  compte  de  la  différence  de  richesse 
moyenne  du  sol  et  des  habitans. 

La  division  en  budget  ordinaire  et  extraordinaire  n'est  pas 
prévue  par  le  règlement  organique  du  22  mai  1862  «  concernant 
la  préparation,  l'examen,  l'approbation  et  l'exécution  du  budget, 
qui  doit  être  une  énumération  de  toutes  les  dépenses  à  effectuer 
par  l'État  et  des  ressources  destinées  à  y  faire  face.  »  Le  conseil 
de  l'Empire  a  fixé  les  principes  de  la  classification  à  cet  égard. 
Les  règles  établies  par  lui  ont  été  approuvées  par  l'empereur  le 
4/16  juin  1894.  Elles  se  résument  comme  suit  : 

a)  Doivent  être  portés  au  budget  ordinaire  les  recouvremens 
qui  présentent  un  caractère  permanent  et  les  débours  qui,  se  re- 
nouvelant d'année  en  année,  découlent  de  la  situation  normale 
du  pays  et  sont  affectés  aux  besoins  courans  de  l'État. 

b)  Au  budget  extraordinaire  figureront  les  recettes  exception- 
nelles ayant  pour  objet  de  pourvoir  à  des  besoins  extraordinaires, 
et  les  capitaux  versés  au  Trésor  en  vertu  d'une  loi  spéciale  à 
chaque  cas  particulier. 

c)  Sont  dépenses  extraordinaires  :  1°  les  dépenses  une  fois  faites 
dont  la  nécessité  se  manifeste  subitement  à  la  suite  d'événemens 
on  de  conjonctures  qui  troublent  profondément  l'équilibre  du 
pays,  de  calamités  publiques  telles  que  guerre  ou  disette;  2°  les 
dépenses  effectuées  pour  le  remboursement  anticipé  d'emprunts 
d'Etat;  3°  les  constructions  de  nouvelles  voies  ferrées  et  l'acquisi- 
tion du  matériel  d'exploitation  y  afférent;  4°  les  achats  extraordi- 
naires de  matériel  pour  les  lignes  existantes  ;  5°  les  prêts  au  compte 
Capital  à  des  compagnies  de  chemins  de  fer,  lorsque  le  rembour- 
sement de  ces  prêts  doit  avoir  lieu  sur  le  produit  d'obligations  à 
émettre.  Cette  dernière  dépense  n'est  à  vrai  dire  qu'une  opéra- 
tion de  trésorerie. 

I  D'une  manière  générale,  le  conseil  de  l'Empire  a  apporté  une 
grande  sévérité  dans  rénumération  des  dépenses  extraordinaires  : 
il  a  refusé  d'admettre  parmi  elles  les  frais  de  construction  de  nou- 
veaux ports,  les  transformations  de  l'armement,  la  préparation  de 
réserves  spéciales  d'approvisionnement,  les  travaux  d'améliora- 

|  tion  exécutés  sur  le  réseau  de  l'État.  Il  a  tenu  compte,  en  agissant 
ainsi,  de  deux  considérations  :  tout  d'abord  la  série  de  conversions 
des  rentes  russes  opérées  depuis  1888  a  eu  pour  effet  d'allonger 
beaucoup  les  délais  d'amortissement  des  emprunts,  remboursables 
désormais  en  quatre-vingt-un  ans.  Il  est  même  des  emprunts  in- 
térieurs amortissables  qui  ont  été  remplacés  par  une  rente  perpé- 


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68  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tuelle.  Ce  dernier  cas  toutefois  est  exceptionnel  en  Russie,  où 
presque  tous  les  emprunts  sont  dotés  d'un  fonds  d'amortissement. 
L'administration  romprait  avec  une  tradition  tutélaire  si  elle 
s'engageait  plus  avant  dans  cette  voie  de  conversions  de  rentes 
amortissables  en  perpétuelles,  qui  ont  soulagé  le  présent  en 
surchargeant  l'avenir.  D'autre  part  il  est  dangereux  de  se  laisser 
aller  à  inscrire  au  budget  extraordinaire  des  dépenses  telles  que 
la  transformation  de  l'armement,  qui,  si  elles  ne  se  répètent  pas 
tous  les  ans,  sont  fatalement  destinées  à  se  reproduire  au  bout 
de  périodes  que  la  science  moderne  ne  cesse  d'abréger. 

Quant  aux  recettes,  le  conseil  de  l'Empire  a  voulu  au  contraire 
en  maintenir  le  plus  grand  nombre  possible  au  titre  extraordi- 
naire, afin  d'éviter  les  mécomptes  dans  l'avenir.  Doivent  être 
portés  à  ce  budget  :  1°  tous  les  produits  d'emprunts  ou  opéra- 
tions de  crédit  généralement  quelconques,  y  compris  le  montant 
des  dépôts  versés  à  titre  perpétuel  à  la  Banque  de  l'État  (1)  ; 
2°  toutes  les  entrées  de  quelque  importance  provenant  de  ratta- 
chemens  aux  fonds  généraux  du  Trésor  de  fonds  spéciaux  ou  de 
l'aliénation  d'élémens  importans  du  domaine  public;  3°  tous  les 
remboursemens  au  compte  Capital  effectués  par  des  compagnies 
de  chemins  de  fer. 

Ces  diverses  règles  sont  empreintes  d'une  grande  sagesse.  Si 
elles  sont  appliquées,  les  budgets  russes  pourront  sous  ce  rapport 
servir  d'exemple  à  plus  d'un  ministre  des  finances  occidental. 

Les  recettes  ordinaires  sont  légèrement  supérieures  aux  dé- 
penses de  même  nature  ;  ce  qui  permet  de  ne  faire  appel  aux  res- 
sources extraordinaires  que  pour  une  somme  moins  forte  que 
les  besoins  de  cette  seconde  catégorie.  Ceux-ci  sont  presque 
exclusivement  dus  à  des  constructions  de  voies  ferrées,  avant  tout 
du  Transsibérien,  auquel  plus  de  50  millions  de  roubles  sont 
affectés,  et  des  chemins  de  fer  économiques,  inscrits  pour 
10  millions  :  les  autres  lignes  exigeant  32  millions,  c'est  un 
total  de  94  millions  qu'absorbent  ces  travaux.  Les  71  millions 
qui  manquent  pour  équilibrer  les  recettes  sont  fournis  jusqu'à 
concurrence  de  2  millions  par  les  dépôts  perpétuels  de  la  Banque 
de  Russie  et  de  69  millions  par  un  prélèvement  sur  l'encaisse  dis- 
ponible  du  Trésor.  Ce  dernier  point  demande  une  explication. 

Il  est  de  tradition  en  Russie  d'avoir,  en  dehors  des  ressources 
courantes,  ainsi    que   le  fait  remarquer  l'éminent   professeur 

(1)  Ces  dépôts  perpétuels  sont  des  sommes  placées  à  fonds  perdus  sur  lesquels 
l'État  bonifie  l'intérêt  à  raison  de  quatre  moins  l'impôt,  soit  3,80  p.  100.  Les  récé" 
pissés  délivrés  par  la  Banque  constituent  des  titres  de  rente  incessibles  et  inali^ 
nablcs,  mais  transmissibles  après  le  décès  de  l'ayant-droit. 


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LES  FINANCES  RUSSES.  69 


H,  de  Kaufmann,  une  encaisse  disponible,  dont  le  but  est  double. 
Elle  répond  tout  d'abord  à  un  besoin  de  sécurité  :  il  est  bon  qu'un 
gouvernement,  aussi  bien  qu'un  particulier  ou  une  société,  ait  con- 
stamment sous  la  main  des  sommes,  accumulées  durant  les  pé- 
riodes de  calme  et  de  prospérité,  qui  lui  permettent  d'affronter  une 
crise  politique  ou  économique  sans  être  pris  au  dépourvu,  et  d'at- 
tendre pendant  quelques  mois  la  rentrée  des  impôts  ou  la  réalisation 
d'antres  ressources.  C'est  ainsi  que  le  premier  article  de  chaque  bud- 
get anglais  est  une  somme  liquide  que  le  gouvernement  possède 
à  son  crédit  à  la  Banque  d'Angleterre  et  à  celle  d'Irlande  (Balance 
intkeExcheguer),  et  qui  constitue  ce  qu'en  termes  de  comptabilité 
on  appelle  le  «  report  à  nouveau  ».  Au  31  mars  1894,  date  de  la 
clôture  de  Tavant-dernier  budget,  ce  report  était  de  150  millions 
de  francs.  Mais  le  solde  en  Angleterre  est  incorporé  au  budget 
annuel,  tandis  qu'en  Russie  il  en  reste  distinct.  Ce  fonds,  dans 
lequel  le  ministre  des  finances  peut  puiser  à  chaque  minute,  lui 
permet  d'exécuter  les  ordres  imprévus  qu'il  recevra  du  tsar  et 
devient  à  cet  égard  une  sorte  de  nécessité  dans  un  gouvernement 
autocratique.  Il  a  été  grossi  dans  les  dernières  années  par  les  em- 
prunts de  conversion,  dont  une  fraction,  à  plus  d'une  reprise,  fut 
employée  à  cet  objet.  D'autre  part  c'est  lui  qui  a  fourni  en  1891 
et  1892  les  sommes  considérables  qui  ont  été  distribuées  aux 
victimes  de  la  disette  à  titre  d'avance;  le  tsar  Nicolas  II,  en  mon- 
tant sur  le  trône,  a  fait  remise  aux  contribuables  de  37  millions 
fflrtla  devaient  encore  de  ce  chef  au  Trésor. 

La  question  de  la  séparation  des  budgets  ainsi  éclaircie,  pre- 
nons le  budget  ordinaire  et  examinons  les  principales  sources  de  re- 
tenus. Nous  serons  aussitôt  frappés  par  une  série  de  caractères 
[%nt  à  fait  spéciaux  et  qui  donnent  aux  finances  russes  une  phy- 
«onomie  bien  originale  et  profondément  différente  des  nôtres. 

III 

Les  impôts  directs  ne  produisent  que  lOft  millions  de  roubles, 

t  douzième  des  rentrées  totales,  alors  que  chez  nous  ils  s'élèvent 

demi-milliard  de  francs  et  représentent  une   proportion 

le  double,  plus  du  septième  dans  un  total  de  3  400  millions 

francs.  Les  impôts  indirects,  droits  et  taxes,  fournissent  la 

des  recettes,  plus  de  600  millions  de  roubles.  Le  reste  pro- 

t  des  droits  régaliens,  du  domaine  mobilier  et  immobilier  de 

t,  des  annuités  de  rachat  payées  par  les  anciens  serfs,  et 

des  remboarsemens  d'avances  faites  aux  compagnies  de 

lins  de  fer  et  à  d'autres.  Les  boissons,  parmi  les  impôts  indi- 


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70  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rects,  et  les  chemins  de  fer,  parmi  les  domaines  de  l'Etat,  don- 
nent les  plus  gros  contingens,  278  et  180  millions.  Rien  n'est 
plus  instructif  que  de  parcourir  le  détail  des  neuf  chapitres  qui 
embrassent  l'ensemble  des  recettes. 

Le  premier  comprend  les  contributions  directes,  à  savoir  la 
contribution  foncière  et  l'impôt  personnel,  les  patentes  et  taxes 
additionnelles,  la  taxe  sur  le  revenu  des  valeurs  mobilières,  que 
la  nomenclature  française  ne  range  pas  au  nombre  des  impôts 
directs  :  l'impôt  de  cinq  pour  cent  sur  les  capitaux  placés  dans 
les  rentes  publiques  a  été  établi  en  1885;  il  ne  frappe  pas  les 
rentes  extérieures. 

Le  titre  deuxième  réunit  les  contributions  indirectes,  boissons, 
tabacs,  sucres,  huiles  minérales,  allumettes  et  douanes.  L'alcool 
est  taxé  en  Russie  à  raison  de  150  francs  environ  l'hectolitre, 
c'est-à-dire  sept  ou  huit  fois  la  valeur  du  produit.  Mais  le  ministre 
ne  veut  plus  se  contenter  de  percevoir  les  droits  sur  la  fabrica- 
tion :  il  entend  introduire  le  monopole  de  la  vente  au  profit  du 
gouvernement,  réforme  conçue,  dit-il,  par  le  défunt  empereur 
Alexandre  III,  et  dont  l'effet  devra  être  de  «  donner  au  fisc  des 
armes  pour  lutter  contre  la  fraude ,  de  sauvegarder  les  bonnes 
mœurs,  d'empêcher  la  ruine  des  populations  et  de  protéger  la 
santé  publique  »  :  il  s'agirait  d'appliquer  le  monopole  aux  districts 
de  Perm,  d'Oufa,  d'Orenbourg,  de  Samara,  puis  à  vingt-cinq  pro- 
vinces du  sud,  du  sud-ouest,  du  nord-ouest  et  du  royaume  de 
Pologne.  Il  sera  curieux  de  suivre  en  Russie  l'application  d'un  sys- 
tème réclamé  ailleurs  par  un  certain  nombre  de  publicistes  et 
adopté  par  la  Confédération  helvétique. 

Les  tabacs  et  les  sucres  donnent  chacun  une  trentaine  de  mil — 
lions.  Le  gouvernement  russe,  qui  jouit  d'une  liberté  incompa. — 
rable  au  point  de  vue  de  son  intervention  dans  les  affaires,  n^ 
s'est  point  fait  faute  d'agir  à  plus  d'une  reprise  sur  le  marché  de  » 
sucres,  interdisant  tantôt  l'importation,  tantôt  l'exportation,  ache- 
tant parfois  lui-même  à  l'étranger  des  stocks  de  marchandise^ 
pour  faire  baisser  les  prix  à  l'intérieur,  accordant  des  primes  au^ 
fabricans  syndiqués  de  façon  à  réglementer  les  prix.  Depuis  1 89 1  * 
le  sucre  en  sable  paie  seul  l'accise,  qui  est  d'une  trentaine  A& 
francs  par  quintal  et  que  le  gouvernement  rembourse  à  l'ex:^ 
portation. 

Cette  intervention  a  été  encore  plus  vigoureuse  et  décisive  su*" 
le  marché  des  pétroles  :  dans  le  district  de  Bakou,  au  bord  de  1** 
Caspienne,  se  trouve  une  nappe  d'huile  minérale  qui  compte  parmi 
les  plus  riches  du  monde  et  dont  l'importance  croît  chaque  jou** 
en  raison  de  la  diminution  de  la  production  aux  États-Unis.  Le^ 


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LES   FINANCES    RUSSES.  71 

divers  propriétaires  se  faisaient  concurrence  au  point  que  le  cours 
de  la  matière  était  tombé  au-dessous  du  prix  de  revient.  Le  mi- 
nistre les  força  à  s'entendre  et  à  établir  leur  exploitation  sur 
des  bases  rémunératrices. 

Les  douanes  figurent  au  budget  de  1895  pour  150  millions  do 
roubles-crédit.  Des  droits  élevés  frappent  à  l'entrée  la  plupart 
des  marchandises  étrangères  :  il  convient  cependant  de  remarquer 
qu'un  certain  nombre  de  traités  de  commerce  les  ont  abaissés 
dans  des  proportions  parfois  notables.  Une  première  convention 
est  intervenue  à  cet  effet  avec  la  France.  Elle  fut  suivie  du  traité 
allemand,  dont  la  portée  est  beaucoup  plus  considérable,  puisque 
les  échanges  de  la  Russie  sont  bien  plus  actifs  avec  sa  voisine  de 
l'ouest  qu'avec  nous.  Des  traités  de  commerce  ont  également  été 
conclus  avec  l'Autriche  et  la  Serbie,  récemment  encore  avec  le 
Danemark.  Les  droits  de  douane  présentent  cette  particularité, 
qu'ils  sont  payables  depuis  1877  en  roubles-or  ou  en  coupons 
d'emprunts  extérieurs  or,  que  le  Trésor  accepte  à  l'égal  du  métal. 
De  ce  chef  la  Russie  encaisse  une  somme  à  peu  près  égale  à  celle 
qu'elle  doit  pour  intérêt  et  amortissement  aux  porteurs  de  ses 
rentes  à  l'étranger.  Cette  recette  en  roubles-or  est  transformée, 
dans  le  budget,  en  roubles-crédit  à  un  change  déterminé  corres- 
pondant à  la  prime  de  l'or  sur  le  papier.  Cette  prime  étant  va- 
riable, il  en  résulte  un  élément  d'incertitude  dans  les  recettes. 
Mais  l'effet  est  annulé  par  un  montant  sensiblement  égal  qui 
figure  aux  dépenses  pour  le  service  de  la  dette  payable  en  or.  Par 
ce  moyen  la  Russie  se  trouve  dans  une  certaine  mesure  garantie 
contre  les  conséquences,  pernicieuses  pour  un  pays  à  étalon  in- 
certain, d'obligations  contractées  en  métal  jaune.  Presque  tous 
les  autres  chapitres  du  budget  s'appliquant  à  des  sommes  à  payer 
ou  à  encaisser  en  billets  de  banque  à  l'intérieur  des  frontières,  le 
montant  des  recettes  métalliques  a  même  dans  les  derniers  exer- 
cices dépassé  celui  des  dépenses  de  même  nature  (1). 

Le  titre  troisième  :  Droits ,  comprend  ceux  de  timbre,  d'enre- 
gistrement, de  greffe,  de  mutation  ;  les  passeports  et  permis  de 
circulation  à  l'intérieur  ;  les  taxes  sur  le  transport  des  voyageurs  et 
des  marchandises  par  chemins  de  fer  à  grande  vitesse  ;  l'impôt  sur 
ks  assurances  contre  l'incendie  :  le  total  s'en  élève  à  64  millions. 
Le  titre  quatrième  :  Droits  régaliens,  comprend  les  droits  sur 
ks  mines,  le  monnayage,  les  postes,  télégraphes  et  téléphones, 
pour  un  total  de  42  millions. 

Les  titres  cinquième  et  sixième  s'appliquent  au  domaine  mo- 

(1)  Rapport  du  contrôleur  de  l'Empire  sur  le  règlement  définitif  du  budget  de 


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72  REVtJB  DES  DBUX  MONDES. 

bilier  et  immobilier  de  l'État  :  fermages  et  concessions  de  droits 
d'exploitation ,  15  millions;  forêts,  25;  chemins  de  fer  de  l'État, 
180  ;  usines,  21  ;  produit  des  valeurs  mobilières  appartenant  à  l'État 
et  bénéfices  sur  les  opérations  de  la  Banque  de  Russie,  7  mil- 
lions; aliénations  de  propriétés  immobilières,  800000  roubles. 
L'État  possède  près  de  la  moitié  de  la  Russie  d'Europe,  soit 
250  millions  d'hectares  avec  24  millions  d'hommes,  mais  dans  les 
parties  les  plus  incultes  et  les  moins  accessibles.  Le  produit  des 
chemins  de  fer  est  un  chapitre  dont  l'importance  s'est  énormé- 
ment accrue,  au  cours  des  dernières  années,  dans  le  budget  de  la 
Russie.  Elle  poursuit  avec  énergie  cette  politique  de  rachat  des 
lignes  privées  qui  a  eu  pour  effet  de  mettre  aux  mains  du  gou- 
vernement les  trois  quarts  du  réseau  national,  soit  environ 
24  500  verstes,  ou  26 140  kilomètres  (1  ).  En  principe  nous  ne  som- 
mes pas  favorables  à  l'exploitation  des  chemins  de  fer  par  l'État  : 
nous  avons  essayé  en  particulier  de  démontrer  aux  lecteurs  de  la 
Revue  combien  l'organisation  actuelle  des  chemins  de  fer  fran- 
çais (2)  est  sage  et  conforme  à  une  politique  soucieuse  de  l'avenir. 
Mais  nous  comprenons  les  motifs  qui  ont  dicté  au  gouvernement 
russe  le  rachat  des  lignes  particulières  :  celles-ci  sont  en  effet 
encore  loin  d'avoir  atteint  le  maximum  de  leur  rendement;  il  est 
probable  que  d'ici  à  peu  d'années  la  Russie,  comme  la  Prusse 
le  fait  déjà ,  retirera  un  revenu  croissant  du  capital  qu'elle  a 
déboursé  pour  devenir  propriétaire  de  son  réseau.  Elle  s'est 
donc  assuré  une  ressource  puissante.  Mais,  d'autre  part,  l'exploi- 
tation par  les  fonctionnaires  présente  des  inconvéniens  sur  les- 
quels il  est  inutile  d'insister  et  qui  ont  été  reproduits  dans  toutes 
les  discussions  relatives  aux  mérites  respectifs  des  divers  sys- 
tèmes de  chemins  de  fer. 

Les  forêts,  sur  une  grande  partie  du  territoire,  sont  la  pro- 
priété de  l'État;  elles  donnent  un  revenu  brut  qui  ne  représente 
qu'un  prix  faible  pour  les  quantités  de  bois  consommées.  A  plu- 
sieurs reprises  a  été  exprimée  la  crainte  que  la  Russie  ne  gas- 
pillât ses  richesses  forestières  naturelles  :  la  mise  en  exploitation 
récente  de  gisemens  houillers  considérables  permettra  de  con- 
server plus  aisément  les  bois,  si  nécessaires  à  la  santé  publique 
et  à  l'agriculture.  Le  reproche  de  coupes  dévastatrices,  que  le 
gouvernement  russe  a  lui-même  adressé  à  ses  nationaux,  ne 
s'applique  plus  aujourd'hui  aux  forêts  domaniales,  que  l'admi- 
nistration promet  de  conserver  intactes. 

(1)  Dans  ce  chiffre  du  réseau  d'État  sont  compris  i  343  verstes  du  chemin  de  fer 
transcaspien  et  2103  verstes  des  chemins  finlandais.  (Le  verste  est  de  1067  mètres), 

(2)  Voyez  la  Revue  du  15  décembre  1894. 


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LES  FINANCES   RUSSES.  73 


Le  titre  septième  est  un  trait  distinctif  du  budget  russe  :  on 
aurait  de  la  peine  à  trouver  rien  d'équivalent  dans  les  finances 
des  autres  nations.  Il  comprend,  pour  un  total  de  88  millions,  les 
annuités  de  rachat  dues  au  Trésor  par  les  ex-serfs  des  particuliers, 
des  apanages  et  de  l'État.  C'est  en  1861  qu'Alexandre  II  édicta 
l'affranchissement  des  serfs,  attachés  jusque-là  à  la  glèbe,  au  point 
que  chaque  unité  humaine  ainsi  rivée  au  sol  servait  de  gage  aux 
prêts  hypothécaires  que  les  propriétaires  se  faisaient  consentir 
parles  banques.  Gela  s'appelait  une  âme  :  autant  d'àmes,  autant 
de  fois  le  prêteur  avançait  40,  S0  ou  60  roubles.  Les  paysans 
désormais  affranchis  furent  mis  en  possession  de  lots  de  terre 
enlevés  à  leurs  seigneurs,  aux  domaines  de  la  couronne  (apa- 
nages), ou  à  ceux  de  l'État.  Celui-ci  a  remboursé  immédiatement 
à  la  noblesse  la  valeur  des  domaines  dont  il  la  dépouillait,  et  a 
exigé  des  anciens  serfs  le  paiement  d'un  certain  nombre  d'an- 
nuités dites  de  rachat.  La  rentrée  de  ces  sommes  ne  se  fait  pas 
toujours  avec  régularité;  elle  présente  des  difficultés  particulières 
au  époques  de  crises  agricoles,  dues  aux  mauvaises  récoltes 
dont  la  dernière  a  été  celle  de  1891.  C'est  un  des  points  faibles 
du  budget,  où  cette  rentrée  tiendra  cependant  une  place  considé- 
rable jusqu'en  1910. 

Le  titre  huitième  comprend  le  recouvrement  de  débours 
effectués  par  le  Trésor,  à  savoir  les  annuités  dues  par  les  com- 
pagnies de  chemins  de  fer  à  qui  le  gouvernement  avait  consenti 
desavances  ou  donné  des  garanties  d'intérêt,  le  fonds  de  concours 
proprement  dit,  et  les  rentrées  d'indemnités  de  guerre,  avant  tout 
le  versement  annuel  à  faire  par  la  Turquie  en  exécution  du  traité 
Je  San  Stefano.  Le  titre  neuvième,  «  diverses  rentrées  accidentelles 
ou  sans  importance,  »  s'élève  à  7  millions  de  roubles;  il  complète 
Il  liste  des  ressources  ordinaires.  Les  ressources  extraordinaires 
«ont  en  1895  constituées  exclusivement  par  un  prélèvement  sur 
l'encaisse  disponible  du  Trésor. 

Si  nous  considérons  d'une  façon  générale  les  élémens  consti- 
t  lafifs  de  ce  budget,  nous  sommes  frappés  par  les  caractères  sui- 
Ntts  :  les  impôts  directs,  nous  l'avons  dit  dès  le  début,  repre- 
naient une  part  très  faible  des  rentrées  :  cela  tient  à  plusieurs 
Tout  d'abord  la  richesse  est  moindre  et  surtout  moins 
[également  répartie  sur  un  grand  nombre  de  têtes  que  dans  les 
t  pays  occidentaux  de  l'Europe  :  il  y  a  donc  de  ce  chef  moins  de 
[matière  imposable.  Ensuite  la  politique  des  tsars  a  toujours  été 
Mnénager  la  noblesse,  qui  détient  encore  une  grande  partie  du 
Vet  constitue  une  caste  privilégiée;  enfin  les  dépenses  munici- 
s,  qui  sont  la  véritable  justification  des  taxes  directes,  sont 


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74  mSYUB  DE»  DEUX  MORDES. 

très  faibles  en  Russie,  où  des  capitales  comme  Moscou  et  Péters- 
bourg  n'ont  pour  ainsi  dire  pas  de  dettes  :  or,  là  où  les  villes 
réclament  peu,  le  pouvoir  central  ne  saurait  être  très  exigeant. 
Parmi  les  contributions  indirectes,  l'impôt  sur  les  boissons  tient 
le  premier  rang  :  les  économistes  et  les  philanthropes  sont  en 
général  d'accord  pour  approuver  ou  du  moins  pour  admettre  la 
taxation  des  spiritueux;  en  Russie,  l'alcool  fournit  au  peuple, 
pauvre  et  mal  nourri,  un  stimulant  dangereux,  mais  rendu  par- 
fois nécessaire  par  l'âpreté  du  climat  jointe  à  la  misère  ;  cette 
taxe  pèse  donc  lourdement  sur  lui.  Nous  ne  pensons  pas  que  les 
projets  de  monopole  modifient  beaucoup  cette  situation.  Les  droits 
de  douane  ne  sont  pas  seulement  une  ressource  fiscale,  ils  pro- 
cèdent d'idées  protectionnistes  bien  établies  chez  les  hommes 
d'État  russes  et  qui  ne  fléchissent  que  lorsqu'il  s'agit  d'obtenir 
des  débouchés  pour  leurs  céréales.  On  peut  supposer  que  le  déve- 
loppement économique  du  pays,  en  augmentant  sa  force  d  expan- 
sion au  dehors,  lui  permettra  en  même  temps  d'importer  des 
marchandises  étrangères  pour  des  sommes  de  plus  en  plus  consi- 
dérables, et  prévoir  de  ce  chef  un  accroissement  régulier  de  ce 
chapitre  des  recettes.  Peut-être  cet  accroissement  engagera-t-il  le 
gouvernement  à  entrer  plus  hardiment  dans  la  voie  des  traités  de 
commerce  et  à  abaisser  l'échelle  des  tarifs  douaniers  pour  activer 
les  transactions. 

Les  droits  de  timbre  et  de  mutation  ne  fournissent  pas  un 
contingent  élevé  et  ne  le  fourniront  vraisemblablement  pas  avant 
que  les  transactions  mobilières  et  immobilières  aient  pris  un  plus 
grand  essor  dans  le  pays.  Les  droits  sur  les  transports  par  che- 
mins de  fer  ne  représentent  qu'un  montant  très  faible,  et  ne 
paraissent  néanmoins  pas  destinés  à  en  fournir  un  plus  fort,  puis- 
que l'État  tend  de  plus  en  plus  à  devenir  le  propriétaire  de  tous* 
les  réseaux,  que  sa  politique  est  une  diminution  constante  desv 
tarifs,  et  qu'en  conséquence  il  serait  illogique  de  s'imposer  lui- 
même  et  de  relever  par  voie  indirecte  des  prix  qu'il  ne  cesse» 
d'abaisser. 

Les  revenus  des  postes,  télégraphes  et  téléphones  doivent  être 
diminués  des  dépenses  inscrites  pour  les  mêmes  objets.  Les 
droits  sur  les  mines  et  la  monnaie  complètent  ce  que  la  classi- 
fication-russe range  sous  le  titre  de  droits  régaliens,  tandis  que 
le  domaine  de  l'État  proprement  dit  fournit  un  quart  de  milliard 
de  roubles.  Le  plus  gros  article  de  ce  chapitre  est  celui  des  che- 
mins de  fer  de  l'État,  qui  rapportent  180  millions  et  coûtent 
112  millions  d'exploitation,  c'est-à-dire  62  pour  100  des  recettes; 
si  nous  y  ajoutons  12  millions  et  demi  de  grands  travaux,  ce 


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LES    FINANCES   RUSSES.  75 

coefficient  s'élève  à  69  pour  100.  L'intervention  administrative 
en  matière  de  chemins  de  fer  s'était  tout  d'abord  manifestée,  en 
4885,  par  la  promulgation  du  règlement  général,  qui  imposait 
aux  compagnies  particulières  un  ordre  sévère  dans  diverses 
branches  de  leur  gestion;  en  1887  fut  reconnu  au  gouvernement 
le  droit  de  réglementer  les  tarifs,  en  vertu  duquel  le  ministre  des 
finances  procéda  à  une  réforme  radicale  tant  pour  les  marchan- 
dises que  pour  les  voyageurs.  Mais  ces  diverses  étapes  n'étaient 
qu'un  acheminement  à  la  mesure  définitive  du  rachat,  qui  a  dès 
aujourd'hui  mis  entre  les  mains  de  l'État  les  lignes  les  plus  im- 
portantes, telles  que  Pétersbourg  à  Moscou,  à  Varsovie,  à  la  Bal- 
tique, Moscou-Koursk,  Moscou-Nijni,  Libau-Romny,  Koursk- 
Kharkoff-AzofF,  Lozowo-Sébastopol,  Oural,  Kharkhoff-Nicolaieff, 
Varsovie-Terespol,  tout  le  réseau  du  sud-ouest,  sans  parler  du 
Transcaucasien,  du  Transpaspien  et  du  Transsibérien,  ce  dernier 
entrepris  directement  par  l'État,  ainsi  qu'un  certain  nombre  de 
chemins  de  fer  économiques. 

La  construction  du  Transsibérien,  qui  reliera  Pétersbourg,  la 
«  fenêtre  de  l'ouest  »,  à  l'Extrême-Orient  et  se  développera  sur 
une  longueur  presque  égale  au  quart  du  méridien  terrestre,  est 
poussée  avec  une  activité  extraordinaire  :  les  travaux  avancent  à 
raison  de  sept  kilomètres  par  jour;  une  seule  usine  a  reçu  la  com- 
mande de  huit  cents  locomotives,  la  plus  forte  qui  ait  jamais  été 
faite  en  une  fois  à  un  établissement.  Cette  ligne  sera  pour  l'Asie  ce 
que  les  chemins  du  Pacifique,  les  transcontinentaux  du  Canada, 
ont  été  pour  l'Amérique  :  elle  mettra  en  valeur  la  Sibérie  et  per- 
met de  rêver  pour  le  commerce  et  l'expansion  russe  un  avenir 
pour  ainsi  dire  sans  bornes  au  xxe  siècle.  Par  cette  voie  ferrée, 
l'empire  moscovite  sera  en  contact  direct  avec  la  Chine  et  le 
^pon  ;  les  cosaques  qui  s'embarquent  maintenant  à  Odessa  pour 
aller  coloniser  Vladivostok  n'auront  plus  besoin  de  franchir  les 
Dardanelles  et  le  canal  de  Suez  pour  arriver  à  destination  ;  le  thé 
des  caravanes  sera  porté  en  huit  jours  à  Moscou,  et  les  régimens 
de  la  garde  passeront  en  une  semaine  des  bords  de  la  Neva  à 
cçux  de  l'Amour.  Il  n'est  pas  besoin  d'insister  sur  la  grandeur  de 
l'œuvre  et  sur  son  importance  pour  la  Russie  :  si  cette  puissance 
a  suivi  d'un  œil  attentif  les  péripéties  de  la  guerre  sino-japonaisc, 
elle  a  surveillé  de  plus  près  encore  les  négociations  de  paix  entre 
le  Fils  du  Ciel  et  le  Mikado.  Elle  voudrait  compléter  le  chemin 
de  fer  en  s'assurant  sur  la  côte  asiatique  un  port  ouvert  toute 
l'année,  qui  ne  fût  pas,  comme  Vladivostok,  fermé  par  les  glaces 
pendant  une  partie  de  l'hiver. 

En  même  temps  qu'elle  poursuit  l'achèvement  de  cette  œuvre 


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76  REVUE  DES  DEUX  M0NDE8. 

grandiose,  qui  marquera  une  étape  dans  la  conquête  du  globe  par 
la  civilisation,  la  Russie  inaugure  une  nouvelle  politique  de  tarifs, 
destinée  à  multiplier  le  trafic  des  voyageurs  sur  ses  voies  ferrées. 
De  l'aveu  même  du  ministre,  ce  trafic  se  résumait  ainsi  jusqu'à 
maintenant  :  absence  d'intensité,  longueur  relativement  minime 
des  parcours,  emploi  presque  exclusif  de  la  troisième  classe, 
faible  productivité.  Depuis  le  premier  décembre  1894,  le  prix  des 
billets  de  troisième  classe  est  fixé  à  3  centimes  64  par  kilomètre 
jusqu'à  170  kilomètres;  de  170  à  320  kilomètres,  le  prix  n'aug- 
mente plus  que  de  2  centimes  28  par  kilomètre;  de  320  à 350  kilo- 
mètres, 65  centimes  en  plus  ;  à  partir  de  350  kilomètres,  des  zones 
successives  de  54  centimes  chacune  s  ajoutent  au  parcours  précé- 
dent. Le  résultat  général  est  une  réduction  de  prix  qui  va  dans 
certains  cas  jusqu'aux  trois  cinquièmes.  Les  billets  de  seconde 
classe  coûtent  la  moitié  en  sus  et  les  billets  de  première  deux 
fois  et  demi  autant  que  ceux  de  troisième.  Cette  dernière  classe 
verra  sans  doute  s'accroître  son  trafic  dans  la  même  proportion 
que  la  Hongrie,  dont  l'exemple  a  inspiré  cette  réforme. 

La  Russie  semble  avoir  compris  que  le  meilleur  agent  d'ex- 
pansion sera  pour  elle  le  chemin  de  fer.  Elle  multiplie  les  lignes, 
et  en  met  l'usage  à  la  portée  du  plus  grand  nombre  ;  c'est  ce 
qui  explique  l'ardeur  avec  laquelle  sont  poussés  les  travaux  du 
Transsibérien,  l'inauguration  des  chemins  de  fer  économiques 
et  la  réforme  des  tarifs. 

IV 

Après  les  recettes,  voyons  les  dépenses,  au  premier  rang  des- 
quelles figure  la  dette  publique,  qui  se  divise  en  service  des  em- 
prunts conclus  en  vue  des  besoins  généraux  du  Trésor  pour 
221  millions,  et  en  annuités  payées  par  celui-ci,  à  charge  de  rem- 
boursement par  les  compagnies  de  chemins  de  fer,  pour  55  mil- 
lions de  roubles.  Ces  chiffres  sont  exprimés  en  roubles  crédit  et 
comprennent  la  différence  de  change  payée  pour  les  emprunts 
stipulés  en  roubles-or  :  le  calcul  est  fait  à  raison  de  1  rouble  60 
crédit  pour  1  rouble-or;  hypothèse  très  sage,  puisque  le 
cours  actuel  est  environ  de  1  rouble  50  :  si  la  cote  ne  se  modifie- 
pas  au  cours  de  l'année,  le  Trésor  bénéficiera  d'environ  2  mil- 
lions de  roubles  sur  les  prévisions.  Le  total  des  arrérages  ci-des- 
sus correspond  à  un  capital  d'environ  6  milliards  de  roubles, 
dont  les  intérêts  et  l'amortissement  coûtent  à  peu  près  quatre  et 
demi  pour  cent.  L'augmentation  du  capital  de  la  dette  depuis  dix 
ans  a  été  considérable  :  au  lor  janvier  1885  il  ne  s'élevait  qu'à 


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LES  FINANCES  BCSSE3.  77 

iJ45  millions,  tandis  qu'au  1er  janvier  1895  il  atteint  5  727  mil- 
lions, soit  une  différence  de  1 382  millions  de  roubles  ou  3730  mil- 
lions de  francs;  mais  aussi  le  réseau  de  l'État  a  passé  de  2000 
à  24300  vers  tes.  En  supposant  que  l'augmentation  de  la  dette 
corresponde  uniquement  à  des  acquisitions  de  chemins  de 
fer,  cela  ferait  ressortir  un  prix  kilométrique  moyen  d'environ 
155000  francs  pour  les  24000  kilomètres  nouveaux.  D'autre  part 
le  service  des  intérêts  et  de  l'amortissement  n'a  été  majoré  que 
d'une  quinzaine  de  millions  (276  au  lieu  de  260  en  1885);  mais 
les  délais  d'amortissement  de  beaucoup  d'emprunts  ont  été  allon- 
gés; dans  certains  cas  même,  l'amortissement  a  été  supprimé. 

Les  grands  corps  de  l'État,  conseil  de  l'Empire  et  chancelle- 
rie du  Conseil,  la  chancellerie  du  comité  des  ministres,  la  chan- 
cellerie particulière  de  l'empereur,  le  saint-synode  et  le  culte 
orthodoxe  coûtent  16  millions;  le  ministère  de  la  maison  de 
l'empereur,  c'est-à-dire  la  dotation  de  la  famille  impériale,  lés 
cours  des  grands-ducs  et  des  grandes-duchesses,  diverses  institu- 
tions relevant  de  ce  ministère  absorbent  12  millions;  les  affaires 
étrangères,  5  millions  :  la  guerre  et  la  marine,  326  millions  :  ce 
chiffre,  qui  correspond  (à  raison  de  2fr.  70  par  rouble)  à  880  mil- 
lions de  francs,  est  légèrement  inférieur  au  nôtre,  qui  pour  les  deux 
services  atteint  910  millions. 

Les  dépenses  du  ministère  des  finances,  dont  le  total  est 
144  millions,  comprennent  36  millions  de  pensions,  5  millions 
de  subventions,  23  millions  de  frais  d'exploitation  des  services 
des  boissons,  des  douanes  et  de  la  monnaie. 

Le  ministère  de  l'agriculture  et  des  domaines  absorbe  31  ;  celui 
de  l'intérieur  87  ;  celui  de  l'instruction  publique  24  ;  celui  de  la  jus- 
tice 26;  le  contrôle  de  l'Empire  5  millions.  Le  ministère  des  voies 
et  communications  est  inscrit  pour  153  millions,  dont  112  pour 
l'exploitation  des  chemins  de  FÉtat.  Enfin  12  millions  sont  réser- 
vés pour  «  dépenses  imprévues  pouvant  résulter  de  besoins 
extraordinaires.  » 

L'ensemble  du  budget  ordinaire  s'élève  ainsi  à  1 121  millions, 
foi,  joints  aux  94  du  budget  extraordinaire,  forment  le  total  géné- 
ral  de  1215  millions.  L'examen  détaillé  des  dépenses  ne  nous 
fera  pas  porter  un  jugement  différent  de  celui  que  nous  expri- 
t  irions  au  commencement  de  notre  étude  et  qu'un  de  nos  députés 
résumait  d'une  façon  pittoresque  quand  il  qualifiait  ce  budget 
d'alerte,  de  solide,  de  bien  portant.  Nous  sommes  surtout  frappés 
delà  modération  de  certains  chapitres  de  dépenses  qui  restent  à  peu 
fiés  stationnaires  et  du  fait  que  le  budget  extraordinaire  ne  com- 
prend absolument  rien  que  les  dépenses  de  construction  de  voies 


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78  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

ferrées.  Toutefois  nous  devons  placer  ici  une  remarque  générale 
qui  s'applique  à  l'ensemble  de  nos  calculs  et  de  nos  conclusions  sur 
les  finances  russes  :  les  documens  nombreux  et  détaillés  que  nous 
avons  à  notre  disposition  émanent  tous  du  gouvernement  et  lais- 
sent peut-être  dans  l'ombre,  au  dire  de  certains  auteurs,  des  côtés 
moins  favorables  de  la  situation,  sur  lesquels  nous  n'avons  aucun 
moyen  de  nous  renseigner.  C'est  ainsi  qu'on  a  prétendu  que  les 
arriérés  d'impôt  étaient  plus  considérables  que  les  chiffres  officiels. 
C'est  ainsi  encore  qu'il  existe  une  dette  flottante  du  Trésor  qui  ne 
figure  pas  dans  les  budgets.  Le  ministre  vient  de  décréter  la  créa- 
tion de  treize  séries  de  bons  d'un  nouveau  type  rapportant  3°/0; 
chaque  série  est  de  3  millions  de  roubles;  les  coupures  sont  de 
50  et  100  roubles  :  ces  bons  doivent  être  amortis  en  quatre  ans. 
C'est  ainsi  enfin  qu'il  faut  faire  entrer  en  ligne  de  compte  dans 
la  dette  publique  le  découvert  du  Trésor  vis-à-vis  de  la  Banque 
de  Russie,  dont  nous  allons  expliquer  l'origine  et  l'étendue. 


Notre  étude  ne  serait  pas  complète  sans  un  examen  de  la  si- 
tuation monétaire.  Cette  question,  vitale  dans  tout  pays,  est 
encore  plus  grave,  s'il  se  peut,  là  où  l'instrument  des  échanges 
n'est  pas  le  métal,  mais  le  papier.  Or  le  rouble  n'est  plus  un 
poids  d'argent,  il  n'est  pas  encore  un  poids  d'or;  il  est  un  billet 
de  crédit,  comme  le  désignent  à  juste  titre  les  documens  officiels. 
Ce  billet  est  émis  par  la  Banque  de  Russie,  qui  n'est  qu'un  dépar- 
tement du  ministère  des  finances;  il  n'est  pas  remboursable  en 
espèces,  et  cependant,  à  toute  heure,  il  est  échangeable  contre  une 
quantité,  variable  il  est  vrai,  d'autres  monnaies,  telles  que  le 
franc,  la  livre  sterling,  le  reichsmark,  qui  sont  des  poids  certains 
d'un  métal  précieux.  Ce  n'est  pas  ici  le  lieu  d'entrer  dans  la  discus- 
sion du  problème  en  général  et  d'expliquer  qu'à  la  base  de  l'idée 
monétaire,  dans  l'état  actuel  de  la  civilisation  humaine,  est  tou- 
jours une  notion  métallique.  L'unité,  qui  était  au  commencement 
du  xvine  siècle  une  quantité  déterminée  de  cuivre,  fut  ensuite  une 
pièce  d'argent  et  plus  tard  une  pièce  d'or,  dont  la  proportion  a 
varié  par  rapport  au  rouble-argent.  Parallèlement  à  ces  transfor- 
mations du  numéraire,  l'Etat,  dès  1765,  émettait  du  papier,  qui  fut 
d'abord  payable  en  métal,  à  la  volonté  du  porteur,  mais  ne  tarda 
pas  à  recevoir  cours  forcé  :  les  nationaux  furent  tenus  de  l'ac- 
cepter en  paiement  de  toutes  créances.  Les  guerres  de  la  lin  du 
xvinc  et  du  commencement  du  xixe  siècle  mirent  le  Trésor  dans 
une  pénurie  constante;  il  ne  cessa  de  multiplier  le  papier  qui 


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LES    FINANCES    RUSSES.  79 

constituait  pour  lui  un  mode  d'emprunt  forcé  des  plus  séduisans  : 
pas  d'intérêts  à  payer,  aucun  amortissement  à  prévoir,  succès  cer- 
tain de  chaque  émission,  puisque  personne  ne  pouvait  refuser  en 
paiement  ces  assignats  revêtus  de  la  signature  gouvernementale. 
Mais  les  lois  économiques,  plus  puissantes  que  les  ministres  des 
finances,  se  chargèrent  de  rétablir  l'équilibre  :  le  papier  ne  cessa 
de  baisser  par  rapport  au  métal,  et  il  fallait  en  1813  donner  plus 
de  quatre  roubles  de  billets  pour  obtenir  un  rouble  en  argent.  La 
nécessité  de  réduire  le  volume  d'une  circulation  aussi  dépréciée 
éclatait  au  grand  jour.  Le  papier  est  toutefois  moins  facile  à  dé- 
truire qu'à  créer.  En  1839,  après  vingt  ans  d'efforts,  les  800  mil- 
lions de  billets  qui  avaient  marqué  l'apogée  de  Yinflation 
n'étaient  encore  réduits  que  d'un  quart  :  et  leur  valeur  était  des 
deux  septièmes  du  métal.  Le  célèbre  Cancrine,  l'ami  de  M.  Thiers, 
qui  fut  l'un  des  plus  éminens  ministres  des  finances  de  Russie, 
prit  alors  une  mesure  héroïque,  par  laquelle  il  espérait  rétablir 
à  tout  jamais  l'étalon  :  il  retira  les  anciens  billets,  en  donnant 
deux  roubles  de  la  monnaie  réformée  contre  sept  roubles-papier. 
Cette  nouvelle  monnaie  était  le  rouble-crédit,  le  billet  de  la  Banque 
de  Russie,  tel  qu'il  circule  encore,  mais  qui  fut  alors  déclaré  rem- 
boursable en  métal  à  présentation.  Un  stock  d'argent  et  d'or  était 
déposé  à  la  Banque,  dans  un  compte  qui  reçut  le  nom  significatif 
de  fonds  d'échange,  et  qui  devait  être  toujours  maintenu  à  un 
niveau  suffisant  pour  permettre  de  rembourser  tous  les  billets 
qui  se  présenteraient. 

L'opération  de  Cancrine  était,  de  la  part  du  gouvernement,  un 
aveu  d'impuissance  de  relever  l'instrument  de  circulation  à  sa 
valeur  originaire  ;  mais,  comme  cette  dépréciation  du  rouble-papier 
remontait  à  près  d'un  demi-siècle,  que  les  effets  en  avaient  été 
amortis  par  les  générations  qui  s'étaient  succédé,  que  la  nation 
dans  son  ensemble  était  habituée  à  la  valeur  du  billet  telle  qu'elle 
résultait  de  sa  cote  par  rapport  au  métal,  la  refonte  du  système 
monétaire  sur  cette  dernière  base  ne  causa  pas  de  secousse  vio- 
lente. Elle  consacrait  des  pertes  énormes  subies  dans  le  passé, 
mais  elle  fixait  l'avenir  en  donnant  désormais  un  fondement  stable 
à  la  circulation.  L'oukase  du  1er  juillet  1839  ordonna  que  l'unité 
monétaire  serait  de  nouveau  le  rouble-argent,  et  que  tous  les  en- 
gagemens  libellés  en  papier  seraient  transférés  en  argent  à  raison 
de  deux  roubles  argent  pour  sept  roubles-papier.  Il  fut  défendu 
de  contracter  aucun  engagement  et  de  conclure  aucune  transac- 
tion dans  une  autre  monnaie  que  les  roubles-argent,  dont  les 
170  millions  de  roubles-crédit  créés  d'abord  étaient  la  représen- 
tation. Le  public  fut  autorisé  à  en  demander  d'autres  contre  dépôt 


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80  REVDB  DES  DEUX  MONDES. 

à  la  Banque  de  numéraire.  Le  gouvernement  acceptait  l'argent 
ou  l'or  dans  la  proportion  d'un  poids  d'or  pour  15,45  poids  d'ar- 
gent. La  pièce  d'un  rouble-argent  contenait  18  grammes  d'argent 
fin,  soit  autant  que  4  francs  français..  L'ensemble  du  métal  dé- 
posé par  le  gouvernement  et  les  particuliers  pour  répondre  du 
prompt  et  constant  remboursement  des  billets  fut  versé  au  fonds 
d'échange. 

Le  rapport  entre  les  deux  métaux  précieux  n'avait  cessé  de 
varier  en  Russie  :  au  début  du  xvme  siècle,  il  était  de  1  d'or  pour 
13,87  d'argent;  en  1718,  de  1  pour  12,963;  en  1755,  de  1  pour 
13,648;  en  1757,  de  1  pour  14,101  ;  puis  sous  le  règne  de  Paul  1er, 
il  s'élève  brusquement  à  1  pour  17,924,  puis  s'établit  pendant  la 
première  moitié  du  xixe  siècle  à  1  pour  15,  jusqu'à  ce  que  la  ré- 
forme de  Cancrine  le  fixe  à  1  pour  15,45,  soit,  à  une  fraction  in- 
signifiante près,  le  quinze  et  demi  français  décrété  par  notre  loi 
de  germinal.  Mais  si  le  législateur  russe  avait  fini  par  se  rappro- 
cher de  cette  proportion,  que  les  bimétallistes  considèrent  comme 
l'arche  sainte  de  leur  théorie,  on  voit  par  combien  d'étapes  dif- 
férentes il  avait  passé. 

Vers  le  milieu  du  siècle,  la  Russie  se  trouvait  donc  en  posses- 
sion d'un  système  monétaire  à  peu  près  semblable  au  nôtre  :  des 
billets  remboursables  en  or  ou  en  argent,  au  choix  de  la  Banque 
de  Russie,  c'est-à-dire  du  gouvernement  ;  des  monnaies  des  deux 
types  frappées  régulièrement,  grâce  en  partie  aux  mines  d'or  que 
le  pays  possède  et  dont  l'extraction  n'a  cessé  d'augmenter  :  car 
aujourd'hui  encore  la  Russie  avec  ses  150  millions  de  francs 
(42767  kilogrammes  en  1894)  figure  au  quatrième  rang  des  pro- 
ducteurs d'or  dans  le  monde,  après  le  Transvaal,  les  États-Unis  et 
l'Australie.  Cette  époque  de  1840  à  1850  fut  l'apogée  des  finances 
russes  ;  elles  prospérèrent  au  point  qu'en  1847,  lors  de  la  mauvaise 
récolte  qui  força  la  France  à  importer  des  quantités  considé- 
rables de  blés  de  la  Mer-Noire,  — source  presque  unique  à  cette 
époque  de  nos  approvisionnemens  de  céréales  au  dehors,  —  le 
ministère  des  finances  de  Saint-Pétersbourg  employa  plus  de 
cent  millions  de  francs  à  des  achats  de  fonds  d'Etat  étrangers, 
parmi  lesquels  cinquante  millions  de  rentes  françaises  cinq  pour 
cent  au  cours  de  115  3/4.  La  Banque  de  France,  qui  négocia  cette 
vente,  évita  ainsi  une  exportation  de  numéraire  qu'elle  redoutait 
fort  à  ce  moment.  Les  rôles  étaient  l'inverse  de  ce  qu'ils  sont  de- 
venus  depuis  :  c'était,  pour  une  courte  période,  la  Russie  qui  se 
constituait  notre  créancière. 

Mais  les  guerres  de  Hongrie  et  de  Crimée  ne  tardèrent  pas  à 
modifier  cette  situation  brillante.  L'émission  des  billets  augmenta 


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LES   FINANCES    RUSSES.  81 

en  même  temps  que  diminuait  le  fonds  d'échange,  c'est-à-dire  la 
garantie  métallique  de  la  circulation.  Bientôt  la  convertibilité 
des  billets  en  espèces  fut  abolie,  le  métal  lit  de  nouveau  prime. 
Depuis  cette  époque,  le  cours  du  rouble-papier  n'a  plus  atteint  le 
pair.  La  première  altération  du  pacte  tacite  intervenu  en  1839 
entre  l'État  et  les  porteurs  de  billets  s'était  produite  sous  forme 
d'émissions  nouvelles,  en  garantie  desquelles  le  gouvernement  ne 
déposait  qu'un  sixième  de  leur  valeur  en  métal.  En  1855,  les  né- 
cessités de  guerre  firent  émettre  du  papier  sans  aucune  espèce 
de  couverture  métallique,  avec  la  simple  promesse  de  le  retirer 
aussitôt  la  paix  conclue.  La  circulation  de  300  millions  de  rou- 
bles s'éleva  au  double,  c'est-à-dire  600  millions. 

Tout  le  poids  en  incombait  au  Trésor,  et  s'aggravait  encore 

du  fait  qu'il  n'était  pas  seulement  la  banque  d'émission  du  pays, 

mais  aussi  sa  banque  foncière,  et,  dans  une  certaine  mesure,  sa 

banque  mobilière.  Les  sociétés  privées  par  actions,  qui  existaient 

depuis  si  longtemps  en  Angleterre  et  qui  se  développaient  déjà 

alors  dans  le  reste  de  l'Europe,  étaient  à  peu  près  inconnues  en 

Russie,  où  quelques  établissemens  officiels,  tels  que  la  Banque 

impériale  du  commerce,  les  banques  de  prêts  sur  immeubles  à 

Pétersbourg  et  à  Moscou,  la  Caisse  des  établissemens  du  conseil 

de  tutelle,  recevaient  seuls  l'argent  du  public  et  l'employaient  à 

l'escompte  ou  aux  prêts  hypothécaires.  La  matière  escomptable, 

c'est-à-dire  le  papier  commercial,  était  peu  abondante  ;  il  n'existait 

guère  de  fonds  publics  pouvant  donner  lieu  à  des  avances  ;  la 

principale  activité  des  banques  se  concentrait  dans  les  opérations 

foncières  à  long  terme:  elles  prêtaient  sur  immeubles,  contre 

remboursement  par  annuités  égales  ;  le  gage  consistait  dans  des 

maisons  de  pierre  en  ville  ou  dans  des  biens  ruraux.  L'estimation 

de  ces  derniers  se  faisait,   non  pas  d'après  leur  étendue,  mais 

d'après  le  nombre  de  serfs  attachés  à  la  glèbe  ;  la  somme  avancée 

dépendait  de  la  quantité  d'âmes,  selon  l'étrange  expression  russe, 

^accusait  le  dernier  dénombrement. 

D'autre  part  les  déposans  qui  apportaient  aux  banques  les 
capitaux  au  moyen  desquels  elles  se  livraient  à  ces  opérations 
recevaient  des  intérêts,  et  même  les  intérêts  des  intérêts,  tout 
en  conservant  le  droit  d'opérer  à  tout  instant  des  retraits  à  vue. 
Ces  banques  gouvernementales  étaient  donc  de  véritables  caisses 
d'épargne,  avec  cette  particularité  que  les  versemens  des  déposans 
n'étaient  limités  à  aucune  somme,  et  qu'au  lieu  d'un  livret  nomi- 
natif et  unique,  ceux-ci  avaient  le  droit  de  réclamer  des  billets 
payables  au  porteur  et  à  présentation,  établis  par  sommes  rondes 
de  mille,  cinq  mille  et  dix  mille  roubles.  Les  billets  pouvaient 
too  cxxx.  —  1895.  6 


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82  REVUS  DES  DEUX  MONDES. 

d'ailleurs  être  nominatifs  :  le  propriétaire  avait  alors  la  faculté 
de  les  endosser;  et  lui  aussi  bien  que  les  endosseurs  successifs 
étaient  autorisés  à  y  inscrire  leurs  dispositions  testamentaires, 
qui  devenaient  valables  au  regard  de  la  banque  débitrice. 

Ces  divers  avantages  assurés  aux  dépôts  les  firent  affluer  aux 
banques,  dont  les  ressources  grossissaient  sans  relâche,  mais  qui 
éprouvaient  des  difficultés  de  plus  en  plus  grandes  à  faire  valoir 
les  énormes  capitaux  ainsi  accumulés  dans  leurs  caisses  ;  elles 
devaient  cependant,  sous  peine  de  déficit,  en  retirer  un  intérêt 
supérieur  ou  tout  au  moins  égal  à  celui  qu'elles  s'étaient  engagées 
à  servir  à  leurs  créanciers.  Le  Trésor  de  son  côté  n'avait  pas  man- 
qué de  jeter  les  yeux  sur  une  proie  aussi  tentante  et  s'était  peu  à 
peu  fait  consentir  des  avances  de  plus  en  plus  importantes  à 
échéance  lointaine,  en  général  pour  vingt-huit  ans.  Le  défaut 
de  concordance  entre  les  dates  d'exigibilité  d'un  passif  rembour- 
sable à  vue  et  d'un  actif  immobilisé  [dans  des  opérations  à  long 
terme  ne  pouvait  manquer  d'amerfer  une  crise.  Lorsque  le  mi- 
nistre des  finances  Brock  voulut,  en  1857,  abaisser  le  taux  d'intérêt 
servi  aux  déposans,  des  retraits  se  produisirent  et  mirent  en 
péril  tout  ce  système  fondé  sur  une  conception  fausse.  Au  1er  jan- 
vier 1859  les  dépôts  des  particuliers  remboursables  à  vue  dépas- 
saient 700  millions  de  roubles,  tandis  que  la  totalité  des  disponi- 
bilités des  banques,  numéraire,  portefeuille  d'escompte  et  de 
titres  n'atteignait  pas  100  millions.  Elles  avaient  immobilisé  près 
d'un  milliard  en  prêts  à  long  terme,  consentis  moitié  au  gouver- 
nement, moitié  aux  particuliers.  Les  demandes  de  rembourse- 
ment menaçaient  d'amener  une  catastrophe. 

De  la  crise  sortit  la  réforme  de  la  Banque  de  Russie,  qui 
reçut  ses  nouveaux  statuts  le  31  mai  1860  et  fut  chargée  de 
liquider  pour  compte  du  Trésor  toutes  les  opérations  de  ces 
divers  établissemens.  Organisée  d'après  le  système  de  la  banque 
d'Angleterre,  elle  a  deux  départemens  :  celui  de  l'émission,  dans 
lequel  se  concentre  tout  ce  qui  a  trait  à  la  création  des  billets 
et  à  leur  garantie  métallique,  et  celui  des  opérations  commerciales, 
qui  reçoit  les  dépôts,  fait  l'escompte  et  les  avances.  Les  prêts 
hypothécaires  lui  demeurèrent  interdits.  Sous  la  direction  de 
réminent  Lamansky,  qui  était  venu  étudier  à  Paris  le  mécanisme 
de  la  Banque  de  France  avant  d'être  mis  à  la  tête  de  la  Banque 
de  Russie,  celle-ci  prit  un  essor  nouveau  et  exerça  une  heureuse 
influence  sur  le  développement  économique  du  pays.  Elle  fit 
connaître  au  public  l'usage  des  comptes-courans,  des  comptes  de 
chèques;  elle  émit  les  premiers  emprunts  intérieurs  avec  et  sans 
lots,  les  obligations  de  chemins  de  fer,  elle  favorisa  la  fondation 


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LB8  FINANCES   RUSSES.  83 

de  banques  particulières  par  actions.  Elle  essaya  aussi  de  rétablir 
les  paiemens  en  espèces  en  retirant  graduellement  les  billets.  A 
mesure  que  l'époque  reculait,  la  Banque  demandait  moins  de  rou- 
bles-papier contre  un  rouble-argent;  les  porteurs  avaient  ainsi 
intérêt  à  ne  pas  se  précipiter  aux  guichets  pour  obtenir  aussitôt 
du  métal,  puisque  la  quantité  de  celui-ci  allait  en  augmentant. 
Mais  la  guerre  de  Pologne  en  1863  arrêta  cette  opération  bien 
commencée  et  qui  n'a  pas  été  reprise  depuis  lors.  La  guerre 
d'Orient,  en  1877,  acheva  de  jeter  le  désarroi  dans  la  circulation 
russe;  plus  de  400  millions  de  roubles  de  billets  furent  créés,  en 
même  temps  que  des  emprunts  extérieurs  et  intérieurs  se  suc- 
cédaient. Un  oukase  de  1881  ordonna  le  retrait  et  la  destruction 
de  ces  400  millions,  mais  n'a  pas  été  exécuté  entièrement,  puis- 
qu'une partie  de  cette  somme  a  continué,  pendant  de  longues 
années,  à  figurer  au  passif  du  compte  des  opérations  commer- 
ciales de  la  Banque  et  vient  d'être  définitivement  inscrite  au 
compte  de  l'émission,  dont  le  chiffre  dépasse  aujourd'hui  le  mil- 
liard. 

La  valeur  du  rouble-papier  subit  pendant  cette  période  des 
fluctuations  violentes,  et  c'est  à  la  veille  même  de  la  restauration 
financière,  en  1888,  que  la  cote  la  plus  basse  fut  enregistrée  :  le 
rouble  tomba  alors  un  moment  à  2  francs.  Sous  l'influence 
d'excellentes  récoltes  et  du  relèvement  si  remarquable  du  crédit 
public  qui  suivit  les  emprunts  émis  à  Paris,  le  change  remonta 
en  1890  à  3  fr.30,pour  retomber  ensuite  et  se  fixer  aux  environs 
du  prix  actuel  de  2  fr.  70.  Le  gouvernement  s'efforce  par  tous 
moyens  en  son  pouvoir  de  maintenir  dans  les  limites  les  plus  res- 
\ terrées  possible  les  oscillations  du  rouble,  dont  c'est  ici  le  lieu 
de  chercher  à  établir  la  valeur  métallique  future  :  le  ministre 
hi-mème  déclare  en  effet  que  «  pour  mettre  le  système  de  cir- 
culation sur  un  pied  vraiment  normal  il  n'existe  qu'une  voie, 
laquelle  il  serait  d'ailleurs  prématuré  de  s'engager,  la  re- 
dee  paiemens  en  espèces  (1).  »  Quel  poids  d'or  ou  d'argent 

pte-t-il  donc  prendre  comme  unité  monétaire? 

Noos  avons,  pour  résoudre  ce  problème,  une  série  d'indica- 
précieuses  qui  nous  permettent  de  dégager  certaines  incon- 
etde  nous  rapprocher  presque  à  coup  sûr  des  probabilités 
est  permis  d'entrevoir.  Rappelons  tout  d'abord  ce  fait  bizarre 
É  premier  abord,  mais  facile  à  expliquer  dès  qu'on  y  réfléchit, 
"  le  rouble-papier  a  aujourd'hui,  d'après  le  cours  même  auquel 

ieoté  sur  les  places  étrangères,  à  Paris  par  exemple,  une  va- 

Rapport  sur  le  budget  de  1895. 

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84  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

leur  très  supérieure  au  rouble-argent.  Celui-ci  contient  dix-huit 
grammes  d'argent  un.  Même  après  la  reprise  du  métal  blanc  qui 
a  suivi  la  cessation  des  hostilités  entre  la  Chine  et  le  Japon,  ces 
dix-huit  grammes  ne  valent  guère  plus  de  deux  francs,  c'est-à- 
dire  70  centimes  de  moins  que  le  rouble-papier.  Si  le  gouverne- 
ment russe  voulait  se  prévaloir  de  son  droit  strict,  il  pourrait 
dire  au  porteur  denses  billets  :  Lorsque  j'ai  suspendu  la  converti- 
bilité de  mon  papier,  chaque  rouble  s'en  échangeait  contre  dix- 
huit  grammes  d'argent  fin;  je  vous  rends  aujourd'hui  le  même 
poids  de  métal. 

Chacun  sent  l'injustice  qu'il  y  aurait  à  recourir  à  un  sem- 
blable procédé.  Mais  le  raisonnement  doit  servir  à  démontrer 
leur  erreur  à  ceux  qui  pensent  que  la  Russie  devrait,  si  elle 
reprenait  les  paiemens  en  numéraire,  donner  un  rouble-or,  soit 
4  francs,  en  échange  de  chaque  rouble-papier.  Le  système 
antérieur  au  cours  forcé  était  l'étalon  d'argent,  tout  au  plus  le 
double  étalon  :  ce  n'est  pas  au  créancier  qu'il  appartient  en  ce  cas 
de  dicter  la  loi  au  débiteur.  La  vérité  est  que  ce  dernier,  qui  ne 
peut  réparer  entièrement  le  mal  fait  autrefois  par  la  suppression 
arbitraire  du  remboursement  en  espèces,  ne  doit  pas  provoquer 
une  seconde  perturbation  dans  l'équilibre  monétaire  en  altérant 
tout  d'un  coup  la  valeur  de  l'étalon.  Comme  depuis  plusieurs 
années  le  rouble  se  maintient  aux  environs  de  2  fr.  70,  c'est  ce 
cours  qui  devra  servir  de  base  à  la  fixation  de  la  valeur  du  nou- 
veau rouble  métallique. 

Quant  au  métal  que  la  Russie  choisira,  bien  qu'elle  ne  se 
soit  pas  prononcée  directement  à  cet  égard,  nous  n'avons  qu'à 
jeter  les  yeux  sur  la  composition  de  l'encaisse  du  Trésor  et  de  la 
Ranque  de  Russie  pour  trouver  nous-mêmes  la  réponse.  Les 
640  millions  de  roubles-or  (2  560  millions  de  francs)  qui  la  com- 
posent représentent  le  plus  gros  stock  d'or  connu;  le  pays  en 
fournit  tous  les  ans  des  quantités  que  l'ouverture  du  Transsi- 
bérien ne  fera  qu'accroître  en  diminuant  les  frais  d'exploitation 
des  mines  asiatiques;  d'une  façon  générale  la  production  d'or  du 
globe,  grâce  à  la  découverte  des  gisemens  du  Transvaal,  aux 
progrès  notables  des  modes  de  traitement  des  minerais,  suit  une 
marche  ascendante,  et  facilitera  de  plus  en  plus  l'adoption  de  cet 
étalon  par  les  pays  qui  ne  l'ont  pas  encore. 

Le  gouvernement  a  donné  des  signes  non  équivoques  de  ses 
dispositions  à  l'égard  du  métal  blanc  en  interdisant  la  frappe  des 
roubles-argent,  leur  importation,  en  expulsant  tout  récemment 
du  compte  du  fonds  d'échange  à  la  Ranque  le  million  de  mon- 
naies d'argent  qui  y  figurait  jusqu'à  l'année  présente.  Cette  netteté 
dans  les  vues  de  la  Russie  est  d'autant  plus  frappante  que,  sur 


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LES    FINANCES    RUSSES.  85 

la  plus  grande  étendue  de  ses  frontières  méridionales  et  orien- 
taies,  elle  est  en  contact  avec  des  populations  qui  ne  connais- 
saient jusqu'ici  d'autre  instrument  des  échanges  que  l'argent. 
Le  choix  du  métal,  à  moins  d'évolution  imprévue  dans  la  mar- 
che monétaire  du  monde,  est  donc  assuré  dès  aujourd'hui.  Il 
ne  reste  de  doute  que  sur  la  quantité  d'or  qui  sera  assignée  comme 
poids  du  rouble.  Nous  pensons  qu'elle  ne  s'écartera  pas  sensible- 
ment de  celle  qui  est  contenue  dans  2  francs  75,  soit  886  milligram- 
mes à  neuf  dixièmes  de  fin,  valeur  assignée  depuis  longtemps 
à  la  monnaie  russe  par  la  cote  des  changes  internationaux  (1). 

En  attendant  ce  rétablissement  de  la  circulation  métallique, 
1  empire  moscovite  se  servira  des  billets  de  crédit  émis  par  la 
Banque  de  Russie,  qui  circulent  avec  la  même  facilité  dans  toute 
l'immensité  du  territoire,  depuis  Varsovie  jusqu'à  la  mer  de  Chine, 
et  sont  même  acceptés  dans  les  pays  limitrophes,  tels  que  la  Perse 
et  les  États  du  centre  d'Asie.  Quoique  cette  Banque  n'ait  pas 
d'existence  réellement  indépendante,  elle  a  reçu  une  organisation 
distincte.  Ses  statuts,  remaniés  une  première  fois  en  1860,  viennent 
d'être  refondus  en  1894;  sa  comptabilité  a  été,  au  commencement 
de  1895,  assise  sur  dee  bases  nouvelles.  L'importance  de  son  rôle 
dans  l'organisation  monétaire  est  trop  grande  pour  qu'il  ne  soit 
pas  nécessaire  de  bien  expliquer  la  portée  de  ces  mesures. 

La  Banque  de  Russie  n'a  d'autre  capital  propre  qu'une  do- 
tation originaire  de  25  millions  de  roubles,  récemment  portée  à 
50  millions,  dont  36200000  pour  la  banque  centrale  et  13800000 
pour  ses  cent  six  succursales.  Son  bilan  se  présente  comme  celui 
de  la  Banque  d'Angleterre,  c'est-à-dire  avec  un  département  de 
l'émission  intitulé  :  «  fonds  d'échange  et  billets  de  crédit  »,  et 
un  département  des  «  opérations  commerciales  ».  Les  billets 
émis  figurent  maintenant  tous  au  passif  du  département  de 
l'émission  pour  1121  millions,  chiffre  du  13  mars  1895,  soit 
un  peu  plus  de  trois  milliards  de  francs  au  change  du  jour.  Le 
bilan  distingue  les  billets  émis  à  titre  définitif  et  les  75  millions 
émis  en  vertu  de  l'oukase  du  28  juillet  1891  «  après  versement  au 
fonds  d'échange  d'un  montant  nominal  égal  en  roubles  or  ».  Si 
de  cette  circulation  nous  déduisons  les  115  millions  de  roubles 
qui  sont  en  réserve  dans  l'encaisse  du  département  des  opérations 
commerciales,  nous  voyons  que  le  chiffre  réel  aux  mains  du  pu- 
blic ne  dépasse  pas  un  milliard  de  roubles.  Quelle  est  la  contre- 

(1)  C'est  sur  cette  base  de  la  cote  des  changes  que  se  poursuit  la  réforme  moné- 
taire de  l'Autriche- Hongrie,  dont  la  situation,  sous  beaucoup  de  rapports,  était 
analogue  à  celle  de  la  Russie.  Ce  n'est  ni  le  florin  d'argent,  ni  le  florin  d'or  qui  a 
servi  à  déterminer  la  nouvelle  unité,  mais  bien  le  florin  de  papier,  qui  valait  plus  que 
l'argent  et  moins  que  l'or,  exactement  comme  le  rouble-crédit. 


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86  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

partie  de  ce  papier?  A  l'actif  du  fonds  d'échange,  nous  trouvons 
une  encaisse  de  380  millions  de  roubles  or  décomptés  à  leur 
valeur  nominale,  soit  1 400  millions  de  francs.  Le  solde  de 
769  millions,  représente  le  découvert  du  Trésor  du  chef  des 
émissions  de  billets  de  crédit,  en  d'autres  termes  la  somme  que 
le  Trésor  a  empruntée  par  voie  de  création  de  papier  à  cours 
forcé.  La  Banque  d'Angleterre  fait  aussi  figurer  à  son  actif,  pour 
14  millions  de  livres  sterling,  une  créance  sur  le  Trésor,  mais  elle 
aune  encaisse  quadruple,  tandis  que  l'encaisse  de  la  Banque  de 
Russie  ne  représente  que  la  moitié  du  découvert. 

L'examen  de  la  seconde  partie  du  bilan,  «  opérations  commer- 
ciales »,  n'amène  aucune  observation  spéciale;  le  portefeuille  et 
les  avances  sont  des  comptes  analogues  à  ceux  qui  se  retrouvent 
chez  la  plupart  des  banques  d'émission  ;  les  prêts  sur  marchan- 
dises ont  une  importance  plus  grande  en  Russie  qu'ailleurs.  Au 
passif  la  Banque  a  des  dépôts  à  terme  sur  lesquels  elle  bonifie 
des  intérêts,  contrairement  aux  Banques  de  France,  d'Angle- 
terre, d'Allemagne,  etc.,  qui  n'ont  que  des  comptes-courans  sans 
intérêts.  L'encaisse  de  ce  département  s'élève  en  ce  moment  à 
60  millions  de  roubles  environ.  En  outre  le  Trésor  y  a  en  dépôt 
200  millions  de  roubles  or.  L'ensemble  de  ces  diverses  ressources 
métalliques  dépasse  600  millions.  Les  dépôts  de  la  Banque  et  du 
Trésor  à  l'étranger  complètent  le  chiffre  de  640  millions  que 
nous  avons  indiqué  plus  haut  comme  étant  celui  du  stock  d'or  de 
la  Russie. 

En  même  temps  que  le  bilan  a  été  ainsi  simplifié  et  refondu, 
les  statuts  de  la  Banque  ont  subi  des  modifications  considérables. 
Si  la  forme  adoptée  pour  les  écritures  mérite  d'être  approuvée, 
puisqu'elle  fait  ressortir  plus  clairement  le  chiffre  vrai  de  la  cir- 
culation et  immobilise  au  fonds  d'échange  une  quantité  d'or  qui 
augmente  la  garantie  permanente  de  la  circulation,  la  nouvelle 
charte  de  l'établissement,  promulguée  le  24  juin  4894,  contient 
certaines  dispositions  qui  révèlent  une  tendance  dangereuse  pour 
un  établissement  d'émission.  «L'article  premier  porte  que  «  la 
Banque  a  pour  but  de  faciliter  la  circulation  et  de  favoriser,  au 
moyen  du  crédit  à  court  terme,  le  commerce,  l'industrie  nationale 
et  la  production  agricole;  elle  a  en  outre,  pour  objet  la  stabilité 
du  système  monétaire.  »  Bien  que  cette  aide  donnée  à  l'agricul- 
ture soit  limitée  au  crédit  à  court  terme,  il  nous  semble  que  c'est 
par  des  établissemcns  spéciaux  que  cet  appui  doit  être  donné. 
La  Banque  de  la  noblesse,  la  Banque  foncière  des  paysans,  sans 
compter  une  dizaine  de  crédits  hypothécaires  particuliers,  ont  été 
créés  à  cet  effet. 

Dans  le  désir  d'encourager  l'esprit  d'entreprise,  on  autorise  la 


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LES   FINANCES   RUSSES.  87 

Banque  de  Russie  à  escompter  non  seulement  le  papier  qui 
repose  sur  une  base  commerciale  d'opérations  antérieures  (papier 
fait),  mais  aussi  le  papier  «  créé  en  vue  d'opérations  commer- 
ciales ou  industrielles  ultérieures,  »  Si  des  banques,  ou  mieux 
encore  des  maisons  particulières  peuvent  engager  une  partie  de 
leur  capital  dans  des  escomptes  de  ce  genre,  ce  n'est  pas  le  rôle 
d'une  banque  d'émission,  qui  doit  se  préoccuper  avant  tout  de  sa 
circulation  fiduciaire.  On  nous  répondra  que,  lorsque  le  billet 
n'est  pas  remboursable  à  vue  en  espèces,  la  Banque  n'a  pas 
besoin  de  se  préoccuper  de  ce  côté  de  la  question  et  peut  enga- 
ger une  partie  de  ses  ressources  dans  des  opérations  à  long 
terme,  puisqu'elle  n'est  pas  exposée  à  une  attaque  du  public 
venant  enfouie  réclamer  à  ses  guichets  l'échange  du  papier  contre 
du  métal.  Mais  si  le  programme  de  reprise  des  paiemens  en 
numéraire  doit  s'accomplir,  il  est  plus  nécessaire  en  Russie  que 
partout  ailleurs  de  garder  intactes  les  disponibilités  de  la  Banque 
et  même  de  les  fortifier,  puisqu'elles  ne  suffisent  pas  encore  à 
permettre  l'abolition  du  cours  forcé  ;  une  politique  semblable  à 
celle  que  les  nouveaux  statuts  prétendent  inaugurer  va  directe- 
ment à  l'encontre  de  ce  but. 

On  comprend  que  dans  un  pays  de  peu  d'initiative  le  gouver- 
nement s'efforce  de  stimuler  les  habitans  et  de  les  aider  à  mettre 
en  œuvre  leur  capital  de  travail  et  d'intelligence  :  mais  ce  n'est 
pas  à  une  banque  d'émission  de  leur  avancer  le  capital  espèces 
dont  ils  ont  besoin  à  cet  effet.  Il  y  a  là  une  confusion  dangereuse. 
Aussi  critiquerons-nous  encore  les  prêts  dits  industriels  que  la 
Banque  est  autorisée  à  délivrer  pour  trois  ans  contre  inscriptions 
hypothécaires,  contre  constitution  d'un  gage  mobilier  de  matériel 
agricole  ou  industriel  (machines  ou  instrumens  de  production)  ; 
les  prêts  sans  garantie  jusqu'à  un  maximum  de  300  roubles  ;  les 
prêts  sur  marchandises  pouvant  aller  jusqu'à  quinze  mois;  les 
prêts  aux  assemblées  provinciales  et  aux  zemstvos;  les  prêts  par 
intermédiaires  destinés  à  fournir  à  de  petits  agriculteurs,  à  des 
fermiers,  à  des  paysans,  à  des  artisans  et  à  des  gens  de  métier, 
des  sommes  contre  nantissement  de  leurs  produits,  ainsi  que  des 
avances  destinées  à  former  un  fonds  de  roulement  et  à  acquérir 
du  matériel.  Toutes  ces  facilités  données  à  la  petite  industrie  et 
aux  agriculteurs  répondent  à  des  préoccupations  légitimes,  mais 
ne  devraient  pas  être  fournies  par  la  Banque  d'émission.  Tout  au 
plus  celle-ci  pourrait-elle  escompter  le  papier  à  court  terme  d'éta- 
blissemens  intermédiaires  et  autonomes,  qui  auraient  pour  fonc- 
tion de  rendre  ces  différons  services  au  pays  et  dont  le  capital 
serait  suffisant  pour  répondre  de  la  parfaite  et  constante  liquidité 
de  leurs  propres  engagemens. 


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88  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

Le  ministre  des  finances  lui-même,  s'il  ne  perd  pas  de  vue  le 
but  qu'il  s'est  assigné,  reconnaîtra  promptement  la  nécessité  de 
maintenir  la  Banque  de  Russie  dans  le  domaine  des  opérations 
d'escompte  et  de  virement.  S'il  ne  retranche  pas  des  nouveaux 
statuts  les  dispositions  dangereuses  que  nous  y  avons  signalées, 
il  devra  en  restreindre  dans  la  pratique  l'application  au  point  d'en 
annihiler  l'effet.  Une  politique  différente  ne  manquerait  pas 
d'avoir  un  contre-coup  fâcheux  sur  le  change  et  par  suite  sur  tout 
le  développement  économique  du  pays. 

VI 

Sous  réserve  de  la  question  monétaire,  la  Russie  est  peut-être 
de  tous  les  Etats  européens  celui  dont  les  finances  se  sont  le 
plus  améliorées  durant  la  période  pacifique  où  nous  vivons  depuis 
la  guerre  turque.  Ses  progrès  ne  se  sont  pas  seulement  affirmés 
par  le  relèvement  de  son  crédit  qui  se  résume  d'un  mot  :  sa  rente 
trois  pour  cent  se  vend  aujourd'hui  à  un  prix  supérieur  à  celui  du 
cinq  pour  cent  en  1888.  On  pourrait  dire  avec  quelque  raison  que 
ce  déplacement  considérable  de  niveau  n'est  pas  uniquement  dû  à 
des  raisons  spécifiques,  et  que  l'abaissement  général  du  taux  de 
•capitalisation,  qui  marque  la  fin  du  xix°  siècle,  y  a  contribué 
pour  une  part.  Mais  les  budgets  se  soldent  par  des  excédens 
au  lieu  des  déficits  chroniques  de  1880  à  1887;  l'encaisse  du 
Trésor  s'est  fortifiée  ;  les  recettes  des  chemins  de  fer  ont  augmenté 
{11800  roubles  par  verstc  en  1893  au  lieu  de  9500  en  1881)  ainsi 
que  les  exportations,  qui  pour  les  céréales  seules  atteignent 
■60  millions  de  quintaux.  L'œuvre  toutefois  n'est  pas  terminée;  il 
faut  se  rappeler  ce  que  furent  les  finances  russes  à  diverses 
périodes,  et  en  particulier  pendant  et  après  la  dernière  guerre 
d'Orient,  pour  se  rendre  compte  des  points  faibles  et  mesurer  le 
chemin  qui  reste  à  parcourir.  Nous  n'insisterons  pas  sur  le  côté 
politique  de  la  question  :  les  défauts  du  régime  parlementaire 
nous  frappent  trop  en  ce  moment  pour  que  nous  appréciions  à 
leur  juste  valeur  les  garanties  précieuses  de  contrôle  qu'il  donne 
au  pays.  En  admettant  même  la  parfaite  sincérité  de  tous  les 
chiffres  qui  nous  sont  fournis,  il  n'en  est  pas  moins  certain  que 
là  où  la  volonté  d'un  seul  fait  loi,  les  changemens  peuvent  être 
brusques.  Quand  elle  s'exerce,  comme  c'est  le  cas  depuis  longtemps 
en  Russie,  dans  une  voie  de  paix  et  de  sagesse,  elle  permet  aux 
ministres  des  finances  de  consolider  la  situation  budgétaire  et  de 
travailler  au  développement  économique  de  la  nation.  Une  poli- 
tique qui  provoquerait  soudain  de  nouvelles  dépenses  aurait  là- 
bas  un  contre-coup  plus  sensible  que  chez  d'autres  peuples  euro- 


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LES    FINANCES    RUSSES.  89 

péens,  pour  diverses  raisons  qu'il  importe  de  bien  mettre  eu 
lumière. 

La  plus  grande  partie  de  la  dette  se  trouve  aux  mains  de 
l'étranger  ;  qu'un  jour  les  porteurs  de  rentes,  pour  un  motif  ou  pour 
un  autre,  veuillent  réaliser  leurs  titres,  et  le  crédit  public  recevra 
une  atteinte  ;  alors  même  que  la  situation  financière  ne  serait  pas 
intrinsèquement  modifiée,  les  marchés  pourraient  être  ébranlés, 
comme  ils  ont  failli  l'être  lorsque  l'Allemagne,  docile  à  la  voix 
de  M.  de  Bismarck,  a  bruyamment  réalisé  son  portefeuille  russe, 
et  comme  ils  l'eussent  été  à  coup  sûr  sans  l'intervention  puissante 
des  capitaux  français.  De  plus,  cette  dette  extérieure  est  payable 
en  or,  c'est-à-dire  dans  une  monnaie  qui  n'est  pas  celle  du  pays, 
dont  l'étalon  est  le  rouble-papier.  Nous  ne  reviendrons  pas  sur 
les  inconvéniens  de  cette  organisation  que  nous  avons  exposée 
plus  haut  et  qui,  réduits  aujourd'hui  au  minimum,  éclateraient 
à  la  première  crise.  Nous  rappellerons  seulement  que  la  Russie 
court  de  ce  chef  un  double  danger  :  elle  a  le  papier-monnaie  et 
une  Banque  d'Etat.  Lorsqu'on  effet  le  billet  de  banque  est  créé  par 
un  établissement  particulier,  si  même  il  reçoit  le  cours  forcé,  cet 
établissement  représente  une  force  indépendante  qui  peut  dans 
une  certaine  mesure  résister  à  l'Etat  :  le  billet  de  la  banque 
austro-hongroise  sert  aujourd'hui  de  pivot  à  la  réforme  consi- 
dérable qui  se  poursuit  à  Vienne  et  à  Budapest  et  qui  doit  avoir 
pour  résultat  de  iaire  reprendre  les  paiemens  en  espèces,  après 
que  tous  les  billets  d'État,  qui  circulaient  concurremment  avec 
ceux  de  la  Banque,  auront  été  retirés.  Une  banque  d'émission 
privée  rend  au  gouvernement  des  services  d'autant  plus  précieux 
qu'elle  aura  mieux  défendu  son  autonomie  :  la  Banque  de  France 
en  a  donné  le  plus  illustre  exemple  lors  de  la  guerre  contre  l'Al- 
lemagne. La  Russie  au  contraire  n'a  jamais,  jusqu'à  ce  jour,  vou- 
lu même  examiner  l'idée  de  confier  à  un  établissement  particu- 
lier le  droit  d'émettre  de  la  monnaie  de  papier,  qu'elle  considère 
comme  un  apanage  de  la  souveraineté  et  qu'elle  entend  exercer 
directement.  Une  des  raisons  qui  contribuent  à  la  maintenir  dans 
ces  dispositions  est  que  la  totalité  du  capital  à  réunir  ne  se  trou- 
verait pas  sans  difficultés  dans  le  pays,  et  qu'il  faudrait  faire  appel 
à  l'étranger,  dont  elle  n'admettrait  à  aucun  prix  l'ingérence  en 
cette  matière. 

Peut-être  dans  quelques  années  l'enrichissement  de  la  nation 
permettra-t-ii  au  ministre  des  finances  de  faire  souscrire  à  l'inté- 
rieur des  frontières  toutes  les  actions  d'une  Banque  de  Russie 
nouvelle  :  il  lui  suffirait  de  s'inspirer  des  statuts  de  la  Banque  de 
l'Empire  allemand  pour  conserver  au  gouvernement  une  influence 
prépondérante  dans  la  direction  et  s'assurer  la  meilleure  part  des 


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90  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

bénéfices,  tout  en  ayant  un  capital  souscrit  et  payé  par  le  public. 
A  vrai  dire,  nous  ne  voyons  aucun  symptôme  qui  nous  fasse 
croire  que  la  Russie  songe  à  une  solution  de  ce  genre,  mais  elle 
ne  pourra  pas  ne  pas  l'examiner  le  jour  où  elle  voudra  suppri- 
mer le  cours  forcé,  mesure  que  le  ministre  indique  comme  le 
terme  de  ses  efforts.  Les  événemens  qui  se  succèdent  depuis 
nombre  d  années  aux  États-Unis  démontrent  avec  une  clarté 
saisissante  les  dangers  d'un  papier  d'État,  même  quand  il  est 
remboursable  en  espèces.  C'est  une  page  nouvelle  qui  s'ajoute  à 
l'expérience  économique  de  l'humanité.  Jusqu'ici  elle  connaissait 
les  inconvéniens  du  papier-monnaie  et  les  bouleversemens  qui 
peuvent  en  résulter  :  les  Américains  viennent  de  nous  apprendre 
qu'une  circulation  d'État,  môme  sans  cours  forcé,  peut  mettre  en 
péril  le  stock  métallique  d'un  pays,  et  qu'un  Trésor,  si  riche  et 
puissant  qu'on  le  puisse  rêver,  est  parfois  le  plus  mauvais  ban- 
quier du  monde. 

La  situation  ne  se  présenterait  pas  tout  à  fait  de  la  même 
manière  en  Russie,  si  on  établissait  l'étalon  d'or  comme  on  y 
semble  décidé  :  car  les  difficultés  américaines  proviennent  en 
partie  des  tendances  bimétallistes  d'une  fraction  de  la  confédé- 
ration. Mais  il  n'en  est  pas  moins  certain  que  les  mouvemens 
d'espèces  sont  régis  par  les  lois  naturelles  du  commerce  et  des 
échanges,  et  que  celles-ci  sont  incomparablement  mieux  connues 
et  appliquées  par  des  banques  particulières  que  par  le  Trésor 
public. 

La  politique  actuelle  du  ministre  russe  s'est  appliquée  avec  per- 
se vérance,  et  jusqu'ici  avec  succès,  à  réduire  les  écarts  de  la  hausse 
et  de  la  baisse  du  change  :  mais  ce  qui  lui  a  réussi  dans  une  période 
de  paix  politique  et  de  calme  économique  lui  serait  impossible  à 
des  époques  de  trouble.  Les  déplacemens  de  capitaux  et  les  varia- 
tions de  crédit  qui  se  produiraient  alors  exposeraient  de  nouveau 
le  signe  monétaire  à  de  brusques  modifications  de  valeur,  dont  le 
contre-coup  serait  ressenti  par  les  finances,  le  commerce  et  l'agri- 
culture indigènes.  Le  véritable  moyen  de  venir  en  aide  à  cette 
dernière,  —  et  nous  comprenons  combien  le  ministre  des  finances, 
qui  est  aussi  ministre  du  commerce  et  de  l'industrie,  s'en  pré- 
occupe, —  est  de  rétablir  tout  d'abord  sur  des  bases  définitives, 
et  inébranlables  l'étalon  monétaire  du  pays.  Ce  dont  les  affaires 
humaines  ont  besoin  avant  tout,  c'est  la  stabilité.  Lorsque  le 
cultivateur  d' Azof  et  de  Saratof  saura  que  son  rouble  est  une  va- 
leur certaine,  comparable  au  franc  ou  à  la  livre  sterling,  et  que 
les  variations  naturelles  des  prix  ne  seront  plus  aggravées  par 
les  fluctuations  imprévues  du  change,  il  aura  fait  entrer  dans  ses 
calculs  un  élément  de  sécurité  dont  l'absence  jusqu'à  ce  jour  la 


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LES   FINANCES    RUSSES. 


91 


cruellement  fait  souffrir  :  car  il  ne  faut  pas  oublier  que,  si  une 
baisse  soudaine  du  rouble,  c'est-à-dire  une  hausse  des  monnaies 
étrangères  reçues  en  échange  de  blé  russe,  a  pu  à  un  moment 
donné  faire  entrer  une  plus  grande  quantité  de  billets  de  crédit 
dans  la  caisse  de  l'exportateur,  il  a  subi  un  dommage  chaque 
fais  que  le  rouble  remontait.  Alors  même  que  le  rouble  redes- 
cendait à  un  niveau  inférieur,  dès  qu'il  y  restait  quelque  temps, 
les  prix  exprimés  en  monnaie  étrangère  baissaient,  de  façon  à 
compenser  l'effet  produit  en  sens  inverse  par  la  détérioration  de 
la  monnaie  indigène. 

Les  inconvéniens  de  l'incertitude  de  l'étalon  sont  donc  uni- 
versels et  atteignent  ceux-là  mêmes  qu'une  théorie  moderne, 
aussi  spécieuse  dans  ses  raisonnemens  que  décevante  dans  ses 
résultats,  essaie  de  nous  représenter  comme  intéressés  à  l'éta- 
blissement et  au  maintien  d'une  monnaie  dépréciée.  Ils  frappent 
en  premier  lieu  le  budget  de  tout  pays  qui,  comme  la  Russie,  a  de 
grands  engagemens  au  dehors  et  qui  a  besoin  de  métal  pour  les 
acquitter  chaque  année.  Elle  a  paré  dans  une  certaine  mesure  à 
ta  difficulté  en  exigeant  le  paiement  des  droits  de  douane  en  or, 
mais  elle  n'a  fait,  en  agissant  ainsi,  que  reporter  sur  une  partie  de 
ses  nationaux,  les  importateurs,  le  fardeau  qui  pesait  sur  le  Trésor 
public.  Le  mal  est  déplacé,  il  n'est  pas  supprimé;  et  si  l'effet  de 
la  valeur  variable  du  rouble  n'apparaît  pas  dans  le  budget,  il  en- 
bave  le  développement  du  commerce  international.  Il  s'oppose, 
avec  le  tarif  élevé  des  douanes,  à  une  augmentation  des  impor- 
tations. La  Russie  a  un  excédent  d'exportations  annuel  considé- 
:  lahle,  mais  cet  excédent  ne  sert  qu'à  lui  permettre  de  payer  au 
dehors  le  solde  de  ce  qu'elle  doit. 

Ce  n'est  pas  seulement  sous  cette  forme  directe  que  les  inté- 
K^Rs  du  pays  sont  atteints.  Ils  souffrent  d'une  façon  plus  sérieuse 
|$aeore  par  l'obstacle  que  le  caractère  incertain  de  la  monnaie 
à  l'immigration  des  capitaux.  La  législation  russe  n'y  est 
pas  favorable,  l'installation  de  compagnies  étrangères  est 
ée  de  formalités  et  de  difficultés;  mais  dans  beaucoup  de 
i  on  n'hésiterait  pas  à  les  affronter  si  Ton  était  certain  que  les 
.  apportées  ne  subiront  pas  de  dépréciation  par  le  fait  de 
transformation  en  monnaie  indigène,  que  par  exemple  les 
;  changés  en  roubles  afin  de  pouvoir  s'employer  en  Russie, 
leront  à  leur  forme  première  sans  déchet  le  jour  où  leur 
rîëtaire  voudrait  les  faire  revenir  en  France.  Celui  qui  au- 
envoyé  330  000  francs  à  Moscou  en  1890,  aurait  obtenu 
1000  roubles.  Qu'il  veuille  aujourd'hui  récupérer  cette  somme, 
k  100  000  roubles  lui  rendront  270000  francs.  Quels  que  soient 
bénéfices  réalisés  dans  l'intervalle,  une  perte  de  60  000  francs 


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ïorîzôns  s'ouvrent  à  l'esprit  d'entrepi 
immense  et  relativement  si  peu  peuplé,  il] 
siècles  à  venir,  pournle  nouvelles  colon  ia 
trop  le  sentiment  de  la  grandeur  de  leurs  r^ 
force  indestructible  de  leur  esprit  nationc 
invasion  pacifique,  qui  ne  fera  que  hâte 
leur  civilisation  :  ils  doivent  donc  recher 
d'attirer  à  eux  les  fermens  précieux  d'actif 
du  dehors. 

Ce  n'est  pas  dans  un  esprit  de  critique  à 
tenu  à  mettre  en  lumière  le  point  vulnérabl 
Elles  méritent  tant  d'éloges  sous  d'autres 
sommes  impatiens  de  les  voir  dégagées  de 
blesse  et  d'incertitude,  dont  la  disparition 
le  crédit  moscovite  au  premier  rang.  Mais 
rentes  directions  nous  trouvons  que  les  pr 
nous  ne  pouvons  nous  empêcher  de  contci 
ment  d'inquiétude  la  voie  de  protection  p 
semble  qu'on  veuille  engager  la  Banque  de  R 
devraient  tendre  au  contraire  à  mobiliser  so 
découvert  du  Trésor,  à  fortifier  l'encaisse,  à 
feuille  commercial,  de  façon  à  hâter  le  joui 
l'oukase  annonçant  que  le  papier-monnaie  a 
crédit  n'est  plus  qu'un  billet  de  banque  écl 
pièce  d'or.  Ce  sera  le  couronnement  de  l'a 
financière  entreprise  en  4888   nnii*«««'ï    ri 


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WTT3T-, 


TRIOMPHE  DE  LA  MORT 


TROISIÈME    PARTIE  (1) 


L'ERMITAGE 


I 


Hippolyte  disait  dans  sa  lettre  du  10  mai  :  «  Je  dispose  enfin 
d'une  heure  libre  pour  décrire  longuement.  Voici  dix  jours 
que  mon  beau-frère  traîne  sa  douleur  d'hôtel  en  hôtel  autour 
du  lac;  et  nous  le  suivons  toutes  deux  comme   des  âmes  en 

r.  Tu  n'imaginerais  jamais  la  mélancolie  de  ce  pèlerinage. 
,  je  suis  à  bout  de  forces  et  j'attends  la  première  occasion 
opportune  pour  prendre  congé.  As-tu  déjà  découvert  l'ermitage?  » 
aie  disait  encore  :  «  Tes  lettres  augmentent  indiciblement  mes 
[tortures.  Ton  mal,  je  le  connais  bien,  et  je  devine  que  les  mots 
[% manquent  pour  exprimer  ta  souffrance.  Je  donnerais  la  moitié 
*  i  mon  sang  pour  réussir  à  te  convaincre  une  bonne  fois  que  je 
tienne,  absolument  tienne,  pour  toujours,  jusqu'à  la  mort. 
|%  pense  à  toi,  à  toi  seul,  sans  interruption,  à  tous  les  instans 
ma  vie.  Loin  de  toi,  je  ne  puis  goûter  une  minute  de  calme 
frltde  bien-être.  Tout  me  dégoûte  et  m'irrite...  Oh!  quand  me 
i  «ra-t-il  donné  d'être  près  de  toi  pendant  les  journées  entières, 
te*  vivre  de  ta  vie  !  Tu  verras,  je  ne  serai  plus  la  même  femme. 
Je  serai  bonne,  tendre,  douce.  J'aurai  soin  d'être  toujours  égale, 
toujours  discrète.  Je  te  dirai  toutes  mes  pensées,  et  tu  me  diras 

(*)  Voyez  la  Revue  du  1er  et  du  15  juin. 


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94  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

toutes  les  tiennes.  Je  serai  ta  maîtresse,  ton  amie,  ta  sœur;  et,  si  tu 
m'en  crois  digne,  je  serai  aussi  ta  conseillère.  J'ai,  moi,  une  in- 
tuition lucide  des  choses,  et  j'ai  fait  cent  fois  l'expérience  de  cette 
lucidité  qui  jamais  ne  m'a  induite  en  erreur.  Mon  unique  souci 
sera  de  te  plaire  toujours,  de  n'être  jamais  une  charge  dans  ta  vie. 
En  moi  tu  ne  dois  trouver  que  douceur  et  repos...  J'ai  beaucoup 
de  défauts,  mon  ami  ;  mais  tu  m'aideras  à  les  vaincre.  Tu  me 
rendras  parfaite,  pour  toi.  J'attends  que  tu  me  viennes  en  aide. 
Plus  tard,  lorsque  je  serai  sûre  de  moi-môme,  je  te  dirai  :  Je  suis 
digne  maintenant,  j'ai  maintenant  conscience  d'être  celle  que  tu 
veux.  Et  toi  aussi  tu  auras  l'orgueil  de  penser  que  je  te  dois  tout, 
je  que  suis  en  tout  ta  créature;  et  alors  il  te  semblera  que  je  suis 
plus  intimement  tienne;  et  tu  m'aimeras  toujours  davantage,  tou- 
jours davantage.  Ce  sera  une  vie  d'amour  comme  on  n'en  a  vu 
jamais...  » 

En  post-scriptum  :  «  Je  t'envoie  une  fleur  de  rhododendron 
cueillie  au  parc  de  l'Isola  Madré.  Hier,  dans  la  poche  de  ce  vête- 
ment gris  que  tu  connais,  j'ai  retrouvé  la  note  du  Grand  Hôtel 
d'Europe  à  la  Poste,  la  note  d'Albano  que  je  t'avais  demandée 
en  souvenir.  Elle  est  datée  du  9  avril.  On  y  a  marqué  plusieurs 
paniers  de  bois.  Te  rappelles-tu  nos  grands  feux  d'amour?...  Cou- 
rage! courage!  Le  renouveau  du  bonheur  approche.  Dans  une 
semaine,  dans  dix  jours  au  plus,  je  serai  où  il  te  plaira.  Avec  toi, 
n'importe  où  !  » 

II 

Et  George  qui,  au  fond,  ne  croyait  guère  au  succès,  mais 
qu'une  ardeur  folle  avait  embrasé  soudain,  tenta  l'épreuve  su- 
prême. 

Il  partit  de  Guardiagrele  pour  le  littoral,  en  quête  de  l'ermi- 
tage. La  campagne,  la  mer,  le  mouvement,  l'activité  physique, 
la  variété  des  incidens  au  cours  de  cette  exploration,  la  singu- 
larité de  son  propre  état,  toutes  ces  choses  nouvelles  le  secouè- 
rent, le  remirent  sur  pied,  lui  donnèrent  une  confiance  illusoire. 
Il  lui  sembla  qu'il  venait  d'échapper  par  miracle  à  l'assaut 
d'une  maladie  mortelle  où  il  aurait  vu  la  mort  en  face.  Pendant 
les  premiers  jours,  la  vie  eut  pour  lui  cette  saveur  douce  et  pro- 
fonde qu'elle  n'a  que  pour  les  convalescens.  Le  rêve  romanesque 
d'Hippolyte  flottait  sur  son  cœur. 

«  Si  elle  réussissait  à  me  guérir  !  Pour  guérir,  il  me  faudrait 
un  amour  sain  et  fort.  »  Il  évitait  de  regarder  jusqu'au  fond  de 
lui-même,  se  dérobait   au  sarcasme  intérieur  que  provoquaient 


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TRIOMPHE   DB  LA   MORT.  95 

ees  deux  épithètes.  «  Sur  terre,  il  n'y  a  qu'une  seule  ivresse 
durable:  la  sécurité  dans  la  possession  d'une  autre  créature,  la 
sécurité  absolue  et  inébranlable.  Cette  ivresse,  je  la  cherche.  Je 
voudrais  pouvoir  dire  :  «  Mon  aimée,  présente  ou  absente,  vit 
tout  entière  en  moi  ;  elle  se  soumet  avec  bonheur  à  tous  mes 
désirs;  elle  a  ma  volonté  pour  loi  unique;  si  je  cessais  de  l'aimer, 
die  en  mourrait  ;  en  expirant,  elle  ne  regrettera  que  mon  amour.  » 
Au  lieu  de  se  résigner  à  goûter  l'amour  sous  les  formes  de  la 
souffrance,  il  s'obstinait  à  le  poursuivre  sous  les  formes  de  la 
jouissance.  Il  donnait  à  son  esprit  une  attitude  irréparable.  Il 
heurtait  et  défigurait  une  fois  de  plus  son  humanité. 

11  découvrit  l'ermitage  à  San-Vito,  dans  le  pays  des  genêts, 
sur  le  bord  de  l'Adriatique.  Et  c'était  l'ermitage  idéal  :  une 
maison  construite  à  mi-côte,  sur  un  plateau,  dans  un  bosquet 
d'orangers  et  d'oliviers,  en  face  d'une  petite  baie  close  par 
deux  promontoires. 

Très  primitive,  l'architecture  de  cette  maison.  Un  escalier  exté- 
rieur montait  h  une  loggia  sur  laquelle  s'ouvraient  les  quatre 
portes  des  quatre  chambres.  Chaque  chambre  avait  sa  porte  et, 
vis-à-vis,  dans  la  muraille  opposée,  une  fenêtre  regardant  sur 
l'olivaie.  A  la  loggia  supérieure  correspondait  une  loggia  infé- 
rieure; mais  les  chambres  du  rez-de-chaussée,  sauf  une,  n'étaient 
pas  habitables. 

D'un  côté,  la  maison  était  contiguë  à  une  masure  où  les 
paysans  propriétaires  avaient  leur  habitation.  Deux  chênes 
énormes,  que  le  souffle  persévérant  du  mistral  avait  penchés  vers 
la  colline,  ombrageaient  la  cour  et  protégeaient  des  tables  de 
pierre  commodes  pour  y  dîner  dans  la  belle  saison.  Cette  cour 
était  entourée  d'un  parapet  de  pierre,  et,  dépassant  le  parapet, 
des  acacias  chargés  de  grappes  odorantes  détachaient  sur  le  loin- 
tain de  la  mer  l'élégance  délicate  de  leur  feuillage. 

Cette  maison  ne  servait  qu'à  loger  des  étrangers  qui  la  louaient 
pour  la  saison  des  bains,  selon  l'industrie  pratiquée  par  tous  les 
villageois  de  la  côte  dans  les  parages  de  San-Vito.  Elle  était  dis- 
tante du  bourg  d'environ  deux  milles,  sur  la  limite  d'un  terri- 
•  taire  appelé  les  Portelles,  dans  une  solitude  recueillie  et  clé- 
toenie.  Chacun  des  deux  promontoires  était  percé  d'un  tunnel, 
fcl  apercevait  de  la  maison  les  deux  ouvertures.  La  voie  ferrée 
Courait  de  l'une  à  l'autre  en  ligne  directe,  le  long  du  rivage,  sur 
ta  parcours  de  cinq  ou  six  cents  mètres.  A  la  pointe  extrême 
du  promontoire  de  droite,  sur  un  banc  de  récifs,  un  trabocco 
Rallongeait,  étrange  machine  de  pêche  construite  tout  entière 
t?éc  des  pou  très  et  des  planches,  pareille  à  une  araignée  colossale. 


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96  REVUB  DES  DEUX  MONDES. 

Le  locataire  hors  de  saison  fut  accueilli  comme  une  bonne 
fortune  inespérée  et  extraordinaire. 
Le  chef  de  famille,  un  vieux,  dit: 

—  La  maison  est  à  toi. 

Il  refusa  de  faire  un  prix  et  dit  : 

—  Tu  donneras  ce  que  tu  voudras  et  quand  il  te  plaira,  si  tu 
es  content. 

En  prononçant  ces  paroles  cordiales,  il  examinait  l'étranger 
d'un  œil  si  scrutateur  que  celui-ci  en  éprouva  une  gêne  et  fut  tout 
surpris  de  ce  regard  trop  perçant.  Le  vieux  était  borgne,  chauve 
sur  le  crâne,  avec  deux  touffes  légères  de  cheveux  blancs  aux 
tempes,  la  barbe  rase;  et  il  portait  en  avant  tout  son  corps  sou- 
tenu par  deux  jambes  arquées.  Il  avait  les  membres  déformés  par 
les  rudes  besognes  :  par  le  labeur  de  la  charrue,  qui  fait  saillir 
l'épaule  droite  et  qui  tord  le  buste;  par  le  labeur  du  fauchage, 
qui  force  à  écarter  les  genoux;  par  le  labeur  de  l'épamprage,  qui 
plie  la  personne  en  deux;  par  tous  les  labeurs  lents  et  patiens  de 
l'agriculture. 

—  Tu  donneras  ce  que  tu  voudras. 

Il  avait  déjà  flairé  dans  ce  jeune  homme  affable,  à  l'air  un 
peu  distrait  et  presque  égaré,  le  seigneur  généreux,  sans  expé- 
rience, et  insouciant  de  l'argent.  Il  savait  que  la  générosité  de 
son  hôte  lui  profiterait  beaucoup  plus  que  sa  propre  exigence. 

George  demanda  : 

—  Le  lieu  est  tranquille,  sans  allées  et  venues,  sans  tapage? 
Le  vieillard  montra  la  mer  et  sourit  : 

—  Regarde;  tu  n'entendras  qu'elle. 
Il  ajouta  : 

—  Quelquefois  aussi  le  bruit  du  métier.  Mais  maintenant 
Candie  ne  peut  plus  guère  tisser. 

Et  il  sourit  en  indiquant  sur  le  seuil  sa  bru  qui  rougit. 

Elle  était  enceinte,  déjà  très  grosse  à  la  taille,  blonde,  de 
carnation  claire,  la  figure  semée  de  lentilles.  Elle  avait  les  yeux 
gris,  larges,  veinés  dans  l'iris  comme  des  agates.  Elle  portait 
aux  oreilles  deux  lourds  cercles  d'or,  et,  sur  la  poitrine,  la  pre- 
sentosa,  grande  étoile  en  filigrane  avec  deux  cœurs  au  centre. 
Sur  le  seuil,  à  côté  d'elle,  se  tenait  une  fillette  de  dix  ans,  blonde 
aussi,  avec  une  expression  de  douceur. 

—  Cette  gamine-là,  dit  le  vieux,  on  la  boirait  dans  un  verre. 
Eh  bien  !  il  n'y  a  que  nous  et  Albadora. 

Il  se  tourna  vers  l'olivaie  et  se  mit  à  crier  : 

—  Albadora  !  Albadô  ! 

Puis,  s'adressant  à  sa  petite-fille  : 


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TRIOMPHE  DB  LA  MORT.  97 

—  Hélène,  dit-il,  va  donc  appeler. 
Hélène  disparut. 

—  Vingt-deux  enfans  !  s'écria  le  vieux.  Albadora  m'a  donné 
vingt-deux  enfans  :  six  garçons  et  seize  filles.  J'ai  perdu  trois  gar- 
çons et  sept  filles.  Les  neuf  autres  filles  sont  mariées.  Un  de  mes 
garçons  s'est  embarqué  pour  l'Amérique;  un  autre  s'est  établi  à 
Tocco  et  travaille  aux  mines  de  pétrole;  le  cadet,  celui  qui  a 
épousé  Candie,  est  employé  au  chemin  de  fer;  il  ne  revient  que 
tons  les  quinze  jours.  Nous  sommes  restés  seuls.  Ah  !  seigneur  ! 
oo  a  bien  raison  de  dire  qu'un  père  soutient  cent  enfans.  et  que 
emt  enfans  ne  soutiennent  pas  un  père. 

La  Cybèle  septuagénaire  apparut,  portant  dans  son  tablier  un 
ta»  de  gros  escargots  terrestres,  un  tas  baveux  et  mollasse  où  se 
hérissaient  de  longues  tentacules.  C'était  une  femme  de  haute 
shtare,  mais  courbée,  décharnée,  cassée  par  la  fatigue  et  par  les 
grossesses,  épuisée  par  les  accouchemens,  avec  une  petite  tête 
ridée  comme  une  pomme  flétrie  sur  un  cou  plein  de  ravines  et  de 
tendons.  Dans  son  tablier,  les  escargots  s'agglutinaient,  s'entor- 
tillaient, s'engluaient  l'un  l'autre,  verdâtres,  jaunâtres,  blan- 
chàtres,  écumeux,  se  colorant  de  pâles  reflets  irisés.  Il  lui  en  ram- 
[fut  an  sur  le  dos  de  la  main. 

Le  vieux  lui  annonça  : 

—  Ce  seigneur  veut  louer  la  maison  à  partir  d'aujourd'hui. 

—  Dieu  le  bénisse  !  s'écria-t-elle. 
h    Et,  d'un  air  un  peu  niais,  quoique  bénévole,  elle  s'approcha 
de  George  en  le  guignant  de  ses  yeux  reculés  au  fond  des  orbites, 
presque  éteints. 

Elle  ajouta  : 
*    —  C'est  Jésus  qui  revient  sur  terre.  Dieu  te  bénisse!  Puisses- 
h  vivre  aussi  longtemps  qu'il  y  aura  du  pain  et  du  vin  !  Puisses- 
ln  grandir  comme  le  soleil! 

Et  elle  rentra  d'un  pas  allègre,  par  cette  porte  d'où  étaient 
ortis  pour  le  baptême  ses  vingt-deux  enfans. 

Le  vieux  dit  à  George  : 

—  Je  m'appelle  Colas  de  Cinzio;  mais,  comme  on  avait  donné 
JB0&  père  le  surnom  de  Sciampagne,  tout  le  monde  m'appelle 
lias  de  Sciampagne.  Viens  voir  le  jardin. 

George  suivit  le  paysan. 

—  La  campagne  promet  cette  année. 

Le  vieux,  marchant  devant,  louait  les  plantations,  et,  par  une 
pMtade  d'agriculteur  vieilli  au  milieu  des  choses  de  la  terre,  il 
jeait  des  pronostics.  Son  jardin  était  luxuriant  et  semblait  en- 
dans  sa  clôture  tous  les  dons  de  l'abondance.  Les  orangers 
cxxx.  —  1895.  7 


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98  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

versaient  des  flots  de  parfums  tels  que  l'atmosphère  prenait  par 
momens  une  saveur  douce  et  puissante  comme  celle  d'un  vin 
généreux.  Les  autres  arbres  fruitiers  n'avaient  plus  de  fleurs,  mais 
leurs  innombrables  fruits  pendaient  aux  rameaux  nourriciers, 
bercés  par  l'haleine  du  ciel. 

George  pensa  :  «  Voici  peut-être  ce  que  serait  la  vie  supé- 
rieure :  une  liberté  sans  limites  ;  une  solitude  noble  et  féconde 
qui  m'envelopperait  de  ses  plus  chaudes  émanations;  cheminer 
parmi  les  créatures  végétales  comme  on  ferait  parmi  une  multi- 
tude d'intelligences;  en  surprendre  la  pensée  occulte  et  deviner 
le  sentiment  muet  qui  règne  sous  les  écorces;  rendre  successive- 
ment mon  être  conforme  à  chacun  de   ces  êtres  et  substituer 
successivement  à  mon  âme  débile  et  oblique  chacune  de  ces  âme& 
simples  et  fortes  ;  contempler  la  nature  avec  une  telle  continuité 
d'attention  que  je  parviendrais  à  reproduire  en  ma  seule  personne 
la  palpitation  harmonieuse  de  tous  les  êtres  créés;  enfin,  par  une 
laborieuse  métamorphose  idéale ,  m'identifier  à  l'arbre  robuste 
dont  les  racines  absorbent  les  invisibles  fermens  souterrains  et 
dont  la  cime  imite  par  son  agitation  la  voix  de  la  mer.  Ne  serait-ce 
pas  vraiment  une  vie  supérieure?  »  Au  spectacle  de  l'exubérance 
printanière  qui  transfigurait  les  lieux  d'alentour,  il  se  laissait 
surmonter  par  une  sorte  d'ivresse  panique.  Mais  la  fatale  habi- 
tude de  la  contradiction  coupa  court  à  ce  transport,  le  ramena  à 
ses  vieilles  idées,  opposa  la  réalité  à  son  rêve.  «  Nous  n'avons 
aucun  contact  avec  la  nature.  Nous  avons  seulement  la  perception 
parfaite  des  formes  extérieures.  Il  est  impossible  à  l'homme  d'en- 
trer en  communion  avec  les  choses.  L'homme  a  bien  le  pouvoir 
de  verser  dans  les  choses  toute  sa  propre  substance ,  mais  il  ne 
reçoit  jamais  rien  en  retour.  La  mer  ne  lui  tiendra  jamais  un  lan- 
gage  intelligible,   la  terre  ne  lui  révélera  jamais  son  secret   - 
L'homme  peut  bien  avoir  la  sensation  que  tout  son  propre  sang 
circule  dans  les  fibres  de  l'arbre,  mais  jamais  l'arbre  ne  lui  don- 
nera une  goutte  de  sa  sève  vitale.  » 

Le  vieux  paysan  borgne  disait,  en  montrant  du  doigt  tel  ou 
tel  prodige  de,  luxuriance  : 

—  Une  étable  pleine  de  fumier  fait  plus  de  miracles  qu'une 
église  pleine  de  saints. 

Il  disait,  en  montrant  du  doigt,  au  bout  du  jardin,  un  champ 
de  fèves  fleuries  : 

—  La  fève,  c'est  l'espionne  de  l'année. 

Le  champ  avait  une  ondulation  presque  imperceptible.  Le* 
petites  feuilles,  d'un  vert  gris,  agitaient  leurs  pointes  menues 
sous  la  floraison  blanche  ou  bleuâtre.  Chaque  fleur  ressemblait  à 


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Ps^ 

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TRIOMPHE  DE  LA  MORT. 

v 


99 

Vte  bouche  mi-close  et  portait  deux  taches,  noires  comme  des 
jeux.  Chez  celles  qui  n'étaient  pas  encore  bien  épanouies,  les  pé- 
tales supérieurs  recouvraient  un  peu  les  taches,  comme  des  pau- 
pières pâles  sur  des  pupilles  qui  guigneraient  de  côté.  Le  fris- 
sonnement de  toutes  ces  fleurs  œillées  et  lippues  avait  une 
étrange  expression  animale,  attractive,  et  indescriptible. 

George  pensa  :  «  Gomme  Hippolyte  sera  heureuse  ici  !  Elle 
a  on  goût  délicat  et  passionné  pour  toutes  les  beautés  humbles 
de  la  terre.  Je  me  rappelle  ses  petits  cris  d'admiration  et  de 
plaisir  en  découvrant  une  plante  de  forme  ignorée,  une  fleur 
nouvelle,  une  feuille, une  baie,  un  insecte  bizarre,  une  ombre,  un 
wflet.  »  Il  se  la  représenta,  élancée  et  agile,  dans  de  gracieuses 
attitudes,  parmi  la  verdure.  Et  une  angoisse  subite  le  bouleversa, 
l'angoisse  de  la  reprendre,  de  la  reconquérir  toute,  de  se  faire 
aimer  d'elle  immensément,  de  lui  donner  à  chaque  seconde  une 
joie  nouvelle.  «  Ses  yeux  seront  toujours  pleins  de  moi.  Tous  ses 
lins  resteront  fermés  aux  sensations  qui  ne  lui  viendraient  pas 
de  moi.  Mes  paroles  lui  sembleront  plus  délicieuses  que  tout  autre 
*n.  »Tout  à  coup,  le  pouvoir  de  l'amour  lui  parut  illimité.  Sa 
tie  interne  prit  une  accélération  vertigineuse. 

En  montant  l'escalier  de  l'ermitage,  il  crut  que  son  cœur 
«romprait  sous  le  heurt  de  l'anxiété  croissante.  Arrivé  à  la 
feggia,  il  embrassa  le  paysage  d'un  regard  enivré.  Dans  son  agi- 
prof  onde,  il  crut  sentir  qu'en  cette  minute  le  soleil 
it  vraiment  au  fond  de  son  cœur. 
La  mer,  émue  d'un  frisson  égal  et  continu,  reflétant  le  bonheur 
dans  le  ciel,  semblait  réfracter  ce  bonheur  en  myriades  de 
inextinguibles.  A  travers  le  cristal  de  l'air,  tous  les  loin- 
se  dessinaient  nettement  :  la  Pointe  du  Vaste,  le  mont  Gar- 
îf  les  îlesTremiti,  à  droite  ;  le  Cap  du  More,  la  Nicchiola,  le  cap 
le,  à  gauche.  La  blanche  Ortone  ressemblait  à  une  ville 
le  de  la  côte  de  Palestine,  toute  en  lignes  parallèles,  flam- 
i  et  découpée  dans  l'azur  sans  les  minarets.  Cette  chaîne  de 
ontoires  et  de  golfes  en  demi-lune  suggérait  l'image  d'une 
i  d'offrandes,  parce  que  chaque  anse  présentait  un  trésor 
1.  Les  genêts  étendaient  leur  manteau  d'or  sur  toute  la  côte. 
ehaque  buisson  montait  un  nuage  dense  d'effluves,  comme 
encensoir.  L'air  respiré  était  aussi  délicieux  qu'une  gorgée 


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100  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


III 


Pendant  les  premiers  jours,  George  donna  tous  ses  soins  à  la 
petite  maison  qui  devait  accueillir  la  Vie  Nouvelle  dans  sa  paix 
profonde;  et  pour  l'aider  dans  les  préparatifs,  il  avait  Colas  de 
Sciampagne,  qui  semblait  expert  à  tous  les  métiers.  Sur  une 
bande  de  crépi  frais,  il  écrivit  avec  une  pointe  de  roseau  cette 
vieille  devise, suggérée  par  l'illusion:  Parva  domus,  magna  quies. 
Et  il  vit  un  présage  favorable  jusque  dans  trois  brins  de  giroflée 
semés  par  le  vent  entre  les  interstices  sur  le  devant  d'une  fenêtre. 
Mais,  lorsque  tout  fut  prêt  et  que  cette  ardeur  trompeuse  fut  tom- 
bée, il  retrouva  au  fond  de  lui-même  l'inquiétude,  le  mécontente- 
ment et  cette  angoisse  implacable  dont  il  ignorait  la  vraie  cause; 
il  sentit  confusément  que,  cette  fois  encore,  son  destin  l'avait  poussé 
dans  une  traverse  oblique  et  périlleuse.  Il  lui  sembla  que,  d'une 
autre  maison  et  d'autres  lèvres,  venait  maintenant  jusqu'à  lui 
une  voix  de  rappel  et  de  reproche.  En  son  âme  se  ravivait  le 
déchirement  des  adieux  sans  larmes,  et  pourtant  si  cruels,  où 
il  avait  menti  par  pudeur  en  lisant  dans  les  yeux  las  de  sa  mère 
déçue  la  question  trop  triste  :  «  Pour  qui  m'abandonnes-tu?  » 

N'était-ce  point  de  cette  question  muette,  du  souvenir  de  cette 
rougeur  et  de  ce  mensonge,  que  lui  venaient  l'inquiétude,  le  mè- 
contentement  et  l'angoisse,  au  moment  où  il  entrait  dans  la  Vie 
Nouvelle?  Et  comment  faire  pour  étouffer  cette  voix?  par  quelles 
ivresses  ?  I "i 

Il  n'osait  pas  répondre.  Malgré  son  trouble  profond,  il  voulait 
croire  encore  à  la  promesse  de  celle  qui  allait  venir;  il  espérait 
pouvoir  encore  attribuer  à  son  amour  une  haute  signification  ira 
morale.  N'avait-il  pas  une  ardente  volonté  de  vivre,  de  donnerai^ 
toutes  les  forces  de  sa  nature  un  développement  rythmique,  dej 
se  sentir  complet  et  harmonieux?  L'amour  opérerait  enfin  ce  pr< 
dige;  il  retrouverait  enfin  dans   l'amour  la  plénitude  de  soi 
humanité,  déformée  et  amoindrie  par  tant  de  misères.  "^* 

Avec  ces  espérances  et  ces  tendances  vagues,  il  tâchait  d(  -A 
tromper  son  remords;  mais  ce  qui  le  dominait  devant  l'image  di  ^* 
cette  femme,  c'était  toujours  le  désir.  En  dépit  de  toutes  ses 
pirations  platoniques,  il  ne  réussissait  à  voir  dans  l'amour 
l'œuvre  de  chair;  il  n'imaginait  les  jours  à  venir  que  comme 
succession  de  voluptés  déjà  connues.  Dans  cette  solitude  béni 
en  compagnie  de  cette  femme  passionnée,  quelle  vie  pourrait 
vivre,  sinon  une  vie  de  paresse  et  de  volupté? 

Et  toutes  les  tristesses  passées  lui  revinrent  à  l'esprit,  a 
toutes  les  images  douloureuses  :  la  figure  défaite  de  sa  mère  -  *«•* 


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TRIOMPHE  DB  LA  MORT.  101 

ses  yerax  gonflés,  rougis,  brûlés  par  les  larmes  ;  le  sourire  doux 

et  déchirant  de  Christine;  la  grosse  tête  de  l'enfant  maladif, 

toujours  penchée  sur  une  poitrine  qui  n'avait  que  le  souffle  ;  le  1j 

masque  cadavérique  de  la  pauvre  idiote  gourmande... Et  les  yeux  - 

las  de  sa  mère  demandaient  :  «  Pour  gui  m'abandonnes-tu  ?  »  a 


IV 

C'était  l'après-midi.  George  explorait  le  sentier  tortueux  qui, 
par  une  succession  de  montées  et  de  descentes,  conduisait  vers  la 
Pointe  du  Vaste,  au  bord  de  la  mer.  Il  regardait  devant  lui  et 
autour  de  lui  avec  une  curiosité  toujours  en  éveil,  presque  avec 
tm  effort  d'attention,  comme  s'il  eût  voulu  surprendre  quelque 
obscure  pensée  traduite  par  ces  simples  apparences,  ou  se  rendre 
maître  de  quelque  insaisissable  secret. 

Dans  un  pli  de  la  colline  qui  longeait  la  mer,  l'eau  d'un  ruis- 
seau, dérivée  par  une  sorte  de  petit  aqueduc  fait  de  troncs  creux 
et  soutenu  par  des  arbres  morts,  traversait  le  vallon  de  Tune  à 
l'autre  rive.  Il  y  avait  aussi  des  rigoles  amenées  dans  des  tuiles 
concaves  au  terrain  fertile  où  prospéraient  les  cultures  ;  et,  par-ci 
par-là,  sur  les  rigoles  miroitantes  et  murmurantes,  de  belles 
leurs  violettes  s'inclinaient  avec  une  grâce  légère.  Toutes  ces 
tambles  choses  paraissaient  avoir  une  vie  profonde. 
?  Et  le  surplus  de  l'eau  courait  et  dévalait  sur  la  pente  vers  la 
liage  sablonneuse,  en  passant  sous  un  petit  pont.  A  l'ombre  de 
arche,  quelques  femmes  lavaient  du  linge,  et  leurs  gestes  se 
Oyaient  reflétés  dans  l'eau  comme  dans  un  miroir  mobile.  Sur  la 
lève,  le  linge  étendu  au  soleil  éblouissait  de  blancheur.  Un 
mime  marchait  le  long  de  la  voie  ferrée,  pieds  nus,  portant  à 
main  ses  souliers  pendans.  Une  femme  sortait  de  la  maison 
t  garde-barrière,  et,  d'un  geste  rapide,  jçtait  quelques  débris 
11  tenus  dans  un  panier.  Deux  fillettes,  chargées  de  linge,  cou- 
lent à  qui  mieux  mieux,  avec  des  rires.  Une  vieille  femme  sus- 
ndait  à  une  perche  des  écheveaux  teints  en  bleu. 

Au  delà,  sur  le  talus  de  terre  qui  bordait  le  sentier,  de  petits 
piillages  faisaient  des  taches  blanches/  de  frêles  racines  pal- 
lient au  vent.  On  distinguait  encore  les  traces  de  la  pioche 
&  avait  entamé  le  sol  fauve.  Du  haut  d'un  éboulis  pendait  une 
(iffe  de  racines  mortes,  aussi  légères  que  des  dépouilles  de 
ppent. 

I  Plus  loin  se  dressait  une  grande  ferme,  avec  une  fleur  d'argile 
i  sommet  de  sa  toiture.  Un  escalier  extérieur  montait  à  une 
lerie  couverte.  En  haut  de  cet  escalier,  deux  femmes  filaient, 
>  sous  le  soleil,  leurs  quenouilles   avaient   des    resplendisse- 


i 


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102  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mens  d'or.  On  entendait  le  cliquetis  d'un  métier  à  tisser.  Par  la 
fenêtre,  on  apercevait  une  tisseuse  et  son  geste  rythmique  pour 
lancer  les  navettes.  Sur  l'aire  voisine,  un  bœuf  gris  était  couché, 
de  taille  énorme,  qui  secouait  les  oreilles  et  la  queue,  paisible- 
ment et  sans  relâche,  pour  chasser  les  mouches.  Autour  de  lui, 
des  poules  grattaient. 

Un  peu  plus  loin,  un  second  ruisseau  traversait  le  sentier  : 
rieur,  plissé  de  vaguelettes,  gai,  frétillant,  limpide. 

Un  peu  plus  loin  encore,  près  d'une  autre  maison,  il  y  avait 
un  jardin  silencieux,  plein  de  lauriers  touffus,  clos  de  toutes 
parts.  Les  tiges,  minces  et  droites,  se  dressaient  immobiles,  avec 
leur  couronne  de  feuillage  luisant.  Et  un  de  ces  lauriers,  le  plus 
robuste,  était  tout  enveloppé  par  une  grande  bryone  amoureuse 
qui  triomphait  du  feuillage  austère  par  la  délicatesse  de  ses 
fleurs  déneige  et  par  la  fraîcheur  de  son  parfum  nuptial.  Dessous, 
la  terre  paraissait  nouvellement  remuée.  Dans  un  angle,  une 
croix  noire  répandait  sur  l'enceinte  muette  cette  sorte  de  tristesse 
résignée  qui  règne  dans  les  cimetières.  Au  bout  de  la  sente  on 
apercevait  un  escalier,  mi-partie  au  soleil  et  mi-partie  à  l'ombre, 
par  où  l'on  montait  à  une  porte  entr'ouverte  que  protégeaient 
deux  rameaux  d'olivier  bénit  suspendus  à  l'architrave  rustique. 
En  bas,  sur  la  dernière  marche,  un  vieillard  assis  dormait,  la 
tête  nue,  le  menton  sur  la  poitrine,  les  mains  posées  sur  les 
genoux;  et  le  soleil  allait  atteindre  son  front  vénérable.  D'en 
haut,  par  la  porte  entr'ouverte,  comme  pour  favoriser  ce  sommeil 
sénile,  descendaient  le  bruit  égal  d'un  berceau  balancé  et  la  ca- 
dence égale  d'une  chanson  fredonnée. 

Toutes  ces  humbles  choses  paraissaient  avoir  une  vie  profonde. 


Hippolyte  annonça  que,  selon  sa  promesse,  elle  arriverait  à 
San-Vito  le  mardi  20  mai,  par  le  train  direct,  vers  une  heure  de 
l'après-midi. 

C'était  dans  deux  jours.  George  lui  écrivit  :  «  Viens,  viens!  Je 
t'attends,  et  jamais  attente  n'a  été  plus  furieuse.  Chaque  minute 
qui  passe  est  irrémissiblement  perdue  pour  le  bonheur.  Viens. 
Tout  est  prêt.  Ou  plutôt,  non,  rien  n'est  prêt,  excepté  mon  désir. 
Il  faut,  mon  amie,  que  tu  fasses  provision  d'une  patience  et  d'une 
indulgence  inépuisables;  car,  dans  cette  solitude  sauvage  et  im- 
praticable, toutes  les  commodités  de  la  vie  te  manqueront.  Oh! 
combien  impraticable!  Figure-toi,  mon  amie,  que  de  la  gare  de 
San-Vito  à  l'ermitage  il  y  a  bien  trois  quarts  d'heure  de  chemin  ; 
et,  pour  franchir  cette  distance,  le  seul  moyen  est  de  parcourir 


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TRIOMPHE   DE    LA   MORT.  103 

à  pied  le  sentier  taillé  dans  le  granit,  à  pic  sur  la  mer.  Tu  auras 
soin  de  venir  avec  des  chaussures  solides  et  de  gigantesques 
ombrelles.  Quant  aux  robes,  il  est  inutile  d'en  apporter  beau- 
coup :  quelques  vêtemens  gais  et  résistans  pour  nos  promenades 
matinales,  cela  suffira.  N'oublie  pas  le  costume  de  bain...  Cette 
lettre  est  la  dernière  que  je  t'écris.  Tu  l'auras  peu  d'heures 
avant  ton  départ.  Je  te  l'écris  de  la  bibliothèque,  une  chambre  où 
il  y  a  des  monceaux  de  livres  que  nous  ne  lirons  guère.  L'après- 
midi  est  blanche,  et  la  mer  y  répand  sa  monotonie  sans  fin. 
L'heure  est  discrète,  langoureuse,  propice  aux  sensualités  déli- 
cates. Oh!  si  tu  étais  avec  moi!...  Ce  soir,  je  passerai  ma  se- 
conde nuit  à  l'ermitage,  et  je  la  passerai  seul.  Si  tu  voyais  le  lit! 
C'est  un  lit  rustique,  un  monumental  autel  d'hyménée,  large 
comme  une  aire,  profond  comme  le  sommeil  du  juste  :  Thalamus 
thalamorum!  Les  matelas  contiennent  la  laine  de  tout  un  trou- 
.  peau,  la  paillasse  contient  les  feuilles  de  tout  un  champ  de  maïs. 
Ces  choses  chastes  peuvent-elles  avoir  le  pressentiment  de  notre 
amour?...  Adieu,  adieu.  Comme  les  heures  sont  lentes  !  Qui  pré- 
tend donc  que  le  temps  a  des  ailes?  Je  ne  sais  ce  que  je  donnerais 
pour  m'endormir  dans  cette  langueur  énervante  et  pour  ne  me 
réveiller  qu'à  l'aube  de  mardi.  Mais  non,  je  ne  dormirai  pas.  Moi 
aussi,  j'ai  tué  le  sommeil...  » 

VI 

Depuis  plusieurs  jours,  les  visions  voluptueuses  l'obsédaient 
sans  trêve.  Les  désirs  se  réveillaient  dans  sa  chair  avec  une  vio- 
lence inouïe.  C'était  assez  d'un  souffle  tiède,  d'un  parfum,  d'un 
frôlement,  d'un  rien  pour  modifier  tout  son  être,  pour  lui  donner 
une  langueur,  pour  lui  allumer  le  visage  d'une  flamme,  pour  ac- 
célérer les  pulsations  de  ses  artères,  pour  le  jeter  en  un  trouble 
voisin  du  délire. 

Il  portait  au  plus  profond  de  sa  substance  les  germes  hérités 
de  son  père.  Lui,  être  de  pensée  et  de  sentiment,  il  avait  dans  la 
chair  la  fatale  hérédité  de  cet  être  brut.  Mais,  en  lui,  l'instinct 
devenait  passion  et  la  sensualité  prenait  presque  des  formes  mor- 
bides. Il  en  était  affligé  comme  d'une  maladie  honteuse  ;  il  avait 
horreur  de  ces  fièvres  qui  l'assaillaient  à  l'improviste,  qui  le  con- 
sumaient misérablement,  qui  le  laissaient  avili,  aride,  impuissant 
à  penser.  Il  souffrait  de  certains  emportemens  comme  d'une  dé- 
gradation. Certains  passages  subits  de  brutalité,  pareils  à  des 
ouragans  sur  une  culture,  lui  dévastaient  l'esprit,  fermaient 
toutes  les  sources  intérieures,  ouvraient  des  sillons  douloureux 
qu'il  ne  parvenait  pas  de  longtemps  à  combler. 


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101  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

À  l'aube  du  grand  jour,  en  se  réveillant  après  quelques  heures 
d'un  demi-sommeil  inquiet,  il  pensa  avec  un  frisson  de  tous  ses 
nerfs  :  «  Elle  arrive  aujourd'hui!  Aujourd'hui,  dans  la  lumière 
d'aujourd'hui,  mes  yeux  la  verront!  Je  la  tiendrai  entre  mes 
bras.  Il  me  semble  presque  que  ce  sera  la  première  possession  ;  il 
me  semble  aussi  que  j'en  pourrais  mourir.  »  La  vision  qu'il  évo- 
quait lui  donna  un  heurt  si  rude  qu'il  eut  le  corps  traversé  du 
haut  en  bas  par  un  sursaut  semblable  à  celui  que  cause  une  dé- 
charge électrique.  En  lui  survenait  le  terrible  phénomène  phy- 
sique contre  la  tyrannie  duquel  il  était  sans  défense.  Sa  conscience 
tombait  toute  sous  l'empire  absolu  du  désir.  Une  fois  encore  la 
luxure  héréditaire  éclatait  avec  une  invincible  furie  chez  cet 
amant  délicat  qui  se  plaisait  à  appeler  sœur  son  aimée  et  qui 
avait  soif  de  communions  spirituelles.  Il  évoqua  en  esprit  la 
beauté  de  sa  maîtresse  ;  et  chaque  contour,  vu  à  travers  la  flamme, 
prenait  pour  lui  une  splendeur  radieuse,  chimérique,  presque  sur- 
humaine. Il  évoqua  la  grâce  de  sa  maîtresse;  et  chaque  attitude 
prenait  une  fascination  voluptueuse  d'une  inconcevable  intensité. 
En  elle,  tout  était  lumière,  parfum,  et  rythme. 

Cette  admirable  créature,  il  la  possédait,  lui,  lui  seul...  Mais, 
spontanément,  comme  la  fumée  monte  d'un  feu  impur,  une  pen- 
sée de  jalousie  se  dégagea  de  son  désir.  Pour  dissiper  le  trouble 
qu'il  sentait  croître,  il  sauta  du  lit. 

A  la  fenêtre,  dans  l'aube,  les  rameaux  d'olivier  avaient  une 
imperceptible  ondulation,  pâles,  entre  gris  et  blanc.  Sur  la  mono- 
tonie sourde  de  la  mer,  les  moineaux  jetaient  leur  gazouillement 
encore  discret.  Dans  une  é table,  un  agneau  poussait  un  bêlement 
timide. 

Il  sortit  sur  la  loggia,  réconforté  par  la  vertu  tonique  du 
bain,  et  but  à  longues  gorgées  l'air  matinal  chargé  d'effluves 
savoureux.  Ses  poumons  se  dilatèrent;  ses  pensées  prirent  leur 
essor,  agiles,  marquées  toutes  à  l'image  de  la  femme  attendue; 
un  ressentiment  de  jeunesse  lui  fit  palpiter  le  cœur. 

Devant  lui,  c'était  la  nativité  du  soleil,  pure,  simple,  sans 
apparat  de  nuages,  sans  mystère.  Sur  la  mer  argentée  montait 
une  face  vermeille,  au  contour  net,  presque  tranchant,  comme 
celui  d'un  disque  de  métal  qui  sort  de  la  forge. 

Colas  de  Sciampagne,  qui  était  occupé  à  nettoyer  la  cour,  lui 
cria: 

—  Aujourd'hui  c'est  grande  fête.  La  dame  arrive.  Le  blé  épie 
sans  attendre  l'Ascension. 

George  sourit  au  mot  courtois  du  vieillard  et  demanda  : 

—  Vous  avez  pensé  aux  femmes,  pour  cueillir  les  fleurs  de 
genêt?  Il  faut  joncher  tout  le  chemin. 


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jf-Mf^T* 


TRIOMPHE  DE  LA   MORT.  105; 

Le  vieux  fit  un  geste  d'impatience ,  comme  pour  dire  qu'il 
n'avait  pas  besoin  d'avertissement. 

—  J'en  ai  fait  venir  cinq  ! 

Et  en  les  nommant,  il  indiquait  les  lieux  où  habitaient  ces 
jeunes  filles  : 

—  La  fille  de  la  Singesse,  la  fille  de  l'Ogre,  Favette,  Splen- 
deur, la  fille  du  Garbin. 

Ces  noms  entendus  causèrent  à  George  une  allégresse  sou- 
daine. Il  lui  sembla  que  tous  les  esprits  printaniers  entraient  dans 
son  cœur,  qu'un  flot  de  fraîche  poésie  l'inondait.  Ces  vierges  ne 
sortaient-elles  pas  d'un  conte  de  fée  pour  joncher  la  route  sous 
les  pas  de  la  Belle  Romaine? 

Il  s'abandonna  aux  jouissances  anxieuses  de  l'attente.  Il  des- 
cendit ;  il  s'enquit  : 

—  Où  font-elles  leur  récolte  de  genêts? 

—  Là-haut,  répondit  Colas  de  Sciampagne  en  indiquant  le 
tertre;  là-haut,  à  la  Chesnaie.  Leur  chant  te  servira  de  guide. 

En  effet,  par  intervalles,  un  chant  féminin  venait  du  coteau. 
George  s'engagea  sur  la  pente  à  la  recherche  des  chanteuses.  Le 
fetit  chemin  tortueux  serpentait  dans  un  taillis  de  jeunes  chênes. 
A  un  certain  endroit,  il  se  divisait  en  quantité  de  sentes  dont  on 
n'apercevait  pas  la  fin  ;  et  les  étroites  coulisses  creusées  entre  les 
fourrés,  traversées  par  d'innombrables  racines  à  fleur  de  terre, 
tonnaient  une  sorte  de  labyrinthe  montagneux  où  les  moineaux 

r)uill aient,  où  les  merles  sifflaient.  George,  sur  la  double  trace 
chant  et  du  parfum,  ne  s'égarait  pas.  Il  trouva  le  champ  des 


C'était  un  plateau  où  les  genêts  avaient  une  floraison  si  drue 
Içi'elle  offrait  aux  yeux  l'uniformité  d'un  vaste  manteau  jaune, 
Ittmleur  de  soufre,  resplendissant.  Les  cinq  jouvencelles  cueillaient 
i branches  fleuries  pour  emplir  leurs  paniers  et  chantaient.  Elles 
citaient  à  pleine  voix,  sur  un  accord  parfait  de  tierce  et  de 
aie.  Lorsqu'elles  arrivaient  au  refrain,  elles  redressaient  leur 
de  dessus  le  buisson  pour  permettre  à  la  note  de  jaillir 
libre  de  leur  poitrine  dégagée;  et  elles  tenaient  la  note 
emps,  longtemps,  en  se  regardant  dans  les  yeux,  en  tendant 
at  elles  leurs  mains  pleines  de  fleurs. 
A  l'aspect  de  l'étranger  elles  s'interrompirent,  se  penchèrent 
les  buissons.  Des  rires  mal  réprimés  coururent  sur  le  tapis 
George  interrogea  : 

—  Qui  de  vous  se  nomme  Favette? 

Une  jeune  fille,   brune  comme  une  olive,  se  releva  pour 
ondre,  étonnée,  presque  peureuse. 

—  C'est  moi,  seigneur. 


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106  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

—  N'es-tu  point  la  meilleure  chanteuse  de  San-Vito? 

—  Non,  seigneur.  Ce  n'est  pas  vrai. 

—  C'est  vrai,  c'est  vrai  !  s'écrièrent  toutes  ses  compagnes. 
Fais-la  chanter,  seigneur. 

—  Non,  seigneur.  Je  ne  sais  pas  chanter. 

Elle  s'en  défendait,  riant,  le  feu  au  visage  ;  et,  tandis  que  ses 
compagnes  insistaient,  elle  tordait  son  tablier.  Elle  était  de  petite 
taille,  mais  elle  avait  les  formes  bien  prises,  la  poitrine  large  et 
florissante,  développée  par  les  chansons.  Elle  avait  les  cheveux 
frisés,  les  sourcils  épais,  le  nez  aquilin,  un  port  de  tête  un  peu 
sauvage. 

Après  quelques  refus,  elle  consentit.  Ses  compagnes,  s  enla- 
çant par  les  bras,  l'emprisonnèrent  dans  leur  cercle.  Elles  émer- 
geaient des  touffes  fleuries  à  partir  de  la  taille,  dans  le  bourdon- 
nement des  abeilles  diligentes. 

Favette  commença, d'abord  sans  assurance;  puis,  de  note  en 
note,  sa  voix  se  raffermit.  C'était  une  voix  limpide,  fluide,  cris- 
talline comme  une  source.  Elle  chantait  un  distique,  et  ses  com- 
pagnes reprenaient  le  refrain  en  chœur.  Elles  prolongeaient  les 
notes  finales  à  l'unisson,  les  bouches  rapprochées  pour  ne  faire 
qu'un  flot  vocal;  et  ce  flot  ondulait  dans  la  lumière,  avec  la  len- 
teur des  cadences  liturgiques. 

Favette  chantait  : 

Toutes  les  fontaines  se  sont  séchées. 
Mon  pauvre  amour  meurt  de  soif. 
Tromme  lari,  lira... 
Vive  l'Amour! 
Amour,  j'ai  soif,  oh!  j'ai  soif. 
Où  est  l'eau  que  tu  m'apportes? 
Tromme  lari,  lira... 
Vive  l'Amour  ! 
Je  t'apporte  une  jatte  d'argile 
Suspendue  à  une  chaîne  d'or. 
Tromme  lari,  lira... 
Vive  l'Amour! 

Et  les  compagnes  répétaient  : 

Vive  l'Amour! 

Cette  salutation  de  mai  à  l'amour,  jaillissant  de  ces  poitrines 
qui  peut-être  ne  le  connaissaient  pas  encore,  qui  peut-être  n'en  de- 
vaient connaître  jamais  la  véritable  tristesse,  résonna  aux  oreilles 
de  George  comme  un  augure.  Les  filles,  les  fleurs,  le  bois,  la  mer, 
toutes  ces  choses  libres  et  inconscientes  qui  respiraient  autour  de 
lui  la  volupté  de  la  vie,  tout  cela  lui  caressait  la  surface  de  l'âme, 
étouffait,  endormait  en  lui  le  sentiment  habituel  qu'il  avait  de  son 


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TRIOMPHE   DE    LA   MORT.  107 

être  propre,  lui  donnait  la  sensation  grandissante,  harmonieuse 
et  rythmique  d'une  faculté  nouvelle  qui  se  serait  développée  peu 
à  peu  dans  l'intimité  de  sa  substance  et  qui  se  révélerait  à  lui 
d'une  manière  très  vague,  comme  dans  une  sorte  de  vision  con- 
fuse d'un  secret  divin.  Ce  fut  un  enchantement  fugitif,  un  état 
de  conscience  si  exceptionnel  et  si  incompréhensible  qu'il  ne  put 
pas  même  en  retenir  le  fantôme. 

Les  chanteuses  lui  montrèrent  les  corbeilles  combles  :  un 
monceau  de  fleurs  humides  de  rosée.  Favette  demanda  : 

—  Cela  suffit? 

—  Non,  non,  cela  ne  suffit  point.  Cueillez  toujours.  Il  faut 
joncher  la  route  depuis  le  trabocco  jusqu'à  la  maison.  Il  faut 
recouvrir  l'escalier,  la  loggia... 

—  Et  pour  l'Ascension? Tu  ne  veux  donc  pas  laisser  une  seule 
fleur  à  Jésus? 

Vil 

Elle  était  arrivée.  Elle  avait  passé  sur  les  fleurs,  comme  la 
Madone  qui  va  faire  le  miracle  ;  elle  avait  passé  sur  un  tapis  de 
fleurs.  Enfin  elle  était  arrivée  !  enfin  elle  avait  franchi  le  seuil  ! 

Et  maintenant,  lasse,  heureuse,  elle  offrait  aux  lèvres  de  son 
amant  un  visage  tout  baigné  de  larmes,  sans  parler,  avec  un 
geste  d'ineffable  abandon.  Lasse,  heureuse,  elle  pleurait  et  sou- 
riait sous  les  baisers  sans  nombre  de  son  adoré.  Qu'importaient 
les  souvenirs  du  temps  oii  il  n'était  pas?  Qu'importaient  les  mi- 
sères, les  chagrins,  les  inquiétudes,  les  luttes  navrantes  contre 
'es  inexorables  brutalités  de  la  vie?  Qu'importaient  tous  les  dé- 
couragemens  et  toutes  les  désespérances,  en  comparaison  de  cette 
douceur  suprême?  Elle  vivait,  elle  respirait  entre  les  bras  de  son 
aniant;  elle  se  sentait  infiniment  aimée.  Tout  le  reste  se  dissi- 
pait, rentrait  dans  le  néant,  semblait  n'avoir  existé  jamais. 

—  0  Hippolyte,  Hippolyte!  ô  mon  àme!  combien,  combien 
je  te  désirais!  Et  te  voici  !  Et  maintenant,  tu  seras  de  longs  jours, 
de  longs  jours  sans  me  quitter,  n'est-ce  pas?  Avant  de  me  quitter, 
tu  me  feras  mourir  ! . . . 

Et  il  la  baisait  sur  la  bouche,  sur  les  joues,  sur  le  cou,  sur 
'es  yeux,  insatiable,  pris  d'un  frissonnement  profond  chaque  fois 
qu'il  rencontrait  une  larme.  Ces  pleurs,  ce  sourire,  cette  expres- 
sion de  félicité  sur  ce  visage  abattu  par  la  fatigue,  la  pensée  que 
cette  femme  n'avait  pas  hésité  une  seconde  à  consentir,  la  pensée 
qu'elle  était  venue  vers  lui  de  très  loin  et  qu'après  un  voyage  exté- 
nuant elle  pleurait  sous  ses  baisers  sans  pouvoir  dire  un  mot 
parce  qu'elle  avait  le  cœur  trop  plein,  toutes  ces  choses  passion- 

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108  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

nées  et  sua*  js  affinaient  ses  sensations,  enlevaient  à  son  désir 
l'impureté,  lui  donnaient  une  émotion  d'amour  presque  chaste, 
lui  exaltaient  l'âme. 

Il  dit,  en  ôtant  la  longue  épingle  qui  attachait  le  chapeau 
et  le  voile  : 

—  Comme  tu  dois  être  fatiguée,  ma  pauvre  Hippolyte!  Tu  es 
pâle,  pâle! 

Elle  avait  le  voile  relevé  sur  le  front  ;  elle  avait  encore  son 
manteau  de  voyage  et  ses  gants.  Ilôta  le  voile  et  le  chapeau,  d'un 
geste  qui  lui  était  familier.  La  belle  tête  brune  apparut,  libre, 
avec  cette  coiffure  simple  qui  faisait  des  cheveux  une  sorte  de 
casque  adhérent,  sans  altérer  la  ligne  svelte  et  élégante  de  l'occi- 
put, sans  rien  cacher  de  la  nuque. 

Elle  portait  une  gorgerette  de  dentelle  blanche  et  un  petit 
ruban  de  velours  noir  qui  tranchait  avec  une  violence  exquise 
sur  la  pâleur  de  la  peau.  L'ouverture  du  manteau  laissait  voir  la 
robe  de  drap  aux  fines  rayures  blanches  et  noires,  fondues  en  un 
ton  gris  :  la  robe  d'Albano,  mémorable.  Elle  répandait  un  faible 
parfum  de  violettes,  le  parfum  connu. 

Hippolyte  se  détacha  et  dit  : 

—  Maintenant,  je  te  laisse  :  où  est...  ma  chambre?  Oh! 
George,  comme  nous  serons  bien  ici  ! 

Elle  promenait  les  regards  autour  d'elle,  souriante.  Elle  fit 
quelques  pas  vers  le  seuil,  se  pencha  pour  ramasser  une  poignée 
de  genêts,  en  aspira  le  parfum  avec  une  volupté  visible.  Elle  se 
sentait  encore  tout  émue  et  comme  enivrée  de  cet  hommage  sou- 
verain, de  cette  fraîche  gloire  que  George  avait  répandue  sur 
sa  route.  Ne  rêvait-elle  pas?  Était-ce  elle-même ,  était-ce  vrai- 
ment Hippolyte  Sanzio  qui,  dans  ce  lieu  inconnu,  dans  ce  pay- 
sage magique,  se  trouvait  entourée  et  glorifiée  par  toute  cette 
poésie? 

Soudain,  avec  de  nouvelles  larmes  dans  les  yeux,  elle  jeta  les 
bras  au  cou  de  son  amant  et  dit  : 

—  Comme  je  te  suis  reconnaissante  ! 

Cette  poésie  lui  enivrait  le  cœur.  Elle  se  sentait  soulever  au- 
dessus  de  son  humble  existence,  par  l'idéale  apothéose  dont  l'en- 
veloppait son  amant  ;  elle  se  sentait  vivre  d'une  autre  vie,  d'une 
vie  supérieure,  qui  par  momens  lui  donnait  à  l'âme  cette  sorte  de 
suffocation  que  le  vent  du  large  provoque  dans  une  poitrine  habi- 
tuée à  respirer  un  air  appauvri. 

—  Comme  je  suis  fièrede  t'appartenir  !  Tu  es  mon  orgueil.  Une 
seule  minute  passée  près  de  toi  suffit  pour  que  je  me  sente  une 
autre  femme,  absolument  autre.  Tu  me  communiques  tout  à  coup 

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TRIOMPHE    DE    LA    MORT.  109 

un  autre  sang  et  un  autre  esprit.  Je  ne  suis  plus  Hippolyte,  FHip- 
polyte  d'hier  :  donne-moi  un  nom  nouveau. 
Il  Tappela  : 

—  Ame  ! 

Et  ils  s'étreignirent,  ils  s'embrassèrent  avec  violence,  comme 
s'ils  eussent  voulu  arracher  et  déraciner  les  baisers  qui  s'épa- 
nouissaient sur  leurs  lèvres.  Puis  Hippolyte  se  détacha  et  répéta  : 

—  Maintenant,  je  te  laisse.  Où  est  ma  chambre?  Voyons... 
George  lui  passa  un  bras  autour  de  la  taille  et  la  conduisit 

dans  la  chambre  à  coucher.  Elle  eut  un  cri  d'admiration  lorsqu'elle 
aperçut  le  Thalamus  thalamorum  drapé  dans  une  large  courte- 
pointe de  damas  jaune. 

—  Mais  nous  allons  nous  y  perdre... 

Et  elle  riait  en  faisant  le  tour  du  monument. 

—  Le  plus  difficile,  ce  sera  d'y  monter. 

—  Tu  poseras  d'abord  le  pied  sur  mon  genou,  selon  l'antique 
usage  du  pays. 

—  Que  de  saints!  s'exclama-t-elle  en  regardant  sur  la  paroi, 
au  chevet  du  lit,  la  longue  file  des  images  sacrées. 

Tous  deux  avaient  peine  à  trouver  les  mots  ;  ils  avaient  tous 
deux  la  voix  un  peu  altérée  ;  ils  tremblaient  tous  deux,  remués 
d'un  irrésistible  désir,  presque  défaillans  à  la  pensée  de  la  volupté 
prochaine. 

On  entendit  quelqu'un  frapper  à  la  porte  de  l'escalier.  George 
sortit  dans  la  loggia.  C'était  Hélène,  la  fille  de  Candie  ;  elle  venait 
avertir  que  le  déjeuner  était  prêt. 

—  Que  veux-tu  faire  ?  dit  George  en  se  tournant  vers  Hippo- 
lyte, irrésolu,  presque  convulsé. 

—  Vraiment,  George,  je  n'ai  pas  le  moindre  appétit.  Je  man- 
gerai ce  soir,  si  tu  permets... 

George  dit,  d'une  voix  angoissée  : 

—  Viens  dans  ta  chambre.  Tout  y  est  préparé  pour  ton  bain. 
Viens! 

Et  il  la  conduisit  dans  une  pièce  qu'il  avait  tapissée  entière- 
ment avec  de  larges  nattes  rustiques. 

—  Tu  vois,  tes  malles  et  tes  cartons  sont  déjà  ici.  Au  revoir, 
Fais  vite.  Pense  que  je  t'attends.  Chaque  minute  de  retard  sera 
une  torture  de  plus.  Penses-y... 

11  la  laissa  seule.  Au  bout  de  quelques  instans,  il  perçut  le 
clapotement  de  l'eau  qui  ruisselait  de  l'énorme  éponge  et  qui 
retombait  dans  la  baignoire.  Il  connaissait  bien  la  fraîcheur 
glacée  de  cette  eau  de  source,  et  il  imaginait  les  tressaillemens 
du  corps  d'Hippolyte,  de  ce  corps  long  et  flexible,  sous  l'ondée 
rafraîchissante.  Alors  il  ne  lui  resta  plus  dans  l'esprit  que  des 


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110  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pensées  de  flamme.  Autour  de  lui,  tout  disparut...  Et,  lorsque 
le  clapotement  prit  fin,  il  fut  saisi  d'un  tremblement  si  fort,  qu'il 
se  mita  claquer  des  dents,  comme  dans  le  frisson  d'une  fièvre 
mortelle. 

VIII 

Plus  fatiguée  maintenant,  presque  expirante,  Hippolyte  se 
laissait  gagner  peu  à  peu  par  le  sommeil.  Peu  à  peu,  sur  sa 
bouche,  le  sourire  devint  inconscient,  s'effaça.  Ses  lèvres  se  rap- 
prochèrent une  seconde;  puis  avec  une  infinie  lenteur,  elles  se 
rouvrirent  et,  au  fond,  luit  une  blancheur  de  jasmin.  De  nou- 
veau, ses  lèvres  se  rapprochèrent  une  seconde;  et  de  nouveau, 
lentement,  lentement,  elles  s'épanouirent  :  au  fond  luit  encore  la 
blancheur  humectée. 

George  la  regardait.  Il  la  voyait  si  belle,  si  belle  !  belle  de  la 
môme  beauté  qu'il  lui  avait  vue  la  première  fois,  dans  l'oratoire 
mystérieux,  devant  l'orchestre  du  philosophe  Alexandre  Memmi, 
parmi  le  parfum  évaporé  de  l'encens  et  des  violettes.  Elle  était 
pâle,  pâle,  comme  ce  jour-là. 

Elle  était  pâle,  mais  de  cette  pâleur  singulière  que  George 
n'avait  jamais  retrouvée  chez  aucune  autre  femme  :  d'une  pâleur 
presque  mortelle,  d'une  pâleur  profonde  et  mate  qui,  lorsqu'elle 
s'emplissait  d'ombre,  tirait  un  peu  vers  la  lividité.  Une  ombre 
longue  était  dessinée  au  haut  des  joues  par  les  cils;  une  ombre 
masculine,  à  peine  visible,  voilait  la  lèvre  supérieure.  La  bouche, 
grande,  avait  une  ligne  sinueuse,  très  molle  et  pourtant  triste r 
qui,  dans  le  silence  absolu,  prenait  une  expression  intense. 

George  pensait  :  «  Comme  sa  beauté  se  spiritualise  dans  la 
maladie  et  dans  la  langueur!  Lassée  comme  elle  l'est,  elle  me 
plaît  davantage.  Je  reconnais  la  femme  inconnue  qui  passa  devant 
moi  en  cette  soirée  de  février  :  la  femme  gui  n'avait  plus  une 
goutte  de  sang.  Je  crois  que,  morte,  elle  atteindra  la  suprême 
expression  de  sa  beauté...  Morte!...  Et  si  elle  venait  à  mourir? 
Elle  deviendrait  alors  un  objet  pour  la  pensée,  une  idéalité  pure. 
Je  l'aimerais  par  delà  la  vie,  sans  inquiétude  jalouse,  avec  une 
douleur  pacifiée  et  toujours  égale.  » 

Il  se  souvint  qu'en  quelques  autres  circonstances  il  avait  déjà 
imaginé  la  beauté  d'Hippolyte  dans  la  paix  de  la  mort.  —  Oh  !  le 
jour  des  roses!  De  grandes  gerbes  de  roses  blanches  languissaient 
dans  les  vases  :  en  juin,  au  début  de  leurs  amours.  Elle  s'était 
assoupie  sur  le  divan,  immobile,  presque  sans  haleine.  Et  il 
l'avait  longuement  contemplée;  puis  il  avait  eu  la  fantaisie  sou- 
daine de  la  couvrir  de  roses,  doucement,  doucement,  pour  ne  pas 


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TRIOMPHE   DE   LA    MORT.  111 

réveiller;  il  lui  avait  arrangé  des  roses  dans  les  cheveux.  Mais, 
ainsi  fleurie  et  enguirlandée,  elle  lui  avait  paru  être  un  corps  sans 
âme,  un  cadavre.  Cette  apparence  l'avait  rempli  d'effroi;  il  l'avait 
secouée  pour  la  réveiller;  mais  elle  était  restée  inerte,  paralysée 
par  une  de  ces  syncopes  auxquelles  elle  était  sujette,  en  ce  temps- 
là.  Oh  !  quelle  terreur,  quelle  angoisse,  jusqu'à  ce  qu'elle  eût  re- 
couvré ses  sens  !  et  aussi  quel  enthousiasme  pour  la  beauté  sou- 
veraine de  ce  visage  qu'ennoblissait  extraordinairement  ce  reflet 
de  mort  !  —  Cet  épisode  lui  revint  à  la  mémoire  ;  mais ,  tandis 
qu'il  s'attardait  à  d'étranges  pensées,  il  fut  pris  d'un  mouvement 
subit  de  remords  et  de  pitié.  Il  se  pencha  pour  baiser  le  front  de 
la  dormeuse,  qui  ne  s'aperçut  point  de  ce  baiser.  Alors  il  eut 
grand' peine  à  se  retenir  de  l'embrasser  plus  fort,  pour  qu'elle  per- 
çût la  caresse  et  y  répondit.  Et  alors  il  sentit  toute  la  vanité  d'une 
•caresse  qui  ne  serait  point  pour  l'objet  aimé  une  rapide  commu- 
nication de  joie  ;  il  sentit  toute  la  vanité  d'un  amour  qui  ne  serait 
point  une  correspondance  continuelle  et  immédiate  de  sensations 
aiguës.  Alors  il  comprit  l'impossibilité  de  s'enivrer  sans  qu'une 
ivresse  également  intense  répondit  à  son  ivresse. 

«•••a  •■■.•••••••«••••• 

Sa  pensée  tortueuse  le  ramena  à  la  contemplation  tranquille 
de  la  beauté  et  de  la  possession,  puis  à  l'examen  de  son  état  nou- 
veau. —  A  partir  de  ce  jour  de  mai,  une  vie  nouvelle  commen- 
tait donc  pour  lui. 

Pendant  une  minute,  il  tendit  l'oreille  et  l'esprit,  pour  ne  rien 
perdre  de  la  grande  paix  d'alentour.  On  n'entendait  que  la  lente 
monotonie  de  la  mer  calme  dans  un  silence  propice.  Aux  vitres  de 
la  fenêtre,  les  branches  d'olivier  ondulaient  imperceptiblement 
argentées  par  le  soleil,  balançant  des  ombres  légères  sur  la  blan- 
cheur des  rideaux.  Par  intervalles  arrivaient  quelques  voix  hu- 
maines, rares  et  inintelligibles. 

Après  cette  perception  de  la  paix  environnante,  il  se  remit  à 
contempler  l'adorée.  Une  harmonie  manifeste  existait  entre  la 
respiration  de  la  femme  et  la  respiration  de  la  mer;  et  la  con- 
cordance des  deux  rythmes  donnait  un  charme  de  plus  à  la 
dormeuse. 

Elle  reposait  sur  le  flanc  droit,  dans  une  gracieuse  attitude. 
Ses  formes  étaient  souples  et  longues,  un  peu  trop  longues  peut- 
être,  mais  d'une  serpentine  élégance. 
•     •■•••••••••••••••••-• 

Mais  la  singularité  la  plus  précieuse  de  ce  corps,  était,  aux 
yeux  de  George,  le  coloris.  La  peau  avait  un  coloris  indescrip- 
tible, très  rare,  très  différent  du  coloris  ordinaire  des  femmes 
brunes.  La  comparaison  d'un  albâtre  que  dorerait  une  flamme 


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112  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

intérieure  n'arrivait  pas  à  rendre  cette  finesse  divine.  On  aurait 
dit  qu'une  diffusion  d'or  et  d'ambre  impalpables  enrichissait  les 
tissus  en  les  diaprant  d'une  variété  de  pâleurs  aussi  harmonieuse 
qu'une  musique 

George  repensa  au  mot  d'Othello  :  «  Je  préférerais  être  .un 
crapaud  et  me  nourrir  des  miasmes  d'un  antre  ténébreux,  plu- 
tôt que  de  laisser  à  l'usage  d'autrui  un  seul  point  de  la  créature 
que  j'aime!  » 

Dans  son  sommeil,  Hippolyte  fit  un  mouvement,  avec  un  air 
de  vague  souffrance  qui  disparut  aussitôt.  Elle  renversa  la  tête  en 
arrière  sur  l'oreiller,  ce  qui  montra  sa  gorge  tendue  où  se  dessi- 
nait le  léger  réseau  des  artères.  Elle  avait  la  mâchoire  inférieure 
un  peu  forte,  le  menton  un  peu  long  de  profil,  les  narines  larges. 
Dans  le  raccourci,  les  défauts  de  cette  tête  s'accentuèrent;  mais 
ils  ne  déplurent  pas  à  George,  parce  qu'il  lui  aurait  été  impos- 
sible d'imaginer  qu'on  les  corrigeât  sans  ôter  à  la  physionomie 
un  élément  de  vivante  expression.  L'expression, — cette  chose  im- 
matérielle qui  sïrradie  dans  la  matière,  cette  force  changeante 
et  non  mesurable  qui  envahit  le  masque  corporel  et  le  transfi- 
gure, cette  âme  externe  significative  qui  superpose  à  la  réalité 
précise  des  lignes  une  beauté  symbolique  d'un  ordre  beaucoup 
plus  élevé  et  plus  complexe  —  l'expression  était  le  grand  charme 
d'Hippolyte  Sanzio,  parce  qu'elle  offrait  au  penseur  passionné  un 
motif  continuel  d'émotions  et  de  rêves. 

Hippolyte  s'était  mariée  au  printemps  qui  avait  précédé  celui 
de  leur  amour.  Quelques  semaines  après  les  noces,  elle  avait  com- 
mencé à  souffrir  d'une  maladie  lente  et  cruelle,  qui  l'avait  clouée 
au  lit  et  tenue  pendant  de  longs  jours  entre  la  vie  et  la  mort. 
Mais,  par  bonheur,  cette  maladie  lui  avait  épargné  tout  nouveau 
contact  avec  l'homme  odieux  qui  s'était  emparé  d'elle  comme 
d'une  proie  inerte.  Au  sortir  de  sa  longue  convalescence,  elle 
était  entrée  dans  la  passion  comme  dans  un  rêve;  subitement, 
aveuglément,  éperdument,  elle  s'était  abandonnée  au  jeune 
homme  inconnu  dont  la  voix  étrange  et  douce  lui  avait  adressé 
des  paroles  jamais  entendues.  Et  elle  n'avait  pas  menti  en  lui  di- 
sant :  «  Tu  me  prends  vierge  :  je  ne  connais  aucune  volupté.  » 

Tous  les  épisodes  de  ce  début  d'amour  revinrent  à  la  mé- 
moire de  George,  un  à  un,  très  nets.  Il  reconstitua  en  pensée  les 
sentimens  extraordinaires  et  les  sensations  extraordinaires  de 
ce  temps-là.  C'était  le  2  avril  qu'Hippolyte  l'avait  connu  à  l'ora- 
toire, et  c'était  le  10  avril  qu'elle  avait  consenti  avenir  chez  lui. 
Oh  !  le  jour  inoubliable  ! 


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TRIOMPHE   DE   LA   MORT.  113 

Depuis  lors,  quel  changement  profond  chez  cette  femme! 
Quelque  chose  de  nouveau,  d'indéfinissable,  mais  de  réel,  lui  était 
venu  dans  la  voix,  dans  le  geste,  dans  le  regard,  dans  le  moindre 
accent,  dans  le  moindre  mouvement,  dans  les  moindres  signes 
sensibles.  George  avait  assisté  au  plus  enivrant  spectacle  que 
puisse  rêver  un  amant  intellectuel.  Il  avait  vu  la  femme  aimée  se 
métamorphoser  à  son  image,  lui  emprunter  ses  pensées,  ses  juge- 
mens,  ses  goûts,  ses  dédains,  ses  prédilections,  ses  mélancolies, 
tout  ce  qui  donne  à  un  esprit  une  empreinte  spéciale,  un  carac- 
tère. En  parlant,  Hippolyte  employait  les  tournures  qu'il  préférait, 
prononçait  certaines  paroles  avec  l'inflexion  qui  lui  était  parti- 
culière. En  écrivant,  elle  imitait  jusqu'à  son  écriture.  Jamais 
l'influence  d'un  être  sur  un  autre  n'avait  été  si  rapide  et  si  forte. 
Hippolyte  avait  mérité  la  devise  que  George  lui  avait  donnée  : 
gravis  dum  suavis.  Mais  la  créature  grave  et  suave,  celle  à  qui  il 
avait  su  inculquer  avec  tant  d'art  le  mépris  de  la  vie  vulgaire, 
parmi  quels  contacts  humilians  avait-elle  passé  les  heures  loin- 
taines? 

George  repensa  aux  angoisses  de  jadis,  lorsqu'il  la  voyait  s'éloi- 
gner, rentrer  sous  le  toit  conjugal,  dans  la  maison  d'un  homme 
dont  il  ignorait  tout,  dans  un  monde  dont  il  ignorait  tout,  dans 
les  platitudes  et  les  mesquineries  de  la  vie  bourgeoise  où  elle  était 
née  et  où  elle  avait  grandi  comme  une  plante  rare  dans  un  potager. 
Ne  lui  avait-elle  jamais  rien  caché,  en  ce  temps-là?  ne  lui  avait- 
elle  jamais  fait  de  mensonge?  avait-elle  toujours  pu  se  sous- 
traire au  désir  de  son  mari  sous  le  prétexte  que  «a  guérison  n'était 
pas  complète  encore?  Toujours? 

George  se  rappela  l'horrible  douleur  éprouvée  un  jour  qu'elle 
était  venue  en  retard,  haletante,  les  joues  plus  colorées  et  plus 
chaudes  que  d'habitude,  avec,  dans  les  cheveux,  une  odeur  persis- 
tante de  tabac,  cette  mauvaise  odeur  dont  s'imprègne  celui  qui 
reste  longtemps  dans  une  chambre  où  il  y  a  beaucoup  de  fumeurs. 
Elle  lui  avait  dit  :  «  Pardonne-moi  si  j'ai  tardé,  mais  j'avais  à, 
déjeuner  quelques  amis  de  mon  mari  qui  m'ont  retenue  jusqu'à 
présent.  »  Et  ces  paroles  lui  avaient  suggéré  la  vision  d'une  table 
grossière  autour  de  laquelle  des  rustres  étalaient  leur  brutalité. 

George  se  rappelait  mille  petits  faits  semblables,  et  une  infinité 
d' autres  souffrances  cruelles,  et  aussi  des  souffrances  récentes  qui 
se  rapportaient  à  la  nouvelle  situation  d'Hippolyte,  à  son  séjour 
chez  sa  mère,  dans  une  maison  non  moins  inconnue  et  non  moins 
suspecte.  «  Enfin  la  voici  maintenant  avec  moi!  Chaque  jour,  à 
Routes  les  minutes,  sans  interruption,  je  la  verrai,  je  jouirai  d'elle, 
je  saurai  l'occuper  continuellement  de  moi,  de  mes  pensées,  de 
mes  rêves,  de  mes  tristesses.  Je  lui  consacrerai  tous  mes  instans, 
tome  cxxx.  —  1895.  8 

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114  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

sans  intermittence;  j'imaginerai  mille  façons  neuves  de  lui  plaire, 
de  la  troubler,  de  l'attrister,  de  l'exalter  ;  je  la  pénétrerai  si  bien 
de  moi  qu'elle  finira  par  me  croire  un  élément  essentiel  de  sa 
propre  vie.  » 

Il  se  pencha  vers  elle,  doucement;  il  lui  posa  doucement  un 
baiser  sur  l'épaule,  à  l'attache  du  bras.  En  regardant  de  très  près 
dormir  cette  créature  délicate  et  compliquée  que  le  sommeil  en- 
veloppait d'un  mystère,  cette  étrange  créature  qui,  par  tous  les 
pores,  semblait  irradier  vers  lui  quelque  occulte  fascination  d'une 
incroyable  intensité,  il  remarqua  encore  une  fois  au  fond  de  lui- 
même  un  vague  mouvement  instinctif  de  terreur. 

De  nouveau  Hippolyte  changea  d'attitude,  sans  s'éveiller, 
mais  avec  une  plainte  faible.  Elle  s'étendit  sur  le  dos.  Une  sueur 
légère  lui  mettait  de  la  moiteur  aux  tempes  ;  de  sa  bouche  mi- 
close  la  respiration  sortait  plus  rapide,  un  peu  irrégulière;  ses 
sourcils  avaient  par  momens  une  contraction.  Elle  rêvait.  —  Que 
rêvait-elle? 

George,  envahi  par  une  inquiétude,  qui  s'accrut  bientôt  jus- 
qu'au trouble  affolé,  se  mit  à  épier  sur  ce  visage  les  moindres 
indices,  dans  l'espoir  d'y  surprendre  quelque  signe  révélateur. — 
Révélateur  de  quoi  ?  —  Il  était  incapable  de  réfléchir,  incapable 
de  réprimer  l'émeute  furieuse  de  terreurs,  de  doutes  et  de  soup- 
çons. 

Dans  son  sommeil,  Hippolyte  eut  un  sursaut  :  tout  son  corps 
se  tordit  comme  sous  la  violence  d'un  incube;  elle  se  renversa 
sur  le  .côté  vers  George';  elle  gémit  et  cria  :  «  Non  !  non  !  »  Puis 
elle  eut  deux  ou  trois  halenées  aussi  fortes  que  des  sanglots,  et 
elle  sursauta  encore. 

En  proie  à  une  anxiété  folle,  George  la  regardait  fixement, 
l'oreille  tendue,  avec  la  peur  d'autres  paroles,  un  nom  peut-être, 
un  nom  d'homme!  Il  attendait,  dans  une  incertitude  horrible, 
comme  s'il  avait  eu  sur  la  tête  la  menace  d'un  coup  de  foudre  qui 
aurait  pu  l'anéantir  en  une  seconde. 

Hippolyte  s'éveilla;  elle  le  vit  confusément,  sans  se  rendre 
compte,  ensommeillée;  elle  se  serra  contre  lui  d'un  mouvement 
presque  inconscient. 

—  A  quoi  rêvais-tu?  lui  demanda-t-il  d'une  voix  altérée,  où 
semblaient  se  répercuter  les  battemens  de  son  cœur. 

—  Je  ne  sais  pas,  répondit-elle,  alanguie,  noyée  encore  de 
sommeil,  en  appuyant  sa  joue  sur  la  poitrine  de  son  amant.  Je 
ne  me  rappelle  plus... 

Elle  se  rendormait. 

Mais,  sous  la  tendre  pression  de  cette  joue,  George  resta  im- 
mobile, avec  une  sourde  rancune  au  fond  de  l'âme.  Il  se  sentait 


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TRIOMPHE  DE  LA   MORT.  115 

étranger  à  elle,  isolé  d'elle,  inutilement  curieux.  Tous  ses  souve- 
nirs amers  lui  revinrent  en  tumulte.  Il  revécut  en  un  seul  instant 
9es  misères  de  deux  années.  Il  ne  pouvait  rien  opposer  aux  doutes 
immenses  qui  lui  écrasaient  l'âme  et  qui  lui  faisaient  paraître  la 
tête  de  son  aimée  aussi  lourde  qu'une  roche. 

Tout  à  coup,  Hippolyte  eut  encore  un  sursaut,  se  lamenta,  se 
tordit,  et  cria  de  nouveau.  Et  elle  ouvrit  les  yeux  effarée,  gémis- 
sante. 

—  Oh,  mon  Dieu  ! 

—  Qu'as-tu?  A  quoi  rêvais-tu? 

—  Je  ne  sais  pas... 

Elle  avait  sur  le  visage  des  contractions  convulsives.  Elle 
reprit  : 

—  Tu  pesais  donc  sur  moi?  Il  me  semblait  que  tu  me  heur- 
tais, que  tu  me  faisais  mal. 

Visiblement,  elle  souffrait. 

—  Oh,  mon  Dieu!  Encore  mes  douleurs... 

Depuis  sa  maladie,  elle  avait  parfois  de  très  courts  accès, 
des  spasmes  aussitôt  dissipés,  mais  dont  le  passage  lui  arrachait 
un  gémissement  ou  un  cri. 

Elle  se  retourna  vers  George,  lui  fixa  dans  les  prunelles  un 
regard  pénétrant,  y  surprit  les  vestiges  de  la  tempête.  Et,  sur  un 
ton  de  caresse  grondeuse,  elle  répéta  : 

—  Tu  me  faisais  tant  de  mal  ! 

IX 

Comme  l'air  était  d'une   tiédeur  presque   estivale,  George 
proposa  : 

—  Veux- tu  que  nous  dînions  dehors? 
Hippolyte  approuva.  Ils  descendirent. 
Dans  l'escalier  ils  se  prirent  par  la  main.  Et  ils  posaient  le 

;  jied  de  marche  en  marche  avec  lenteur,  s'arrêtaient  pour  regar- 
Mbr  les  fleurs  foulées,  se  tournaient  en  même  temps  l'un  vers 
Iftotre  comme  s'ils  se  fussent  vus  pour  la  première  fois.  Ils  se 
pouvaient  l'un  à  l'autre  les  yeux  plus  larges,  plus  profonds,  comme 
|phis  lointains  et  cerclés  d'une  ombre  presque  surnaturelle.  Ils 
[«souriaient  sans  rien  dire,  dominés  tous  deux  par  le  charme  de 
f  âtte  indéfinissable  sensation  qui  semblait  disperser  dans  le  vague 
lit  l'espace  la  substance  de  leur  être  devenu  fluide  comme  une 
fUpeur.  Ils  s'acheminèrent  vers  le  parapet  et  s'arrêtèrent  pour 
1er,  pour  écouter  la  mer. 
2e  qu'ils  voyaient  était  insolite,  extraordinairement  grand, 
t  illuminé  pourtant  d'une  lumière  intime  et  comme  d'une  ir- 


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116  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

radiation  de  leurs  cœurs.  Ce  qu'ils  entendaient  «Hait  insolite,  ex- 
traordinairement  haut,  mais  recueilli  pourtant  comme  un  secret 
révélé  à  eux  seuls. 

Une  seconde, aussitôt  enfuie!  Ils  furent  rappelés  à  eux-mêmes 
non  par  un  souffle  du  vent,  ni  par  le  bruit  d'une  vague,  ni  par  un 
mugissement,  ni  par  un  aboi,  ni  par  une  voix  humaine,  mais  par 
l'anxiété  même  qui  montait  de  leur  joie  trop  forte.  Une  seconde 
aussitôt  enfuie,  irrévocable!  Et  tous  deux  recommencèrent  à  sen- 
tir que  la  vie  coulait,  que  le  temps  fuyait,  que  les  choses  redeve- 
naient étrangères,  que  leur  âme  redevenait  anxieuse  et  leur  amour 
imparfait.  Cette  seconde  d'oubli  suprême,  cette  seconde  unique, 
était  passée  pour  toujours. 

Hippolyte,émue  par  la  solennité  de  la  solitude,  oppressée  d'un 
vague  effroi  en  présence  de  ces  vastes  eaux,  sous  ce  ciel  désert 
qui  du  zénith  à  l'horizon  pâlissait  par  dégradations  lentes,  mur- 
mura : 

—  Comme  c'est  loin  ! 

Il  semblait  maintenant  à  tous  deux  que  le  point  de  l'espace  où 
ils  respiraient  fût  infiniment  éloigné  des  lieux  connus,  très  à 
l'écart,  isolé,  ignoré,  inaccessible,  presque  hors  du  monde.  Alors 
qu'ils  voyaient  réalisé  le  vœu  de  leurs  cœurs,  ils  éprouvaient  tous 
deux  la  même  épouvante  intime,  comme  s'ils  eussent  pressenti 
leur  impuissance  à  soutenir  la  plénitude  de  la  vie  nouvelle.  Quel- 
ques instans  encore,  silencieux,  debout  côte  à  côte  mais  désen- 
lacés,  ils  continuèrent  à  contempler  l'Adriatique  morne  et  gla- 
ciale, où  les  vagues  grossies  faisaient  courir  leurs  mouvantes 
crêtes  blanches.  De  temps  à  autre,  une  brise  fraîche  envahissait 
la  chevelure  des  acacias  dont  elle  emportait  le  parfum. 

—  A  quoi  penses-tu?  demanda  George  en  se  secouant,  comme 
pour  s'insurger  contre  l'importune  tristesse  qui  allait  le  vaincre. 

Il  était  là,  seul  avec  sa, maîtresse,  vivant  et  libre;  et  néan- 
moins il  n'avait  pas  le  cœur  satisfait.  Il  portait  donc  en  lui-même 
une  inconsolable  désespérance? 

Comme  il  sentait  de  nouveau  une  séparation  entre  la  créature 
silencieuse  et  lui-même,  il  la  reprit  par  la  main,  la  regarda  dans 
les  prunelles. 

—  A  quoi  penses-tu? 

—  Je  pense  à  Rimini,  répondit  Hippolyte  en  souriant. 
Toujours  le  passé  !  Se  souvenir  des  jours  d'autrefois  en  un  pareil 

moment!  Etait-ce  la  même  mer  qu'ils  avaient  devant  les  yeux,  à 
travers  le  même  voile  d'illusion?  Son  premier  mouvement  fut 
d'hostilité  contre  l'évocatrice  inconsciente.  Puis,  comme  dans  un 
éclair,  avec  un  trouble  soudain,  il  vit  tous  les  sommets  de  son 
amour  s'illuminer  et  scintiller  dans  le  passé,  prodigieusement. 


F.3^"*_;t 


TRIOMPHE   DE  Là  MORT.  117 

Des  choses  très  lointaines  lui  revinrent  à  la  mémoire,  avec  des  flots 
de  musique  qui  les  exaltaient  et  les  transfiguraient.  Il  revécut  en 
une  seconde  les  heures  les  plus  lyriques  de  sa  passion,  et  il  les 
revécut  dans  les  lieux  propices,  parmi  ces  décors  somptueux  de 
la  nature  et  de  l'art  qui  avaient  rendu  sa  joie  plus  noble  et  plus 
profonde.  Pourquoi  maintenant,  en  comparaison  de  ce  passé,  la 
minute  récente  se  décolorait-elle  ?  Maintenant,  à  ses  yeux  éblouis 
par  le  flamboiement  rapide  des  souvenirs  tout  se  décolorait.  Et  il 
s'aperçut  que  la  diminution  progressive  de  la  lumière  lui  causait 
une  sorte  de  malaise  corporel  indéfinissable,  comme  si  ce  phéno- 
mène extérieur  eût  été  en  correspondance  immédiate  avec  quelque 
élément  de  sa  propre  vie. 

Il  chercha  une  phrase  à  dire  pour  ramener  Hippolyte  à  lui, 
pour  se  la  rattacher  par  un  lien  sensible  quelconque,  pour  se 
redonner  de  la  réalité  présente  le  juste  sentiment  qu'il  venait  de 
perdre.  Mais  cette  recherche  lui  était  pénible  ;  les  idées  lui  échap- 
paient, se  dissipaient,  le  laissaient  vide. 

Comme  il  avait  entendu  un  bruit  d'assiettes,  il  demanda  : 

—  As-tu  faim? 

Cette  question,  suggérée  par  le  petit  fait  matériel  et  pronon- 
cée à  l'improviste  avec  une  vivacité  puérile,  fit  sourire  Hippolyte. 

—  Oui,  un  peu,  répondit-elle  en  souriant. 

Et  ils  se  retournèrent  pour  regarder  la  table  préparée  sous  le 
chêne.  Dans  quelques  minutes  le  dîner  serait  servi. 

—  Il  faut  que  tu  te  contentes  de  ce  qu'il  y  a,  dit  George.  Une 
cuisine  très  rustique... 

—  Oh!  je  me  contenterais  bien  d'herbe... 

Et,  gatment,  elle  s'approcha  de  la  table,  examina  avec  curio- 
sité la  nappe,  les  couverts,  les  cristaux,  les  assiettes,  trouva  tout 
joli,  se  réjouit  comme  une  enfant  à  l'aspect  des  grandes  fleurs 
qui  décoraient  la  porcelaine  blanche  et  fine. 

—  Tout  me  plaît  ici,  dit-elle. 
Elle  se  pencha  sur  un  grand  pain  rond,  tiède  encore  sous  sa 

belle  croûte  rousse  et  bombée.  Elle  en  aspira  le  parfum  avec 


—  Oh  !  la  bonne  odeur  ! 

Et,  avec  une  gourmandise  enfantine,  elle  cassa  de  ses  doigts 
le  bord  croustillant. 

—  Le  bon  pain  ! 

Ses  dents  pures  et  fortes  luisaient  dans  le  pain  mordu  :  le 
i  de  sa  bouche  sinueuse  exprimait  vivement  le  plaisir  savouré. 

i  cet  acte,  toute  sa  personne  répandait  une  grâce  ingénue  et 
che,  dont  George  fut  séduit  et  émerveillé  comme  d'une  nou- 
Eité  inattendue. 


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118  KEVUE  DES  DEUX  MONDES.  ^"^ 

—  Tiens  !  goûte  comme  c'est  bon  ! 

j  Et  elle  lui  tendit  le  morceau  de  pain  sur  lequel  était  im- 

?  primée  la  trace  humide  de  la  morsure;  et  elle  le  lui  poussa  entre 
'  les  lèvres,  riant,  lui  donnant  la  contagion  sensuelle  de  son  hila- 
I  rite. 

—  Tiens  ! 

Il  trouva  la  saveur  délicieuse:  il  s'abandonna  à  cet  enchante- 
ment fugitif,  il  se  laissa  envelopper  par  cette  séduction  qui  lui 
semblait  nouvelle.  Un  désir  fou  l'assaillit  soudain  d'étreindre  la 
provocatrice,  de  l'enlever  dans  ses  bras,  de  l'emporter  à  la  course 
comme  une  proie.  Son  cœur  se  gonfla  d'une  aspiration  confuse 
vers  la  force  physique,  vers  la  santé  puissante,  vers  une  vie  de 
joie  presque  sauvage,  vers  l'amour  simple  et  rude,  vers  la  grande 
liberté  primordiale.  Il  éprouva  comme  un  besoin  subit  de  lacérer 
la  vieille  dépouille  qui  l'oppressait,  d'en  sortir  entièrement  renou- 
velé, indemne  de  tous  les  maux  dont  il  avait  souffert,  de  toutes 
les  difformités  qui  avaient  gêné  son  essor.  Il  eut  l'hallucinante 
vision  d'une  existence  future  qui  serait  la  sienne  et  dans  laquelle, 
affranchi  de  toute  habitude  funeste,  de  toute  tyrannie  étrangère, 
de  toute  erreur  mauvaise,  il  regarderait  les  choses  comme  s'il  les 
eût  vues  pour  la  première  fois  et  aurait  devant  lui  toute  la  face  du 
Monde  à  découvert  comme  une  face  humaine.  Était-il  donc  impos- 
sible que  le  miracle  vînt  de   cette  jeune  femme  qui,  sur  la 
table  de  pierre,  sous  le  chêne  protecteur,  avait  rompu  le  pain 
nouveau  et  l'avait  partagé  avec  lui?  Ne  pouvait-elle  pas  commencer 
réellement,  à  partir  de  ce  jour,  la  Vie  Nouvelle?  i 

Gabriel  d'Annunzio. 

i 

(La  quatrième  partie  au  prochain  numéro.)  \ 


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VILLÉGIATURE,  BAINS  DE  MER 

ET  STATIONS  THERMALES 


Parmi  les  changemens  qui  se  sont  produits  dans  nos  habi- 
tudes, depuis  le  commencement  du  siècle,  l'un  des  plus  inté- 
ressans  au  point  de  vue  social  comme  à  celui  de  l'hygiène,  c'est 
le  goût  de  la  villégiature,  c'est  le  besoin  de  s'éloigner  des  villes 
qui  s'empare  de  leurs  habitans  lorsque  arrive  la  belle  saison. 

L'émigration  estivale  est  devenue  un  besoin  même  pour  les 

travailleurs,  j'allais  dire  surtout  pour  ceux-là.  Des  gens  de  loisir 

li  ne  savent  où  traîner  leur  ennui,  il  a  gagné  les  hommes  de 

beur  et,  la  mode  aidant,  il  s'infiltre  dans  les  couches  inférieures 

la  société.  Les  fonctionnaires  les  plus  modestes  des  grandes 

ministrations,  les  petits  employés,  et  jusqu'aux  concierges  de 

établissemens  hiérarchisés,  sollicitent  et  obtiennent  le  congé 

ssique  d'un  mois  pour  aller  se  refaire  et  se  reposer  à  la  cam- 

jne. 

On  ne  connaissait  guère  autrefois  de  vacances  que  dans  l'ensei- 
gnent et  dans  la  magistrature  :  aujourd'hui  toutes  les  professions 
t  relâche  pendant  les  chaleurs  de  l'été.  S'il  en  est  une  qui  ne 
iporte  pas  le  chômage,  c'est  assurément  celle  des  médecins  et 
irtant  aujourd'hui,  dans  les  grands  centres  de  population,  il 
i  est  guère  qui  ne  se  permette  pas  des  vacances.  Pendant  les 
s  mois  de  grande  chaleur,  l'exode  est  général.  C'est  en  vain 
)n  chercherait  alors  à  Paris  les  illustrations  de  la  médecine 
le  la  chirurgie  :  le  service  des  hôpitaux  est  fait  par  des  intéri- 
res  ;  il  en  est  de  même  de  la  clientèle  civile  :  elle  est  exercée 
les  déshérités  de  la  profession.  Ils  trouvent  à  ce  moment 
îploi  qui  leur  fait  défaut  pendant  le  cours  de  Tannée  et  viennent 
ans  faire  des  remplacemens. 
Ce  ne  sont  pas  seulement  les  habitans  des  grandes  villes  qui 

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ifc» 


inUpigence  suppose,  en  faisant  connaître  au  pi 
niens  et  les  dangers  des  grandes  agglomératioi 
ceux  qui  séjournent  trop  longtemps  dans  ce  n 
ne  peuvent  que  s'en  féliciter. 

I 

L'émigration  périodique  d'une  partie  de  1 
villes  a  d'abord  les  conséquences  les  plus  heui 
vue  de  la  santé  de  leurs  habitans  et  de  la  salubri 
de  la  décentralisation  pratique,  c'est  une  dérivatic 
courant  si  fâcheux  qui  entraîne  les  paysans  vei 
suite  duquel  la  population  urbaine  s'accroît  sans 
de  la  population  rurale.  Il  y  a  cinquante  ans, 
paysans  pour  un  citadin  :  aujourd'hui  on  en  con 
Assurément,  l'émigration  momentanée  d'une  p 
des  grands  centres  n'est  qu'un  remède  bien  ins 
de  choses  ;  mais  il  a  cependant  ses  résultats  :  il  ( 
entre  les  divers  élémens  de  la  population  du  paj 
à  se  connaître  et  à  s'apprécier  ;  enfin  il  répand  df 
de  l'argent  et  des  notions  utiles.  Ce  sont  toutefc 
qui  en  retirent  le  plus  grand  bénéfice.  Après  ce 
ils  rentrent  chez  eux  satisfaits,  bien  porfans,  et  ] 
avec  un  nouveau  courage,  le  fardeau  de  leurs  ( 
tuelles. 

Les  villes  de   leur  côté  bénéficient  de  cett 


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VILLÉGIATURE,   BAINS   DS  MER.  121 

0*  cette  diminution  n'est  pas  la  conséquence  d'une  atténuation 
fortuite  des  maladies  infectieuses,  car  nous  avons  eu,  en  1894, 
deux  petites  épidémies,  Tune  de  fièvre  typhoïde ,  l'autre  de  variole  ; 
et  les  ravages  de  la  phtisie  ont  augmenté.  La  diminution  a  porté 
sur  les  maladies  banales,  sur  les  accidens,  et  ce  qui  prouve 
.que  la  cause  ou  l'une  des  causes  en  est  bien  dans  l'émigration 
estivale,  c'est  qu'elle  s'est  produite  pendant  les  quatre  mois  de  vil- 
légiature. Malgré  l'augmentation  annuelle  du  chiffre  de  la  popu- 
lation, la  mortalité  diminue  à  Paris  dans  une  proportion  régulière 
pendant  la  belle  saison,  et  pendant  celle-là  seulement. 

Le.  mouvement  d'émigration  estivale  ne  fera  que  s'accentuer  : 

d'abord  parce  qu'il  répond  à  un  besoin  réel  et  ensuite  parce  qu'il 

rencontrera  des  facilités  de  plus  en  plus  grandes.  C'est  l'œuvre 

des  chemins  de  fer.  Il  y  a  cinquante  ans,  il  fallait  quatre  jours 

pour  venir  de  Brest  à  Paris,  et  la  diligence  y  apportait  chaque  jour 

seize  voyageurs.  Il  en  était  ainsi  sur  les  autres  routes  nationales,  et  t 

les  voitures  publiques  ne  pouvaient  pas  amener  à  Paris  ni  par 

conséquent  en  remmener  plus  de  150  à  200  personnes  dans  les 

vingt-quatre  heures.  Aujourd'hui  les  chemins  de  fer  en  enlèvent, 

pendant  les  jours  de  fête,  et  en  ramènent  à  Paris  près  de  300000. 

Au  lieu  de  passer  des  journées  entières  enfermés  dans  des  boites 

étroites  et  pressés  les  uns  contre  les  autres,  les  voyageurs  sont  à 

l'aise  dans  des  voitures  confortables,  et  arrivent  en  quelques  heures 

à  leur  destination. 

Le  réseau  des  voies  ferrées  va  développant  sans  cesse  sa  cir- 
culation collatérale;  il  crée  de  petites  lignes  à  voie  étroite,  sur 
lesquelles  s'embranchent  des  correspondances  d'omnibus  et  des 
courriers  qui  se  rendent  dans  les  plus  petites  localités.  Les  sta- 
tions à  la  mode,  les  plages  de  bains  de  mer  vont  sans  cesse  aug- 
mentant leurs  prix  et  ne  laissent  pas  que  d'épouvanter  les  gens 
tranquilles,  ceux  qui  ne  quittent  point  Paris  pour  se  retrouver 
au  bord  de  l'Océan  ou  de  la  Manche  ;  mais  à  côté  de  ces  rendez- 
vous  de  l'élégance  et  de  la  richesse,  il  s'en  forme  d'autres  pour 
les  fortunes  et  les  goûts  modestes,  et,  de  cette  façon,  tout  notre 
littoral  finira  par  se  peupler  à  l'époque  des  chaleurs  par  les  émi- 
grans  des  villes. 

C'est  ainsi  que  la  Bretagne,  jadis  si  peu  connue  et  si  peu  hospita- 
lière, s'est  transformée  depuis  trente  ans,  et  l'été  ses  grèves  sont  tout 
étonnées  de  voir  circuler  sur  leurs  sables  des  femmes  élégantes, 
des  hommes  du  monde,  et  des  essaims  de  bicyclettes,  qui  les  tra- 
versent comme  des  vols  de  goélands. 

Les  compagnies  de  chemins  de  fer  s'y  prêtent  et  saisissent 
|  tons  les  prétextes  possibles  pour  abaisser  momentanément  leurs 
ppvtb.  Trains  de  plaisir,  de  bains  de  mer,  de  pardons,  de  pèleri- 


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122  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

nages,  excursions,  congrès  scientifiques  à  prix  réduit,  s'offrent 
aux  émigrans  pour  faciliter  leur  exode,  et  la  villégiature  se  met  peu 
à  peu  à  la  portée  de  toutes  les  bourses.  Déjà  la  municipalité  de 
Paris,  avec  une  libéralité  des  plus  intelligentes,  en  a  fait  profiter 
les  enfans  de  ses  écoles,  en  organisant  pour  eux  des  voyages  sco- 
laires qui  se  sont  transformés  plus  tard  en  colonies  de  vacances. 
Il  y  a  douze  ans  qu'elle  eut  la  bonne  pensée  d'envoyer  quel- 
ques-uns de  ses  enfans  les  plus  débiles  respirer  un  peu  d'air  pur 
hors  de  l'enceinte  de  Paris,  à  l'époque  où  les  écoles  sont  fermées. 

Ce  bon  exemple  nous  est  venu  de  Suisse.  Les  récits  humo- 
ristiques de  Tôpffer  nous  avaient  depuis  longtemps  fait  con- 
naître les  voyages  d  agrément  entrepris,  aux  frais  des  familles  et 
par  les  soins  des  chefs  d'institution,  pour  les  enfans  des  classes 
riches  ;  mais  l'application  de  cette  excellente  mesure  aux  écoliers 
pauvres  est  due,  d'après  Uffelmann,  au  pasteur  Bion,  de  Zurich. 
En  1876,  à  l'aide  de  fonds  qu'il  avait  recueillis  à  cet  effet,  il 
envoya,  dans  les  montagnes  du  voisinage,  64  enfans  des  deux 
sexes  accompagnés  de  leurs  maîtres  et  de  leurs  institutrices.  Le 
résultat  fut  si  remarquable  que,  l'année  suivante,  94  écoliers 
furent  appelés  à  jouir  de  la  même  faveur.  L'exemple  de  Zurich 
fut  suivi  par  les  grandes  villes  d'Allemagne  :  Hambourg,  Franc- 
fort, Stuttgard,  Cologne,  Leipzig,  Dresde,  Berlin  organisèrent  des 
voyages  scolaires;  le  succès  dépassa  les  espérances  que  ces 
voyages  avaient  fait  concevoir.  Le  docteur  Varrentrap,  conseiller 
sanitaire  à  Francfort,  nous  les  a  fait  connaître,  en  1882,  au  congrès 
de  Genève,  et  sa  communication  a  vraisemblablement  contribué 
à  faire  naître  chez  nous  le  désir  de  faire  de  môme.  C'est  en  effet 
l'année  suivante  que  M.  Cottinet  organisa  les  premiers  voyages 
scolaires  à  Paris  pour  les  enfans  du  IXe  arrondissement.  On  l'imita 
de  tous  côtés,  à  la  grande  joie  des  familles  et  surtout  des  enfans 
privilégiés  qu'on  faisait  ainsi  voyager. 

Mais  au  bout  de  quelque  temps,  on  s'aperçut  que  les  voyages 
fatiguaient  les  enfans;  que  cette  locomotion  incessante  rendait 
très  difficiles  les  soins  exigés  par  les  plus  petits  ;  et  que  ces  péré- 
grinations amenaient  un  surmenage  physique  et  intellectuel, 
par  la  succession  trop  rapide  des  trajets  et  la  répétition  trop  fré- 
quente des  émotions  et  des  surprises.  C'est  alors  qu'on  y  sub- 
stitua les  colonies  de  vacances ,  qui  n'ont  aucun  de  ces  inconvé- 
niens.  C'est  la  villégiature  avec  le  calme,  l'exercice  au  grand  air 
et  la  vie  des  champs. 

Chacun  des  arrondissemens  de  Paris  dirige  aujourd'hui  ses 
élèves  sur  un  point  différent,  tantôt  chez  de  grands  propriétaires 
qui  leur  prêtent  une  maison  de  campagne,  tantôt  dans  des  établis- 
semens  de  bains  de  mer  qui  leur  sont  loués  dans  de  bonnes  con- 


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VUXÉÔIÀTCRE,    BAINS   DE  MER.  123 

ditkms,  parfois  dans  des  pensionnats  privés  qui  sont  vides  pen- 
dant les  vacances.  An  départ,  on  pèse  les  petits  voyageurs,  on 
mesure  leur  taille,  leur  périmètre  thoracique,  et  au  retour  on 
constate  toujours  une  augmentation  notablement  supérieure  à 
celle  que  présentent  les  enfans  demeurés  dans  leurs  familles. 

Les  fonds  nécessaires  à  ces  déplacemens  hygiéniques  étaient, 
dans  le  principe,  fournis  par  les  Caisses  des  écoles  dans  les 
arfondissemens  assez  riches  pour  en  faire  les  frais;  mais,  lorsque 
les  bons  effets  de  cette  mesure  furent  bien  démontrés,  le  Conseil 
municipal  prit  le  parti  de  la  généraliser,  en  allouant  aux  diffé- 
rais arrondissemens  des  subventions  proportionnelles  à  leurs 
ressources  et  au  chiffre  de  leur  population  scolaire.  L'allocation 
augmente  tous  les  ans.  En  1894,  elle  s'est  élevée  à  151 581  francs. 
La  dépense  totale,  en  y  comprenant  la  contribution  des  arron- 
dissemens riches,  a  atteint  le  chiffre  de  236459  francs  et  le  nombre 
des  petits  colons  celui  de  3  500.  Ce  sacrifice  ne  semble  pas 
exagéré  lorsqu'on  songe  au  service  rendu.  La  dépense  moyenne 
est  de  67  fr.  56  par  enfant  pour  une  absence  de  trois  semaines, 
ce  qui  fait  3  fr.  22  par  jour  et  par  tête. 

Indépendamment  de  cette  subvention,  le  Conseil  municipal  a 
consacré,  l'an  dernier,  une  somme  de  10000  francs  à  l'organisa- 
tion d'excursions  scolaires  pour  les  élèves  des  écoles  communales 
fréquentant  les  classes  de  vacances  et  qui  par  conséquent  n'ont 
pas  pu  s'absenter. 

Les  colonies  de  vacances  ont  maintenant  fait  leurs  preuves, 
et  l'expérience  est  assez  concluante  pour  qu'on  puisse  donner  à 
k  mesure  tout  le  développement  qu'elle  comporte.  Le  nombre 
des  enfans  qui  ont  joui  jusqu'ici  de  cette  faveur  hygiénique  est 
bien  faible  à  côté  du  chiffre  de  la  population  scolaire.  Elle  s'élève, 
rien  que  pour  les  écoles  primaires,  à  156134  enfans,  dont 
85256  garçons  et  70  878  filles.  Sur  ce  nombre,  nous  venons  de  dire 
ça'on  en  avait  envoyé  3500  en  villégiature,  l'an  dernier.  Ce  n'est 

rère  plus  de  2  pour  100.  Il  y  en  a,  hélas!  bien  plus  que  cela  dont 
santé  réclamerait,  chaque  année,  un  peu  d'air  pur  et  de  repos  à 
h  campagne. 

Ce  ne  sont  pas  seulement  les  écoliers  pour  lesquels  ce  besoin 
s'impose.  L'anémie,  qui  était  autrefois  le  fâcheux  privilège 
des  classes  élevées,  se  répand  aujourd'hui  dans  toutes  les  couches 
de  ta  société.  Les  ateliers  ne  sont  pas  un  milieu  salubre  ;  ils 
•cbèvent  d'épuiser  des  constitutions  que  la  vie  des  écoles  a  entar 
Nés.  On  y  rencontre  une  foule  de  jeunes  filles  pâles,  chlorotiques, 
ûenreuses,  amaigries,  qui  sont  à  chaque  instant  obligées  de  sus- 
pendre  leur  travail.  Elles  vont  frapper  â  la  porte  des  hôpitaux,  qui 
B6  peuvent  pas  les  recevoir  parce  qu'ils  sont  encombrés  et  n'ont 


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124  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pas  de  places  pour  ces  demi-malades.  Les  asiles  de  convalescens 
ne  peuvent  pas  les  accueillir  davantage,  parce  qu'ils  sont  réser- 
vés aux  personnes  qui  sortent  des  hôpitaux.  Ces  pauvres  filles 
restent  à  la  maison  et  achèvent  de  s'étioler  dans  l'air  confiné  et 
malsain  de  leur  logement,  au  milieu  des  privations  qu'endure 
la  famille  et  qu'accroît  encore  la  disparition  de  leur  petit  salaire. 
L'administration  de  l'Assistance  publique,  à  la  charge  de  la- 
quelle ces  malades-là  finissent  toujours  par  tomber,  leur  ren- 
drait un  grand  service  et  s'épargnerait  des  frais  dans  l'avenir,  en 
organisant  des  colonies  analogues  à  celles  dont  nous  venons  de 
parler.  Elles  ne  constitueraient  assurément  pas  une  dépense  com- 
parable à  celle  qu'entraîne  leur  séjour  dans  les  hôpitaux,  lorsqu'il 
n'est  plus  temps  de  rien  faire  pour  elles,  lorsque  la  névropathie 
ou  la  tuberculose  ont  achevé  leur  besogne.  Cette  œuvre  philan- 
thropique s'accomplira  un  jour,  j'en  suis  bien  convaincu;  mais  son 
heure  n'est  pas  encore  venue.  On  ne  comprend  pas  encore  assez 
toute  la  puissance  hygiénique  du  séjour  à  la  campagne  pour  la 
population  pauvre  des  grandes  villes. 

Il  serait  à  désirer  également  qu'on  fît  pour  les  élèves  des 
lycées  quelque  chose  d'analogue  à  ce  qui  a  si  bien  réussi  pour 
ceux  des  écoles  primaires.  Ce  serait  la  façon  la  plus  avantageuse 
d'utiliser  ces  interminables  vacances,  qui  semblent  si  longues 
aux  parens  dans  les  villes  et  qui  finissent  par  ennuyer  les  élèves 
eux-mêmes.  On  pourrait,  dans  les  lycées,  imiter  ce  qu'a  fait 
Tôpffer  et  organiser  comme  lui  des  voyages  de  vacances  aux  frais 
des  familles.  Ils  n'auraient  pas  pour  ces  grands  garçons  les  mêmes 
inconvéniens  que  pour  les  enfans  des  écoles  primaires.  Les 
lycéens  sont  plus  âgés,  plus  robustes,  et  leur  esprit  plus  cultivé  est 
moins  accessible  aux  impressions  extérieures.  Les  voyages  con- 
viennent aux  jeunes  gens,  pour  qui  le  mouvement  est  un  besoin, 
l'activité  un  plaisir,  et  qui  sont  à  cet  âge  heureux  où  une  fatigue 
repose  de  l'autre.  Leur  instruction  y  trouverait  son  bénéfice  aussi 
bien  que  leur  santé. 

Pour  rendre  ces  excursions  fructueuses,  il  faudrait  se  donner 
la  peine  de  les  organiser.  La  Compagnie  des  chemins  de  fer  de 
l'Ouest  a  institué  des  voyages  scolaires,  à  prix  réduit,  sur  ses  lignes 
de  Normandie  et  de  Bretagne;  mais  ce  n'est  pas  là  le  genre  de 
locomotion  qui  convient  à  des  élèves  en  vacances  :  il  faut  qu'ils 
marchent,  qu'ils  parcourent  le  pays  en  touristes,  dans  les  voitures 
publiques  qu'ils  rencontrent  et  le  plus  souvent  à  pied.  Quelques 
lycées  du  midi  de  la  France  ont  donné  cet  exemple.  Le  proviseur 
et  les  professeurs  de  Bayonne  et  de  Grenoble  conduisent  souvent 
leurs  élèves  dans  les  montagnes.  Dans  le  ressort  de  l'académie 
de  Toulouse,  on  fait  mieux  encore.  Il  y  a  quelques  années,  des 


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VltL&HÀTUREj   BÀ1KS  DE  MER.  126 


de  Montauban,  sous  la  conduite  d'un  maître  répéti- 
tèttr,  ontmllié  successivement  leurs  camarades  de  Toulouse  et  de 
Tarbes;  ils  ont  fait  tous  ensemble,  par  Bagnères,  l'ascension  du 
pic  du  Midi;  puis  la  caravane  est  redescendue  par  Barèges,  a 
visité  le  cirque  de  Gavarnie  et  s'est  dissociée  après  un  voyage  de 
quatre  jours.  Si  l'Université  voulait  prendre  la  peine  d'organiser 
ces  voyages  scolaires,  en  leur  donnant  de  plus  larges  proportions, 
elle  pourrait  assurément  compter  sur  le  concours  pécuniaire  et 
sur  la  reconnaissance  des  familles. 


II 

Le  mouvement  qui  entraîne  les  populations  urbaines  vers  les 
campagnes,  pendant  les  chaleurs  de  Tété,  se  développe,  mais  les 
déplacemens  se  font  un  peu  à  l'aventure.  Les  désœuvrés,  pour 
lesquels  ce  n'est  qu'une  affaire  de  mode  et  qui  ne  cherchent  qu'à 
continuer  au  dehors  la  vie  mondaine  qui  n'est  plus  possible  à 
Paris,  ceux-là  se  rendent  dans  les  châteaux  en  renom,  sur  les 
plages  ou  dans  les  stations  thermales  fréquentées  par  leur  monde 
et  n'ont  pas  besoin  de  conseils.  Mais  les  travailleurs,  les  chefs  de 
famille  qui  tiennent  à  tirer  le  meilleur  parti  possible,  pour  leur 
bien-être  et  pour  celui  des  leurs,  des  courtes  vacances  qu'ils  peu- 
vent s'accorder,  ne  savent  pas,  la  plupart  du  temps,  de  quel  côté 
se  diriger.  Les  uns  se  rendent  dans  une  localité  où  ils  espèrent 
rencontrer  des  connaissances;  d'autres  se  laissent  séduire  par  les 
promesses  de  la  réclame  et  des  affiches  illustrées  ;  les  plus  avisés 
consultent  leur  médecin  qui  se  trouve  parfois  bien  embarrassé 
pour  leur  répondre.  On  s'abandonne  souvent  au  hasard  et,  quand 
on  se  trompe,  au  lieu  de  revenir  chez  soi  gai,  reposé  et  bien  por- 
tant, on  y  rentre  souffrant,  ennuyé  et  promettant  bien  de  ne  plus 
retourner  dans  l'endroit  maussade  d'où  l'on  vient. 

C'est  que  tous  les  déplacemens  ne  sont  pas  favorables  et, 
comme  on  s'absente  le  plus  souvent  pour  améliorer  ou  pour  raffer- 
mir sa  santé,  il  est  indispensable  de  se  conformer  à  quelques 
règles  d'hygiène  que  nous  allons  exposer. 

Lorsqu'on  ne  peut  disposer  que  d'un  mois  ou  deux,  on  a  le 
choix  entre  un  voyage  et  le  séjour  à  la  campagne  ou  dans  les  mon- 
tagnes, aux  bains  de  mer  ou  aux  eaux  minérales. 

Lorsqu'on  opte  pour  le  premier  parti,  on  choisit  généralement 
tût -des  itinéraires  à  prix  réduits  dont  on  trouve  le  tracé  dans  les 
indicateurs  de  chemins  de  fer.  Ces  pérégrinations  économiques 
•Ont  agréables;  elles  instruisent  et  laissent  des  souvenirs;  mais 
sont  fatigantes  à  l'excès.  Elles  ne  conviennent  qu'aux  per- 
douées  d'une  bonne  santé,  dont  les  occupations  habituelles 


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126  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

sont  sédentaires  et  ne  demandent  que  de  l'assiduité.  Tel  est  le 
cas  des  hommes  de  bureau.  Ils  n'aspirent  qu'au  mouvement;  ils 
ont  besoin  de  compenser,  par  une  activité  momentanée,  la  mono- 
tonie de  leurs  fonctions  et  l'immobilité  à  laquelle  elles  les  con- 
damnent. Mais  le  voyage  hâtif  dont  la  durée  est  fixée ,  dans  le 
cours  duquel  on  n'a  pour  but  que  de  traverser  le  plus  de  pays 
et  le  plus  de  villes  qu'on  pourra,  ce  voyage-là  n'est  pas  de  la  vil- 
légiature. Il  ne  convient  ni  aux  enf&ns  qu'il  surmène,  ni  aux  vieil- 
lards, ni  aux  hommes  de  labeur  sérieux  auxquels  la  fatigue  est 
nuisible.  Ceux-là  doivent  aller  planter  leur  tente  dans  un  endroit 
qui  convienne  d'abord  à  leur  tempérament  et  y  passer  le  temps 
pendant  lequel  ils  peuvent  faire  trêve  à  leurs  occupations. 

Le  séjour  à  la  campagne,  —  à  petite  distance  de  la  ville  qu'on 
habite  et  sous  le  même  climat  —  est  le  type  de  la  villégiature  hy- 
giénique. C'est  la  forme  sous  laquelle  elle  a  été  pratiquée  de  tout 
temps.  Les  grands  seigneurs,  et  les  gens  riches  ont  toujours  eu 
coutume  de  passer  la  belle  saison  dans  leurs  terres.  Us  y  trou- 
vent, avec  les  agrémens  du  chez-soi  et  leur  confortable  habituel, 
les  occupations  qui  leur  sont  chères  et  leurs  relations  de  voisi- 
nage. Les  familles  qui  ne  jouissent  que  d'une  petite  aisance  sont 
forcées  de  louer,  pour  un  mois  ou  deux,  une  maison  de  campagne 
dans  laquelle  elles  s'installent  de  leur  mieux.  Ce  campement 
laisse  beaucoup  à  désirer  comme  agrément  et  comme  confort; 
mais  l'hygiène  s'en  contente,  pourvu  qu'on  n'y  soit  pasv  trop  à 
l'étroit  et  qu'on  ait  la  jouissance  d'un  petit  jardin,  ou  d'un  petit 
bois,  ou  d'un  simple  bouquet  d'arbres  sous  lequel  onpuisse  s'abriter 
pour  passer  les  belles  heures  de  la  journée,  pourvu  que  l'air  y  soit 
pur,  qu'il  n'y  ait  pas  d'usine  dans  le  voisinage  immédiat  de  la 
maison  et  qu'il  ne  passe,  sous  les  fenêtres,  ni  grande  route  ni 
chemin  de  fer. 

Le  séjour  à  la  campagne  convient  à  tout  le  monde  et  c'est  le 
seul  mode  de  villégiature  qui  soit  dans  ce  cas.  Les  personnes  très 
nerveuses,  très  impressionnables  ne  peuvent  pas  en  supporter 
d'autre.  Je  connais  nombre  de  femmes  pour  lesquelles  le  vent  âpre 
et  violent  des  plages  maritimes,  l'air  très  vif  des  montagnes,  le 
bruit  et  le  mouvement  des  stations  thermales  sont  absolument 
intolérables.  Les  organismes  épuisés  par  les  inquiétudes  et  les 
chagrins,  par  la  succession  des  impressions  trop  vives,  ne  trou- 
vent le  calme,  le  repos,  le  sommeil,  ne  renaissent  à  la  vie  que 
dans  le  silence  et  la  solitude  des  bois.  La  tranquillité  ne  suffit 
même  pas  à  ces  personnes  :  il  faut  qu'elles  puisent,  dans  un  iso- 
lement complet,  la  certitude  que  rien  ne  pourra  la  troubler, 
qu'aucune  émotion  ne  viendra  les  réveiller  de  la  torpeur  morale 
et  physique  dans  laquelle  elles  sentent  le  besoin  de  s'endormir,  ne 


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VILLÉGIATURE,   BAINS   DE   MER.  127 

pourra  les  arracher  à  la  vie  végétative  qui  leur  est  devenue  né- 
cessaire. Pour  ces  raisons,  le  séjour  à  la  campagne,  dans  l'in- 
térieur des  terres,  est  le  seul  qui  convienne  dans  l'insomnie  re- 
belle ainsi  que  dans  certaines  formes  de  l'hystérie. 

Ajoutons  comme  indications  que  toutes  les  résidences  cham- 
pêtres ne  conviennent  pas  à  ces  natures  de  sensitive,  arrivées  à 
la  limite  qui  sépare  le  malaise  habituel  de  la  maladie  déclarée. 
Les  départemens  du  Midi  sont  trop  chauds,  ceux  de  l'Est  trop 
secs,  ceux  du  Centre  trop  orageux.  La  Normandie  et  la  Bretagne, 
le  Finistère  et  le  Morbihan  surtout,  sont  préférables  pour  ces 
organisations  maladives,  à  la  condition  d'éviter  le  bord  de  la  mer. 
Dans  ces  départemens,  la  température  n'est  jamais  élevée;  les 
orages  sont  rares  :  l'atmosphère  est  tiède  et  humide  ;  le  ciel 
habituellement  couvert  n'a  pas  l'éclat  de  celui  du  Midi  ;  il  y  pleut 
souvent  et  les  nuits  sont  fraîches  ;  mais  c'est  le  climat  sédatif  par 
excellence,  celui  qui  endort  le  mieux  la  douleur.  Il  suffit  pour  le 
constater  de  traverser,  en  chemin  de  fer,  ces  petits  vallons  ver- 
doyans  qu'estompe  une  brume  légère.  Tout  semble  y  sommeiller, 
les  animaux  comme  les  hommes. 

Le  séjour  des  montagnes  répond  à  d'autres  indications.  Le 
climat  des  altitudes  est  caractérisé  par  l'extrême  pureté  de  l'air 
et  par  son  peu  de  densité.  Les  poussières  qui  souillent  l'atmo- 
sphère et  sont  une  des  principales  causes  de  l'insalubrité  des  villes 
diminuent  de  quantité  à  mesure  qu'on  s'élève.  Il  en  est  de  même 
des  organismes  qu'elles  renferment.  Ainsi,  tandis  qu'on  trouve 
55000  microbes  dans  un  mètre  cube  d'air  pris  rue  de  Rivoli, 
qu'on  en  compte  encore  7  600  dans  la  même  quantité  d'air  au  parc 
de  Montsouris,  il  n'y  en  a  plus  que  600  dans  les  maisons  qui  bor- 
dent le  lac  de  Thoune,  que  25  à  la  surface  de  ses  eaux,  que  8  à 
200  mètres  au-dessus;  enfin  on  n'en  trouve  plus  du  tout  entre 
2  000  et  4  000  mètres.  L'air  pris  au  sommet  du  Mont-Blanc  en  est 
absolument  privé.  Il  est  inutile  de  rappeler  que  ces  microbes 
sont  les  germes  de  toutes  les  maladies  infectieuses  et  qu'ils  sont 
particulièrement  redoutables  pour  les  jeunes  sujets. 

La  faible  densité  de  l'air  est  une  condition  de  même  impor- 
tance. Chacun  sait  qu'au  bord  de  la  mer  le  poids  de  l'atmosphère 
fait  équilibre  à  une  colonne  de  mercure  de  760  millimètres  de 
hauteur.  Cette  pression  diminue  environ  d'un  centimètre  par 
105  mètres  d'élévation;  elle  n'est  donc  plus  que  de  712  environ  à 
500  mètres,  de  665  à  1  000  mètres,  de  570  à  2000.  Une  dépression 
aussi  considérable  ne  peut  pas  être  indifférente  à  la  santé.  La 
diminution  de  pression  atmosphérique  a  pour  effet  d'activer  la 
circulation  de  la  peau  au  détriment  de  la  tension  pulmonaire. 
C'est  un  fait  qui  a  été  signalé  par  Poiseuille,  par  Volkmann 


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128  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

et  sur  lequel  le  docteur  Lauth  a  surtout  insisté  dans  son  étude 
sur  la  station  climatérique  de  Leysin  parue  en  1893.  D'un  autre 
côté,  en  respirant  un  air  raréfié,  on  introduit  dans  sa  poitrine 
moins  d'oxygène  sous  un  même  volume  :  il  faut  donc  multiplier 
les  inspirations  et  leur  donner  plus  d'ampleur  pour  arriver  au 
même  résultat;  la  respiration  devenant  plus  large  et  plus  pro- 
fonde met  en  jeu  les  régions  paresseuses  des  poumons,  celles  qui 
ne  fonctionnent  pas  en  temps  ordinaire,  et  ce  sont  les  sommets, 
c'est-à-dire  les  parties  que  leur  peu  d'activité  fonctionnelle  expose 
plus  particulièrement  à  l'invasion  des  bacilles  et  de  la  phtisie. 
La  gymnastique  respiratoire  que  nécessite  la  diminution  de  la 
pression  atmosphérique  et  la  pureté  de  l'air  rendent  donc  le  séjour 
des  altitudes  éminemment  favorable  aux  jeunes  sujets  prédispo- 
sés à  la  tuberculose.  Si  l'on  joint  à  ces  heureuses  conditions  le 
calme  habituel  de  l'atmosphère,  si  l'on  tient  compte  de  la  durée 
plus  grande  de  l'insolation  sur  les  hauteurs,  on  ne  sera  pas  sur- 
pris que  le  séjour  des  altitudes  ait  été  conseillé  aux  sujets  débiles 
et  surtout  à  ceux  qui  ont  la  poitrine  délicate. 

Il  est  toutefois  un  danger  contre  lequel  ils  doivent  se  prému- 
nir :  c'est  l'abaissement  de  la  température.  Elle  décroît,  comme 
on  le  sait,  à  mesure  qu'on  s'élève  ;  mais  sa  marche  est  plus  irré- 
gulière sur  les  hauteurs  que  dans  les  plaines.  Les  variations 
diurnes  sont  très  prononcées  dans  les  climats  alpestres,  et  cela 
s'explique  par  le  voisinage  des  glaciers  et  des  neiges,  dont  l'in- 
fluence se  fait  sentir  d'autant  plus  fortement  que  la  chaleur  a  été 
plus  élevée  pendant  le  jour.  A  Saint-Moritz,  dans  les  Grisons,  par 
une  altitude  de  1726  mètres,  il  faut  être  toujours  vêtu  comme  en 
hiver,  et  le  matin  on  voit  souvent  les  prairies  et  les  toits  couverts 
de  neige,  même  en  été.  Aussi  doit-on  bien  se  garder  de  rester 
dehors  après  le  coucher  du  soleil. 

L'humidité  de  l'^r  et  l'électricité  varient  avec  l'exposition, 
mais  aussi  avec  l'altitude.  Il  existe,  d'après  Lombard,  de  Genève, 
une  zone  intermédiaire  où  elles  sont  à  leur  maximum.  Dans  les 
Alpes,  cette  zone  se  rencontre  entre  600  et  1  200  mètres.  Là,  la 
pluie  et  les  orages  sont  plus  fréquens  que  clans  la  plaine  et  que 
sur  les  hauts  sommets. 

La  vogue  des  stations  alpestres  ne  remonte  pas  à  plus  de 
trente  ans.  Le  docteur  Bonington,  praticien  du  Warwickshire, 
avait  bien,  au  commencement  du  siècle,  recommandé  l'air  sec  et 
froid  dans  la  consomption  pulmonaire;  mais  ce  conseil,  en  oppo- 
sition absolue  avec  les  idées  du  temps,  n'avait  eu  aucun  reten- 
tissement, lorsque,  en  1864,  le  docteur  Hcrmann  Weber,  rompanl 
avec  les  traditions,  émit  l'avis  formel  d'envoyer  les  phtisiques 
dans  les  altitudes  froides  et  de  les  y  laisser  passer  l'hiver.  L< 


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VILLÉGIATURE,    BAINS   DE  MER.  129 

docteur  Àmireux,  en  France,  donna  le  même  conseil,  et  bientôt  la 
Suisse  devint  à  la  mode.  Les  stations  de  Saint-Moritz,  de  Davos, 
de  Dorfli,  de  Wiesen,  se  fondèrent  au  centre  du  plateau  des  Gri- 
sons, des  hôtels  somptueux  s'y  ouvrirent  pour  les  touristes.  La 
Haute  Engadine  elle-même  attira  les  voyageurs,  et  aujourd'hui 
sept  belles  routes  y  conduisent.  Les  personnes  qui  vont  chercher 
la  santé  ou  des  distractions  dans  les  hautes  régions  établissent 
leur  quartier  général  à  la  Maloja,  à  Pontresina  ou  à  Samaden. 
Elles  rayonnent  de  là  vers  les  cimes  environnantes  :  elles  gravis- 
sent les  pentes  des  glaciers  du  Roseg  et  de  la  Morteratsch;  elles 
montait  à  l'hospice  de  la  Bernina.  De  ces  hauts  sommets  la  vue 
est  splendide.  Elle  s'étend  sur  trente  kilomètres  de  glaciers,  de 
forêts,  de  lacs  et  de  prairies.  Ces  promenades  dans  l'air  vif  des 
grandes  altitudes,  ces  ascensions  fatigantes,  cet  exercice  soutenu, 
conviennent  à  merveille  aux  santés  vigoureuses;  mais  les  can- 
didats  à  la  phtisie  qu'on  expédie  dans  les  montagnes  ne  sauraient 
«accommoder  d'un  pareil  entraînement.  Ceux-là  ne  vont  pas  dans 
la  Haute  Engadine;  ils  s  arrêtent  à  Davos,  à  Saint-Moritz-les- 
Bains,à  Dorfli,  où  l'altitude  est  moins  élevée  et  le  climat  plus 
èmx;  ils  se  promènent  en  bateau  sur  le  lac  de  Saint-Moritz,  et, 

Cd  il  fait  mauvais,  quand  la  tempête  mugit,  ils  se  réunissent 
les  grands  salons  bien  chauffés  des  hôtels  et  regardent  l'orage 
le  déchaîner  au  dehors. 

Malgré  les  précautions  et  les  soins  dont  les  malades  sont  en- 
Hantés  dans  ces  établissemens,  il  en  est  mort  un  assez   grand 
pour  faire  perdre  leur  vogue  aux  stations  de  l'Engadine. 
gens  à  santé  délicate  n'ont  pas  abandonné  la  Suisse  pour 
;  mais  ils  ne  remontent  plus  aussi  haut.  Ils  s'arrêtent  à  Mon- 
:,  qui  doit  la  douceur  de  son  climat  à  sa  situation  au  fond  du 
de  Genève  et  aux  montagnes  à  pic  qui  l'abritent  contre  les 
du  nord  et  de  Test.  D'autres  vont  faire  une  cure  de  petit- 
dans  PAppenzell,  à  Heiden,  à  Gonten  ou  à  Weisbad.  Enfin 
phtisiques  sont  dirigés  de  préférence  aujourd'hui  vers  les 
qu'on  a  créés  pour  eux  depuis  quelques  années,  et  dans 
ls  ils  sont  soumis  à  une  véritable  cure  par  l'air  froid.  Il 
déjà  six  de  ces  établissemens  :  Falkenstein,  dans  le  Taunus  ; 
,  en  Styrie;  Reiboldsgriïn,  en  Saxe;  Honnef,  sur  les  bords 
Un  ;  le  Canigou,  dans  les  Pyrénées-Orientales,  et  enfin  Leysin, 
les  Alpes  vaudoises,  à  1450  mètres  d'altitude.  C'est  le  seul 
oit  dans  les  montagnes. 
fo  laissant  de  côté  les  malades  aux  déplacemens  desquels  le 
de  villégiature  ne  saurait  s'appliquer,  le  séjour  des  altitudes 
aux  touristes  agiles  et  bien  portans  qui  ne  craignent  ni 
ni  la  fatigue.  A  la  condition  de  s'entourer  de  quelques 
eux.  —  189».  9 

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*}%>     0%s9    UUCU  U1C9    OVUO   AXV/O    1 


sente  toutefois  qu'un  mode  de  villégiatui 
on  pourrait  à  la  rigueur  se  passer.  Il  n'en 
les  pays  chauds,  où  elle  constitue  Tunique 
la  chaleur  énervante  du  climat.  Dans  les  i 
—  même  quand  elles  sont  salubres,  et  a  fa 
sont  pas,  —  l'action  continue  d'une  tempért 
profuses,  la  perte  d'appétit,  l'insomnie  qm 
litent  promptement  l'économie  et  amènen 
d'anémie  particulier  qui  ne  se  lie  à  auci 
mais  qui  s'aggrave  avec  le  temps,  et  met  1 
nécessité  de  revenir  dans  leur  pays,  ou  d'ail 
ques  mois  dans  les  montagnes  dont  le  clit 
siblement  de  celui  qui  les  a  vus  naître. 

Les  Anglais  ont  donné  l'exemple  de  ces 
possessions  de  l'Inde.  Il  est  peu  de  pays  où 
accablante.  A  Calcutta,  elle  devient  insupp 
fin  d'avril.  J'y  ai  séjourné  au  mois  de  mai, 
pas  d'avoir  autant  sovffert  de  la  tempéra 
point  du  globe.  Malgré  le  confortable  de  let 
les  précautions  dont  ils  s'entourent  pour  y  e 
il  arrive  un  moment  oit  les  fonctionnaires 
glais  sentent  le  besoin  d'émigrer.  Ils  allaiei 
au  cap  de  Bonne-Espérance  ;  ils  préfèrent  i 
les  pentes  de  l'Himalaya.  En  1821,  le  g 
provinces  récemment  annexées  à  la  présid 
l'idée  de  fixer  à  Simla  sa  résid^n™  A'M6  f 


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VILLÉGIATURE,    BAINS   DE  MIR.  131 

mctAsylum)^  2600 mètres  ;  Nynee-Tal, par  2266  ;  Almora 
lôf .  La  présidence  de  Bombay  a  pour  sanatorium  Malcom- 
laiis  les  Ghates  occidentales,  à  nue  altitude  de  1  500  me- 
ttais celle  de  Madras,  les  Européens  se  réfugient  sur  le  pla- 
es  Nilgherrys,  à  2200  mètres  d'altitude.  C'est  là  que  nos 
triotes  de  Pondicbéry  vont  en  villégiature.  Cette  station 
use  leur  offre  un  printemps  perpétuel.  La  température 
ne  de  Tannée  y  est  de  13°,6,  elle  se  maintient  à  10°, 6  en 
retne  dépasse  pas  15°,8  dans  le  mois  le  plus  chaud.  Les 
is  les  plus  vantées  du  midi  de  l'Europe  ne  peuvent  pas 
inx  valétudinaires  un  climat  plus  doux,  un  ciel  plus  pur  et 
tes  plus  agréables.  Il  y  a  encore,  de  par  le  monde,  bon 
e  de  ces  régions  privilégiées  que  personne  ne  connaît  et 
esquelles  il  serait  si  doux  de  vivre.  C'est  la  réserve  des 
lions  de  l'avenir. 

os  ferons  remarquer  que,  tandis  qu'en  Suisse  les  stations 
ntées  par  les  touristes  et  les  valétudinaires  sont  situées  à  une 
e  qui  varie  de  600  à  1  300  mètres,  celles  de  l'Inde  sont 
e  toutes  au-dessus  de  2000.  C'est  que,  sous  les  tropiques, 
s'élever  à  un  millier  de  mètres  plus  haut  que  dans  nos 
es  pour  rencontrer  le  même  climat.  La  limite  inférieure 
ges  perpétuelles,  qui  descend  dans  les  Alpes  à  2  708  mètres, 
te  jusqu'à  3956  sur  le  versant  méridional  de  l'Himalaya, 
Anglais  ont  échelonné  leurs  résidences.  On  ne  peut  pas 
r  partout  des  massifs  montagneux  de  cette  élévation:  ainsi, 
itilles,  où  la  température  est,  il  est  vrai,  moins  élevée  que 
Inde,  on  se  contente  de  beaucoup  moins.  Les  stations  dans 
(h»  les  troupes  vont  chercher  un  abri  contre  la  fièvre  jaune, 
Européens  vont  également  passer  les  mois  les  plus  chauds 
néet  ont  de  iOO  à  550  mètres  d'altitude  tout  au  plus.  Le 
ecob,  à  la  Guadeloupe,  a  545  mètres,  mais  celui  de  Balota, 
artinique,  n'en  a  que  440,  et  Saint-François,  à  la  Réunion, 
que  400. 

température  estivale  du  midi  de  la  France  se  rapproche 
tement  de  celle  des  Antilles.  A  Toulon,  la  moyenne  du 
e  juillet  est  de  22°,9  ;  celle  du  mois  d'août  de  22%6,  et  sou- 
>  thermomètre  se  maintient  à  30  degrés  pendant  plusieurs 
aussi  la  mortalité  des  enfans  du  premier  âge  est-elle  con- 
ile  à  cette  époque  de  l'année.  Il  en  est  de  même  dans  toutes 
es  du  Midi  :  le  sevrage  et  la  dentition  sont  des  écueils  ter- 
pendant  la  saison  des  chaleurs,  et  le  seul  moyen  de  sauver 
bis  atteints  des  affections  gastro-intestinales  qui  en  résul- 
nsiste  à  les  faire  émigrer  vers  le  Nord,  ou  à  les  envoyer  dans 
ntagnes.  Les  altitudes  ne  font  pas  défaut  dans  nos  départe- 


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leurs  soldats  malades  dans  les  sanatoria  d 
Depuis  cette  époque,  le  docteur  Pamard  a 
tion  de  son  idée,  et  en  1892  il  est  parvenu  à 
conseils  généraux  de  Vaucluse  et  du  G; 
interdépartementale  a  fixé  les  bases  du  proj 
arrêté  sur  des  prairies  situées  dans  la  parti* 
vallée  dépendant  de  la  commune  d'Arrigas,  à 
Les  plans  du  sénatorium  ont  été  approuva 
le  6  juillet  1894,  et  les  fonds  ont  été  votés 
deux  conseils  généraux.  L'établissement  ne 
au-dessous  de  quatre  ans  débiles  ou  menac< 
prendra  400  lits,  80  pour  les  enfans  seuls 
seront  accompagnés  par  leurs  mères. 

Cette  création  a  son  importance,  parce 
premier  pas  fait  dans  une  excellente  directioi 
sanatoria  pour  les  petits  scrofuleux  et  1 
marins  dont  j'ai  raconté  l'histoire  dans  cet 
désirer  qu'il  se  forme  quelque  chose  de  sem 
du  premier  âge  dans  le  midi  de  la  France,  < 
dation  due  à  la  persévérance  du  docteur  Pa 
tateurs.  Déjà  M.  A.  Boumet,  dans  unebroch 
de  fonder  l'Œuvre  des  sanatoria  de  montagn 
des  hôpitaux  marins,  et  nous  faisons  des  vœi 


III 


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.;*  ■ 


VILLÉGIATURE,   BÀIKS   DE  MER. 


133 


éloigne  par  son  extrême  densité,  par  son  état  d'agitation  presque 

constante,  et  par  les  particules  salines  dont  elle  est  imprégnée. 

Au  bord  de  la  mer  la  pression  est  au  maximum,  tandis  qu'elle  est 

de  plus  en  plus  faible,  comme  nous  l'avons  vu,  à  mesure  qu'on 

s'élève  dans  les  montagnes.  Alors  que  la  colonne  barométrique 

oscille  autour  de  760  millimètres  au  bord  de  la  mer,  elle  varie 

4e 710  à  550  dans  les  stations  de  la  Suisse  et  de  la  Haute  Engadine. 

Unç  différence  de  plus  de  200  millimètres  n'est  pas  indifférente 

pour  la  santé.  Tandis  que  les  gens  robustes  respirent  à  pleins 

poumons  Pair  sain  et  vivifiant  des  plages  maritimes,  les  poitrines 

inspectes  ne  le  supportent  pas  avec  la  même  facilité.  Il  leur  est 

!  particulièrement  nuisible  sur  les  bords  de  la  Manche  et  de  la  mer 

|  îuNord,  à  cause  de  son  état  d'agitation  continuelle,  des  variations 

?  brusques  et  fréquentes  de  température  auxquelles  il  est  sujet  dans 

\  ces  parages. 

i  Ce  séjour  ne  convient  pas  davantage  aux  femmes  très  impres- 
[  sbonables.  Inaction  du  vent,  le  mouvement  de  la  mer,  l'agita- 
!  tionde  la  plage  où  séjournent  les  baigneurs,  tout  cela  détermine 
rdbez elles  une  excitation  qui  leur  enlève  le  sommeil,  leur  donne 
[souvent  un  mouvement  de  fièvre  pendant  la  nuit  et  quelquefois 
fies  palpitations.  En  revanche,  il  réussit  à  merveille  chez  tes 
|  fiiians  pâles  et  lymphatiques  des  villes.  Indépendamment  de 
[action  tonique  de  Pair  marin,  ils  trouvent  au  bord  de  la  mer 
plèi  distractions  sans  nombre.  Ils  jouent  avec  le  sable,  ils  cher- 
[  Aent  des  coquillages  dans  le  creux  des  rochers  ;  les  jeunes  gens 
(  Tontàla  pêche,  font  des  promenades  en  canot;  les  personnes 
[  fhtt  âgées  jouissent  du  mouvement  qui  se  fait  autour  d'elles,  et 
I  tout  ce  monde  a  sous  les  yeux  le  spectacle  imposant  de  la  haute 
M»,  dont  l'aspect  mobile  et  changeant  impressionne  les  natures 
|§* plus  vulgaires. 

fc*  L'air  vif  de  la  mer,  comme  celui  des  montagnes,  excite  et 
Ifefaretient  l'appétit  :  il  le  fait  renaître  chez  ceux  qui  depuis  long- 
penps  Pavaient  perdu,  et  les  gastralgiques  eux-mêmes  voient 
iwmimier  leurs  malaises.  La  cure  d'air  marin  convient  égale- 
peat  aux  hommes  qui,  sans  être  malades,  sont  fatigués  par  des 
piroux  trop  assidus,  à  ceux  qui  sont  en  proie  aux  soucis  ou  au 
Magrin.  La  voix  de  la  mer,  son  mouvement  lent  et  monotone, 
papect  de  ses  grands  horizons,  loin  de  les  exciter  comme  les 
pannes  neurasthéniques,  procure  à  ces  natures  viriles  mais  tour- 
pantées,  un  calme  profond  et  un  soulagement  réel.  Tous  les 
iMtrins  connaissent  cette  influence  sédative. 
I  Enfin  il  est  une  catégorie  très  intéressante  de  jeunes  sujets 
fgar  lesquels  le  séjour  des  plages  et  les  bains  de  mer  sont  Une 
rentable  panacée  :  ce  sont  les  enfans  scrofuleux,  en  faveur  des- 


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ces  stations  ne  répondent  pas  aux  mêmes 
quente  dans  des  saisons  opposées,  et  1101 
celles  du  Midi,  quand  il  sera  question  d 
nale. 

Les  personnes  qui  fréquentent  les  pla 
TOcéan  y  sont  surtout  attirées  par  Tattn 
c'est  un  second  élément  de  la  villégiature 
reste  à  apprécier  l'influence.  L'hydroth^ 
des  agens  les  plus  efficaces  de  Thygièm 
tonique  du  froid,  celle  des  substances  mir 
tient  en  dissolution  et  qui  en  font  une  eau 
Elle  se  range  dans  le  groupe  des  chloro 
faut  tenir  compte  aussi  de  sa  densité  pi 
Peau  douce,  et  des  mouvemens  dont  elle 
ces  raisons,  les  bains  de  mer  sont  plus 
rivière,  mais  ils  sont  aussi  plus  excitans. 
aux  sujets  très  faibles  et  très  impressionn 
taire  qui  doit  suivre  le  bain  ne  s'opère  que 
L'immersion  brusque  du  corps  tout  entie 
dont  la  densité  est  700  fois  plus  grande 
à  ces  personnes  un  resserrement  de  la  poi 
focation,  une  véritable  angoisse.  Elles  g 
violettes.  Le  choc  des  vagues  leur  fait  T< 
manente  qui  les  étonne  et  les  fatigue.  Elle 
extrême  à  réagir,  et  frissonnent  parfois  p 
après  la  sortie  du  bain. 


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VILLÉGIATURE,    BAIN8   DE  MER.  139 

Les  vieillards  d'une  bonne  eonstitution  peuvent  se  baigner  à 
la  mer  comme  les  autres,  quand  ils  en  ont  conservé  l'habitude; 
toutefois,  à  partir  de  soixante-dix  ans,  j'estime  qu'ils  font  bien  de 
s'en  abstenir  dans  la  crainte  des  congestions.  Il  ne  faut  donner 
des  bains  de  mer  aux  jeunes  enfans  qu'avec  une  grande  prudenee; 
on  doit  les  retirer  de  l'eau  au  bout  de  quelques  minutes,  les  ha- 
biller rapidement  et  les  faire  courir  sur  la  plage  pour  favoriser 
la  réaction.  Il  est  bon  d'attendre  qu'ils  aient  trois  ou  quatre  ans 
pour  commencer,  et  même  de  différer  plus  longtemps  encore, 
lorsqu'ils  sont  très  nerveux  ou  trop  faibles  pour  réagir  et  surtout 
lorsque  la  mer  leur  inspire  une  terreur  invincible.  Le  docteur 
Jules  Simon,  qui  fait  autorité  pour  tout  ce  qui  touche  à  l'hygiène 
infantile,  interdit  les  bains  de  mer  aux  enfans  nés  de  parens  épi- 
leptiques  ou  de  mères  hystériques,  ainsi  qu'à  ceux  qui  sont  sujets 
animaux  de  tète  et  disposés  à  la  méningite. 

Tout  cela  revient  à  dire  que  les  bains  de  mer  ne  conviennent 
pis  aux  malades  ni  à  ceux  qui  sont  en  passe  de  le  devenir  ;  mais, 
ea  dehors  de  cette  classe  de  valétudinaires,  l'hydrothérapie  ma- 
rine est  le  plus  admirable  moyen  d'entretenir  les  constitutions 
vigoureuses  et  de  fortifier  celles  qui  ne  le  sont  pas.  Elle  habitue 
fta  froid,  aux  vicissitudes  atmosphériques  ;  elle  combat  la  facilité 
à  s'enrhumer  que  détermine  l'excès  des  précautions.  Elle  est 
héroïque  chez  les  enfans  élevés  en  serre  chaude,  par  des  mères 
trop  craintives,  qui  les  couvrent  à  l'excès,  les  entretiennent  dans 
an  état  de  moiteur  permanente,  et  les  exposent  aux  refroidisse- 
mens  lorsqu'ils  se  reposent  ou  qu'ils  traversent  un  courant 
d'air. 

L'endurcissement  bien  compris  est  le  pivot  de  l'éducation 
physique  des  jeunes  gens,  et  les  bains  de  mer  sont  un  des  meil- 
ws moyens  d'y  arriver.  Us  ont  pour  eux  un  autre  avantage  qu*tl 
^est  pas  possible  de  passer  sous  silence  :  c'est  qu'ils  leur  donnent 
le  moyen  d'apprendre  à  nager.  La  natation  est  tout  à  la  fois  le 
jfas  hygiénique  et  le  plus  utile  des  exercices.  C'est  le  plus  hygié- 
nique, parce  qu'il  met  en  jeu  des  muscles  qui  d'ordinaire  ne  fonc- 
tionnent pas,  et  qu'il  développe  la  poitrine  par  les  larges  înspi- 
iitbns  qu'il  exige;  c'est  le  plus  propre  à  fortifier  l'organisme, 
que  les  efforts  qu'il  entraîne,  se  produisant  dans  l'eau 
,  ne  causent  aucune  déperdition  de  forces.  Enfin  c'est  le 
utile,  parce  qu'il  permet  de  sauver  sa  vie  et  celle  des  autres. 
un  pays  dont  trois  mers  baignent  l'immense  littoral  et  que 
donnent  de  grands  fleuves,  la  natation  devrait  être  le  premier 
Ite  sports,  et  c'est  chez  nous  le  moins  répandu.  On  est  surpris  du 
wtit  nombre  d'hommes  sachant  nager  qu'on  rencontre,  même 
la  marine.  On  dit,  il  est  vrai,  que  dans  les  naufrages  ce  sont 


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136  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

toujours  les  bons  nageurs  qui  se  noient,  parce  qu'ils  ont  trop  de 
confiance  dans  leurs  forces  et  qu'ils  n'ont  pas  la  patience  d'attendre 
sur  l'épave  qu'on  vienne  à  leur  secours.  Le  fait  est  possible,  mais 
pour  un  nageur  qui  se  noie  par  impatience,  il  y  en  a  dix  qui  suc- 
combent en  se  dévouant  pour  sauver  les  autres,  en  portant  à  terre 
le  bout  de  l'amarre  qui  doit  être  le  salut  de  tous,  ou  bien  en 
s'obstinant  à  rester  près  de  ceux  qui  ne  savent  pas  nager,  pour 
les  soutenir  en  attendant  qu'on  vienne  à  leur  aide.  Si  ce  sont  tou- 
jours les  mêmes  qui  se  noient,  tant  pis  pour  les  autres!  ce  ne 
sont  pas  les  braves  qui  meurent  en  faisant  leur  devoir  qu'il  faut 
plaindre,  ce  sont  les  malheureux  qui  sont  dans  l'impuissance  de 
le  remplir. 

Les  bains  de  mer,  comme  l'atmosphère  maritime,  n'ont  pas 
les  mêmes  propriétés  sur  toutes  les  plages.  Pour  nous  en  tenir  à 
la  France,  les  stations  de  la  Manche,  qui  sont  les  plus  fréquentées, 
sont  aussi  les  plus  froides.  A  Dieppe,  le  docteur  Gaudet  a  recueilli, 
pendant  dix  ans,  des  observations  thermométriques  pendant  les 
mois  de  juillet,  d'août  et  de  septembre,  époque  à  laquelle  s'y 
rendent  les  baigneurs.  Il  a  trouvé  en  moyenne  17°, 6  pour  l'atmo- 
sphère et  18°, 2  pour  la  mer.  La  température  de  celle-ci  monte 
lentement,  descend  de  même,  et  n'est  pas  influencée  sensiblement 
par  celle  de  l'air.  En  dix  ans  d'observation,  l'écart  n'a  été  pour 
l'eau  que  de  5  degrés  (15  à  20  degrés),  tandis  que  pour  l'air  il  a 
été  de  18  (10  à  28  degrés). 

La  température  moyenne  de  la  Méditerranée  est  de  4°, 35  plus 
élevée  que  celle  de  l'Océan.  En  1834,  à  Trieste,  elle  est  montée 
à  30  degrés,  comme  entre  les  tropiques.  Lorsqu'on  s'y  plonge, 
dans  ces  parages,  on  éprouve  une  agréable  sensation  de  fraîcheur; 
mais  on  peut  y  séjourner  longtemps  sans  éprouver  le  second 
frisson  qui  indique  le  moment  d'en  sortir.  Ces  bains  ne  sont  pas 
aussi  toniques  que  ceux  qu'on  prend  sur  les  plages  de  la  Manche, 
mais  on  peut  en  user  plus  longtemps.  Ainsi,  au  sanatorium  de 
Giens,  près  d'Hyères,  qui  a  été  créé  par  le  conseil  général  des 
hospices  de  Lyon,  pour  le  traitement  des  petits  scrofuleux  de 
cette  ville,  on  leur  donne  des  bains  à  la  lame  pendant  six  mois 
consécutifs,  depuis  la  fin  d'avril  jusqu'au  commencement  de  no- 
vembre, et,  quand  le  temps  est  beau,  on  les  laisse  jouer  et  bar- 
boter dans  l'eau  tout  à  leur  aise.  Il  n'y  a  presque  jamais  d'inter- 
ruption, tandis  qu'à  Berck-sur-Mer  la  saison  ne  dure  que  quatre 
mois,  et  les  suspensions  causées  par  le  mauvais  temps  son 
si  fréquentes  que  les  petits  malades  prennent  rarement  pluî 
de  80  bains,  et  ces  bains  sont  très  courts  :  leur  durée  varie  d* 
deux  à  cinq  minutes,  suivant  leur  âge  et  le  temps  qui 
fait. 


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Villégiature,  bains  de  mer.  137 

iv  -•! 

Indépendamment  du  mouvement  d'émigration  qui  se  produit  '; 

dans  les  villes,  à  l'époque  des  grandes  chaleurs,  il  en  est  un  autre, 
moins  général  et  moins  régulier,  mais  qui  s'accentue  chaque  an- 
née davantage  :  c'est  la  villégiature  hivernale.  Elle  répond  à  un  < 
besoin  analogue,  bien  que  moins  impérieux.  Il  est  aussi  naturel  de 
fuir  le  froid  de  l'hiver  que  d'éviter  les  chaleurs  de  la  canicule,  et 
déjà  la  coutume  se  répand,  dans  les  familles  riches  qu'aucune 
obligation  ne  retient  nulle  part,  de  suivre  l'exemple  que  leur 
donnent  les  hirondelles,  d'aller  passer  l'hiver  dans  les  régions 
favorisées  par  le  soleil,  et  de  revenir  dans  le  Nord  lorsque  ces 
régions  ne  sont  plus  habitables.  C'est  surtout  en  Angleterre  que 
ce  genre  de  vie  prend  faveur.  Il  y  a  des  causes  spéciales.  Le 
climat  de  la  Grande-Bretagne  est  triste,  brumeux  et  froid  ;  la 
capitale  est  lugubre  ;  les  grandes  fortunes  y  sont  nombreuses,  et, 
par  le  fait  même  de  la  situation  géographique  du  pays,  les  migra- 
tions n'ont  rien  qui  épouvante  ces  insulaires  pour  lesquels  la  mer 
«st  une  seconde  patrie  et  qui  regardent  le  monde  entier  comme 
leurdomaine.  Voilà  pourquoi  nous  trouvons  des  Anglais  sur  tous 
les  points  du  globe.  Ce  sont  les  voyageurs  par  excellence,  et  la  vie 
d'hôtel  ne  les  effraie  pas.  En  France,  et  pour  des  raisons  oppo- 
sées, nous  sommes  plus  attachés  au  sol  ;  nous  ne  trouvons  nulle 
part  de  pays  qui  vaille  le  nôtre.  Et  puis,  la  vie  errante  n'est  pas 
notre  fait;  elle  est  incompatible  avec  les  joies  de  la  famille  et  les 
relations  sociales  durables  ;  elle  est  la  négation  de  toute  fonction, 
«tne  permet  l'accomplissement  d'aucun  devoir  social.  Cependant 
on  commence  à  rencontrer,  dans  les  stations  thermales  comme 
sur  le  littoral  de  la  Méditerranée,  quelques  familles  françaises  qui 
ont  rompu  leurs  attaches  et  s'en  vont  ainsi  de  ville  en  ville,  au 
gré  des  saisons,  de  leurs  caprices  ou  de  leurs  amitiés  de  ren- 
contre. 

Ce  sont  encore  des  exceptions  ;  mais  ce  qui  devient  de  plus  en 
fins  commun,  c'est  de  voir  des  hommes  très  utiles,  [exerçant  des 
'onctions  importantes,  qui,  par  le  fait  même  de  l'activité  trop 
pande  de  leurs  occupations,  n'ont  plus  assez  de  leurs  vacances 
annuelles  et  ressentent  le  besoin  d'aller  passer  une  ou  deux  se- 
maines chaque  année  loin  du  foyer  de  leur  action.  Nombre  de 
médecins  à  Paris  sont  aujourd'hui  dans  ce  cas  :  ils  profitent  pour 
Véloigner  des  vacances  de  Pâques,  pendant  lesquelles  on  com- 
mence à  déserter  Paris;  parfois  môme,  ils  s'en  vont  au  milieu  de 
jTliver  à  Cannes  ou  à  Nice.  Quelques-uns  ont  des  maisons  de 
campagne  à  Saint- Raphaël  ou  à  Beaulieu,  et  c'est  une  attraction 


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13S  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  plus  qui  les  hante  dans  leur  existence  surmenée.  Le  barreau 
et  la  magistrature  commencent  à  faire  de  môme. 

Il  faut  joindre  à  ces  touristes  d'occasion  les  malades  et  les 
valétudinaires.  La  facilité  des  voyages  a  décuplé  le  nombre  de 
ceux  auxquels  on  conseille  le  changement  d'air  et  qui  peuvent 
faire  les  sacrifices  nécessaires  pour  s'en  procurer  le  bénéfice. 
Jadis  on  ne  déplaçait  que  les  poitrinaires  des  classes  riches.  On 
les  envoyait  à  Montpellier,  à  Pau,  à  Hyères  :  les  Anglais  allaient 
à  Pise  ou  à  Madère.  Il  n'en  partait  qu'un  petit  nombre  et  il  n'en 
revenait  pas  du  tout.  Aujourd'hui  les  phtisiques  n'ont  plus  le 
monopole  de  la  migration  :  toutes  les  maladies  à  forme  chro- 
nique, surtout  celles  qui  ont  leur  siège  dans  le  système  nerveux 
ou  qui  ont  le  chagrin  pour  cause,  se  trouvent  bien  du  change- 
ment de  résidence,  pourvu  que  le  déplacement  s  opère  avec  intel- 
ligence et  dans  une  direction  convenable. 

Les  voyageurs  d'hiver  ont  étendu  leurs  pérégrinations  à  tout 
le  bassin  de  la  Méditerranée;  les  plus  valides,  les  plus  entrepre- 
nans  vont  jusque  dans  le  Levant  ;  ils  visitent  Constant inople, 
parcourent  la  côte  de  Syrie;  d'autres  se  rendent  en  Algérie,  en 
Tunisie;  quelques-uns  vont  jusqu'en  Egypte;  mais  ceux  qui  ne 
demandent  à  la  villégiature  que  du  repos  sous  un  ciel  clément 
ne  quittent  pas  la  France.  Ils  se  rendent  directement  sur  quelque 
point  de  notre  littoral  méditerranéen  et  y  passent  le  temps  qu'ils 
ont  pu  dérober  à  leurs  travaux.  Ils  ont  raison  de  ne  pas  aller 
plus  loin,  car  je  ne  connais  pas,  sur  aucun  point  du  globe,  de 
climat  plus  ravissant,  de  pays  plus  enchanteur,  que  la  côte  qui 
s'étend  de  Saint-Tropez  à  Bordighera.  Elle  doit  son  charme  à  la 
protection  que  le  massif  des  Alpes  et  des  Apennins  lui  procure 
contre  les  vents  glacés  du  nord.  Cette  muraille  gigantesque 
forme  un  demi-cercle  autour  de  la  partie  de  la  côte  dont  nous 
nous  occupons  en  ce  moment;  puis  elle  se  rapproche  de  la  mer, 
qu'elle  longe  jusqu'au  delà  du  golfe  de  Gênes. 

Le  littoral  couché  sur  le  flanc  méridional  de  ces  montagnes 
est  exposé  au  soleil  ainsi  qu'au  vent  du  sud.  Devant  lui  s'étend  la 
mer  avec  son  incomparable  éclat;  l'intensité  de  la  lumière  y  est 
égale  à  la  pureté  de  l'air.  Avant  d'arriver  à  Marseille,  on  entre 
déjà  dans  un  milieu  tellement  lumineux  qu'aucune  autre  région 
de  l'Europe  ne  peut  lui  être  comparée.  L'atmosphère  est  d'une 
limpidité  qui  égale  celle  du  Sahara  et,  pendant  la  nuit,  les  étoiles 
brillent  d'un  éclat  incomparable  dans  un  ciel  d'une  profondeur 
inouïe.  C'est  cet  éclat,  cette  lumière,  que  regrettent  le  plus  les 
habitans  du  Midi  lorsqu'ils  sont  transportés  sous  le  ciel  bas  et 
triste  des  contrées  du  nord  de  l'Europe. 

Le  littoral  méditerranéen  n'a  contre  lui  que  le  mistral,  ce 


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VILLÉGIATURE,    BAINS   DE   MER.  139 

vent  de  nord-ouest  qui  descend  des  glaciers  de  la  Suisse,  s'en- 
gouffre dans  la  vallée  du  Rhône,  s'élance  avec  furie  sur  les  cèles 
de  la  Provence  et  sur  la  mer  qui  les  baigne^  Ce  vent,  le  plus 
violent  de  ceux  qui  soufflent  sur  la  France,  est  tellement  froid  et 
tellement  sec  qu'on  ressent  son  influence  même  dans  l'intérieur 
des  appartenons  bien  clos,  qu'il  y  fait  tousser  les  personnes  dont 
les  bronches  sont  susceptibles,  et  provoque  parfois  des  crache- 
mensde  sang  chez  les  tuberculeux.  Le  mistral  n'a  pas  la  même 
intensité  sur  tous  les  points  de  la  côte.  Il  est  redoutable  dans  la 
vallée  du  Rhône.  Il  y  déracine  parfois  les  arbres  et  y  renverse 
les  cheminées.  C'est  un  véritable  fléau  pour  Avignon,  Arles,  Aix, 
Marseille  et  même  Toulon  ;  mais  à  partir  d'Hyères,  il  a  déjà  perdu 
de  sa  force.  De  Fréjus  à  V in ti mille,  il  ne  se  fait  sentir  qu'à  l'ou- 
verture des  vallées  dans  lesquelles  coulent  les  torrens  descendus 
des  montagnes  de  l'Estérel  et  des  Maures.  A  Nice,  le  mistral 
souffle  encore  avec  force  le  long  du  Paillon,  mais  il  est  moins 
froid.  De  Nice  à  Menton,  le  vent  du  nord-ouest  est  entravé  par  le 
Mont-Boron,  par  la  pointe  de  Saint-Hospice,  qui  abrite  Ville- 
Iranche,  et  par  le  cap  Martin.  A  Monaco  et  à  Menton,  il  n'est 
véritablement  plus  à  craindre. 

Quand  le  mistral  souffle,  l'air  est  d'une  transparence,  d'une 
limpidité  admirable,  et  c'est  ce  qui  le  rend  dangereux.  Séduits 
pir  cette  brillante  apparence,  les  malades  se  hasardent  à  sortir; 
ils  vont  se  chauffer  au  soleil,  et  lorsqu'ils  traversent  un  coin  de 
me  qu'enfile  le  mistral  et  qui  est  dans  l'ombre,  ils  sont  transis 
jusqu'aux  os.  Les  valétudinaires  doivent  donc  éviter  avec  soin  les 
rôles  où  ce  vent  redoutable  règne  d'habitude  et  que  nous  avons 
citées  plus  haut.  Cannes,  le  Cannet  pour  les  personnes  qui  re- 
doutent le  voisinage  de  la  mer,  Villefranche,  Beaulieu,  Eze,  la 
Turbie,  Menton,  sont  les  points  où  les  malades  se  rendent  de  pré- 
férence. Nice  et  Monaco  sont  le  rendez-vous  des  gens  de  loisir 
çû  veulent  jouir  tout  à  la  fois  des  plaisirs  du  monde  et  des 
tfarmes  d'un  beau  climat.  Je  ne  parle  pas  de  ceux,  que  le  jeu 
à  Monte-Carlo  :  ceux-là  sont  parfaitement   indifférons  à 

ce  qui  est  étranger  à  leur  passion.  Les  gens  laborieux  qui 
[Veulent  se  refaire  dans  un  endroit  agréable  et  tranquille  se  ren~ 

volontiers  à  Saint-Raphaël. 
En  vantant  le  climat  du  littoral  méditerranéen,  j'ai  tâché  de 
tenir  en  garde  contre  les  exagérations  de  l'enthousiasme  :  il 
certain  qu'il  a  ses  mauvais  côtés.  On  n'y  trouve  pas  l'unifor- 

de  température  qui  règne  à  Madère,  ni  la  sérénité  uniforme 
hauts  plateaux  de  l'Indoustan.  Beaucoup  de  valétudinaires 

ivent  de  cruelles  déceptions  en  y  arrivant.  Les  Méridionaux, 

lesquels  les  superlatifs  sont  monnaie  courante,  leur  ont  pro- 


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140  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mis  <(  un  éternel  printemps,  sous  un  ciel  toujours  bleu  »;  ils 
hypnotisés,  en  arrivant,  par  l'éclat  de  la  lumière  et  la  beaub 
la  mer  et,  pour  peu  qu'ils  s'attardent  à  contempler  le  couchei 
soleil,  ils  sont  saisis  par  le  froid  du  soir,  dont  l'impression 
plus  vive  dans  le  Midi  que  dans  le  Nord.  Pour  peu  que  le  s< 
se  cache,  le  temps  devient  terne  et  perd  son  aspect  riant;  ei 
s'il  vient  à  pleuvoir,  c'est  une  désolation,  parce  que  rien  i 
disposé  en  vue  du  mauvais  temps.  Les  maisons  ne  sont  pas  < 
fortables,  les  portes  et  les  fenêtres  ferment  mal,  les  cham 
sont  carrelées,  et  les  cheminées  n'existent  que  pour  la  forme, 
comprend  le  découragement  qu'inspire  aux  malades  une  pari 
désillusion.  Heureusement  que  le  mauvais  temps  n'est  jamai 
longue  durée  et  qu'il  suffit  d'un  rayon  de  soleil  et  d'une  mat) 
sereine  pour  les  réconcilier  avec  le  pays. 

Il  est  pourtant  des  précautions  dont  il  faut  s'entourer  qu 
on  n'a  pas  une  santé  à  toute  épreuve.  Nous  venons  de  parlei 
refroidissement  qui  se  produit  au  coucher  du  soleil  ;  il  augmi 
pendant  la  nuit  et  se  fait  sentir  d'autant  plus  vivement  qu 
temps  est  plus  clair.  Le  refroidissement  nocturne  n'est  p« 
craindre  en  été  ;  au  printemps  et  en  automne,  on  peut  n'en 
tenir  compte;  mais,  dès  que  la  neige  couvre  les  montagne! 
faut  s'en  défier  et  prendre  des  vêtemens  de  laine,  comme  le  i 
les  marins  dans  les  pays  chauds.  Sous  aucun  prétexte  on  ne  < 
se  couvrir  de  fourrures.  Les  boas  et  les  cache-nez  causent  j 
de  coryzas  et  d'angines  dans  le  Midi  que  partout  ailleurs,  à  ca 
des  variations  de  température.  On  transpire  aussitôt  qu'on  mar 
au  soleil,  et  la  sueur  se  glace  quand  on  s'arrête  à  l'ombre. 

Le  choix  de  l'habitation  est  une  question  de  premier  on 
La  chambre  à  coucher  doit  être  exposée  en  plein  midi,  et  rien 
peut  permettre  d'en  accepter  une  au  nord.  C'est  une  règle  au  si 
de  laquelle  les  hygiénistes  sont  tous  d'accord.  Dans  une  cham 
mal  exposée,  les  malades  ne  se  rétablissent  pas  et  les  gens  b 
portans  tombent  souvent  malades.  Il  faut  éviter  les  maison: 
plusieurs  étages,  à  logemens  multiples,  tâcher  de  trouver 
appartement  dont  les  pièces  soient  parquetées,  et  dont  les  cl 
minées  ne  fument  pas  par  tous  les  temps. 

Il  est  enfin  une  précaution  dont  il  ne  faut  pas  s'exagérer  l'i 
portance,  mais  dont  on  doit  cependant  tenir  compte.  Lorsqn 
descend  dans  un  hôtel,  comme  c'est  l'habitude  pour  les  coui 
villégiatures,  et  qu'on  réside  dans  une  station  fréquentée  par 
phtisiques,  il  est  bon  de  s'informer  si  la  chambre  qu'on  v< 
offre  n'a  pas  été  occupée  récemment  par  un  poitrinaire,  et  surt 
s'il  n'est  pas  mort  dans  le  lit  qui  va  devenir  le  vôtre.  Il  n'est 
prudent  de  passer  outre  lorsque  le  propriétaire  de  l'hôtel  v 


VILLÉGIATURE,    BAINS   DE   MER.  141 

affirme  qu'il  a  fait  désinfecter  la  pièce.  Cette  opération  est  très 
délicate  et  ne  présente  aucune  garantie  dans  les  villes  dont  nous 
parlons,  parce  qu'on  la  pratique  sans  connaissances  suffisantes 
et  sans  conviction. 

Il  faut  surtout  se  défier  des  chambres  qui  sont  couvertes  d'un 
tapis  et  qui  ont  des  rideaux  d'étoffe.  Ces  tissus  sont  en  effet  le  ré- 
ceptacle des  poussières  ainsi  que  des  microbes  que  l'expectoration 
des  malades  y  a  mêlés.  Les  cas  de  phtisie  à  marche  rapide  con- 
tractés dans  ces  conditions  par  de  jeunes  sujets  absolument  sains 
jusque-là  ne  sont  pas  une  rareté.  Cette  crainte  éloigne  aujour- 
d'hui beaucoup  de  touristes  des  localités  fréquentées  par  les 
malades. 

On  ne  peut  en  effet  accorder  [qu'un  degré  de  confiance  très 
limité  aux  assertions  des  propriétaires  des  hôtels,  et  comme  on  n'a 
pas  de  moyens  de  contrôle,  il  est  plus  prudent  de  s'en  aller  ail- 
leurs, surtout  quand  on  voyage  en  famille,  avec  des  jeunes  gens 
ou  des  jeunes  filles.  La  vue  de  ces  pauvres  malades  n'a  d'ail- 
leurs rien  de  réjouissant;  leur  fréquentation  est  un  peu  répu- 
gnante et  n'est,  pas  absolument  sans  danger,  même  en  dehors  de 
l'habitation  des  chambres  qu'ils  ont  occupées. 

En  général,  on  quitte  le  Midi  de  trop  bonne  heure.  Cela  n'a 
pas  d'inconvénient  pour  les  touristes  qui  jouissent  d'une  bonne 
santé  :  ceux-là  viennent  en  janvier  sur  le  littoral  pour  assister 
aux  fêtes  de  toutes  sortes  qui  ont  lieu  à  cette  époque  et  s'en  vont 
quand  elles  sont  terminées.  La  mode  veut  qu'on  remonte  dans  le 
Nord  au  mois  de  mars,  et  les  valétudinaires  ont  le  tort  de  la 
suivre.  Le  printemps,  dans  le  centre  de  la  France,  est  souvent 
un  mythe,  tandis  qu'il  est  splendide  dans  le  Midi.  Les  mois 
d'avril  et  de  mai  sont  les  plus  agréables  de  l'année.  On  ne  devrait 
aller  vers  le  Nord,  dit  le  docteur  Onimus,  que  lorsque  la  lune  rousse 
est  passée,  parce  qu'elle  s'accompagne  presque  toujours  d'un  retour 
du  froid  et  des  gelées.  Les  convalescens  font  bien,  avant  de  revenir 
*  Paris,  d'aller  faire  une  étape  de  retour  dans  les  départemens 
du  Sud-Ouest  où  la  température  est  alors  régulière,  ou  bien 
encore  en  Touraine.  Cette  partie  de  la  France  a  souvent  de  très 
beaux  printemps,  et  les  médecins  y  envoyaient  leurs  convales- 
cens avant  la  création  des  chemins  de  fer  (1). 

La  douceur  du  climat  du  Midi  ne  s'arrête  pas  à  la  frontière 
de  France.  La  côte  d'Italie,  qui  fait  suite  à  la  nôtre,  a  bien  aussi 
son  charme,  et  San-Remo  jouit,  à  l'étranger,  d'une  réputation 
qui  égale  celle  de  Menton.  Les  collines  qui  l'abritent  ne  sont 
pas  très  hautes,  mais  elles  sont  bien  situées.  Les  arbres  qui  les 

(1)  E.  Onimus,  V Hiver  dans  les  Alpes  maritimes  et  dans  la  principauté    de 
Monaco;  Paris,  1891. 


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142  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

couvrent  sont  très  avantageux  pour  les  promenades,  mais  ils  n« 
sont  pas  aussi  favorables  pour  la  chaleur  que  les  rochers  qui  ré- 
fléchissent les  rayons  du  soleil.  Aussi  la  fraîcheur  du  soir  se 
fait-elle  sentir  de  meilleure  heure  à  San-Remo  qu'à  Menton.  En 
revanche,  le  printemps  y  est  plus  intense  et  c'est  une  résidence 
charmante  lorsque  les  arbres  ont  repris  leurs  feuilles  et  leurs 
fleurs.  San-Remo  est  la  station  hivernale  des  étrangers  qui  ont 
des  raisons  pour  éviter  le  sol  de  France.  Quant  à  Bordighera  et 
à  Vintimille,  on  n'en  peut  pas  conseiller  le  séjour  en  hiver,  parce 
qu'il  y  fait  trop  de  vent  et  que  les  montagnes  y  projettent  trop 
d'ombre.  Les  valétudinaires  ne  peuvent  pas  davantage  se  fixer  à 
Gênes,  malgré  la  beauté  de  la  ville  et  le  confortable  qu'on  y  trouve. 
C'est  le  climat  le  plus  perfide  de  toute  l'Italie  :  on  ne  peut  guère  y 
séjourner  qu'à  la  fin  du  printemps  et  au  commencement  de  Tété, 
lorsque  les  vents  du  nord  ont  purifié  l'atmosphère  et  qu'ils  y 
apportent  les  parfums  de  la  Ligurie. 

Le  climat  de  l'Italie,  envisagé  dans  son  ensemble,  ne  mérite 
qu'à  moitié  sa  vieille  réputation.  On  y  est  attiré  par  le  charme  des 
souvenirs,  par  la  séduction  des  monumens  et  des  musées;  mais 
les  voyages  trop  rapides  qu'on  peut  y  faire  pendant  une  période 
de  vacances,  alors  qu'on  désire  tout  voir,  sont  très  fatigans  et  ne 
sont  même  pas  absolument  sans  danger.  La  plupart  des  grandes 
villes  de  la  péninsule  sont  insalubres  ;  le  surmenage  prédispose 
aux  maladies  infectieuses;  et  j'ai  vu  plus  d'un  voyage  de  noces 
interrompu  par  une  fièvre  typhoïde  contractée  à  Rome,  à  Naples 
ou  à  Milan.  Le  séjour  de  ces  villes' ne  convient  pas  davantage  aux 
valétudinaires.  Rome  est  inhabitable  pendant  l'été.  L'air  y  est 
vicié  par  les  émanations  qui  se  dégagent  de  ses  ruines  et  par  les 
miasmes  qui  viennent  de  la  campagne  voisine.  A  partir  delà  fin 
de  mai  toutes  les  grandes  familles  émigrent.  Je  m'y  suis  trouvé 
deux  fois  à  l'époque  des  chaleurs,  et  la  ville  était  quasi  déserte. 
L'hiver,  le  froid  y  est  vif  et  piquant.  Le  séjour  n'en  est  possible, 
pour  les  santés  chancelantes,  qu'aux  mois  de  mars,  d'avril  et 
d'octobre. 

Florence  est  plus  habitable.  On  n'a  pas  à  y  redouter  les  in- 
fluences  palustres  et,  bien  que  le  climat  soit  variable,  l'air  humide 
et  souvent  chargé  d'électricité,  on  peut  y  séjourner  sans  incon- 
vénient au  printemps  et  en  automne. 

Les  gens  dont  la  poitrine  est  délicate  feront  bien  de  se  défier 
de  Naples.  Il  faut  y  aller,  parce  que  c'est  un  des  points  les  plus 
admirables  du  globe.  Le  panorama  qu'on  embrasse  du  regard,  ea 
parcourant  le  nouveau  boulevard  qui  fait  le  tour  de  la  ville  à  mi- 
côte,  est  un  enchantement.  On  ne  se  lasse  pas  de  le  contempler.  Le 
matin,  lorsque  la  brume  de  la  nuit  se  soulève  lentement,  comme 


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VlLUtoATURE,   BAINS   K  MER.  143 

t  rideau  de  théâtre  sur  une  féerie,  on  voit  apparaître  successive* 
la  mer  calme,  immobile,  la  plage,  les  petites  villes  qui 
la  bordent  et  que  dore  le  soleil  levant  ;  puis,  la  chaîne  des  collines 
qn  s'étagent  par  plans  successifs;  enfin,  dans  le  lointain,  on 
voit  sortir  de  la  brume  Caprée,  Ischia,  Sor rente,  et  au  fond  du 
golfe  le  Vésuve  avec  son  panache  de  fumée.  Malgré  la  banalité  des 
descriptions  qu'on  en  a  lues,  malgré  l'exagération  du  proverbe 
italien  que  tout  le  monde  répète,  on  reste  stupéfait  en  présence 
de  ce  spectacle.  Il  faut  toutefois  qu'il  fasse  beau  temps;  et  il  pleut 
soumit  à  Naples.  C'est  une  ville  à  voir  et  à  revoir  encore;  mais 
ce  n'est  pas  un  séjour  pour  les  valétudinaires.  Le  climat  est  in- 
constant, orageux,  et  la  ville  basse  est  malsaine.  Milan  ne  vaut 
pts  mieux.  Les  vents  froids  y  soufflent  de  tous  les  points  de  l'ho- 
riioa.  Ceux  du  sud  y  tombent  des  cimes  de  l'Apennin,  ceux  du 
bk4  et  du  nord-ouest  y  descendent  du  sommet  des  Alpes  ;  la 
température  y  est  froide  et  variable.  La  moyenne  de  l'hiver  est 
au-dessous  de  -+-  2°,  et  on  a  vu  le  thermomètre  y  descendre 
à -15*. 

Les  seules  villes  d'Italie  dans  lesquelles  on  puisse  passer 
riù ver  avec  une  entière  sécurité  sont  Venise,  Pise  et  Gaëte. 

Lorsqu'on  a  quitté  l'Italie,  la  ville  qui  vous  laisse  le  souvenir 
le  plus  durable  c'est  Venise.  On  désire  y  retourner,  on  aimerait 
à  y  vivre,  au  milieu  des  splendeurs  de  son  passé  et  dans  ce  calme 
profond  qu'aucun  bruit  ne  trouble,  où  l'activité  même  est  si- 
kaciease.  La  température  y  est  douce,  égale,  l'air  humide  et  le 
àd  azuré.  Une  résidence  semblable  convient  à  tous  ceux  qui  as- 
pirait au  repos. 

Le  climat  de  Pise  se  rapproche  un  peu  de  celui  de  Venise.  La 
tille  étrusque,  abritée  contre  les  vents  du  nord  par  une  chaîne  de 
I  toHmes  et  ouverte  aux  brises  du  sud ,  jouit  d'une  température  douce 
j  *t  égaie  en  hiver,  principalement  sur  la  rive  droite  de  l'Ârno.  L'air 
fart  doux,  saturé  de  vapeurs,  les  pluies  fréquentes  et  le  ciel 
!  feront  couvert.  On  y  envoyait  autrefois  les  phtisiques,  et  c'était 
[toc  raison.  Le  climat  convient  en  effet  aux  santés  délicates;  la 
[lifte  est  calme,  silencieuse,  un  peu  triste;  elle  offre  cependant 
H*  ressources,  et  on  peut  s'y  installer  confortablement. 

Gaëte  est  également  une  résidence  agréable  et  salubre.  L'air  y 
Ntphis  vif  et  plus  tonique  qu'à  Pise,  à  cause  du  voisinage  plus 
|feaédiat  de  la  mer.  C'est  à  Gaëte  que  se  rendent  Tété  la  plu- 
des  grandes  familles  romaines,  lorsque  les  chaleurs  et  la 
les  chassent  de  la  Ville  éternelle. 
Les  localités  que  je  viens  de  passer  en  revue  peuvent  convenir 
abriter  des  convalescens  et  des  malades  pendant  la  mau- 
l;  mais  la  région  de  l'Italie  qui  se  prête  le  mieux  à  la 


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144  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

villégiature  véritable,  c'est  celle  des  lacs  de  la  Lombardie.  Il  est 
vrai  qu'elle  ne  répond  pas  aux  mêmes  indications  et  qu'on  ne  la 
fréquente  que  pendant  Tété.  Située  au  pied  des  Alpes,  qui  l'abritent 
des  vents  du  nord,  la  région  des  lacs  jouit  d'un  climat  tempéré 
que  caractérise  une  chaleur  douce  et  humide  ;  on  y  trouve  des 
hôtels  assez  confortables  et  les  sites  sont  ravissans.  Pendant  la 
belle  saison,  le  lac  Majeur  et  le  lac  de  Côme  sont  le  rendez-vous 
des  habitans  du  Milanais  qui  peuvent  quitter  leurs  villes.  Ceux 
de  Varese  et  de  Lugano  sont  plus  petits  et  moins  fréquentés;  celui 
de  Garde  n'est  pas  assez  abrité  pour  qu'on  en  recherche  les  abords. 

Il  y  a  sans  doute  en  Italie  beaucoup  d'autres  points  vers  les- 
quels le  courant  de  l'émigration  pourrait  se  porter  avec  avan- 
tage; et  nous  citerions  sur  le  littoral  de  l'Adriatique  ou  sur 
les  deux  versans  de  l'Apennin,  nombre  de  localités  qui  pourraient 
devenir  des  centres  de  villégiature  ;  mais  elles  ne  sont  pas  connues  ; 
elles  sont  dénuées  de  ressources  ;  et  les  voyageurs  ne  pourraient 
pas  y  trouver  les  élémens  de  bien-être  qui  sont  indispensables  à 
des  valétudinaires. 

Les  mêmes  raisons  leur  interdisent  le  séjour  de  l'Espagne. 
L'absence  de  tout  confortable  y  est  absolue  ;  et  c'est  chose  fâcheuse, 
car  le  littoral  de  ses  provinces  méditerranéennes  pourrait  offrir 
des  ressources.  La  Huerta  de  Valence  est  un  séjour  délicieux.  C'est 
une  forêt  d'orangers  et  de  citronniers,  au  milieu  desquels  se 
dresse  la  vieille  ville  espagnole,  avec  ses  maisons  arabes,  ses  monu- 
mens  religieux  et  ses  remparts  en  ruines,  à  travers  lesquels  ont 
passé,  à  700  ans  de  distance ,  le  Cid  Campéador  et  le  maréchal  Suchet. 

Un  voyage  en  Espagne  est  de  nos  jours  le  complément  obliga- 
toire d'une  éducation  bien  dirigée;  mais  ce  n'est  pas  là  qu'il  con- 
vient d'aller  chercher  le  repos  et  encore  moins  la  santé.  On  la 
trouverait  peut-être  aux  Baléares.  Je  crois  avoir  été  le  premier  à 
signaler  la  douceur  exceptionnelle  du  climat  de  Majorque,  où  j'ai 
séjourné  pendant  un  temps  assez  long  pour  avoir  pu  l'apprécier. 
La  ville  de  Palma  est  située  au  fond  d'une  baie  ouverte  au  sud  ;  les 
montagnes  du  centre  l'abritent  contre  les  vents  du  nord,  l'atmo- 
sphère y  est  limpide,  la  végétation  luxuriante;  mais  les  communi- 
cations sont  difficiles  et  les  ressources  du  pays  presque  nulles.  Il 
est  évident  que  ces  îles  de  la  Méditerranée,  pour  lesquelles  la  na- 
ture a  tout  fait,  deviendront  un  jour  des  centres  de  villégiature 
très  recherchés.  Elles  sont  tout  près  de  la  côte  :  il  suffirait  d'un 
service  régulier  de  bateaux  à  vapeur,  de  quelques  hôtels  bien 
tenus,  pour  y  attirer  les  voyageurs,  et  le  climat  se  chargerait  de 
les  retenir. 

Les  Français  qui  ne  redoutent  pas  un  long  voyage  et  qui  n'ont 
pas  peur  de  la  mer  se  rendent  volontiers  en  Algérie  pendant  l'hi- 


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VILLÉGIATURE,    BAINS    DE    MER.  145 

ver;  ils  ne  regrettent  pas  la  peine  qu'ils  se  sont  donnée.  C'est  un 
séjour  délicieux.  La  mer  et  le  ciel  y  sont  de  ce  bleu  intense  parti- 
culier à  la  Méditerranée.  On  y  compte  en  moyenne  200  jours  par 
an  sans  un  nuage,  sans  une  goutte  d'eau.  Le  printemps  y  est 
ravissant,  la  végétation  d'une  richesse  et  d'une  variété  splendides. 
Les  constitutions  délicates  s'y  fortifient.  Les  sujets  prédisposés  à  la 
tuberculose  eux-mêmes  s'en  trouvent  bien.  J'ai  eu  l'occasion  de 
voir  nombre  de  jeunes  officiers  dont  la  poitrine  m'inspirait  des 
inquiétudes,  revenir  bien  portans,  après  un  séjour  de  quelques 
années  dans  le  nord  de  l'Afrique.  Les  Anglais,  qui  sont  de  grands 
navigateurs,  promènent  leurs  malades  sur  tous  les  points  de  la  Mé- 
diterranée. Ils  les  mènent  en  Egypte,  en  Grèce,  aux  îles  Ioniennes, 
à  Madère,  qui  n'est  pas  plus  loin  de  chez  eux. 


Pour  compléter  mon  programme,  il  me  reste  à  dire  un  mot 
des  stations  thermales  envisagées  au  point  de  vue  de  la  villégia- 
ture. Ce  n'est  pas  une  digression,  car,  parmi  les  personnes  qui 
fréquentent  les  eaux  minérales,  les  malades  sont  en  minorité.  Les 
Romains  en  avaient  donné  l'exemple.  Lorsqu'ils  émigraient  vers 
les  thermes  du  nord  de  l'Italie  ou  du  midi  des  Gaules,  ils  y  étaient 
attirés  par  des  mobiles  qui  n'avaient  rien  à  voir  avec  le  soin  de 
leur  santé.  Ils  allaient  y  chercher  le  plaisir,  et  c'est  encore  ce  qui 
se  passe  aujourd'hui. 

Parmi  les  gens  bien  portans  qui  fréquentent  les  eaux  minérales, 
les  uns  y  viennent  pour  retrouver  leur  milieu  et  continuer  leur 
genre  de  vie  ;  d'autres  y  accompagnent  des  malades  ou  des  amis  ; 
et  tout  ce  monde  forme  une  société  très  gaie  et  très  mouvante.  Au 
confortable  des  hôtels  se  joignent  les  distractions  que  la  localité 
permet  de  prendre.  Elles  sont  très  variées  dans  les  stations  à  la 
mode,  les  seules  qui  soient  recherchées  par  les  personnes  en  santé. 
Pendant  le  jour,  ce  sont  les  promenades  dans  les  environs,  les  ex- 
cursions dans  les  montagnes,  à  cheval  ou  à  dos  de  mulet,  et  tout 
est  disposé  dans  les  hôtels  pour  organiser  ces  parties  de  plaisir  avec 
un  grand  confortable.  Les  malades,  pendant  ce  temps-là,  se  réu- 
nissent dans  le  parc  où  l'on  entend  de  la  musique  ;  on  y  lit,  on  s'y 
promène,  on  y  cause  de  son  mal  avec  le  premier  venu  ;  la  goutle  y 
fraternise  avec  la  dyspepsie,  et  l'après-midi  se  passe.  Le  soir  on  se 
retrouve  au  Casino  où  se  donnent  des  concerts,  où  se  jouent  de 
petites  pièces  de  théâtre.  Ces  soirées  finissent  de  très  bonne  heure 
et  les  malades  eux-mêmes  peuvent  y  assister.  Les  joueurs  des 
deux  sexes  se  pressent  autour  des  tables  de  baccara,  de  roulette, 
ou  font  tourner  les  petits  chevaux.  Dans  certains  hôtels  on  donne 
Tom  cxxx.  —  1895.  10 

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146  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

des  bals  qui  se  prolongent  fort  avant  dans  la  nuit.  Les  personnes 
tranquilles  ont  soin  de  fuir  ces  demeures  trop  bruyantes  et  vont 
se  loger  dans  des  maisons  plus  calmes  ;  mais  le  spectacle  de  ce 
mouvement  gracieux  et  élégant,  la  participation  indirecte  à  cette 
existence  joyeuse,  sont  une  distraction  pour  les  malades  et  les 
aident  à  oublier  leur  souffrance. 

Les  hommes  fatigués  par  les  travaux  de  cabinet  ont  autant 
besoin  de  distractions  que  de  repos;  ils  s'ennuieraient  à  mourir 
dans  la  campagne  la  plus  fleurie,  parce  que  l'inaction  absolue  est 
intolérable  pour  les  hommes  habitués  à  la  vie  de  labeur  intellec- 
tuel. Ceux-là  se  trouvent  très  bien  du  séjour  des  eaux,  lorsqu'ils 
n'en  prennent  que  la  partie  hygiénique,  c'est-à-dire  les  prome- 
nades et  les  excursions  en  agréable  compagnie,  les  repas  sobres 
et  réguliers,  les  distractions  paisibles  du  soir  suivies  d'une  longue 
nuit  de  sommeil  qu'on  peut  se  procurer  aisément  en  évitant  les 
hôtels  à  grand  tapage. 

Dans  ces  conditions,  pour  retirer  d'une  saison  passée  dans 
une  station  thermale  tout  le  bénéfice  désirable,  il  y  a  trois  con- 
ditions à  remplir  :  la  première  c'est  de  n'y  emporter  aucune  pré- 
occupation, aucun  souci  sérieux  ;  la  seconde,  de  ne  s'y  livrer  à 
aucun  travail  intellectuel.  La  conversation,  la  lecture  des  jour- 
naux, des  revues  et  des  romans  doivent  suffire  pour  occuper  la 
pensée.  Il  faut  savoir  se  contenter  de  la  littérature  de  casino.  La 
troisième  condition  enfin,  c'est  de  ne  pas  suivre  de  traitement 
thermal  quand  on  n'est  pas  malade.  Il  ne  faut  pas  oublier  que  les 
eaux  minérales  sont  des  médicamens  et  qu'on  ne  se  drogue  pas 
impunément  quand  on  se  porte  bien.  Il  n'est  pas  indifférent  d'in- 
gurgiter chaque  jour  un  litre  d'eau  contenant  de  7  à  8  grammes 
de  matériaux  salins,  comme  celles  de  Vichy  ou  de  Vais,  de  se 
plonger  dans  des  bains  sulfureux,  ou  de  se  faire  donner  des  dou- 
ches. On  ne  traite  ni  le  mal  passé,  ni  le  mal  à  venir.  Les  personnes 
qui,  se  trouvant  aux  eaux  thermales  pour  accompagner  quelqu'un 
des  leurs,  veulent  en  profiter  pour  faire  une  cure  afin  de  prévenir 
quelque  maladie  dont  elles  se  croient  menacées,  celles-là  font  un 
mauvais  calcul  et  s'exposent  à  compromettre  leur  santé  au  lieu  de 
l'affermir. 

Jules  Rochard. 


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LES  AVENTURES 

DUNE  AME  EN  PEINE 


MRS  ANNIE  BESANT 


^nic  Besant  :  An  Autobiography  ;  Londres,  Fisher  Unwm,  éditeur,  et  The  Sève* 
Principles  ofMan%  Reincarnation,  Death  and  After.  —  A.  P.  Sinnett  :  Esoteric 
Buddhism.—  W.  Judge  :  The  océan  of  theosophy.  —  H.-P.  Blavat9ki  :  The  Voice 
of  tke  silence  et  The  Secret  Doctrine,  Thcosophical  Publishing^  Society,  Lonctaa. 
Proceedings  of  the  Society  for  Psychical  Researches.  —  Isis  very  much  unveiled 
by  Emund  Garret,  Westminster  Gazette  office. 

Il  y  a,  déjà  quelques  années,  j'ai  raconté  ici  même  la  cam- 
pagne énergique  et  curieuse  que  Mme  Annie  Besant  avait  menée, 
en  Angleterre,  en  faveur  des  doctrines  malthusiennes.  A  ce  mo- 
ment même,  elle  venait  d'abjurer  l'athéisme  dont  elle  avait  fait 
une  profession  de  foi  sonore,  se  déclarait  théosophe,  et  retirait  de 
la  circulation  la  Loi  de  la  population,  cet  étrange  petit  livre  dont 
la  destinée  avait  été  si  tapageuse.  Aujourd'hui,  dans  une  auto- 
biographie volumineuse,  elle  nous  fait  l'histoire  de  ses  varia- 
tions; elle  entreprend  de  nous  démontrer  qu'elle  a  a  évolué  »,  non 
changé;  et  comme  elle  est  fort  éloquente,  d'une  conviction  indé- 
niable et  d'une  imagination  vigoureuse,  son  plaidoyer  ne  manque 
pas  d'intérêt.   Ajoutez  que  six  mois  après  le  moment  où  elle 
publiait  dans  ses  mémoires,  un  peu  prématurés,  qu'elle  était 
passée  «  de  l'orage  à  la  paix  »,  il  devenait  clair  comme  le  jour 
qu'elle  avait  été  tout  simplement  la  victime  d'une  immense 
mystification. 


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143  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 


I 


Annie  Wood,  qui  devint  plus  tard  Mme  Besant,  naquit  mys- 
tique, pour  ainsi  dire,  ou  du  moins  elle  le  fut  dès  que  ses  yeux 
purent  voir  et  sa  bouche  parler;  et  la  partie  la  plus  neuve,  la 
seule  peut-être  vraiment  originale  de  son  livre,  est  celle  où  elle 
nous  rappelle,  avec  un  accent  de  vérité  sincère,  combien  l'ima- 
gination, à  une  époque  de  l'existence  dont  nous  gardons  à  peine 
la  mémoire,  est  puissante  et  créatrice.  On  a  rarement  décrit, 
d'une   façon  plus  frappante  et   plus    délicieuse,    la  singulière 
facilité,  l'immense  joie  de  l'enfant  à  se  créer  des  dieux.  Tout 
l'inanimé  a  des  voix  si  claires,  pour  lui!  C'est  vraiment  à  croire 
qu'en  avançant  en  âge  l'homme  perd  un  sens  dont,  si  l'âme  est 
éternelle  comme  le  croient  les  théosophes,  elle  avait  la  possession 
avant  de  naître,  et  qui,  dans  sa  vie  nouvelle,  lutte  encore  pour  ne 
pas  mourir.  Pour  Annie,  quand  elle  était  toute  petite,  les  fleurs 
même  qu'elle  cueillait  étaient  des  personnes,  l'air  apparemment 
vide   était  plein   d'êtres  vivans,  et  qui   parlaient.  Et  n'était-c^ 
pas  une  chose  affreuse  qu'on  vînt  lui  dire  quand  elle  errait  dan» 
ces  beaux  espaces  musicaux  et  peuplés  :  «  Il  ne  faut  pas  conter  d» 
si  vilaines  histoires,  miss  Annie,  vous  nous  donnez  le  frisson,  e*. 
votre  mère  vous  grondera?  »  Mais  ces  tyrans  heureusement  re  — 
construisent  presque  sans  le  vouloir  ce  qu'ils  viennent  de  détruira  - 
Certains  livres  sont  remplis  d'événemens  merveilleux;  l'enfant  ^y 
retrouva  ses  amis  aperçus,  les  êtres  surnaturels  dont  la  primi- 
tive humanité  avait  vu  l'action  animer  la  nature,  les  géans,  1^*5 
dieux,  les  monstres.  Cependant  qu'elle  imaginait  ainsi  l'invisible^, 
ceux  qui  l'instruisaient  lui  en  apportèrent  la  révélation  chré- 
tienne, mais  la  Bible  et  les  contes  de  fées  disaient  les  mêmes  his- 
toires de  miracles.  D'ailleurs,  ce  dieu  d'Israël,  qui  tour  à  to*xr 
punit,  récompense,  brûle,  foudroie,  bénit,  protège,  répand  &a 
colère  en  longs  éclats  de  fureur,  en  nappes  de  feu,  en  exteruxi- 
nations  ;  paternel  aussi  pourtant,  prenant  un  peuple  sous  sa  pro- 
tection, le  guidant  à  travers  le  monde  dans  des  voyages  qui  durent 
des  siècles,  parmi  des  Égyptiens  cruels  et  sorciers,  des  espaces 
calcinés,  des  Amalécites  pillards,  adorateurs  de  dieux  terribles  4 
qui  l'on  sacrifie  des  hommes  ;  pardonnant  vingt  fois  à  ce  peuple 
ses  erreurs  et  ses  crimes,  dictant  ses  commandemens,  d'une  \oi% 
forte,  sur  THoreb,  au  milieu  des  flammes,  visible,  —  car  Moïse  Ie 
vit,  et  Samuel,  et  Hélie,"et  tous  les  prophètes  l'ont  entretenu,  ^-~~ 
ce  Dieu  n'avait  pas  besoin  qu'on  lui  élevât  des  idoles,  le  livre  sac**** 
lui  a  donné  une  bouche,  des  mains,  des  passions  :  on  le  voit,  e^ 
nul  autre  dieu  jamais  n'eut  une  figure  plus  humaine. 


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LES   AVENTURES  D'ONB  ÂME  EN   PEINE.  149 

Lui  en  haut,  le  diable  est  en  bas  ;  et  il  a  aussi  sa  bible,  que 
Milton  a  écrite.  Pour  Annie  Wood,  Milton  valait  Moïse,  elle 
croyait  à  l'un  aussi  fermement  qu'à  l'autre,  et,  juchée  en  sauvage 
sur  la  haute  branche  d'un  vieil  arbre,  en  un  jardin  près  d'Oxford,  v 

die  chantait  tour  à  tour,  durant  des  heures,  des  versets  et  des  '■.'•*, 

vers.  Un  jour,  Milton  lui  apprit  que  Satan  n'avait  pas  de  cornes, 
que  ses  pieds  n'étaient  pas  fourchus,  et  que,  de  tous  les  archanges 
tombés,  il  était  resté  le  plus  pâle,  le  plus  triste  et  le  plus  beau. 
«  Alors,  ô  divin  Jésus,  mon  prince  idéal,  tu  le  sauveras  bien,  à  la 
fin,  n'est-ce  pas?  »  De  vagues  et  brumeuses  formes  l'entouraient, 
la  sollicitaient,  elle  craignait  de  les  voir  et  les  appelait,  les  sentait 
Vraiment  entrer  dans  la  pièce...  Beaucoup  d'enfans  ont  sans  doute 
Técu  de  cette  étrange  vie  ;  peu  en  ont  gardé  la  mémoire  aussi 
Vive  et  aussi  vibrante. 

Nous  nous  sommes  habitués  à  confondre  l'idée  de  religion 
et  l'idée  de  morale.  Les  âmes  primitives  et  l'imagination  active 
et  visionnaire  de  cette  petite  fille  n'allaient  point  aussi  vite.  Elles 
y  voyaient  d'abord  une  explication  du  monde,  la  description  et 
l'histoire  des  volontés  mystérieuses  qui  font  apparaître  et  changer 
les  choses.  Annie  s'imaginait  fort  bien  la  lutte  de  Dieu  et  du 
démon,  chacun  ayant  son  armée,  enrôlant  les  hommes.  Quand 
on  appartient  à  Dieu,  on  a  un  bouclier  blanc,  avec  une  croix  rouge 
dessus,  et  le  Prince  lumineux,  le  divin  Héros,  vous  donne  un  ta- 
lisman qui  vous  avertit  de  l'approche  des  dragons.  Quand  un 
ubre  porte  des  pommes  défendues,  il  y  a  un  serpent  dessous,  mais 
k  moyen  de  savoir  qu'il  est  défendu  de  manger  la  pomme  quand 
3  n'y  a  pas  de  serpent!  Aussi  la  morale  courante  rétonnai t-elle 
beaucoup. 

Miss  Marryat,  la  sœur  du  romancier  populaire,  qui  s'était 
chargée  bénévolement  de  l'éducation  d'Annie,  s'efforça  de  lui 
donner  ce  «  sens  du  péché  »  qui  lui  manquait.  Vieille  fille  intel- 
ligente, charitable,  d'un  évangélisme  austère,  elle  enseigna  à  sa 
!  papille  de  froides  et  terribles  doctrines  :  l'homme  puni  pour  l'éter- 
nité, naissant  damné,  racheté  seulement  par  la  volonté  du  Christ, 
l  Biais  à  la  condition  d'avoir  le  repentir  vrai,  de  sentir  toute  i'hu- 
iftfliation,  non  seulement  d'avoir  péché  soi-même,  mais  d'appar- 
fair  à  cette  race  humaine  qui  ne  peut  être  sauve  que  par  un 
miracle.  Mais  comme  tout  cela  était  difficile  à  comprendre,  abs- 
trait et  sans  formes  I  Le  sens  du  péché  ne  germa  point. 

Le  Nouveau  Testament  ne  parlait  pas  de  cette  affreuse  chose. 

D  n'était  plein  que  de  l'histoire  de  Christ,  le  Dieu  vivant,  l'ado- 

fible  idéal  humain.  Ce  n'était  plus  le  gentil  Jésus  de  l'enfance, 

ftsteur  de  brebis  blanches,  mais  l'Homme-Dieu,  mélancolique 

ptrce  qu'il  porte  les  tristesses  du  monde,  héroïque,  car  il  est  au 


■&ytf':^ 


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)  REVUE   DES   DEUX   MONDES.  *— —  ,m 

x  de  son  sang  l'universel  sauveur.  Comme  il  est  mort  pour 
is,  on  brûle  de  mourir  pour  lui,  comme  il  est  Dieu,  il  couvre 
terre  de  miracles,  comme  il  est  homme,  il  parle  à  tous  les 
urs  purs.  Sainte  Agnès  Ta  vu,  le  fiancé  céleste,  et  des  anges  qu'il 
foya,  à  sainte  Cécile  la  musicienne  murmurèrent  les  chants 
;s  par  lui.  Il  est  si  impossible  de  ne  pas  l'aimer,  si  triste  de  ne 
ivoir  tout  de  suite  mourir  pour  lui!  Ce  fut  un  jour  de  dé- 
îs  que  celui  de  la  confirmation,  dont  les  douces  cérémonies, 
is  l'Église  anglicane,  sont  très  semblables  à  celles  que  connais- 
t  les  catholiques  de  France  :  on  renouvelle  les  vœux  du  bap- 
le,  on  renonce  à  Satan,  à  ses  pompes  et  à  ses  œuvres,  on  est 
orne  un  petit  oiseau  blanc,  tout  frissonnant  d'attente,  et  le 
er  soufflet  de  l'évêque  vous  semble  le  vent  des  ailes  de  la 
ombe  céleste. 

C'est  à  Paris  qu'eut  lieu  cette  confirmation.  On  était  en  1862, 
nie  avait  alors  quinze  ans.  Elle  vit  passer  dans  les  Champs- 
'sées  l'empereur  Napoléon  III,  alors  à  l'apogée  de  sa  fortune; 
>  connut  la  grande  ville  au  moment  où  elle  s'affolait  de  fêtes, 
cependant  elle  ne  vit  rien  de  plus  beau  que  les  églises  catho- 
iies.  Toute  leur  gloire  sensuelle  pénétra  dans  son  âme.  Il  y  a 
(aint-Germain-l'Auxerrois  un  vitrail  dont  elle  parle  avec  des 
ts  plus  chauds  et  plus  colorés  que  ce  verre  pourtant  brûlant; 
le  Louvre,  en  face,  était  une  autre  église  peuplée  de  saintes 
le  madones.  Elle  les  reconnut  :  c'étaient  les  portraits  de  ses 
ions. 

Dans  cet  air  voluptueux,  le  froid  évangélisme  qu'elle  n'avait 
îais  d'ailleurs,  elle  l'avoue,  complètement  assimilé,  fondit 
rime  une  nnige.  Peu  inquiète  de  développement  moral,  de 
upules  de  conscience,  pleine  d'un  mysticisme  complexe,  esthè- 
te, sensuel,  érudit  —  dont  la  peinture  fait  de  sa  biographie  un 
re  utile  à  consulter  pour  celui  qui  voudra  étudier  l'état  de 
ne  moderne  en  face  du  problème  religieux — elle  aperçut  tout  à 
tp  la  beauté  propre  du  catholicisme,  ce  qui  le  rend  supérieur  à 
déisme  quelconque  ou  à  un  froid  appareil  de  morale  tiré 
n  livre  révélé.  Elle  vit  qu'il  était  une  œuvre  d'art,  et  un  sys- 
îe.  Il  ne  s'agissait  pas  cependant  du  catholicisme  romain,  avec 
Forte  et  harmonieuse  hiérarchie  terrestre,  mais  de  celui  qu'ont 
rouvé  les  docteurs  de  la  haute  Eglise  anglicane,  et  qui,  restant 
s  purement  spirituel,  paraît  plus  archaïque  et  plus  poétique 
it-ètre.  Bâtie  sur  les  fondations  des  apôtres  et  des  martyrs, 
e  des  matériaux  qu'accumulèrent  et  polirent  les  Pères,  Clé- 
rit,  Jérôme,  Chrysostome,  Hermas,  Ignace,  Augustin,  «  vieille 
ce  qu'elle  est  éternelle,  immuable  parce  qu'elle  est  vraie,  » 
ère  et  solide  elle  monte,  des  jours  de  Jésus  à  nos  jours.  Ainsi 


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LES   AVENTURES   D'UNE   AME  EN   PEINE.  151 

là  théologie,  que  ceux  qui  l'ignorent  croient  triste  et  stérile,  se 
présente  sous  la  forme  d'une  grande  image  sensible,  d'une  cathé- 
drale antique  et  sonore;  et  les  longues  avenues  des  colonnes,  les 
rais  changeans  qui  tombent  des  fenêtres,  les  incantations  des 
fidèles,  tout  converge  vers  le  Christ,  tout  n'a  été  fait  qu'en  in- 
strument pour  le  voir  et  parvenir  à  lui.  Au  delà  de  sa  pure  mo- 
rale, au  delà  des  prières,  de  tout  un  entraînement  spirituel  et 
logique,  savant  et  mesuré,  on  pénètre  dans  le  mystère,  on  dis- 
tingue le  sens  de  sa  trinité,  le  Père  générateur  des  formes,  la 
Raison  qui  les  mène,  et  l'Esprit  d'où  ils  émanent,  et  qui  les  con- 
tient, consubstantiel  à  eux: en  définissant  Dieu,  sa  nature,  ses 
attributs,  l'Église  a  jeté  une  étrange  lumière  sur  le  fond  obscur 
de  nous-mêmes,  et  la  récompense  de  ces  sévères  études,  c'est  la 
pore  extase.  De  cette  théologie  qui  semble  aride,  le  mysticisme, 
le  don  qui  rend  visible  l'invisible,  qui  personnalise  le  divin,  sort 
à  flots  canalisés,  réguliers  et  profonds...  Annie  communia  cha- 
fto  semaine,  observa  les  jeûnes,  et  se  flagella.  Elle  avait  dix-sept 
ansl  Ses  prières  se  multiplièrent,  et  pour  les  offrir  à  son  Seigneur, 
cherchant  les  plus  tendres  parmi  les  plus  tendres,  elle  chanta  : 
«...  Mon  Amour  crucifié,  élève  en  moi  de  fraîches  ardeurs 
d'amour  et  de  consolation,  que  ce  soit  désormais  le  plus  grand 
dw  tourmens  que  je  puisse  endurer  de  t'avoir  offensé,  que  ce 
•oient  mes  plus  grandes  délices  de  te  plaire...  Fais  que  je  me  sou- 
tienne de  ta  mort,  ô  Monseigneur  Jésus  !  fais  que  je  te  désire  et 
pantelle  après  toi,  fais  que  je  m'abîme  enta  gracieuse  présence. 
0  très  doux  Jésus-Christ,  moi  la  pécheresse  indigne  et  pourtant 
rachetée  par  ton  sang  précieux,  tienne  je  suis,  et  tienne  je  serai, 
«tdans  la  vie  et  dans  la  mort.  Jésus,  bien-aimé,  plus  beau  que 
kl  fils  des  hommes,  attire-moi  jusqu'à  toi  par  les  cordes  de  ton 
taumr,  baise-moi  des  baisers  de  ta  bouche,  ton  amour  estmeil- 
Wque  le  vin...  Voici  que  le  Roi  m'a  portée  dans  ses  chambres. 
fataé-je,  ô  Seigneur,  goûter  combien  tu  es  doux,  et  que  ta  force 
feulante  et  chère  —  je  t'en  supplie  —  me  dévore  l'âme!  » 

II 

«  Ma  mère  ne  me  permettait  pas  de  lire  des  romans  d'amour, 
dit  aujourd'hui  Mme  Besant  du  haut  de  ses  quarante-sept 
>,  et  faute  d'un  homme,  j'ai  aimé  le  bon  Dieu!  »  Moralité  :  un 
i  de  littérature  légère  n'est  pas  pour  nuire  à  l'éducation  des 
personnes.  Ceci  est  peut-être  un  peu  trop  simple.  Elle 
4fevnût  ajouter  qu'elle  avait  une  belle  imagination,  une  activité 
intelligence  insatiable  et  entraînée  par  l'éducation  de  miss 
ifarryat,  —  elle  parlait  le  français,  l'allemand,  l'italien,   et  le 


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152  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

latin  —  et  avec  tout  cela,   je  soupçonne  qu'elle  était  femme, 
très  femme.  Elle  pensa  un  instant  à  se  convertir  au  catholicisme 
et  h.  se  faire  sœur  de  charité;  mais  si  elle  était  catholique,  au  sens 
de  Pusey,  elle  avait  hérité  de  ses  ascendans  anglais  une  instinctive 
antipathie  pour  le  papisme.  Aussi,  ne  pouvant  satisfaire  son  rêve, 
et  se  donner  à  Dieu  même,  elle  voulut  au  moins,  comme  pis 
aller,  épouser  un  de  ses  ministres.  Elle  voyait  le  prêtre  entouré 
d'une  auréole,  vivant  d'une  vie  extra -humaine  dans  son  sacer- 
doce sublime,  loin  des  banalités,  en  plein   ciel   bleu.  Et  voilà 
pourquoi  elle  prit  pour  mari  le  révérend  Frank  Besant,  de  l'Eglise 
anglicane.  Elle  a  bien  soin  de  nous  dire  qu'elle  épousa  l'office  et 
non  l'homme,    qu'elle  voulut  approcher  son  âme  des    choses 
sacrées,  et  non  sa  chair  :  arrangez  cela,  si  vous  pouvez,  avec  ses 
jolies  phrases  sur  ses  sensations  à  l'aurore  de  sa  féminité.  Et 
pourtant,  il  y  a  un  fait  bien  singulier.   Quand,  plus  tard,  cette 
femme  indomptable  eut  rompu  avec  tout  ce  qu'elle  ne  croyait 
pas  vrai;  quand  elle  fut  entrée  dans  un  parti  qui  contenait  certaine- 
ment des  personnes  respectables,  mais  aussi,  comme  tous  les 
partis  jeunes,  un  certain  nombre  d'autres  qui  se  souciaient  assez 
peu  de  ce  qu'on  appelle  parfois  les  préjugés  sociaux;  lorsqu'elle 
fut  devenue  le  premier  lieutenant  et  l'inséparable  de  M.  Bradlaugh, 
•son  mari  fit  des  efforts  désespérés  pour  la  convaincre  d'adultère. 
En  Angleterre,  c'est  une  conviction  qui  rapporte.  Ce  fut  alors, 
entre  lui,  M.  Bradlaugh  et  Mme  Besant  une  lutte  singulière  et 
tragi-comique.  Housemaids  délurées,  garçons  d'hôtel  astucieux, 
cochers  de  fiacre  à  l'œil  aigu,  détectives  psychologues,  il  mit 
tout  en  œuvre,  et  perdit  son  temps.  Jamais  M.  Bradlaugh  ne  vit 
son  amie  qu'en  présence  de  témoins;  il  laissait  même,  quand    il 
allait  chez  elle,  la  porte  de  la  rue  ouverte.  L'opinion  publique, 
qui  s'était  intéressée  à  ces  péripéties,  finit  en  général  par  accorder 
à  Mme  Besant  un  brevet  de  vertu.  La  vérité,  qui  transparaît  dans 
ses  mémoires,  et  qui  peut-être  éclaire  le  reste  de  sa  vie,  est  que> 
née  pour  aimer,  et  pour  être  aimée,  elle  fut  initiée  à  l'amour  d'une 
façon  qui  la  remplit  d'une  horreur  dont  jamais  depuis  elle  ne  s'est 
défaite.  Cette  horreur  lui  a  inspiré  des  aveux  peu  déguisés  sur  se? 
relations  avec  son  mari,  et,  plus  tard,  toute  une  doctrine  de  sur- 
humaine pureté.  On  est  porté  à  croire,  d'après  le  portrait  qu'elle 
a  tracé  de  lui,  que  le  révérend  Frank  Besant  n'était  pas  un  homme 
aimable  :  brandissant  des  certificats  médicaux,  elle  l'accuse  de 
brutalité.  Peut-être  au  fond  n'était-ce  qu'un  pauvre  homme  mala- 
droit ;  en  tous  cas,  dès  le  lendemain  de  leur  mariage,  un  abîme  les 
sépara.  L'homme  qu'elle  avait  pris  pour  époux  lui  inspirait  une 
insurmontable  répugnance  ;  elle  n'eut  pour  ses  devoirs  de  maî- 
tresse de  maison  qu'une  condescendance  dédaigneuse.  Et  puis, 


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LES   AVENTURES   D'UNE   AME  EN   PEINE.  153 

elle  avait  une  peur  atroce  de  ses  domestiques,  elle  était  pour- 
rai™ de  l'idée  insupportable  que  sa  cuisinière  se  moquait  d'elle 
tontes  les  fois  qu'elle  lui  donnait  un  ordre.  Toute  petite,  quand 
son  lacet  de  soulier  se  dénouait  dans  la  rue,  elle  sentait  sur  ce 
malheureux  lacet  les  yeux  railleurs  de  tout  l'univers.  On  ne  gué- 
rit jamais  complètement  de  cette  maladie-là. 

Deuxenfans  lui  vinrent  pourtant,  un  fils  et  une  fille,  et  elle 
les  aima,  mais  le  sentiment  maternel  n'emplissait  pas  son  âme. 
H  lui  fallait  ces  grands  élans  de  cœur,  qui  ravissent  et  qui  brûlent, 
et  que  peuvent  seuls  donner  une  passion  humaine  ou  l'amour  de 
Dieu;  il  lui  fallait  aussi  l'apostolat,  l'activité  sans  frein,  la  lutte 
dans  la  foule,  à  la  condition  de  mener  cette  foule,  et  voilà  qu'elle 
était  tout  simplement  la  femme  d'un  mince  curé  de  campagne. 
Sans  qu'elle  s'en  rendît  compte,  ayant  épousé  Dieu  dans  son  époux, 
et  trouvant  l'époux  médiocre,  elle  en  vint  confusément  à  songer 
que  ce  Dieu  pouvait  n'être  qu'un  petit  personnage.  Cela  ne  se  fit 
point  d'un  coup  :  elle  lutta  contre  elle-même,  soigna  les  malades, 
écrivit  des  contes  pour  les  enfans,  joua  à  prêcher  toute  seule  dans 
l'église  vide  où  son  mari  parlait  le  dimanche,  et  sans  doute 
trouva  qu'elle  s'en  tirait  beaucoup  mieux  que  lui.  Le  révérend, 
j'en  ai  peur,  lui  rendait  mépris  pour  mépris  ;  il  la  croyait  folle, 
trouvait  qu'elle  n'avait  point  le  respect  que  doit  une  honnête  mé- 
nagère anglaise  à  son  seigneur  et  maître,  et  raccommodait  fort 
Bttl  les  chausses.  Le  ménage  devint  un  «  enfer  ».  Mm6  Besant  eut 
des  idées  de  suicide,  contempla  d'un  œil  tragique  des  fioles  de 
chloroforme.  Son  fils  avait  été  à  l'agonie,  elle  venait  de  lutter, 
forant  des  semaines,  contre  la  mort,  et  l'avait  vaincue,  mais  elle 
restait  énervée.  Sa  mère  avait  été  volée  par  un  homme  d'affaires; 
fiés  pauvres  qu'elle  soignait  étaient  sales,  immoraux,  en  même 
fcmps  que  malheureux.  Et  c'est  Dieu,  qui  est  tout-puissant  et 
tttfiniment  bon,  qui  aurait  fait  ou  laissé  faire  la  misère,  la  maladie, 
fM  vol,  le  vice,  la  saleté,  et  les  pasteurs  terre  à  terre  qui  atta- 
'*  «t  plus  d'importance  à  une  bonne  soupe  qu'au  salut  d'une 
4me! 

Ne  riez  point.  Elle  était  vraiment  croyante,  et  souffrit  horri- 
Wement.  Ce  Jésus  homme  et  Dieu,  toute  bonté,  tout  amour,  tou- 
jours présent,  écoutant  toutes  les  prières,  voilà  qu'elle  perdait 
«bûfiance  en  lui,  et  elle  l'adorait.  «  Ce  fut  une  agonie,  dit->elle,  et 
*  plus  effroyable  souffrance  de  ma  vie.  Ces  bonnes  âmes  au  cer- 
^aïo  creux,  qui  n'ont  jamais  pensé,  qui  prennent  leur  croyance 
femme  on  prend  une  mode,  parlent  de  l'athéisme  comme  du  pro- 
bH  fatal  d'une  vie  souillée  et  d'impurs  désirs.  Oh  !  s'ils  savaient 
»wse  d'entrer  dans  la  pénombre  de  l'éclipsé  de  foi,  l'horreur 
eette  grande  obscurité  où  l'âme  orpheline  crie  dans  le  vide 


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154  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

infini  :  «  Est-ce  toi,  Satan,  qui  as  fait  le  monde?  Est-il  vrai,  l'écho 
que  j'entends  :  «  Mes  enfans,  vous  n'avez  plus  de  père  !  »  Tout  est-il 
chance  aveugle,  force  sans  conscience,  ou  sommes-nouô  le  jouet 
d'une  toute-puissance  qui  s'amuse  de  nos  douleurs  et  dont 
l'affreux  éclat  de  rire  sonne  seul  en  réponse  à  notre  désespoir?  On 
ne  sort  pas  du  dilemme  :  Si  Dieu  peut  empêcher  le  mal,  et  qu'il 
ne  le  fasse  pas,  il  n'est  pas  bon  ;  ou  s'il  désire  l'empêcher  et  qu'il 
ne  le  puisse,  il  n'est  pas  tout-puissant.  »  Tout  s'écroulait  et  deve- 
nait absurde.  11  y  avait  des  damnés  prédestinés,  un  Judas  destiné 
de  toute  éternité  à  trahir  et  à  brûler  pour  que  le  Christ  pût  être 
livré,  crucifié,  et  racheter  ainsi  les  hommes,  un  Dieu  qui  accep- 
tait le  sacrifice  de  ce  fils  qui  n'avait  rien  fait  de  mal,  en  paiement 
du  mal  fait  par  d'autres.  Injustice  suprême,  et  l'esprit  nous  crie 
que  rien  de  ce  qui  est  injuste  ne  peut  être  vrai  ! 

Peut-être,  si  elle  eût  connu  plus  tôt  Stanley,  le  doyen  de 
l'abbaye  de  Westminster,  eût-elle  été  sauvée,  mais  elle  ne  le  ren- 
contra que  trop  tard,  lorsqu'elle  avait  déjà  rompu  publiquement 
avec  le  christianisme.  Sa  mère  était  mourante  et  ne  voulait  point 
communier  sans  elle,  aimant  mieux,  disait-elle  naïvement,  se 
damner  avec  sa  fille  que  d'aller  au  ciel  toute  seule.  Mais  commu- 
nier lorsqu'on  n'a  pas  la  foi ,  n'était-ce  pas  à  la  fois  une  lâcheté  et 
un  sacrilège  ?  «  Je  ne  crois  pas  à  la  divinité  du  Christ,  »  disait 
Annie  aux  pasteurs  qui  visitaient  sa  mère.  Et  ceux-ci  lui  refusaient 
l'hostie.  L'idée  lui  vint  d'aller  trouver  Stanley.  Chef  religieux  de 
l'antique  abbaye,  ce  prêtre  fin,  délicat,  homme  de  cour  et  homme 
de  lettres,  jouissait  d'une  situation  qui  lui  donnait  une  indépen- 
dance spéciale,  et  ne  croyant  plus  aux  dogmes  anglicans  que 
comme  àdes  symboles,  il  les  respectait  pourtant,  et  les  enseignait. 
«  Pourquoi  Jésus  ne  serait-il  pas  le  fils  de  Dieu  dans  un  certain 
sens,  lui  dit-il,  et  de  quoi  vous  inquiétez- vous  ?  Croyez- vous 
donc  percer  avec  des  mots  humains  le  mystère  de  la  divinité? 
Aimez  Dieu,  et  sacrifiez- vous  aux  hommes,  peu  importe  le  reste. 
Quant  à  la  communion,  j'irai  vous  voir  et  vous  la  donner  de  ma 
main.  Et  sachez  qu'elle  n'a  pas  été  instituée  pour  éprouver  et 
troubler  les  cœurs  simples,  mais  pour  les  unir.  »  Or,  comme  elle 
s'étonnait  de  cette  largeur  qui  faisait  craquer  le  vieil  évangélisme, 
qu'elle  ne  comprenait  pas  qu'il  demeurât  dans  le  sein  de  l'Église 
établie,  il  lui  montra  sa  vieille  et  merveilleuse  abbaye,  lui  parla 
de  l'harmonie  des  rites,  de  la  sublimité  des  chants;  et  dans  toutes 
ses  paroles  on  entendait  discrètement  que  les  choses  sont  vraies 
dans  la  mesure  où  elles  sont  belles. 

Cette  philosophie  un  peu  mélancolique  et  très  raffinée  qui  sou- 
met la  raison  à  s'incliner  devant  la  beauté,  la  femme  qui  jadis 
avait  eu  de  la  théologie  catholique  une  impression  quasi  musi- 


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LES    AVENTURES    D'UNE    AME   EN    PEINE.  155 

cale  eût  été  capable  de  la  comprendre,  mais  il  n'était  plus  temps 
pour  elle,  et  déjà  le  grand  Pusey  l'avait  maudite.  Ne  jugeant  plus 
possible  de  s'enfermer  dans  le  cadre  anglican,  elle  avait  voulu 
passer  toutes  ses  croyances  au  crible,  elle  avait  lu  les  docteurs  de 
la  large  Eglise,  Stopford  Brook,  Robertson,  Grey,  et  avec  déses- 
poir voyait  que  le  protestantisme  libéral  n'était  que  la  pitoyable 
évasion  des  difficultés,  que  toutes  les  poutres  de  l'édifice  se  com- 
mandaient, que  Tune  pourrie,  le  reste  tombait  en  pièces.  Ce  fut,  de 
sa  part,  une  singulière  idée  que  d'aller  consulter  là-dessus  Pusey, 
l'homme  qui  a  le  mieux  senti  cette  nécessité  de  concevoir  la  doc- 
trine chrétienne  comme  un  bloc  indivisible.  Lui,  d'ailleurs, 
n'avait  jamais  hésité,  jamais  songé  à  hésiter.  Au  premier  mot 
qu'elle  lui  dit  de  son  doute  sur  Jésus:  «  Vous  parlez  de  votre 
juge,  répondit-il,  vous  blasphémez  !  »  11  ne  voulut  voir  en  elle 
qu'une  pécheresse  à  confesser,  et  ne  comprit  pas,  parce  que  ce 
n'était  pas  dans  sa  nature,  l'affreuse  maladie  du  doute  métaphy- 
sique. «  Priez  »,  lui  dit-il.  —  «Je  neveux  pas  prier,  j'ai  prié,  rien 
n'est  venu.  Je  veux  savoir.  J'ai  tout  à  gagner  à  vous  suivre,  tout  à 
perdre  à  chercher  la  vérité  toute  seule,  je  le  sais...  Eh  bien  !  j'irai 
dans  ma  route!  »  —  «  Tout  à  perdre,  oui,  car  vous  êtes  damnée. 
0  orgueil,  orgueil  !  Croyez- vous  donc  savoir  vous-même  ce  qu'on 
doit  croire  ou  ne  pas  croire?  On  ne  fait  pas  des  conditions  à 
Dieu!  » 

Et  comme  dans  ce  mot  elle  avait  aperçu  l'abîme  infranchis- 
sable qui  les  séparait,  elle  se  leva  et  lui  dit  sa  résolution  prise  à 
cette  heure  de  tout  quitter,  sa  maison,  sa  famille,  ses  espoirs  ter- 
restres, son  Dieu,  publiquement,  et  d'aller  dans  le  noir,  dans  le 
froid,  jusqu'à  ce  qu'elle  trouvât,  s'ilen  était,  une  lumière  vraie,  etun 
Dieu  qui  ne  se  contredit  point.  Alors,  pour  la  première  fois  depuis 
qu'ils  se  parlaient  il  sortit  de  son  calme  paisible,  il  eut  horreur 
du  scandale,  parce  que  l'Église  en  a  horreur,  et  cria  solennelle- 
ment :  «  Je  vous  défends,  je  vous  défends,  entendez- vous,  âme 
damnée,  d'entraîner  dans  votre  damnation  vos  frères  pour  qui  le 
Christ  a  saigné  :  Allez-vous-en,  malheureuse  !  »  Mais  elle  ne  pou- 
vait plus  faire  plier  son  âme.  Elle  abjura  sa  foi,  son  état  dans  le 
monde,  sa  fortune  terrestre,  quitta  sa  religion  conventionnelle, 
son  époux  conventionnel,  et  si  pauvre  qu'elle  dut  9e  placer  comme 
cuisinière,  elle  s'en  alla,  comme  elle  l'avait  dit,  suivre  sa  route, 
dans  le  noir. 

III 

Chez  la  vieille  tante  irlandaise  qui  éleva  la  mère  de  Mme  Besant, 
—  une  tante  demoiselle  très  pauvre  et  très  noble,  comme  doivent 


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156  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

l'être  les  vieilles  demoiselles  irlandaises  qui  se  respectent,  —  il  y 
avait  un  bel  arbre  généalogique  dont  le  tronc  plongeait  jusqu'aux 
«  Sept  Rois  de  France  ».  De  ces  rois  de  France  vous  ne  trouverez 
le  nom  dans  aucune  histoire.  «  G'étaientdes  pirates,  sans  doute,  dit 
négligemment  Mma  Besant,  qui,  chassés  de  Normandie,  avaient 
échoué  sur  le  sol  d'Irlande  où  ils  continuèrent  leur  vie  de  pillage 
et  de  meurtre.  Mais  la  roue  du  temps  a  des  tours  étranges!  Ces 
barbares  et  malfaisans  vagabonds  étaient  devenus  une  sorte  de 
thermomètre  moral  dans  la  maison  d'une  «  gentille  femme  »  irlan- 
daise de  la  première  moitié  de  ce  siècle,  et  quand  ma  mère  avait 
été  méchante,  la  tante  demoiselle  disait  par-dessus  ses  lunettes  : 
«  Emilie,  votre  conduite  est  indigne  des  Sept  Rois  de  France.  » 
Et  alors  Emilie,  avec  ses  beau£  yeux  celtes,  ses  doux  yeux  gris 
bleus,  et  ses  masses  bouclées  de  sombres  cheveux  noirs,  pleurait 
de  honte  et  de  repentir  sur  son  indignité,  avec  la  vague  idée  que 
ces  royaux  ancêtres,  très  authentiques  pour  elle,  allaient  la  mé- 
priser, et  qu'elle  avait  démérité,  elle  frêle  et  pur  bouton  de  rose, 
de  ces  malhonnêtes  majestés.  »  Et  c'est  pourquoi  Mme  Wood, 
quand  elle  fut  devenue  une  femme,  une  femme  délicate,  ardem- 
ment religieuse,  sensible  comme  la  corde  tendue  au  bois  chanteur 
d'un  violon,  garda  dans  l'existence  un  idéal  de  fierté  très  haute. 
«  Une  femme  noble  peut  mourir  de  faim,  disait-elle,  mais  non 
s'endetter  ;  ou  de  douleur,  mais  avec  un  sourire.  »  Et  quant  à  l'opi- 
nion du  monde,  il  ne  faut  point  la  mépriser,  mais  l'ignorer,  ne 
pas  profiter  de  ce  qu'on  est  condamnée  par  les  hommes  pour  se 
permettre  une  action  vile,  si  inconnue  qu'elle  puisse  être,  mais 
qui  vous  dégraderait  à  vos  propres  yeux  ;  car  il  n'y  a  qu'un  tri- 
bunal et  qu'un  maître,  la  conscience,  et  c'est  lui  seul  qui  juge  et 
qui  commande. 

Était-il  donc  si  apocryphe  vraiment,  cet  arbre  généalogique 
qui  faisait  descendre  Mma  Besant  des  vieux  rois  de  la  mer,  aven- 
tureux, volontaires,  incapables  d'un  maître,  et  ne  reconnaissez- 
vous  pas  dans  ces  paroles  l'accent  d'indépendance  farouche,  l'ins- 
tinct du  «  devoir  envers  soi  »  qui  fait  fuir  du  seuil  conjugal, 
dans  une  pièce  d'Ibsen,  la  petite  Norah  aux  yeux  dessillés?  «  Une 
fois  libre,  écrit  Mme  Besant,  je  fus  heureuse.  »  Et  je  ne  crois  pas  que 
ce  soit  une  phrase.  Elle  connut  pourtant  la  vraie  misère.  Après 
avoir  fait  la  cuisine  chez  un  vicaire,  elle  travailla,  pour  quelques 
guinées  par  mois,  à  ces  obscures  besognes  que  de  pauvres  et  pa- 
tiens  manœuvres  littéraires  accomplissent  dans  les  bibliothèques 
publiques.  Elle  connut  la  faim  ;  il  lui  arriva  plus  d'une  fois  de  dire, 
en  laissant  chez  elle  quelques  sous  pour  donner  à  ses  enfans,  qu'elle 
avait  emportés  dans  sa  fuite,  la  pitance  du  jour  :  «  Je  dînerai  au 
British  Muséum,  »  et  elle  ne  dînait  point.  Qui  dira  l'orgueil,  les 


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LES   AVENTURES   D'UNE    AME   EN    PEINE.  157 

visions  glorieuses  qu'engendre  l'ivresse  du  jeûne,  quand  le  jeûne 
est  librement  voulu?  La  passion  de  la  lutte,  le  besoin  sans  bornes 
de  se  donner  à  quelque  chose  de  grand  et  de  difficile,  d'affirmer  son 
mépris  à  ce  monde  de  convention,  gonflaient  ce  cœur  traversé  de 
courans  irrésistibles  et  furieux.  C'est  à  ce  moment  qu'elle  ren- 
contra M.  Bradlaugh.  M.  Augustin  Filon  a  conté  ici  même  avec 
son  talent  accoutumé,  les  luttes  politiques  soutenues  par  cet 
homme  au  tempérament  vigoureux  et  têtu,  l'un  des  caractères  les 
mieux  dessinés  qu'ait  connus  l'Angleterre  contemporaine.  Il  avait 
pris,  dès  lors,  la  direction  du  National  Reformer,  et  commencé 
cette  agitation  antireligieuse,  connue  sous  le  nom  de  mouvement 
séculariste,  qui  rendit  réellement  en  Angleterre  quelques  services 
à  la  liberté  de  pensée.  Mme  Besaat  se  prit  pour  ce  géant  obstiné 
d'une  passion  qui,  si  elle  resta  intellectuelle,  n'en  fut  alors  que 
plus  exclusive  et  plus  exaltée.  Elle  avait  été  écouter  les  con- 
férences antireligieuses  qu'il  faisait  au  Hall  of  Science,  et  lui 
écrivit  pour  s'éclaircir  de  certains  doutes.  A  la  conférence  sui- 
vante, après  avoir  parlé  il  descendit  de  sa  chaire,  traversa  les 
rangs  des  fidèles  qui  tous  souhaitaient  l'orgueil  d'emporter  un 
mot  particulier  du  maître.  Au  premier  rang,  il  aperçut  cette 
jeune  femme,  qu'il  n'avait  pas  vue  encore,  associa  sans  doute 
certaines  phrases  d'une  lettre  reçue  avec  ces  yeux  avides,  ce 
front  haut  d'inspirée  :  «  Vous  êtes  Mme  Besant,  »  dit-il.  «  Oui,  » 
répondit-elle  d'un  souffle.  Et  de  ce  jour,  elle  lui  appartint. 

Il  était  grand,  large  d'épaules,  sanguin,  puissant;  et  convaincu 
d'ailleurs  qu'on  arrive  à  tout  en  voulant  toujours  la  même  chose, 
lui  qui  avait  été  soldat  et  clerc  de  solicitor,  deux  métiers  presque 
également  dédaignés  en  Angleterre,  et  qui  maintenant  menait  un 
parti  et  agitait  un  peuple,  il  ne  doutait  point  de  lui  et  faisait  par- 
tager cette  conviction  à  ceux  qui  l'approchaient.  Ainsi  qu'il  arrive 
fréquemment,  cette  inébranlable  assurance  prenait  sa  source  dans 
une  force  physique  extraordinaire  dont  il  faisait  volontiers  parade. 
Aussi  passait-il  généralement  pour  un  vulgaire  émeutier  de  popu- 
lace. Mais  ces  sortes  d'hommes  rudes  et  volontaires  jouissent 
d'un  singulier  privilège  auprès  des  femmes.  Elles  leur  sont  re- 
connaissantes de  leur  bonté,  de  la  douceur  dont  ils  font  preuve  à 
leur  égard,  et  qui  leur  semble  une  attention  spéciale  et  flatteuse; 
elles  les  décorent  d'une  auréole  héroïque  et  chevaleresque.  «  Il 
était  d'une  courtoisie  charmante  avec  les  femmes,  écrit  ingénu- 
ment Mme  Besant,  d'une  courtoisie  étrangère  plutôt  qu'anglaise, 
car  les  Anglais,  sauf  dans  l'aristocratie,  sont  des  gens  singuliè- 
rement grossiers.  »  Voici  un  aveu  qu'on  ne  lui  demandait  point! 
Une  intimité  passionnée,  dévouée  d'une  part,  protectrice  de 
l'autre,  s'établit  d'autant  plus  vite,  entre  lui  et  elle,  que  la  so- 


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158  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

ciété,  suivant  une  expression  peu  respectueuse  de  Mma  Besant, 
«  détournait  d'eux  son  respectable  nez.  »  Chaque  matin,  M.  Brad- 
laugh,  en  s'entourant  de  toutes  les  prudentes  précautions  que  j'ai 
dites,  venait  s'installer  chez  Mme  Besant.  Ils  travaillaient  jusqu'au 
soir,  le  plus  souvent  sans  se  dire  un  mot,  heureux  d'être  ensemble, 
associés  dans  des  travaux  communs.  Extérieurement ,  c'était  le  plus 
bourgeois  des  couples;  le  dimanche,  comme  les  populaires  amou- 
reux de  la  caricature  anglaise,  'Arry  et  'Arriet,  ils  couraient  les 
environs  de  Londres,  s'asseyaient  sous  les  vieux  arbres,  de  Rich- 
mond  ou  de  Kew,  et  surtout,  délices  suprêmes,  ils  péchaient  à  la 
ligne  !  Tel  était  le  repos  naïf  et  pacifique  dont  ces  infatigables 
travailleurs  avaient  besoin.  Surexcitée  par  une  complète  ivresse 
intellectuelle,  par  la  joie  d'avoif  trouvé  la  route  qu'elle  cherchait, 
l'activité  de  Mme  Besant  dépasse  à  ce  moment  toute  description. 
Elle  fait  d'innombrables  conférences  en  faveur  de  l'athéisme, 
prend  part  aux  tentatives  répétées  de  M.  Bradlaugh  pour  se  faire 
envoyer  au  Parlement  par  les  électeurs  de  Northampton,  —  à  ses 
luttes  pour  soulever  l'opinion  publique, 'quand,  une  fois  élu,  on  lui 
refuse,  parce  qu'il  est  alhée,  le  droit  de  prêter  valablement  serment 
sur  l'Évangile,  —  se  jette  avec  passion  dans  l'étude  des  sciences, 
se  fait  refuser  trois  fois  pour  insuffisance  d'habileté  pratique  dans 
les  manipulations  de  chimie  à  l'examen  de  Bachelor  of  sciences 
de  l'Université  de  Londres,  et  finit  par  enlever,  à  la  quatrième 
fois,  ce  diplôme  d'un  degré  beaucoup  plus  élevé  que  celui  qui 
porte  en  France  un  nom  identique.  Elle  étudie  l'anatomie  sous  le 
docteur  Aveling,  gendre  de  Karl  Marx,  traduit  des  livres  français 
dans  l'intérêt  de  la  propagande,  rédige  et  dirige,  de  concert  avec 
M.  Bradlaugh,  le  National  Reformer,  soutient  devant  toutes  les 
juridictions  d'interminables  procès  pour  obtenir  la  séparation  ju- 
diciaire d'avec  son  mari,  et  conserver  la  garde  de  sa  fille  et  de 
son  fils,  et  finit  par  obtenir  en  partie  gain  de  cause;  enfin  elle 
livre,  en  faveur  du  malthusianisme,  la  grande  et  longue  bataille 
dont  j'ai  jadis  conté  l'histoire.  Et  certes,  il  fallait  du  courage  pour 
l'entreprendre!  M*0  Besant  y  risquait  ce  qui  lui  restait  de  sa  répu- 
tation d'honnête  femme,  M.  Bradlaugh  son  siège  au  Parlement: 
leurs  mœurs  furent  calomniées,  leurs  noms  souillés  des  plus  sales 
injures.  Mais  là,  comme  toujours,  Mme  Besant  obéissait  à  l'impul- 
sion d'une  foi  aveugle  et  convaincue.  Elle  confessait  et  mettait  en 
dogmes  une  religion  née  depuis  un  siècle,  sortie  du  matérialisme 
scientifique  moderne,  et  que,  en  donnant  à  ce  mot  un  sens  qui  va 
se  définir  de  lui-même,  on  peut  appeler  la  religion  de  l'humanité. 
«  Devant  l'impossibilité  de  se  rendre  compte  du  problème 
du  mal,  l'idée  d'un  Dieu  personnel,  infiniment  bon,  infiniment 
puissant,  s'est  en  quelque  sorte  écroulée.  Le  pur  déisme  voltaî- 


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LES    AVENTURES    D'UNE    AME   EN    PEINE.  159 

rien  est  une  sottise,  les  religions,  avec  leur  fond  de  mystères  in- 
scrutables,  se  sont  lentement  desséchées  ;  et  il  semble  qu'il  ne  reste 
plus  rien  qu'une  tristesse  sans  remède.  Mais  voici  cependant  qu'au 
monde  désolé  un  immense  espoir  apparaît,  un  espoir  sûr,  clair, 
patient,  sorti  de  deux  principes  lentement  dégagés  par  la  science 
moderne,  celui  de  l'unité  de  la  substance  et  celui  de  l'évolution. 
Au  delà  de  l'esprit  et  de  la  matière,  vieux  mots  qui  n'expriment 
que  des  phénomènes,  cette  substance  réside,  calme,  sereine,  im- 
personnelle, inconnaissable,  et  l'esprit  et  la  matière,  que  nous 
sentons  et  voyons,  indivisibles  et  égaux  sortent  d'elle  éternelle- 
ment, s'engendrant  sans  cesse  l'un  l'autre,  d'un  mouvement  infini, 
d'un  flux  harmonieux.  Dans  l'étendue  de  l'espace  sans  bornes, 
dans  le  temps  illimité,  les  phénomènes  naissent,  meurent  et  re- 
naissent en  se  transformant,  et  la  loi  rythmique  qui  les  mène  se 
nomme  l'évolution. 

«  Dernier  anneau  de  cette  évolution,  agrégat  lui-même  de  phé- 
nomènes passagers,  l'homme  disparaît  lorsqu'ils  se  dissolvent. 
Qu'importe  que  son  âme  ne  soit  point  immortelle  :  il  conçoit 
l'immortalité  des  causes,  et  complice  conscient  de  la  nature  in- 
consciente, dont  il  émane  et  où  il  rentre,  il  cherche  à  deviner  où 
elle  va,  hésite,  tâtonne,  se  trompe  parfois,  et  finit  par  triompher. 
Unissant  et  compensant  dans  l'intérêt  général  la  somme  des  in- 
térêts particuliers,  domptant  les  élémens,  luttant  patiemment 
contre  la  maladie  et  la  misère,  il  est  roi,  il  passera  Dieu. 

«  Mais  combien  il  faudra  qu'il  lutte  encore  contre  lui-même  ! 
Son  amour  du  prochain,  sa  passion  de  dévouement,  son  idéal  de 
pureté  provenant  du  fait  expérimental  que  toute  la  force  nerveuse 
consacrée  aux  vils  instincts  est  perdue  pour  le  cerveau,  toutes 
ses  plus  belles  conquêtes  sont  aussi  les  plus  récentes,  et  par  con- 
séquent les  moins  assurées.  Chaque  jour  encore  il  fait  des  chutes 
profondes.  Il  n'a  pas  tué  encore  en  lui  la  brute  originelle,  il  abuse 
de  sa  force  contre  son  frère,  il  le  regarde  égoïstement  mourir  de 
faim,  il  se  rue  à  la  guerre,  il  se  rue  à  l'amour  sensuel,  il  applique 
avec  art  toute  cette  intelligence  qu'élaborèrent  les  siècles  à  satis- 
faire des  désirs  d'animal  encore  inférieur,  à  détruire  les  chances 
d'augmenter  cette  intelligence.  » 

Vous  avez  reconnu  les  théories  que  je  résume.  Elles  étaient 
dans  Auguste  Comte,  dans  Spencer,  dans  Darwin.  Peut-être  y 
a-t-il  là  cependant,  quelque  chose  de  plus,  la  nécessité  du  renon- 
cement personnel,  considéré  comme  indispensable  pour  mener 
l'humanité  à  sa  perfection.  Ce  fut  là  un  des  côtés  mtéressans  du 
mouvement  sécnlariste  tel  que  Mma  Besant  prétend  l'avoir  conçu. 
Je  dis  «  prétend  »,  car  il  est  bien  possible  qu'elle  mêle  incon- 
sciemment ses  idées  actuelles  à  l'exposé  de  celles  qu'elle  n'a  plus. 


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460  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Mais  il  est  certain  qu'elle  donna  au  nouvel  évangile  l'attrait  raffiné 
d'un  enthousiasme  mystique,  qu'elle  éleva  les  dogmes  positivistes 
soutenus  par  elle  en  insistant  sur  la  nécessité  d'épurer  encore 
l'idéal  que  nous  ont  légué  dix-huit  siècles  de  christianisme. 
Elle  renia  toujours  avec  énergie  les  doctrines  de  l'amour  libre 
que  quelques-uns  de  ses  amis  auraient  voulu  lui  faire  défendre. 
Pour  elle,  l'humanité  semblait  au  contraire  marcher  vers  une 
forme  toujours  plus  pure  de  la  monogamie;  elle  prêchait  dans 
le  mariage  une  association  d'esprits  se  complétant  et  travaillant 
au  même  objet.  Et  si  le  mariage  est  ainsi  un  frein  mis  par  l'in- 
telligence et  par  la  raison  à  la  passion  brutale,  il  en  est  ainsi,  à 
plus  forte  raison,  du  malthusianisme.  Le  devoir  de  restreindre  les 
naissances  est  imposé  par  les  principes  les  plus  élémentaires  du 
positivisme.  C'est  l'un  des  plus  puissans  remèdes  du  paupérisme, 
et,  surtout,  du  moment  que  la  santé  morale  de  la  race  dépend, 
et  ne  dépend,  que  de  sa  santé  physique,  que  la  seule  misère  en- 
gendre le  vice  et  le  crime,  une  malheureuse  femme  tombée  sous 
la  domination  d'un  homme  ivre  et  débauché  n'a  pas  d'autre  moyen 
de  se  soustraire  au  résultat  d'appétits  funestes ,  dont  le  contre- 
coup va  frapper  les  plus  lointaines  générations. 

Dans  toutes  ces  luttes,  livrée  à  l'impression  du  moment,  qui 
chez  elle  emportait  tout,  elle  eut  des  heures  de  pleine  joie,  et  de 
grands  triomphes.  Longtemps  son  union  d'esprit  et  d'opinion 
avec  M.  Bradlaugh  fut  complète.  On  courait  les  grèves,  on  remuait 
le  district  de  Northampton,  on  répandait  pas  mal  de  vérités,  on 
disait  aussi  quelques  bonnes  sottises,  on  faisait  l'éloge  éclectique 
des  bienfaiteurs  de  l'humanité,  Jésus,  Bouddha,  Malthus,  qui  de- 
vaient être  fort  étonnés  de  se  trouver  présentés  les  uns  aux  autres; 
et  parfois  quand  un  interrupteur  s'obstinait  par  trop  à  injurier  la 
jeune  femme,  M.  Bradlaugh  retroussait  ses  manches  etle  «  sortait  » 
à  coups  de  poing  de  la  salle  du  meeting.  Jours  de  bohème,  d'aven- 
tures et  de  gaieté!  Puis  peu  à  peu  un  dissentiment  grandit  entre 
les  deux  associés.  «  Je  fus  l'amie  des  mauvais  jours,  »  écrit  amè- 
rement Mme  Besant.  L'homme  auquel  elle  s'était  consacrée  avait 
pris  au  Parlement  la  place  que  méritait  son  talent,  et  les  rêveries 
de  sa  compagne  le  laissaient  de  plus  en  plus  froid  et  étonné. 

Une  fois  lancée  dans  l'extraordinaire,  rien  à  celle-ci  ne  sem- 
blait plus  assez  extraordinaire.  D'autres  réformateurs  l'entou- 
raient, la  sollicitaient,  l'appelaient  à  de  nouveaux  combats  :  le 
docteur  Aveling,  ce  curieux  érudit  du  socialisme,  qui  promène 
dans  les  réunions  populaires  une  étrange  et  caricaturale  tête  de 
vieux  jockey  réformé;  le  révérend  Headlam,  pasteur  de  l'Eglise 
anglicane, qui,  rêvant  de  réformer  le  christianisme  par  le  théâtre, 
fréquente  plus  assidûment  Drury-Lane  et  Covent-Garden  que  les 


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r   l  '  LB8  AVENTURES   D'UNE   AME  EN   PEINE.  161 

églises;  Herbert  Burrows,  à  la  fois  collectiviste  et  théosophe; 
Stead,  l'un  des  journalistes  les  plus  entreprenans  d'Angleterre,  et 
qui,  par  un  étrange  assemblage ,  joint  à  l'esprit  le  plus  pratique  une 
âme  mystique  et  inquiète  :  tout  ce  peuple  agité  lui  dessina  plus 
fortement  son  rêve.  Croyait-elle  donc  avoir  assez  fait  en  préparant 
la  destruction  d'une  Chambre  des  lords  déjà  pourrie  et  l'élargis- 
|  sèment  du  cens  électoral?  N'allait-on  pas  enfin  créer  le  véritable 
humanisme ,  cette  fraternité  universelle  qui  doit  supprimer  la  mi- 
sère et  le  mal  ?  M.  Bradlaugh  ne  comprit  plus,  craignit  d'être  com- 
promis, força  Mme  Besant  de  renoncer  à  la  direction  du  National 
Reformer,  et  l'abandonna.  Ainsi  croulait,  devant  l'égoïsme  résolu 
d'un  homme  politique,  une  affection  de  dix  ans  !  Elle  le  regarda 
de  ses  yeux  tristes  et  dessillés ,  et  dès  qu'elle  ne  vit  plus  en  lui 
qu'un  étroit  et  énergique  logicien,  elle  aperçut  du  même  coup  la 
platitude,  les  erreurs,  toute  l'insuffisance  de  sa  foi. 

Oui ,  le  positivisme  avait  raison  en  dressant  un  autel  à  l'homme , 
dieu  futur,  mais  en  édictant  les  dogmes  de  cette  religion  ne  s'est-il 
pas  trompé,  n'a-t-il  pas,  en  posant  les  prémisses,  oublié  la  consé- 
quence, qui  seule  importe.  De  la  brute,  l'homme  va  vers  lange, 
c'est  bien;  mais  c'est  de  l'ange  qu'il  faut  pousser  la  croissance. 
Contente  d'avoir  démontré  que  nous  venons  de  la  bête,  la  science 
s'arrête  là,  et  croit  avoir  tout  fait  en  nous  préparant  un  bonheur 
de  bête  heureuse.  Et  reste  encore  à  savoir  si  le  fameux  «  incon- 
naissable »  est  vraiment  inconnaissable;  si  aux  «  pourquoi?  » 
l'homme  ne  peut  répondre  que  par  d'éternels  «  comment  »  ;  si 
jamais,  jamais,  il  n'arrivera  à  la  cause.  Déjà  cette  science  s'étonne 
(Wr&nt  l'infinie  complexité  de  la  conscience  humaine;  elle  trouve 
$1  an  même  cerveau  de  multiples  personnalités  ;  elle  constate 
<flie  dans  ce  cerveau,  réduit  au  coma,  presque  mort  par  consé- 
foent,  l'activité  mentale  grandit  d'une  façon  démesurée  et  mys- 
térieuse. Alors  elle  s'effare,  ou  risque  des  explications  dont  un 
t&fàni  rirait.  Ah  !  si  elle  s'était  trompée,  pourtant,  si  c'était  Feu- 
lant seul  qui  eût  raison,  en  peuplant  l'univers  de  formes  bru- 
meuses et  vivantes,  s'il  y  avait  une  dryade  derrière  l'écorcc  des 
tbènes,  un  être  derrière  cette  tache  colorée  et  mouvante  qu'on 
lie  l'homme,  et  si,  par  des  moyens  nouveaux,  en  s'affran- 
c&ssant  des  sens,  on  pouvait  voir,  de  la  fumée  des  apparences  et 
Au  flottement  des  phénomènes,  surgir,  —  fût-ce  en  mourant  — 
moi  du  monde,  le  Réel  nu,  infini  et  solitaire! 

IV 

Ce  ne  doit  pas  être  un  phénomène  bien  rare  qu'un  positiviste 
&  ae  convertit  à  la  métaphysique,  et  adore  ce  qu'il  a  brûlé.  Mais 

tome  cxzx.  —  1895.  Il 


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162  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

l'agent  de  la  conversion  de  Mme  Besant  ne  pouvait  pas  être  un  vul- 
gaire savant  à  lunettes  :  ce  fut  Mme  Blavatski,  thaumaturge, 
théosophe,  charmeuse  d'âmes,  accusée  par  les  uns  de  charla- 
tanisme dans  l'exercice  de  ses  miracles,  vénérée  par  d'autres 
comme  un  être  surnaturel;  à  tout  prendre,  une  âme  forte  jusqu'à 
la  tyrannie  et  douée  du  don  mystérieux  qui  fascine  les  hommes. 
La  Société  des  Recherches  psychiques  de  Londres  a  publié,  en 
décembre  1885,  les  résultats  d'une  enquête  fort  longue  d'où  il 
semble  résulter  fort  clairement  qu'on  la  doit  mettre  au  rang  des 
imposteurs  célèbres,  et  que  la  «  théosophie  »  est  une  des  pires 
plaisanteries  du  siècle.  Presque  aucun  de  ses  amis  ne  l'aban- 
donna. Elle  magnétisait.  Je  connais  de  Mme  Blavatski  un  portrait 
qu'on  ne  regarde  pas  sans  inquiétude,  et  dont  on  a  peine  à  dé- 
tourner la  vue.  Elle  apparaît  avec  un  anneau  magique  à  la  main, 
vieille,  sans  sexe,  sans  forme,  la  tête  roulée  dans  une  mantille  de 
laine,  la  bouche  large  et  mince  sous  un  nez  puissant  et  lourd, 
mais  avec  des  yeux  extraordinaires,  indéfinissables,  qu'on  vou- 
drait fuir,  et  qui  vous  lient.  Telles  ces  mégères  de  Frans  Hais, 
dont  la  figure  est  hideuse,  et  qui  vous  arrêtent  au  passage,  para- 
lysent la  volonté,  vous  enchantent,  au  sens  profond  du  mot,  parce 
que  sous  leurs  paupières  brûlées  éclate  une  étincelle  d'un  feu 
non  humain. 

L'ancienne  apôtre  du  matérialisme,  bachelière  de  l'Université 
de  Londres,  fut  bientôt  entre  les  mains  de  Mme  Blavatski  comme 
un  petit  enfant.  Aux  enseignemens  du  vieux  panthéisme  oriental 
l'initiatrice  faisait  succéder  les  émerveillemens  psychiques,  frap- 
pait sur  la  tête  de  son  élève,  de  loin  et  sans  la  toucher,  de  petites 
tapes  dont  le  contre-coup  descendait,  dit  celle-ci,  jusqu'au  fond 
de  son  corps.  Ne  croyez  point  que  ces  chiquenaudes  spirituelles 
n'eussent  aucune  valeur  philosophique  !  Sganarelle  pensait  con- 
vaincre Marphurius  de  la  réalité  des  apparences  en  lui  donnant  des 
coups  de  bâton  ;  mais  qu'eût  dit  Sganarelle  si  on  lui  avait  prouvé 
en  retour  qu'on  peut  donner  des  coups  de  bâton  sans  bâton?  Ces 
petites  tapes  firent  leur  trou  dans  le  cerveau  de  Mm*  Besant,  et  bien 
des  choses  étonnantes  y  pénétrèrent  avec  elles.  En  deux  ans  son 
admirable  intelligence,  son  imagination  d'enfant  passionnée  de 
miracle  furent  pleinement  conquises.  Mme  Blavatski  put  mourir, 
en  1891,  rassurée  sur  le  sort  de  la  petite  et  curieuse  église  qu'elle 
avait  fondée;  son  élève,  avec  autant  d'ardeur,  plus  d'éloquence, 
une  réputation  d'honnêteté  et  de  conviction  moins  discutée,  en 
a  repris  la  direction.  Toutes  les  luttes,  tous  les  déchiremens  qui 
avaient  précédé  la  rupture  de  Mme  Besant  avec  le  christianisme, 
elle  eut  à  les  subir  une  seconde  fois.  Une  autre  se  serait  abîmée 
sous  le  ridicule,  aurait  succombé  sous  le  poids  de  sa  double  abju- 


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LES    AVENTURES    d'uNE    AME   EN    PEINE.  163 

ration  :  elle  se  retrouva  debout,  écoutée,  siuon  crue,  objet  de 
curiosité  bien  plus  que  d'aversion,  à  la  tète  d'un  groupe  et  prê- 
chant toujours! 

Désormais  elle  a  passé, —  c'est  elle  qui  nous  le  dit, — de  Forage 
à  la  paix.  Ardemment,  comme  elle  avait  été  chrétienne,  comme 
elle  avait  été  athée,  elle  est  théosophe,  ou,  si  vous  voulez,  boud- 
dhiste ésotérique.  Ce  n'est  point  ici  le  lieu  d'examiner  jusqu'à 
quel  point  ceux  qui  se  disent  bouddhistes  ésotériques  sont  rensei- 
gnés sur  le  vrai  boudhisme.  Le  titre  même  dont  ils  veulent  se 
parer  est  bien  près  d'être  un  contresens,  et  l'adjectif  y  jure  avec 
son  substantif.  S'il  est  vrai  que  presque  toutes  les  religions  de 
l'Inde  ont  toujours  eu,  en  effet,  des  parties  restées  secrètes,  le 
boudhisme,  dans  sa  pureté  primitive,  faisait  pourtant  exception, 
et  rien  ne  semble  moins  ésotérique  que  la  façon  dont  cette  reli- 
gion ou  plutôt  cette  discipline  morale  et  monacale  fut  enseignée 
et  répandue.  Elle  était  un  guide  vers  la  paix  de  l'âme,  une  doc- 
trine dont  le  caractère  essentiel  paraît  avoir  été  de  pouvoir  se 
prêcher  à  tous.  L'objection  a  frappé  l'un  des  écrivains  de  la  petite 
église  théosophique,  M.  Sinnett,  et  il  prend  beaucoup  de  peine 
pour  expliquer  que  son  bouddhisme, —  écrivez  avec  deux  d,  s'il 
vous  plaît,  —  doctrine  des  saints,  des  grandes  âmes,  des  mahat- 
rnas,  n'a  presque  rien  de  commun  avec  celui  de  Çakya-Mouni, 
lequel  selon  lui  ne  doit  prendre  qu'un  seul  d.  Je  me  suis  conformé 
aux  exigences  orthographiques  de  cet  auteur  pour  éviter  une  con- 
fusion que  pour  d'autres  motifs  que  les  siens  je  trouverais  regret- 
table :  est-il  permis  maintenant  d'ajouter  que,  si  quelques  positi- 
vistes européens  en  mal  de  mysticisme  ont  adopté  une  étiquette 
qu'ils  savaient  fausse,  c'est  surtout  parce  que  l'athéisme  fonda- 
mental de  la  doctrine  du  Boudha  s'accordait  avec  leurs  propres 
désirs?  Établir  une  religion  qui  paraît,  au  moins  superficielle- 
ment, une  véritable  religion,  avec  une  cosmogonie,  une  définition 
de  la  nature  de  l'homme  et  de  sa  fin,  des  révélations  mystérieuses, 
une  morale,  et  qui  pourtant  se  passât  d'un  Dieu  personnel,  telle 
est  l'œuvre  difficile  que  Mmo  Blavatski  et  ses  amis  ont  voulu  ac- 
complir. Il  est  donc  assez  naturel  qu'ils  se  soient  sentis  en  sym- 
pathie avec  le  boudhisme,  né,  lui  aussi,  d'un  très  ancien  naufrage 
métaphysique.  Et  puis  l'étiquette  était  connue,  ce  qui  est  bien 
quelque  chose.  Mais  ce  n'est  nullement  à  la  littérature  boudhiste, 
dont  le  style,  dit  Barth,  «  est  le  plus  affreux  et  le  plus  insuppor- 
table de  tous  les  styles,  »  c'est,  avec  un  bel  éclectisme,  aux  an- 
ciens upanishads,  à  des  traités  philosophiques  plus  modernes, 
à  une  encyclopédie  thibétaine,  à  toutes  les  religions  de  l'Inde  en 
somme,  çivaïsme,  vishnouïsme,  krishnaïsme,  etc.,  que  Mme  Bla- 
vatski a  fait  des  emprunts.  Elle  ne  s'en  est  pas  tenue  à  l'Inde  : 


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164  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

les  philosophes  alexandrins,  la  kabbale  juive,  le  spiritisme,  ont 
été  mis  par  elle  à  contribution,  et  de  tout  cela  il  est  résulté  de 
gros  volumes  d  une  langue  souvent  assez  belle,  d'une  imagerie 
orientale  suffisante,  et  d'une  composition  nulle. 

Il  s'agissait  de  supprimer  Dieu  comme  personne  individuelle  e 
créatrice.  Alors,  au  lieu  de  le  placer  à  l'origine  des  choses,  o: 
l'a  mis  à  la  fin,  et  c'est  l'homme  qui  est  chargé  d'en   fournies 
la  matière  première.    A  travers   de   longues   séries   de    lutte^s-  - 
qui  se  continuent  durant  des  milliers  d'existences,  les  meilleure  — 
d'entre  nous  se  spiritualisent,  s'épurent,  et  chacun  devient  m     m 
dieu.  Étrange  dieu!  Plus  il  sent  en  lui  le  feu  du  centre  divinzMn 
dont  il  émane,  plus  il  devient  semblable  aux  autres  âmes  arrivées  ^s 
au  même  point  que  lui,  et  plus  il  agit,  en  toute  liberté,  comm^    e 
s'il  n'était  qu'une  cellule  d'un  grand  corps  frémissant.  Une  ceL^B- 
lule,  en  effet,  mais  divine,  rayonnante,  intelligente!  Avec   se — ss 
sœurs  elle  forme  «  l'esprit  planétaire,  »  le  cerveau  de  la  terre.  L  -— e 
monde  a  pris  conscience  de  lui-même  ;  une  volonté  savante  roui —  e 
dans  ses  mers,  anime  ses  fleuves,  illumine  les  courans  qui  xoï^mt 
d'un  pôle  à  l'autre,  et,  sans  bouger  de  sa  place  marquée  dai^vs 
l'absolu  sans  bornes,  de  même  que  l'homme  d'aujourd'hui  sa^St 
qu'il  est  un  homme,  ce  monde  intelligent  sait  qu'il  est  un  mondes. 

Ceci  est  emprunté  aux  livres  de  magie  gréco-hébraïques.  (^  ~n 
l'a  mis  à  la  mode  du  jour,  en  se  servant  peut-être  de  quelqu^3s 
pages  de  M.  Renan  dont  les  lecteurs  de  cette  Revue  se  souvienneMnf 
encore.  Mais  si  l'homme  peut  ainsi  arriver  à  la  divinité,  il  fa«f 
que  la  somme  de  ses  efforts  ne  se  perde  point  à  la  mort';  il  faut  de 
plus  qu'il  puisse  accumuler  ces  sommes.  Pour  les  théosophes,  il 
y    aura    donc    dans    l'homme    un   principe   immortel,   et   ce 
principe    devra    se  désincarner    et   se    réincarner  durant   des 
millions    de    siècles  avant  d'arriver  à  sa   perfection.  Ici  nous 
retournons  dans  l'Inde  pour  lui  prendre  sa  doctrine  de  la  mé- 
tempsycose, bien  plus  vieille  que   le  boudhisme.  Après    avoir 
posé  en  commençant  l'inanité  de  la  distinction  entre  la  matière 
et  l'esprit,  les  théosophes  oublient  ce  point  de  départ,  rétablis- 
sent leur  dualité,  en  divisant  l'homme  en  une  sorte  de  gamme 
de  sept  élémens  dont  quatre  matériels  et  trois  spirituels.  Ainsi, 
après  tout  cet  étalage  d'alchimie  métaphysique,  on  rétablit  tout 
simplement  la  vieille  distinction  de  l'âme  et  du  corps,  et  l'on  nous 
dit  que  l'une  demeure,  tandis  que  l'autre  se  corrompt.  Nous  ne 
sommes  pas  plus  avancés  qu'auparavant!  Il  est  vrai  que,  pour  nous 
consoler,  on  nous  offre  la  fameuse  théorie  du  Karma ,  qui  doit      | 
résoudre  le  problème  de  la  responsabilité  humaine  :  sur  le  plan 
terrestre,  le  moi  impérissable  a  agi,  peiné,  pensé,  commis  le  bien 
et  le  mal,  s'est  avili  ou  élevé;  un  mondejs'est  amassé  autour  de 


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LES    AVENTURES    D'UNE    AME   EN    PEINE.  165 

lui,  formé  de  ses  actes,  de  ses  efforts  moraux,  de  ses  passions,  de 
Tidée  qu'il  s'est  formée  des  choses,  des  vérités  qu'il  a  conquises, 
des  rythmes  de  couleurs  et  de  sons  qu'il  aimait,  et  ce  monde  est 
immortel  ;  quand  l'homme  meurt,  il  en  reste  enveloppé.  Dans 
une  espèce  d'extase,  dont  la  durée  se  prolonge  durant  des  mil- 
liers d'années,  cet  univers  revient,  l'entoure,  et  il  en  jouit,  car 
rien  de  ce  qu'il  a  commis  de  mal,  aucune  des  douleurs  qu'il  a 
éprouvées,  ne  transparaissent  sur  ce  voile  changeant  et  sublime. 
On  ne  souffre  pas,  dans  cet  état  de  Dévachan,  on  est  plus  ou  moins 
heureux,  suivant  la  richesse  des  sensations  accumulées,  voilà 
tout.  C'est  plus  tard,  dans  sa  réincarnation,  que  l'homme  devra 
payer  les  fautes  commises  dans  ses  existences  antérieures.  Il  lui 
faudra  vaincre  ses  mauvais  instincts,  s'améliorer  sans  cesse,  pour 
arriver  enfin,  après  de  nouvelles  morts,  à  l'expansion  de  sa 
conscience,  jusqu'à  la  cause  éternelle  d'où  jaillit  un  jour  le  songe 
vrai  qu'il  a  été  :  c'est  l'état  de  Nirvana.  Mais  si  on  ne  veut  pas 
s'y  absorber,  on  peut  entrer  dans  la  phalange  des  esprits  plané- 
taires, ou  bien  on  se  réincarne  encore  une  fois  pour  rendre  par 
ses  vertus  surhumaines,  sa  puissance  surnaturelle,  service  à  l'hu- 
manité :  on  devient  un  Mahatma,  et,  en  général,  on  habite  le 
Thibet.  Vous  m'embarrasseriez  beaucoup,  par  exemple,  en  me 
demandant  pourquoi  cette  contrée  jouit  d'un  si  beau  privilège  : 
il  est  impossible  de  s'empêcher  de  penser  que  les  Pères  Hue  et 
Gabet,  les  seuls  Européens  qui  aient  jamais  visité  Lassa,  la 
Terre  des  Esprits,  capitale  de  ce  Thibet  auquel  on  bâtit  aujour- 
d'hui une  si  remarquable  réputation,  ne  trouvèrent  dans  ses 
habitans  que  de  très  bonnes  personnes,  n'ayant  que  le  petit  dé- 
faut d'empoisonner  de  temps  à  autre  leur  Boudha  vivant,  lequel 
se  laissait  faire  avec  une  douce  naïveté  et  peu  de  prescience. 
Toujours  est-il  que  lorsqu'un  de  ces  mahatmas  commande,  il 
n'y  a  plus  qu'à  obéir.  Mais  comme  on  ne  les  a  jamais  vus,  et 
qu'ils  ne  parlent,  par  des  procédés  mal  connus,  qu'aux  initiés 
supérieurs,  c'est  à  ces  initiés,  lisez  à  Mme  Blavatski,  et  depuis 
sa  mort  à  Mme  Besant,  au  colonel  Olcott,  etc.,  que  vous  devez 
abandonner  le  soin  de  guider  votre  âme  sur  cette  terre.  Voilà  le 
résultat  final  de  tant  de  discours  sur  la  liberté  et  la  fraternité 
universelles,  coupés  de  déclamations  contre  la  tyrannie  des  reli- 
gions chrétiennes. 

Si  la  doctrine  de  Mmo  Blavatski  n'avait  pour  défaut  que  d'être 
une  mosaïque  peu  neuve  et  mal  faite,  on  pourrait  encore  lui 
pardonner  par  égard  pour  la  façon  brillante  dont  elle  adapte  par- 
fois certains  fragmens  de  la  littérature  mystique  orientale  :  les 
livres  de  cette  thaumaturge,  mélange  bizarre  et  mal  classé  de 
doctrines  gnos tiques,  mystiques,  swedenborgiennes,  de  fragmens 


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166  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

d'une  encyclopédie  thibétaine,  de  livres  magiques  de  source  occi- 
dentale, sont  déjà  un  fort  étrange  fatras;  mais  si  vous  saviez 
ce  que  les  Américains,  et  même  certains  Anglais  en  ont  tiré! 
L'évolution  étant  de  nos  jours  un  dogme,  la  théosophie  s'est  crue 
obligée  de  nous  fournir  sur  celle-ci  des  aperçus  nouveaux  que  Dar- 
win ne  soupçonna  jamais.  Le  pauvre  grand  homme  n'avait  pu 
résoudre  convenablement  le  problème  du  passage  d'espèce  à  es- 
pèce et  de  genre  à  genre.  Ce  fameux  animal  qui  doit  servir  de 
transition  du  singe  à  l'homme  n'a  pas  encore  été  découvert.  Les 
théosophes  ne  sont  pas  embarrassés  pour  si  peu  :  par  un  raison- 
nement très  ingénieux,  et  qu'il  serait  un  peu  long  d'expliquer,  ils 
vous  démontrent  que  chaque  espèce  prend  un  certain  développe- 
ment sur  une  planète,  et  que  de  là  les  monades  qui  constituent 
chaque  individu  d'une  espèce  passent  sur  une  planète  voisine  et 
y  prennent  un  nouveau  développement.  Après  quoi,  elles  passent 
sur  une  troisième  pour  s'y  développer  encore,  et  ainsi  font  le  tour 
de  sept  globes  avant  de  revenir  à  leur  point  de  départ.  Et  voilà 
pourquoi  votre  fille  est  muette,  pourquoi  les  infortunés  darwi- 
nistes  n'ont  pas  trouvé  leur  homme-singe!  Qu'ils  ne  le  cherchent 
pas  sur  la  terre,  il  est  dans  la  planète  à  côté;  de  là,  il  est  allé  sur 
une  autre;  et  enfin,  ayant  fini  sa  ronde,  il  est  revenu  ici-bas,  où 
il  est  apparu  comme  un  miracle,  étonnant  par  sa  présence  les 
orangs-outangs  les  plus  distingués.  Mme  Besant  passe  le  plus  légè- 
rement possible  sur  ces  hypothèses  épineuses,  mais  il  faut  lire  sqs 
confrères  de  la  Société  théosophique  de  New- York,  MM.  Sinnet 
et  Judge!  Ils  ne  se  contenteront  pas  de  vous  indiquer,  à  quelques 
centaines  d'années  près,  le  temps  qui  s'écoulera  entre  chacune  de 
vos  incarnations,  la  date  où  la  noble  sous-race  américaine  rempla- 
cera la  vieille  sous-race  européenne  honteusement  usée,  il  vous  ap- 
prendront ce  que  c'est  que  les  «  coquilles  » ,  des  êtres  bien  perni- 
cieux! Ce  sont  des  formes  invisibles,  mais  matérielles,  provenant 
des  personnes  mortes  de  mort  violente,  lessuicidés,  les  condamnés 
à  mort.  Elles  ne  meurent  vraiment  qu'après  avoir  terminé  sur  la 
terre  le  laps  d'existence  auquel  elles  avaient  droit,  et  gardent  gé- 
néralement une  attitude  très  rancunière,  à  cause  de  leurs  mal- 
heurs. Elles  rôdent  sur  la  terre  en  se  livrant  à  une  foule  de  mé- 
faits sournois,  et  se  font  incubes  ou  succubes,  suivant  leur  sexe  et 
le  dévergondage  de  leurs  caprices.  En  somme  ces  condamnés  à 
mort  mènent  une  vie  de  bâton  de  chaise.  Ils  hantent  aussi  les 
séances  de  spirites;  ce  sont  eux  qui,  sous  le  nom  de  Victor  Hugo, 
Platon,  et  Marie  Alacoque,  y  profèrent  tant  de  choses  imbéciles. 
Il  leur  arrive  même  parfois,  la  séance  terminée,  de  s'offrir  le  plai- 
sir d'étrangler  le  médium.  Les  réincarnations  s'opèrent  aussi 
d'une  façon  bien  bizarre.  Charlemagne  transmigra  dans  Napo- 


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LES    AVENTURES    D'UNE    AME   EN    PEINE.  167 

léon  Ier,  et  Clovis  dans  l'empereur  Frédéric  d'Allemagne,  qui  mou- 
rut d'un  mal  de  gorge.  Je  vais  vous  dire  une  chose  encore  plus 
extraordinaire  :  sur  les  planètes  où  ils  habitaient  avant  de  pas- 
ser sur  la  terre,  les  hommes  étaient  gigantesques,  mais  gazeux, 
flottans,  et  dépourvus  d'âme.  A  une  époque  plus  ancienne,  ils 
n'avaient  pas  de  sexe,  et  affectaient  la  forme  d'une  boule.  Dans 
cet  état,  ils  se  roulaient  au  hasard  sur  un  globe  mal  consistant. 
C'est  une  conception  gaie.  Pourtant,  à  la  place  de  Mmo  Besant,  je 
trouverais  que  c'est  encore  un  peu  plus  difficile  à  croire  que  les 
mystères  du  christianisme. 

La  partie  sérieuse  de  la  théosophie  venait  de  vingt  sources 
diverses  ;  celle  qui  ne  l'est  point,  semble  bien  à  lui  :  on  avouera 
qu'elle  n'est  pas  pour  inspirer  une  confiance  illimitée  dans  cette 
nouvelle  religion.  On  peut  du  reste  considérer  le  tout  comme  une 
tentative  de  vulgarisation  d'une  métaphysique  qu'il  n'était  pas 
besoin  d'aller  chercher  aux  Grandes  Indes.  Pour  la  rendre  moins 
rébarbative,  on  y  a  joint  des  explications  sur  l'origine  et  la  fin 
des  mondes  dont  une  bonne  part  procure  une  douce  gaieté ,  puis 
on  nous  a  affirmé  qu'il  existait  une  science  expérimentale  de  la 
métaphysique  comme  il  existe  une  science  expérimentale  de  la 
physique,  et  qu'en  exerçant  son  âme  par  des  procédés  spéciaux, 
on  arrivait  à  la  saisir,  de  même  qu'en  exerçant  ses  sens  à  l'aide  de 
la  raison, et  en  les  prolongeant  par  des  instrumens,  on  arrive  à  sai- 
sir les  causes  des  phénomènes.  Tout  cela  n'était  pas  neuf ,  et  n'avait 
encore  ému  violemment  personne.  Alors,  pour  nous  ôter  certaines 
méfiances,  on  nous  a  dit  le  plus  grand  mal  des  médiums,  spirites, 
et  autres  nécromans,  et  quand  on  nous  a  crus  rassurés,  on  nous  a 
présenté,  pour  nous  prouver  l'existence  de  l'âme,  de  la  volonté 
spirituelle,  et  de  la  substance,  exactement  les  mêmes  phénomènes 
que  produisent  les  médiums,  spirites  et  autres  nécromans,  mais 
émanant  de  personnes  dont  la  moralité  surhumaine  est  garantie 
par  la  hauteur  de  l'Himalaya,  l'élévation  de  leur  but,  et  leurs  in- 
carnations successives  dans  des  individualités  de  plus  en  plus 
pures.  On  prend  bien  soin  de  nous  dire  que  nous  arriverons  aussi 
à  cet  état  de  sainteté  et  de  clairvoyance,  mais  non  pas  probable- 
ment dans  cette  vie,  à  moins  de  dons  spéciaux.  En  attendant, 
que  sera  pour  nous  la  théosophie?  Exactement  une  vérité  «  révé- 
lée »  comme  les  vérités  révélées  de  la  Bible,  de  l'Évangile  ou  du 
Coran.  Toute  la  différence  est  que  le  révélateur,  au  lieu  d'être  mort 
et  de  s'appeler  Moïse,  Jésus  ou  Mahomet,  répondra  tout  vif  au  nom 
de  Rathapâla,  yoghi,  arhâty  mahatma,  etc.,  —  traduisez  adepte  de 
la  Grande  Loge,  et  thaumaturge  distingué  ; — et  une  de  nos  grandes 
raisons  pour  le  croire  sera  qu'il  a  renoncé,  paraît-il,  à  son  Nirvana 
pour  le  bénéfice  de  l'humanité,  et  qu'il  fait  des  miracles. 


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168  RBVUK  DBS  DBUX  M0NDB8. 

Les  gens  graves  vont  se  froisser  d'entendre  raconter  sans  rire 
tant  de  contes  de  nourrice,  d'autres  se  demanderont  pourquoi 
Mme  Besant  a  renié  son  ancien  Dieu  pour  revenir,  on  somme,  à 
«  croire  »,  au  lieu  de  «  savoir  »  ;  d'autres  diront  qu'elle  est  folle. 
Pourquoi  abuser  de  si  gros  mots?  C'est  tout  simplement  une 
femme  qui  s'est  toujours  fait  à  elle-même  son  univers  extérieur. 
Comme  théosophe,  elle  nous  parle  de  l'état  de  béatitude  où  nous 
serons  après  la  mort,  entourés  des  rêves  que  nous  aurons  su  édi- 
fier, et  qui  seront  pour  nous  comme  des  réalités;  elle  peut  en  par- 
ler savamment,  elle  a  été  toute  sa  vie  dans  cet  état  délicieux,  elle 
s'est  toujours  créé  un  monde  en  harmonie  avec  elle-même.  Elle 
a  retrouvé  les  imaginations  de  son  enfance,  vit  dans  son  rêve, 
entourée  des  esprits  qui  peuplent  la  nature,  président  à  l'ordre 
du  monde,  combattent  pour  le  bien  de  l'humanité,  lui  racontent 
des  histoires  merveilleuses  sur  les  destinées  de  la  terre  et  des 
étoiles,  et  lui  donnent  des  talismans  avec  lesquels  elle  prend  part 
à  leurs  luttes  :  elle  mêle  le  figuré  au  réel  et  prend  toutes  choses 
en  métaphore.  Ce  n'est  pas  de  la  folie,  sans  doute,  mais  c'est  une 
condition  d'esprit  très  exceptionnelle,  intéressante,  et  il  faut  lui 
savoir  gré  d'avoir  écrit  des  mémoires  qui  rendent  compte  d'un 
phénomène  aussi  curieux. 

Au  moment  où  j'écrivais  ces  lignes,  elle  passait  justement  par 
Paris  en  revenant  des  Indes,  où  elle  avait  accompli  un  long 
voyage,  en  compagnie  du  colonel  Olcottet  de  la  comtesse  Wacht- 
meister,  «  qui  est  une  clairvoyante  ».  Elle  y  avait  prêché  la  bonne 
nouvelle,  s'était  fait  conter  la  divine  aventure  par  des  fakirs  éton- 
nans  qui  reconnaissaient  du  premier  coup,  à  l'inspection  des 
lignes  de  sa  main,  qu'elle  aurait  de  grands  succès  d'éloquence,  ce 
qui  prouve  plus  leur  politesse  que  leur  science  divinatoire;  elle 
avait  visité  les  écoles  qu'a  fondées  la  Société  théosophique  pour 
empêcher  les  Hindous  d'aller  perdre,  dans  les  missions  protes- 
tantes ou  catholiques,  leur  foi  si  précieuse  et  si  supérieure  au 
christianisme.  Une  fois  sur  le  sol  de  France,  elle  n'a  pas  renon- 
cé, on  le  pense  bien,  à  la  prédication,  et  au  cœur  de  Paris 
même,  entre  la  Madeleine  et  la  Chambre  des  députés,  elle  a  donné 
une  conférence.  Étrange  public  que  celui  qui  se  pressait  là  î  D'a- 
bord des  Anglais  tranquilles,  solides,  avec  des  figures  fermées,  de 
bonnes  figures  honnêtes  et  courtoises.  Peut-être  la  plupart  d'en- 
tre eux  étaient-ils  venus  par  patriotisme,  pour  qu'on  ne  pût  dire 
qu'une  compatriote  avait  parlé  devant  des  banquettes  ;  mais  s'ils 
avaient  eu  cette  crainte,  la  partie  française  de  l'auditoire  était 
encore  assez  nombreuse  pour  les  rassurer,  et  elle  était  diverse  et 
pittoresque  à  souhait  :  journalistes,  qui  écoutaient  mal, sans  doute 
parce  que  c'est  leur  devoir  d'écouter;  curieux  d'habitude,  roman- 


LES   AVENTURES   D'UKE   AME  EN   PEINE.  469 

ciersoccultistes,  il  y  avait  de  tout  dans  cette  foule,  et  surtout  des 
femmes,  de  celles  dont  c'est  la  gloire  et  la  fonction  d'aller  partout, 
des  désœuvrées,  des  agitées  et  des  fanatiques.  Je  crois  pourtant 
que  la  majorité  des  assistans  regrettait  amèrement,  à  la  sortie, 
que  Mae  Besant  ne  leur  eût  pas  montré  quelque  bon  tour  de  son 
métier  de  thaumaturge  ;  car,  au  lieu  d'évoquer  un  mort  ou  de 
faire  pousser  en  un  clin  d'oeil  une  touffe  de  fleurs  sur  un  arbre 
vert,  comme  on  sait  que  font  les  yoghis,  elle  s'était  tenue  à  quel- 
ques considérations  sur  la  fraternité  universelle  et  la  nécessité  de 
hier  en  nous  la  sensualité  :  grave  déception  ! 

Quelques  mois  plus  tard,  la  déception  dut  être  plus  forte 
encore  :  Mme  Besant  avouait  elle-même  qu'elle  avait  été  la  victime 
d'une  mystification  à  laquelle  un  enfant  n'eût  pas  été  pris  !  Déjà, 
aux  beaux  temps  de  sa  foi  en  Mme  Blavatski,  on  avait  essayé  delà 
mettre   sur  ses  gardes.  La  Société   des  Recherches  psychiques 
avait  publié  une  enquête  dont  les  résultats  avaient  été  surpre- 
nans:M.  Richard  Hodgson  y  démontrait,  entre  autres  choses, 
que  dans  l'Inde,  près  de  Madras,  lorsqu'un  naïf  et  riche  fidèle 
voulait  obtenir  une  missive  du  fameux  Mahatma,  qui  guidait 
MM  Blavatski,  c'était  un  ménage  français,  les  Coulomb,  arrivé 
dans  l'Inde  à  la  suite  d'on  ne  sait  guère  quelles  aventures  louches, 
qui  était  chargé  d'envoyer,  au  moyen  d'un  tabernacle  à  double 
fond,  la  lettre  du  Mahatma,  fabriquée  par  Mme  Blavatski  elle- 
même  !  Mais  Mm*  Besant  avait  refusé  de  croire  à  ces  calomnies, 
«près  avoir  lu  l'enquête,  sur  Tordre  même,  raconte-t-elle,  de  son 
litiatrice  russe.  Cette  intelligence  superficielle  et  facile,  qui  eut 
tujours  besoin  de  se  soumettre  à  une  volonté  supérieure,  était 
ors  sous  le  charme  de  la  très  intéressante  sorcière.  Du  reste, 
■esque  aussitôt  après  la  mort  de  celle-ci,  elle  fit  devant  tous  les 
téosophes  rassemblés  une  dramatique  révélation  :  «  On  a  dit, 
feria-t-elle,  que  c'était  Mm*  Blavatski  qui  fabriquait  elle-même 
*  messages  miraculeux  :  eh  bien  !  depuis  sa  mort,  j'ai  reçu  les 
Smes  avertissemens,  par  des  moyens  identiques  !  Croyez-vous 
ie  les  morts  puissent  encore  faire  de  la  prestidigitation  ?  »  Ces 
rasages  merveilleux  étaient  écrits  sur  du  papier  de  riz,  et  scellés 
in  sceau  spécial  portant  l'initiale  d'un  des  invisibles  sages  du 
libet. 

Hélas  !  la  discorde  se  mit  au  camp  des  théosophes,  et,  dans 
fureur  de  se  voir  privé,  par  ces  avertissemens  d'en  haut,  d'un 
»  postes  éminens  de  l'église  théosophique,  un  très  honnête 
mme  naïf  et  abusé,  le  colonel  Olcott,  découvrit,  malgré  son 
tnglement,  que  l'empreinte  du  sceau  se  rapportait  à  un  ca- 
1  qu'il  avait  fait  exécuter  lui-même  dans  l'Inde  pour  l'offrir 
!*•  Blavatski!   Ce  sceau  avait  été  détourné  par   un  de  ses 


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170  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

confrères,  l'Américain  William  Judge,  le  même  qui  nous  a 
révélé  les  mœurs  étranges  de  ces  individus  sphériques,  gazeux, 
et  sans  sexe,  qui  se  roulaient  auparavant  sur  notre  globe  !  Cet 
ingénieux  thaumaturge  avait  voulu  se  servir  du  cachet  pour 
déposséder  l'infortuné  colonel. 

Il  faut  ici  rendre  justice  à  Mme  Besant.  Elle  se  conduisit  avec 
la  franchise  la  plus  courageuse,  avoua  qu'elle  avait  été  trompée  ; 
que  jamais,  si  funestes  que  pussent  être  pour  elle  et  pour  sa  foi, 
les  résultats  de  cet  aveu,  elle  ne  consentirait  à  dissimuler  quoi 
que  ce  fût  d'une  vérité  évidente.  Et  elle  reste  théosophe,  dit-elle; 
car  s'il  y  a  eu  dans  toutes  les  religions  des  charlatans  qui  ont  tenté 
de  profiter  de  la  crédulité  des  vrais  fidèles,  faut-il  en  conclure 
que  la  religion  doit  être  condamnée  ?  —  Une  telle  attitude  est  géné- 
reuse, mais  qui  peut  dire  si  au  fond  la  conviction  de  cet  esprit 
ardent,  ondoyant  et  faible  n'est  pas  ébranlée  par  un  coup  aussi 
rude?  Elle  a  dit,  elle  a  écrit  encore  tout  récemment,  dans  sa  revue 
Lucifer,  qu'elle  restait  attachée  à  sa  croyance  :  mais  elle  nous  a 
habitués  à  des  retours  si  brusques!  Mme  Besant  a  été  chrétienne, 
athée,  théosophe:  que  pourra-t-elle  être  maintenant?  Il  ne  lui 
manque  que  d'avoir  été  catholique.  Mourra-t-elle  dans  un  couvent 
de  filles  de  la  charité  ou  de  carmélites? 

Si  toute  cette  folle  aventure  démontre  quelque  chose,  c'est 
qu'il  n'est  pas  commode  din venter  une  religion.  Après  la  confé- 
rence que  fit  Mme  Besant  à  Paris,  et  dont  j'ai  parlé  tout  à  l'heure, 
j'écoutai  quelque  temps  quelques-uns  des  auditeurs  qui  discu- 
taient en  vaguant  dans  les  rues  humides.  Il  y  avait  là  un  orienta- 
liste, et,  en  souriant,  il  dénonçait  l'incohérence  des  dogmes  théo- 
sophistes,  leur  mêlée  bizarre,  les  emprunts  faits  à  l'Egypte,  à  la 
kabbale,  aux  phiiosophies  grecques,  en  même  temps  qu'à  l'Inde- 
—  «  Qu'importe!  répondait  un  écrivain  qui  marchait  à  ses  côtés, 
et  que  tout  ce  qui  est  mystérieux  enthousiasme  :  nous  nous 
inquiétons  bien  de  votre  vérité  historique  et  scientifique  !  Il  nous 
suffit  que  l'émotion  sentimentale  produite  sur  nous  par  cet  éclec- 
tisme mystique  soit  réelle  et  neuve,  qu'elle  puisse  engendrer  de 
beaux  livres  et  de  beaux  rythmes,  qu'elle  soit,  en  un  mot,  ma- 
tière à  littérature.  Et  puis,  qui  sait?  il  y  a  peut-être  là  quelque 
chose  de  plus.  Une  foi  nouvelle?  Certes,  je  ne  l'affirme  pas,  mais 
ce  qu'il  y  a  de  sûr  c'est  que  la  curiosité  qui  entraîne  les  âmes  vers 
ces  nouveautés  étranges  est  la  plus  claire  preuve  que  le  positif 
visme  scientifique,  le  naturalisme  littéraire,  la  négation  reli~ 
gieuse,  ont  fait  leur  temps.  Nescio  qxrid  nascitur...  »  Un  très 
jeune  homme  l'interrompit  :  —  «  Ce  qui  va  être,  c'est  une  reli' 
gion!  Pour  le  moment,  vous  apercevez  assez  distinctement  c& 
que  toutes  ont  de  commun  et  de  nécessaire,  et  vous  établissez  théo^ 

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LES    AVENTURES    D*UiNE    AME   EN    PEINE.  171 

riquement  une  religion  générale,  comme  on  a  fait  des  grammaires 
générales.  Ce  n'est  pas  assez,  cela  frise  même  la  banalité  :  vous 
êtes  omni théiste,  monsieur!  Apprenez  qu'en  ce  moment  s'éla- 
bore une  forme  nouvelle  de  l'éternel  besoin  d'adoration  ;  car  ce 
qu'il  faut  à  l'humanité,  avant  tout  et  toujours,  c'est  une  prière.  » 
Alors  quelqu'un  demanda  :  —  «  Que  dites- vous  donc  du  chris- 
tianisme? »  Cette  question  impertinente  souleva  une  discussion 
fort  confuse.  Les  personnes  présentes  admirent  généralement 
que  le  christianisme  avait  du  bon,  bien  qu'il  eût  aussi  des  défauts, 
et  principalement  celui  de  n'avoir  pas  été  inventé  par  elles. 

Je  ne  sais  si  cette  conversation  fut  cause  que  le  lendemain 
j'entrai  dans  une  église.  Elle  se  nomme  Saint-Germain-des-Prés, 
et  un  prêtre  y  chantait  la  grand'messe.  Il  offrait  le  calice  ;  il  disait  : 
Veni  Sanctificator  omnipotens,  œterne  Deuslet  la  pensée  me  vint  et 
m'obséda  que,  six  siècles  auparavant,  dans  cette  même  église,  un 
prêtre  vêtu  d'un  costume  identique,  portant  l'amict,  l'aube,  le  sur- 
plis et  l'étole,  avait  prononcé  les  mêmes  paroles,  avec  le  même 
geste,  dans  la  même  langue  ;  que  rien,  dans  ce  sacrifice  offert, 
n'avait  changé,  quand  tout  changeait;  que,  pour  avoir  l'attitude, 
les  idées  sur  le  fond  et  la  fin  de  nous-mêmes,  pour  retrouver  un 
état  d'esprit  que  connurent  mes  ancêtres  oubliés,  il  y  a  six  cents 
ans  à  cette  même  place,  pour  communier  avec  eux,  je  n'avais  qu'à 
écouter  et  à  répondre  naïvement  les  versets  liturgiques  comme 
eux-mêmes  l'avaient  fait.  Oui,  dans  une  antique  religion,  quelle 
qu'elle  soit,  il  y  a  autre  chose  que  ses  dogmes  acceptés  ou  non 
compris,  que  sa  morale  usée  ou  sublime  :  il  y  a  un  sentiment 
puissant  de  solidarité  avec  les  morts,  ceux  qui  ne  sont  plus  et 
<Toù  nous  descendons.  Ces  vieilles  prières,  ces  vieux  rites,  ces 
vieux  gestes,  c'est  le  symbole  de  tout  ce  que  nous  avons  de  com- 
mun avec  eux;  et  voilà  pourquoi  beaucoup,  sans  même  s'en  dou- 
ter, tiennent  instinctivement  à  ces  choses,  pourquoi  l'idée  qu'il 
peut  se  créer  une  religion  leur  paraît  extraordinaire.  Pour  qu'une 
race  change  l'expression  de  l'instinct  religieux  qui  est  en  elle,  il 
faut  qu'une  bien  profonde  révolution  morale  l'ait  secouée,  qu'une 
raison  violente,  irrésistible,  l'oblige  à  renoncer  à  son  héritage. 
Qui  dira  si  c'est  le  cas  à  cette  heure  du  monde?  Nous  nous  inté- 
ressons à  ces  manifestations  mystiques  parce  qu'elles  sont  ui*  peu 
folles   d'abord,    et   aussi  parce  qu'elles  tentent  un  compromis 
entre  la  science  moderne,  pour  qui  les  lois  de  la  nature,  étant 
immuables,  ne  laissent  pas  de  place  à  l'action  d'un  Dieu  per- 
sonnel^ l'obstination  de  l'humanité  à  vouloir,  malgré  cela,  prier 
etêtre  guidée.  Seulement,  le  compromis  n'est  pas  sérieux.  On  in- 
stitue une  morale  positiviste,  où  il  est  plus  ou  moins  question 
de  fraternité  universelle,  et  on  la  prétend  dictée  par  des  espèces 

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172  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

de  bons  dieux  vivans,  mais  assez  difficiles  à  voir,  car  ils  habi- 
tent très  haut  et  assez  loin  :  c'est  auThibet.  Franchement,  on  a 
le  droit  de  se  méfier  et  même  de  s'amuser.  En  laissant  de  côté,  si 
Ton  veut,  la  renaissance  actuelle  du  catholicisme,  peut-être,  après 
tout, y  aurait-il  quelque  chose  de  plus  curieux  avoir  de  près  que 
ces  rêveries  sans  avenir  :  ce  serait  la  façon  dont  le  protestan- 
tisme anglo-saxon,  surtout  en  Amérique,  prétend  résoudre  le 
problème  dont  on  vient  de  parler.  Les  dogmes  semblent  ne  plus 
l'intéresser  :  on  dirait  vraiment  qu'il  est  disposé  à  en  faire  bon 
marché;  il  se  tait  sur  eux,  et  malgré  cela  il  donne  de  plus  en 
plus  force  de  loi  à  sa  morale.  Il  n'en  est  pas  de  preuve  plus  inté- 
ressante que  le  résumé  des  opérations  du  Congrès  de  Chicago, 
que  donnait  naguère  ici  même  M.  Bonet-Maury.  Éviter  de 
discuter  les  différences  des  credo;  partir  de  l'existence  du  pé- 
ché, du  mal  moral  dans  le  monde,  cause  physique  des  misères 
sociales,  pour  en  induire  la  nécessité  des  œuvres  de  charité;  ad- 
mettre, en  la  discutant  aussi  peu  que  possible,  la  divinité  du 
Christ,  qui  sert  de  point  de  départ  à  la  prière  :  la  prière,  qui  fait 
monter  jusqu'à  nos  lèvres  le  fond  d'intuitif  amour  qui  est  en 
nous,  révèle  au  cœur  la  communauté  de  nature  qui  unit  les 
hommes;  de  sorte  que,  après  avoir  été  intime,  muette,  person- 
nelle, elle  éclate  au  dehors,  devient  un  chant  de  gloire,  d'en- 
thousiasme ou  d'invocation,  crée,  pour  ainsi  dire,  le  sentiment 
esthétique  :  telle  est  la  tendance  actuelle  du  protestantisme  aux 
États-Unis,  et  de  plus  en  plus  l'homme  d'Angleterre  ou  d'Amé- 
rique semble  «  un  animal  religieux.  »  Il  ne  se  loge  pourtant  pas 
dans  la  coquille  que  lui  offre  la  théosophie,  il  modifie  l'ancienne  : 
c'est  là  qu'est  le  phénomène  important  de  l'évolution  religieuse 
anglo-saxonne.  Le  reste  n'est  guère  que  matière  à  curiosité  et  à 
pittoresque. 

Pierre  Mille. 


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LES  SALONS  DE  1895 


LA  SCULPTURES 


Lorsqu'on  s'est  promené  un  certain  temps  parmi  les  six 
cents  figures  de  marbre  et  de  plâtre,  plus  ou  moins  dégingandées, 
qui  se  groupent  en  files  pressées  entre  les  plate-bandes  du  palais 
des  Champs-Elysées,  et  que  Ton  tombe,  épuisé,  sur  quelque  ban- 
quette hospitalière,  on  distingue,  si  je  ne  m'abuse,  dans  la  multi- 
plicité des  sensations  qui  accompagnent  d'ordinaire  un  pareil  exer- 
cice, deux  impressions  dominantes  :  la  première  est  que,  depuis 
les  grands  jours  du  moyen  âge  et  du  xvne  siècle,  depuis  les  con- 
structions passionnées  d'églises  gothiques  et  de  palais  classiques, 
jamais  peut-être  l'école  française  n'a  été  en  mesure  de  fournir 
plus  d'ouvriers  habiles  et  de  praticiens  exercés  dans  l'art  de  tailler 
des  images  à  ceux  qui  les  sauraient  employer;  la  seconde, 
que  cette  multitude  de  sculpteurs,  laborieux  et  bien  éduqués, 
abandonnés  à  eux-mêmes  par  l'indifférence  publique,  dépensent  le 
plus  souvent,  à  tort  et  à  travers,  leur  activité  stérile  en  travaux 
insignifians,  d'une  virtuosité  démodée,  faute  d'une  direction  intel- 
lectuelle et  soutenue  qui  leur  assigne  une  part  utile  dans  le  mou- 
vement général  des  arts  et  leur  fournisse  des  motifs  d'inspiration 
plus  sérieux  et  plus  nouveaux. 

Le  morceau  isolé  de  sculpture,  celui  qu'on  peut  déposer  par- 
tout, suivant  le  hasard  des  circonstances,  dans  une  galerie  ou 
dans  un  jardin,  sur  une  terrasse  ou  dans  un  musée,  celui  qui 
n'emprunte  point  ou  qui  n'apporte  point  à  l'architecture  envi- 

(!)  Voyez  la  Revue  du  1"  juin. 

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174  REVUE  DE8  DEUX  MONDES. 

ronnante  une  part  de  sa  signification  et  de  son  expression,  ne 
devrait  être  qu'une  exception  rare  dans  la  production  courante.  Il 
en  fut  ainsi  à  toutes  les  belles  époques  de  l'art,  aussi  bien  en 
Grèce  qu'en  Egypte,  aussi  bien  en  France  qu'en  Italie.  Les  épaves 
du  passé,  marbres,  pierres  ou  bronzes,  que  les  musées,  dans  leurs 
froids  corridors,  recueillent  et  classent,  après  la  destruction 
des  monumens,  comme  les  feuilles  de  l'herbier  conservent  les 
fleurs  jaunies,  une  fois  leurs  saisons  passées,  sans  tiges  et  sans 
feuilles,  loin  de  la  terre  qui  les  nourrissait  et  du  ciel  qui  les  co- 
lorait, nous  disent,  néanmoins,  presque  toutes  encore,  par  quels 
liens  puissans  ou  tendres  elles  tenaient  à  la  vie  :  décors  de  tem- 
ples ou  d'églises,  parures  de  villas  ou  de  palais,  images  funèbres 
ou  voluptueuses,  souvenirs  de  gloire  ou  d'amour,  tous  ces  groupes, 
ces  figures,  ces  bustes  se  sont  d'abord  associés  à  mille  autres 
choses  pour  parler  plus  naïvement  et  plus  éloquemment  à  leurs 
contemporains.  Il  a  fallu  quelque  catastrophe  violente  ou  les 
atteintes  lentes  et  fatales  du  temps  pour  les  livrer  ainsi,  sans 
supports  et  sans  accompagnemens,  à  la  curiosité  des  oisifs  et  à 
l'analyse  des  pédans.  Aujourd'hui,  les  choses  vont  à  l'inverse. 
C'est  dans  la  pièce  isolée,  dans  le  morceau  de  bravoure,  celui 
qu'on  destine  d'abord  au  Salon,  puis  ensuite  à  un  musée,  dans 
le  morceau  sans  destination  et  sans  but,  que  la  plupart  des  sculp- 
teurs se  trouvent  réduits,  soit  par  excès  d'amour-propre,  soit 
par  défaut  de  commandes,  à  montrer  ce  qu'ils  savent  et  ce  qu'ils 
peuvent.  De  là  cette  énorme  quantité  de  figures  sans  signification, 
qu'on affuble,presque  au  hasard, de  noms  mythologiques, bibliques, 
allégoriques,  humanitaires,  toujours  les  mêmes,  qui  ne  sont  que 
prétexte  à  se  faire  la  main  ou  à  prouver  sa  maîtrise,  qui  obtiennent 
fatalement  et  légitimement  les  récompenses  régulières  par. leur 
correction  matérielle,  mais  qui  ne  présentent  pas  plus  d'intérêt 
pour  le  passant  dont  elles  sollicitent  les  yeux  qu'elles  n'ont 
allumé  d'ardeur  dans  l'âme  des  artistes  dont  elles  ont  tout  au  plus 
fatigué  la  main. 

Ce  n'est  pas  que,  parmi  ces  exercices  plastiques,  il  n'en  soit 
qui  ne  témoignent,  chez  leurs  auteurs,  d'une  intelligence  délicate 
ou  puissante  de  la  beauté  corporelle,  parfois  même  d'une  cer- 
taine sensibilité  poétique  ou  morale.  L'Illusion,  par  M.  Charpen- 
tier, ouvre  agréablement  la  série.  Pourquoi  Y  Illusion?  Une  jeune 
femme  nue,  tenant  d'une  main  une  branche  de  fruits,  de  l'autre  une 
poignée  de  roses  froissées,  qui  penche  la  tête  et  qui  ferme  les 
yeux,  est-ce  une  allégorie  bien  claire  ?  Mais  les  formes  sont  souples, 
l'allure  bien  rythmée,  les  yeux  sont  satisfaits.  Néanmoins,  la 
vaillance  du  sculpteur  s'accuse  plus  franchement  dans  sa  vivante 


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LES    SALONS   DE    1895.  175 

et  chaude  figure  en  bronze  de  Madier  de  Montjau.  L'Eve  accrou- 
pie de  M.  Dagonet,  dans  sa  pose  ramassée,  la  tête  sur  ses  genoux, 
rappelle  une  des  dernières  compositions  de  cet  excellent  Delà- 
planche;  les  jambes,  entourées  par  les  bras,  sont  plus  serrées 
encore;  l'ensemble  forme  une  espèce  de  masse  cubique  dans 
le  goût  de  certaines  pleureuses  égyptiennes,  qui  serait  assez  dis- 
gracieuse si  l'habileté  du  sculpteur  n'en  avait  remarquablement 
combiné  les  lignes  et  assoupli  les  contours.  Il  n'y  faut  pas  trop 
chercher  l'expression  d'une  douleur  profonde,  mais  le  morceau  est 
d'un  bon  style.  N'est-ce  pas  encore  une  icve  quelconque  s'é veil- 
lant à  la  vie,  que  le  public  croit  voir  dans  la  jeune  géante, assise 
sur  le  sol,  les  yeux  encore  clos,  soulevée  à  demi,  s'étirant  les 
bras,  qui  représente,  suivant  M.  Boucher,  la  Naissance  de  la 
Terre?  Le  titre  semble  avoir  été  mis  après  coup, comme  les  noms 
d'héroïnes  bibliques  ou  d'illustres  dames  de  la  renaissance  dont 
les  peintres  du  premier  étage  baptisent  in  extremis  leurs  études 
d'après  le  modèle  parisien,  au  moment  d'en  faire  la  déclaration 
légale  aux  employés  du  catalogue.  Rien  ne  justifie,  ni  dans  le 
caractère,  ni  dans  l'attitude,  ni  dans  les  accessoires,  les  ambi- 
tions cosmogoniques  de  cette  robuste  fille,  dont  la  tête  étroite, 
d'un  profil  court  et  mesquin,  ne  doit  pas  contenir  beaucoup  de 
cervelle.  M.  Boucher,  qui  est  un  de  nos  plus  vigoureux  tailleurs 
de  marbre,  pense  beaucoup  à  Michel- Ange;  il  s'attaque,  volon- 
tiers, comme  lui,  aux  figures  colossales.  Désirerait-il,  comme 
lui,  joindre,  à  la  gloire  de  l'artiste,  la  gloire  du  penseur?  On 
le  croirait,  car  il  nous  présente,  depuis  quelque  temps,  toutes 
ses  études  comme  de  hautes  synthèses  sur  lesquelles  nous  som- 
mes invités  à  méditer  :  s'il  représente  une  femme  qui  s'endort, 
c'est  le  Repos;  s'il  agrandit,  avec  un  talent  considérable,  mais 
sans  originalité  inventive,  le  superbe  Adam  de  Jacopo  délia 
Quercia,  travaillant  la  glèbe,  le  pied  sur  sa  bêche,  cela  devient 
la  Terre.  Pour  cette  dernière  figure,  passe  encore,  l'œuvre  était 
imposante  et  pouvait,  jusqu'à  un  certain  point,  supporter  ce 
titre  ambitieux;  mais,  avec  ce  système,  nous  n'aurions  bientôt 
plus,  au  Salon,  que  des  créations  philosophiques,  scientifiques, 
symboliques,  à  trop  peu  de  frais,  en  vérité,  et  sans  que  la  pensée 
moderne  s'en  trouve  suffisamment  fortifiée  ou  éclairée.  Il  n'est 
pas  de  paysanne  allaitant  son  nourrisson  qui  ne  puisse  devenir  la 
Maternité  ou  même  l'Humanité,  pas  de  troupier  combattant  qui 
ne  puisse  symboliser  la  Patrie  ou  la  Gloire.  Les  grands  mots  ne 
suffisent  point  à  faire  les  grandes  œuvres.  Avec  des  intentions 
plus  modestes,  la  figure  de  M.  Boucher,  puissamment  modelée  en 
quelques  parties,  trouverait  la  critique  disposée  à  plus  d'indul- 


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176  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

gcnce  pour  la  disproportion  et  l'insignifiance  de  la  tète,  et  pour 
une  hésitation  générale  dans  la  construction  et  dans  le  mouve- 
ment de  la  ligure,  qui  arrêterait,  à  elle  seule,  l'imagination  dans 
son  essor  vers  un  idéal  surhumain.  En  de  pareils  colosses,  pour 
qu'ils  nous  puissent  ravir,  il  faut  que  la  vie  surabonde  et  fasse, 
d'un  bout  à  l'autre,  palpiter  toute  la  masse.  D'autres  Ères,  moins 
ambitieuses,  celle  de  M.  Perrey  qui  a  laissé,  comme  une  char- 
meuse, s'enrouler  le  serpent  autour  de  son  bras,  celle  de  M.  de 
Gontaut-Biron,  plus  méditative,  sous  le  titre  un  peu  moderne 
de  Premier?  suggestion,  laissent  encore  un  souvenir  agréable. 

Sapho,  une  autre  pécheresse,  moins  naïve  et  se  prêtant  moins 
aux  interprétations  morales,  continue  à  attirer,  vers  le  rocher  de 
Leucade,  une  troupe  d'adorateurs  attardés.  M.  Guilbert.  naviguant 
sur  la  mer  bleue,  arrive,  juste  à  point,  .près  de  la  côte,  pour 
voir,  de  face,  la  désespérée  faisant  le  grand  saut  et  descendant 
vers  l'abîme.  C'est  d'un  œil  inquiet  et  surpris  qu'on  voit  tomber, 
tous  voiles  rejetés,  les  jambes  écartées,  ce  beau  corps  de  marbre 
qui  va  se  briser  ou  s'aplatir,  dans  une  seconde,  sur  la  grève. 
Cette  fixation  d'un  mouvement  rapide  et  fatal,  qu'interrompt 
seulement,  pour  la  circonstance,  et  contrairement  à  la  vérité,  un 
artifice  de  métier,  est  une  de  celles  qui  répugnent  le  plus  à  l'art 
sculptural.  On  ne  saurait  approuver  M.  Guilbert  de  s'en  être  servi. 
l«e  gros  public,  sans  doute,  s'extasie  d'abord  devant  ces  difficultés 
d'équilibre  qu'il  considère  comme  des  tours  de  force,  mais,  avec 
son  in\ incible  bon  sens,  il  s'en  détourne  aussi  vite  qu'il  y  est 
venu,  éprouvant,  lui-même,  peu  de  plaisir  et  même  quelque  em- 
barras à  analyser  le>  perfections  plastiques  ou  l'expression  dou- 
loureuse d'une  personne  qui  tombe  si  vite  et  qui  devrait  déjà 
être  en  bas.  Dans  le  cas  prè>ent.  c'est  dommage,  car  la  personne 
est  belle,  d'une  beauté  mûre,  assurément,  mais  encore  attrayante, 
avec  un  air  de  tête  passionné  et  fatigué:  c'est  le  meilleur  mor- 
ceau *le  marbre  qu'ait  sculpte  M.  Guilbert:  on  en  aurait  mieux 
apprécié  lev  mérites,  s'il  avait  ete  présenté  plus  simplement. 
MM.  Armand-Auguste  en  faisant  comparaître  Sapho  devant 
/H<î.i  M**  Cranney»France«chi,  en  nous  la  montrant  encore 
debout  >ur  le  rwher,  M.  Seysses»  en  recueillant  son  corps 
tombe  sur  la  ptagv  s*  sont  conduits  «ci  sculpteurs  plus  avisés. 
Celle  de  M**  i>am\ey-Fwuuvschi  est  une  aimable  femme,  de 
petite  beauté,  mai>  d'un  de>espoir  sincère;  m  s'avançant  vers 
le  précipice*  sa  résolution  pris*\  elle  rejette  sa  lyre  inutile  et 
s  arrache  du  front  la  eom\*nne  mépris**:  le  mouvement  est 
heureux,  bien  qu'il  cache  tivp  le  visage*  M.  S*ysses.  qui  a  de  la 


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LES   SALONS   DE    «895.  177 

vigueur  et  du  style,  a  donné  à  la  grande  victime  une  beauté  plus 
ferme,  presque  virile.  Couchée  à  plat  sur  les  rochers,  les  deux 
mains  étendues  sur  sa  lyre  qu'elle  n'a  pas  abandonnée,  les  jambes 
repliées,  elle  ne  montre  guère  que  le  dos;  c'est  une  bonne  étude, 
menée  avec  soin,  très  intéressante  pour  les  spécialistes,  mais  qui, 
comme  toutes  les  études  de  ce  genre,  reste  insuffisamment  expres- 
sive et  ne  parle  guère  à  l'imagination. 

Ne  faut-il  pas  voir  encore  une  conséquence  de  ces  habitudes 
scolaires  auxquelles  leur  isolement  condamne  trop  longtemps  les 
sculpteurs  dans  cette  multitude,  chaque  année  croissante,  de 
figures  couchées  et  plates  qui  s'étale  sur  les  bas  piédestaux  du 
Salon?  Ce  ne  sont,  de  tous  côtés,  que  morts  ou  mourans,  éva- 
nouis, endormis,  la  plupart  sans  mouvement,  quelques-uns  se  li- 
vrant à  des  contorsions  violentes,  soit  par  suite  d'un  cauchemar, 
soit  pour  cause  d'empoisonnement.  Pourquoi  cet  amour  des 
attitudes  horizontales?  Rien  déplus  simple.  C'est  que  le  modèle, 
étendu  de  la  sorte,  sur  un  bon  tapis,  donne  aisément  une  pose 
plus  longue  et  plus  régulière  que  le  modèle  debout,  dans  une 
attitude  expressive  et  pénible  à  tenir.  Cela  devient  presque  une 
étude  de  nature  morte,  et  le  sculpteur  est  impardonnable  qui  ne 
l'exécute  pas  en  perfection.  Mais  quelles  fonctions  sociales  donner 
à  tous,  ces  gisons,  qui  ne  présentent  ni  l'intérêt  iconographique, 
ni  l'intérêt  historique  par  lesquels  les  vieilles  images  funèbres, 
allongées,  les  mains  jointes,  dans  leurs  superbes  costumes  ou 
dans  leur  grave  nudité,  sur  la  pierre  des  tombeaux,  nous  re- 
tiennent et  nous  instruisent?  Dans  un  jardin  ou  dans  une  galerie, 
quelle  pauvre  décoration  que  ces  corps  aplatis,  sans  expressions 
et  sans  reliefs  !  Ce  ne  sont  donc  que  des  thèmes  d'atelier,  et  c'est 
ainsi  qu'il  les  faut  juger.  Mais  que  de  temps  et  d'efforts  perdus 
par  d'excellens  praticiens  et  qui  auraient  pu  être  mieux  employés  ! 
Parmi  ces  études,  la  victime  de  Cléopâtre,  Y  Esclave  empoi- 
tonné,  de  M.  Loiseau-Rousseau,  mérite  une  attention  spéciale.  Le 
spectacle  n'est  pas  récréatif:  le  pauvre  diable,  tombé  sur  le  dos, 
;  en  proie  aux  convulsions  d'une  horrible  agonie,  se  tord  violem- 
ment, la  tête  renversée  en  arrière,  s'arc-boutant  des  épaules  et  des 
cuisses,  les  jambes  tendues,  se  déchirant  d'une  main  la  poitrine 
et  de  l'autre  arrachant  des  lambeaux  de  la  peau  de  bête  sur 
laquelle  il  se  débat.  Le  sculpteur,  toutefois,  a  mené  sa  tâche  avec 
une  résolution  si  ferme  et  si  soutenue,  il  a  si  fortement,  d'un 
bout  à  l'autre,  exprimé  la  tension  musculaire  et  l'angoisse  du 
désespoir,  dans  tous  les  membres  de  ce  corps  robuste,  sans  affecta- 
tion mélodramatique  ou  sentimentale,  qu'il  faut  reconnaître  dans 
cette  habileté  mieux  qu'une  virtuosité  banale.  On  doit  désirer 
tome  cxix.  —  1895.  12 


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178  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

voir  ce  jeune  artiste  appliquer,  le  plus  tôt  possible,  sa  vigueur 
bourguignonne  à  quelque  ouvrage  plus  significatif. 

Le  Christ  au  tombeau,  qu'un  artiste  de  Tours,  M.  Varenne,  très 
au  courant  de  l'art  national  du  xve  siècle,  a  modelé,  dans  le  goût 
simple  et  fort  des  vieux  imagiers,  reste,  malgré  cette  imitation 
avouée,  une  œuvre  personnelle,  d'un  caractère  grave  et  d'une 
expression  ressentie  qui  la  distinguent  suffisamment  des  figures 
environnantes.  On  regarde  aussi,  avec  plaisir,  les  corps  charmans 
d'une  jeune  Épave,  que  M.  Akermann  (de  Stockholm)  a  trouvée  sur 
la  plage  et  d'une  Madeleine  jetée  sur  le  sol  par  M.  Barnhorn 
(des  États-Unis);  dans  ces  deux  morceaux,  l'exécution  est  atten- 
tive et  délicate,  mais,  d'ailleurs,  toute  française.  La  remarque 
peut  s'appliquer  aux  ouvrages  de  presque  tous  les  étrangers,  qu'on 
rencontre  dans  la  section  de  sculpture  ;  l'influence  directe  et  unique 
des  maîtres  français  s'y  marque  plus  profondément  que  dans 
les  œuvres  de  peinture.  Le  fait  s'explique  à  la  fois  et  par  l'absence 
d'écoles  indigènes,  dans  la  plupart  des  nations,  et  par  la  persistance 
d'une  tradition  séculaire  qui  a  presque  toujours  assuré  aux 
sculpteurs  français,  depuis  le  xme  siècle,  sauf  durant  la  période 
italianisante  de  la  Renaissance,  notamment  au  xvne  et  au 
xvinc  siècle,  une  suprématie  incontestée  en  Europe,  surtout  dans 
l'Europe  septentrionale.  Suprématie  durable,  fondée  à  la  fois  sur 
des  qualités  de  tempérament  spécial  et  sur  un  régime  de  forte 
éducation  technique,  et  que  toutes  les  expositions  universelles 
n'ont  cessé  de  mettre  en  lumière  ! 

Quelques-unes  des  qualités  traditionnelles  de  la  sculpture 
française,  soit  cette  franche  vigueur  de  conception,  et  cette  har- 
diesse simple  d'expression  qu'elle  a  héritées  du  moyen  âge,  soit 
cette  intelligence  de  la  beauté  ou  tout  au  moins  de  l'élégance  plas- 
tique que  le  xvic  siècle  lui  a  léguée,  soit  le  goût  du  grand  rythme 
et  de  l'équilibre  décoratif  qu'elle  doit  à  l'enthousiasme  laborieux 
des  périodes  classiques,  se  retrouvent,  toujours,  à  des  degrés  di- 
vers, dans  les  œuvres  exposées  chaque  année.  Suivant  son  propre 
tempérament,  chaque  sculpteur,  à  l'occasion,  demande  un  peu 
plus  conseil  aux  maîtres  académiques,  ou  aux  maîtres  primitifs; 
la  plupart,  avec  raison,  se  nourrissent  à  la  fois  de  toutes  ces  tra- 
ditions successives  et  combinées  dont  l'amalgame  irréductible 
donne,  en  réalité,  dans  l'art  comme  dans  la  pensée,  à  notre  âme 
française,  mixte  et  multiple,  internationale  et  universelle,  sa  puis- 
sance vivace  d'expansion  et  de  communication.  C'est  sans  parti 
pris  depédantisme  ni  d'archéologie  qu'ils  cherchent  simplement, 
en  s'inspirant  de  la  nature  et  de  la  vie,  à  exprimer,  par  les  moyens 
techniques  les  plus  complets,  ce  qu'ils  ont  envie  de  dire  ou  ce  qu'on 


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LES    SALONS    DE    4895.  179 

les  engage  à  dire.  Nous  ne  voyons  pas  ce  qu'ils  auraient  à  gagner  à 
devenir  des  théoriciens  plus  exclusifs  ou  des  érudits  plus  systé- 
matiques, à  s'enfermer,  de  parti  pris,  comme  l'y  pousseraient 
volontiers  tour  à  tour  des  amis  convaincus,  d'opinions  diverses, 
mais  également  formalistes,  dans  la  gêne  étroite  d'un  réalisme 
opiniâtre,  ou  dans  la  vague  ivresse  d'un  idéalisme  conventionnel. 
La  noblesse  des  images  de  Chartres  et  de  Reims,  la  sincérité  des 
effigies  de   Saint-Denis,  l'élégance   des  déesses   d'Ane t   et  de 
Fontainebleau,  la  vigueur  pompeuse  des  héros  de  Versailles  ou 
des  athlètes  de  Marseille,  la  grâce  aimable  des  nymphes  de  Tria- 
non,  tout  cela,  c'est  également  notre  patrimoine,  et  nous  ne  sau- 
rions vouloir  y  renoncer,  même  en  partie,  sans  nous  amoindrir 
et  nous  affaiblir.  On  aura  beau  dire  et  beau  faire,  l'âme  d'un 
artiste  français  sera  toujours  une  âme  éclectique,  mobile  et  sou- 
pie  comme  l'âme  même  de  la  nation.  N'est-ce  pas,  en  vérité,  à 
cette  facilité  d'évolution,  toujours  accompagnée  d'un  goût  attentif 
et  d'une  science  loyale,  que  nos  sculpteurs  français,  depuis  la 
Renaissance,  doivent  d'avoir  échappé  à  la  contagion  des  décadences 
environnantes  ?  Laissons-les  donc  libres  de  prendre  avis  et  con- 
seil où  ils  voudront,  efforçons-nous,  seulement,  de  les  occuper; 
c'est  là  la  grande  affaire. 

Combien  l'idée  d'une  destination  précise,  d'un  effet  déter- 
miné, combien  l'obligation  de  satisfaire  à  un  bon  programme  ou 
d'étudier  seulement  une  figure  intéressante  donnent  de  force  et 
de  ressort  à  un  sculpteur  !  Les  œuvres  de  MM.  Falguière,  Mercié, 
Paul  Dubois,  Frémiet,  Marqueste,  Verlet  et  bien  d'autres,  à  un 
degré  moindre,  en  sont  des  preuves  frappantes.  Parmi  les  nom- 
breuses statues  historiques  qui  se  dressent  sur  les  gazons  des 
Champs-Elysées,  le  Henri  de  LaRochejaquelein  par  M.  Falguière, 
est  celle  dont  on  se  souviendra  le  plus  longtemps.  Ce  n'est  qu'un 
plâtre,  à  peine  complet,  resté  à  l'état  d'ébauche  en  quelques 
parties,  mais  si  vivant,  si  expressif,  d'une  allure  à  la  fois  si  décidée 
et  si  simple,  si  martiale  et  si  douce,  qu'on  en  reste  tout  ému  et 
charmé.  Ah  !  certes,  oui,  il  les  devait  entraîner  aisément,  les  bons 
paysans  de  Vendée,  croyans  et  naïfs,  ce  beau  et  svelte  jeune 
homme  à  tête  d'ange,  dont  le  profil  extatique  et  énergique  rap- 
pelle, sous  son  haut  feutre  â  larges  bords,  celui  des  jeunes  saints 
nimbés  devant  lesquels  on  s'agenouille  dans  l'ombre  des  cha- 
pelles. Nulle  convention,  nul  sacrifice  pourtant  de  vérité,  ni 
d'exactitude.  Debout,  chaussé  de  bottes  molles,  vêtu  d'une  longue 
redingote,  coiffé  de  travers,  une  main  sur  la  garde  de  son  sabre, 
'autre  gantée  et  tenant  l'autre  gant,  le  gentilhomme  insurgé  se 
présente,  au  repos,  dans  la  tenue  la  plus  correcte.  Au  repos?  Di- 


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180 


REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 


sons-nous  bien?  D'attitude,  cela  est  vrai,  mais  non  de  cœur  ni 
d'intention;  car,  sans  un  geste,  sans  une  violence  de  lignes, 
Tétonnant  sculpteur  a  animé,  d'un  bouta  l'autre,  et  le  corps  et 
les  vête  mens,  de  cette  passion  intérieure,  de  cette  conviction 
belliqueuse  et  religieuse,  qui  rayonnent,  si  vivement,  sur  le  vi- 
sage. Si  M.  Falguière  n'avait  pas  appliqué  sa  pensée  à  la  réalisa- 
tion d'une  si  haute  et  noble  figure,  nous  aurions  probablement 
une  Ariane  ou  une  Junon  de  plus.  Faut-il  nous  en  plaindre?  Assu- 
rément non.  Le  modèle  de  La  Rochejaquelein  qui,  dans  sa  forme 
définitive,  nous  réservera  sans  doute  encore  quelques  surprises, 
ajoute  déjà  à  la  gloire  du  sculpteur  un  rayon  plus  pur  et  plus 
vif,  nous  ne  voulons  pas  dire  inattendu  ;  nous  retrouvons  là,  en 
effet,  avec  plus  d'ampleur  et  de  liberté,  ce  charme  d'une  inspi- 
ration tendre  et  forte  qu'on  salua,  dès  1868,  dans  le  Tarcinus 
martyr,  et  que  vingt-sept  ans  d'une  fécondité  ininterrompue 
n'ont  pas  épuisée  chez  l'artiste  toujours  grandissant. 

S'apitoyer  mélancoliquement  sur  la  fâcheuse  éducation  de 
nos  sculpteurs  que   leurs  maîtres  condamnent  ou  qui  se  con- 
damnent eux-mêmes  à  étudier  l'Antiquité  et  la  Renaissance,  les 
plaindre  d'être  à  la  fois  capables  de  comprendre  les*  plus  belles 
élégances  de  la  plastique  et  les  plus  nobles  simplicités  de  l'expres- 
sion, ne  voir  dans  cette  ouverture  et  cette  étendue  d'intelligence 
qu'une  cause  d'impuissance  ou  d'affaiblissement,  n'est-ce  pas,  en 
vérité,  le  résultat  d'une  bien  singulière  erreur,  et  qui  semble 
inexplicable  lorsqu'on  regarde  les  Jeanne  d'Arc  de   MM.  Paul 
Dubois  et  Mercié?  Pour  avoir  complété  à  Florence  et  à  Romo 
cette  saine  éducation  des  yeux  qu'ils  avaient  commencée  et  qu'ilsj 
devaient  continuer  dans  leur  pays,  pour  avoir  débuté,  avec  uns 
éclat  qu'on  ne  saurait  oublier,  l'un  par  cet  incomparable  Nafrj 
cisse,  si  délicieusement  animé  du  souffle  grec,  qui  est  devenu,  pour! 
toutes  les  écoles  du  monde,  un  modèle  classique,  l'autre,  parce! 
jeune  David,  d'une  si  triomphante  allure  que  toute  l'école  s'a 
trouva  comme  rajeunie,  en  sont-ils  devenus  tous  deux  mois 
capables  d'exprimer  en  bon   art  français  les    douleurs  ou 
espérances  des  âmes  françaises?  Entre  leurs  mains  savantes  oH 
consciencieuses,  Jehanne  la  Pucelle,  l'héroïne  nationale^  a-t-ellq 
repris  une  figure  moins  simple  et  moins  conforme  aux  traditions 
historiques  qu'elle  n'eût  fait  chez  des  sculpteurs  moins  exp 
mentes? 

La    statue    équestre,  en    bronze,  de   M.  Paul    Dubois, 
elle  bien  celle-là  dont  le  modèle  en  plâtre  fut  exposé  en  188 
On  a  peine  à  le  croire.  En  effet,  tout  en  conservant  à  peu 
l'attitude  et  le  costume  de  la  figure,  le  sculpteur  a  tellement 


LB8   SALONS  DE   1895.  181 

rigé,  modifié,  perfectionné  l'ensemble  et  les  détails  qu'on  se 
trouve  en  présence  d'une  œuvre  nouvelle.  La  description  que 
nous  en  donnions  alors  dans  la  Revue  reste  exacte  pour  le  pre- 
mier aspect,  mais  si  l'on  compare,  par  exemple,  les  photogra- 
phies des  deux  ouvrages,  on  s'aperçoit  qu'il  n'y  a  presque  pas  de 
point  sur  lequel  l'attention  scrupuleuse  de  l'artiste  n'ait  apporté 
quelque  légère  ou  grave  amélioration.  C'est  le  cheval  surtout  qui 
s'est  métamorphosé  !  En  1889,  nous  l'admirions  pour  tant  déjà  :  «  Cet 
animal  est  superbe,  disions-nous.  Il  pousse  en  avant  comme  s'il 
avait  conscience  de  son  rôle,  marchant  au  trot,  la  jambe  haut 
levée,  en  cheval  de  fine  race.  Le  mouvement  est  admirablement 
oarqué,  sans  effort,  sans  violence,  par  toute  la  poussée  du  corps, 
inclinaison  de  la  crinière,  la  fuite  de  la  queue.  »  Mais,  si  nous 
evoyons  aujourd'hui  ce  cheval  de  1889  à  côté  de  son  succes- 
I  seur,  nous  le   trouvons ,  par    comparaison ,  presque  lourd   et 
resque  banal,  tant  l'artiste,  en  approfondissant  sa  pensée,  a 
serré  déplus  près,  pour  la  bête  comme  pour  le  reste,  l'idéal  qu'il 
s'étaitformé  et  dont  il  avait  pu  déjà  nous  faire  pressentir  la  grandeur. 
\  Quant  à  la  cavalière,  elle  aussi  était  moins  bien  en  selle,  moins 
j  forme  sur  ses  étriers,  moins  confiante  en  son  destrier,  par  consé- 
îquent  moins  entièrement  livrée  à  l'extase  religieuse  et  patrio- 
tique qui  la  soulève  et  qui  la  mène.  Par  l'élargissement  de  la 
selle,  dont  les  bâtes  de  troussequin  et  d'avant,  plus  arrondies 
et  plus  souples,  emboîtent  mieux  le  corps,  par  l'adjonction  des 
j  courroies  de  poitrail  et  de  croupière  assurant  la  stabilité  de  cette 
i*Uè,  le  sculpteur  a  mieux  associé  qu'il  ne  l'avait  fait  d'abord  la 
jehevaucheuse  à  sa  monture,  et  leur  a  donné,  dans  l'allure,  dans 
jfe mouvement,  dans  l'expression,  une  cohésion  plus  saisissante  et 
rftjs  entraînante.   Ce  fin  et  nerveux  coursier,  allant  à  son  but 
fun  train  si  décidé  et  si  sûr  semble  vraiment  le  compagnon  et 
plutôt  que    l'esclave,  de  la  fille  inspirée  qu'il   porte  et 
nt  l'inconcevable  prestige  Ta  dompté  et  entraîné,  comme  il 
optait  et  entraînait  tous  les  êtres  vivans  autour   d'elle.  On 
tquel  était  l'amour  de  Jehanne  pour  les  chevaux,  et  combien 
i  s'occupait  de  son  écurie;  à  Compiègne,  elle  en  avait  quinze, 
plaisait  surtout  à  monter  les  difficiles  et  les  rétifs.  «  Elle 
niche  les  coursiers  noirs,  dit  le  greffier  de  la  Rochelle,  de 
i  et  de  si  malicieux  qu'il  n'estoit  nul  homme  qui  bonnement  les 
t  chevaucher.  »  Et  devant  les  murs  de  Jargeau,  le  8  juin  1429, 
[chevalier,  Gui  de  Laval,  écrit  à  sa  mère  :  «  Ce  semble  chose 
divine,  et  de  la  voir  et  de  l'ouïr...  Et  la  vis  monter  à 
il,  armée  tout  en  blanc,  sauf  la  tête,  une  petite  hache  en  sa 
sur  un  grand  coursier  noir  qui,  à  l'huis  de  son  logis,  so 


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182  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

démenoit  très  fort  et  ne  souffroit  qu'elle  montast.  Et  lors  elle 
dit  :  «  Menez-le  à  la  croix  »,  qui  était  devant  l'église,  auprès,  au 
chemin.  Et  alors  elle  monta,  sans  qu'il  se  mût,  comme  s'il  fust  lié. 
Et  lors  se  tourna  vers  l'huis  de  l'église  qui  esloit  bien  pro- 
chain, et  dit  en  assez  bonne  voix  de  femme  :  «  Vous,  les  prêtres 
et  gens  d'église,  faites  procession  et  prières  à  Dieu.  »  fie  n'est 
pas  Gui  de  Laval  seul  qui  nous  apprend  la  répugnance  qu'avait 
Jehanne  à  s'armer  d'un  casque,  soit  que  cette  coiffure  pesante  la 
gênât  dans  ses  mouvemens,  soit  plutôt  qu'elle  tînt  à  se  monlrer, 
dans  la  mêlée,  la  face  découverte,  pour  être  reconnue,  et  pour 
entraîner,  par  l'animation  de  ses  regards  irrésistibles,  les  hési- 
tans  ou  les  lâches.  M.  Frémiet,  en  la  laissant  tête  nue,  dans  la 
belle  statue  de  la  place  des  Pyramides,  n'a  donc  pas  été  infidèle 
à  l'histoire;  c'était  pourtant  le  droit  de  M.  Paul  Dubois  de  la  coiffer 
d'un  casque  léger  et  simple  comme  le  reste  de  son  armure,  d'un 
casque  blanc.  Il  l'a  fait  habilement,  de  façon  à  dresser  en  lumière 
tout  le  visage,  ce  visage  intelligent  et  naïf,  d'un  type  volontaire- 
ment rustique  et  irrégulier,  plus  rustique  et  plus  irrégulier  même 
qu'il  ne  semble  avoir  été,  d'après  les  témoignages  contemporains. 
Bien  que  le  casque  soit  étroit,  il  suffit  à  cacher  tous  les  cheveux, 
coupés  «  ronds  et  courts  »,  ce  qui  accentue  l'air  extatique  du 
visage,  mat  et  pur,  celui  d'une  petite  nonne  enserré  dans  sa  coiffe 
luisante.  M.  Paul  Dubois  n'a  point  non  plus  menti  à  l'histoire  en 
équipant  la  monture  d'un  harnais  élégant  et,  suivant  l'usage  du 
temps,  «  bien  ouvré  » .  Dès  qu'elle  fut  accueillie  à  Chinon,  Jehanner 
rapidement  acclimatée,  avait  pris  sans  peine  les  allures,  les 
goûts  d'une  grande  dame  pour  les  riches  étoffes  et  les  fines  or- 
fèvreries. Le  jour  où  on  lui  apporta  l'épée  de  Sainte-Catherine,  de 
Fierbois,  son  premier  soin  fut  de  l'envoyer  à  Tours,  la  ville  des 
artistes,  «  pour  y  faire  faire,  dit  le  chroniqueur,  un  fourreau 
d'ornement  d'église.  »  Quelques  jours  après,  à  Orléans,  elle  se 
commandait  une  huque  de  vert  perdu  (pardessus  de  [couleur  vert 
sombre)  et  une  robe  de  fine  Brucelle  vermeille  (de  fin  brocart 
flamand  vermeil)  au  prix  de  deux  et  quatre  écus  d'or  l'aune.  Cette 
fille  extraordinaire,  à  tous  les  genres  d'héroïsme  et  d'intelligence 
joignait  même,  on  le  voit,  un  sentiment  d'élégance  et  d'art.  De 
quelque  façon  que  les  artistes  la  représentent,  ils  auront  toujours 
peine  à  nous  donner  une  idée  complète  de  sa  noble  et  incom- 
parable personnalité  dans  laquelle  le  mysticisme  et  l'esprit  pra- 
tique, l'exaltation  et  le  sang-froid,  la  hardiesse  et  la  douceur,  la 
piété  et  la  bonne  humeur  se  mêlent  d'une  façon  si  surprenante. 
M.  Paul  Dubois  a  représenté,  dans  ce  chef-d'œuvre  supérieur  et 
achevé,  la  guerrière  inspirée,  la  croyante  qui  rend  hommage  au 


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LES   SALONS   DE    1895.  183 

ciel  de  sa  victoire.  L'idée  n'est  pas  nouvelle,  car  c'était  celle  de 
Foyatier,  sur  la  place  du  Martroy,  à  Orléans,  mais  entre  l'amazone 
pesante,  hésitante,  vaguement  définie  de  Foyatier,  et  la  mission- 
naire fervente,  résolue,  expressive,  vivement  et  profondément 
précisée,  de  M.  Paul  Dubois,  il  y  a  toute  la  différence  d'une  noble 
tentative  aune  réalisation  complète  et  définitive.  D'autres  artistes 
pourront  encore,  cependant,  après  lui  trouver  dans  la  figure  de 
Jehanne  des  aspects  différens  qu'ils  s'efforceront  de  rendre;  la 
matière  n'est  point  épuisée. 

Voici  M.  Mercié,  par  exemple,  qui  reprend,  pour  le  monu- 
ment de  Domremy,  un  sujet  souvent  traité,  la  mission  de  Jeanne, 
ses  visions,  son  départ.  M.  Mercié  est  un  sculpteur  héroïque; 
c'est  dans  les  puissantes  allégories  d'une  synthèse  haute  et  géné- 
rale qu'il  se  développe  à  l'aise  :  le  Gloria  Victis%  le  Génie  des 
Arts,  le  Quand  Même!  etc.  Partout  ailleurs,  dans  la  figure  isolée, 
dans  l'épisode,  il  hésite  et  se  rapetisse.  Nous  en  avons  la  preuve 
ici  même,  dans  une  statue  de  Guillaume  Tell  posant  le  pied  sur 
le  rocher  ;  condamné  à  suivre  un  programme  sans  doute  trop 
étroit,  forcé  de  reproduire  une  figure  banalisée,  sans  rien  modi- 
fier au  costume  ni  aux  accessoires,  M.  Mercié  a  senti  tiédir  sa 
verve;  il  n'a  abouti  qu'à  tailler  une  image  correcte,  d'un  aspect 
fier  et  énergique,  mais  sans  caractère  saisissant;  on  peut  croire 
qu'il  en  eût  été  tout  autrement  s?il  avait  eu  à  représentera  Libé- 
ration de  la  Suisse.  Devant  Jeanne  d'Arc,  il  ne  pouvait  se  laisser 
emprisonner  dans  l'anecdote,  ni  traiter  à  nouveau  cet  épisode  des 
voix  entendues,  des  visions  apparues  qui  a  fourni  successivement 
à  Rude,  à  Benou  ville,  à  Chapu,  à  Bastien-Lepage,  à  André  Allar, 
à  bien  d'autres ,  un  motif  heureux  d'inspiration.  La  scène  du 
départ  de  Jeanne,  dans  son  imagination  tournée  au  grandiose,  a 
pris  l'aspect  d'une  synthèse  historique.  Ce  n'est  plus  saint  Mi- 
chel, ni  sainte  Catherine,  ni  sainte  Marguerite  qui  arrachent  la 
bergère  à  sa  quenouille  et  à  ses  brebis  et  la  poussent,  malgré 
die,  vers  les  batailles;  c'est  la  France  même,  ce  royaume  de 
France  «  où  il  y  a  grand'pitié  »,  sous  la  figure  d'une  noble  et 
Wsle  reine,  au  long  manteau  fleurdelisé,  d'une  taille  noble  et 
surhumaine,  le  visage  flétri  sous  ses  tresses  en  désordre  et  sa  fière 
couronne,  avec  son  écu  faussé  et  transpercé.  La  haute  apparition, 
désolée  et  dominatrice,  se  dresse  derrière  la  fille  prête  enfin  à 
marcher,  exaltée  et  résolue,  et  lui  pose  la  main  sur  l'épaule,  en 
l'encourageant  de  la  voix.  Jeanne,  la  tête  dressée,  les  yeux  au  ciel, 
la  main  gauche  sur  le  cœur,  brandissant  de  l'autre  la  grande  épée 
qu'elle  vient  de  recevoir,  s'élance  en  avant.  La  figure  semble- 
rait théâtrale,  si  par  l'ardente  expression  de  la  tête,  la  simpli- 


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184  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

cité  du  costume,  la  franchise  générale  de  l'allure,  et  surtout  le 
grand  développement  de  la  compagne  idéale  et  souveraine  qui 
la  protège  et  qui  la  transforme,  l'artiste  n'avait  rendu  sa  noblesse 
primitive  à  une  attitude  naturelle  dont  le  seul  tort  est  d'avoir 
fourni  un  thème  trop  facile  aux  cantatrices  et  aux  tragédiennes. 
M.  Mercié  n'a  point  dédaigné,  non  plus,  les  bonnes  sources.  Son 
respect  de  l'histoire ,  son  sentiment  juste  et  ému  de  la  vérité,  se 
révèlent  dans  l'ajustement,  la  coiffure,  la  physionomie  de  la 
France  autant  que  dans  l'habillement  rustique  et  le  type  éner- 
gique de  Jeanne.  Comme  Rude,  Ghapu,  Bastien-Lepage,  M.  Mercié 
a  cru  qu'il  convenait  de  donner  à  la  bonne  Lorraine  un  type  de 
nos  provinces  de  l'Est,  lorrain  ou  alsacien,  un  type  actuel  et  vivant, 
mais,  de  plus,  en  sculpteur  épris  de  beauté,  il  a  cru  pouvoir  le 
choisir  beau  et  régulier,  ce  que  rien  ne  lui  interdisait.  Le  visage 
de  Jeanne,  très  réel  et  très  ferme,  diffère  donc  beaucoup,  chez 
lui,  du  visage  idéal  et  attendri  qui  semble  avoir  été,  chez  M.  Paul 
Dubois,  la  réminiscence  d'une  effigie  du  xve  siècle  autant  que 
l'interprétation  d'une  figure  rencontrée.  L'ensemble  est  très  im- 
posant, d'un  rythme  épique  et  martial,  presque  aussi  pittoresque 
que  plastique  ;  il  faut  d'ailleurs  se  souvenir  que  ce  n'est  là  qu'une 
première  pensée  pour  une  œuvre  monumentale  et  décorative,  et 
qu'il  serait  injuste  d'incriminer  l'artiste  pour  quelques  négli- 
gences, lourdeurs  ou  imperfections  qu'il  saura  bien  faire  dispa- 
raître dans  l'exécution  définitive.  La  supériorité  des  Jeanne  d'Arc 
de  MM.  Paul  Dubois  et  Mercié  fait  tort,  naturellement,  à  toutes 
les  autres  effigies  de  la  Pucelle.  Néanmoins,  la  Jeanne,  à  pied, 
au  combat,  Devant  Jargeau,  par  M.  Lanson,  est  une  figure  éner- 
gique, qui  arrête  justement  l'attention;  et  l'on  remarque  aussi 
une  expression  élevée  d'enthousiasme  dans  la  Jeanne  polychrome 
de  M.  Allouard,  Après  la  Victoire. 

Des  œuvres  sans  parti  pris  d'école, à  la  fois  réelles  et  ima- 
ginées, puissamment  conçues  et  soigneusement  exécutées,  résul- 
tat d'une  observation  précise  et  d'une  pensée  bien  définie,  telles 
que  celles  de  MM.  Falguière,  Paul  Dubois,  Mercié,  indiquent, 
mieux  que  toutes  les  paroles,  la  voie  féconde  dans  laquelle  doit 
résolument  entrer  la  sculpture  contemporaine.  Qu'il  s'agisse  d'ef- 
figies commémoratives  ou  de  compositions  monumentales,  c'est 
dans  la  réalité  même,  réalité  du  présent  ou  réalité  du  passé,  qu'il 
faut  chercher  la  source  de  l'inspiration  et  les  élémens  de  l'idéal. 
En  dehors  de  la  vérité,  de  la  vérité  librement  choisie,  simplifiée, 
agrandie ,  il  n'y  a  qu'un  art  éphémère  et  factice ,  qu'il  procède 
d'une  tradition  scolaire  ou  qu'il  s'en  tienne  au  caprice  individuel. 
M.  Mercié  a  prouvé  é  loque  m  ment   par  son  groupe  de  Quand 


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LES    SALONS    DE    1805.  185 

même!  et  par  celui  de  Jeanne  et  Arc  que  l'art  héroïque  n'avait  ja- 
mais besoin  de  mentir,  soit  qu'il  eût  à  célébrer  les  malheurs  d'hier, 
soit  qu'il  eût  &  glorifier  les  réveils  d'autrefois.  Une  paysanne 
d'Alsace  et  un  troupier  d'infanterie,  une  reine  rencontrée  sous 
une  vieille  miniature  et  une  fille  de  Lorraine,  sont  devenus,  dans 
ses  mains,  des  personnages  plus  hauts  et  plus  épiques  que  tous 
les  grands  capitaines  du  xvne  siècle  déguisés  en  empereurs  ro- 
mains et  toutes  les  allégories  mythologiques,  bonnes  à  tout  faire. 
C'est  à  la  vérité  vivante  ou  historique,  mais  c'est  toujours  à  la 
vérité  qu'il  a  demandé,  dans  ses  grandes  œuvres,  et  qu'il  a  dû  le 
rajeunissement  de  sa  pensée  et  l'exaltation  de  sa  vision.  Ce  qu'il 
a  fait,  ce  qu'ont  fait  MM.  Frémiet,  Paul  Dubois,  Falguière,  tous 
doivent  désormais  chercher  à  le  faire,  et  lorsqu'il  s'agira  surtout 
de  souvenirs  nationaux,  nous  demanderons  à  nos  sculpteurs  de 
jeter  là  définitivement  les  vieilles  défroques  de  l'école  et  du  di- 
lettantisme, et  d'être  résolument  français,  comme  cçs  maîtres 
illustres  le  sont  aujourd'hui  ! 

Le  groupe  monumental,  d'une  importance  exceptionnelle,  qui 
a  valu  la  médaille  d'honneur  à  M.  Bartholdi,  devrait  clore,  à 
notre  sens,  la. série  de  ces  compositions  solennelles  et  indécises, 
dans  lesquelles  on  a  cru  longtemps  retrouver  plus  facilement  la 
noblesse  et  la  grandeur  par  un  mélange  compliqué  d'accessoires 
explicatifs  et  d'allégories  surannées,  dont  le  moindre  défaut  était 
de  parler,  en  général,  un  langage  très  confus,  de  ne  point  expri- 
mer ce  qu'elles  devaient  dire,  de  s'appliquer  indifféremment  à 
toutes  les  races  et  à  toutes  les  époques.  Le  sujet  était  beau  :  la 
Suisse  secourant  les  douleurs  de  Strasbourg  pendant  le  siège  de 
1870,  mais  à  la  condition  d'être  présenté  clairement  et  franche- 
ment. M.  Bartholdi  l'a  bien  compris  pour  la  ville  de  Strasbourg, 
à  laquelle  il  a  donné  le  costume  alsacien,  comme  avait  fait 
M.  Mercié,  et  qui  s'avance,  triste  mais  résolue  et  ferme,  vers  la 
Suisse,  sa  bonne  sœur,  qui  lui  prend  le  bras  et  lui  couvre  la  tête 
de  son  bouclier.  On  reconnaît  donc  l'Alsace  ;  mais  qui  reconnaî- 
trait la  Suisse,  malgré  son  air  ému,  dans  cette  déesse  antique 
portant  le  diadème  des  matrones?  Une  robuste  fille  de  Bàle,  de 
la  ville  où  doit  être  érigé  le  monument,  nous  eût  bien  suffi,  et 
aurait  pu  montrer,  aussi  bien  que  l'Alsacienne,  la  dignité  néces- 
saire. Notre  embarras  d'esprit  se  complique  encore  par  la  pré- 
sence d'un  ange  à  demi  nu,  aux  ailes  éployées,  arrivant  de  Ver- 
sailles, qui  accompagne  l'Alsace,  et  par  celle  d'un  enfant  nu, 
d'une  pauvre  famille,  d'un  jeune  blessé,  cachés  derrière  le  groupe 
principal,  qui  semblent  honteux,  dans  leurs  aspirations  acadé- 
miques, de  garder  encore  quelques  lambeaux  de  vêtemens  mo- 


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186  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dernes,  souvenir  bien  vague  de  leur  pays  et  de  leur  temps.  rYe 
sentez- vous  pas  tout  ce  que  M.  Bartholdi  aurait  trouvé  d'inven- 
tion, de  clarté,  de  grandeur,  dans  une    acceptation  franche     et 
hardie  de  la  simple  réalité?  Tout  ce  qu'il  a  dépensé  de  savoir  et 
de  vigueur  dans  l'exécution  de  cette  œuvre  énorme  n'en  peut 
sauver  le  défaut  capital,  qui  est  l'absence  de  signification  évi- 
dente et  précise. 

On  éprouve ,  si  je  ne  me  trompe ,  des  impressions  du  même  genre, 
c'est-à-dire  peu  satisfaisantes,  devant  un  certain  nombre  d'autres 
monumens  cpmmémoratifs  conçus  dans  la  même  donnée,  où 
l'association  factice  des  figures  réelles  et  des  figures  allégoriques 
semble  plutôt  opérée  par  l'application  d'une  formule  scolaire  que 
par  la  vision  personnelle  d'une  imagination  exaltée  et  convaincue. 
Dans  le  monument  qu'on  doit  élever  à  Sedan  A  la  mémoire  des 
soldats  morts  pour  la  patrie,  M.  Croisy,  qui  connaît  à  merveille 
son  troupier,  a  posé  sur  le  devant  un  fantassin,  décoiffé  et 
blessé,  qui  glisse  et  va  tomber,  s'appuyant  d'une  main  sur  son 
fusil,  de  l'autre  sur  un  canon  ébréché.  La  figure  est  excellente, 
assez  belle  et  grande,  parce  qu'elle  est  vraie,  vivante,  comprise, 
ressentie.  En  est-il  de  même  de  la  Gloire  ailée,  au  visage  court 
et  camus,  de  physionomie  vulgaire,  qui  plane  derrière  le  pauvre 
diable  pour  lui  poser  sur  le  front  une  couronne  qu'il  ne  voit  ni 
ne  sent  venir?  C'est  un  souvenir  du  Gloria  Victis,  mais,  dans  le 
Gloria  Victis ,  les  deux  figures,  celle  de  la  déesse  et  celle  du  sol- 
dat, étaient  également  idéales,  et  M.  Mercié  n'avait  pensé  qu'à 
exprimer  une  pensée  éternelle,  non  à  fixer  la  mémoire  d'événe- 
mens  particuliers.  Ce  n'est  pas  certainement  sous  cette  appa- 
rence archéologique  que  nos  petits  soldats,  vainqueurs  ou  vain- 
cus, voient  apparaître  la  gloire  encourageante  ou  consolatrice, 
si  tant  est  qu'ils  y  pensent.  Dans  le  Rêve  qu'il  leur  donne, 
M.  Détaille  a  vu  plus  juste  en  faisant  défiler,  au-dessus  d'eux,  les 
vieux  chefs  des  armées,  leurs  prédécesseurs  en  courage  et  en 
dévouement.  Ce  qui  est  vrai  pour  des  représentations  contem- 
poraines est  vrai  pour  des  représentations  rétrospectives.  Si 
M.  Theunissen,  nous  montrant  la  Ville  de  Saint-Quentin  proté- 
geant la  France  contre  l'invasion  espagnole  en  4557,  avait  donné 
à  ses  deux  figures  un  caractère  local  et  historique  mieux  déter- 
miné par  un  respect  plus  attentif  des  types  et  des  costumes, 
croit-il  qu'il  aurait  nui  à  l'effet  de  son  monument?  Il  eût  d'autant 
mieux  réussi  que  nous  le  savons,  par  ses  œuvres  antérieures, 
un  interprète  assez  puissant  et  sensible  de  la  réalité.  Et  n'est-ce 
pas  aux  artistes  provinciaux  à  donner  l'exemple  de  cette  décen- 
tralisation si  nécessaire,  dont  tout  le  monde  parle  et  que  l'on 


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LES    SALONS   DE    1895.  187 

ente  si  mollement  ?  La  centralisation  de  la  banalité  et  de  l'uni- 
formité dans  les  arts,  dans  la  sculpture  et  dans  l'architecture 
notamment,  malgré  les  différences  de  climat,  de  race  et  d'histoire, 
n'est-elle  pas  une  des  plus  incompréhensibles,  une  de  celles  aussi 
qu'il  serait  le  plus  facile  et  le  plus  utile,  sans  dommage  pour  per- 
sonne, de  briser  ou  d'atténuer?  Vous  faites  des  Suissesses,  soyez 
Suisse;  vous  parlez  à  des  Picards,  soyez  Picard. 

Un  petit  projet  de  monument  commémoratif  de  nos  malheurs, 
Souviens-toi,  par  M.  Bareau,  est  composé  d'une  façon  à  la  fois 
plus  hardie  et  plus  expressive.  Sur  le  devant  se  tient  un  cuiras- 
sier assis  qui  se  retourne  en  entendant,  derrière,  sortir  du  tombeau 
un  soldat  d'autrefois,  mal  enseveli,  qui  lui  fait  signe.  L'allégorie 
est  aisément  saisissable,  ce  qui  est  le  premier  devoir  d'une 
allégorie  qui  s'adresse  au  peuple.  Reste  à  savoir  ce  que  deviendra, 
en  s'agrandissant,  cette  esquisse  qui  perdrait  sa  valeur  si  elle 
tournait  à  l'emphase  et  au  mélodrame  ;  or,  c'est  de  ce  côté  qu'est 
le  péril  pour  M.  Bareau,  si  Ton  en  juge  par  l'affectation  de  vi- 
gueur qui  gâte  son  groupe  colossal  de  deux  hommes  nus  com- 
battant Pour  le  Drapeau.  Depuis  que  la  Mort  de  Léandre,  une 
étude  d'atelier  très  distinguée,  lui  a  fait  donner,  en  1893,  une 
bourse  de  voyage,  les  ambitions  de  M.  Bareau  ont  singulièrement 
grandi  en  même  temps  que  ses  forces;  c'est,  en  somme,  parmi 
les  jeunes  sculpteurs,  un  de  ceux  qui  semblent  annoncer  le  plus 
de  tempérament.  Dans  un  grand  bas-relief  de  bronze,  M.  Auguste 
Paris  a  représenté  le  Retour  à  Paris  des  soldats  républicains 
après  la  victoire.  C'est  la  contre-partie  exacte  du  Départ  de  Rude. 
Au-dessus  du  groupe  plane,  au  lieu  de  la  Marseillaise,  une  Ré- 
publique en  bonnet  phrygien,  tenant  sous  son  bras  un  faisceau 
de  drapeaux  ennemis  et  montrant  une  couronne  de  lauriers.  Il 
n'y  a  rien  là,  non  plus,  qui  déroute  les  yeux  :  c'est  facile  à  saisir. 

Un  homme  qui  n'a  jamais  hésité  à  aborder  de  front  son  sujet, 
quel  qu'il  fût,  un  artiste  qui,  l'un  des  premiers,  a  apporté,  dans 
la  rénovation  de  la  sculpture,  cet  amour  intense  de  la  vérité, 
cette  curiosité  respectueuse  des  enseignemens  de  la  science  et 
de  l'histoire,  qui  pénètrent  peu  à  peu  l'école  française,  et  d'ici 
quelques  années  modifieront  sa  direction,  c'est,  on  le  sait, 
M.  Frémiet.  Soit  qu'il  se  prenne  à  une  figure  historique,  soit 
yu'il  mette  en  scène  des  comédies  ou  des  drames  de  la  vie  primi- 
ive  et  sauvage,  avec  des  animaux  pour  principaux  acteurs,  il 
■pporte,  en  tout  ce  qu'il  fait,  la  même  conscience  d'observation, 
i  même  liberté  et  la  même  franchise  d'exécution.  Son  œuvre,  le 
>ur  où  elle  se  présenterait  dans  son  ensemble,  montrerait  en  lui 
une  des  intelligences  les  plus  ouvertes  et  les  plus  étendues  de 


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188  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

notre  temps  en  même  temps  qu'une  des  imaginations  les  plus 
sensibles  et  les  plus  précises.  Son  Combat  d'un  orang-outang 
avec  un  sauvage  de  Bornéo,  commandé  pour  le  Muséum,  n'est  pas 
fait,  plus  que  n'était  son  fameux  Gorille  ravisseur,  pour  amuser 
les  petites  dames.  La  lutte  entre  les  deux  êtres  primitifs  a  été 
sanglante  et  courte.  Notre  vénérable  aïeul  à  quatre  pattes  ou  à 
quatre  mains,  beaucoup  mieux  armé,  en  tout  cas,  que  le  plus 
sauvage  de  ses  cousins  dégénérés,  n'en  a  fait  ni  une  ni  deux.  De 
ses  deux  longues  mains  de  devant,  comme  d'un  carcan  de  chair, 
il  serre  la  gorge  de  l'homme  terrassé,  qu'il  tient,  à  ses  pieds, 
tordant  ses  membres  nus  dans  une  impuissante  convulsion,  et 
renifle  avec  volupté  sa  victoire,  le  museau  tendu  entre  ses  vieilles 
bajoues,  pansues  et  poilues,  épanouies  autour  de  ses  babines 
comme  de  larges  soufflets  ;  près  de  lui,  un  de  ses  jeunes  fils,  assis 
et  satisfait,  contemple,  d'un  œil  attendri,  le  triomphe  paternel 
et  apprend  son  métier  pour  l'avenir.  La  sûreté  de  main  avec  la- 
quelle ce  groupe  original  est  agencé  et  mis  en  relief  dans  le  cadre 
surbaissé  d'un  tympan  architectural  n'a  rien  qui  puisse  sur- 
prendre de  la  part  d'un  si  habile  ouvrier;  mais  c'est  toujours 
plaisir  de  voir  une  œuvre  importante  conduite  avec  cette  vail- 
lance tranquille  et  joyeuse  qui  respire  dans  toutes  les  créations  ou 
fantaisies  de  M.  Frémiet. 

L'iconographie  monumentale  s'enrichit  aussi,  cette  année,  de 
quelques  bons  morceaux.  Le  Don  Salvador  Donoso,  en  simple 
soutane,  par  M.  Marqueste,  le  Mgr  Sebaux,  en  vêtemens  épisco- 
paux,  par  M.  Verlet,  tous  deux  agenouillés,  sont  d'excellentes 
effigies  funéraires.  Le  style  de  M.  Marqueste  est  plus  ferme  et  plus 
sobre,  plus  simple  et  plus  reposé;  celui  de  M.  Verlet,  plus  réaliste 
et  plus  incisif,  plus  curieux  de  l'accessoire  et  du  rendu  ;  l'un  a  plus 
de  gravité,  l'autre  plus  de  vivacité.  Les  deux  sculpteurs  sont  des 
hommes  de  grand  talent  et  animés  tous  deux  par  l'amour  de  la 
grande  vérité,  amour  indispensable  en  de  pareilles  tâches.  Parmi 
les  figures  qui  doivent  se  dresser  sur  des  places  publiques,  nous 
avons  déjà  signalé  le  Madier  de  Montjau  par  M.  Charpentier. 
Debout,  en  pardessus  fripé  et  flottant,  la  main  droite  vivement 
tendue,  s'appuyant  de  la  gauche  au  dossier  d'une  chaise  qu'il 
agite  nerveusement,  le  tribun  éloquent  respire,  dans  toute  sa 
personne,  une  conviction  chaleureuse  et  communicative.  Avec 
toute  cette  ardeur,  la  figure  conserve  de  la  dignité  et  de  la  tenue. 
Le  Beaumarchais  de  M.  Clausade,  jouant  avec  sa  canne,  bien  ca- 
ractérisé, unit  aussi,  avec  bonheur,  la  physionomie  ironique  du 
pamphlétaire  à  la  tenue  correcte  du  financier.  La  Marceline  Des- 
bordes- Valmore,  pour  la  ville  de  Douai,  par  M.  Houssin,  ressus- 


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LES    SALONS    DE    4895.  189 

cite,  avec  un  sentiment  délicat  des  attitudes  romantiques,  une 
des  muses  les  plus  sincères  parmi  celles  qui  ont  chanté  leurs  dou- 
leurs personnelles.  Nous  voudrions  reconnaître  aussi  bien  dans  le 
Théodore  de  Banville,  par  M.  Coulon,  l'aisance  aimable  et  bienveil- 
lante, la  vivacité  joyeuse  et  douce  qui  charmèrent,  jusqu'à  la  fin, 
les  amis  du  poète;  mais,  en  accumulant  sur  sa  personne,  tou- 
jours pétulante  et  légère,  le  poids  étouffant  d'abondantes  drape- 
ries, et  en  lui  jetant  sous  les  pieds,  pêle-mêle,  de  gros  in-folio 

i  entrouverts  et  froissés,  le  sculpteur  lui  a  donné  je  ne  sais  quel 
air  de  pédant  théâtral  et  désordonné  auquel  ne  devait  certes 
point  s'attendre  un  ami  si  accueillant  de  la  jeunesse,  un  chanteur 
d'esprit  si  libre  et  si  gai,  un  bibliophile  si  soigneux!  Banville 
n'est  pas  le  premier,  sans  doute,  ni  le  dernier  non  plus,  avec  le- 
quel on  en  prendra  à  son  aise.  Nous  sommes  accoutumés,  depuis 
longtemps,  sur  les  places  publiques,  dans  les  édifices  les  plus 
vénérables  où  devrait  régner  la  seule  vérité,  dans  le  palais  de 

i  l'Institut  et  ailleurs,  à  voir  la  fantaisie  des  artistes  altérer,  avec 
insouciance  ou  sans  scrupules,  jusqu'à  les  rendre  méconnais- 
sables, les  traits  des  personnages  qu'ils  sont  chargés  d'immorta- 
liser. C'est  une  pratique  déplorable,  aussi  fâcheuse  pour  l'art  que 
pour  l'histoire.  Il  n'y  a  pas  de  talent  qui  tienne,  un  portrait  n'est 
un  beau  portrait  que  lorsqu'il  ressemble,  et  s'il  ne  ressemble  pas, 
c'est  que  l'artiste  n'est  qu'un  savant  ou  habile  ouvrier,  mais  in- 
complet et  inférieur.  De  notre  temps,  ces  erreurs  sont  d'autant 
moins  excusables  que  jamais  les  moyens  d'information  n'ont  été 
plus  sûrs  et  plus  nombreux,  que  jamais  non  plus  on  n'a  exécuté 
avec  plus  de  précision  le  portrait  sculpté,  comme  le  prouvent  ici 
même  tant  d'excellens  bustes,  ceux,  par  exemple,  de  MM.  Bou- 
cher (M.  le  procureur  général  Bertrand),  Falguière  (Afme  7/:-G...), 
Cartes  (M.  Bomet),  Lanson  (M.  Challemel-Lacour ,- président  du 
Sénat),  Enderlin,  Fosse,  Julien,  Bernstamm,  etc.;  c'est  là  surtout 
qu'il  faut,  avant  toute  chose,  apporter  le  souci  de  la  vérité. 

Le  goût  de  la  vérité,  lorsqu'il  est  franc  et  profond,  et  secondé 
par  une  main  exercée,  suffit  à  faire  un  chef-d'œuvre  d'une  simple 
figure  d'étude.  Deux  modèles  très  justement  remarqués  ont  été 
celui  d'un  Potier  par  M.  Hugues  et  celui  d'un  Tireur  de  sable  par 
M.  Clausade.  Le  Potier  est  un  homme  âgé,  à  peu  près  nu,  assis 
devant  son  tour  sur  lequel  il  modèle  un  vase,  un  potier  de  n'im- 
porte quel  temps.  Le  visage  est  ridé,  mais  le  corps  vigoureux  ;  et 
la  jambe  gauche  tendue  en  avant,  le  pied  droit  en  arrière  sur  le 
plateau  de  la  roue,  il  fait  couler,  d'un  geste  attentif  et  léger,  la 
feuille  de  pâte  arrondie  entre  ses  doigts  avec  une  gravité  d'ouvrier 
consciencieux  qui  arrête  et  qui  émeut.  Le  travail  auquel  se  livre 


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190  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

le  Tireur  de  sable  de  M.  Clausade  est  moins  délicat  et  exige 
moins  d'intelligence  ;  mais  il  y  faut  un  effort  musculaire,  pénible 
et  soutenu,  que  l'artiste  a  fort  bien  rendu,  ce  qui  suffit  à  faire  de 
cette  étude,  malgré  le  peu  d'intérêt  de  l'action,  un  morceau  de 
sculpture  remarquable.  Ces  deux  figures  du  Potier  et  du  Tireur  de 
sable  n'eussent  point  perdu  à  réduire  leurs  dimensions  ;  on  en  fera 
certainement  des  réductions  intéressantes.  Une  autre  figure,  très 
vive  et  très  serrée,  dans  le  même  genre,  est  le  Boxeur  de  M.  Ciffa- 
riello,  le  meilleur  morceau  italien  du  Salon.  On  ne  trouve  pas  la 
même  sûreté  d'exécution  dans  quelques  autres  ouvrages  estimables 
dont  les  sujets  sont  aussi  empruntés  à  la  vie  laborieuse  et  popu- 
laire, la  Maternité  par  M.  Lafont,  la  Laveuse  par  M.  Choppin, 
les  Vieux  Amis  de  M.  Froment-Meurice,  Y  Abandonnée  de  M.  Bo- 
verie.  L'un  des  plus  remarqués,  le  Déclin,  un  vieux  ménage  de 
paysans  assis  sur  un  banc,  se  serrant  l'un  contre  l'autre,  dans 
une  attitude  qui  rappelle,  en  style  réaliste,  la  composition 
d'Œdipe  et  Antigone,  par  M.  Hugues,  dans  le  jardin  du  Luxem- 
bourg, n'est  point,  ce  nous  semble,  modelé  avec  une  suffisante 
vigueur  de  main  ni  une  suffisante  force  d'expression  pour  justifier 
de  si  grandes  dimensions. 

A  côté  de  ces  ouvrages  qui  nous  paraissent  le  mieux  carac- 
tériser les  différentes  tendances  de  Técole,  il  faudrait  encore,  pour 
donner  une  idée  approximative  de  cette  activité  sculpturale,  trop 
souvent  mal  dirigée,  signaler  aux  Champs-Elysées  seulement, 
une  cinquantaine  d'oeuvres  intéressantes,  soit  pour  leurs  qualités 
plastiques,  soit  pour  leurs  recherches  expressives.  Nous  devons 
nous  borner  à  rappeler,  parmi  les  premières,  le  groupe  en  marbre 
de  M.  Gauquié,  Bacchante  et  Satyre,  dont  le  modèle, en  1890,  nous 
avait  déjà  semblé  de  la  sculpture  «  forte  et  joyeuse,  bien  équi- 
librée et  bien  rythmée,  vivante  et  décorative,  dans  le  goût  du 
xviie  siècle  »,  et  qui,  dans  l'exécution,  a  même  pris  plus  de  style 
et  de  fermeté;  celui  de  M.  Thabard,  le  Poète  et  la  Muse,  d'un 
style  discret  et  ressenti,  qui  a  gagné  aussi  en  se  transformant; 
la  Phébé,  potelée  et  vive,  de  M.  Ferrary,  assise  sur  ses  nuages 
d'étain;  l'élégante,  fine,  un  peu  grêle  peut-être,  Diane,  de  M.  Lom- 
bard ;  le  Narcisse  couché  de  M.  Melin,  l'adolescent  symbolisant 
le  Lierre  par  M.  Moncel;  le  Réveil  de  Flore  par  M.  Chevré;  la 
Vamireh  en  chasse  de  M.  Bouval;  Y  Irène  de  M.  Tonetti;  Une 
Femme  de  M.  Vital-Cornu;  Y  Esclave  de  M.  Aizelin,  etc.  De  toutes 
les  nudités,  la  plus  hardiment  réaliste  est  celle  de  M.  Barrau, 
une  Suzanne  en  marbre  coloré,  ou,  pour  mieux  dire,  une  simple 
baigneuse,  debout,  en  train  de  s'essuyer,  qui  ne  rappelle,  à  coup 
sûr,  la  jeune  et  chaste  héroïne  de  la  Bible,  ni  par  l'ampleur 


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LES   SALONS    DE    1895.  191 

abondante  de  ses  formes,  ni  par  son  allure  fet  sa  physionomie 
gui  sont  celles  d'une  dame  expérimentée.  L'artiste,  reprenant  et 
exagérant  l'innovation  récemment  introduite  par  M.  Gérome,  a 
légèrement  teinté  les  chairs,  ce  qui  contribue  sans  doute  à  leur 
donner  plus  hardiment  l'aspect  de  réalités  souples  et  palpables, 
mais  ce  qui  accentue  plus  désagréablement  aussi  ce  qu'elles 
peuvent  avoir  d'un  peu  lourd  et  d'un  peu  mûr.  C'est  un  ouvrage 
mené  avec  un  grand  talent,  en  connaissance  de  toutes  choses,  mais 
qui  détonne,  par  je  ne  sais  quel  air  de  sensualité  provocante, 
avec  la  dignité  ordinaire  ou  l'ingéniosité  délicate  des  sculpteurs 
français. 

On  éprouve  plus  de  sympathies  pour  tous  les  efforts,  qu'ils 
aboutissent  ou  non,  réalisés  dans  Tordre  expressif.  Tantôt  ce 
sont  des  conceptions  humanitaires  ou  philosophiques,  d'une  si- 
gnification confuse,  et  d'une  exécution  morcelée,  mais  vigoureuse, 
telles  que  la  Fatalité  par  M.  Houdain,le  Destin  par  M.  Icard, 
d'autres  fois  des  allégories,  patriotiques  ou  scientifiques,  soigneu- 
sement exécutées,  quelquefois  un  peu  incertaines  dans  le  style, 
mais  d'un  caractère  simple  et  élevé,  telles  que  les  Fruits  de la  Guerre 
en  marbre,  par  M.  Boisseau,  la  Science  par  M.  Perrin,  la.  Musique 
sacrée  par  M.  Lambert,  Y  Inspiration  par  M.  Desvergnes,  ou  d'une 
exécution  agitée  et  décorative,  telles  que  Y  Ouragan  par  M.  Hippo- 
lyte  Lefebvre,  plus  souvent  de  simples  figures  d'expression  telles 
que  la  Stella  Maris,  par  M.  Coutan,  d'un  goût  très  noble,  et  d'un 
bel  arrangement  décoratif,  le  Pro  fide  de  M.  Anglade,  dont  l'atti- 
tude est  des  plus  heureuses,  mais  dont  l'artiste  a  gâté  le  visage 
en  estompant  les  traits,  suivant  une  mode  efféminée,  à  la  façon 
des  peintres  vaporisans,  Y  Orphelin  de  M.  Legrand,etc.  C'est  péché 
de  voir  les  praticiens  trop  habiles  demander  à  cette  ferme  et 
belle  matière  du  marbre  des  petits  effets  d'aquarelle  et  de  minia- 
ture. Ainsi  ne  saurions-nous  partager  l'admiration  générale  pour 
le  bas-relief,  si  finement  ouvragé,  si  moelleusement  caressé,  que 
nous  envoie  cette  année  M.  Puech,  l'auteur  justement  applaudi 
de  la  Sirène  et  de  la  Seiney  la  Vision  de  saint  Antoine  de  Pa- 
doue.  L'afféterie  de  l'exécution  est  égale  à  l'afféterie  de  la  concep- 
tion. Il  serait  pénible  de  voir  s'égarer  à  la  poursuite  facile  de 
succès  sentimentaux  et  mondains  un  artiste  d'une  pareille  valeur 
et  dont  les  débuts  nous  avaient  promis  un  grand  sculpteur. 

Le  Salon  du  Champ-de-Mars,  comme  d'habitude,  ne  montre 
qu'un  petit  nombre  de  sculptures,  mais  il  contient  un  ouvrage 
d'une  importance  exceptionnelle,  le  Projet  d'un  monument  aux 
morts,  par  M.  Bartholomé,  et,  en  nous  présentant,  dans  une  salle 
déparée,  l'ensemble  des  œuvres  posthumes  de  M.  Jean  Carriès, 


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192  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

il  a  inauguré,  pour  les  Salons,  un  genre  d'attraction  et  d'inté  Tel 
qu'on  pourrait  utilement  renouveler.  Quelques  fragmens,  d~i/n 
style  simple  et  personnel,  d'un  sentiment  très  ému,  mais  isolas 
et  sans  lien,  exposés  par  M.  Bartolomé,  les  années  précédentes, 
n'avaient  pu  que  faire  pressentir  la  valeur  de  ce  jeune  artiste. 
L'ensemble  de  son  monument  montre,  en  lui,  non  seulement  un 
praticien  habile  et  un  sculpteur  délicat,  mais  un  ordonnateur 
sérieux  et  consciencieux,  capable  de  conduire  une  œuvre  de 
longue  haleine  avec  un  esprit  de  suite  qui  devient  de  plus  en 
plus  rare  dans  notre  temps.  Sa  composition,  qui  comprend  une 
vingtaine  de  figures  nues,  se  dispose  sur  la  façade,  plane  et  lisse, 
dune  construction  très  simple,  sans  ornemens  et  sans  moulures, 
avec  une  heureuse  clarté.  Sur  cette  façade,  divisée  presque  à  moitié 
de  sa  hauteur  par  la  saillie  du  soubassement,  s'ouvre,  dans  sa  par- 
tie supérieure,  au  milieu,  une  porte  haute  et  étroite  qui  mène 
au  séjour  des  morts;  dans  la  partie  inférieure,  au-dessous, 
s'ouvre  une  longue  niche  montrant  l'intérieur  du  tombeau. 

La  scène  la  plus  importante  se  déroule  dans  le  haut,  où  Ton 
voit,  entrant  dans  le  sépulcre,  vus  de  dos,  se  détachant  en  clair 
sur  l'ombre  mystérieuse,  un  jeune  homme  et  une  jeune  femme, 
côtoyant  chacun  la  paroi  opposée  ;  la  femme  pose  sa  main 
encourageante  sur  l'épaule  de  son  compagnon,  et  ce  geste,  tra- 
versant la  nuit,  en  même  temps  que  l'allure  tendrement  résignée 
de  son  corps,  donnent  à  cette  entrée  du  couple  dans  l'éternité  une 
solennité  douce  du  plus  touchant  effet.  C'est  dans  ces  deux  figures, 
dont  on  ne  voit  pas  les  visages,  que  les  qualités  expressives  de 
M.  Bartholomé  se  montrent,  peut-être,  avec  le  plus  d'originalité; 
mais  on  les  retrouve  dans  les  deux  groupes  de  vi vans,  appelés  aussi 
par  la  Mort,  qui  se  pressent  des  deux  côtés  de  la  porte,  et  soutenus, 
ici,  par  une  sûreté  de  science  et  une  habileté  d'ordonnance 
qui  rattachent  M.  Bartholomé  aux  meilleures  traditions  classiques. 
C'est,  en  effet,  à  la  fois,  avec  une  recherche  simple  et  profonde 
du  sentiment  moral,  avec  un  respect  attentif  des  attitudes  et  des 
gestes  correspondans,  avec  un  remarquable  sentiment  de  la  beauté 
et  du  caractère  plastiques  que  l'artiste  a  groupé,  de  chaque  côté, 
agenouillés,  prosternés,  assis,  debout,  suivant  la  nature  de  leur 
désespoir,  de  leur  résignation  ou  de  leur  espérance,  tous  les  êtres 
humains  un  moment  arrêtés  au  seuil  de  l'Éternité.  Femmes  en 
pleurs  ou  en  prières,  couples  d'époux  résolus  ou  désespérés,  vieil- 
lard inquiet  ou  insouciant  enfant,  ces  figures,  disposées,  de  pro- 
fil, avec  une  variété  savante  du  rythme  linéaire  et  du  jeu  des 
ombres,  en  des  attitudes  appropriées,  sont  presque  toutes  aussi 
remarquables  par  la  souplesse  ferme  de  l'exécution  que  par  la 


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LES    SALONS   DE    1893.  193 

justesse  et  quelquefois  par  la  nouveauté  de  l'attitude.  Dans  la 
niche  du  dessous,  l'intérieur  de  la  tombe,  on  voit,  de  face,  des- 
cendre une  grande  figure,  aux  bras  déployés  comme  des  ailes,  qui 
s'agenouille  au-dessus  d'un  couple  d'époux,  vieillis  et  décharnés, 
gisant,  côte  à  côte,  les  mains  unies,  au  fond  du  sépulcre  ;  le  cadavre 
d'un  petit  enfant,  jeté  en  travers  de  ces  deux  cadavres,  les  unit 
dans  la  mort  comme  dans  la  vie  ;  c'est  la  conclusion  du  drame, 
l'idée  de  l'espérance  et  de  l'immortalité  entrant  dans  la  tombe. 
On  a  pu  discuter,  comme  on  peut  toujours  le  faire  en  pareil  cas, 
quelques-unes  des  intentions  symboliques  de  l'auteur,  mais 
nul  ne  peut  se  refuser  à  reconnaître  que  la  présentation  générale 
de  la  scène  est  d'une  simplicité  et  d'une  clarté  qui  ne  permettent 
point  d'erreur  et  qui  sont  de  nature  à  frapper  les  plus  ignorans 
comme  les  plus  raffinés. 

L'exposition  posthume  des  œuvres  de  Jean  Carriès  ne  montre 
pas,  dans  ce  jeune  artiste  mort  à  39  ans,  une  intelligence  aussi 
sainement  équilibrée,  ni  une  sensibilité  aussi  grave  et  aussi 
haute  que  celle  de  M.  Bartholomé.  Si  l'on  en  juge  par  la  diversité 
et  par  l'inégalité  de  ses  tentatives,  dans  tous  les  ordres  de  créa- 
tion sculpturale,  depuis  la  décoration  architectonique  jusqu'à  la 
poterie  commune,  on  doit  croire  que  c'était  un  esprit  chercheur 
et  ingénieux,  mais  saisissant,  jusqu'à  présent,  les  choses  plus  par 
le  dehors  que  par  le  dedans,  et  n'étant  point  encore  entré  en 
pleine  possession  de  lui-môme,  tout  troublé  et  tout  agité,  avec 
une  première  instruction  insuffisante,  par  toutes  sortes  d'im- 
pressions vives  et  successives  dont  il  s'exagérait  parfois  la  nou- 
veauté et  la  valeur.  Un  livre  intéressant  et  étendu  (1),  écrit 
d'enthousiasme  par  un  témoin  de  cette  courte  vie  qui  fut  diffi- 
cile, laborieuse,  estimable,  nous  montre  par  quelle  suite  d'efforts 
le  petit  orphelin  lyonnais,  élevé  et  protégé  par  des  sœurs  de  cha- 
rité, conquit  de  vive  lutte,  avec  une  juste  réputation,  de  fidèles 
et  hautes  amitiés,  et  se  mit  en  tète,  comme  un  autre  Bernard 
Palissy,  de  renouveler  l'art  de  la  céramique  française  en  l'appli- 
quant à  la  décoration  architecturale.  C'est  devant  ses  fourneaux, 
dans  un  village  du  Berry,  que  la  mort  l'attaqua,  en  lui  laissant 
seulement  le  temps  de  venir  dire  adieu  à  ses  amis  de  Paris.  À 
quels  résultats  auraient  abouti  ces  tentatives  d'un  esprit  ingénieux 
et  souple  qui  était  en  môme  temps  patient  et  opiniâtre?  C'est  ce 
que  personne  ne  saurait  dire.  Le  grand  modèle  d'une  Porte  en 
grès  émaillé,  l'œuvre  capitale  de  l'exposition,  dont  les  montans 
sont  couverts  de  têtes  et  figures  grotesques,  nous  donne  l'idée 

(1)  Arsène  Alexandre.— Jean  Carriès,  imagier  et  potier;  Pari»,  librairies-imprime- 
ries réunies,  in-4*,  1895. 

tome  cxzx.  —  1895.  13 


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194  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

d'un  pêle-mêle  d'impressions  confuses  tour  à   tour  éprouvées 
devant  les  gargouilles   gothiques,  les  bamboches  flamands,  les 
magots  chinois,  les  mascarons  rococos,  d'où  l'imagination,  plus 
troublée  qu'éclairée,  du  jeune  homme  n'a  point  su  dégager  encore 
une  façon  propre  d'exprimer  l'aspect  hideux  ou  grossier  de  la 
face  humaine.  La  signification  symbolique  de  cette  cohue  grima- 
çante n'est  pas  d'ailleurs  très  claire,  et  Ton  s'explique  moins  encore 
son  rôle  dans  une  ordonnance  architecturale  qui  manque,  elle- 
même,  d'équilibre  et  de  décision.  La  même  intervention  de  fan- 
taisies ou  de  réminiscences  bizarres,  d'un  goût  incertain  et  un  peu 
puéril,  vient  parfois  aussi  gâter,  sous  la  main  de  l'habile  ouvrier, 
les  belles  études  de  physionomies  humaines  qu'il  sut  exécuter,  de 
bonne  heure,  avec  une  remarquable  vivacité  d'analyse  et  de  rendu, 
et  qui  resteront  l'affirmation  la  plus  heureuse  et  la  plus  complète 
de  son  talent.  L'exubérance  et  l'étrangeté  des  accessoires  dont  son 
dilettantisme  de  voyageur  naïf  écrase  ou  affuble  ses  bustes  de 
Charles  Ier,  d'Évéque,  etc.,  n'ajoutent  rien  à  la  puissance  d'ex- 
pression dont  son  intelligence  d'artiste  anime  ces  visions  rétro- 
spectives ou  plutôt  ils  la  compromettent  légèrement  par  une  appa- 
rence d'affectation.  En  réalité,  c'est  en  dégageant  tous  ses  bustes 
de  ces  adjonctions  souvent  enfantines  qu'on  en  saisitla  valeur  réelle, 
la  vérité  délicate  ou  profonde,  et  qu'on  y  sent  une  âme  sympathique, 
une  âme  convaincue  et  impressionnable,  plus  apte  encore  à  expri- 
mer des  âmes  simples,  celles  des  enfans,  des  jeunes  filles,  des 
religieuses,  des  poètes,  des  artistes,  que  les  âmes  compliquées 
d'hommes  d'État  ou  de  personnages  historiques.  Carriès,  ou- 
vrier expérimenté  et  ambitieux,  poussant  à  l'extrême  l'amour  et 
la  recherche  de  toutes  les  séductions  extérieures  de  la  matière, 
patines  du  bronze,  colorations  de  la   terre,  reflets  des  émaux, 
n'échappe  guère,  même  alors,  à  ces  tentations  accoutumées  ;  il  est 
rare  qu'il  n'encombre  pas  ses  meilleures  têtes  de  quelque  coiffure 
surabondante,  de  quelque  collerette  déchiquetée,  sous  lesquelles 
il  faut  chercher  la  physionomie,  comme  le  fruit  sous  les  feuilles, 
mais  ce  fruit  est  parfois  vraiment  savoureux.  Toute  la  série  des 
études  d'après  des  types  populaires,  les  Deshérités,  les  Épaves,  ou 
d'après  des  figures  d'artistes,  soit  vues,  soit  rêvées,  Jules  Breton, 
Franz  Hais,  Velasquez,  est  fort  sérieuse  et  bien  personnelle.  Le 
Buste  de  Vacquerie,  notamment,  en  bronze  à  cire  perdue,  est 
une  œuvre  serrée,  précise,  ressentie,  que  tous  les  musées  s'ho- 
noreraient de  recueillir.  Parmi  les  figures  de  Bébés  et  de  Jeunes 
filles,  il  y  a  quelques  chefs-d'œuvre  de  naïveté  et  de  tendresse 
qui  apparentent  vraiment  Carriès  avec  les   grands   artistes  du 
xv'  siècle  florentin,  comme  quelques  autres  le  rattachent  à  la 


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LES   SALONS   DE   1895.  195 

haute  et  noble  lignée  des  imagiers  français.  Son  dernier  ouvrage, 
inachevé,  la  Religieuse  souriante,  le  montre  décidément  engagé 
dans  cette  dernière  voie.  Il  sentait,  comme  les  chers  ancêtres, 
que  la  simplicité  était  l'alliée  la  plus  utile  et  la  collaboratrice  la 
plus  précieux  de  l'artiste.  On  peut  considérer  la  disparition 
prématurée  de  Carriès  comme  une  perte  réelle  pour  Fart 
français. 

Nous  avons  vu  quelle  part  les  préoccupations  architecturales 
tiennent  dans  l'œuvre  de  Carriès  et  de  M.  Bartholomé,  comme 
-dans  celles  de  tous  les  sculpteurs  qui  se  font  de  leur  art  une 
juste  et  large  idée.  Il  est  à  souhaiter  que  ces  préoccupations 
prennent  une  place  de  plus  en  plus  grande  chez  les  artistes  de  toute 
-catégorie  et  de  tout  ordre,  et  surtout  qu'elles  pénètrent,  plus 
qu'elles  n'ont  fait  jusqu'à  présent,  dans  le  public  qui  regarde,  qui 
commande,  qui  paie.  Depuis  quelques  années,  les  salles  d'archi- 
tecture, dans  les  deux  Salons,  sont  déjà  moins  abandonnées  qu'elles 
ne  l'étaient  jadis,  parce  qu'on  y  a  introduit,  avec  raison,  un  cer- 
tain nombre  d'objets  qui  parlent  plus  vivement  aux  yeux  et  les 
préparent  peu  à  peu  à  l'intelligence  des  relevés  et  des  plans,  soit 
des  modèles  en  reliefs,  soit  des  aquarelles  pittoresques,  soit  des 
fragmens  de  décorations  complémentaires,  vitraux,  bois  sculptés, 
céramique  ornementale,  etc.  Il  y  a  déjà  beaucoup  de  ces  objets, 
il  n'y  en  a  pas  encore  assez,  et  tant  que  tout  le  monde  ne  sera 
pas  convaincu  que  la  sculpture  et  la  peinture  ne  peuvent  espérer 
une  transformation  normale,  conforme  aux  tendances  sociales  du 
siècle,  que  par  une  collaboration  assidue  et  raisonnée  avec  l'ar- 
chitecture, nous  serons  condamnés  à  voir  le  talent  de  nos  artistes 
s'émietter  en  morceaux  d'expositions  que  les  musées,  déjà  trop 
pleins,  d'un  bout  à  l'autre  du  pays,  ne  pourront  même  plus  re- 
cueillir. C'est  ici  qu'une  grosse  question  se  pose,  question  qu'il 
nous  est  seulement  possible  de  soulever,  à  propos  de  la  section 
d'architecture  aux  Salons,  car,  pour  y  répondre  sérieusement,  il 
faudrait  pouvoir  examiner  les  principales  constructions,  élevées, 
depuis  une  trentaine  d'années,  sur  tous  les  points  du  territoire  : 
«  Non,  tous  les  sculpteurs  et  tous  les  peintres  ne  comprennent 
pas  également  leur  plus  haute  mission  qui  est  celle  de  contribuer 
à  la  signification,  c'est-à-dire  à  l'utilité,  à  l'attrait,  à  la  beauté  des 
édifices,  publics  ou  privés,  grands  ou  petits,  parmi  lesquels  ou 
<lans  lesquels  nous  vivons;  mais  tous  les  architectes,  de  leur 
côté,  réservent-ils,  dans  leurs  conceptions,  aux  sculpteurs  et  aux 
peintres,  la  part  qui  pourrait  leur  revenir,  ou,  lorsqu'ils  la  lui 
font,  comprennent-ils  que  le  rôle  da  ces  associés  devrait  être  celui 
«de  collaborateurs  intellectuels  et  expressifs  et  non  simplement 


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196  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

celui  d'ornemanistes  bouchant,  au  hasard,  les  vides  de  la  con- 
struction? » 

Quelques  heures  passées  dans  la  section  suffisent  à  montrer 
que  l'architecture  contemporaine  est  en  pleine  crise.  D'une  part, 
un  réveil  impérieux  du  bon  sens,  dans  notre  pays  même,  plus 
esclave  que  ses  voisins  des  préjugés  scolaires,  commence  à  exiger 
une  plus  rigoureuse  adaptation  des  bàtimens  à  leur  destination  et 
le  sacrifice  des  apparences  mensongères  à  une  réalité  plus  logique 
et  plus  pratique  ;  d'autre  part,  l'apparition  de  toutes  sortes  de  ma- 
tières nouvelles,  ou  du  moins  mises  en  œuvre,  par  l'industrie 
moderne,  d'une  façon  nouvelle,  le  fer,  les  cimens,  la  terre  cuite, 
le  verre,  apporte  des  ressources  inattendues  qui  modifient  gra- 
vement les  anciens  systèmes  et  entraînent  graduellement  la  for- 
mation de  systèmes  nouveaux.  Il  est  bien  probable  que,  dans  cette 
agitation  d'idées,  toutes  les  théories  exclusives  et  savantes,  clas- 
siques et  archéologiques,  celles  qui  placent  uniquement  leur  idéal, 
comme  on  Ta  fait  depuis  trois  siècles,  dans  l'imitation  et  l'adapta- 
tion des  formes  antiques  ou  celles  qui,  depuis  un  demi-siècle,  le 
cherchent  seulement  dans  l'admiration  et  dans  l'étude  du  moyen 
âge,  seront  également  convaincues  d'impuissance  et  d'insuffi- 
sance, il  est  à  croire  aussi  qu'en  disparaissant,  elles  feront  place 
à  une  recherche  désordonnée,  mais  active  et  libre,  d'un  art  plus 
souple  et  plus  divers,  dont  les  formules  devront  se  plier  à  la  mul- 
tiplicité et  à  la  complexité  croissante  des  besoins  et  des  goûts  dé- 
veloppés par  un  internationalisme  intense  qui  mêle,  il  est  vrai,  les 
races  diverses,  mais  qui  développe  aussi,  jusqu'à  l'exaspération, 
leur  amour-propre  et  leur  individualisme.  Quels  seront  les  rôles 
à  prendre,  dans  cette  évolution,  pour  la  sculpture  et  la  peinture, 
sous  leurs  différentes  formes,  personnelles  ou  industrielles?  C'est 
à  quoi  les  sculpteurs  et  les  peintres  peuvent  déjà  réfléchir  et  ce 
qu'il  serait  intéressant  d'étudier  à  l'occasion. 

George  Lafenestre. 


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POÉSIE 


PAUVRES   AMESf 

J'ai  grand'pitié  des  faibles  âmes. 
Éternel  jouet  du  destin, 
Qui  brillent  à  peine  un  matin, 
Pauvres,  pauvres  petites  flammes  l 

Ah!  ce  matin,  qu'il  est  charmant! 
Et  quel  souvenir  on  en  garde! 
Comme  il  vous  suit  et  vous  regarde, 
Bleu  toujours  ineff ablement  ! 

Dans  un  flot  de  lumière  blonde 
S'éveille  le  village  heureux. 
Hourrah!  Place  à  l'aventureux 
Qui  s'en  va  conquérir  le  monde  1 

Et  l'eau  vive  et  le  bois  chenu 

Disent  en  vain  à  l'infidèle  : 

—  «  Reste-nous!  »  —  Comme  l'hirondelle, 

Il  se  lance  dans  l'inconnu. 

Du  haut  des  monts  que  l'aube  irise. 
Que  l'univers  lui  parait  grand  ! 
Que  l'air  des  bois  est  enivrant! 
Comme  la  mer  fuit  sous  la  brise  ! 


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198 


REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 


Hélas!  voici  qu'aux  premiers  pas, 
Lassé  de  sa  course  sublime, 
Il  chancelle.  —  Et,  là-bas,  la  cime 
Resplendit,  qu'il  n'atteindra  pas  ! 

Pourtant  il  est  plein  d'espérance  ; 

Il  se  confie  en  sa  bonté. 

Des  rêves  d'immortalité 

Lui  tombent  du  soleil  de  France. 

Quelques  mots  du  rite  chrétien 
Flottent  encore  en  sa  mémoire  : 
S'il  doute,  hésite,  et  ne  peut  croire, 
Il  voudrait  faire  un  peu  de  bien. 

Ame  d'amour  et  de  faiblesse, 
Cœur  simple,  presque  adolescent, 
En  sa  peine  il  est  innocent 
Jusqu'à  sourire  à  qui  le  blesse. 

Les  femmes  ont  les  yeux  si  doux  1 
Si  candide  est  l'adieu  des  roses  ! 
Il  se  dit  de  si  tendres  choses, 
Vers  le  soir,  dans  le  bois  des  houx  1 

Comme  un  éclair  déchire  l'ombre, 
Souvent  triste  et  parfois  chantant, 
L'Amour  illumine  un  instant 
Sa  nuit,  qui  redevient  plus  sombre. 

Le  voilà  prêt  à  repartir, 
Et  tout  se  teint  d'un  bleu  céleste. 
Une  heure  après  il  ne  lui  reste 
Qu'un  peu  de  cendre,  un  repentir. 

En  vain  s'entr'ouvre  l'églantine. 
—  Halte,  halte  !  Qui  donc  vient  là?  - 
Eh!  l'éternelle  Dalila 
Guidant  la  horde  philistine. 

Et  c'est  bien  fini  désormais, 
Car  tout  l'irrite  et  tout  le  froisse. 
Il  attend,  plongé  dans  l'angoisse, 
Un  secours  qui  ne  vient  jamais. 


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POÉSIE.  199 


Tandis  que  le  soir  va  descendre. 
Le  soir  trouble  qui  fait  rêver, 
H  se  cherche  sans  se  trouver, 
S'interroge  sans  se  comprendre. 

Comme  ces  grands  oiseaux  de  mer 
Qu'on  entend  crier  dans  l'orage, 
Sans  force,  désir  ni  courage 
Il  flotte,  flotte  au  gré  de  l'air. 

Du  profond  de  sa  solitude, 
Il  se  contente  de  pleurer. 
Il  voudrait  encore  espérer, 
Il  en  a  perdu  l'habitude. 

0  chères  âmes  du  bon  Dieu, 
Éternellement  douloureuses, 
Combien  vous  seriez  plus  heureuses, 
Alouettes  du  grand  ciel  bleu! 


DOUCEUR 


De  la  musique  avant  toute  cAoset 
(Paul  Ykrlaikk.J 


De  la  douceur  avant  toute  chose, 
De  la  douceur  et  de  la  bonté  ! 
Que  toujours  flotte,  au  vent  enchanté, 
Dans  l'azur  tendre,  une  douce  rose! 

Sous  les  rosiers  marche  doucement. 
Effeuille,  en  passant,  la  fleur  nouvelle. 
Sans  y  penser,  laisse  en  ta  cervelle 
S'épanouir  le  rêve  charmant. 

Sois  bon  pour  tous  comme  pour  toi-mêmo. 
Pur?  Je  ne  dis  pas.  Cest  trop  lointain. 
Ouvre  ton  cœur  au  ciel  du  matin, 
Et  rappelle-toi  qu'il  faut  qu'on  aime. 


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300  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Ecoute  la  brise  au  parler  si  doux. 
Regarde  l'Aurore.  Elle  est  si  blonde! 
Sois,  en  ce  cruel  et  triste  monde, 
La  violette  au  milieu  des  houx. 

Ne  juge  pas;  n'accuse  personne. 
N'as-tu  rien,  toi,  qu'on  puisse  blâmer? 
Frère,  souviens-toi  qu'il  faut  aimer. 
Écoute,  au  loin,  Y  Angélus  qui  sonne. 

Si  quelque  pauvre  âme,  en  son  chemin, 
Tremble  et  défaille  au  mal  qui  l'oppresse, 
Oh!  n'ajoute  pas  à  sa  détresse  : 
Cordialement  tends-lui  la  main. 

Sois  l'oiseau  léger  qui  vole,  vole, 
L'oiseau  matinal,  couleur  du  jour, 
Qui  berce  encor  de  vieux  chants  d'amoui 
Notre  sombre  terre,  à  moitié  folle. 

Sois  le  verger  plein  de  boutons  d'or, 
La  source  limpide  où  l'on  vient  boire, 
Le  bois  profond  aux  feuilles  de  moire 
Où  passe,  à  la  brune,  un  chant  de  cor. 

Sois  l'étang  limpide  où  se  reflète 
Un  paysage  infiniment  clair. 
Sois  tout  le  bleu  qui  vague  dans  l'air. 
Parmi  les  houx  sois  la  violette. 

Ah  !  je  sais  bien  :  le  soleil  qui  luit 
À  fait  cligner  plus  d'une  paupière  ; 
Il  est,  hélas!  plus  d'un  cœur  de  pierre; 
Il  est  encor  des  âmes  de  nuit. 

Aveugles,  sourds  et  fous  que  nous  sommes! 
Tous,  au  hasard,  s'en  vont  trébuchant  ; 
L'un  est  stupide  et  l'autre  méchant. 
Eh  bien!  que  veux-tu?  ce  sont  des  hommes. 

Gabhiel  Vicaire. 


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LE   MOYEN  AGE 


POÈTES   ET   PHILOLOGUES 


Gaston  Paris,  la  Littérature  française  du  moyen  âge,  2«  édition,  1  vol.,  1890.  —  La 
Poésie  du  moyen  dge,  leçons  et  lectures , 1  vol.,  1885.  —  Id.9  2*  série,  1  vol.,  1895  ; 
Hachette  et  Ci#. 

Trois  petits  volumes,  après  trente  ans  de  recherches, depuis  celte 
Histoire  poétique  de  Charlemagne  (1865)  qui  mit  du  premier  coup 
le  jeune  étudiant  de  l'École  des  Chartes  au  rang  des  maîtres  : 
trois  soupiraux  ouverts  au  passant  sur  l'incessante  activité  du 
laboratoire  où  les  alchimistes  de  la  philologie  romane  font  leurs 
manipulations  secrètes.  Le  premier  de  ces  volumes  est  un  manuel 
destiné  à  introduire  les  commençans  dans  l'étude  de  la  littérature 
du  moyen  âge;  ce  bréviaire,  où  la  matière  de  tant  d'in-folio  est 
condensée  jusqu'à  l'extrême  limite  de  compressibilité,  renferme 
autant  de  faits  et  d'idées  que  de  mots.  Les  deux  recueils  qui  sui- 
virent, lectures  académiques  ou  leçons  d'ouverture  des  cours  pro- 
fessés au  Collège  de  France,  devraient  porter  le  titre  significatif 
qu'un  émule  de  M.  Gaston  Paris,  l'illustre  Max  Millier,  donnait  à 
ses  fragmens  de  mythologie  comparée  :  Copeaux  d'un  atelier  al- 
lemand. Mais  cette  fois  l'atelier  est  français. 

Je  voudrais  louer  ces  livres,  et  mon  embarras  est  grand.  Les 
philologues  sont  devenus  les  moins  abordables  des  savans.  Re- 
tranchés dans  leurs  ouvrages,  ils  en  défendent  sévèrement  les 
approches  ;  à  la  première  reconnaissance,  le  profane  risque  d'être 
fusillé.  S'il  touche  à  quelques  points  particuliers,  les  initiés  le 
taxeront  d'ignorance  et  le  feront  rougir  de  ses  bévues  ;  s'il  tente 
de  porter  sur  ce  terrain  interdit  les  idées  générales,  ils  lui  crie- 
ront avec  humeur:  «  C'est  trop  tôt,  toujours  trop  tôt!  Nous 
n'avons  pas  encore  rassemblé  assez  de  millions  de  faits!  »  Le  savant 
qu'on  louerait  maladroitement  serait  le  premier  à  prendre  en  pitié 


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202  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

une  louange  incompétente.  Il  ne  la  goûte  que  de  la  bouche  de  ses 
pairs.  C'est  leur  témoignage  unanime  qu'il  faudrait  rapporter 
pour  mettre  M.  Gaston  Paris  à  sa  vraie  place.  Le  Français  qui  a 
peu  voyagé  sait  mal  avec  quelle  déférence  l'Europe  laborieuse, 
d'Upsal  à  Bologne,  d'Edimbourg  à  Odessa,  prononce  un  nom 
deux  fois  identifié,  pendant  près  d'un  siècle,  avec  la  résurrection 
et  les  progrès  d'une  science.  Depuis  les  premières  recherches  de 
Paulin  Paris,  en  1824,  jusqu'aux  travaux  actuels  de  son  fils,  ces 
deux  grands  abbés  de  nos  bénédictins  laïques  ont  fait  de  notre 
moyen  âge  un  patrimoine  de  famille,  en  partie  reconquis  sur 
l'Allemagne.  Belle  et  rare  singularité,  une  dynastie  qui  a  fondé, 
gardé,  agrandi  un  royaume  dans  la  France  du  xix6  siècle.  Une 
dynastie!  Nous  ne  serions  plus  de  notre  pays,  si  nous  ne  la  tra- 
cassions pas  de  notre  opposition,  de  nos  exigences,  si  nous  ne  lui 
demandions  pas  des  concessions  pour  la  mieux  ruiner.  Puisque 
nous  ne  pouvons  rien  pour  louer  les  savans,  cherchons-leur  une 
querelle.  Je  sais  un  apologue  que  je  voudrais  commenter  avec 
eux. 

Il  y  avait  une  fois  un  moutier  dont  les  grilles  donnaient  sur 
la  rue  la  plus  fréquentée  d'une  grande  ville.  Les  bourgeois 
qui  passaient  entrevoyaient  de  rare  en  rare,  derrière  ces  grilles, 
trois  ou  quatre  nonnains  d'une  beauté  prodigieuse  ;  elles  faisaient 
signe  aux  passans  d'un  air  de  mystère,  et  leur  voix  suave  ne 
disait  que  ces  mots  :  «  Nous  sommes  ici  des  centaines,  toutes 
aussi  merveilleusement  belles,  et  d'un  naturel  infiniment  plai- 
sant: le  jour  où  vous  pourriez  voir  nos  sœurs  et  converser  avec 
elles,  vous  seriez  tous  férus  d'amour  et  ne  voudriez  plus  connaître 
les  dames  de  votre  compagnie  habituelle.  Mais  cela  n'arrivera 
jamais,  parce  qu'une  règle  austère  nous  ordonne  de  travailler 
derrière  ces  murs  à  notre  perfectionnement.  »  —  Les  bourgeois, 
gens  simples,  étaient  ébranlés  dans  leur  piété.  Ils  se  disaient  : 
«  C'est  grand  dommage  que  tant  de  belles  créatures  soient  sous- 
traites à  notre  admiration.  Pourtant,  si  elles  vaquaient  silencieu- 
sement à  leurs  devoirs,  on  se  résignerait  à  les  ignorer;  mais  ce 
langage  humblement  provocant  est  fait  pour  nous  induire  en 
tentation:  il  faut  que  la  porte  d'un  couvent  soit  ouverte  ou  fer- 
mée. »  —  Une  chronique  rapporte  que  les  événemens  de  guerre 
amenèrent  d'Italie  des  Espagnols  de  l'empereur  d'Allemagne,  qui 
forcèrent  le  moutier.  Les  nonnains  avaient  exagéré  :  beaucoup 
d'entre  elles  étaient  insignifiantes  ;  néanmoins  quelques-unes  pas- 
saient en  beauté  tout  ce  qu'on  avait  attendu,  si  bien  que  le  peuple 
les  enleva  aux  soudards  et  fit  grand  festoiement  pour  la  libéra- 
tion de  telles  merveille*. 

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LE   MOYEN    AGE.  203 

Ceci  n'est  pas  un  fabliau  du  moyen  âge.  Je  ne  courrais  pas 
beaucoup  de  risques  à  prétendre  que  l'histoire  en  vient  :  je  serais 
«  confuté  »,  comme  ils  disent  dans  la  partie,  par  quelque  mé- 
moire érudit  où  très  peu  de  gens  iraient  voir.  Peut-être  se  trou- 
verait-il quelque  médiéviste  souabe  ou  Scandinave  pour  avancer 
qu'un  fabliau  semblable  existe,  avec  des  variantes.  Peut-être 
même  existe-t-il  à  mon  insu,  puisque,  d'après  la  théorie,  notre 
imagination  ne  saurait  forger  un  seul  conte  qui  n'ait  été  jadis  inventé 
dans  l'Inde,  et  réinventé  ensuite  par  les  jongleurs  des  temps  féo- 
daux. —  Sauf  rencontre  imprévue  avec  un  trouvère  et  un  brah- 
mane, ceci  n'est  qu'une  comparaison  destinée  à  faire  comprendre 
le  respectueux  mécontentement  du  bon  peuple  contre  ses  bien- 
faiteurs et  ses  tyrans,  les  savans  philologues  ;  et  en  particulier  le 
sentiment  d'admiration  inassouvie  qui  grandit  chez  le  lecteur 
avec  chaque  volume  que  M.  Gaston  Paris  se  laisse  arracher. 

Le  maitre  des  études  romanes  nous  donne  sa  deuxième  série 
de  morceaux  détachés  sur  la  Poésie  du  moyen  âge9  et  il  s'ex- 
cuse une  fois  de  plus,  dans  la  préface,  de  cette  dérogation  à  la 
règle  monastique  du  savant  :  «  C'est  dans  de  pareilles  occurrences, 
quand  il  a  un  programme  un  peu  étendu  à  exposer,  ou  quand  il 
s'adresse  à  un  public  plus  large  et  plus  mélangé  que  son  auditoire 
accoutumé,  qu'un  philologue  se  laisse  aller  à  se  détourner  un 
moment  de  son  occupation  favorite,  la  recherche  des  faits  nou- 
veaux ou  des  combinaisons  nouvelles,  qu'un  professeur  se  départ 
de  son  devoir  le  plus  constant,  l'enseignement  des  méthodes  et 
leur  application  par  l'exemple,  et  qu'il  se  délasse  de  ses  travaux 
habituels  en  présentant  quelques  résultats  ou  quelques  antici- 
pations de  nature  à  intéresser  des  esprits  curieux  et  ouverts, 
mais  non  spécialisés.  »  —  Ces  «  anticipations  »  qui  implorent 
ainsi  leur  pardon,  ce  sont  des  dissertations  ingénieuses,  tout  illu- 
minées de  savoir  et  d'intuition,  sur  des  textes  littéraires  que  nous 
ne  connaissons  pas,  que  nous  ne  pouvons  pas  connaître,  et  où 
le  critique  nous  signale  en  passant  mille  détails  exquis.  Notez 
qu'il  ne  s'agit  point  ici  d'épigraphie  syriaque  ou  araméenne,mais 
du  fond  même  de  notre  littérature  nationale  ;  et  vous  comprendrez 
qu'à  voir  suinter  la  source  avare  qui  nous  révèle  un  grand  lac 
caché,  il  se  mêle  à  notre  gratitude  un  peu  d'irritation  contre 
les  gardiens  jaloux  de  ce  lac.  Je  voudrais  éclaircir  le  malentendu 
qui  va  grossissant  entre  le  public  «  non  spécialisé  »  et  les  philo- 
logues dont  nous  vénérons,  dont  nous  maudissons  parfois  la  trop 
vertueuse  abnégation;  je  voudrais  montrer  qu'il  faudrait  peu  de 
chose  pour  dissiper  le  malentendu,  et  combien  ce  peu  de  chose 
est  nécessaire  dans  la  phase  actuelle  de  notre  développement  lit— 


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204  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

téraire.  Pour  mieux  poser  la  question,  il  importe  de  rappeler  en 
quelques  mots  les  diverses  fortunes  de  la  poésie  du  moyen  âge  à 
notre  époque,  les  divers  aspects  sous  lesquels  nous  l'avons  envi- 
sagée, depuis  que  notre  siècle  en  a  découvert  l'existence. 

Et  comme  nous  avons  affaire  à  des  gens  difficultueux,  très 
soucieux  d'exactitude  et  qui  nous  guetteront  à  la  moindre  équi- 
voque, je  précise  ce  que  j'entends  ici  plus  particulièrement  par 
poésie  du  moyen  âge.  Ce  n'est  point  l'énorme  ensemble  des  pro- 
ductions françaises  jusqu'à  la  renaissance;  c'est  proprement  la 
poésie  épique  et  lyrique  de  la  première  période,  celle  dont  on 
s'accorde  à  fixer  l'âge  classique  au  xn6  siècle  :  chansons  de 
geste  en  «  laisses  monorimes  »,  psalmodiées  sur  la  vielle  et  la 
cifoine  par  les  trouvères  ambulans.  Gela  devait  ressembler  fort 
à  une  longue  complainte  de  Fualdès,  débitée  par  les  chanteurs 
populaires,  et,  aux  beaux  endroits,  à  un  récitatif  du  ténor  wa- 
gnérien;  ces  deux  extrêmes  se  touchent,  la  chanson  de  geste  fut 
le  prototype  de  l'un  et  de  l'autre.  Le  sujet  de  ces  poèmes  était 
l'épopée  nationale  des  cycles  de  Provence,  de  France  et  de 
Bretagne,  balbutiée  dès  nos  plus  lointaines  origines,  cristallisée 
avant  l'an  1000  autour  de  ces  figures  légendaires,  Charlemagne, 
Arthur,  Guillaume  d'Orange,  rédigée  dans  la  forme  où  nous 
la  possédons  entre  1000  et  1200,  défaillante  et  changeant  de 
caractère  après  le  règne  de  Philippe-Auguste.  J'écarte  donc  de 
ces  considérations  les  fabliaux,  les  romans  satiriques,  toute  la 
luxuriante  végétation  qui  se  développa  sur  notre  sol  entre  le 
xne  et  le  xve  siècle.  Cette  large  veine  de  l'esprit  «  gaulois  »  n'est 
pas  en  péril  ;  alors  même  que  nous  négligerions  quelques-uns  de 
ses  anciens  titres,  ils  ne  seraient  pas  perdus,  mais  simplement 
transformés:  on  les  retrouve,  toujours  vivaces,  ils  ont  fourni  le 
fonds  permanent  de  la  littérature  postérieure,  de  Rabelais  à 
M.  Gandillot.  Personne  ne  nous  les  dispute.  Il  n'en  est  pas  de 
même  pour  les  hautes  inspirations  de  nos  vieux  «  trouveurs  »  ; 
d'autres  races  les  réclament  et  les  annexent  indûment,  dès  que 
nous  cessons  de  revendiquer  ce  bien  de  famille. 

En  thèse  générale,  et  sauf  injustice  pour  quelques  antiquaires 
du  xvme  siècle,  pour  quelques  hommes  comme  Daunou,  qui 
eurent  le  pressentiment  de  nos  trésors  cachés,  on  peut  avancer 
que  la  découverte  de  cette  poésie  fut  l'effort  et  l'honneur  de  notre 
siècle  commençant.  Quand  Raynouard  et  Fauriel  s'avisèrent  les 
premiers  de 

Débrouiller  l'art  confus  de  nos  vieux  romanciers, 
leur  science  tâtonnante  ne  sépara  point  l'apostolat  littéraire  de 

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LE  MOYEN   AGE.  205 

la  recherche  émdite.  Ils  trouvaient  un  public  préparé  par  le 
Génie  du  Christianisme;  ils  sortaient  eux-mêmes  de  ce  livre. 
Disons-le  pour  rabaisser  la  superbe  des  savans  ;  quelques  pages 
de  cet  ignorant,  de  cet  amateur  qui  s'appelait  Chateaubriand,  ont 
fait  plus  pour  l'intelligence  de  la  poésie  du  moyen  âge  que 
toutes  les  compilations  antérieures  des  Bénédictins,  que  tous  les 
mémoires  postérieurs  des  Académies.  Le  poète  seul  engendre 
la  vie,  dont  il  ignore  peut-être  les  lois;  les  spécialistes,  qui  se 
vantent  de  connaître  ces  lois,  ne  peuvent  que  développer  l'être 
vivant  qu'il  a  conçu.  —  Raynouard  publiait  un  Choix  de  poésies 
des  troubadours ,  concurremment  avec  ses  travaux  de  grammaire 
et  de  lexicographie.  Fauriel  élargit  le  sillon  :  si  beaucoup  d'entre 
nous  rôdent  aujourd'hui  avec  sympathie  et  curiosité  autour  du 
sanctuaire  des  études  romanes,  ils  doivent  leur  penchant  à  cet 
honnête  homme.  Ses  livres  enseignaient  libéralement  tout  ce  qu'il 
savait  lui-même  de  ce  monde  nouveau  ;  tombés  dans  nos  mains 
à  notre  sortie  du  collège,  ils  nous  firent  aimer  ce  qu'il  aimait. 
Nos  initiateurs  manquaient  de  critique,  je  le  veux  bien  ;  ils  ti- 
raient arbitrairement  le  moyen  âge  du  côté  de  la  Provence  et  de 
la  langue  d'oc  :  on  verse  peut-être  aujourd'hui  dans  l'excès  con- 
traire; ils  eurent  toutes  les  insuffisances,  soit;  mais  l'apôtre  qui 
répand  une  religion  vaut  sans  doute  le  théologien  qui  l'appro- 
fondit. 

On  sait  comment  l'influence  de  ces  précurseurs  créa  le  style 
troubadour,  dont  je  ne  défendrai  ni  l'esthétique  ni  l'exactitude, 
et  le  courant  gothique  dans  le  romantisme;  courant  superficiel, 
souvent  puéril,  mais  qui  a  réintroduit  mille  ans  de  notre  histoire 
dans  notre  art  et  dans  notre  littérature.  Il  se  creuse  un  lit  plus 
profond  et  plus  sûr  après  1830,  avec  les  travaux  d'Augustin 
Thierry,  de  Villemain,  de  Michelet,  [de  tant  d'autres.  Paulin 
Paris  combat  à  leur  suite  pour  la  cause  à  laquelle  il  va  dévouer 
sa  vie;  il  adjure  la  nouvelle  école  de  se  retremper  aux  sources 
de  la  poésie  nationale;  il  imprime,  en  1831,  la  première  chanson 
de  geste  —  cette  appellation  devenue  classique  est  de  lui  — 
publiée  en  France  et  mise  en  langage  moderne  :  l'épopée  de 
Berte  aux  grans  pies.  Garin  le  Loherain  suivait,  en  1833.  Le 
Fierabras,  paru  en  1829,  avait  été  édité  en  allemand  par  un  pro- 
fesseur de  Berlin,  Immanuel  Bekker.  Pour  mesurer  l'intensité 
du  mouvement  à  cette  époque  et  sa  force  de  pénétration  dans  le 
inonde  lettré,  il  suffit  de  se  reporter  aux  premières  années  de 
cette  Revue,  qui  demeure,  quoi  qu'on  dise,  le  plus  fidèle  miroir 
des  fluctuations  de  l'esprit  français  :  Fauriel,  Michelet,  Quinet, 
Ampère,  pour  ne  citer  que  les  plus  illustres,  y  reviennent  sans 


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206  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

cesse  sur  la  poésie  du  haut  moyen  âge;  à  peine  retrouvée,  elle- 
entre  dans  la  substance  littéraire  de  chacun,  nul  ne  s'avise  encore 
de  la  confisquer  comme  une  science  réservée.  Nommer  Victor 
Hugo,  n'est-ce  pas  rappeler  ce  qu'il  doit  à  la  poésie  des  aïeux  et 
ce  qu'elle  lui  doit  ?  On  peut  redire  de  lui  ce  que  je  disais  plus 
haut  de  Chateaubriand  :  sans  la  Légende  des  Siècles,  combien  de 
Français  ignoreraient  les  noms  et  les  gestes  caractéristiques  des 
héros  de  la  Table  Ronde? 

La  Légende  des  Siècles  n'était  pourtant  que  le  rayonnement 
attardé  d'un  soleil  déjà  couché.  La  fortune  populaire  de  la  poésie 
du  moyen  âge  n'a  guère  survécu  au  romantisme  :  on  la  vit  décliner 
après  lui,  entre  1850  et  1860,  au  moment  même  où  le  branle  si 
vigoureusement  donné  semblait  promettre  aux  chansons  de  geste 
un  regain  de  vitalité.  Génin  faisait  paraître  en  1850  une  adapta- 
tion de  la  Chanson  de  Roland.  Éditée  une  première  fois  par 
Francisque  Michel,  en  1836,  la  plus  significative  de  nos  épopées 
nationales  est  entrée  dans  le  domaine  classique  avec  la  publica- 
tion de  Génin,  qui  n'était  pas  un  savant,  et  à  la  suite  des  contro- 
verses bruyantes  suscitées  par  l'audace  du  spirituel  amateur. 
Littré,  bien  qu'il  fût  un  des  maîtres  de  la  philologie  nouvelle,  con- 
tinuait avec  son  sens  si  juste  la  tradition  libérale  de  la  génération 
précédente.  En  1856,  un  décret  impérial  réalisait  la  grande  pensée 
de  M.  Fortoul  :  ce  ministre  voulait  qu'on  publiât  toute  la  poésie 
du  moyen  âge.  D'après  le  plan  trop  ambitieux  que  lui  présenta 
M.  Guessard,  la  Collection  des  anciens  poètes  de  la  France  devait 
comprendre  60  volumes,  de  60000  vers  chacun.  Cette  montagne 
poétique  accoucha  d'une  souris  :  la  Chanson  d'Aspremont,  une 
plaquette  de  24  pages!  M.  Rouland,  le  successeur  de  Fortoul,  reprit 
le  projet  en  le  restreignant  aux  chansons  de  geste  du  cycle  carlo- 
vingien  :  il  ne  s'agissait  plus  que  de  40  volumes  elzéviriens,  à 
10000  vers  l'un  dans  l'autre.  La  Collection  des  anciens  poètes  de 
la  France  se  poursuivit  quelques  années  dans  le  cadre  prévu  ;  elle 
atteignit  le  tome  X  et  disparut,  avec  tant  d'autres  choses,  dans  la 
tourmente  de  1870.  Qui  en  soupçonne  l'existence,  sauf  une  petite 
équipe  de  travailleurs?  La  Société  privée  des  Anciens  textes  fran- 
çais reprit  l'œuvre  impériale  en  1875,  avec  de  si  maigres  res- 
sources! M.  Bédicr  en  parlait  ici  l'an  dernier,  dans  un  article 
sur  lequel  je  reviendrai  plus  loin.  Connaît-on  davantage  cette 
méritoire  entreprise? 

C'est  qu'une  révolution  profonde  a  changé,  vers  le  milieu  de 
notre  siècle,  l'orientation  littéraire  en  même  temps  que  les  mé- 
thodes scientifiques.  Par  réaction  contre  le  romantisme,  écrivains 
et  poètes  revinrent  un  instant  à  l'antiquité.  Cette  repen tance  ne 


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LE   MOYEN  AGE.  207 

dura  guère,  excepté  chez  quelques  parnassiens  fortement  hellé- 
nisés; tous  les  efforts  se  concentrèrent  bientôt  sur  Têtu  de  réaliste 
de  la  vie  contemporaine.  Le  moyen  âge,  bric-à-brac  démodé, 
sombra  avec  le  reste  du  bagage  romantique.  Rien  n'était  plus 
loin  du  nouvel  état  d'esprit  que  la  poésie  des  trouvères  :  j'entends 
toujours  par  là  celle  de  la  grande  aube  lyrique  du  xie  et  du 
xne  siècle.  Cette  même  révolution  consommait  le  divorce  entre 
la  littérature  et  les  sciences.  Parmi  ces  dernières,  la  philologie 
fut  la  plus  docile  aux  suggestions  venues  d'Allemagne  :  tandis 
qu'elle  s'enflait  des  plus  grandes  espérances,  qu'elle  prétendait 
régenter  seule  l'histoire  et  prendre  à  sa  charge  la  conduite  de 
l'esprit  humain,  la  philologie  repoussait  comme  une  déchéance 
ce  vieux  libéralisme  scientifique  dont  s'honorèrent  en  France  le 
xvme  siècle  et  la  première  moitié  du  xix\  Constituée  en  puissance 
indépendante,  hautaine,  parcimonieuse,  elle  se  retira  dans  ses 
temples,  et  l'étude  des  textes  devint  pour  elle  une  herméneu-. 
tique  ;  passionnée  de  vérité,  en  garde  contre  toute  tentation  de 
beauté  ou  d'utilité  immédiate,  elle  en  arriva  insensiblement  à 
sacrifier  la  matière  de  son  examen  aux  jouissances  qu'elle  trou- 
vait dans  les  procédés  de  cet  examen. 

M.  Gaston  Paris  le  confessait  —  ou  le  proclamait —  en  d'autres 
termes,  dans  la  leçon  touchante  qu'il  fit  pour  rendre  hommage  à 
son  glorieux  père  et  pour  marquer  l'évolution  de  sa  propre  mé- 
thode. «  Le  point  de  vue  purement  littéraire  fut  toujours  prédo- 
minant dans  l'intérêt  que  mon  père  portait  aux  productions  du 
moyen  âge.  Toute  sa  vie,  il  chercha  à  en  répandre  le  goût,  à  leur 
conquérir  des  sympathies  chez  les  gens  du  monde,  chez  les  litté- 
rateurs purs,  chez  les  femmes  elles-mêmes.  C'est  dans  cet  esprit 
qu'il  choisit  souvent  les  textes  dont  il  a  donné  l'édition,  qu'il 
écrivit  plusieurs  de  ses  préfaces  et  notices  ...  Nous  comprenons 
aujourd'hui  un  peu  différemment  l'étude  du  moyen  âge.  Nous  nous 
attachons  moins  à  l'apprécier  et  à  le  faire  apprécier  qu'à  le  con- 
naître et  le  comprendre.  Ce  que  nous  y  cherchons  avant  tout  c'est 
Thistoire...  Nous  regardons  les  œuvres  poétiques  elles-mêmes, 
comme  étant  avant  tout  des  documens  historiques...  Quant  à  la 
sympathie  du  public  pour  ces  œuvres,  à  leur  diffusion  comme 
source  de  jouissances  littéraires,  à  leur  introduction  dans  l'éduca- 
tion nationale,  noirs  les  souhaitons  assurément,  au  moins  dans  de 
certaines  limites  :  mais  nous  ne  les  attendons  que  d'un  progrès 
lent,  qui  ne  peut  s'accomplir  et  s'accélérer  que  si  d'abord  une  cri- 
tique sévère  et  rigoureusement  historique  a  préparé  le  terrain, 
creusé  les  sillons  et  trié  les  semences...  (1)  » 

(1)  La  Poésie  du  moyen  âge,  première  série,  p.  219-220. 


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208  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Je  lis  entre  les  lignes  de  ce  bon  billet,  et  je  me  souviens  d'un 
autre  savant  que  j'aimais  et  admirais,  lui  aussi,  avec  des  malé- 
dictions contre  ses  scrupules.  J'ai  conté  jadis  à  cette  place  l'im- 
patience de  curiosité  où  nous  mettait  le  grand  et  bon  Mariette. 
Il  parlait  éloquemment,  en  conversation,  des  beautés  poétiques 
et  des  mythes  sublimes  contenus  dans  ses  papyrus.  Enthousiasmés 
par  ce  qu'il  en  révélait,  les  auditeurs  le  pressaient  :  «  Publiez  ces 
merveilles  » ,  lui  disait-on.  «  Non,  faisait-il,  elles  ne  sont  pas  au  point. 
Nous  sommes  cinq  ou  six  à  les  étudier,  cela  suffit.  »  Et  il  pous- 
sait parfois  la  logique  de  son  sentiment  jusqu'à  réenterrer  dans  le 
sable  des  monumens  qu'il  avait  découverts,  pour  les  dérober  à  la 
badauderie  dangereuse  des  profanes.  Y  aurait-il  chez  tout  savant 
un  Turc  qui  s'ignore,  possesseur  fier  et  jaloux  d'un  harem  d'autant 
plus  précieux  que  personne  n'y  peut  pénétrer? 

Sérieusement,  et  sans  l'ombre  de  raillerie,  la  science  con- 
temporaine a  créé  un  type  de  savant  admirable.  Gomme  elle  est 
devenue  une  religion,  elle  a  fait  des  moines,  liés  par  des  vœux 
rigoureux  ;  ils  ont  le  détachement  du  parfait  cénobite,  ils  vivent 
de  sa  vie  à  la  fois  laborieuse  et  contemplative;  consacrés  à  la  re- 
cherche de  la  vérité  pure,  tout  ce  qui  n'est  pas  elle  ne  compte  pas 
pour  eux.  Nous  sentons  la  grandeur  et  la  beauté  morale  de  cette 
discipline,  mais  notre  besoin  de  communication  a  aussi  ses  droits. 
II  y  avait  probablement  de  très  bons  prêtres  à  Eleusis;  cepen- 
dant la  foule  des  non-initiés  devait  leur  reprocher  quelquefois 
îeur  obstination  à  garder  pour  eux  seuls  les  mystères  divins.  Les 
cultes  d'initiés  ne  tiennent  pas  longtemps  contre  la  soif  de  con- 
naissance innée  dans  tous  les  hommes. 

Quoi  qu'il  en  soit,  un  étrange  phénomène  s'est  produit  à  la 
suite  de  l'entrée  en  religion  des  philologues  et  de  leur  divorce  avec 
la  littérature  séculière.  Les  études  romanes  occupent  une  élite 
active,  nombreuse,  incomparablement  plus  nombreuse  que  celle 
d'il  y  a  cinquante  ans.  Elle  se  recrute  chaque  année  dans  l'École 
des  Chartes,  le  bon  séminaire  où  l'on  garde  l'âme  de  «  douce 
France  ».  —  A  quoi  sert-il?  demandent  parfois  les  philistins;  et 
ce  seul  mot  est  le  meilleur  titre  de  noblesse  de  la  chère  École, 
l'Ecole  nationale  par  excellence.  Les  publications,  —  je  dis  mal  : 
les  impressions  de  documens  et  de  travaux  relatifs  au  moyen  âge 
nourrissent  à  elles  seules  une  légion  de  typographes  :  mémoires 
de  l'Académie  des  inscriptions,  bulletins  des  écoles  et  des  sociétés 
savantes,  revues  spéciales,  thèses,  leçons,  correspondances  fran- 
çaises ou  internationales  ;  on  en  remplirait  tous  les  ans  une  vaste 
bibliothèque.  Bref,  le  courant  de  1830  apparaît  comme  un  mince 
filet  d'eau  quand  on  le  compare  à  la  nappe  vaste  et  profonde  qui 


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LE   MOYEN    AGE.  209 

en  est  sortie.  —  Seulement,  cette  nappe  est  rentrée  sous  terre. 
Elle  tient  moins  de  place  que  n'en  tint  le  mince  filet  dans  la  vie 
intellectuelle  de  la  nation. 

De  loin  en  loin,  on  en  voit  surgir  quelques  jaillissemens  pour 
la  soif  du  pauvre  monde.  Un  Natalis  de  Wailly  nous  faisait  vo- 
lontiers l'aumône.  M.  Léon  Gautier  la  fait  encore,  et  largement; 
il  suffirait  de  quelques  beaux  livres  à  la  portée  de  tous,  comme 
les  Épopées  françaises  (1),  pour  réfuter  en  partie  mes  allégations; 
ou  encore  de  cette  scrupuleuse  et  définitive  édition  de  la  Chanson 
de  Roland (2),  sortie  au  lendemain  de  la  guerre,  en  1872,  d'une  pen- 
sée touchante  du  patriote.  Je  crois  bien  que  M.  Bédier  nous  mé- 
nage les  mêmes  satisfactions,  si  j'en  juge  par  son  spirituel  ouvrage 
sur  les  Fabliaux  (3)  ;  je  lui  sais  du  moins  un  gré  infini  de  nous 
avoir  rapporté,  dans  son  introduction,  un  mot  de  Claude  Bernard 
qui  flatte  nos  pires  rancunes  contre  la  scolastique  moderne.  «  Un 
jeune  physiologiste  présentait  un  jour  au  savant  une  longue  mo- 
nographie d'un  animal  quelconque,  soit  le  crotale  ou  le  gymnote. 
Claude  Bernard  lut  le  livre  :  —  J'estime,  dit-il  à  l'auteur,  votre 
conscience;  je  loue  votre  labeur.  Mais  à  quoi  serviraient,  je  vous 
prie,  ces  trois  cents  pages  si  le  gymnote  n'existait  pas  ?»  —  Il  y 
avait  aussi  Renan,  qui  faisait  parfois  danser  en  public  sa  philo- 
logie :  il  la  montrait  plus  qu'il  ne  la  donnait,  c'était  encore  une 
nuance;  mais  Renan  était  Renan.  Il  y  a  d'autres  exceptions,  je 
ne  l'ignore  pas  et  je  devrais  les  citer:  quand  on  les  énumérerait 
toutes,  jusques  à  m'en  accabler,  on  ne  changerait  pas  la  vue 
d'ensemble  qui  règle  la  comparaison  de  deux  époques,  pour  tout 
homme  informé  du  mouvement  intellectuel  dans  notre  siècle  : 
entre  1830  et  1840,  avec  un  petit  nombre  d'ouvriers,  la  poésie  du 
moyen  âge  envahit  toute  la  littérature;  depuis  un  quart  de  siècle, 
avec  des  travailleurs  éminenset  plus  nombreux,  elle  sort  à  peine 
de  ses  tabernacles,  elle  ne  pénètre  plus  la  pensée  générale  mani- 
festée par  les  écrits.  La  cause  en  est,  je  l'ai  reconnu,  dans  l'orien- 
tation de  la  littérature  autant  que  dans  le  désintéressement  des 
philologues  :  si  cette  orientation  persistait,  nos  réclamations  se- 
raient vaines  ;  on  ne  jette  pas  des  perles  aux  troupeaux  qui  de- 
mandent une  autre  pâture. 

C'est  précisément  parce  que  l'imagination  française  évolue 
une  fois  de  plus,  et  parce  que  nous  sommes  à  un  tournant  litté- 
raire, qu'il  faut  faire  appel  au  secours  des  médiévistes  patentés. 
Inutile  hier  encore,  ce  secours  est  aujourd'hui  nécessaire.  Lassés 

(1)  Léon  Gautier,  les  Épopées  françaises,  3  vol.;  Victor  Palmé,  1865. 

(2)  Le  même,  la  Chanson  de  Roland,  2  vol.;  Marne  et  C««,  à  Tours,  1872. 

(3)  Joseph  Bédier,  les  Fabliaux,  1  vol.;  Paris,  Emile  Bouillon,  1893. 

TOMB  eux.  —  1895.  14 

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210  REVUE   DES    DEUX   MONDES. 

du  réalisme  de  la  vie  quotidienne,  déserteurs  du  Parnasse  quand 
ils  se  tournent  vers  la  poésie,  noâ  jeunes  écrivains  cherchent  une 
voie  ;  et  la  plupart  d'entre  eux  paraissent  sollicités  vers  une  ré- 
gion idéale  qui  voisine  de  très  près  avec  celle  où  se  complurent 
nos  plus  anciens  poètes.  Ils  y  prennent  pour  guides  des  étrangers, 
comme  l'exilé  qui  reviendrait  dans  un  domaine  patrimonial  sous 
la  conduite  de  l'usurpateur  de  ses  biens.  Puisque  les  philologues 
se  sont  institués  gardiens  de  la  poésie  du  moyen  âge,  c'est  à  eux 
qu'il  faut  demander  l'aliment  approprié  à  des  besoins  réveillés  de 
nouveau  ;  c'est  eux  qui  peuvent  apaiser,  avec  le  plus  d'autorité, 
l'étrange  querelle  soulevée  entre  les  tenans  de  la  littérature  natio- 
nale et  ceux  du  cosmopolitisme. 

Le  cosmopolitisme!  on  repart  en  guerre  contre  ce  fâcheux  : 
je  crois  même  qu'on  l'appelle  aujourd'hui  le  snobisme.  C'est 
pourtant  l'action  bien  innocente  d'ouvrir  la  fenêtre,  de  laisser 
entrer  l'air  et  de  regarder  le  vaste  monde.  Aérer  et  meubler  la 
maison  paternelle,  c'est  la  déprécier,  paraît-il.  Cette  accusation, 
qui  semble  partir  d'une  chambre  d'agonisant,  pour  ne  pas  dire 
d'une  boutique  en  faillite,  eût  fort  étonné  notre  robuste  xviie  siè- 
cle, ce  grand  emprunteur.  Elle  est  particulièrement  réjouissante 
pour  qui  vient  d'arrêter  son  attention  sur  le  moyen  âge.  L'Europe 
a  vécu  pendant  plusieurs  siècles  d'une  littérature  indivise;  notre 
pays  y  faisait  l'office  d'une  pompe  aspirante  et  foulante.  S'il  fal- 
lait des  preuves  d'un  fait  aussi  patent,  on  les  trouverait  à  chaque 
page  des  livres  de  M.  Gaston  Paris.  Voyez  entre  autres  toute  la 
préface  du  deuxième  volume  sur  la  Poésie  du  moyen  âge  :  «  Quand 
nous  remontons  aux  temps  les  plus  reculés  de  notre  vie  litté- 
raire, nous  y  trouvons,  au  lieu  d'un  développement  isolé,  une 
extraordinaire  abondance  de  germes  étrangers  de  toute  prove- 
nance, adaptés,  assimilés,  transformés,  et  c'est  grâce  à  cette 
large  pénétration  de  tous  les  élémens  ambians  dans  sa  circula- 
tion intime  que  cette  vie  déploie  une  sève  assez  puissante  et  assez 
généreuse  pour  féconder  l'Europe  autour  d'elle.  Quand  la  France 
ne  puise  plus  à  des  sources  étrangères  pour  enrichir  et  renou- 
veler sa  poésie,  elle  produit  la  pauvre  poésie  du  xrv6  siècle,  la 
poésie  vieillotte  et  étriquée  du  xv6  siècle;  elle  n'exerce  plus 
aucune  action  sur  les  nations  voisines...  » 

La  matière  de  tous  nos  fabliaux  est  commune  aux  nations 
d'Europe  et  à  celles  d'Orient.  On  se  les  renvoie  comme  des  volans 
sur  la  raquette.  Rappelons-nous,  entre  cent  exemples,  ce  Roman 
de  Troie,  écrit  vers  1160  par  un  poète  tourangeau,  d'après  deux 
romans  byzantins  abrégés  en  latin:  l'un  était  le  journal  du  siège, 
tenu  par  le  Phrygien  Darès  ;  l'autre,  les  mémoires  d'un  assiégeant, 


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LE   MOYEN    AGE.  211 

le  Cretois  Dictys;  des  sources  sûres,  comme  Ton  voit.  Le  roman 
gréco-français  court  le  monde,  est  aussitôt  traduit  en  allemand, 
puis  mis  en  latin  à  Messine;  il  fournira  plus  tard  un  poème  à 
'  Boccace  et  une  tragédie  à  Shakspeare,  Troïlus  et  Cressida.  Et  de 
tout  ainsi.  Le  plus  extraordinaire  de  ces  objets  d'échange  est 
l'histoire  de  Barlaam  et  Joasaph,  contée  jadis  par  Max  Mûller, 
reprise  récemment  par  M.  Gaston  Paris,  et  d'où  il  appert  que  ce 
Joasaph  n'est  autre  que  le  Bouddha,  devenu  un  saint  du  calen- 
drier chrétien,  après  avoir  roulé  dans  la  légende  de  tous  les 
peuples. 

Mais,  dira-t-on,  nous  sommes  loin  de  l'indétermination  du 
moyen  âge  :  des  siècles  de  concentration  politique  et  littéraire 
nous  ont  fait  un  établissement  domestique,  franc  de  toute  hypo- 
thèque étrangère,  et  où  il  faut  nous  tenir.  Pas  si  loin,  peut-être; 
et  ce  qui  était  vrai  naguère  ne  Test  plus  au  môme  degré  aujour- 
d'hui, ne  le  sera  plus  demain.  On  a  relevé  ici  à  maintes  reprises, 
en  traitant  d'autres  sujets,  les  symptômes  concordans  d'un  curieux 
retour  de  l'histoire  sur  elle-même.  Un  grand  nombre  des  traits 
caractéristiques  qui  formèrent  la  physionomie  de  l'Europe  féo- 
dale réapparaissent  dans  notre  Europe,  bouleversée  par  tant  de  se- 
cousses. A  coup  sûr,  leur  réunion  ne  ressuscitera  pas  le  moyen 
âge,  tel  que  les  bonnes  gens  s'en  épouvantent  ;  mais  il  en  résultera 
de  nouvelles  formes  dévie  sociale  et  intellectuelle,  beaucoup  plus 
rapprochées  peut-être  du  xne  ou  du  xme  siècle  que  du  xvne  ou 
du  xvnie  siècle.  La  fusion  internationale  de  certains  intérêts  com- 
muns à  tous  est  un  de  ces  traits;  la  fusion  littéraire  en  découle 
fatalement.  Des  causes  historiques  du  même  ordre  doivent  pro- 
duire des  effets  semblables.  L'Europe  féodale  avait  été  façonnée 
et  agglomérée  par  une  doctrine  à  la  fois  révolutionnaire  et  uni- 
taire, le  christianisme.  Toutes  proportions  gardées,  et  sans  in- 
stituer une  comparaison  qui  n'est  pas  dans  ma  pensée,  la  Bévolu- 
tion  française  a  fait  dans  notre  temps  la  même  œuvre;  œuvre 
complétée  par  cet  autre  Charlemagne  qui  fut  Napoléon.  Les 
découvertes  des  sciences  sont  venues  à  la  rescousse,  abaissant 
toutes  les  barrières.  Vous  pourrez  encore  vous  défendre  quelque 
temps,  pas  longtemps,  contre  une  invasion  de  grains  ou  de 
vins  :  vous  n'arrêterez  pas  la  circulation  des  doctrines,  des  idées, 
des  livres  ;  vous  n'empêcherez  pas  la  renaissance  d'une  littérature 
universelle  sur  les  vieilles  assises  des  littératures  nationales, 
comme  au  xue  siècle,  comme  au  xvia;  littérature  sensiblement 
la  même  de  Pétersbourg  à  Lisbonne,  influencée  partout  au  même 
instant  par  les  mêmes  courans.  Elle  aura  pour  régulateur  et  pour 
guide  le  peuple  le  plus  curieux,  le  mieux  informé,  ce  que  nous 


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212  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

étions  au  moyen  âge.  Les  plus  chaudes  indignations  ne  retarde- 
ront pas  d'une  heure  le  phénomène  nécessaire.  Mais  comme  on 
ne  saurait  avoir  trop  d'égards  pour  d'honnêtes  sentimens,  mon- 
trons aux  indignés  que  leur  susceptibilité  patriotique  s'alarme  à 
tort. 

De  quoi  donc  s'indignent-ils?  Un  prodigieux  génie  dramatique 
et  musical,  Wagner,  ravit  aujourd'hui  l'imagination  de  notre 
jeunesse.  Il  lui  donne  la  qualité  de  rêve  où  elle  trouve  à  cette 
heure  le  plus  de  volupté.  L'influence  de  Wagner,  on  en  a  déjà  fait 
la  remarque,  s'exerce  sur  la  peinture  et  sur  la  littérature  autant 
que  sur  la  musique;  elle  a  modifié  toute  l'âme  contemporaine, 
partant  toutes  les  expressions  des  divers  arts.  A  un  moindre  degré, 
ce  Scandinave  d'Ibsen  fait  concurrence  à  l'industrie  des  spectacles 
parisiens  ;  on  le  joue  peu,  mais  des  gens  malintentionnés  négli- 
gent d'aller  au  Vaudeville  pour  songer  au  coin  de  leur  feu  devant 
ces  grands  symboles  chargés  de  réflexion,  pour  surprendre  en 
eux-mêmes  l'écho  de  ces  cris  de  révolte  qui  réveillent  les  instincts 
primitifs  au  plus  profond  de  notre  être.  —  La  chose  intolérable 
est  que  ce  soient  là  des  importations  étrangères.  Et  si  c'étaient 
des  réimportations  d'une  matière  première  de  chez  nous? 

Ouvrez  un  de  ces  livres  sur  la  poésie  de  notre  moyen  âge  :  il 
ne  vous  parlera  que  des  héros  et  des  sentimens  wagnériens, 
chantés  jadis  dans  des  milliers  de  vers  par  les  trouvères  bretons 
ou  français.  Dans  la  littérature  universelle  de  cette  époque,  et 
sous  la  réserve  des  échanges  incessans  que  j'ai  mentionnés,  la 
France  fut  l'atelier  central  où  s'élaborèrent  les  matériaux  dont 
un  Wagner  a  tiré  si  grand  parti.  Ecoutez  le  savant,  qui  n'est  pas 
suspect  de  flatter  nos  faiblesses  patriotiques,  car  il  diminue  plutôt, 
à  mon  sens,  le  domaine  de  nos  légitimes  revendications  :  «  La 
magnifique  littérature  poétique  de  l'Allemagne,  à  la  fin  du  xne  et 
au  commencement  du  xme  siècle,  n'est  que  le  reflet  de  la  nôtre. 
Les  Minnesinger  ont  transporté  dans  leur  langue  les  formes  et 
l'esprit  de  la  poésie  lyrique  française,  fille  elle-même  de  la  pro- 
vençale... Wolfram  d'Eschenbach,  Conrad  de  Wurzbourg  et  bien 
d'autres  sont  les  imitateurs  plus  ou  moins  fidèles  des  Albéric, 
des  Turold,  des  Chrétien  deTroyes,  des  Benoît  de  Sainte-More.  » 
—  Les  philologues  raffinent  à  perte  de  vue  sur  les  apports  ori- 
ginels qui  ont  formé  l'épopée  française,  «  produit  de  la  fusion  de 
l'esprit  germanique,  dans  une  forme  romane,  avec  la  nouvelle 
civilisation  chrétienne  et  surtout  française.  »  Ils  dosent  à  leur 
gré  les  élémens  germaniques,  celtiques,  saxons,  Scandinaves... 
Peu  nous  importe.  Le  bon  sens  dit  que  des  rédactions  toutes 
postérieures  au  x6  siècle,  composées  entre  le  Rhin  et  l'Océan, 


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LE   MOYEN    AGE.  213 

iont  françaises  plutôt  qu'allemandes.  L'épopée  normande,  trans- 
portée en  Angleterre,  naît  chez  un  peuple  déjà  francisé.  La 
«  matière  de  Bretagne  »,  la  plus  riche,  est  aussi  la  plus  discutée, 
avec  ses  insondables  fonds  celtiques.  Pourtant  il  est  clair  que 
des  poèmes  composés  dans  l'Armorique,  sur  ce  sol  qui  allait 
s'agréger  au  nôtre  pour  toujours,  doivent  être  adjugés  à  la  famille 
française  plutôt  qu'aux  maîtres  de  la  Thuringe  et  de  la  Saxe.  Or, 
c'est  dans  la  matière  de  Bretagne  qu'apparaissent  d'abord  les 
plus  belles  légendes  du  drame  wagnérien  :  Perceval  (Parsifaal), 
laQuéte  du  Graal,  Tristan  et  Iseut.  Plus  près  de  nous,  le  Chevalier 
ou  Cygne  est  une  légende  de  la  maison  de  Bouillon.  Richesse  in- 
divise, tout  au  moins. 

Les  auditeurs  de  Wolfram  d'Eschenbach  et  de  Walter  de  la 
Vogelweide  ont  su  l'accaparer  et  le  garder  mieux  que  nous.  Ce 
(ut  pour  leurs  fils  une  grande  force,  et  non  pas  seulement  au  point 
de  vue  littéraire*  M.  Gaston  Paris  a  raison  de  dire  :  «  Si,  par  im- 
possible, la  nation  française  perdait  ses  titres,  elle  les  retrou- 
verait dans  la  littérature  du  moyen  âge.  D'où  vient  donc  que 
cette  littérature  est  maintenant  si  étrangère  à  la  nation,  et  que  si 
peu  de  personnes  s'avisent  de  la  solidarité  indissoluble  qui  nous 
rattache  ^moralement  à  nos  pères  des  temps  féodaux?...  Il  y  a 
longtemps  que  les  Allemands  envisagent  autrement  les  choses  : 
ils  ont  appuyé  en  partie  la  régénération  de  leur  nationalité  sur 
leur  ancienne  poésie.  »  —  Quand  un  Bismarck  ou  un  empereur 
Guillaume  évoquent  naturellement,  à  la  tribune  et  dans  les  ban- 
quets, la  geste  poétique  des  anciens  Germains,  nous  sentons  tous 
la  vigueur  de  cet  élan  pris  dans  le  passé,  et  quelle  sève  monte 
au  cœur  de  ces  vivans  de  la  poussière  des  morts  où  ils  affermis- 
sent leurs  pieds.  Nous,  déracinés  volontaires,  nous  avons  des  so- 
lennités pour  maudire  un  passé  plus  grand  et  plus  vieux  que  le 
leur;  la  pousse  de  l'autre  saison,  fléchissante  au  premier  vent, 
renie  le  tronc  séculaire  d'où  elle  est  sortie. 

Mais  revenons  sur  notre  terrain  littéraire.  Si  Wagner  nous 
rapporte  les  personnages  et  l'âme  même  de  notre  première 
poésie,  cet  envahissement  qu'on  redoute  n'est  qu'une  restitution. 
Et  puisque  j'ai  fait  allusion  à  Ibsen,  qui  ne  serait  frappé  des 
intimes  analogies  de  sentiment  entre  les  vieux  harpeurs  celtiques 
et  le  moderne  continuateur  des  sagas  Scandinaves?  Comparez 
Brand  ou  la  Dame  de  la  Mer,  par  exemple,  aux  quelques  frag- 
mens  de  Tristan  qu'on  nous  a  donnés  et  aux  gloses  des  commen- 
ateurs  de  ce  poème.  Des  deux  parts  c'est  le  même  individualisme 
arouche,  la  même  négation  des  pactes  sociaux,  la  même  accep- 
ation  tranquille  de  la  toute-puissance  fatale  de  l'amour.  Dans  le 


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214  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

drame  ibsénien  comme  dans  les  drames  mythologiques  de 
Wagner,  —  la  Walkure  entre  autres,  —  il  semble  qu'un  Celte 
primitif  exprime  les  instincts  païens  qui  transparaissent  sous  les 
rédactions  christianisées  de  nos  poèmes.  Si  ces  accens,  retrouvés 
par  des  étrangers,  éveillent  chez  nous  de  profonds  retentissemens 
dans  les  cœurs,  c'est  peut-être  retour  d'atavisme  plus  que  curio- 
sité du  nouveau,  et  nos  jeunes  gens  peuvent  sourire  à  bon  droit 
de  cet  ignorant  chauvinisme  qui  ne  reconnaît  pas  la  vibration 
d'une  vieille  fibre  endormie.  Quand  le  héros  du  Moniage  Guil- 
laume va  conquérir,  dans  Orange,  la  belle  Orable,  une  émotion 
l'arrête  au  moment  de  franchir  la  frontière  de  France:  «  Vers 
la  douce  France  il  retourne  son  visage  ;  un  vent  de  France  le 
frappe  en  face.  Guillaume  ouvre  son  sein  pour  le  laisser  entrera 
plein.  Sa  plainte  s'élève  contre  la  brise  :  Eh!  brise  douce  qui 
de  France  venez,  là  sont  mes  compagnons  et  mesparens  !...  De  ses 
beaux  yeux  il  commence  à  pleurer;  les  larmes  coulent  goutte  à 
goutte  sur  ses  joues  et  mouillent  sa  tunique.  »  —  Le  jongleur 
du  Nord  qui  faisait  parler  ainsi  le  comte  Guillaume,  confondu 
par  lui  avec  d'autres  preux  carlovingiens,  ne  savait  pas  qu'en 
passant  dans  la  Provence  ce  héros  rentrait  sur  la  terre  même  où 
sa  légende  était  née. 

Pour  calmer  les  inquiétudes  des  vieux  et  pour  satisfaire  le  pen- 
chant actuel  des  jeunes,  rouvrons  à  ceux-ci  les  sources  obstruées 
de  notre  ancienne  poésie.  C'est  aux  philologues,  détenteurs  de 
celte  poésie  qu'ils  vantent  quand  on  s'en  détourne  et  qu'ils  ra- 
baissent lorsqu'on  la  leur  demande,  c'est  aux  savansde  nous  frayer 
la  route  et  de  nous  y  guider.  Les  savans  vont  se  gendarmer 
contre  nos  sommations  :  qu'ils  s'en  prennent  à  leurs  dangereuses 
coquetteries  !  Ils  nous  font  honte  de  notre  ignorance  sur  «  cette 
grande  littérature  du  xn°  siècle  dont  nous  devrions  être  si  fiers 
et  que  nous  connaissons  si  peu.  »  Ils  laissent  tomber  négligem- 
ment, dans  leurs  gloses,  des  citations  charmantes,  ils  signalent 
des  «  beautés  »  sur  lesquelles  ils  attirent  notre  attention.  Vient- 
on  leur  demander  à  juger  sur  pièces,  sur  pièces  complètes? 
Autre  chanson.  —  Ces  interminables  poèmes  sont  surfaits,  ternes 
et  plats;  la  matière  première  en  est  admirable,  mais  une  critique 
experte  peut  seule  la  discerner  ;  nous  ne  possédons  que  des  rédac- 
tions de  troisième  main,  faites  par  des  sots  qui  ne  comprenaienl 
plus  cette  matière.  La  critique  hésite  entre  des  versions  dis- 
semblables pour  chaque  poème,  des  variantes  et  des  parties  adven- 
tices. Comment  choisir  entre  le  manuscrit  d'Oxford  et  celui  de 
Paris?  Il  est  trop  tôt.  — En  écoutant  les  défaites  des  philologues 
on  se  prend  à  penser  que  si  les  manuscrits  de  V Iliade  avaient  éU 


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LE   MOYEN    AGE.  215 

par  malheur  plus  nombreux,  avec  plus  de  variantes,  et  si  leséru- 
ditsde  la  Renaissance  avaient  eu  les  scrupules  des  nôtres,  Homère 
ne  serait  pas  encore  entre  nos  mains.  Il  y  a  pourtant  des  jours  où 
il  est  doux  d'avoir  un  Homère,  quand  il  pleut,  qu'on  est  triste,  et 
las  des  proses  du  journal.  Nous  avons  lu  ici  les  raisons  four- 
nies par  M.  Bédier  :  elles  ne  m'ont  pas  convaincu.  Lui  aussi, 
il  nous  conseille  cette  vertu:  «  savoir  attendre.  »  Mais  il  com- 
mence par  réclamer  la  publication  de  tous  les  textes  où  dort  «  une 
des  voix  les  plus  énergiques  qui  aient  jamais  retenti  sur  le  sol  de 
la  patrie.  »  Il  se  plaint  qu'on  ait  négligé  le  cycle  breton.  Ce  jeune 
profès  est  d'esprit  trop  ouvert  et  trop  vigoureux  pour  que  nous 
désespérions  de  le  détourner  de  sa  règle.  Nous  le  débaucherons. 

Quant  à  M.  Gaston  Paris,  s'il  s'indigne  de  nos  exigences  sacri- 
lèges, qu'il  accuse  sa  récente  étude  sur  Tristan  et  Iseut;  elle  a 
fait  déborder  la  coupe.  Eh  quoi!  «  Tristan,  nous  dit-il,  est,  entre 
tous  les  grands  poèmes  de  l'humanité,  —  et  je  n'hésite  pas  à  le 
placer  à  côté  d'eux,  —  le  poème  de  l'amour.  »  Rien  que  cela?  Il 
en  donne  des  fragmens  saisissans  de  pathétique  ou  de  tendresse 
délicate  ;  il  souligne  des  inventions  comparables  à  ce  quïl  y  a  de 
plus  accompli  dans  la  poésie  antique  et  moderne.  Lorsque  nous 
sommes  bien  conquis,  il  nous  laisse  sur  cette  petite  note  déses- 
pérante :  «  Les  anciennes  éditions...  sont  défectueuses,  incom- 
plètes, et  aujourd'hui  introuvables.  »  On  n'a  jamais  pratiqué  le 
fugit  ad  salices  avec  plus  de  perversité.  Songez  à  ce  qui  va 
arriver.  Un  jour,  un  jour  prochain,  je  l'espère,  l'Opéra  affichera 
la  première  représentation  du  drame  lyrique  de  Wagner.  Un 
industriel  vendra  de  petits  livrets  explicatifs,  mal  traduits  de 
l'allemand.  Les  moins  érudits  se  souviendront  que  cette  légende 
est  éclose  chez  nous  ;  ils  auront  la  curiosité  de  la  connaître,  ils 
s'enquerront  chez  tous  les  libraires  :  rien;  la  petite  note  :  «  Édi- 
tions défectueuses,  incomplètes  et  aujourd'hui  introuvables.  » 

Je  conclus.  Nous  demandons  des  textes,  nous  aussi,  des  pu- 
blications à  la  portée  de  tous.  Qu'on  ne  nous  dise  pas  :  Vous 
trouverez  un  fragment  curieux  dans  telle  série  de  tel  bulletin,  qui 
est  chez  quelqu'un,  à  tel  folio,  qui  vous  renverra  au  mémoire  du 
professeur  X...,  lequel  se  réfère  à  la  version  du  professeur  Y...,  de 
Berlin...  Il  n'y  a  de  livres  efficaces  que  ceux  qu'on  trouve  chez 
le  libraire.  —  Nous  demandons  plus,  car  les  textes  du  xne  siècle 
sont  accessibles  à  bien  peu  de  nos  concitoyens:  nous  demandons 
pour  eux  des  traductions  en  langage  moderne,  et,  si  tout  n'en  vaut 
pas  !a  peine,  des  arrangemens,  —  disons  l'affreux  mot, —  comme 
ceux  où  les  érudits  de  1830  ne  dédaignaient  pas  de  mettre  la  main. 
Oh  !  nous  ne  réclamons  pas  les  Quatre  millions  de  vers  épiques 


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216  REVUS  DES  DEUX  MONDES. 

décrétés  par  M.  F  or  tout!  Une  bonne  mise  au  point  de  Tristan  e 
Iseut,  pour  commencer;  la  leçon  que  vous  choisirez,  Bérouloc 
Eilhart,  Thomas  ou  Golfrid,  une  fusion  abrégée  de  ces  diverse* 
sources  si  vous  préférez,  une  restitution  du  noyau  primitif  si 
vous  osez  la  tenter  :  ceci  est  votre  affaire.  Puis  trois  ou  quatre 
poèmes  des  différens  cycles,  les  plus  typiques,  les  plus  représen- 
tatifs; ici  encore,  les  maîtres  romani  sans  peuvent  seuls  faire  des 
choix  judicieux.  Cette  tâche  est-elle  inconciliable  avec  leurs  tra- 
vaux professionnels?  Craignent-ils  qu'elle  les  fasse  déroger  ?  Qu'ils 
y  préparent  du  moins  quelques-uns  de  leurs  élèves,  dont  nous 
serons  les  obligés.  Sinon,  il  est  facile  de  prévoir  ce  qui  arrivera: 
un  vulgarisateur  quelconque  tentera  l'aventure,  s  en  acquittera 
mal,  y  recueillera  néanmoins  honneur  et  profit,  et  fera  oublier 
le  laborieux  dévouement,  les  immenses  services  obscurs  de  ceux 
qui  lui  auront  préparé  ce  butin.  Ce  sera  une  grande  injustice, 
sous  laquelle  il  y  aura  un  peu  de  justice. 

J'entends  bien  que  les  savans  répondent  :  «  Notre  sort  n'e$ 
plus  enviable.  Un  jour  on  nous  traite  de  banqueroutiers;  le  L 
demain,  de  thésauriseurs,  d'affreux  capitalistes  qu'il  faut  fi 
dégorger.  »  Non,  mais  de  riches  heureux,  qui  nous  doivent 
charité,  à  nous  autres  pauvres,  qui  la  doivent  à  ce  pays  qu1 
honorent  devant  l'Europe  savante.  Je  vais  être  maudit,  compri 
—  et  approuvé  tout  au  fond,  —  par  le  philologue  amoureux  d'éli 
quence  et  de  poésie  qui  m'a  fourni  l'occasion  de  cette  plaidoir» 
ce  conseiller  sagace,  dont  les  avis  littéraires  font  loi  tout  autai 
que  ses  arrêts  scientifiques,  est  vraiment  le  plus  admirable  moil 
qu'on  ait  vu  depuis  saint  Antoine  ;  il  observe  rigidement  les  grani 
vœux  de  sa  règle,  avec  des  tentations  incessantes  devant  tout 
les  formes  de  la  beauté  spirituelle.  Peut-être  cédera-t-il  à 
tentation  plus  forte  encore  :  en  communiquant  davantage  li 
richesses,  en  réintroduisant  dans  nos  organismes  appauvris 
peu  de  la  moelle  des  os  de  nos  pères,  ses  pareils  et  lui  servira 
bien  «  la  douce  France.  »  Ils  serviront  cette  langue  française  q 
naquit  au  pied  de  la  tour  de  Babel,  dans  la  confusion  des  idio: 
comme  le  raconte  un  compatriote  et  un  justiciable  de  M.  Gast< 
Paris,  le  ménestrel  champenois  Evrat:  «  Chaque  pays,  noble 
méprisable,  a  son  langage.  Tous  sont  étranges  et  barbares,  < 
cepté  le  langage  français.  C'est  celui  que  Dieu  entend  de  pré 
rence,  car  il  l'a  fait  beau  et  léger,  et,  mieux  que  tous  les  aul 
langages,  il  se  prête  à  l'ampleur  et  à  la  brièveté.  » 

Eugèsb-Melchior  de  Vogué. 

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LE  DOCTEUR  BRUNO  WILLE 


ET    SA 


PHILOSOPHIE  DE  LA  DELIVRANCE 


M.  Bruno  Wille  est  un  socialiste  allemand  qui  a  appris  par  son 
expérience  que  les  chefs  orthodoxes  de  la  démocratie  sociale  sont 
fort  durs  pour  les  dissidences  et  les  dissidens,  aussi  intolérans  que 
certains  hommes  d'Église,  aussi  prompts  à  retrancher  de  la  commu- 
nion des  fidèles  quiconque  leur  paraît  suspect  d'hérésie.  En  1890,  il 
avait  soutenu  dans  une  conférence  publique  des  propositions  témé- 
raires et  malsonnantes,  et  de  ce  jour  il  fut  en  mauvaise  odeur.  Il  avait 
osé  affirmer  que  peu  d'hommes  ont  le  caractère  assez  indépendant  pour 
professer  hautement  leurs  opinions  personnelles  et  ne  recevoir  de 
mots  d'ordre  que  d'eux-mêmes,  que  nous  sommes  une  engeance  mou- 
tonnière, que  c'est  l'effet  d'un  atavisme  préhistorique,  que  nous  avons 
peine  à  oublier  que  nous  fûmes  jadis  des  bêtes  vivant  en  troupe.  Ce 
propos  fut  vertement  relevé  par  M.  Bebel  dans  une  assemblée  popu- 
laire :  «  Messieurs,  s'écria-t-il,  d'un  bout  de  l'Allemagne  à  l'autre  notre 
parti  a  les  yeux  fixés  sur  vous.  Jugez  selon  vos  convictions,  car  vous 
êtes  des  hommes  de  convictions,  et  quoi  qu'on  dise,  vous  n'êtes  pas 
un  bétail.  » 

Plus  tard,  un  certain  nombre  de  socialistes  ayant  été  excommuniés 
dans  le  congrès  d'Erfurt  comme  hétérodoxes  et  comme  calomniateurs, 
M.  Bruno  Wille  protesta  contre  leur  exclusion;  il  déclara  qu'après 
comme  avant,  il  les  tenait  pour  des  frères.  On  lui  fit  expier  son  audace. 
Deux  de  ses  livres,  que  la  librairie  populaire  créée  par  le  Vorwarts 
s'était  chargée  de  mettre  en  vente,  furent  mis  à  l'index.  Il  demanda 
des  explications  ;  on  lui  répondit  qu'il  s'était  lui-même  exclu  du  parti, 
«  que  la  démocratie  sociale  n'est  pas  un  assemblage  d'élémens  hété- 
rogènes, mais  un  corps  fondé  sur  l'unité  de  doctrine  et  de  sentimens, 
que  tous  ceux  qui  lui  appartiennent  doivent  en  matière  de  discipline 


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218  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  de  conduite  soumettre  leur  volonté  particulière  à  la  volonté  géné- 
rale, que  quiconque  se  soustrait  à  cette  obligation  déchoit  de  tous  ses  ; 
droits.  »  Il  nous  assure  que  dès  lors  il  a  été  porté  «  sur  la  liste  noire  », 
qu'on  a  organisé  contre  lui  la  conspiration  du  silence,  que  toutes  les 
fois  qu'il  prononce  un  discours,  le  Vorwârts  en  indique  le  sujet  et  lait 
soigneusement  le  nom  du  conférencier.  «  Telle  est  leur  intolérance! 
dit-il  avec  quelque  amertume;  toujours  prêts  à  frapper  l'hérétique 
d'anathème,  ils  lui  disent  comme  le  poète  :  «  Qu'il  ne  soit  jamais  parlé 
de  toi,  ni  dans  la  chanson  ni  dans  le  livre!  Chien  obscur,  dans  un 
obscur  tombeau,  tu  pourriras  avec  ma  malédiction.  » 

Cependant,  si  pour  être  digne  de  figurer  dans  l'état-major  de  la  dé- 
mocratie sociale,  il  faut  nourrir  une  haine  implacable  contre  la  société 
actuelle,  la  tenir  pour  un  régime  d'oppression  et  de  criante  injustice 
et  souhaiter  ardemment  sa  destruction,  M.  Wille  est  un  aussi  bon  so- 
cialiste que  MM.  Bebel  et  Liebknecht.  Personne  n'est  plus  guerroyant 
que  lui,  personne  n'attend  avec  plus  d'impatience  le  jour  de  la  grande 
expropriation,  qui  mettra  fin  à  tous  les  privilèges  et  à  tous  les  abus,  le 
jour  où  la  terre  et  les  instrumens  de  production  appartenant  à  tous  les 
hommes  comme  l'air  qu'ils  respirent,  il  n'y  aura  plus  ni  capitalistes  ni 
salariés,  ni  exploiteurs  ni  exploités,  ni  riches  ni  misérables  ;  personne 
ne  se  fait  une  image  plus  douce,  plus  riante  de  la  grande  révolution 
sociale  qui  égalisera  toutes  les  conditions,  tous  les  lots  et  tous  les  bon- 
heurs. «  La  haine  et  l'amour,  nous  dit-il,  s'unissent  en  moi  aussi  inti- 
mement que  la  châtaigne  et  la  coque  épineuse  qui  l'enferme,  mes 
amours  sont  des  haines,  mes  haines  sont  des  amours.  » 

Mais  M.  Bebel  a  raison,  l'amour,  la  haine,  le  zèle  ne  suffisent  pas;  il 
faut  y  joindre  le  discernement  et  l'esprit  de  discipline.  M.  Wille  est  un 
de  ces  indisciplinés,  rebelles  à  toute  consigne,  à  qui  leurs  opinions  per- 
sonnelles sont  aussi  chères  que  leur  vie.  Il  a  ses  vues  propres  sur  la 
conduite  à  tenir  pour  hâter  l'avènement  du  messie,  pour  préparer  la 
rédemption  du  genre  humain.  Les  moyens  violens  lui  répugnent  ;  il  les 
juge  sinon  criminels,  du  moins  inefficaces.  Il  blâme  hautement  unma- 
nifeste  communiste  où  il  est  dit:  «  Qui  ne  connaît  la  puissance  du  feu? 
Quelques  incendies,  et  la  société  s'écroulera  bientôt.  On  nous  a  sou- 
vent confisqué  nos  armes  ;  mais  le  feu,  ce  redoutable  instrument  de 
combat,  personne  ne  peut  nous  l'ôter.  Le  mendiant  lui-même  a  des  al- 
lumettes, et  il  y  a  des  lieux  où  l'on  est  toujours  sûr  de  trouver  du  papier.» 
M.  Wille  ne  croit  pas  à  la  puissance  rédemptrice  des  allumettes,  et  dans 
quelque  endroit  qu'ils  se  procurent  leur  papier,  il  se  sent  peu  de  goût 
pour  les  brûleurs  de  maisons. 

En  revanche  il  est  des  moyens  anodins  qui  lui  paraissent  illusoires. 
Les  chefs  de  la  démocratie  sociale,  fiers  de  leur  importance  parle- 
mentaire toujours  croissante,  se  flattent  qu'avec  le  temps  ils  auront  la 
majorité  dans  les  Chambres,  et  qu'un  matin  ils  voteront  la  révolution 


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LE   DOCTEUR   BRUNO   WILLE.  219 

comme  on  vote  une  loi  sur  les  caisses  d'épargne  ouïes  droits  de  douane. 
M.  Wille  estime  que  cette  révolution  décrétée  en  séance  de  parle- 
ment demeurera  sans  effets  si  au  préalable  les  esprits  n'ont  été  affran- 
chis de  leurs  préjugés  et  de  leurs  misères,  guéris  des  graves  maladies 
qu'ils  ont  contractées  durant  des  siècles  de  servitude.  11  dit  aux  vio- 
lens:  «A  quoi  bon  casser  des  têtes?  Occupons-nous  de  raccommoder 
les  cerveaux  détraqués  et  de  rendre  un  peu  de  vigueuraux  cerveaux  in- 
firmes. »  Il  dit  aux  socialistes  parlementaires  :  «  Que  sert  de  décréter 
la  révolution,  tant  que  les  hommes  seront  indignes  du  bonheur  que 
vous  leur  promettez  et  incapables  d'en  jouir?  »  Il  dit  à  tout  le  monde: 
«  Vous  vous  méprenez  sur  les  vrais  besoins  des  classes  opprimées. 
Procurez-leur  de  bons  livres,  appliquez- vous  à  les  instruire,  employez 
la  poésie,  la  musique,  la  peinture  à  ennoblir  leurs  pensées;  créez  des 
sociétés  pédagogiques,  des  associations  de  libres  penseurs,  des  clubs 
de  discussion,  des  théâtres  libres,  des  bibliothèques  populaires.  Avant 
d'en  venir  au  fait,  transformons  les  esprits,  révolutionnons  les  intel- 
ligences. »  11  a  prêché  d'exemple.  Il  a  fondé  à  Berlin  deux  théâtres 
libres  et  populaires,  et  il  a  souvent  distribué  le  pain  de  la  parole; 
orateur  et  écrivain,  il  a  fait  avec  succès  des  conférences  publiques  et 
composé  des  livres  instructifs,  dont  le  plus  important  est  intitulé  : 
Philosophie  de  la  délivrance  (1). 

Ce  n'est  pas  seulement  dans  les  questions  de  méthode  révolution- 
naire que  M.  Bruno  Wille  est  en  dissentiment  avec  les  chefs  de  son  parti. 
Aussi  désireux  qu'ils  peuvent  l'être  d'abolir  la  propriété  personnelle  et 
les  privilèges  des  classes  possédantes,  la  société  de  ses  rêves  ne  laisse 
pas  de  difiérer  beaucoup  de  celle  qu'ils  nous  promettent.  Il  reproche  à 
la  démocratie  sociale  son  caractère  autoritaire.  Loin  de  songer  à  sup- 
primer l'État,  elle  entend  le  conserver  précieusement  pour  le  mettre 
au  service  de  la  révolution,  et  si  on  la  laissait  faire,  elle  imposerait  à  la 
société  le  joug  d'une  tyrannie  plus  pesante  encore,  plus  tracassière 
que  celle  qu'elle  veut  détruire.  Est-ce  la  peine  de  changer  ce  qui  est, 
pour  nous  assujettir  aux  fantaisies,  aux  ingérences  indiscrètes  d'une 
administration  omnipotente  et  omnisciente,  plus  curieuse  de  nos  affai- 
res que  ne  le  sont  les  rois  et  les  empereurs?  De  quelque  nom  qu'ils 
s'appellent,  tous  les  gouvernemens  se  ressemblent;  on  verrait  bientôt 
reparaître  tous  les  abus,  les  injustices,  les  corruptions  du  temps  pré- 
sent, et  comme  leurs  devanciers,  les  nouveaux  gouvernans,  sous  cou- 
leur de  travailler  au  bien  public,  travailleraient  avant  tout  à  leur  bien 
particulier.  Quelque  estime  qu'il  puisse  avoir  pour  MM.  Bebel  et  Lieb- 
knecht,  le  docteur  Wille  ne  croit  pas  à  leur  absolu  désintéressement, 
il  ne  saurait  admettre  qu'il  y  ait  à  Berlin  ni  ailleurs  ni  nulle  part  «  des 
altruistes  angéliques.  » 

(1)  Philosophie  dtr  Befreiung  durch  dos  reine  Mittel,  von  Dr  Bruno  Wille;  Ber 
inf  1894. 


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220 


REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


On  a  raison  de  le  traiter  d'hérétique.  Il  pense,  il  affirme  que  la  dic- 
tature du  prolétariat  serait  encore  plus  funeste  à  la  civilisation  que  le 
despotisme  de  la  bourgeoisie,  que  toujours  aveugles  dans  leurs  choix 
et  leurs  préférences,  les  prolétaires  ne  confieraient  pas  le  soin  de  leurs 
destinées  aux  plus  capables  ou  aux  plus  honnêtes,  mais  aux  grands 
parleurs,  aux  intrigans  subtils,  aux  sycophantes,  aux  flagorneurs,  aux 
charlatans.  Il  raconte  à  ce  propos  que  lorsqu'on  nomma  la  commis- 
sion du  théâtre  libre  qu'il  avait  fondé,  des  centaines  d'électeurs  don- 
nèrent leurs  voix  à  des  candidats  qu'ils  ne  connaissaient  que  de  vue, 
mais  dont  le  visage  leur  agréait.  «  Ils  s'imaginaient  sans  doute,  ajoute- 
t-il,  qu'on  peut  juger  sur  la  forme  de  leur  nez  que  les  gens  ont  l'esprit 
critique  et  des  connaissances  littéraires,  et  il  ne  serait  pas  impossible 
que  dans  la  république  démocratique  et  sociale,  les  masses  souve- 
raines choisissent  un  ramoneur  pour  diriger  l'exploitation  d'une 
mine  ou  un  perruquier  pour  régisseur  d'un  théâtre.  »  Ce  qui  li 
parait  certain,  c'est  qu'elles  auront  toujours  une  aversion  naturel 
pour  les  grands  esprits  comme  pour  les  grandes  vertus  et  un  fai 
pour  les  saltimbanques,  pour  les  bateleurs  politiques  qui  ont  appi 
de  bonne  heure  à  danser  sur  la  corde  et  à  parader  sur  des 
teaux. 

Qui  s'étonnera  qu'un  homme  capable  de  commettre  de  telles 
vérences  envers  la  démocratie  ait  été  inscrit  sur  une  liste  noire? 
déteste  la  royauté,  l'Église  et  les  capitalistes  ;  mais  la  doctrine  de 
souveraineté  du  nombre,  cette  nouvelle  idolâtrie  qui  a  remplacé 
autres,  ne  lui  est  pas  moins  odieuse.  Le  nombre  est  à  ses  yeux  un  fi 
aussi  brutal  qu'un  coup  de  poing  ou  d'épée.  Qu'importe  que  le  sou1 
rainsoit  un  prince  ou  une  foule,  qu'on  s'agenouille  devant  une  coup 
ou  un  bonnet  de  jacobin,  l'esclavage  est  le  même.  La  démocratie 
jamais  servi  qu'à  établir  la  domination  des  imbéciles  sur  les  intellij 
et  le  règne  de  la  plate  médiocrité.  «  Les  seuls  principes,  dit-il  ai 
Ibsen,  pour  lesquels  les  majorités  se  passionnent,  et  qu'elles  ni 
recommandent  comme  une  saine  et  bonne  nourriture,  sont  de  vii 
vérités,  toujours  horriblement  maigres,  semblables  aux  harengs 
de  l'an  dernier,  à  des  jambons  rances  et  moisis,  et  voilà  l'origine 
scorbut  moral  qui  ravage  toutes  les  sociétés.  » 

M.  Bruno  Wille  a  toutes  les  aspirations  d'un  vrai  socialiste,  il  vl( 
a  pas  l'humeur,  le  tempérament.  Il  était  né  poète  et  contemplatif, 
jadis  il  sentit  le  besoin  d'exprimer  en  vers  la  joie  qu'il  éprouvait  à 
le  regard  de  l'homme,  à  vivre  dans  l'intime  commerce  des  arl 
des  fleurs,  des  vents  et  des  nuages  :  «  Transportez-moi  sur  ces 
teurs  escarpées  où  ne  monta  jamais  la  parole  humaine;  mon 
blessée  redoute  le  son  de  cette  voix,  et  mes  yeux  roulent  dans 
tête  lorsqu'ils  contemplent  des  hommes.  Le  rocher  et  la  nuée  sont 
muettes  consolations,  et  quand  la  tempête  gronde  autour  de  moi,  j'< 


LE  DOCTEUR   BRUNO    WILLE.  221 

tends  des  chants  sublimes  (i).  »  Il  se  vantait  alors  d'être  un  ermite,  un 
anachorète,  et  sa  solitude  lui  était  chère.  Mais  une  grande  pitié  Ta  tou- 
ché, les  servitudes  de  la  pauvre  humanité  l'ont  ému  de  compassion  et 
de  colère,  et  il  a  résolu  de  travailler  à  sa  délivrance,  de  prononcer  les 
paroles  qui  guérissent  les  malades  et  font  marcher  les  paralytiques. 
Toutefois  il  ne  se  croit  point  tenu  de  plaindre  toutes  les  misères,  de  s'api- 
toyer sur  toutes  les  souffrances;  il  ne  pense  pas  que  l'universelle  pitié 
soit  la  vertu  suprême,  qui  rachète  les  âmes.  Il  ne  s'intéresse  qu'aux 
esclaves  qui  détestent  leurs  fers  et  leurs  geôliers,  il  ne  s'attendrit  que 
sur  les  blessés  qui  appellent  le  chirurgien  et  le  supplient  de  les  opérer. 

Il  accuse  les  socialistes  orthodoxes  de  n'avoir  pas  d'assez  hautes 
visées,  de  placer  trop  bas  leurs  affections  et  leurs  désirs,  de  rêver 
d'une  société  où  tout  le  monde  aura  le  dos  au  feu,  le  ventre  à  table. 
Il  leur  reproche  de  vouloir  employer  la  révolution  à  l'engraissement 
de  l'espèce  humaine,  et  à  lui  assurer  les  joies  du  pourceau  luisant 
d'embonpoint,  dont  l'étable  est  bien  tenue  et  l'auge  toujours  pleine. 
Il  se  plaint  qu'ils  subordonnent  tout  à  la  question  de  l'estomac,  qui 
pour  lui  est  secondaire.  Cet  idéaliste  fait  passer  les  biens  spirituels 
avant  les  autres,  et  s'il  souhaite  d'extirper  la  misère  de  ce  monde,  c'est 
dans  l'espérance  que  tous  les  hommes,  ayant  leur  pain  cuit  et  pouvant 
employer  leur  vie  à  autre  chose  qu'à  se  procurer  les  moyens  de  vivre, 
se  rassasieront  de  cette  pure  félicité  qui  ne  réside  que  dans  le  cœur  et 
dans  le  cerveau.  A  la  vérité  il  ne  méprise  rien,  ni  l'honneur,  ni  l'argent, 
ni  l'amour,  ni  les  divertissemeps.  Mais  l'honneur,  pense-t-il,  ne  nous 
rend  heureux  que  lorsqu'il  est  la  récompense  d'un  noble  effort,  l'ar- 
gent n'a  d'autre  utilité  que  de  nous  aider  à  être  libres;  l'amour  n'est 
un  bien  que  quand  il  développe  en  nous  la  passion  du  beau  et  les  no- 
bles penchans;  aussi  n'a-t-il  tout  son  prix  qu'à  l'âge  où  le  cerveau  ayant 
acquis  toute  sa  puissance,  acquiert  aussi  la  faculté  d'idéaliser  tous  nos 
plaisirs.  Enfin  M.  Wille  estime  que  nous  devons  donner  à  nos  amuse- 
mens  le  superflu  de  nos  forces  que  nous  ne  dépensons  pas  dans  le  tra- 
vail. Si  le  cœur  vous  en  dit,  dressez  et  montez  des  chevaux  fougueux, 
ramez,  canotez,  faites  des  tours  de  force  ou  d'adresse;  quant  à  lui,  le 
sport  qu'il  préfère  à  tous  les  autres  est  celui  de  l'évangéliste,  du  mis- 
sionnaire, qui  agit  sur  les  âmes  par  sa  parole  et  les  convertit  à  l'idée 
qu'il  se  fait  du  bonheur. 

Qu'est-ce  que  le  vrai  bonheur?  il  consiste  à  se  sentir  parfaitement 
libre.  Qu'est-ce  qu'un  homme  libre?  c'est  celui  qui  ne  se  laisse  gou- 
verner que  par  sa  seule  raison  et  la  charge  de  conduire  sa  vie.  La  terre 
sera  un  paradis  le  jour  où  tous  les  hommes  seront  parfaitement  rai- 
sonnables et  parfaitement  libres,  frète  Vernunftmenschen,  où,  ne  vou- 
lant que  ce  que  veut  leur  raison,  ils  feront  tout  ce  qu'il  leur  plaira, 

(1)  Eiruiedler  und  Genosse,  soziale  Gedichte  von  Bruno  Willo;  i>orlin,  1894. 

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1*222  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

r  sans  recevoir  d'ordres  de  personne,  guéris  à  jamais  de  tous  les  respecta 

superstitieux,  de  la  peur  des  fantômes  et  de  l'adoration  des  idoles 

«  Avant  peu  le  soleil  se  lèvera,  s'écrie  cet  Isaïe,  et  les  peuples  morts  seŒ 
lèveront  aussi  pour  se  baigner  dans  les  flots  d'une  lumière  dorée.  LesM 
corps  seront  beaux  et  robustes,  les  clartés  de  l'esprit  rayonneront  sur— 
les  visages.  Honneur  à  toi,  soleil,  qui  réveilles  ceux  qui  dorment!  Lsl~ 
terre  brille  parée  et  fleurie  comme  une  fiancée;  au  milieu  des  luxuriant 
bocages  se  dressent  des  maisons  de  marbre.  Honneur  à  toi,  soleil,  qiuL 
transfigures  le  monde  !  » 

Dans  la  société  telle  qu'elle  existe,  dans  la  terre  de  servitude  qu» 
nous  habitons,  la  raison  est  une  ombre  et  la  liberté  une  dérision.  Nous 
n'avons  pour  la  plupart  d'autres  règles  de  conduite  que  des  traditions 
écrites  ou  orales  dont  le  sens  nous  échappe,  des  coutumes  reçues,  des 
usages  absurdes  que  nous  tenons  pour  des  lois  inviolables  et  sacrées, 
et  soumettant  aveuglément  notre  volonté  à  la  volonté  des  morts  et  aux 
fantaisies  des  vivans,  nous  ne  voulons  que  ce  qu'on  nous  contraint  à 
vouloir.  Pour  surcroit  de  malheur,  le  troupeau  a  des  bergers,  et  par 
l'effet  d'un  préjugé  héréditaire  le  mouton  respecte  leur  houlette  et  se 
plie  à  leurs  caprices,  persuadé  que  les  obéissances  sont  le  seul  moyen 
d'assurer  son  bonheur  dans  ce  monde  comme  dans  l'autre. 

Notre  plus  grand  ennemi,  c'est  l'État,  qui  du  commencement  à  la 
fin  de  nos  jours  s'arroge  le  droit  de  s'ingérer,  d'intervenir  dans  nos 
affaires  et  à  toute  heure  appesantit  son  bras  sur  nous.  A  peine  sommes- 
nous  sortis  du  ventre  de  notre  mère,  nous  devons  annoncer  notre  nais- 
sance à  ce  maître  fâcheux  qui  veut  tout  voir  et  tout  savoir,  et  il  nous 
inscrit  sur  ses  registres.  Nous  grandissons;  il  exige  que  nous  allions 
nous  instruire  dans  ses  écoles,  et  plus  tard  nous  ferons  connaissance 
avec  ses  casernes.  Sommes-nous  en  âge  de  gagner  notre  pain,  nous 
devons  nous  mettre  en  règle  avec  ses  percepteurs  ;  une  femme  noul 
plaît-elle,  elle  ne  sera  vraiment  à  nous  que  s'il  daigne  y  consentir  4 
sanctionner  notre  union;  prenons-nous  quelque  liberté  qui  lui  déplaP 
il  nous  inflige  des  peines  pécuniaires,  afflictives  ou  infamantes;  nqf 
vient-il  quelque  bonne  idée  que  nous  désirons  communiquer  à  ni 
frères,  il  sera  là,  écoutant  tout  ce  que  nous  disons  et  toujours  pr^ 
placer  son  mot  dans  la  conversation  :  «  Traversez  une  rue,  dit  M.  Wjf 
vous  êtes  sûrs  de  rencontrer  un  agent  de  police,  un  soldat,  un  hf 
sier  ou  un  écriteau  comminatoire.  Nous  nous  sentons  comprimés; 
través  dans  toutes  nos  actions  par  des  lois,  des  avertissemens^ 
règlemens,  des  interdictions.  Partout  l'État  nous  apparaît  sous  la  fi 
de  gendarmes,  de  juges,  de  palais  de  justice  ou  de  prisons.  Coif 
est  vrai  le  mot  du  conscrit  qui  disait  :  «  Ici  tout  est  défendu,  l 
ception  d'un  certain  nombre  de  choses  qui  sont  rigoureusement 
mandées  1  » 

Ce  qu'il  y  a  de  pire,  c'est  que  la  plupart  des  hommes  conaf 


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LE   DOCTEUR    BRUNO    WILLE.  223 

l'État  comme  nn  bien,  d'autres  comme  un  mal  nécessaire,  et  qu'on  a 
bientôt  fait  de  compter  ceux  qui  le  tiennent  pour  un  mal  inutile,  ceux 
qui  se  représentent  sans  effort  et  sans  effroi  un  avenir  social  où  il 
n'existera  plus.  Les  socialistes  eux-mêmes  se  proposent  d'augmenter 
encore  ses  pouvoirs  et  ses  compétences  ;  qu'il  se  charge  de  les  nourrir, 
ils  se  donneront  à  lui  pieds  et  poings  liés,  et  on  verra  se  renouveler 
l'histoire  de  Joseph,  qui  par  d'habiles  accaparemens  réduisit  les 
Égyptiens  à  la  famine,  jusqu'au  jour  où  ils  lui  dirent  :  «  Achète-nous 
contre  du  pain;  prends  nos  champs,  prends  nos  personnes,  nous  ap- 
partiendrons à  mon  seigneur,  nous  et  nos  biens.  Que  nous  ayons  tous 
notre  part  des  rosées  du  ciel  et  de  la  graisse  de  la  terre,  et  il  nous  en 
coûtera  peu  de  servir  Pharaon.  » 

L'homme  qui  aspire  à  sa  pleine  et  entière  émancipation  doit  se 
dépouiller  résolument  de  tous  ses  vains  préjugés.  On  n'est  vraiment 
libre  que  lorsqu'on  s'est  convaincu  que  l'État  n'est  point  indispensable 
pour  maintenir  l'ordre  dans  les  sociétés,  et  on  ne  cesse  de  croire  à  la 
nécessité  de  l'État  que  lorsqu'on  ne  croit  plus  à  l'existence  d'un  Dieu 
personnel,  nécessaire  à  l'administration  du  monde,  qui,  comme  les  gou- 
vernans  d'ici-bas,  enrichit  de  ses  dons  ceux  de  ses  sujets  qui  le  cour- 
tisent et  anéantit  les  rebelles  par  un  froncement  de  ses  sourcils.  Rien 
n'est  plus  propre  à  amoindrir  l'homme,  à  l'avilir,  à  diminuer  l'estime 
qu'il  se  doit  à  lui-môme  et  l'idée  qu'il  se  fait  de  ses  destinées,  que 
l'adoration  d'un  être  suprême,  sans  la  volonté  duquel  aucun  cheveu  ne 
tombe  de  notre  tête,  et  qui  dispose  de  nous  comme  de  marionnettes 
dont  il  tient  les  fils.  Autant  que  les  théologiens,  les  philosophes  abusent 
de  notre  candeur  et  attentent  à  notre  dignité,  quand  ils  cherchent  à 
nous  démontrer  l'existence  d'un  premier  principe  des  choses  et  d'un 
ordre  moral  du  monde.  Quiconque  croit  à  l'absolu  fait  acte  de  dépen- 
dance, humilie  en  lui-même  la  fierté  humaine.  Le  vrai  socialiste  croit 
comme  un  article  de  foi  que  le  monde  et  les  sociétés  peuvent  se  passer 
de  gouvernement,  et  la  seule  philosophie  qui  affranchisse  les  esprits 
est  celle  qui  proclame  l'autonomie  des  plus  chétifs  habitans  de  ce 
grand  univers. 

—  «  Otez  les  dieux  étrangers  qui  sont  au  milieu  de  vous,  disait  le 
patriarche  Jacob  aux  gens  de  sa  maison;  purifiez-vous  et  changez  de 
vêtemens.  »  —  «  Renversez  toutes  les  idoles  devant  lesquelles  vous 
avez  trop  longtemps  fléchi  le  genou,  nous  dit  M.  Wille,  et  du  même  coup 
vous  aurez  supprimé  les  armées,  la  police,  les  tribunaux,  les  fusils,  les 
sabres,  les  fouets,  les  chaînes,  les  cachots,  les  privilèges,  l'exploitation 
des  pauvres  par  les  riches,  les  tyrannies  des  capitalistes,  les  jalousies 
entre  nations,  les  frontières,  les  chauvins,  le  patriotisme  homicide  qui 
lave  dans  le  sang  ses  injures  imaginaires.  »  Mais  pour  que  les  hommes 
reviennent  de  leurs  idolâtries  et  se  rendent  dignes  de  leurs  nouvelles 
destinées,  il  faut  faire  leur  éducation  et  leur  inspirer  dès  leur  petite 


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224  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

jeunesse  le  désir  d'être  parfaitement  raisonnables  et  parfaitement 
libres.  A  cet  effet  réformez  les  écoles  où  ils  contractent  leurs  premières 
habitudes  d'esprit,  où  leurs  caractères  prennent  des  plis  indélébiles. 
Abolissez  la  verge,  les  récompenses,  les  peines,  les  pensums,  la  disci- 
pline autoritaire,  les  règlemens  et  tout  ce  qui  ressemble  à  une  con- 
trainte. Ne  donnez  à  vos  écoliers  que  des  occupations  qui  les  intéres- 
sent, ne  leur  apprenez  que  ce  qu'ils  aiment  à  apprendre  ;  traitez-les  en 
adultes,  et  ne  craignez  pas  de  leur  enseigner  comment  se  font  les 
enfans;  ne  punissez  jamais;  remplacez |les  chàtimens  par  des  avertis- 
semens  paternels  ;  corrigez  les  fainéans  et  les  menteurs  en  leur  repré- 
sentant les  fâcheuses  conséquences  de  la  duplicité  et  de  la  paresse,  ou 
mieux  encore,  laissez-leur  le  temps  d'en  faire  eux-mêmes  l'expérience  : 
l'enfant  qui  s'est  brûlé  le  doigt  à  la  flamme  d'une  bougie  ne  se  brûlera 
pas  deux  fois.  M.  Wille  nous  assure  qu'il  a  dirigé  jadis  une  école, 
qu'il  se  faisait  un  devoir  de  ne  punir  aucun  de  ses  élèves,  et  qu'il  n'a 
jamais  eu  de  désordres  à  réprimer.  Comment  s'y  prenait-il?  C'est  son 
secret.  Les  anarchistes  font  des  miracles. 

Il  parait  avoir  conservé  un  déplaisant  souvenir  des  violences  qu'on 
lui  fit  dans  ses  jeunes  années,  des  contraintes  qu'on  lui  imposa.  Il  était 
de  nature,  nous  dit-il,  un  enfant  tranquille  ;  mais  il  avait  ses  lubies, 
ses  vivacités,  ses  emportemens,  et  quand  il  mettait  son  bonnet  de 
travers,  il  n'observait  pas  toujours  les  bienséances.  On  le  trouvait  im- 
pertinent, et  de  temps  à  autre  on  le  punissait  en  le  privant  de  sa  liberté 
ou  de  son  dîner  ou  on  lui  donnait  sur  les  doigts.  Il  savait  que  ces 
peines  étaient  destinées  à  l'améliorer,  et  cependant  il  les  tenait  pour 
imméritées  ;  elles  développaient  en  lui  l'esprit  de  résistance,  d'insou- 
mission. 

Il  raconte  qu'à  l'âge  de  neuf  ans,  ayant  fait  je  ne  sais  quelle  sottise, 
on  l'enferma  seul  à  seul  avec  une  bible,  que  son  premier  mouvement 
fut  de  démolir  sa  prison,  qu'il  se  ravisa,  qu'en  fin  de  compte  il  ouvrit 
le  saint  livre  et  lut  le  discours  sur  lamontagne  :  «  Heureux  les  affligés! 
heureux  les  débonnaires!  heureux  les  miséricordieux!  heureux  les 
pacifiques!  »  Il  crut  se  reconnaître;  il  était  de  la  race  des  pacifiques; 
c'étaient  les  punisseurs  qui  troublaient  sa  paix.  S'ils  voulaient  le  cor- 
riger de  ses  impertinences,  pourquoi  le  mettre  en  retenue?  Que  ne  lui 
donnaient-ils  des  raisons  convaincantes  et  persuasives!  Il  les  eût  peut- 
être  écoutés.  «  Ce  fut  alors,  ajoute-t-il,  que  pour  la  première  fois 
m'apparut  l'image  d'une  société  où  tout  le  monde  était  libre  et  raison- 
nable, et  que  je  sentis  l'abîme  qui  la  séparait  de  ce  triste  monde  où 
nous  vivons  en  servitude.  » 

Il  me  semble  injuste  et  inconséquent.  Il  maudit  la  contrainte,  il 
voudrait  la  proscrire  de  ce  monde,  et  ses  expériences  particulières 
témoignent  qu'elle  a  du  bon.  Il  était  né  pour  être  un  philosophe  socia- 
liste, et,  de  son  propre  aveu,  les  circonstances  et  les  punisseurs  l'ont 


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LE    DOCTEUR    BRUNO    WILLE.  225 

bien  servi.  Il  est  heureux  pour  lui  qu'ayant  fait  une  sottise  à  l'âge  de 
neuf  ans,  on  l'ait  enfermé  avec  une  Bible  ;  sans  cet  incident  et  les 
réflexions  qu'il  fit  dans  sa  prison,  peut-être  eût-il  manqué  sa  vie. 
M.  Wille,  qui  aime  les  miracles,  devrait  reconnaître  que,  comme  les 
anarchistes,  la  contrainte  en  opère  souvent,  que  non  seulement  elle 
forge  à  froid  ou  à  chaud  les  volontés  et  les  caractères,  qu'elle  nous 
révèle  à  nous-mêmes,  nous  aide  à  découvrir  nos  vrais  goûts,  nos 
talens,  nos  dons,  notre  vocation,  notre  vrai  moi,  nous  fait  aimer  *ce 
que  nous  haïssions,  haïr  ce  que  nous  croyions  aimer.  On  assure  que 
dans  son  enfance  Beethoven  avait  une  telle  horreur  pour  son  clavecin 
qu'il  fallait  l'y  traîner  de  force.  Bénie  soit  à  jamais  la  sainte  violence 
qui  lui  fut  faite  et  qui  nous  a  tant  profité  !  «  Je  n'ai  jamais  aimé  les 
verges  d'osier  ou  de  bouleau,  me  disait  un  artiste  ;  mais  les  dures  néces- 
sités qui  pesèrent  sur  ma  jeunesse  ont  fait  de  moi  ce  que  je  suis,  et  j'ai 
souvent  baisé  les  verges  de  la  destinée.  » 

M.  Wille  compte  sur  les  écoles  sans  discipline  pour  affaiblir  dans 
les  foules  le  pernicieux  respect  de  l'autorité  ;  la  diffusion  des  connais- 
sances scientifiques  fera  le  reste  ;  s'il  faut  l'en  croire,  elles  sont  plus 
propres  que  les  études  littéraires  à  affranchir  les  esprits.  Autre  illusion. 
Ce  qui  fortifie,  ce  qui  trempe  les  intelligences,  ce  n'est  pas  la  science, 
mais  sa  méthode.  Il  n'importe  guère  à  notre  émancipation  que  les 
planètes  décrivent  des  cercles  ou  des  ellipses  autour  du  soleil;  ce 
qu'il  faut  admirer  dans  l'homme  qui  établit  le  premier  que  l'orbite 
de  la  terre  est  une  ellipse  dont  le  soleil  occupe  un  foyer,  c'est  l'effort 
de  génie  par  lequel  il  prouva  ce  qu'il  avançait,  et  c'est  par  là  que  sa 
découverte  mérite  d'être  célébrée  comme  une  des  grandes  actions  de 
l'esprit  humain.  Les  méthodes  rigoureuses  ne  seront  jamais  à  l'usage 
du  vulgaire  ;  il  sera  toujours  incapable  de  comprendre  les  démonstra- 
tions mathématiques  des  physiciens  ou  de  refaire  leurs  expériences  ; 
il  croit  ce  qu'ils  lui  disent  parce  qu'il  les  regarde  comme  des  hommes 
sérieux,  qui  ne  parlent  pas  au  hasard,  et  qu'il  les  juge  trop  honnêtes 
pour  vouloir  l'abuser.  11  est  sincèrement  convaincu  que  telle  éclipse 
aura  lieu  au  jour  et  à  l'heure  fixés  par  les  astronomes;  ils  sont  au  fait 
de  cette  affaire  et  leur  autorité  lui  impose.  La  science  n'est  la  science 
que  dans  l'esprit  des  savans  ;  elle  ne  sera  jamais  dans  l'esprit  des  foules 
qu'un  acte  de  foi,  un  acquiescement,  une  soumission,  une  obéissance 
aveugle  et  passive.  Si  j'étais  comme  M.  Bruno  Wille  un  philosophe 
anarchiste,  je  m'appliquerais  à  dissuader  le  peuple  d'étudier  l'astrono- 
mie, la  physique,  la  chimie;  je  ne  voudrais  pas  qu'il  s'accoutumât  à 
croire  quelque  chose  sur  la  parole  d'un  savant,  je  craindrais  de  fortifier 
en  lui  le  respect  de  l'autorité  par  la  foi  qu'il  ajouterait  à  des  affirma- 
tions qu'il  ne  peut  contrôler. 

M.  Wille  est  un  habile  homme;  il  se  retournera,  il  prendra  d'au- 
tres biais;  il  saura  découvrir  des  moyens  plus  efficaces  d'en  finir  avec 
tome  cxxx.  —  1895.  15 

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326  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

les  vieilles  idoles  sans  leur  substituer  de  nouveaux  et  jeunes  fétiches  : 
les  chirurgiens  qui  nous  opèrent  d'un  abcès,  il  en  fait  lui-môme  la 
remarque,  ne  se  croient  pas  tenus  de  nous  en  fournir  l'équivalent. 
Grâce  à  lui,  un  jour  ou  l'autre,  tous  les  hommes  seront  dignes  de  vi- 
vre dans  une  société  sans  gouvernement,  sans  pouvoir  coercitif,  sans 
parlement,  sans  législateurs,  sans  magistrats,  sans  code  pénal  ;  où  les 
lois  seront  remplacées  par  des  conventions  librement  discutées,  les  ju- 
ges' par  des  arbitres  bénévoles,  la  police  par  des  agences  particu- 
lières, les  pénalités  par  des  châtimens  moraux,  tels  que  la  mise  à  l'in- 
dex, à  l'interdit. 

Ici  nous  entrons  dans  le  pays  des  mystères.  M.  Wille  a  été  vraiment 
trop  avare  de  ses  explications,  et  ses  lecteurs  se  plaindront  peut-être 
qu'il  ne  se  soit  guère  mis  en  peine  de  répondre  à  leurs  questions  et  de 
lever  leurs  doutes.  Il  affirme  que  sans  qu'il  soit  besoin  de  recourir  à 
aucune  sanction  pénale  ou  rémunératoire,  les  contrats  libres  seront 
plus  fidèlement  observés  que  les  lois  ;  la  bonne  foi,  nous  dit-il,  est 
l'âme  du  crédit,  et  la  vie  sociale  est  impossible  à  tout  homme  qui  a 
perdu  la  faculté  de  se  faire  croire.  Eh  !  bon  Dieu,  on  se  serait  dégoûté 
depuis  longtemps  du  métier  de  fripon  s'il  était  vrai  que  les  trompeurs 
démasqués  dussent  renoncer  à  faire  des  dupes,  ou  que  la  honte  fût  un 
fardeau  si  lourd  à  porter  !  Je  ne  vois  pourtant  pas  que  les  fripons  soient 
de  ces  saints  qu'on  ne  fête  plus.  M.  Wille  affirme  que  les  agences  par- 
ticulières s'entendront  mieux  que  la  police  à  faire  rendre  gorge  aux 
voleurs  et  à  faire  rentrer  les  volés  dans  leur  bien.  Je  veux  le  croire; 
mais  il  ne  nous  dit  pas  comment  s'y  prendra  un  plaignant,  pour  avoir 
raison  du  criminel  qui  aura  attenté  à  sa  vie  ou  tué  son  (ils  ou  sa  fille. 
Les  agences  se  chargeront-elles  d'assassiner  l'assassin,  ou  la  partie  lé- 
sée en  sera-t- elle  réduite  à  se  faire  justice  à  elle-même?  Il  affirme  que 
la  mise  à  l'interdit  remplacera  avec  avantage  toutes  les  pénalités.  Est- 
il  absolument  certain  que  cette  peine  morale  sera  toujours  efficace  et 
ne  sera  jamais  inique,  que  les  grandes  associations  propriétaires  du 
sol  n'en  useront  jamais  pour  mater  un  homme  qui  les  incommode  ou 
qui  refuse  de  se  mettre  à  leur  discrétion?  11  est  si  aisé  de  donner  un 
air  de  justice  à  des  procédés  iniques  1  M.  Wille  ne  le  sait  que  trop  ;  la 
rédaction  du  Vorwârts  a  prohibé  deux  de  ses  livres;  et  il  paraît  avoir 
ressenti  très  vivement  cette  injure. 

Je  n'insiste  pas  ;  il  me  répondrait  que  tant  valent  les  institutions, 
tant  vaut  l'homme  ;  qu'elles  sont  responsables  de  ses  vices;  qtw  toutes 
les  servitudes  ayant  été  abolies,  lesméchans,  les  menteurs,  les  voleurs, 
les  meurtriers  seront  infiniment  rares;  que  le  peu  qu'il  en  restera  se 
laissera  prendre  par  la  douceur.  «  Hélas!  les  sociétés  changent,  disait 
Cavour,  mais  ce  coquin  d'homme  sera  toujours  le  même.  »  Cavour 
était  aveuglé  par  ses  préventions  ;  dans  la  société  nouvelle  il  n'y  aura 
plus  de  coquins,  plus  d'instincts  pervers,  plus  de  passions  furieuses. 


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LE    DOCTEUR    BRUNO    W1LLE.  227 

11  est  difficile  de  raisonner  avec  les  anarchistes  :  quand  ils  prétendent 
qu'en  supprimant  l'État  et  la  propriété  ils  transformeront  le  cœur  hu- 
main, ils  fondent  leur  théorie  sur  une  expérience  qui  n'a  point  été  faite 
et  qui  peut-être  ne  le  sera  jamais. 

M.  Wille  est  tellement  convaincu  de  l'action  bienfaisante  de  l'anar- 
chie sur  les  cœurs,  qu'il  ne  lui  suffit  pas  de  nous  délivrer  de  la  verge 
et  du  code  pénal,  il  veut  nous  affranchir  aussi  de  la  loi  morale.  C'est 
encore  une  tyrannie,  et  ce  n'est  pas  la  moins  odieuse.  L'impératif  caté- 
gorique est  un  maître  insolent  et  rude  ;  personne  n'a  le  droit  de  nous 
parler  en  maître,  et  Kant  était  un  oppresseur.  Vous  entreprenez  sur  la 
dignité  de  l'homme  quand  vous  lui  dites  :  «  Il  y  a  des  choses  que  tu 
dois  faire  et  d'autres  dont  tu  dois  t'abstenir.  »  Ce  langage  est  insup- 
portable à  quiconque  se  respecte.  Mais  n'allez  pas  croire  que  M.  Wille 
prêche  l'immoralité.  Tout  au  contraire,  il  entend  nous  persuader 
qu'on  sera  d'autant  plus  vertueux  qu'on  sera  moins  contraint  de  l'être. 
Toutes  les  plantes  de  jardin  que  nous  cultivons  à  grand'peine,  et  qui 
malgré  nos  soins  s'étiolent  souvent  et  dépérissent,  fleuriront  à  l'état 
sauvage  sur  la  terre  de  promission  ;  on  y  cueillera  des  roses  panachées 
dans  les  bois. 

La  loi  morale  sera  remplacée  par  l'égoïsme  intelligent,  qui  sait  que 
l'intérêt  bien  entendu  s'accorde  avec  le  bien  commun,  et  cet  égoïsme 
avisé  et  sagace  se  combinera  avec  l'altruisme  spontané,  qui  fait  tout 
de  cœur  et  d'affection.  M.  Wille  nous  certifie  que  dans  les  unions  libres 
les  conjoints  auront  l'un  pour  l'autre  des  égards  et  de  fidèles  tendres- 
ses inconnues  dans  le  mariage  légal  ;  il  assure  aussi  que  les  pères  se 
dévoueront  davantage  au  bonheur  de  leurs  enfans.  Toutefois  il  en 
est  moins  sûr  que  du  reste,  car  il  ajoute  par  précaution  a  que  dans  ce 
temps  de  prospérité  universelle,  il  sera  plus  aisé  qu'aujourd'hui  de 
créer  des  asiles  pour  les  enfans  abandonnés.  »  Au  surplus,  quand  les 
habitans  de  ce  paradis  auraient  le  cœur  moins  sensible  et  moins 
aimant  qu'il  ne  se  platt  à  le  croire,  peu  importe.  L'homme,  nous  dit-il, 
trouve  toujours  du  plaisir  à  exercer  ses  forces;  il  en  dépensera  moins 
pour  sa  subsistance  lorsque  sa  vie  sera  devenue  plus  facile,  et  il 
éprouvera  le  besoin  de  dépenser  l'excédent  pour  le  bien  des  autres.  Ce 
sera  pour  lui  un  exercice  hygiénique,  et  la  vertu  deviendra  le  plus 
généreux,  le  plus  noble  des  sports.  Je  crains  cependant  que  les  égoïstes 
intelligens  et  les  altruistes  libres  ne  découvrent  bientôt  qu'il  est  plus 
hygiénique  de  monter  à  bicyclette  que  de  soigner  des  diphtéries  ou 
des  varioles;  je  crains  que  les  charités  dangereuses  ne  soient  de  tous 
les  sports  le  plus  noble  peut-être,  mais  le  moins  goûté  ;  que  les  ama- 
teurs de  ce  genre  de  divertissement  ne  soient  plus  rares  encore  que 
les  malandrins  et  les  escrocs. 

J'ai  une  autre  inquiétude.  Ne  pourrait-il  pas  se  faire  qu'en  nous 
rendant  parfaitement  libres,  M.  Wille  oblige  des  ingrats,  que  nous 


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228  REVUE    DES   DEUX   MONDES. 

lui  reprochions  de  nous  gratifier  d'une  liberté  très  incomplète,  que 
nous  lui  disions  :  «  Tu  m'affranchis  de  tous  les  jougs  humains,  affran- 
chis-moi du  joug  de  la  nature,  ou  tu  n'auras  rien  fait.  »  Je  sais  que 
dans  la  société  idéale,  les  machines  sans  cesse  perfectionnées  éten- 
dront notre  domination  sur  les  forces  naturelles  ;  que  s'il  en  faut  Croire 
un  autre  socialiste  allemand,  M.  Hertzka,  les  hommes  auront  des  ailes 
comme  les  oiseaux  ;  qu'ils  devanceront  les  hirondelles  au  vol,  et  que 
chaque  jour,  un  géodrome  aimanté,  arrivant  du  cap  Nord  et  passant  à 
Paris  à  deux  heures  précises,  nous  permettra,  s'il  nous  plaît,  d'aller 
dîner  le  soir  en  Sicile  (1).  Mais  si  admirables  que  soient  ces  progrès, 
il  faudra  toujours  compter  avec  les  accidens  et  avec  le  plus  cruel  de 
tous.  Est-on  parfaitement  libre  quand  le  lendemain  n'est  jamais  assuré, 
quand  on  sait  «  que  tout  ce  qui  se  mesure  finit  et  que  tout  ce  qui  est 
né  pour  finir  n'est  pas  tout  à  fait  sorti  du  néant  où  il  est  sitôt  replon- 
gé? »  Non  seulement  M.  Wille  nous  laisse  dans  la  dépendance  de  la 
nature  ;  il  ne  nous  soustrait  à  l'empire  de  la  loi  morale  que  pour  nous 
soumettre  au  despotisme  de  la  raison.  Qui  n'a  éprouvé,  cent  fois  dans 
un  jour,  le  désir  de  déraisonner  librement?  Qui  ne  s'est  senti  gêné, 
contrarié,  violenté  par  sa  raison?  A  qui  n'est  venue  l'envie  de  chasser 
cette  étrangère,  qui  nous  fait  la  loi?  Rien  n'est  plus  raisonnable  que 
l'arithmétique,  et  quelle  tyrannie  que  la  sienne  !  Elle  nous  contraint  de 
croire  que  deux  fois  deux  font  quatre;  quelle  servitude  que  d'être 
obligé  de  reconnaître  que  deux  sous  ajoutés  à  deux  sous  n'en  feront 
jamais  cinq! 

Plusieurs  jours  durant  j'ai  habité  en  imagination  le  paradis  de 
M.  Wille,  et  j'ai  fait  de  sincères,  mais  vains  efforts  pour  m'y  sentir 
libre  et  heureux.  J'y  ai  rencontré  des  égoïsmes  intelligens,  qui  ayant  eu 
des  difficultés  sérieuses  avec  les  égoïsmes  bornés,  demandaient  à 
grands  cris  qu'on  relevât  les  prétoires  et  qu'on  rétablît  les  juges  dans 
leur  emploi.  J'ai  causé  avec  des  altruistes  qui,  ayant  cultivé  avec  ar- 
deur le  noble  sport  de  la  charité,  avaient  été  payés  d'une  noire  ingra- 
titude et  disaient  :  «  Délivrez-nous  de  notre  vertu  qui  ne  nous  procure 
aucune  joie.  »  D'autres  disaient  :  «  Délivrez-nous  de  notre  bonheur  1 
Délivrez-nous  de  notre  liberté!  »  Et  ces  hommes  parfaitement  libres  et 
parfaitement  raisonnables  se  prenaient  à  regretter  les  vieilles  idoles, 
qui  souvent  dures  aux  petits,  insoucieuses  de  leurs  peines,  souffrent 
du  moins  qu'ils  possèdent  un  champ  et  une  maison  et  qu'ils  les  lèguent 
à  leur  famille.  C'est  un  avantage  plus  doux  peut-être  que  celui  de  ne 
pas  recevoir  les  verges  dans  son  enfance. 

Q.  Valbbrt. 


(1)  Entrûckt  in  die  Zukunft,  sozialpolitischer  Roman,  [toix  Theodor  Hertzka' 
Berlin,  1895.  * 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


30  juin. 

Depuis  quinze  jours,  les  événemens  se  sont  précipités  au  dehors 
avec  une  telle  rapidité  qu'il  est  presque  impossible  d'en  rendre  compte 
d'une  manière  complète.  A  l'intérieur,  au  contraire,  la  situation  est 
restée  stagnante  :  la  Chambre  continue  de  discuter  la  réforme  des 
boissons.  On  se  demande  comment  il  lui  sera  possible  de  voter  les 
quatre  contributions  directes  avant  le  14  juillet,  date  qu'elle  assigne, 
ou  du  moins  qu'elle  voudrait  être  sûre  de  pouvoir  assigner  à  la 
fin  de  ses  travaux,  à  cause  des  élections  aux  conseils  généraux  qui 
auront  lieu  le  28.  D'autres  questions  encore,  dont  la  discussion  immé- 
diate s'impose  pour  des  motifs  divers,  viennent  à  la  traverse  :  tantôt 
une  discussion  de  crédits  supplémentaires  où  toute  la  question  colo- 
niale se  trouve  engagée,  tantôt  une  interpellation  de  M.  Jaurès.  En 
réalité,  la  machine  parlementaire  s'en  va  à  la  dérive,  très  insuffisam- 
ment gouvernée,  et  il  en  résulte  une  situation  qui  commence  à  inquié- 
ter sérieusement  les  esprits  observateurs.  Nous  en  reparlerons  pendant 
les  vacances;  le  temps  nous  manque  aujourd'hui;  c'est  plutôt  de 
l'autre  côté  des  frontières  que  doivent  se  porter  nos  regards. 

L'Europe  a  vécu  pendant  huit  jours  attentive  aux  moindres  détails 
des  fêtes  de  Kiel.  Elles  ont  été  fort  brillantes  :  l'empereur  Guil- 
laume a  dû  être  content  de  l'impression  générale  quelles  ont  produite. 
On  a  raconté  qu'il  avait  éprouvé  un  peu  de  contrariété  de  quelques  inci- 
dens  sans  grande  importance,  mais  nous  n'en  croyons  rien.  Les  fêtes 
de  ce  genre  doivent  être  jugées  dans  leur  ensemble,  et  l'ensemble  cette 
fois,  a  été  satisfaisant.  Quant  à  l'empereur  lui-même,  il  a  tenu,  d'abord 
à  Hambourg  et  ensuite  à  Kiel,  le  langage  le  plus  propre  à  rassurer  ses 
auditeurs.  Au  milieu  d'un  formidable  appareil  de  guerre,  il  n'a  parLI 
que  de  la  paix,  de  sa  ferme  volonté  de  la  maintenir,  de  sa  confiance 
dans  sa  durée.  Le  canal  qui  unit  la  mer  du  Nord  à  la  Baltique,  et  qui, 
lui  aussi,  peut  à  bien  des  égards  être  considéré  comme  un  redoutable 
instrument  de  guerre,  a  été  présenté  au  monde  comme  particulière- 
ment propre  à  améliorer  le  sort  matériel  des  nations.  Il  rendra  leurs 
communications  plus  faciles  et  plus  promptes.  «  La  mer,  a  dit 
le  jeune  souverain,  en  rééditant  un  mot  qu'on  a  pu  croire  neuf 
tant  il  s'appliquait  bien  à  la  circonstance,    rapproche  les   nations 


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230  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

au  lieu  de  les  éloigner.  »  Les  discours  impériaux  ont  rencontré- 
une  approbation  universelle.  Chez  nous,  les  patriotes  de  profession 
avaient  exprimé  la  crainte  que  nous  ne  fussions  exposés  à  Kiel  à 
des  empressemens  qui  auraient  pu  nous  causer  un  peu  d'embarras. 
Il  n'en  a  rien  été.  Tout  s'est  passé  avec  une  correction  parfaite, 
et  l'empereur  d'Allemagne  a  tenu,  comme  nous  nous  y  attendions- 
bien,  à  manifester  une  courtoisie  parfaite,  c'est-à-dire  discrète,  à 
tous  ceux  qui  avaient  répondu  courtoisement  à  son  invitation.  Au 
reste,  les  prédictions  pessimistes,  les  inquiétudes,  les  alarmes  mêmfr 
dont  quelques-uns  de  nos  journaux  s'étaient  faits  les  organes  ont 
laissé  l'opinion  à  peu  près  indifférente.  Nous  avons  déjà  parlé  d» 
la  discussion  qui  s'est  produite  à  la  Chambre  des  députés,  au  mo- 
ment même  où  nos  vaisseaux  partaient  pour  Kiel.  Elle  a  été  utile, 
et  il  a  fallu  remercier,  en  un  de  compte,  ceux  qui  l'avaient  provo- 
quée. Toute  la  fantasmagorie  dont  les  orateurs  d'extrême  gauche 
avaient  essayé  d'émouvoir  les  imaginations  s'est  évanouie  au  grand 
jour  de  la  tribune.  L'énergie  d'accent  avec  laquelle  M.  Ribot  a  déclaré 
que,  pour  son  compte,  il  estimait  nos  navires  bien  placés  à  côté  de  ceux 
de  nos  alliés,  a  produit  sur  la  Chambre,  etbientôt  après  sur  le  pays,  une 
impression  profonde.  Ce  mot  d'alliance,  cette  affirmation  d'une  entente 
préalable  avec  les  Russes  frappaient  les  oreilles  pour  la  première  fois. 
Une  lumière  subite  a  éclairé  beaucoup  d'esprits  ;  d'autres  se  sont  mon- 
trés hésitans  ou  sceptiques.  Des  journaux  étrangers  ont  entretenu 
pendant  quelques  jours  ces  derniers  sentimens  :  ils  ont  affecté  de  se 
tourner  du  côté  de  la  Russie  en  annonçant  un  démenti,  et  ils  n'au- 
raient pas  manqué  d'en  attribuer  le  caractère  à  la  moindre  réserve,  à 
la  plus  légère  réticence  qui  seraient  venues  de  Saint-Pétersbourg. 
L'attention,  déjà  éveillée  dans  toute  l'Europe  est  devenue  plus  intense: 
il  semblait  qu'on  s'attendit  à  de  l'imprévu,  et  en  effet  il  y  en  a  eu. 

On  a  appris,  le  même  jour,  deux  incidens  dont  le  rapport  avec  les 
circonstances  générales  n'a  paru  à  personne  être  l'effet  du  simple 
hasard.  Si  le  gouvernement  russe  n'avait  pas  été  d'accord  avec  le  gou- 
vernement de  la  République,  non  seulement  sur  les  choses,  mais  encore 
3ur  la  manière  de  les  manifester,  rien  ne  lui  aurait  été  plus  aisé  que 
de  s'abstenir  de  toute  démarche  propre  à  être  interprétée  comme  une 
adhésion.  On  sait  ce  qui  s'est  passé.  M.  de  Mohrenheim  s'est  rendu  à 
TÉlysée  pour  remettre  à  M.  Félix  Faure  le  collier  de  l'ordre  de 
Saint-André,  et  en  même  temps  les  escadres  russe  et  française  se 
rencontraient  sur  un  point  déterminé  d'avance  dans  les  eaux  danoises, 
et  naviguaient  de  conserve  jusqu'à  la  rade  de  Kiel.  Il  était  impossible 
de  notifier  l'alliance  par  une  démonstration  plus  claire  à  toutes  les  puis- 
sances maritimes  dont  les  vaisseaux  étaient  réunis  à  l'orifice  oriental 
du  nouveau  canal.  A  partir  de  ce  moment,  les  doutes  ont  cessé  ;  le  con- 
cert établi  entre  les  deux  puissances  n'a  plus  été  discuté.  On  en  ignore 


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REVUE.    —   CHRONIQUE.  231 

la  nature  exacte  et  les  conditions,  mais  son  existence  mômo  est  hors 
«le  cause.  C'est  à  nos  yeux  un  fait  important,  et  quand  môme  notre 
^présence  à  Kiel  n'aurait  pas  eu  d'autre  résultat,  il  faudrait  encore  se 
féliciter  de  celui-là.  Tout  le  monde,  en  France,  est  partisan  de  l'al- 
liance russe  :  jamais,  depuis  bien  longtemps,  le  sentiment  national  n'a 
été  plus  unanime.  Cette  unanimité  n'est  pourtant  pas  de  date  très 
ancienne.  Il  ne  faut  pas  remonter  bien  loin  pour  trouver  parmi  nos 
hommes  politiques  d'autres  tendances,  sinon  d'autres  préférences,  et 
certes  les  lumières  de  ceux  auxquels  nous  faisons  allusion  ne  peuvent 
pas  être  mises  en  doute  plus  que  leur  ardent  patriotisme.  Les  traditions 
encore  récentes  de  notre  diplomatie  ne  sont  pas  tout  à  fait  conformes 
à  ses  pratiques  actuelles  ;  mais,  bien  loin  de  le  lui  reprocher,  il  con- 
vient, au  contraire,  de  l'en  féliciter.  Bien  des  choses  ont  changé 
dans  le  monde  depuis  peu  d'années  :  un  gouvernement  intelligent  de- 
vait s'en  apercevoir  et  modifier  son  attitude  en  conséquence.  On  n'a 
rien  fait  d'un  côté  pour  nous  retenir  ou  nous  ramener,  tandis  qu'on 
a  beaucoup  fait  de  l'autre  pour  opérer  avec  nous  un  rapprochement 
qui  était  de  plus  en  plus  conforme  à  la  nature  des  choses.  L'instinct 
national  a  été  plus  rapide  encore  que  l'évolution  du  gouvernement. 
Avant  même  que  l'alliance  ait  été  faite  et  cimentée  comme  elle  parait 
l'être  aujourd'hui,  il  y  a  eu  de  la  part  du  peuple  lui-même  un  acte  de 
foi  vraiment  spontané.  Nul  peut-être  ne  saurait  dire  au  juste  quelle 
pensée  un  peu  confuse,  quel  espoir  indéterminé,  quelle  suggestion 
obscure  comme  la  plupart  de  celles  qui  viennent  du  destin,  ont  poussé 
en  1891  nos  navires  vers  Cronstadt;  mais  personne  n'a  oublié  l'explo- 
sion d'enthousiasme  qui  a  éclaté  lorsqu'on  a  su  comment  ils  avaient 
été  reçus.  Dès  ce  moment  l'alliance  était  virtuellement  faite  ;  il  ne  res- 
tait plus  aux  gouvernemens  qu'à  la  conclure.  L'avaient-ils  fait?  Hier 
encore  on  n'en  savait  rien.  Bien  que  la  confiance  populaire  n'ait  jamais 
été  ébranlée,  certains  doutes,  habilement  propagés  du  dehors,  com- 
mençaient à  s'infiltrer  dans  les  esprits.  Les  journaux  étrangers  affec- 
taient, sous  des  formes  plus  ou  moins  enveloppées,  de  nous  considérer 
et  de  nous  présenter  à  nous-mêmes  comme  naïvement  dupes  d'une 
illusion.  Les  souvenirs  du  passé  revenaient  aux  mémoires  :  que  de 
fois  n'avions-nous  pas  été  déjà  les  victimes  d'illusions  de  ce  genre  I 
que  de  fois  notre  généreux  abandon  n'avait-il  pas  été  mal  récompensé  ! 
Par  une  volte-face  assez  imprévue,  ceux-là  mêmes  qui  avaient  le  plus 
bruyamment,  le  plus  théâtralement  poussé  à  l'alliance,  étaient  les  pre- 
miers à  lui  demander  des  comptes.  Peut-être  agissaient-ils  ainsi  par 
simple  esprit  d'opposition  :  ils  étaient  pour  l'alliance  aussi  longtemps 
qu'ils  croyaient  pouvoir  accuser  le  gouvernement  de  l'accueillir  avec 
tiédeur,  et  ils  changeaient,  sinon  de  sentiment,  au  moins  de  lan- 
gage, lorsqu'il  devenait  clair  que  le  gouvernement  y  conformait  sa 
politique  générale.  A  leur  tour,  ils  voulaient  savoir  si  véritablement 


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232  RIvl'E  DES  DEUX  MONDES. 

cette  alliance  existait.  Ils  reprochaient  au  ministère  de  lui  faire  trop  de 
acrifices  préalables,  et  sans  doute  gratuits.  Par  un  retour  à  de  vieilles 
habitudes,  ils  s'apitoyaient  avec  tendresse  sur  le  sort  de  peuples  très 
intéressans,  comme  le  Japon,  et  perdaient  de  vue  les  intérêts  français 
dans  la  contemplation  trop  exclusive  et  le  souci  des  intérêts  japo- 
nais. Il  était  temps,  pour  arrêter  cette  campagne  encore  à  ses  débuts, 
de  fixer  les  esprits,  soit  au  dehors,  soit  au  dedans,  sur  des  faits  posi- 
tifs. On  Ta  compris  à  Paris,  on  s'en  est  également  rendu  compte  à 
Srûnt-Pétersbourg.  Et  voilà  pourquoi  nos  navires  et  ceux  de  la  Russie 
sont  arrivés  ensemble  dans  les  eaux  de  Kiel. 

Le  but  que  se  proposaient  les  deux  gouvernemens  a  été  atteint  du 
même  coup.  L'Europe  ne  se  méprend  plus  aujourd'hui  sur  le  caractère 
de  notre  entente  avec  le  grand  empire  de  l'Est  :  elle  sait  qu'il  y  a  entre 
celui-ci  et  nous  un  peu  plus  et  autre  chose  que  ce  qu'on  appelle  de 
bons  rapports.  En  France,  le  patriotisme  le  plus  ombrageux  s'est  ras- 
suré sur  les  dangers  que  pouvait  faire  courir  à  notre  dignité  l'envoi  à 
Kiel  de  quelques-uns  de  nos  navires.  On  se  plaît  même  à  croire,  et 
non  sans  motif,  que  l'arrivée  en  commun  de  l'escadre  russe  et  de  la 
nôtre  a  dû  produire  quelque  effet.  Nous  sommes  restés  à  Kiel  aussi 
longtemps  que  se  sont  prolongées  les  manœuvres  nautiques  et  les  céré- 
monies qui  s'y  rattachaient.  Quant  aux  fêtes  proprement  dites,  qui 
sont  venues  ensuite,  un  deuil  national  ne  nous  permettait  pas  d'y  as- 
sister :  nos  navires  sont  partis  à  la  veille  de  l'anniversaire  de  la  mort 
violente  du  président  Carnot.  Ce  deuil,  qui  nous  a  été  si  sensible,  n'est 
pas  le  seul  qui  pèse  sur  la  patrie.  Tout  a  été  préparé  et  conduit  de 
manière  que  toutes  les  convenances  nationales  et  internationales 
fussent  également  ménagées.  Nous  avons  rempli  nos  devoir  envers 
l'Europe  et  envers  nous-mêmes,  et  cet  incident  de  Kiel  a  tourné  de 
telle  manière  que  les  esprits  les  plus  chagrins  ne  peuvent  pas  contester 
à  notre  gouvernement  le  mérite,  au  moins,  de  la  difficulté  vaincue. 

En  Angleterre,  le  ministère  Rosebery  est  tombé  ;  il  a  été  remplacé 
par  un  ministère  Salisbury.  Ce  grave  événement  était  prévu  depuis 
déjà  quelques  mois  :  toute  la  question  était  de  savoir  à  quel  moment 
et  de  quelle  manière  il  se  produirait.  A  ce  double  point  de  vue,  il  y  a 
eu  surprise,  mais  surprise  légère,  car  le  moment  n'avait  déjà  plus 
qu'une  importance  secondaire  et  l'occasion  n'en  avait  jamais  eu.  On 
a  dit  que  lord  Salisbury  avait  hésité  à  prendre  le  pouvoir  :  le  budget 
n'était  pas  encore  voté  et  le  gouvernement  démissionnaire,  qui  conserve 
dans  la  Chambre  des  communes  une  majorité  de  quelques  voix,  re- 
fusait de  prendre  un  engagement  à  ce  sujet.  Le  refus  de  lord  Rosebery 
ou  de  sir  William  Harcourt,  tout  aussi  bien  que  l'hésitation  de  lord  Sa- 
lisbury, ne  pouvaient  être  qu'une  tactique  provisoire  :  on  n'a  pas  tardé 
à  se  mettre  d'accord.  Les  conservateurs  n'étaient  pas  pressés  de  revenir 


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REVUE.    CHRONIQUE.  233 

aux  affaires  :  ils  sentaient  bien,  et,  au  surplus,  la  plupart  des  élections 
^partielles  qui  avaient  lieu  sur  les  points  les  plus  divers  du  terri- 
toire leur  prouvaient  que  le  temps  travaillait  pour  eux.  Ils  auraient 
préféré  que  le  budget  fût  voté  avant  la  chute  du  cabinet  libéral. 
'En  durant  plus  longtemps,  celui-ci  se  serait  usé  davantage.  Aussi 
croyait-on  généralement  qu'on  le  laisserait  vivre  encore  quelques 
semaines,  peut-être  quelques  mois.  Il  est  tombé  sur  une  surprise 
qu'il  lui  aurait  été  très  facile  de  réparer  le  lendemain,  pour  peu  qu'il 
l'eût  voulu.  Les  conservateurs  eux-mêmes  se  seraient  prêtés  à  la  résur- 
rection apparente  d'un  cadavre  aussi  authentique  :  qu'avaient-ils  à  y 
perdre?  C'est  le  22  juin  que,  au  moment  où  on  s'y  attendait  le  moins, 
le  ministre  de  la  guerre,  M.  Campbell-Bannerman,  a  été  mis  en  mino- 
rité de  7  voix.  Un  membre  de  l'opposition  conservatrice,  M.  Brodrick, 
ancien  sous-secrétaire  d'État  au  même  département,  lui  reprochait  de 
n'avoir  pas,  dans  les  arsenaux,  certains  approvisionnemens  en  quan- 
tité suffisante,  et  il  demandait  à  la  Chambre,  pour  manifester  son  mé- 
contentement, de  voter  une  diminution  sur  le  traitement  du  ministre. 
Ainsi  fut  fait.  Mais  il  n'y  avait  dans  la  salle  des  séances  que  257  votans, 
et  les  conservateurs  ne  s'attendaient  pas  plus  à  leur  succès  que  les  libé- 
raux à  leur  échec.  Personne  n'avait  songé  à  mettre  en  minorité  M .  Camp- 
bell-Bannerman, qui  est  personnellement  sympathique  à  tous  les  partis. 
Les  journaux  les  plus  opposés  semblent  s'entendre  pour  faire  aujour- 
d'hui son  éloge.  On  rappelle  que  lorsque  le  speaker  a  dernièrement 
donné  sa  démission,  il  aurait  dépendu  de  lui  de  le  remplacer  ;  mais  le 
ministère  a  cru  avoir  besoin  de  sa  popularité  et  a  tenu  à  le  conserver 
dans  ses  rangs.  Comment  donc  se  fait-il  que  ce  soit  lui,  précisément, 
qui  ait  été  frappé  par  un  coup  de  foudre  parti  d'un  ciel  serein  ?  On 
ne  se  l'expliquerait  pas  si  le  ministère  Rosebery  n'était  pas  arrivé, 
depuis  quelque  temps  déjà,  à  un  de  ces  états  de  décomposition  mala- 
dive où  il  est  dangereux  de  se  montrer  en  public  et  où  les  moindres 
accidens  sont  mortels.  Quand  on  en  est  là,  il  ne  faut  pas  demander 
pourquoi  c'est  tel  membre  qui  est  atteint  le  premier  plutôt  que  tel 
autre,  puisque  la  mort  est  partout. 

En  réalité,  le  ministère  libéral  était  perdu  à  partir  du  jour  où 
M.  Gladstone,  vaincu  par  les  premières  infirmités  de  la  vieillesse,  a 
pris  sa  retraite.  M.  Gladstone  n'était  pas  facile  à  remplacer  à  la  tête  de 
son  parti,  d'abord  à  cause  de  sa  valeur  propre  et  de  l'immense  ascen- 
dant dont  il  jouissait,  ensuite  à  cause  des  questions  qu'il  avait  soule- 
vées et  que  lui  seul  était  capable  de  résoudre  :  encore  ne  sommes-nous 
pas  sûrs  qu'il  y  eût  réussi.  Comme  si  ce  n'était  pas  assez  de  la 
question  irlandaise,  de  ce  home  rule  dont  il  avait  fait  sa  chose  propre, 
et  au  sujet  duquel  il  s'était  brouillé  avec  plus  d'un  de  ses  amis,  il  avait 
entrepris  une  campagne  quasi-révolutionnaire  contre  la  Chambre  des 
lords,  dans  laquelle  il  voyait,  pour  la  réalisation  de  ses  projets,  un 


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234  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

obstacle  à  briser.  Nous  ne  parlons  pas  des  autres  réformes  entreprises 
sous  son  ministère,  notamment  des  réformes  financières  si  audacieuse- 
ment  conduites  par  sir  William  Harcourt  :  elles  étaient  sans  doute  de 
nature  à  troubler  bien  des  habitudes  et  bien  des  intérêts,  mais  les  forces 
du  parti  libéral  pouvaient  y  suffire.  Ce  parti,  par  les  secousses  succes- 
sives que  M.  Gladstone  lui  avait  imprimées,  par  l'ébranlement  qui  en 
était  résulté,  par  les  disjonctions  qui  s'y  étaient  produites,  par  les 
élémens  nouveaux  qui  s'y  étaient  introduits,  par  les  alliances  qu'il 
avait  dû  conclure  et  par  les  malheurs  arrivés  à  quelques-uns  de  ses 
amis  ou  de  ses  alliés,  avait  singulièrement  perdu  de  sa  vitalité.  Il  y 
suppléait  par  celle  de  M.  Gladstone,  qui  tenait  du  prodige.  Mais  le 
grand  vieillard  une  fois  disparu,  il  était  facile  de  prévoir  que  son  héri- 
tage écraserait  ses  successeurs.  D'autant  plus  qu'il  n'était  pas  permis 
de  l'accepter  sous  bénéfice  d'inventaire,  de  s'en  approprier  telle  partie 
et  d'en  rejeter  telle  autre,  car  M.  Gladstone  restait  très  attentif  à  tout 
dans  sa  retraite.  Sa  mauvaise  humeur  était  si  redoutable  à  ses  amis 
qu'il  a  suffi  d'en  répandre  le  bruit  quelques  jojirs  avant  la  chute  de 
lord  Rosebery  pour  porter  à  celui-ci  le  coup  qui  l'a  achevé.  Le  bruit 
n'était  pas  fondé:  qu'importe?  l'effet  a  montré  le  peu  de  solidité  du 
ministère.  M.  Gladstone,  qui  était  à  Kiel  ou  à  Hambourg,  a  envoyé  un 
démenti  par  télégramme  ;  il  est  même  revenu  à  Londres;  mais,  à  son 
arrivée,il  a  trouvé  lord  Rosebery  par  terre,  et  il  n'a  pu  que  dîner  avec 
lui:  témoignage  posthume  d'une  sympathie  désormais  mutile. 

Il  faut  bien  dire  aussi,  avec  tous  les  ménagemens  qui  sont  dus  à 
un  homme  renversé,  que  lord  Rosebery  a  été  loin  de  réaliser  les 
espérances  qu'on  avait  mises  en  lui.  A.  la  vérité,  elles  étaient  très 
grandes.  Jamais  homme  politique  n'a  eu  des  débuts  plus  brillans  :  tout 
lui  réussissait  et  il  semblait  qu'une  fée  bienveillante  se  fût  penchée 
sur  son  berceau.  Le  charme  a  opéré  jusqu'au  moment  précis  où  lord 
Rosebery  est  devenu  premier  ministre  :  son  efficacité  s'est  dissipée 
du  môme  coup.  Lord  Rosebery  n'était  pas  au  pouvoir  depuis  trois  se- 
maines que  le  désenchantement  était  partout.  Les  libéraux  ressentaient 
déjà  les  anxiétés  les  plus  vives.  Ils  avaient  l'impression  que,  sous 
l'abondance  et  même  sous  l'âpreté  un  peu  hautaine  de  ses  paroles, 
leur  chef  hésitait,  tâtonnait,  et  manquait  déjà  dp  la  première  condition 
pour  inspirer  confiance,  à  savoir  la  confiance  en  soi.  Ils  n'ont  pas  tardé 
à  se  demander  si  le  choix  qu'ils  avaient  fait  était  le  meilleur  possible. 
Lord  Rosebery  n'avait  aucune  influence  sur  la  Chambre  des  lords  à  la- 
quelle il  avait  jeté  une  sorte  de  provocation,  en  jurant  de  réduire  ses 
résistances  et  de  lui  retirer  l'exercice  de  ses  attributions  essentielles. 
Le  pays,  auquel  il  avait  annoncé  l'intention  de  faire  appel,  se  montrait 
froid,  indifférent,  réfractaire.  Quant  au  leader  de  la  Chambre  des  com- 
mîmes, sir  William  Harcourt,  on  assure  qu'il  avait  eu  des  prétentions 
personnelles  à  la  direction  du  parti,  et  qu'il  ne  s'est  jamais  consolé  de 


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REVUE.    —   CHRONIQUE.  235 

sa  situation  secondaire.  A  la  vérité,  c'était  une  tradition  constante  dans 
le  parti  libéral  que  le  premier  ministre  appartînt  à  la  seconde  Chambre, 
et  le  fait  d'être  retenu  par  sa  grandeur  à  la  Chambre  des  lords  a  très 
certainement  diminué  entre  les  mains  de  lord  Rosebery  l'efficacité 
du  pouvoir.  L'inconvénient  n'est  pas  le  même  pour  le  parti  conserva- 
teur :  il  n'a  pas  besoin  d'une  action  aussi  puissante  sur  les  Commîmes 
pour  faire  accepter  un  programme  moins  chargé  de  promesses  plus 
ou  moins  effrayantes,  et  puis,  dans  les  circonstances  actuelles,  lord 
Salisbury  est  assuré  d'avoir  un  aller  ego  tout  dévoué  dans  la  personne 
de  son  neveu  M.  Balfour,  qui  représentera  le  gouvernement  dans  la 
Chambre  issue  du  suffrage  populaire,  et  qui  a  déjà  fait  ses  preuves 
de  capacité  et  de  talent. 

Nous  ne  voudrions  pas  comparer  M.  Balfour  à  ce  qu'était  lord 
Rosebery  avant  d'être  premier  ministre,  car  les  deux  hommes  diffèrent 
sensiblement,  mais  il  y  a  quelque  analogie  entre  leurs  situations. 
M.  Balfour,  enfant  chéri  des  conservateurs,  excite  parmi  eux  les 
mêmes  espérances  que  lord  Rosebery  le  faisait  naguère  parmi  les 
libéraux.  Sa  popularité  est  déjà  immense,  et  toute  l'Angleterre  le 
regarde  comme  un  homme  du  plus  bel  avenir.  Puisse-t-il  à  son  tour, 
après  avoir  connu  les  sourires  de  la  fortune,  ne  pas  en  éprouver  les 
rigueurs  I  Au  reste,  l'âge  de  lord  Salisbury  permet  de  croire  qu'il  gar- 
dera longtemps  encore  la  direction  de  son  parti,  et  qu'avant  d'avoir  à 
soutenir  le  poids  des  plus  grandes  responsabilités,  M.  Balfour  prendra 
des  années  et  acquerra  encore  plus  d'expérience.  Pour  le  moment,  il 
est  premier  lord  de  la  trésorerie  :  c'est  un  beau  lot,  puisque  c'est  celui 
que  s'attribue  généralement  le  premier  ministre.  Lord  Salisbury,  mal- 
gré son  respect  des  traditions,  est  le  premier  qui  ait  manqué  à  celle-là: 
déjà  lors  de  son  dernier  ministère,  il  avait  pris  pour  lui  le  ministère  des 
affaires  étrangères,  sans  doute  parce  qu'il  les  traite  supérieurement.  Les 
dissentimens  que  notre  gouvernement  a  eues  plus  d'une  fois  avec  lui 
nous  empêchent  d'autant  moins  de  reconnaître  sa  haute  valeur,  que 
nous  n'avons  pas  eu  à  nous  louer  davantage  de  ses  successeurs  :  lord 
Salisbury  gagne  plutôt  à  la  comparaison.  La  politique  extérieure  de 
l'Angleterre  conserve  toujours  la  continuité  qui  convient  aux  affaires 
d'un  grand  pays,  et  les  changemens  de  ministres  n'amènent  pas  une 
différence  bien  appréciable  dans  les  directions  qu'ils  suivent.  La  seule 
différence  est  que  cette  politique  constante  est  tantôt  mieux  conduite 
et  tantôt  plus  médiocrement  :  avec  lord  Salisbury,  elle  l'est  plutôt 
mieux.  Lord  Rosebery,  quand  il  est  devenu  chef  du  Foreign  Office  au 
moment  delà  constitution  du  cabinet  Gladstone,  a  fait  dire  partout  qu'il 
n'avait  d'autre  prétention  que  de  continuer  fidèlement  la  politique  du 
marquis  de  Salisbury,  auquel  il  succédait,  et  cette  assurance  a  été 
acceptée  par  les  conservateurs,  qui,  de  leur  côté,  se  sont  empressés  de 
témoigner  une  confiance  particulière  dans  le  nouveau  ministre  des 


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236  rjsvtx  des  deux  mondes. 

affaires  étrangères  ;  mais  on  n'a  pas  tardé  à  s'apercevoir  que  le  chai 
gement  de  l'homme  avait  une  répercussion  sur  la  marche  des  chose 
D'ailleurs  au  bout  de  quelques  mois,  lord  Rosebery,  devenu  premi< 
ministre,  a  abandonné  le  ministère  des  affaires  étrangères  à  lord  Kin 
berley.  Ce  ministère  n'a  pas  pu  échapper  à  la  maladie  de  languei 
qui  atteignait  le  gouvernement  tout  entier.  Comment  entamer  une  m 
gociation  importante  lorsqu'on  sait  d'avance  qu'on  n'aura  pas  le  tem| 
de  la  mener  à  terme?  On  attend,  on  se  réserve,  on  recule  devant  1< 
responsabilités  trop  lourdes.  A  ce  point  de  vue,  les  puissances  étraj 
gères  elles-mêmes  ont  intérêt  à  ce  qu'il  y  ait  en  Angleterre  un  gouve 
nement  qui  se  sente  sûr  de  son  lendemain,  assez  fort  pour  être  cou 
ciliant  au  dehors  et  pour  faire  accepter  par  l'opinion  au  dedans  le 
transactions  qu'il  aura  jugées  raisonnables  ou  nécessaires. 

Sera-ce  là  le  caractère  du  gouvernement  de  lord  Salisbury?  n  réunit 
beaucoup  des  conditions  qui  lui  permettraient  d'y  prétendre  et  d'y  rester 
fidèle.  Rarement  un  parti  est  arrivé  au  pouvoir  avec  plus  de  chances 
d'y  demeurer  longtemps.  L'effondrement  du  cabinet  libéral  lui  fait  la 
partie  belle.  Il  n'y  a  qu'une  ombre  au  tableau  :  elle  vient  de  la  situa- 
tion et  des  prétentions  des  unionistes.  Si  le  parti  libéral  est  un  parti 
hétérogène,  il  en  est  de  même  du  parti  conservateur.  La  question 
d'Irlande  a  opéré  comme  un  dissolvant  sur  l'un  et  sur  l'autre: 
elle  a  commencé  par  les  désagréger  tous  les  deux  pour  leur  imposer 
ensuite  une  composition  nouvelle  et  mêlée.  Deux  des  anciens  lieute- 
nans  de  M.  Gladstone,  et  non  des  moindres,  M.  Ooschen  et  M.  Cham- 
berlain, ont  pris  rang  aujourd'hui  parmi  ceux  de  lord  Rosebery.  Le 
premier  n'inquiète  que  très  peu  de  personnes,  mais  il  n'en  est  pas  de 
même  du  second.  Parti  des  rangs  les  plus  avancés  du  radicalisme, 
M.  Chamberlain  est  resté  radical  d'opinions  et  de  procédés,  et  il  s'efforce 
de  trouver  entre  son  ancien  parti  et  le  nouveau  ce  que  nous  appellerions 
un  programme  de  concentration,  qui  modifierait  profondément  celui 
des  conservateurs.  M.  Chamberlain  est  un  homme  actif,  entreprenant, 
-violent  même,  au  moins  dans  ses  idées  et  dans  la  forme  qu'il  leur  donne, 
et  il  est  sans  doute  appelé,  aussi  bien  par  ses  défauts  que  par  ses  qua- 
lités, à  jouer  un  rôle  important,  sinon  dangereux.  N'ayant  aucun  pré- 
jugé, il  confond  volontiers  les  traditions  avec  les  préjugés.  Enfin  il  s'est 
beaucoup  occupé,  au  moins  dans  ses  discours,  de  politique  étrangère, 
et  nous  avons  le  regret  de  dire  que  la  sympathie  qu'il  témoignait  à 
la  France  autrefois,  il  y  a  déjà  assez  longtemps,  a  toujours  été  en 
diminuant.  Dans  ses  dernières  et  virulentes  harangues,  on  n'en 
trouve  plus  la  moindre  trace  appréciable.  Ce  radical,  anciennement 
imbu  des  doctrines  de  Manchester,  est  devenu  un  des  champion! 
les  plus  intraitables  de  l'expansion  coloniale  per  fas  et  nef  as.  H  etf 
allé  faire,  il  y  a  quelques  années,  un  voyage  en  Egypte  :  en  quittai! 
Londres,  il  était  partisan  de  l'évacuation,  il  y  est  revenu  partisane 


REVUE.    —   CHRONIQUE.  237 

l'eceopation  indéfinie,  — toujours  tranchant  d'ailleurs,  péremptoire, 
excessif,  dans  les  opinions  les  plus  contradictoires.  Ancien  commer- 
çant, il  a  été  autrefois  ministre  du  commerce  avec  M.  Gladstone  :  lord 
Salisbary  l'a  nommé  ministre  des  colonies.  Il  est  probable  qu'en  An- 
gleterre, comme  cela  arrive  quelquefois  dans  d'autres  pays,  les  rap- 
ports du  ministère  des  colonies  avec  celui  des  affaires  étrangères  ne 
seront  pas  toujours  très  faciles  :  heureusement  lord  Salisbury  a  une 
autorité  et  une  expérience  devant  lesquelles  toutes  les  autres  deyront 
s'incliner. 

Le  nouveau  cabinet  n'a  pas  encore  fait  ses  débuts  au  moment  où 
bous  écrivons.  Après  avoir  obtenu  le  vote  du  budget  avec  le  consen- 
tement des  libéraux,  il  procédera  sans  retard  à  des  élections  géné- 
rales :  la  Chambre  actuelle  est  morte  avec  le  ministère  qu'elle  a  tué. 
Le  succès  des  conservateurs  devant  le  corps  électoral  n'est  pas  douteux  ; 
usera  môme  éclatant.  Lord  Salisbury  aura  une  majorité  considérable, 
mais  il  serait  prématuré  de  vouloir  dire  comment  elle  sera  composée. 
Quelle  y  sera  la  part  des  unionistes  ?  Suivant  son  importance,  le  cabinet 
reeevra  sans  doute  certains  remaniemens.  Quoi  qu'il  en  soit,  nous  en- 
trons dans  une  nouvelle  phase  de  l'histoire  de  l'Angleterre  :  elle  appar- 
tiendra aux  conservateurs.  Le  parti  libéral,  surmené  par  M.  Gladstone, 
et  finalement  privé  du  chef  qui,  après  avoir  épuisé  toutes  ses  forces, 
pouvait  seul  le  soutenir  des  siennes  propres,  est  relégué  dans  l'op- 
position, sans  doute  pour  longtemps.  Il  n'a  pas  mérité  beaucoup  de 
regrets. 

On  en  dirait  autant  de  M.  Crispi  s'il  donnait  sa  démission,  ou  s'il 
venait,  pour  un  motif  quelconque,  à  être  renversé  ;  mais  la  première 
hypothèse  est  tout  à  fait  inadmissible,  et  la  seconde  ne  paraît  pas  devoir 
|;*e  réaliser  pour  le  moment.  Les  débuts  de  la  nouvelle  Chambre  ita- 
lienne ont  été  assez  confus.  M.  Villa,  élu  président  comme  ministériel 
•t  grâce  à  l'appui  du  ministère,  a  été  accusé  presque  de  trahison  pour 
?  «voir  mis  les  quatre  chefs  de  l'opposition,  c'est-à-dire  MM.  di  Rudini, 
I  Brin,  Zanardelli  et  Cavallotti,  dans  la  commission  chargée  de  procéder 
-lia  vérification  des  pouvoirs.  En  Italie,  cette  commission  est  nommée 
r  le  président.  M.  Villa  a  cru  montrer  de  l'impartialité,  et  il  en  a 
^ift  preuve  en  effet  dans  cette  circonstance,  mais  il  a  provoqué  contre 
t  l'indignation  de  la  majorité,  et  plus  encore  celle  de  M.  Crispi.  De- 
s,  il  s'est  appliqué  à  faire  disparaître  ces  impressions  premières.  Le 
qu'il  avait  fait  de  M.  Cavallotti  a  surtout  provoqué  des  tempêtes. 
,  Cavallotti  s'est  déclaré  l'ennemi  personnel  de  M.  Crispi;  un  duel  à 
s'est  ouvert  entre  les  deux  hommes.  M.  Cavallotti  s'est  {juré  de 
à  bout  du  premier  ministre,   et  peut-être   y  réussirait-il  si 
Crispi  se  laissait  aborder,  soit  sur  un  terrain,  soit  sur  un  autre. 
i  fl  s'en  garde  bien.  A  toutes  les  attaques,  à  toutes  les  accusations 


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238  REVUE   DBS  DEUX  MOUD». 


dirigées  contre  lui,  il  répond  en  montant  au  Capitale.  C'est  une  ascen 
aion  qu'il  est  obligé  d'opérer  très  souvent,  mais  il  ne  s'en  lasse  pas 
et  il  échappe  ainsi  à  toutes  les  poursuites.  M.  Cavallotti  Ta  interpellé 
la  Chambre  ;  il  a  refusé  de  répondre,  et  a  demandé  à  l'assemblée  d 
presser  la  discussion  et  le  vote  du  budget.  H  s  en  est  suivi  des  scène 
tumultueuses.  On  a  commencé  par  se  montrer  le  poing,  on  a  fini  pa 
en  venir  aux  coups.  M.  Villa  s'est  couvert  jusqu'à  trois  fois  dans  un* 
même  séance.  M.  Crispi  a  jugé  que  tout  ce  tapage,  avec  les  intei 
mèdes  de  pugilat  dont  il  était  agrémenté,  faisait  diversion  à  sa  propr< 
affaire  :  il  est  resté  impassible  comme  un  roc,  attendant  que  les  flot! 
s'apaisassent,  soit  par  fatigue  puisqu'il  s'agit  de  flots  humains,  soi! 
par  le  sentiment  de  leur  impuissance. 

M.  Cavallotti  avait  pourtant  préparé  son  attaque  avec  beaucoup 
d'art.  Il  avait  annoncé,  avant  de  le  déposer,  un  formidable  réquisitoire 
contre  M.  Crispi.  Les  journaux  en  avaient  parlé  longtemps  à  l'avance, 
et  la  curiosité  était  excitée  au  plus  haut  point  lorsque  le  tribun  delà 
gauche  s'est  enfin  décidé  à  le  publier.  11  nous  est  difficile,  à  la  distance 
où  nous  sommes,  de  mesurer  exactement  l'effet  produit.  Violent,  il  Ta 
été  ;  mais  bien  profond,  on  n'oserait  en  jurer.  D'abord  le  morceau  est 
très  long.  M.  Cavallotti  a  passé  en  revue  toute  la  vie  de  M.  Crispi  :  elle 
a  été  romanesque,  agitée,  pleine  de  contradictions,  traversée  par  les 
opinions  les  plus  diverses.  Tout  le  monde  savait  cela  plus  ou  moins  :  et 
puis?  On  s'attendait  à  autre  chose,  à  des  révélations  tout  à  fait  inédites, 
à  des  accusations  ignorées  jusqu'ici  et  portant  leurs  preuves  avec  elles. 
Il  y  a  bien  eu  l'histoire  d'une  décoration  de  Cornélius  Herz,  que 
M.  Crispi  a  arrachée  au  roi  en  lui  cachant  une  partie  de  la  vérité,  c'est- 
à-dire  des  rapports  officiels  reçus  sur  le  personnage.  Il  s'y  est  mêlé  de 
fâcheuses  intrigues  de  palais,  où  d'honnêtes  gens  qui  faisaient  de  la 
résistance  ont  été  sacrifiés.  Que  M.  Crispi  ait  touché  de  l'argent  dans 
cette  circonstance,  M.  Cavallotti  l'affirme  et  il  produit  un  papier  qui  n'y 
contredit  pas.  M.  Crispi  n'y  contredit  pas  lui-même  :  il  se  contente  de 
dire  qu'il  a  sauvé  la  patrie,  et  qu'il  la  sauvera  encore  toutes  les  fois 
qu'elle  en  aura  besoin.  On  joue  ainsi  aux  propos  interrompus,  l'un  po- 
sant les  questions;  l'autre  répondant  à  côté.  Et,  en  somme,  malgré  le 
trouble  qui  se  dégage  de  l'incident,  tout  le  monde  a  le  sentiment  qu'il 
n'y  a  rien  de  bien  nouveau  dans  le  dossier  de  M.  Cavallotti.  Ce  qu'on  ne, 
savait  pas,  on  croit  presque  l'avoir  su  :  on  y  trouve  un  air  de  ressem- 
blance avec  beaucoup  d'autres  choses  dont  on  avait  déjà  entendu  par- 
ler et  qu'on  s'était  habitué  à  regarder  comme  admissibles.  L'étonne- 
ment  n'est  pas  bien  grand.  L'habileté  de  M.  Cavallotti  a  consisté  à 
réunir  en  un  seul  faisceau  mille  accusations  ^  i  s'étaient  déjà  produites 
dans  l'ordre  dispersé,  les  unes  ici,  les  autres  là.  11  leur  a  donné  de  plus 
le  retentissement  d'une  chose  attendue,  espérée  par  les  uns,  redoutée 
par  les  autres.  Mais  quoi!  le  pays  ignorait-il  vraiment  tout  cela  lors*- 


ne  vu  je».   — -  umiUMVUflt    '  aou 

qnl  a  renvoyé  à  Montecitorio  une  majorité  crispinienne  ?  Croit-on 
que  H.  Crispi,  qui  a  fait  des  élections  pour  n'avoir  pas  à  s'expliquer, 
s'expliquera  aujourd'hui  que  les  élections  sont  faites  et  ont  tourné  à 
son  avantage  ?  On  ne  lui  arrachera  pas  un  mot  de  justification.  Couvert 
parle  président  à  la  Chambre,  il  laisse  tranquillement  passer  l'orage, 
bien  décidé  à  ne  pas  s'y  exposer.  M.  Cavallotti  avait-il  prévu  ce  mu- 
tisme obstiné?  On  annonce  qu'il  poursuivra  M.  Crispi  devant  les  tribu- 
naux; mais  les  tribunaux  ont  décidé  que  M.  Crispi  lui-même  ne  pou- 
vait pas  poursuivre  M.  Giolitti  sans  l'autorisation  de  la  Chambre.  La 
jurisprudence  établie  contre  lui  se  retourne  maintenant  en  sa  faveur  : 
3  est  défendu,  à  son  tour,  par  l'immunité  parlementaire.  Ne  le  serait-il 
pas,  qu'il  refuserait  quand  même  de  comparaître  et  de  répondre,  et 
rien  n'est  plus  fort  que  cette  force  d'inertie,  lorsque  d'ailleurs  la  ma- 
jorité s'y  prête  et  sans  doute  l'encourage. 

H#est  probable  que  M.  Cavallotti  n'aboutira  pas  dans  la  voie  où  il 
s'est  engagé  ;  mais  cela  ne  veut  pas  dire  que  tout  le  bruit  qu'il  soulève 
restera  sans  effet.  11  reste  toujours  quelque  chose  d'un  très  gros  scan- 
dale, surtout  lorsqu'il  y  a  des  hommes  parfaitement  résolus  aie  renou- 
veler sans  cesse,  à  l'entretenir,  à  l'évoquer  à  tout  propos.  Les  séances 
delà  Chambre  deviendront  de  plus  en  plus  difficiles  et  le  même 
spectre  continuera  de  les  agiter.  11  est  vrai  que,  aussitôt  le  budget 
▼oté,M.  Crispi  s'empressera  d'envoyer  les  députés  en  vacances,  et  qu'il 
prolongera  ces  vacances  le  plus  longtemps  possible.  L'exemple  qu'il 
donne  est  de  ceux  qu'on  n'oserait  proposer  à  personne,  et  qui  ne  peu- 
vent réussir  qu'avec  son  caractère  ou  son  tempérament.  Or,  ce  tempé- 
rament est  rare.  M.  Crispi  est  certainement  aujourd'hui  le  personnage 
h  plus  curieux  de  l'Europe.  On  se  prend  quelquefois  à  l'admirer  :  on 
a»  dit  qu'un  homme  qui  aurait  son  courage,  son  audace,  sa  ténacité, 
et<pi  n'aurait  que  quelques-uns  de  ses  défauts,  —  avons-nous  à  indi- 
1  ceux  qu'on  voudrait  éliminer  de  préférence?  —  rendrait  des  ser- 
^ 'vices  à  son  pays.  Et  pourtant,  nous  croyons  en  toute  sincérité  que 
H.  Crispi  n'en  rend  pas  à  l'Italie.  11  a  besoiû  de  l'étourdir,  de  l'en- 
l  tatoer  dans  des  aventures,  de  la  pousser  à  une  fausse  grandeur,  de  la 
|4ire  vivre  dans  une  diversion  continuelle,  pour  détourner  son  atten- 
|%n  de  certaines  choses  sur  lesquelles  M.  Cavallotti  s'est  juré  de  la 
|nmener  sans  cesse.  Tout  cela  coûte  cher.  C'est  la  rançon  de  l'hon- 
de  M .  Crispi  :  on  se  demande  si  l'Italie  consentira  à  la  payer 
aps. 


i  Autriche-Hongrie  comme  en  Angleterre,  une  crise  ministérielle 

t  survenue  depuis  quinze  jours.  Le  prince  Windischgraetz  a  donné 

démission,  et  l'empereur  l'a  acceptée.  Le  prince  Windischgraetz, 

lord  Rosebery,  a  senti  peu  à  peu  l'impossibilité  de  vivre  et  il 

\  mort  des  suites  d'un  assez  médiocre  accident.  La  vraie  cause  de  sa 


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240  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

chute  est  qu'il  s'appuyait  sur  une  coalition  hétéroclite  et  qu'elle 
s'est  dissoute.  Malheureusement,  il  est  impossible  en  Autriche  de  faire 
autre  chose  qu'une  majorité  de  coalition,  et  lorsqu'un  des  partis  qui  y 
figurent  montre  des  exigences  trop  grandes,  la  trêve  est  dénoncée  et 
la  majorité  se  disloque  aussitôt.  Le  comte  Taaffe  a  eu,  pendant  douze 
années  de  suite,  la  suprême  habileté  de  faire  vivre  une  majorité  dont  il 
changeait  de  temps  en  temps  les  élémens  :  il  est  fort  à  craindre  qu'un 
pareil  phénomène  de  longévité  ministérielle  ne  se  renouvelle  plus.  Le 
prince  Windischgraetz,  peu  rompu  aux  affaires  politiques,  ne  devait 
pas  en  fournir  un  second  exemple.  Obligé  de  satisfaire  les  conser- 
vateurs, les  centralistes  allemands  et  les  Polonais  de  Galicie,  il  devait 
perdre  rapidement  l'équilibre  au  milieu  de  prétentions  contraires.  La 
querelle  a  éclaté  à  propos  d'un  gymnase  ou  lycée  utraquiste,  c'est-à- 
dire  bilingue,  Slovène  et  allemand,  à  Cilli,  ville  de  Styrie.  Les  Alle- 
mands y  avaient  gardé  jusqu'ici  le  monopole  de  leur  langue,  et  ils 
n'ont  pas  pu  supporter  l'idée  d'en  être  dépossédés.  Les  polémiques  de 
journaux  ont  pris  bientôt  le  caractère  le  plus  aigu.  Les  Polonais  et  les 
conservateurs  ont  défendu  la  dualité  de  langue;  les  Allemands  ont 
protesté  qu'ils  ne  la  toléreraient  pas.  Les  amours-propres  se  sont  exaltés 
de  part  et  d'autre,  et  la  situation  du  prince  Windischgraetz  est  devenue 
impossible. 

La  crise  était  d'autant  plus  inopportune  que  les  délégations  étaient 
réunies.  Il  semble  qu'on  ne  l'ait  pas  prévue,  car  rien  n'était  prêt  pour  la 
dénouer.  En  réalité,  sous  des  objets  de  mince  importance  comme  celui 
que  nous  venons  d'indiquer,  s'en  cachent  d'autres  d'une  portée  plus 
haute.  La  grande  question  qui  est  posée  en  Autriche  est  celle  de  l'ex- 
tension du  suffrage  électoral.  Le  comte  Taaffe  est  tombé  parce  qu'il  a 
voulu  trop  faire  dans  ce  sens,  et  le  prince  Windischgraetz  parce  qu'il 
n'a  pas  voulu  faire  assez,  ou  peut-être  parce  qu'il  ne  savait  que  faire 
du  tout,  et  il  semble  bien  que  le  même  embarras  subsiste  dans  les 
sphères  officielles.  L'empereur  a  voulu  prendre  le  temps  de  réflé- 
chir :  il  a  fait  un  simple  cabinet  d'affaires,  où  les  chefs  de  service 
ont  pris  provisoirement  la  place  de  leurs  ministres.  A  la  tête  de  cette 
combinaison,  figure  le  comte  Kielmansegg,  Hanovrien  protestant  et, 
dit-on,  homme  de  mérite.  Tous  les  partis,  sauf  les  jeunes  Tchèques, 
ont  voté  le  budget  provisoire.  L'empereur  François-Joseph  a  donc  de- 
vant lui  quelque  temps  de  répit,  mais  il  fera  bien  d'en  profiter  pour 
chercher  un  ministère  définitif.  Bien  ne  dure  plus  longtemps  que  le 
provisoire,  disent  déjà  les  optimistes  :  il  ne  faut  pourtant  pas  trop  s'y 
fier. 

,       .  Francis  Charmes. 

Le  Directeur-gérant, 
F.  Brunetièrb. 


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TRIOMPHE  DE  LA  MORT 


QUATRIÈME  PARTIE  (1) 


LA  VIE   NOUVELLE 


Sur  l'Adriatique  régnait  la  chaleur  humide  et  pesante  du  vent 

f«rt.  Le  ciel  était  voilé,  nébuleux,  blanc  comme  du  lait.  La  mer 

lit  perdu  tout  mouvement,  toute  matérialité,  et  se  confon- 

avec  les   vapeurs  diffuses   des  lointains  :  très   pâle,  sans 

piration.  Une  voile  blanche,  une  seule  voile  blanche  —  cette 

\  si  rare  dans  l'Adriatique  —  se  dressait  là-bas  près  des  îles 

tDiomède,  immobile,  indéfiniment  prolongée  par  le  miroir  li- 

lide,  centre  visible  de  ce  monde  inerte  qui  semblait  s'évanouir. 

Hippolyte,  assise  sur  le  parapet  de  la  loggia,  dans  une  attitude 

g,  fixait  sur  la  voile  des  yeux  magnétisés  par  cette  blancheur. 

peu  penchée,  dans  un  relâchement  de  toute  sa  personne, 

avait  un  air  de  stupeur  et  presque  d'hébétude  qui  révélait 

Selipse  momentanée  de  la  vie  interne.  Et  cette  absence  de  force 

ive  accentuait  ce  qu'il  y  avait  de  commun  et  d'irrégulier 

ses  traits,  alourdissait  le  bas  de  son  visage.  La  bouche  même, 

bouche  élastique  et  sinueuse  dont  le  contact  avait  tant  de 

communiqué  à  George  une  sorte  de  terreur  instinctive  et  in- 

ïnissable,  la  bouche  paraissait  maintenant  dépouillée  de  son 


&(1)  Voyex  la  Revue  du  i«  juin,  du  15  juin  et  du  1er  juillet. 
czxx.  —  1895. 


16 


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242  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

charme  ensorceleur  et  réduite  à  l'aspect  physique  d'un  vulgaire 
organe  auquel  le  souvenir  même  des  caresses  s'associait  comme 
celui  d'un  acte  machinal  et  dépourvu  de  toute  beauté. 

George  considérait  d'un  œil  attentif  et  lucide  la  réalité  crue  de 
eette  femme  inconsciente  à  la  vie  de  laquelle  il  avait,  jusqu'alors 
mêlé  si  furieusement  sa  propre  vie.  Et  il  pensait  :  «  En  un  in- 
stant, tout  a  pris  fin.  La  flamme  est  éteinte.  Je  ne  l'aime  plus!... 
Comment  cela  s'est-il  fait?  »  Il  y  avait  en  lui,  non  pas  seulement 
l'aversion  qui  suit  les  plaisirs  prolongés,  mais  un  détachement 
plus  profond,  qui  lui  paraissait  définitif  et  irrémédiable.  «  Com- 
ment peut-on  aimer  encore  après  avoir  vu  ce  que  je  vois?  »En 
lui  survenait  le  phénomène  ordinaire  :  avec  les  premières  per- 
ceptions réelles,  isolées  et  exagérées,  il  se  composait  par  asso- 
ciation un  fantôme  intérieur  qui  donnait  à  ses  nerfs  une  impul- 
sion beaucoup  plus  forte  que  l'objet  présent.  Désormais,  ce  qu'il 
voyait  dans  la  personne  d'Hippolyte  avec  une  inconcevable  inten- 
sité, c'était  exclusivement  l'être  inférieur,  privé  de  toute  valeur 
spirituelle,  simple  instrument  de  plaisir  et  de  luxure,  instrument 
de  ruine  et  de  mort.  —  Et  il  avait  horreur  de  son  père  !  Mais, 
au  fond,  ne  faisait-il  pas,  lui  aussi,  la  même  chose?  —  Et  le 
souvenir  de  la  concubine  lui  traversa  l'esprit;  il  retrouva  dans  sa 
mémoire  certains  détails  de  l'horrible  altercation  survenue  entre 
lui  et  cet  homme  odieux  dans  la  maison  de  campagne,  devant 
la  fenêtre  ouverte  par  où  il  avait  entendu  les  cris  des  petits  bâ- 
tards, devant  cette  grande  table  chargée  de  papiers  sur  laquelle 
il  avait  aperçu  le  disque  de  cristal  avec  la  vignette  obscène... 

—  Ah!  mon  Dieu,  que  le  temps  est  lourd  !  — murmura  Hippo- 
lyte  en  détachant  les  yeux  de  la  voile  blanche  qui  restait  tou- 
jours immobile  dans  l'infini.  —  Ne  te  sens-tu  point  accablé? 

Elle  se  leva,  fit  quelques  pas  traînans  vers  un  large  siège 
4'osier  chargé  de  coussins,  s'y  abandonna  comme  morte  de  fa- 
tigue, avec  un  grand  soupir,  renversant  la  tête,  fermant  à  demi 
ses  yeux  dont  les  cils  courbés  tremblotaient.  Soudainement,  elle 
était  redevenue  très  belle.  Sa  beauté  s'était  rallumée  à  l'impro- 
viste  comme  un  flambeau. 

—  Quand  le  mistral  va-t-il  venir?  Regarde  cette  voile.  Elle 
est  toujours  à  la  même  place  !  C'est  la  première  voile  blanche 
depuis  mon  arrivée.  Il  me  semble  que  je  la  rêve. 

Comme  George  se  taisait,  elle  reprit  : 

—  En  as-tu  vu  d'autres,  toi? 

—  Non;  pour  moi  aussi,  c'est  la  première. 

—  D'où  peut-elle  venir? 

—  Du  Gargan,  sans  doute. 


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TRIOMPHE   DE   LA    MORT.  2i3 

—  Et  où  va-t-elle? 

—  Peut-être  à  Ortone. 

—  Que  porte-t-elle? 

—  Peut-être  des  oranges. 

Elle  se  mit  à  rire  ;  et  son  rire  même,  l'enveloppant  comme 
d'une  onde  vive  de  fraîcheur,  la  transfigura  de  nouveau. 

—  Regarde ,  regarde  !  —  s'écria-t-elle  en  se  soulevant  sur  un 
coude  et  en  indiquant  l'horizon  maritime  où  on  aurait  cru  qu'uri 
rideau  venait  de  tomber. — Cinq  autres  voiles,  là-bas,  en  file...Lefe 
vois-tu? 

—  Oui,  oui,  je  les  vois. 

—  Il  y  en  a  cinq? 

—  Oui,  cinq. 

—  Encore,  encore!  Là-bas  !  Regarde  !  Une  autre  file...  Comme 
il  y  en  a  ! 

Les  voiles  apparaissaient  à  la  limite  extrême  de  la  mer,  rouges 
comme  de  petites  flammes,  immobiles. 

—  Le  vent  change.  Je  sens  que  le  vent  change.  Regarde  là, 
comme  l'eau  se  ride. 

Une  brise  soudaine  assaillit  la  chevelure  des  acacias,  qui  s'agi- 
tèrent en  laissant  tomber  quelques  fleurs  pareilles  à  des  papillons 
morts.  Puis,  avant  que  ces  légères  dépouilles  eussent  touché  le 
sol,  tout  rentra  dans  le  calme.  Il  y  eut  un  intervalle  de  silence 
où  Ton  entendit  la  rumeur  sourde  de  l'eau  poussée  contre  la 
grève  ;  et  cette  rumeur  alla  s  affaiblissant  avec  la  fuite  du  flot  le 
long  du  rivage,  puis  cessa. 

—  Tu  as  entendu? 

Elle  s'était  levée,  se  penchait  sur  le  parapet,  tendait  l'oreille, 
dans  l'attitude  du  musicien  qui  accorde  un  instrument. 

—  Le  voici  qui  revient  !  s'écria-t-elle  encore,  en  indiquant  du 
geste  la  crispation  mobile  de  l'onde  sur  laquelle  s'avançait  le 
grain;  et  elle  attendit,  animée  par  l'impatience,  prête  à  boire  une 
pleine  gorgée  de  vent. 

Après  quelques  secondes,  les  acacias  assaillis  s'agitèrent  en 
faisant  pleuvoir  d'autres  fleurs.  Et  le  souffle  frais  apporta  jusque 
lans  la  loggia  la  senteur  saline  mêlée  au  parfum  des  grappes  fa- 
îées.  Un  son  argentin,  d'une  harmonie  singulière,  remplit  de  ses 
ibrations  de  timbales  la  concavité  de  la  petite  baie  entre  les 
[eux  promontoires. 

—  Tu  entends?  dit  Hippolyte,  d'une  voix  basse  mais  exultante, 
omme  si  cette  musique  lui  eût  été  jusqu'à  l'âme  et  qu'elle  parti- 
ipât  de  tout  son  être  aux  vicissitudes  des  choses. 

George  suivait  ses  moindres  actes,  ses  moindres  gestes,  ses 


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244  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

moindres  mouvemens,  ses  moindres  paroles,  avec  une  telle  inten- 
sité d'attention  que  tout  le  reste  était  pour  lui  comme  s'il  n'eût 
pas  existé.  L'image  d'auparavant  ne  coïncidait  plus  avec  l'appa- 
rence présente,  bien  qu'elle  lui  dominât  encore  l'esprit  au  point 
d'y  maintenir  la  sensation  profonde  du  détachement  moral  et 
d'empêcher  qu'il  ne  replaçât  cette  femme  dans  son  premier  cadre, 
qu'il  ne  la  remît  dans  son  premier  être,  qu'il  ne  la  réintégrât. 
Mais,  de  chacun  de  ces  actes,  de  chacun  de  ces  gestes,  de  chacun 
de  ces  mouvemens,  de  chacune  de  ces  paroles  émanait  une  puis- 
sance inéluctable.  Toutes  ces  manifestations  physiques  semblaient 
composer  une  sorte  de  trame  qui  l'enveloppait  et  le  retenait  pri- 
sonnier. Entre  cette  femme  et  lui,  il  semblait  que  se  fût  formée 
comme  une  adhérence  corporelle,  une  sorte  de  dépendance  orga- 
nique, une  correspondance  en  vertu  de  laquelle  le  moindre  geste 
provoquait  chez  lui  une  modification  sensuelle  involontaire,  si 
bien  que,  désormais,  il  n'était  plus  capable  de  vivre  et  de  sentir 
avec  indépendance.  Comment  cette  évidente  affinité  pouvait-elle 
donc  se  concilier  avec  la  haine  occulte  qu'il  venait  de  découvrir 
au  fond  de  son  cœur  en  ce  moment  même? 

Hippolyte,  par  une  curiosité  irréfléchie,  par  un  besoin  in- 
stinctif de  multiplier  ses  sensations  et  de  se  répandre  dans  le  mi- 
lieu ambiant,  restait  attentive  au  spectacle.  Et  justement  la  faci- 
lité qu'elle  avait  d'entrer  en  communion  avec  toutes  les  formes  de 
la  vie  naturelle  et  de  trouver  un  monde  d'analogies  entre  les 
expressions  humaines  et  les  aspects  des  choses  les  plus  diverses; 
cette  sympathie  rapide  et  diffuse  qui  l'attachait,  non  pas  seule- 
ment aux  objets  avec  lesquels  elle  avait  un  contact  quotidien, 
mais  encore  aux  objets  étrangers;  cette  sorte  de  faculté  imitatrice 
qui  lui  permettait  souvent  d'exprimer  par  un  seul  signe  le  carac- 
tère distinctif  d'un  être  animé  ou  inanimé,  de  s'entretenir  avec  les 
animaux  domestiques  et  d'en  interpréter  le  langage,  —  toutes  ces 
facultés  mimiques  concouraient  justement  à  rendre  plus  visible 
en  elle  pour  les  yeux  de  George  la  prédominance  de  la  vie  infé- 
rieure. 

—  Qu'est-ce?  dit-elle,  étonnée,  en  percevant  un  grondement 
soudain,  d'origine  mystérieuse.  Tu  entends? 

C'était  comme  un  coup  sourd,  que  d'autres  coups  suivirent 
avec  une  rapidité  croissante,  des  coups  si  étranges  qu'on  ne  pou- 
vait pas  discerner  s'ils  venaient  de  très  près  ou  de  très  loin,  à 
travers  l'espace  de  plus  en  plus  limpide. 

—  Tu  entends? 

—  Il  tonne  peut-être  là-bas. 


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TRIOMPHE    DE   LA    MORT.  245 

—  Mais  alors? 

Ils  regardaient  autour  d'eux,  perplexes.  D'instant  en  instant, 
la  mer  changeait  de  couleur  à  mesure  que  le  ciel  se  débarrassait 
des  brumes;  çà  et  là  elle  se  nuançait  de  ce  vert  indéfinissable 
du  lin  qui  n'est  pas  mûr  lorsque  la  lumière  oblique  du  soleil 
passe  à  travers  ses  tiges  diaphanes  en  un  crépuscule  d'avril. 

—  Oh!  c'est  la  voile  qui  claque,  la  voile  blanche,  là-bas! 
s'écria  Hippolyte,  heureuse  d'avoir  été  la  première  à  découvrir  le 
mystère.  Regarde  :  elle  va  prendre  le  vent.  La  voici  qui  marche! 

II 

Elle  avait,  avec  quelques  intervalles  d'indolence  somnolente, 
un  désir  fou  de  sortir,  de  s'aventurer  en  plein  soleil,  de  battre  les 
plages  et  les  campagnes  voisines,  d'explorer  les  sentiers  inconnus. 
Elle  stimulait  son  compagnon  ;  elle  l'entraînait  parfois  de  force  ; 
parfois  aussi  elle  se  mettait  seule  en  route,  et  il  venait  la  rejoindre 
à  l'improviste. 

Us  montaient  sur  la  colline  par  un  petit  chemin  bordé  de 
haies  lourdes  de  fleurs  violettes,  au  milieu  desquelles  s'épanouis- 
saient les  calices  larges  et  délicats  de  certaines  fleurs  neigeuses  à 
cinq  pétales,  embaumées.  Au  delà  des  haies,  c'était  un  ondoie- 
ment d'épis  inclinés  sur  leur  tige,  d'un  vert  jaunâtre,  plus  ou 
moins  près  de  se  convertir  en  or;  et,  par  endroits,  les  blés  étaient 
si  hauts  et  si  drus  qu'ils  escaladaient  les  haies,  suggérant  l'image 
d'une  belle  coupe  qui  déborde. 

Rien  n'échappait  à  l'œil  vigilant  d'Hippolyte.  A  toute  minute 
elle  se  baissait  pour  détruire  d'un  souffle  certaines  sphères  de 
duvet,  fragiles  au  bout  de  très  longs  pédoncules  grêles.  A  toute 
minute  elle  s'arrêtait  pour  observer  de  petites  araignées  qui 
grimpaient  d'une  fleur  basse  vers  une  haute  branche  par  un  fil 
invisible. 

Sur  la  colline,  dans  un  cirque  étroit  et  ensoleillé,  il  y  avait 
un  petit  champ  de  lin  déjà  sec.  Les  tiges  jaunâtres  portaient  au 
sommet  un  globule  d'or,  et,  de-ci,  de-là,  l'or  semblait  obscurci 
par  une  rouille  ferrugineuse.  Les  plus  hautes  tiges  avaient  un 
balancement  presque  imperceptible.  Et,  à  cause  de  cette  légèreté 
extrême,  l'ensemble  donnait  l'idée  d'un  ouvrage  d'orfèvrerie. 

—  Vois,  c'est  du  filigrane!  dit  Hippolyte. 

Les  genêts  commençaient  à  défleurir.  A  certains  pieds  pen- 
dait une  espèce  de  bave  blanche  en  flocons  ;  sur  d'autres  ram- 
paient de  grandes  chenilles  noires  et  orangées,  moelleuses  à  la 
vue  comme  du  velours.  Hippolyte  en  prit  une  dont  la  toison  déli- 


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246  REVUE  DBS  DHUX  MONDES. 

cate  était  point i liée  de  vermillon,  et  elle  la  garda  tranquillement 
sur  la  paume  de  sa  main. 

—  C'est  plus  beau  qu'une  fleur,  dit-elle. 

George  remarqua,  et  ce  n'était  pas  la  première  fois,  qu'elle 
manquait  presque  totalement  de  répugnance  instinctive  à  l'égard 
des  insectes,  et  qu'en  général  elle  n'éprouvait  point  cette  vive  et 
invincible  répulsion  qu'il  éprouvait  lui-même  pour  une  foule  de 
choses  réputées  immondes. 

—  Jette-la  vite,  je  ten  prie! 

Elle  se  mit  à  rire  et  tendit  la  main,  comme  pour  lui  mettre  la 
chenille  sur  le  cou.  Il  poussa  un  cri  et  bondit  en  arrière,  ce  qui 
la  fit  rire  plus  fort. 

—  Oh  !  quel  homme  brave  ! 

S  animant  au  jeu,  elle  s'élança  à  sa  poursuite  entre  les  troncs 
des  petits  chênes,  par  les  sentes  raides  qui  formaient  une  sorte 
de  labyrinthe  alpestre.  Ses  éclats  de  rire  faisaient  lever  d'entre 
les  pierres  grises  des  bandes  de  moineaux  sauvages. 

—  Arrête  !  arrête  !  Tu  fais  peur  aux  brebis. 

En  effet,  un  petit  troupeau  de -brebis  effrayées  se  débandait, 
entraînant  à  sa  suite  sur  la  pente  rocheuse  un  paquet  de  gue- 
nilles bleuâtres. 

—  Arrête!  je  n'ai  plus  rien.  Vois! 

Et  elle  montrait  au  fuyard  ses  mains  vides. 

—  Allons  aider  la  Muette. 

Et  elle  courut  vers  la  femme  en  guenilles,  qui  faisait  d'inu- 
tiles efforts  pour  retenir  ses  brebis  attachées  à  de  longues  cordes 
d'osier  tordu.  Elle  empoigna  le  faisceau  des  cordes  et  cala  ses 
pieds  contre  une  pierre  pour  avoir  plus  de  résistance.  Elle  hale- 
tait, elle  avait  le  visage  empourpré  ;  et,  dans  cette  attitude  vio- 
lente, elle  était  très  belle.  Sa  beauté  s'allumait  tout  à  coup  comme 
un  flambeau. 

—  Viens!  viens  donc,  toi  aussi!  criait-elle  à  George  en  lui 
communiquant  sa  joie  franche  et  enfantine. 

Les  brebis  s'arrêtèrent  dans  les  touffes  de  genêts.  Elles  étaient, 
six,  trois  noires  et  trois  blanches,  et  portaient  un  lien  d'osier 
autour  de  leur  cou  laineux.  La  femme  qui  les  faisait  paître,  dé- 
charnée, mal  recouverte  par  ses  haillons  bleuâtres,  gesticulait  en 
poussant  de  sa  bouche  édentée  un  grognement  incompréhen- 
sible. Ses  petits  yeux  verdâtres,  sans  cils,  pleins  de  chassie,  de 
larmes  et  de  sang,  avaient  un  regard  maléfique. 

Lorsque  Hippolyte  lui  tendit  l'aumône,  elle  baisa  les  pièces 
de  monnaie.  Puis,  lâchant  les  liens,  elle  s'ôta  de  la  tête  un  hail- 
lon qui  n'avait  plus  ni  forme  ni  couleur,  se  pencha  par  terre;  et, 


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TRIOMPHE    DE   LA    MORT.  247 

lentement,  avec  une  attention  extrême,  elle  serra  les  pièces  de 
monnaie  sous  des  nœuds  multipliés. 

—  Je  suis  lasse,  dit  Hippolyte.  Asseyons-nous  ici  un  instant. 
Ils  s'assirent.  George  s'aperçut  alors  que  l'endroit  était  voisin 

du  champ  de  genêts  où,  dans  la  matinée  de  mai,  les  cinq  vierges 
avaient  fait  la  récolte  de  fleurs  pour  joncher  le  chemin  de  la  Belle 
Romaine.  Déjà  cette  matinée  lui  semblait  très  loin,  perdue  dans 
un  brouillard  de  rêve.  Il  dit  : 

—  Vois-tu  là-bas  ces  buissons  qui  n'ont  presque  plus  de 
fleurs?  Eh  bien  !  c'est  là  que  nous  avons  rempli  les  corbeilles  pour 
fleurir  ton  chemin,  lorsque  tu  es  arrivée...  Oh  !  quel  jour!  Te  rap- 
pelles-tu ? 

Elle  sourit,  et,  dans  un  élan  de  subite  tendresse,  elle  lui  prit 
une  main  et,  la  gardant  pressée  dans  les  siennes,  elle  appuya  sa 
joue  sur  l'épaule  de  l'aimé,  se  plongea  dans  la  douceur  de  ce 
souvenir,  de  cette  solitude,  de  cette  paix,  de  cette  poésie. 

De  temps  à  autre  un  souffle  traversait  les  cimes  des  chênes, 
et  en  bas,  plus  loin,  dans  le  gris  des  oliviers,  passait  de  temps 
à  autre  une  onde  claire  d'argent.  La  Muette  s'éloignait  à  petits 
pas  derrière  les  brebis  paissantes,  et  elle  semblait  laisser  sur  ses 
traces  quelque  chose  de  fantastique,  comme  un  reflet  des  légendes 
où  les  fées  maléfiques  se  transforment  en  crapauds  au  détour 
des  sentiers. 

—  Maintenant  n'es-tu  pas  heureux?  murmura  Hippolyte. 
George  pensait  :  «  Déjà  quinze  jours,  et  rien  en  moi  n'est 

changé.  Toujours  la  même  anxiété,  la  même  inquiétude,  le  même 
mécontentement  !  Nous  sommes  à  peine  au  début,  et  je  prévois 
déjà  la  fin.  Gomment  faire  pour  jouir  de  l'heure  qui  passe?  »  Cer- 
taines phrases  d'une  lettre  d'Hippolyte  lui  revinrent  à  la  mé- 
moire :  —  «  Oh,  quand  pourrai-je  rester  près  de  toi  toutes  les 
heures  de  la  journée?  Quand  pourrai-je  vivre  de  ta  vie?  Tu  me 
verras  une  autre  femme...  Je  te  dirai  toutes  mes  pensées,  et  tu 
me  diras  toutes  les  tiennes.  Je  serai  ta  maîtresse,  ton  amie,  ta 
sœur;  et,  si  tu  m'en  crois  digne,  je  serai  aussi  ta  conseillère.. « 
De  moi,  tu  ne  devras  recevoir  que  douceur  et  repos...  Ce  sera 
une  vie  d'amour  telle  qu'on  n'en  a  jamais  vu...  » 

Il  pensait  :  «  Depuis  quinze  jours,  toute  notre  vie  se  compose 
de  petits  incidens  matériels  pareils  à  ceux  d'aujourd'hui.  C'est 
vrai  :  j'ai  déjà  vu  en  elle  une  autre  femme!  Elle  commence  à 
changer,  même  d'aspect.  Il  est  incroyable  combien  elle  absorbe 
rapidement  la  santé.  On  dirait  que  chaque  aspiration  lui  profite, 
que  chaque  fruit  se  convertit  pour  elle  en  sang,  que  la  bonté  de 
l'air  la  pénètre  par  tous  les  pores.  Elle  était  faite  pour  cette  exis- 


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248  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tence  d'oisiveté,  de  liberté,  de  jouissance  physique,  d'insoucia 
Jusqu'à  présent,  il  n'est  pas  sorti  de  sa  bouche  une  seule  pa 
grave  qui  ait  révélé  une  préoccupation  de  l'âme.  Ses  inten 
tences  de  silence  et  d'immobilité  ne  proviennent  que  de  fatij 
musculaires,  comme  celle  de  maintenant.  » 

—  A  quoi  penses-tu?  demanda-t-elle. 

—  A  rien.  Je  suis  heureux. 
Après  une  pause,  elle  reprit: 

—  Allons-nous-en,  veux- tu? 

Ils  se  levèrent.  Elle  lui  mit  sur  la  bouche  un  baiser  son 
Elle  était  gaie,  ne  tenait  pas  en  place.  A  chaque  instant  elli 
détachait  de  lui  pour  descendre  à  la  course  une  pente  libn 
rochers;  et,  quand  elle  voulait  arrêter  son  élan,  elle  s'accroc 
au  tronc  d'un  jeune  chêne  qui  gémissait  et  pliait  sous  le  cho< 

Elle  cueillit  une  fleur  violette  et  la -suça. 

—  C'est  du  miel  ! 

Elle  en  cueillit  une  autre  et  la  porta  aux  lèvres  de  son  ami 

—  Goûte  ! 

Et,  aux  mouvemens  de  sa  bouche,  il  semblait  qu'elle-mé 
jouît  de  cette  saveur  pour  la  seconde  fois. 

—  Avec  toutes  ces  fleurs,  avec  toutes  ces  abeilles,  il  y  a  c 
tainement  une  ruche  par  ici,  ajouta-t-elle.  Un  de  ces  mati 
pendant  que  tu  dormiras  encore,  il  faut  que  je  vienne  la  ch 
cher...  je  t'apporterai  une  gaufre. 

Elle  babilla  longuement  sur  cette  aventure  qui  souriait  à 
fantaisie;  et,  dans  ses  paroles,  passaient  avec  une  vivacité 
sensation  réelle  la  fraîcheur  du  matin,  le  mystère  du  bois,  l'i 
patience  de  la  recherche,  la  joie  de  la  découverte,  la  coult 
blonde  et  la  fragrance  sauvage  du  miel. 

Ils  firent  halte  à  mi-côte  sur  la  lisière  de  la  région  bois 
séduits  par  la  mélancolie  qui  montait  de  la  mer. 

La  mer  avait  une  coloration  délicate,  entre  le  bleu  et  lève 
qui  tendait  progressivement  à  se  rapprocher  du  vert;  mais 
ciel,  d'un  azur  de  plomb  au  zénith  et  sillonné  çà  et  là  de  nuag 
était  rosé  dans  sa  courbe  vers  Ortone.  Cet  éclat  se  reflétait 
lueurs  pâlies  à  l'extrême  ligne  de  l'eau  et  faisait  penser  à  des  ro 
effeuillées  qui  flotteraient.  Sur  le  fond  marin  s'étageaient  en 
grés  harmonieux,  d'abord  les  deux  vastes  chênes  à  la  som 
chevelure,  et  puis  les  oliviers  clairs,  et  puis  les  figuiers  au  fei 
lage  vivace  et  aux  branches  violettes.  La  lune,  orangée,  énon 
presque  pleine,  surgissait  sur  l'anneau  de  l'horizon,  pareille  à 
globe  de  cristal  qui  laisserait  transparaître  un  pays  chimérii 
figuré  en  bas-relief  sur  un  disque  d'or  massifs ^^^j^ 

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TRIOMPHE   DE    LA    MORT.  249 

On  entendait  des  gazouillemens  d'oiseaux,  rapprochés  et  loin- 
tains. On  entendit  le  mugissement  d'un  bœuf;  puis,  un  bêlement; 
puis,  la  plainte  d'un  enfant.  Il  y  eut  une  pause  où  toutes  les  voix 
se  turent,  et  on  n'entendit  plus  que  cette  seule  plainte. 

C'était  une  plainte,  non  pas  violente  et  entrecoupée,  mais 
grêle,  continue,  presque  douce.  Et  elle  fascinait  l'âme,  la  déta- 
chait de  tout  le  reste,  l'arrachait  à  la  séduction  du  crépuscule 
pour  l'opprimer  d'une  angoisse  vraie  répondant  à  la  souffrance 
de  la  créature  inconnue,  du  petit  être  invisible. 

—  Tu  entends?  dit  Hippolyte  dont  la  voix,  altérée  par  la  com- 
passion, se  fit  involontairement  plus  basse.  Je  sais,  moi,  quel  est 
Jenfant  qui  pleure. 

—  Tu  le  sais?  demanda  George,  à  qui  la  voix  et  l'aspect  de 
sa  maîtresse  avaient  donné  un  étrange  sursaut. 

—  Oui. 

Elle  avait  encore  l'oreille  tendue  vers  ce  gémissement  lamen- 
table qui  maintenant  semblait  remplir  toute  la  campagne.  Elle 
reprit  : 

—  C'est  l'enfant  que  sucent  les  Goules. 

Elle  avait  prononcé  ces  mots  sans  l'ombre  d'un  sourire,  comme 
si  elle-même  eût  été  possédée  par  cette  superstition. 

—  Il  habite  là-bas,  dans  cette  masure.  Candie  me  l'a  dit. 

Après  une  courte  hésitation  pendant  laquelle  tous  deux  écou- 
tèrent la  plainte  et  eurent  la  vision  fantastique  de  l'enfant  qui 
allait  mourir,  Hippolyte  proposa: 

—  Veux-tu  que  nous  allions  le  voir?  Ce  n'est  pas  loin. 
George  restait  perplexe  :  il  craignait  le  spectacle  affligeant,  il 

craignait  le  contact  des  douleurs  brutales. 

—  Veux-tu?  répéta  Hippolyte,  dont  la  curiosité  devenait  irré- 
sistible. C'est  là-bas,  dans  cette  masure,  sous  ce  pin.  Je  connais 
la  route. 

—  Allons  ! 

Elle  allait  droit  devant  elle,  en  hâtant  le  pas,  à  travers  un 
champ  en  pente.  Ils  se  taisaient  tous  deux;  ils  n'étaient  tous 
deux  attentifs  qu'à  cette  plainte  enfantine  sur  laquelle  ils  se  gui- 
daient. Et,  à  chaque  pas,  leur  angoisse  devenait  plus  poignante, 
à  mesure  que  la  plainte  se  faisait  de  plus  en  plus  distincte  et 
rendait  mieux  le  caractère  de  la  pauvre  chair  exsangue  d'où  l'ar- 
rachait la  douleur. 

Ils  traversèrent  un  taillis  d'orangers  odorans,  dont  leurs  pieds 
foulèrent  les  fleurs  éparses  sur  le  sol.  Au  seuil  d'une  chaumière 
voisine  de  celle  qu'ils  cherchaient,  une  femme  de  corpulence 
énorme  se  tenait  assise,  et,  sur  ce  corps  monstrueux,  elle  avait 


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250 


REVUS  DES  DEUX  MONDES. 


une  tête  petite  et  ronde,  des  yeux  doux,  des  dents  pures,  un  sou- 
rire placide. 

—  Où  vas-tu,  madame?  demanda  cette  femme  sans  se  lever. 

—  Nous  allons  voir  l'enfant  que  sucent  les  Goules. 

—  A  quoi  bon?  Arrête-toi  ici  plutôt,  et  repose-toi.  Des  en- 
fans,  je  n'en  manque  pas  non  plus.  Regarde  ! 

Trois  ou  quatre  enfans  nus,  qui  eux  aussi  avaient  le  ventre  si 
gros  qu'on  les  aurait  crus  hydropiques,  se  traînaient  par  terre  en 
grognant,  en  farfouillant,  en  portant  à  leur  bouche  tout  ce  qui 
leur  tombait  sous  la  main.  Et  la  femme  tenait  dans  les  bras  un 
cinquième  enfant,  tout  couvert  de  croûtes  brunâtres,  au  milieu 
desquelles  s'ouvraient  deux  grands  yeux  purs  et  azurés,  pareils 
à  deux  fleurs  miraculeuses. 

—  Tu  vois  bien  que  je  n'en  manque  pas  non  plus  et  que  j'en 
ai  un  de  malade.  Arrête-toi  un  peu. 

Elle  souriait,  sollicitant  des  yeux  la  générosité  de  l'étran- 
gère. Et,  avec  une  expression  où  Ton  devinait  le  désir  de  dissuader 
la  curieuse  en  lui  faisant  pressentir  une  vague  menace  de  péril  : 

—  A  quoi  bon  t'en  aller  là-bas?  répétait-elle.  Regarde  comme 
il  est  malade. 

Et  de  nouveau  elle  montra  l'enfant  affligé,  mais  sans  feindre 
la  douleur,  comme  si  elle  eût  simplement  offert  à  la  passante  un 
objet  de  compassion  plus  voisin  en  échange  d'un  autre  plus 
éloigné,  comme  si  elle  eût  voulu  dire:  «  Puisque  tu  as  besoin 
d'être  compatissante,  sois  compatissante  pour  celui  qui  est  devant 
toi.  » 

George  examinait  avec  une  peine  profonde  ce  pauvre  visage 
maculé  où  les  grands  yeux  purs  et  frais  semblaient  boire  toute 
la  lumière  éparse  dans  cette  soirée  de  juin. 

—  Qu'est-ce  qu'il  a  ? 

—  Eh!  seigneur,  sait-on  jamais?  repartit  la  femme  obèse, 
toujours  avec  la  même  placidité.  Il  a  ce  que  Dieu  veut. 

Hippolyte  lui  fit  l'aumône,  et  ils  reprirent  leur  marche  vers 
l'autre  masure,  emportant  avec  eux.  l'odeur  nauséeuse  qui  éma- 
nait de  cette  porte  pleine  d'ombre. 

Ils  ne  parlaient  pas.  Ils  avaient  un  serrement  au  cœur,  un 
dégoût  à  la  bouche,  une  mollesse  aux  jambes.  Ils  entendaient  la 
plainte  grêle  mêlée  à  d'autres  voix,  à  d'autres  bruits;  et  ils 
étaient  stupéfaits  d'avoir  pu  à  distance  percevoir  cette  seule 
plainte  et  si  distinctement.  Mais  ce  qui  attirait  leurs  yeux,  c'était 
le  pin  haut  et  droit  dont  le  tronc  robuste  se  dessinait  en  noir 
sur  la  clarté  diffuse  du  crépuscule,  soutenant  une  cime  mélo- 
dieuse, toute  pleine  de  moineaux. 

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TRIOMPHE  JME  LA  MORT*  J6D& 

À  leur  approche,  un  chuchotement  courut  .parmi  les  femmes 
rassemblées  autour  de  la  victime. 

—  Voici  les  seigneurs,  les  étrangers  de  Candie  ! 

—  Venez,  venez  ! 

Et  les  femmes  ouvrirent  le  cercle  pour  permettre  aux  arrivans 
d'aborder.  L'une  d'elles,  une  vieille  à  la  peau  rugueuse,  au  teint 
de  terre  aride,  aux  yeux  sans  regard,  blanchâtres  et  comme 
vitrifiés  au  fond  des  orbites  caves,  dit  en  s'adressant  à  Hippolyte 
et  en  lui  touchant  le  bras. 

—  Regarde,  regarde,  madame  !  Les  Goules  la  sucent,  cette 
pauvre  créature  !  Regarde  l'état  où  elles  l'ont  réduite  !  Dieu  pro- 
tège tes  enfans  ! 

Sa  voix  était  si  sèche  qu'elle  paraissait  artificielle  et  ressem- 
blait aux  sons  articulés  par  un  automate. 

—  Signe-toi,  madame  !  ajouta-t-elle  encore. 

Et  l'avertissement  parut  lugubre  dans  cette  bouche  sans  lèvres 
où  la  voix  perdait  son  caractère  humain  et  devenait  une  chose 
morte.  Hippolyte  fit  le  signe  de  la  croix  et  regarda  son  compagnon. 

Sur  Taire,  devant  la  porte  de  la  masure,  les  femmes  faisaient 
cercle  comme  autour  d'un  spectacle,  donnant  de  temps  à  autre 
quelque  signe  machinal  de  condoléance.  Et  le  cercle  se  renou- 
velait sans  cesse:  les  unes,  déjà  fatiguées  de  voir,  s'en  allaient; 
d'autres  arrivaient  des  maisons  voisines.  Et  presque  toutes,  à 
l'aspect  de  cette  mort  lente,  répétaient  le  même  geste,  redisaient 
le  même  mot. 

L'enfant  reposait  dans  un  petit  berceau  de  sapin  brut,  sem- 
blable à  un  petit  cercueil  sans  couvercle.  La  pauvre  créature, 
nue,  chétive,  décharnée,  verdâtre,  poussait  une  lamentation  con- 
tinue en  agitant  des  bras  et  des  jambes  débiles  qui  n'avaient  plus 
que  la  peau  et  les  os,  comme  pour  demander  aide.  Et  la  mère, 
assise  au  pied  du  berceau,  toute  repliée  sur  elle-même,  la  tète  si 
basse  qu'elle  lui  touchait  presque  les  genoux,  avait  l'air  de  ne 
rien  entendre.  Il  semblait  qu'un  poids  terrible  lui  écrasât  la  nuque 
et  l'empêchât  de  se  redresser.  Par  instans,  d'un  geste  machinal, 
elle  posait  sur  le  bord  du  berceau  une  main  rude,  calleuse,  brûlée 
par  le  soleil;  et  elle  faisait  le  geste  de  bercer,  sans  changer  d'at- 
titude et  sans  rompre  le  silence.  Alors  les  images  saintes,  les 
talismans  et  les  reliques  dont  le  sapin  était  presque  entièrement 
recouvert  ondulaient  et.  tintaient,  pendant  une  pause  momen- 
tanée de  la  plainte. 

—  Liberata  !  Liberata  !  cria  une  des  femmes  en  la  secouant. 
Regarde,   Liberata!   La  dame  est  venue;  la  dame  est  dans  ta 

"maison.  Regarde! 


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252  REVUE  DE8  DEUX  MONDE 8. 

La  mère  releva  le  front  avec  lenteur,  regarda  autour  d'elle  d  ut 
air  égaré;  puis, elle  fixa  sur  la  visiteuse  des  yeux  secs  et  mornes 
au  fond  desquels  il  y  avait  moins  de  douleur  lasse  que  de  terreu] 
inerte  et  sombre  :  la  terreur  du  maléfice  nocturne  contre  leque 
ne  prévalait  aucun  exorcisme,  la  terreur  de  ces  êtres  insatiable! 
qui  avaient  maintenant  la  maison  en  leur  pouvoir  et  qui  nel'aban 
donneraient  peut-être  qu'avec  le  dernier  cadavre. 

—  Parle,  parle  !  insista  une  des  femmes  en  la  secouant  de  nou 
veau  par  un  bras.  Parle  !  Dis  à  la  dame  de  t'envoyer  vers  h 
Madone  des  Miracles. 

Les  autres  entouraient  Hippolyte  avec  des  supplications. 

—  Oui,  madame,  fais-lui  cette  charité!  Envoie-la  vers  h 
Madone  !  Envoie-la  vers  la  Madone  ! 

L  enfant  pleurait  plus  fort.  Sur  la  cime  du  grand  pin,  les  moi- 
neaux faisaient  un  bruit  agaçant.  Un  chien  aboyait  dans  le  voisi- 
nage, entre  les  troncs  difformes  des  oliviers.  La  lune  commençait 
à  dessiner  les  ombres. 

—  Oui,  balbutia  Hippolyte,  incapable  de  soutenir  plus  long- 
temps le  regard  fixe  de  la  mère  muette.  Oui,  oui,  nous  ren- 
verrons... demain... 

—  Non,  pas  demain  ;  samedi,  madame. 

—  Samedi,  c'est  la  vigile. 

—  Fais-lui  acheter  un  cierge. 

—  Un  beau  cierge  ! 

—  Un  cierge  de  dix  livres  ! 

—  Entends-tu,  Liberata?  Entends-tu? 

—  La  dame  t'enverra  vers  la  Madone. 

—  La  Madone  te  fait  la  grâce. 

—  Parle,  parle  ! 

—  Elle  est  devenue  muette,  madame. 

—  Depuis  trois  jours  elle  ne  parle  plus. 

Au  milieu  de  ces  criailleries  confuses  des  femmes,  l'enfant 
pleurait  plus  fort. 

—  Entends-tu  comme  il  pleure? 

—  Toujours,  madame,  il  pleure  plus  fort  à  la  tombée  de  le 
nuit. 

—  Peut-être  que  déjà  il  en  vient  une... 

—  Peut-être  que  l'enfant  a  vu... 

—  Fais  le  signe  de  la  croix,  madame. 

—  La  nuit  va  tomber. 

—  Entends-tu  comme  il  pleure  ! 

—  On  dirait  que  la  cloche  sonne. 

—  Non;  d'ici,  on  n'entend  rien. 


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TRIOMPHE    DE   LA    MORT.  253 

—  Silence  ! 

—  D'ici, on  n'entend  rien. 

—  Moi,  j'entends. 

—  J'entends  aussi. 

—  Ave,  Maria  ! 

Toutes  se  turent,  firent  le  signe  de  la  croix,  s'inclinèrent.  Il 
semblait  que  quelques  ondes  sonores  arrivassent  du  bourg  loin- 
tain, perceptibles  à  peine,  mais  la  plainte  de  l'enfant  troublait 
X ''oreille  aux  écoutes.  Encore  une  fois  on  n'entendit  plus  que  cette 
plainte.  La  mère  était  tombée  sur  les  genoux  au  pied  du  berceau, 
prosternée  jusqu'à  terre.  Hippolyte,  inclinée,  priait  avec  ferveur. 

—  Regarde,  là,  sur  le  seuil  de  la  porte,  chuchota  une  des 
femmes  à  sa  voisine. 

George,   vigilant  et  inquiet,   tourna  la  tête.  La  porte  était 
I>leine  d'ombre. 

—  Regarde,  là,  sur  le  seuil  de  la  porte.  Tu  ne  vois  rien? 

—  Oui,  je  vois...  répondit  l'autre,  incertaine,  un  peu  effarée. 

—  Qu'est-ce?  que  voit-on?  demanda  une  troisième. 

—  Que  voit-on?  demanda  une  quatrième. 

—  Que  voit-on? 

Soudainement,  la  même  curiosité  et  le  même  effroi  les  enva- 
hirent toutes.  Elles  regardèrent  vers  la  porte.  L'enfant  pleurait. 
t-a  mère  se  leva  et  se  mit  à  fixer  aussi  des  yeux  dilatés  sur  cette 
porte  que  les  ténèbres  intérieures  rendaient  mystérieuse.  Le 
chien  aboyait  au  milieu  des  oliviers. 

—  Qu'est-ce?  dit  George  à  haute  voix,  mais  non  sans  faire 
quelque  effort  pour  se  défendre  contre  le  trouble  grandissant 
de  son  imagination.  Que  voyez- vous  là? 

Aucune  des  femmes  n'osa  répondre.  Toutes  voyaient  une 
forme  vague  luire  dans  l'ombre. 

Alors  il  s'avança  vers  la  porte.  Lorsqu'il  franchit  le  seuil,  une 
chaleur  de  four  et  une  puanteur  répugnante  lui  coupèrent  la  res- 
piration. Il  se  retourna,  sortit. 

—  C'est  une  faux,  dit-il. 
En  effet,  c'était  une  faux  pendue  contre  la  muraille. 

—  Ah  !  une  faux... 
Et  les  voix  recommencèrent  : 

—  Liberata  !  Liberata  ! 

—  Mais  es-tu  folle? 

—  Elle  est  folle. 

—  Voici  la  nuit.  Nous  nous  en  allons. 

—  Il  ne  pleure  plus. 

—  Pauvre  créature  !  Dort-il  ? 


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254  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

—  11  ne  pleure  plus. 

—  Maintenant,  rentre  le  berceau  ;  la  soirée  est  humide.  Nou^ 
t'aiderons,  Liberata. 

—  Pauvre  créature  !  Dort- il  ? 

—  On  dirait  un  petit  mort.  Il  ne  bouge  plus. 

—  Rentre  donc  le  berceau.  Nous  entends- tu,  Liberata? 

—  Elle  est  folle. 

—  Où  est  la  lampe  ?  Joseph  va  revenir.  Tu  n'as  pas  de  lampe 
Joseph  va  revenir... 

—  Elle  est  folle.  Elle  ne  parle  plus. 

—  Nous  nous  en  allons.  Sainte  nuit  ! 

—  Pauvre  chair  tourmentée  !  Dort-il? 

—  Il  dort,  il  dort...  Il  ne  souffre  plus. 

—  0  Seigneur  Jésus,  sauve-le  ! 

—  Protège-nous,  Seigneur! 
— ■  Adieu,  adieu!  Sainte  nuit! 

—  Sainte  nuit  ! 

—  Sainte  nuit! 

III 

Le  chien  continuait  d'aboyer  dans  l'olivaie,  tandis  qu** 
George  et  Hippolyte  revenaient  par  le  senlier  vers  la  maison  cïe 
Candie.  Lorsque  l'animal  reconnut  les  hôtes,  il  se  tut  et  vint  à 
leur  rencontre  en  gambadant. 

—  Tiens,  c'est  Giardino  !  s'écria  Hippolyte  ;  et  elle  se  baissa 
pour  caresser  la  pauvre  bête,  qu'elle  avait  déjà  prise  en  amitié.  S 
nous  appelait.  L'heure  avance... 

La  lune  montait  dans  le  silence  du  ciel,  lente,  précédée  par 
une  onde  lumineuse  qui  baignait  graduellement  l'azur.  Toutes  les 
voix  de  la  campagne  s'apaisaient  sous  cette  clarté  pacifique.  Et  la 
cessation  imprévue  du  bruit  semblait  extraordinaire  et  presque 
surnaturelle  à  George,  qu'une  épouvante  inexplicable  tenait  en 
éveil. 

—  Arrête  un  peu,  dit-il  en  retenant  Hippolyte. 
Et  il  tendit  l'oreille. 

—  Qu'écoutes-tu  ? 

—  Il  me  semblait... 

Et  ils  regardèrent  tous  deux  en  arrière,  du  côté  de  l'aire,  que  les 
oliviers  masquaient  à  la  vue.  Mais  on  n'entendait  que  le  rythme 
égal  et  berceur  de  la  mer  dans  la  courbe  du  petit  golfe.  Sur  leurs 
têtes  un  grillon  raya  l'air  de  son  vol,  avec  un  grincement  pareil 
à  celui  du  diamant  sur  une  lame  de  verre. 


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TRIOMPHE   DE   LA   MORT.  2S5 

—  Ne  crois- tu  point  que  l'enfant  est  mort? — demanda  George 
sans  dissimuler  son  émotion.  —  Il  ne  pleurait  plus. 

—  C'est  vrai!  dît  Hippolyte.Et  tu  crois  qu'il  est  mort? 
George  ne  répondit  pas.  Ils  se  remirent  en  marche  sous  l'oli- 
vaie argentée. 

—  As-tu  bien  regardé  la  mère?  demanda-t-il  encore  après  un 
silence,  obsédé  intérieurement  par  la  sombre  image. 

—  Mon  Dieu  !  mon  Dieu  ! 

—  Et  cette  vieille  qui  t'a  touché  le  coude... Quelle  voix!  quels 
yeux! 

Ses  paroles  laissaient  paraître  l'étrange  épouvante  qui  le 
dominait,  comme  s'il  eût  reçu  du  spectacle  réel  une  effroyable 
révélation,  comme  si  la  vie  se  fût  manifestée  à  l'improviste  sous 
un  aspect  mystérieux  et  farouche,  en  le  meurtrissant  et  en  le 
marquant  d'un  signe  indélébile. 

—  Tu  sais?  quand  je  suis  entré  dans  la  maison,  il  y  avait 
derrière  la  porte,  par  terre,  un  cadavre  de  bête...  qui  devait 
^tre  à  moitié  pourri...  L'odeur  empêchait  de  respirer... 

—  Que  dis-tu  là? 

—  C'était  un  chien  ou  un  chat.  Je  n'ai  pas  distingué...  On 
voyait  mal  à  l'intérieur. 

—  Tu  es  sûr? 

—  Oui,  oui.  Sans  aucun  doute,  il  y  avait  une  bête  morte... 
ÏVodeur... 

Sous  la  sensation  renaissante,  un  frisson  de  dégoût  l'en- 
vahit. 

—  Mais  pourquoi?  dit  Hippolyte,qui  se  sentait  gagner  par  la 
Contagion  de  l'effroi  et  du  dégoût. 

—  Est-ce  qu'on  peut  savoir? 

Le  chien  poussa  un  aboiement  pour  avertir.  Ils  arrivaient. 
Candie  les  attendait,  et  la  table  était  déjà  servie  sous  le  chêne. 

—  Gomme  tu  rentres  tard,  madame  !  s'écria  l'hôtesse  préve- 
nante, avec  un  sourire.  D'où  viens-tu?  Que  me  donneras-tu,  si  je 
devine?...  Eh  bien!  tu  as  été  voir  l'enfant  de Liberata  Manuella... 
Jésus  nous  garde  du  Malin  ! 

Ensuite,  pendant  que  les  amans  étaient  à  table,  elle  s'approcha 
en  curieuse,  pour  parler,  pour  questionner. 

—  Tu  l'as  vu,  madame?  Il  ne  se  remet  pas,  il  ne  guérit  pas. 
Pourtant,  le  père  et  la  mère  ont  tout  fait  pour  le  sauver. 

Que  n'avaient-ils  pas  fait!  Candie  raconta  tous  les  moyens  tentés, 
tous  les  exorcismes.  Le  prêtre  était  venu,  et,  après  avoir  recou- 
vert la  tête  de  l'enfant  avec  un  pan  de  son  étole,  il  avait  pro- 
noncé les  versets  de  l'Évangile.  La  mère  avait  suspendu  au  lin- 


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256  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

teau  de  la  porte  la  croix  de  cire  bénite  le  jour  de  l'Ascension  ; 
elle  avait  aspergé  d'eau  sainte  les  gonds  des  impostes  et  récité  à 
haute  voix  le  Credo,  trois  fois  de  suite;  elle  avait  mis  une  poignée 
de  sel  dans  un  linge,  qu'ensuite  elle  avait  noué  et  suspendu  au  cou 
de  son  fils  mourant.  Le  père  avait  passé  les  sept  nuits:  sept  nuits 
consécutives,  il  avait  veillé  dans  les  ténèbres,  devant  une  lan- 
terne allumée  et  recouverte  d  une  marmite,  attentif  au  moindre 
bruit,  prêt  à  assaillir  et  à  frapper  la  Goule.  Un  seul  coup  d'épingle 
aurait  suffi  pour  la  rendre  visible  aux  yeux  humains.  Mais  les 
sept  veillées  s'étaient  écoulées  sans  succès!  L'enfant  maigrissait 
et  se  consumait  d'heure  en  heure,  irrémédiablement.  Enfin,  sur 
le  conseil  d'une  sorcière,  le  père,  désespéré,  avait  tué  un  chien  et 
en  avait  mis  le  cadavre  derrière  l'huis.  De  cette  façon,  la  Goule 
ne  pourrait  plus  entrer  avant  d'avoir  compté  tous  les  poils  de  la 
bête  morte... 

—  En  tends- tu?  dit  George  à  Hippolyte. 

Ils  ne  mangeaient  plus  ni  l'un  ni  l'autre,  troublés,  le  cœur 
serré  de  pitié,  pris  de  terreur  à  l'apparition  subite  de  ces  images 
d'une  vie  obscure  et  atroce  qui  environnait  les  loisirs  de  leur 
inutile  amour. 

—  Jésus  nous  garde  du  Malin!  répéta  Candie  en  touchant 
dévotement  avec  la  paume  de  sa  main  ouverte  le  sein  qui  portait 
le  fruit  vivant.  Dieu  préserve  tes  enfans,  madame! 

Puis  elle  ajouta  : 

—  Tu  ne  manges  pas,  ce  soir.  Tu  n'as  pas  d'appétit.  Cette 
âme  innocente  t'afflige  le  cœur.  Et  ton  époux  non  plus  ne  mange 
pas.  Regarde  ! 

Hippolyte  dit  : 

—  En  meurt-il  beaucoup...  comme  cela? 

—  Oh!  reprit  Candie,  le  pays  est  mauvais.  L'engeance  mau- 
dite y  pullule.  On  n'est  jamais  en  sûreté.  Jésus  nous  garde  du 
Malin  ! 

Elle  répéta  la  conjuration,  puis  ajouta  en  montrant  un  plat 
sur  la  table  : 

—  Vois-tu  ces  poissons?  Ils  viennent  du  Trabocco;  ils  ont  été 
apportés  par  Turchin... 

Et  elle  baissa  la  voix. 

—  Veux- tu  savoir?  Depuis  bientôt  un  an,  Turchin  avec  toute 
sa  famille  est  sous  un  maléfice  dont  il  n'a  pas  pu  se  délivrer 
encore. 

—  Qui  est  Turchin?  demanda  George,  suspendu  aux  lèvres  de 
la  femme,  fasciné  par  le  mystère  de  ces  choses.  C'est  l'homme 
du  Trabocco  ? 


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TRIOMPHE   DE   LA  MORT.  257 

Et  il  se  rappela  ce  visage  terreux,  presque  sans  menton,  à 
peine  plus  gros  que  le  poing,  avec  la  saillie  d'un  nez  long  et 
pointu  comme  le  museau  d'un  brochet  entre  deux  petits  yeux 
étincelans. 

—  Oui,  seigneur.  Regarde  là-bas.  Si  tu  as  bonne  vue,  tu  peux 
l'apercevoir.  Cette  nuit,  il  pêche  au  clair  de  lune. 

Et  Candie  indiqua  sur  les  récifs  noirâtres  la  grande  machine 
à  pêcher,  cet  assemblage  de  troncs  sans  écorce,  de  planches  et 
de  câbles  dont  les  blancheurs  étranges  ressemblaient  au  squelette 
colossal  de  quelque  amphibie  antédiluvien.  Dans  l'air  calme, 
on  entendait  grincer  le  cabestan.  Comme  la  marée  était  basse  et 
que  les  roches  découvraient,  le  parfum  des  algues  montait  sur 
la  plage  en  vainqueur,  plus  fort  et  plus  frais  que  tous  les  effluves 
dé  la  colline  féconde. 

Hippolyte  aspirait  l'odeur  enivrante,  déjà  conquise  tout 
entière  par  cette  sensation  intense  qui  lui  faisait  palpiter  les  na- 
rines et  fermer  à  demi  les  paupières.  Elle  murmura  : 

—  Oh!  quelles  délices  !  Tu  ne  sens  pas,  George? 

Il  donnait  toute  son  attention  aux  paroles  de  Candie,  et  se 
représentait  ce  drame  muet  suspendu  sur  la  mer.  Aux  fan- 
tômes évoqués  par  cette  femme  naïve  dans  la  nuit  sereine,  son 
âme,  encline  au  mystère  et  naturellement  superstitieuse,  prêtait 
une  vie  et  une  horreur  tragique  sans  limites.  Il  venait  d'avoir 
pour  la  première  fois  la  vision  vaste  et  confuse  de  cette  race 
ignorée  de  lui,  de  toute  cette  chair  misérable,  pleine  d'instincts 
animaux  et  de  douleurs  bestiales,  courbée  et  suant  sur  la  glèbe,  ou 
terrée  au  fond  des  masures  sous  la  menace  perpétuelle  d'obscures 
puissances.  Parmi  la  douce  richesse  de  la  terre  qu'il  avait  élue 
pour  théâtre  de  son  amour,  il  découvrait  une  violente  agitation 
humaine  ;  et  c'était  comme  s'il  eût  découvert  un  grouillement 
d'insectes  dans  les  masses  d'une  magnifique  chevelure  imprégnée 
d'arômes.  Il  éprouvait  le  même  frisson  déjà  ressenti  d'autres  fois 
au  contact  et  à  l'aspect  de  la  vie  brutalement  révélée  :  —  naguère, 
à  l'aspect  de  ses  proches,  de  son  père,  de  son  frère,  de  la  pauvre 
bigote  goulue.  Tout  à  coup,  il  cessait  de  se  sentir  seul  avec  sa 
maîtresse,  parmi  les  bénignes  créatures  végétales  sous  l'écorce 
desquelles  il  avait  un  jour  cru  surprendre  une  pensée.  Il  se  sen- 
tait au  contraire  environné  et  comme  pressé  par  une  foule 
inconnue  qui,  portant  en  soi  la  même  vitalité  qu'ont  les  troncs 
d'arbre,  aveugle,  tenace  et  irréductible,  tenait  à  lui  par  le  lien 
commun  de  l'espèce  et  pouvait  lui  communiquer  immédiatement 
sa  souffrance  par  un  regard,  par  un  geste,  par  un  soupir,  par  un 
sanglot,  par  un  gémissement,  par  un  cri. 

tomb  cxxx.  —  1895.  17 


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258  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Oh  !  le  pays  est  mauvais  !  répétait  Candie  en  branlant  la 
tète.  Mais  le  Messie  des  Chapelles  va  venir  purifier  la  terre  (1)... 

—  Le  Messie  ? 

—  Père  !  —  cria  Candie  du  côté  de  la  maison,  —  quand  le 
Messie  doit-il  venir? 

Le  vieux  parut  sur  le  seuil  : 

—  Un  de  ces  jours,  répondit-il. 

Et,  se  tournant  vers  les  plages  en  demi-lune  qui  se  perdaient 
vers  Ortone,  il  signifia  d'un  geste  vague  le  mystère  de  ce  libé- 
rateur nouveau  en  qui  le  peuple  des  campagnes  avait  mis  son 
espérance  et  sa  foi. 

—  Un  de  ces  jours.  Bientôt. 

Et  le  vieux,  qui  désirait  parler,  s'approcha  de  la  table,  regarda 
son  hôte  avec  un  sourire  incertain,  demanda  :  • 

—  Tu  ne  sais  pas  qui  c'est? 

—  C'est  peut-être  Simplice,  dit  George,  en  la  mémoire  de  qui 
se  réveillait  le  souvenir  lointain  et  indistinct  de  ce  Simplice  de 
Sulmone  qui  tombait  en  extase  les  regards  fixés  sur  le  soleil. 

—  Non,  seigneur.  Sembri  est  mort.  Le  nouveau  Messie,  c'est 
Oreste  des  Chapelles. 

Et  le  vieux  borgne,  dans  un  langage  chaud  et  coloré  de  vives 
images,  raconta  la  nouvelle  légende  telle  qu'elle  s'était  façonnée 
dans  la  créance  des  populations  champêtres. 

Oreste,  étant  frère  capucin,  avait  connu  Simplice  à  Sulmone 
et  avait  appris  de  lui  à  lire  les  choses  futures  sur  la  face  du  soleil 
naissant.  Puis  il  s'était  mis  à  courir  le  monde  :  il  était  venu  à 
Rome  et  avait  parlé  avec  le  Pape;  dans  un  autre  pays,  il  avait  parlé 
avec  le  Roi.  De  retour  aux  Chapelles,  sa  patrie,  il  avait  passé  sept 
ans  dans  le  cimetière  en  compagnie  de  squelettes,  portant  un  cilice, 
se  flagellant  jour  et  nuit  avec  la  discipline.  Il  avait  prêché  à 
TÉglise-mère  et  il  avait  arraché  des  larmes  et  des  cris  aux  pé- 
cheurs. Ensuite  il  était  reparti  en  pèlerinage  pour  tous  les  sanc- 
tuaires; il  était  resté  trente  jours  sur  la  montagne  d'Ancône;  il 
était  resté  douze  jours  sur  le  mont  Saint-Bernard;  il  avait  gravi 
les  plus  hautes  cimes,  tête  nue  sous  la  neige.  Revenu  encore  aux 
Chapelles,  il  avait  recommencé  à  prêcher  dans  son  église.  Mais, 
peu  après,  persécuté  et  chassé  par  ses  ennemis,  il  s'était  réfugié 
dans  l'île  de  Corse;  et  là  il  s'était  fait  apôtre,  avec  le  dessein  de 
parcourir  l'Italie  entière  et  d'écrire  avec  son  sang  sur  la  porte  de 

(1)  Tout  l'épisode  du  Messie  des  Chapelles  est  historique.  Oreste  de  Amicis,  né 
en  1824  aux  Chapelles,  joua  précisément  le  rôle  que  lui  assigne  ici  le  romancier*  il 
mourut  en  1889.  M.  Antonio  de  Nino  a  recueilli  et  publié  de  curieux  documens  sur 
ce  personnage. 


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iJuuMriLB  jab  r.A  «uni.  4u9 

chaque  viUe  le  nom  de  la  Vierge.  Gomme  apôtre,  il  était  rentré 
«ians  sa  patrie,  annonçant  qu'il  avait  vu  une  étoile  au  milieu 
d'un  fourré  d'arbres  et  qu'il  en  avait  Teçu  le  Verbe.  Et  enfin,  par 
inspiration  du  Père  Éternel,  il  avait  pris  le  grand  nom  de  Nou- 
veau Messie. 

Maintenant  il  pérégrinait  dans  les  campagnes,  vêtu  d'une  tu- 
nique rouge  et  d'un  manteau  bleu,  avec  les  cheveux  longs  sur  les 
épaules  et  la  barbe  à  la  nazaréenne.  Les  apôtres  le  suivaient  : 
des  hommes  qui  avaient  abandonné  la  pioche  et  la  charrue  pour 
se  vouer  au  triomphe  de  la  foi  nouvelle.  Chez  Pantaléon  Donadio 
revivait   l'esprit  de   saint  Mathieu;    chez  Antoine  Secamiglio 
revivait  l'esprit  de  saint  Pierre;  chez  Joseph  Scurti,  celui  de 
Maximin;  chez  Maria-Clara,  celui  de  sainte  Elisabeth.  Et  Vincent 
de  Giambattista  représentait  saint  Michel  archange,  était  le  mes- 
sager du  Messie. 

Tous  ces  hommes  avaient  labouré  la  terre,  fauché  le  blé,  taillé 
la  vigne,  pressuré  l'olive;  ils  avaient  conduit  le  bétail  aux  foires 
et  disputé  sur  le  prix;  ils  avaient  conduit  la  femme  à  l'autel,  et 
procréé  des  enfans,  et  vu  ces  enfans  grandir,  fleurir,  mourir; 
en  somme,  ils  avaient  vécu  la  vie  commune  des  gens  de  la 
campagne  parmi  leurs  égaux.  Et  maintenant  ils  passaient,  sec- 
tateurs du  Messie,  considérés  comme  des  personnages  divins  par 
les  mêmes  gens  avec  qui,  la  semaine  précédente,  ils  étaient  entrés 
en  litige  pour  la  mesure  du  froment.  Ils  passaient  transfigurés, 
participant  de  la  divinité  d'Oreste,  investis  de  sa  grâce.  Soit  aux 
champs,  soit  à  la  maison,  ils  avaient  ouï  une  voix,  ils  avaient  senti 
les  esprits  purs  entrer  dans  leur  chair  pécheresse,  à  Timproviste. 
L'esprit  de  saint  Jean  était  en  Joseph  Coppa;  celui  de  saint 
Zacharie  en  Pascal  Basilico.  Les  femmes  aussi  recevaient  le  signe. 
Une  femme  de  Senegallia,  mariée  à  un  certain  Augustinone, 
tailleur  des  Chapelles,  avait  voulu,  pour  démontrer  au  Messie 
l'ardeur  de  sa  foi,  renouveler  le  sacrifice  d'Abraham  en  mettant 
le  feu  à  une  paillasse  où  étaient  couchés  ses  enfans.  D'autres 
femmes  avaient  donné  d'autres  preuves. 

Et  maintenant  l'élu  pérégrinait  dans  les  campagnes  avec  son 
escorte  d'apôtres  et  de  Maries.  Des  lieux  les  plus  lointains  de  la 
côte  et  de  la  montagne  les  multitudes  accouraient  sur  son  pas- 
sage. A  l'aube,  lorsqu'il  paraissait  sur  la  porte  de  la  maison  où  il 
avait  logé,  il  voyait  toujours  une  grande  foule  qui  l'attendait  à 
genoux.  Droit  sur  le  seuil,  il  répandait  le  Verbe,  recevait  les  con- 
fessions, administrait  la  communion  avec  les  morceaux  d'un  pain. 
Pour  sa  nourriture,  il  préférait  des  œufs  apprêtés  avec  des  fleurs 
de  sureau  ou  avec  des  pointes  d'asperges  sauvages  ;  il  mangeait 


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260  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

aussi  une  mixture  de  miel,  de  noix  et  d'amandes  qu'il  appelait 
manne,  pour  rappeler  la  manne  du  désert. 

Ses  miracles  ne  se  comptaient  plus.  Par  la  simple  vertu  du  pouce, 
de  l'index  et  du  médius  élevés  en  l'air,  il  délivrait  les  possédés, 
guérissait  les  infirmes,  ressuscitait  les  morts.  Si  quelqu'un  allait 
le  consulter,  il  ne  lui  laissait  pas  seulement  ouvrir  la  bouche  et  lui 
disait  aussitôt  les  noms  de  tous  ses  parens,  lui  exposait  les  af- 
faires de  sa  famille,  lui  révélait  les  secrets  les  plus  obscurs.  Il  don- 
nait encore  des  nouvelles  sur  les  âmes  des  défunts;  il  indiquait 
les  endroits  où  il  y  avait  des  trésors  cachés;  avec  certains  scapu- 
laires  en  forme  de  triangle,  il  chassait  des  cœurs  les  mélancolies. 

—  Jésus  est  revenu  sur  terre,  conclut  Colas  de  Sciampagne 
avec  une  voix  chaude  de  foi  intime.  Il  passera  aussi  de  notre  côté. 
j\r as-tu  pas  vu  comme  les  blés  sont  hauts?  N'as-tu  pas  vu  comme 
les  oliviers  fleurissent?  N'as-tu  pas  vu  comme  la  vigne  est  chargée 
de  raisin? 

Respectueux  des  croyances  du  vieillard,  George  demanda 
gravement  : 

—  Où  est-il  à  cette  heure? 

—  A  la  Piomba,  répondit  le  vieux. 

Et  il  indiqua  les  plages  reculées  par  delà  Ortone,  d'un  geste 
qui  éveilla  dans  l'esprit  de  son  hôte  la  vision  de  ce  coin  de  la 
province  de  ïeramo  baigné  par  la  mer  :  une  vision  presque  mys- 
tique de  terres  fertiles  arrosées  par  de  petites  rivières  sinueuses 
où,  sous  le  tremblotement  sans  fin  des  peupliers,  un  filet  d'eau 
courait  sur  un  lit  de  grève  polie. 

Après  un  intervalle  de  silence.  Colas  reprit  : 

—  A  la  Piomba,  il  lui  a  suffi  d'un  mot  pour  arrêter  le  train 
sur  la  voie  ferrée!  Mon  fils  Ta  vu.  N'est-ce  pas,  Candie,  que  Vito 
nous  l'a  raconté? 

Candie  acquiesça;  elle  rapporta  les  détails  du  prodige  advenu. 
Le  Messie,  couvert  de  sa  tunique  rouge,  était  allé  à  la  rencontre 
du  train,  cheminant  entre  les  deux  rails  avec  tranquillité! 

En  parlant,  le  vieillard  et  elle  dirigeaient  à  tout  moment  leurs 
regards  et  leurs  gestes  vers  la  région  lointaine,  comme  si  la  per- 
sonne sacrée  de  l'arrivant  eût  été  déjà  visible  pour  eux. 

—  Ecoute!  interrompit  Hippolyte  en  tirant  par  le  bras  George 
qui  s'absorbait  dans  un  spectacle  intérieur  de  plus  en  plus  vaste 
et  distinct.  Tu  n'entends  pas? 

Elle  se  leva,  traversa  la  cour,  alla  près  du  parapet  sous  les 
acacias.  Il  la  suivit.  Ils  écoutèrent. 

—  C'est  une  procession  qui  va  en  pèlerinage  à  la  madone  de 
Casalbordino,  dit  Candie. 


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TRIOMPHE    DE   LA   MORT.  261 

Dans  la  paix  du  clair  de  lune,  un  chant  religieux  dilatait  son 
rythme  lent  et  monotone,  avec  une  alternance  de  voix  masculines 
et  de  voix  féminines  à  intervalles  égaux.  L'un  des  demi-chœurs 
chantait  une  strophe  sur  un  ton  grave  ;  l'autre  demi-chœur  chan- 
tait un  refrain  sur  un  ton  plus  haut,  en  prolongeant  indéfiniment 
la  cadence.  Et  c'était  comme  l'approche  d'un  flot  qui  s'élèverait 
et  s'abaisserait  sans  interruption. 

Elle  s'approchait  d'un  pas  rapide  qui  faisait  contraste  avec  la 
lenteur  du  rythme.  Déjà  les  premiers  pèlerins  apparaissaient  au 
détour  du  sentier,  près  du  pont  du  Trabocco. 

—  Les  voici  !  —  s'exclama  Hippolyte,  émue  par  la  nouveauté 
de  ce  qu'elle  voyait  et  de  ce  qu'elle  entendait. —  Les  voici! 
Comme  ils  sont  nombreux! 

Ils  avançaient  en  masse  compacte.  Et  l'opposition  de  mesure 
entre  leur  marche  et  leur  chant  était  si  étrange  qu'elle  leur  don- 
nait une  apparence  presque  fantastique.  Il  semblait  qu'une  force 
surnaturelle  les  poussât,  inconsciens,  vers  le  but,  tandis  que  les 
mots  sortis  de  leurs  bouches  restaient  suspendus  dans  l'air  lu- 
mineux et  continuaient  d'onduler  après  leur  passage. 

Vive  Marie! 
Vive  Marie! 

Ils  passèrent  avec  un  piétinement  lourd,  avec  une  acre  odeur 
de  troupeau,  si  serrés  les  uns  contre  les  autres  que  rien  n'émer- 
geait de  cette  masse, excepté  les  hauts  bâtons  en  forme  de  croix. 
Les  hommes  marchaient  devant;  les  femmes  suivaient,  plus  nom- 
breuses, avec  des  scintillemens  d'orfèvreries  sous  leurs  bandelettes 
blanches. 

Vive  Marie  1 
Vive  son  créateur  ! 

De  près,  à  chaque  reprise,  leur  chant  avait  la  véhémence  d'un 
cri  ;  puis  il  diminuait  de  vigueur,  révélant  une  lassitude  vaincue 
par  un  effort  soutenu  et  unanime,  dont  l'initiative  dans  les  deux 
demi-chœurs  venait  presque  toujours  d'une  voix  unique  plus 
puissante.  Et  cette  voix  ne  dominait  pas  seulement  les  autres 
lorsqu'elle  entonnait,  mais  souvent,  au  milieu  de  l'onde  musicale, 
elle  se  maintenait  haute  et  reconnaissable  pendant  toute  la  durée 
de  la  strophe  ou  du  refrain,  dénotant  une  foi  plus  impérieuse, 
une  âme  singulière  et  dominatrice  parmi  cette  foule  indistincte. 

George  la  remarqua  et,  très  attentif,  la  suivit  dans  la  dégrada- 
tion de  l'éloignement  tant  que  son  oreille  put  la  reconnaître. 
Et  cela  fit  grandir  en  lui  un  sentiment  extraordinaire  de  la  puis- 


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262  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

sance  mystique  qui  tenait  aux  racines  de  la  grande  race  indigène- 
d'où  lui-même  était  sorti. 

La  procession  disparut  dans  la  courbe  de  la  côte,  puis  repa- 
rut au  sommet  du  promontoire,  dans  la  clarté,  puis  disparut 
de  nouveau.  Et  le  chant,  à  travers  le  lointain  nocturne,  se  voila, 
s'adoucit,  se  fit  si  léger  que  la  modulation  lente  et  uniforme  de 
la  mer  calme  F  éteignait  presque... 

IV 

Maintenant,  ce  n'était  plus  Hippolyte  qui  proposait  les  lon- 
gues excursions,  les  longues  explorations.  Condamné  «  à  attendre 
toujours  la  vie  »,  il  croyait  aller  au-devant  d'elle,  la  trouver  et  la 
cueillir  dans  les  réalités  sensibles.  Il  cherchait  maintenant  avec 
une  curiosité  factice  des  choses  à  peine  capables  de  remuer  effec- 
tivement la  superficie  de  l'âme,  mais  non  pas  de  la  pénétrer  et  de 
1; agiter  dans  sa  substance.  Il  s'efforçait  de  découvrir  entre  son  âme 
et  certains  objets  des  rapports  qui  n'existaient  pas  ;  il  s'efforçait 
de  secouer  l'indifférence  qui  était  au  fond  de  lui-même,  cette 
indifférence  inerte  qui  l'avait  si  longtemps  rendu  étranger  à  toute 
agitation  extérieure.  Recueillant  tout  ce  qu'il  possédait  de  facultés 
perspicaces,  il  s'efforçait  de  retrouver  quelque  vivante  ressem- 
blance entre  son  être  propre  et  la  nature  environnante,  afin  de  se 
réconcilier  filiale  ment  avec  cette  nature  et  de  lui  vouer  une  fidélité 
éternelle. 

Mais  elle  ne  se  réveilla  point  en  lui,  cette  émotion  extraordinaire 
qui  l'avait  plusieurs  fois  exalté  et  émerveillé  aux  tout  premiers 
jours  de  sa  demeure  dans  l'Ermitage,  avant  l'arrivée  de  l'aimée. 
Il  ne  put  faire  revivre  ni  l'ivresse  panique  de  la  première  journée, 
lorsqu'il  avait  cru  sentir  véritablement  le  soleil  dans  son  cœur;  ni 
le  charme  mélancolique  de  la  première  promenade  solitaire;  ni 
la  joie  imprévue  et  divine  qu'en  ce  matin  de  mai  lui  avaient  com- 
muniquée le  chant  de  Favette  et  le  parfum  des  genêts  rafraîchis 
par  la  rosée.  Sur  la  terre  et  sur  la  mer,  les  hommes  jetaient  une 
ombre  tragique.  La  pauvreté,  la  maladie,  la  démence,  la  terreur 
et  la  mort  s'embusquaient  ou  s'étalaient  en  tous  lieux  sur  son 
passage.  Un  vent  de  fanatisme  enflammé  courait  d'un  bout  à 
l'autre  du  pays.  De  jour  et  de  nuit,  de  près  et  de  loin,  les  hymnes 
religieux  résonnaient,  monotones  et  interminables.  Le  Messie 
était  attendu,  et  les  pavots  dans  les  blés  évoquaient  l'image  de  sa 
tunique  rouge. 

Autour  de  lui,  la  foi  consacrait  toutes  les  formes  végétales. 
La  légende  chrétienne  s'enroulait  aux  troncs  d'arbres,  fleurissait 


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TRIOMPHE   DE   LA   MORT.  263 

parmi  les  rameaux.  —  Dans  la  robe  de  la  Madone  fugitive  et  pour- 
suivie par  les  Pharisiens,  l'Enfant-Jésus  se  changeait  en  froment 
qui  déborde.  Caché  dans  la  huche,  il  faisait  lever  la  pâte  du  pain 
et  la  rendait  inépuisable.  Sur  les  lupins  secs  et  épineux  qui  avaient 
blessé  les  doux  pieds  de  la  Vierge,  une  malédiction  pesait;  mais 
le  lin  était  béni ,  parce  que  ses  houles  avaient  ébloui  les  Phari- 
siens. Béni  aussi  l'olivier,  pour  avoir  donné  asile  à  la  Sainte  Fa- 
mille dans  son  tronc  ouvert  en  forme  de  cabane  et  pour  l'avoir 
éclairée  de  son  huile  pure  !  béni  le  genévrier,  pour  avoir  tenu  l'En- 
fant enfermé  dans  ses  touffes!  et  béni  le  houx,  pour  le  même  ser- 
vice courtois!  et  béni  le  laurier,  parce  qu'il  pousse  sur  le  sol  ar- 
rosé par  l'eau  où  a  été  lavé  le  Fils  de  Dieu. 

Comment  échapper  à  la  fascination  du  mystère  qui,  se  répan- 
dant sur  toutes  les  choses  créées,  les  transfigurait  en  signes  et  en 
emblèmes  d'une  autre  vie? 

Sentant  ces  suggestions  provoquer  en  lui  le  soulèvement 
confus  de  toutes  ses  tendances  mystiques,  George  pensait  :  «  Oh  ! 
si  je  possédais  la  vraie  foi,  cette  foi  qui  permettait  à  sainte  Thé- 
rèse de  voir  Dieu  réellement  dans  l'hostie  !  »  Et  ce  n'était  pas  un 
désir  vague  et  momentané  ;  c'était  une  profonde  et  fervente  aspi- 
ration de  toute  son  âme  ;  et  c'était  aussi  une  extraordinaire  angoisse 
qui  bouleversait  tous  les  élémens  de  sa  substance  ;  car  il  croyait 
se  trouver  devant  le  secret  de  son  malheur  et  de  sa  faiblesse. 
Comme  Démétrius  Aurispa,  George  était  un  ascétique  sans  Dieu. 
Et  il  lui  réapparut,  l'homme  doux  et  méditatif,  ce  visage  plein 
d'une  mélancolie  virile  auquel  donnait  une  expression  étrange  la 
boucle  de  cheveux  blancs  mêlée  aux  cheveux  noirs  sur  le  milieu 
du  front. 

Démétrius  était  son  père  véritable.  Par  une  surprenante  coïn- 
cidence de  noms,  cette  paternité  spirituelle  semblait  consacrée 
par  la  légende  inscrite  autour  du  merveilleux  ostensoir  donné 
par  les  ancêtres  et  conservé  à  Guardiagrele  dans  le  trésor  de  la  ca- 
thédrale. 

•£  Ego  Démétrius  Aurispa  et  umcus  Georgius  filius  meus  dona- 
mus  lstud  tabernaculum  eccles1ae  s.  m.  de  guardia,  quod  fao 

TUM  EST  PER  MANUS  ARBAT1S  JOANMS  CaSTORII  DE  GUARDIA,  ARCHIPRES- 
BYTERI,   AD  USUM  EUCHAR1STIAE. 

•$  Nicolaus  Andrew  de  Guardia  me  fecit.  A.  D.  MCCCCXIII. 

Tous  deux  en  effet,  êtres  d'intelligence  et  de  sentiment,  por- 
taient l'hérédité  mystique  de  la  maison  Aurispa  ;  tous  deux  avaient 
l'âme  religieuse,  inclinée  au  mystère,  apte  à  vivre  dans  une 
forêt  de  symboles  ou  dans  un  ciel  de  pures  abstractions  ;  tous  deux 
aimaient  les  cérémonies  de  l'église  latine,  la  musique  sacrée,  le 


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264  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

parfum  de  l'encens,  toutes  les  sensualités  du  culte,  les  plus  vio- 
lentes et  les  plus  délicates.  Mais  ils  avaient  perdu  la  foi.  Ils 
s'agenouillaient  devant  un  autel  déserté  par  Dieu.  Leur  misère 
provenait  donc  d'un  besoin  métaphysique  que  le  doute  impla- 
cable empêchait  de  s'étendre,  de  se  satisfaire,  de  se  reposer  dans 
le  giron  divin.  Comme  ils  n'étaient  pas  conformés  de  telle  sorte 
qu'ils  pussent  accepter  et  soutenir  la  lutte  pour  l'existence  vul- 
gaire, ils  avaient  compris  la  nécessité  de  la  réclusion.  Mais  com- 
ment Thomme  exilé  de  la  vie  pourrait-il  se  tenir  dans  une  cel- 
lule où  manque  le  signe  de  l'Eternel?  La  solitude  est  l'épreuve 
suprême  de  l'humilité  ou  de  la  souveraineté  d'une  âme;  car  on 
ne  la  supporte  qu'à  condition  d'avoir  complètement  renoncé  à 
Dieu  ou  à  condition  d'avoir  l'âme  assez  puissante  pour  servir 
d'inébranlable  assise  à  un  monde. 

Tout  à  coup,  l'un  des  deux,  sentant  peut-être  que  la  violence 
de  sa  peine  commençait  à  excéder  la  résistance  de  ses  organes, 
avait  voulu  se  transformer  par  la  mort  en  un  être  plus  haut; 
et  il  s'était  élancé  dans  le  mystère,  d'où  il  contemplait  le  survi- 
vant avec  des  yeux  immarcessibles.  Ego  Demetrius  Aurispa  et 
unicus  Georgius  filius  meus... 

Or  le  survivant  comprenait,  dans  les  momens  de  lucidité, 
qu'il  ne  pourrait  d'aucune  manière  réaliser  le  type  de  la  vie 
exubérante,  l'idéal  «  dionysiaque  »  entrevu  dans  un  éclair  sous 
le  grand  chêne,  lorsqu'il  avait  savouré  le  pain  nouveau  rompu 
par  la  femme  jeune  et  joyeuse.  Il  comprenait  que  ses  facultés  in- 
tellectuelles et  morales,  trop  disproportionnées,  ne  réussiraient 
jamais  à  trouver  leur  équilibre  et  leur  règle.  Il  comprenait  enfin 
que,  au  lieu  de  s'efforcer  à  se  reconquérir  pour  soi,  il  devait 
renoncera  lui-même;  et  que  deux  voies  seulement  pouvaient  re- 
conduire: ou  suivre  l'exemple  de  Démétrius,  ou  se  donner  au  ciel. 

La  seconde  voie  le  séduisait.  En  la  considérant,  il  faisait  abs- 
traction des  circonstances  défavorables  et  des  obstacles  immé- 
diats, par  un  effet  de  son  irrésistible  besoin  de  construire  com- 
plètement toutes  ses  illusions  et  de  les  habiter  pendant  quelques 
heures.  —  Sur  cette  terre  natale  ne  se  sentait-il  pas  enveloppé  par 
l'ardeur  de  la  foi  plus  encore  que  par  l'embrasement  du  soleil? 
N'avait-il  pas  dans  les  veines  le  plus  pur  sang  chrétien?  L'idéal 
ascétique  ne  circulait-il  pas  dans  les  rameaux  de  sa  race,  depuis 
le  noble  donateur  Démétrius,  jusqu'à  la  pitoyable  créature  qui 
s'appelait  Joconde?  Était-il  donc  impossible  que  cet  idéal  se  régé- 
nérât en  lui,  s'élevât  jusqu'aux  suprêmes  hauteurs,  atteignît  la 
cime  de  l'extase  humaine  en  Dieu?  Chez  lui,  tout  était  prêt  pour 
magnifier  l'événement.  11  possédait  toutes  les  qualités  de  l'ascète  : 


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TRIOMPHE    DE   LA   MORT.  265 

l'esprit  contemplatif,  le  goût  des  symboles  et  des  allégories,  la 
faculté  d  abstraire,  une  sensibilité  extrême  aux  suggestions  vi- 
suelles et  auditives,  une  tendance  organique  aux  images  domi- 
nantes et  aux  hallucinations.  Il  ne  lui  manquait  qu'une  chose, 
une  grande  chose,  mais  qui  peut-être  n'était  pas  morte  en  lui,  et 
qui  sommeillait  seulement  :  la  foi,  l'antique  foi  du  donateur,  Tan- 
tique  foi  de  sa  race,  cette  foi  qui  descendait  de  sa  montagne  et 
chantait  les  laudes  sur  le  rivage  de  sa  mer. 

Comment  la  réveiller?  comment  la  ressusciter?  Nul  artifice  ne 
serait  efficace.  Il  fallait  qu'il  attendît  l'étincelle  soudaine,  le  choc 
imprévu.  Il  fallait  peut-être  que,  comme  les  sectateurs  d'Oreste, 
il  vit  l'éclair  et  entendît  la  parole  au  milieu  d'un  champ,  au  détour 
d'un  sentier. 

Et,  de  nouveau,  il  évoqua  la  figure  d'Oreste  vêtu  de  la  tunique 
rouge,  s'avançant  le  long  de  la  petite  rivière  sinueuse  où,  sous 
le  tremblotement  sans  fin  des  peupliers,  un  filet  d'eau  courait  sur 
un  lit  de  grève  polie.  Il  imagina  une  rencontre,  un  colloque  avec 
le  Messie.  —  C'était  à  midi,  sur  la  côte,  à  proximité  d'un  champ 
de  froment.  Oreste  parlait  comme  un  homme  simple  et  humble, 
en  souriant  avec  une  candeur  virginale  ;  et  ses  dents  étaient  aussi 
pures  que  le  jasmin.  Dans  le  grand  silence  de  la  mer,  le  murmure 
continu  des  rochers  au  pied  du  promontoire  imitait  les  accords 
lointains  d'un  orgue.  Mais,  derrière  sa  douce  personne,  dans  l'or 
de  la  moisson  mûre,  les  pavots,  violens  symboles  du  désir,  flam- 


«  Le  désir!  pensa  George,  rappelé  ainsi  à  sa  maîtresse  et  à 
la  tristesse  corporelle  de  son  amour.  Qui  tuera  le  désir?  »  Les 
admonitions  de  Y  Ecclésiastique  lui  revinrent  à  la  mémoire.  Non 
des  mulieri  potestatem  animœ  ttiœ...  A  muliere  initium  factura 
Mpeccati,  et  per   illam  omnes  morimur...  A  carnibus  tuis  ab- 
tcinde  illam...  Il  vit,  dans  l'aube  sacrée  des  âges,  en  un  jardin 
délicieux,  le  premier  homme  solitaire  et  triste  qui  attirait  la  pre- 
mière compagne,  et  il  vit  cette  compagne  devenir  le  fléau  du 
monde,  répandre  partout  la  douleur  et  la  mort.  Mais  la  volupté 
envisagée  comme  un  péché  lui  parut  plus  fière,  plus  troublante;  il 
lui  sembla  qu'aucune  autre  ivresse  n'égalait  en  intensité  l'ivresse 
frénétique  des  embrassemens  auxquels  se  livraient  les  martyrs 
de  l'Église  primitive  dans  les  prisons,  en  attendant  le  supplice. 
Il  évoqua  des  images  de  femmes  qui,  folles  de  terreur  et  d'amour, 
offraient  aux  baisers  leur  visage  inondé  de  pleurs  silencieux. 

En  aspirante  la  foi  et  à  la  rédemption,  que  faisait-il  lui-même 
mon  aspirer  à  des  frissons  et  à  des  spasmes  nouveaux,  à  des  vo- 
luptés inconnues?  Enfreindre  le  devoir  et  obtenir  le  pardon; 


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266 


REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


commettre  la  faute  et  s'en  confesser  dans  les  larmes  ;  avouer  les 
moindres  misères  en  les  exagérant  et  s'accuser  de  vices  médiocres 
en  les  grandissant  jusqu'à  l'énormité  ;  remettre  incessamment  son 
âme  malade  et  sa  chair  malade  entre  les  mains  du  médecin  mi- 
séricordieux :  —  ces  choses  n'avaient-elles  pas  une  fascination 
toute  sensuelle? 

Dès  le  début,  sa  passion  s'était  imprégnée  d'un  pieux  parfum 
d'encens  et  de  violettes.  Il  se  rappela  l'épiphanie  de  l'Amour,  dans 
l'oratoire  abandonné  de  la  rue  Belsiana  :  —  la  petite  chapelle  mys- 
térieuse était  plongée  dans  une  pénombre  bleuâtre;  un  chœur  de 
jeunes  filles  enguirlandait  la  tribune  recourbée  comme  un  bal- 
con ;  en  bas,  un  orchestre  d'instrumens  à  cordes  se  tenait  de- 
bout devant  les  pupitres  de  sapin  blanc;  tout  autour,  sur  les 
stalles  de  chêne,  étaient  assis  les  auditeurs,  peu  nombreux,  presque 
tous  blancs  ou  chauves;  le  maître  de  chapelle  battait  la  mesure; 
un  pieux  parfum  d'encens  évaporé  et  de  violettes  se  mêlait  à  la 
musique  de  Sébastien  Bach... 

Il  se  rappela  aussi  le  rêve  d'Orvieto,  retrouva  la  vision  de 
la  cité  guelfe  déserte  :  —  fenêtres  closes  ;  ruelles  grises  où  pous- 
sait Therbe;  un  capucin  qui  traversait  une  place;  un  évèque  qui, 
devant  un  hôpital,  descendait  d'un  carrosse  tout  noir,  avec  un 
domestique  décrépit  à  la  portière  ;  une  tour  dans  un  ciel  blanc, 
pluvieux  ;  une  horloge  qui  sonnait  lentement  les  heures  ;  et,  tout 
à  coup,  au  fond  d'une  rue,  un  miracle  :  le  Dùme.  —  N'avait-il  pas 
rêvé  de  se  réfugier  au  sommet  de  cette  roche  de  tuf  couronnée  de 
monastères?  A  plusieurs  reprises  n'avait-il  pas  aspiré  sincèrement 
vers  ce  silence,  vers  cette  paix?  Et  ce  songe  lui  revenait  main- 
tenant à  l'âme,  suggéré  par  une  langueur  féminine,  en  un  avril 
tiède  et  cendré.  «  Avoir  une  maîtresse,  ou,  pour  mieux  dire,  une 
sœur-amante  qui  serait  pleine  de  dévotion;  s'en  aller  là-bas,  et  y 
rester. . .  Passer  des  heures  et  des  heures  dans  la  cathédrale,  devant, 
autour;  aller  cueillir  des  roses  dans  les  jardins  des  couvens;  aller 
chez  les  religieuses  acheter  des  confitures...  Aimer  beaucoup  et 
dormir  beaucoup,  dans  un  lit  moelleux,  tout  voilé  de  blanc,  vir- 
ginal, entre  deux  prie-Dieu...  » 

Il  fut  repris  par  la  nostalgie  languide  de  l'ombre,  du  silence, 
de  la  retraite  close  et  isolée  où  pourraient  s'épanouir  les  fleurs  les 
plus  frêles,  les  pensées  les  plus  subtiles,  les  sensualités  les  plus 
troublantes.  Tout  cet  éblouissement  de  soleil  sur  ces  lignes  trop 
nettes  et  trop  fortes  lui  parut  presque  offensant.  Et,  de  même  que 
l'image  de  la  source  murmurante  fascine  le  cerveau  de  celui  qui 
a  soif,  de  même  il  était  hanté  par  l'image  de  l'ombre  fraîche  et 

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recueillie  sous  une  net  romane. 


TRIOMPHE   DE   LÀ    MORT.  267 

L'appel  des  cloches  n'arrivait  pas  jusqu'à  l'Ermitage,  ou  du 
moins  n'y  arrivait  qu'à  de  rares  intervalles,  sur  les  ondes  d'une 
brise  légère.  L'église  du  bourg  était  trop  éloignée,  vulgaire  peut- 
être,  certainement  sans  aucune  renommée  de  beauté  ou  de  tradi- 
tions antiques.  Il  avait  besoin  d'une  retraite  proche  et  digne  de 
lui,  où  son  mysticisme  pût  fleurir  esthétiquement  comme  dans 
cette  profonde  urne  de  marbre  qui  enferme  les  visions  dantes- 
ques de  Luca  Signorelli. 

Et  il  se  rappela  l'abbaye  de  Saint-Clément  à  Casauria,  cette 
abbaye  vue  en  un  jour  lointain  de  son  adolescence  ;  et  il  se  rap- 
pela qu'il  l'avait  visitée  en  compagnie  de  Démétrius.  Ce  souvenir, 
comme  tous  les  souvenirs  liés  à  l'idée  du  consanguin,  était  aussi 
clair  et  aussi  précis  que  s'il  eût  été  de  la  veille.  Pour  revivre 
cette  heure  de  sa  vie,  pour  ressusciter  les  fantômes  de  toutes  ses 
sensations,  il  lui  suffit  de  se  recueillir.  —  Ils  descendaient,  Démé- 
trius et  lui,  par  le  grand  chemin  des  troupeaux,  vers  l'abbaye 
encore  cachée  derrière  les  arbres.  Un  calme  infini  régnait  aux 
alentours,  sur  les  lieux  solitaires  et  grandioses,  sur  cette  large 
route  d'herbes  et  de  pierres  comme  semée  de  gigantesques  ves- 
tiges, désert  inégal  et  muet,  dont  l'origine  se  perdait  dans  le 
mystère  des  montagnes  lointaines  et  sacrées.  On  y  sentait  flotter 
encore  une  sainteté  primordiale,  comme  si  les  herbes  et  les 
pierres  venaient  d'être  foulées  par  une  longue  migration  de  trou- 
peaux bibliques  à  la  recherche  de  l'horizon  maritime.  En  bas, 
dans  la  plaine,  la  basilique  apparaissait  :  presque  une  ruine.  Tout 
autour,  le  sol  était  encombré  de  débris  et  de  broussailles  ;  des 
fragmens  de  pierre  sculptée  s'amoncelaient  contre  les  piliers; 
des  herbes  sauvages  pendaient  à  toutes  les  crevasses;  des  con- 
structions récentes ,  brique  et  chaux ,  fermaient  sur  le  côté  les 
larges  ouvertures  des  arcades;  les  portes  tombaient.  Une  troupe 
de  pèlerins  faisait  la  sieste  dans  l'atrium,  bestialement,  sous  le 
très  noble  portique  érigé  par  Léonate  le  Magnifique.  Mais  les 
trois  arceaux  intacts  s'élançaient  de  dessus  les  chapiteaux  variés 
avec  une  élégance  si  altière,  et  le  soleil  de  septembre  donnait 
à  cette  douce  pierre  blonde  une  apparence  si  précieuse,  que 
tous  deux,  Démétrius  et  lui,  éprouvaient  la  joie  d'être  en  pré- 
sence d'une  beauté  souveraine.  En  effet,  à  mesure  que  leur  con- 
templation devenait  plus  attentive,  l'harmonie  complexe  de  ces 
lignes  devenait  plus  claire  et  plus  pure;  et,  par  degrés,  de  cet 
accord  audacieux  et  jamais  vu  d'arceaux  en  plein  ceintre,  d'ar- 
ceaux en  ogive,  d'arceaux  en  fer  à  cheval;  de  ces  profils,  de  ces 
moulures  des  archivoltes  prodigieusement  variées,  des  bossages, 
des  losanges,  des  palmes,  des  rosettes  récurrentes,  des  feuillages 


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268  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sinueux,  des  monstres  symboliques,  de  toutes  les  particularités- 
de  l'œuvre,  allait  se  révélant  à  l'esprit  par  les  yeux  la  loi  unique 
et  absolue  d'un  rythme  auquel  les  grandes  masses  et  les  petits 
ornemens  obéissaient  tous  ensemble.  Et  la  force  secrète  de  ce 
rythme  était  si  grande  qu'à  la  fin  elle  réussissait  à  triompher  de 
toutes  les  discordances  environnantes  et  à  donner  la  vision  pres- 
tigieuse de  l'œuvre  intégrale,  telle  que,  par  la  haute  volonté  de 
l'abbé  Léonate,  au  xn°  siècle,  elle  avait  jailli  dans  une  île  fertile 
embrassée  et  nourrie  par  un  fleuve  puissant.  Tous  deux,  lorsqu'ils 
s'éloignèrent,  emportaient  cette  vision.  C'était  en  septembre;  et, 
aux  alentours,  dans  Tété  mourant,  la  campagne  avait  un  aspect 
mêlé  de  grâce  et  de  sévérité,  une  sorte  de  correspondance  occulte 
avec  l'esprit  du  monument  chrétien.  Deux  couronnes  ceignaient 
la  vallée  paisible  :  la  première  faite  de  collines  toutes  en  vigno- 
bles et  en  olivaies,  la  seconde  de  roches  nues  et  pointues.  Et  dans 
ce  spectacle  il  y  avait,  selon  le  mot  de  Démétrius,  je  ne  sais  quoi 
de  semblable  au  sentiment  obscur  qui  anime  cette  toile  de  Léo- 
nard où,  sur  un  fond  de  roches  désolées,  sourit  une  femme  en- 
chanteresse. Et,  pour  rendre  plus  poignant  le  trouble  énigma- 
tique  de  leurs  deux  âmes,  un  chant  montait  d'une  vigne  lointaine, 
prélude  de  la  vendange  hâtive;  et,  derrière  eux,  répondait  à  ce 
chant  la  litanie  des  pèlerins  qui  reprenaient  leur  voyage.  Et,  les 
deux  cadences,  la  sacrée  et  la  profane,  se  confondaient... 

Fasciné  par  la  souvenance,  le  survivant  n'eut  plus  qu'un 
désir,  chimérique  :  retourner  là-bas,  revoir  la  basilique,  s'y  in- 
staller pour  la  défendre  contre  la  ruine,  la  restituer  dans  sa  beauté 
primitive,  y  rétablir  le  grand  culte,  et,  après  une  si  longue  période 
d'abandon  et  d'oubli,  renouveler  le  Chronicon  Casaurtense. 
N'était-ce  point  là  vraiment  le  temple  le  plus  glorieux  qu'il  y 
eût  dans  la  terre  d'Abruzzes,  édifié  sur  une  île  du  fleuve  père, 
siège  antique  de  puissance  temporelle  et  spirituelle,  centre  d'une 
vie  large  et  fière  pendant  une  longue  suite  de  siècles  ?  L'âme  clé- 
mentine y  subsistait  encore,  profonde;  et,  en  ce  lointain  après- 
midi  d'été,  elle  s'était  révélée  à  Démétrius  et  à  George  par  la  divine 
pensée  rythmique  que  toutes  les  lignes  concouraient  à  exprimer. 

Il  dit  à  Hippolyte  : 

—  Peut-être  changerons-nous  de  séjour,  tu  te  rappelles  le 
rêve  d'Orvieto? 

—  Oh!  oui,  s'écria-t-elle ;  la  ville  des  couvens,  où  tu  voulais 
me  conduire! 

—  Je  veux  te  conduire  dans  une  abbaye  abandonnée,  plus 
solitaire  que  notre  ermitage,  belle  comme  une  cathédrale,  pleine 
de  très   antiques  souvenirs,  où  il  y  a  un  grand  candélabre  de 


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TRIOMPHE   DE    LA   BÏORT.  269 

marbre  blanc,  merveilleuse  fleur  d'art  créée  par  un  artiste  sans 
nom...  Droite  sur  le  candélabre,  en  silence,  tu  illumineras  de  ta 
face  les  méditations  de  mon  âme. 

Il  sourit  de  cette  phrase  lyrique,  tout  en  contemplant  inté- 
rieurement la  belle  image  évoquée.  Et  elle,  dans  l'ingénuité  de 
son  égoïsme,  avec  cette  animalité  tenace  qui  forme  le  fond  de 
l'être  féminin,  ne  s'enivrait  de  rien  plus  que  de  cette  poésie  pas- 
sagère. Son  bonheur  était  d'apparaître  aux  yeux  de  son  amant 
idéalisée  comme  le  premier  soir,  dans  la  rue  bleuissante;  ou 
encore  comme  dans  l'oratoire  secret,  parmi  la  musique  religieuse 
et  les  parfums  évanouis;  ou  comme  sur  le  sauvage  sentier  jonché 
de  genêts. 

De  sa  voix  la  plus  pure,  elle  demanda  : 

—  Quand  partons-nous? 

—  Si  nous  partions  demain? 

—  Demain,  soit. 

—  Prends  garde!  Si  tu  montes,  tu  ne  pourras  plus  descendre. 

—  Qu'importe  ?  je  te  regarderai. 

—  Tu  brûleras,,  tu  te  consumeras  comme  un  cierge. 

—  Je  t'illuminerai. 

—  Tu  illumineras  aussi  mes  funérailles... 

Il  prononçait  ces  phrases  sur  un  ton  léger  ;  mais,  au  fond  de 
lui-même,  avec  son  ordinaire  intensité  dévie  fictive,  il  composait 
son  roman  mystique.  —  Après  de  longues  années  d'égarement 
sur  les  abîmes  de  la  luxure,  le  repentir  lui  était  venu.  Initié  à 
tous  les  mystères  qu'exaltait  sa  concupiscence,  il  implorait  main- 
tenant du  Miséricordieux  la  grâce  qui  dissiperait  l'insupportable 
tristesse  de  cet  amour  charnel.  «  Pitié  pour  mes  jouissances 
d'autrefois  et  pour  mes  souffrances  d'aujourd'hui  !  Faites,  ô  mon 
Dieu  !  que  j'aie  la  force  d'accomplir  ce  sacrifice  en  votre  nom  !  » 
El  il  fuyait,  suivi  de  sa  maîtresse,  en  quête  du  refuge.  Et  enfin, 
au  seuil  du  refuge,  le  miracle  s'accomplissait;  car  l'impure,  la 
corruptrice,  l'implacable  Ennemie,  la  rose  de  l'Enfer,  se  dépouil- 
lait soudain  de  tout  péché  et  se  faisait  nette  de  toute  souillure 
pour  suivre  son  Aimé  jusqu'à  l'autel.  Devenue  lumineuse,  elle 
illuminait  les  ténèbres  saintes.  Au  faîte  du  haut  candélabre  de 
marbre  où  se  taisait  depuis  des  siècles  la  voix  de  la  lumière,  elle 
brûlait  dans  la  flamme  inextinguible  et  silencieuse  de  son  amour. 
«  Droite  sur  le  candélabre,  en  silence,  tu  illumineras  de  ta  face 
les  méditations  de  mon  âme,  jusqu'à  la  mort.  »  Elle  brûlait  d'un 
feu  intérieur,  sans  jamais  réclamer  nul  aliment  pour  sa  flamme, 
sans  jamais  demander  rien  en  retour  à  l'Aimé.  Amabat  amare.  Elle 
renonçait  pour  toujours  à  toute  possession  :  plus  haute  en  sa 


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270  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

pureté  souveraine  que  Dieu  même,  puisque  Dieu  aime  sa  créa- 
ture mais  exige  d'elle  une  réciprocité  d'amour  et  devient  ter- 
rible contre  qui  refuse  de  l'aimer.  Son  amour,  à  elle,  c'était 
l'amour  stylite,  sublime  et  solitaire,  qui  se  nourrissait  d'un  seul 
sang  et  d'une  seule  âme.  Elle  avait  senti  tomber  autour  d'elle 
cette  partie  de  sa  substance  qui  s'opposait  à  l'offrande  totale.  Rien 
ne  subsistait  en  elle  de  trouble  ni  d'impur.  Son  corps  s'était  mé- 
tamorphosé en  un  élément  subtil,  agile,  diaphane,  incorrup- 
tible; ses  sens  s'étaient  fondus  en  une  suprême  et  unique  volupté. 
Élevée  au  sommet  de  la  stèle  merveilleuse,  elle  brûlait  et  jouis- 
sait de  son  ardeur  et  de  sa  splendeur,  pareille  à  une  flamme  qui 
serait  consciente  de  sa  propre  vie  enflammée... 

Hippolyte  tendit  l'oreille  et  dit  : 

—  N'entends-tu  point?  Encore  une  procession!  C'est  demain 
la  Vigile. 

Les  aubes,  les  midis,  les  crépuscules  et  les  nuits  résonnaient 
de  chants  religieux.  Un  pèlerinage  suivait  l'autre,  sous  le  soleil, 
sous  la  lune.  Tous  émigraient  vers  le  même  but  et  célébraient 
le  même  nom,  emportés  par  la  véhémence  d'une  même  passion, 
terribles  et  misérables  d'aspect,  abandonnant  sur  le  chemin  les 
malades  et  les  moribonds,  sans  s'arrêter,  prompts  à  renverser 
n'importe  quel  obstacle  pour  parvenir  là  où  était  le  baume  à 
tous  leurs  maux,  la  promesse  à  toutes  leurs  espérances.  Ils  mar- 
chaient, marchaient  sans  s'arrêter,  mouillant  de  leurs  sueurs 
leurs  propres  traces  sur  la  poussière  sans  fin. 

Quelle  immense  irradiation  de  force  devait  avoir  cette  simple 
image  pour  ébranler  et  attirer  toutes  ces  masses  de  chair  lourde  ! 
Environ  quatre  siècles  auparavant,  un  vieillard  septuagénaire, 
dans  une  plaine  dévastée  par  la  grêle,  avait  cru  apercevoir  au 
faîte  d'un  arbre  la  Vierge  de  Miséricorde  ;  et,  depuis  lors,  chaque 
année,  à  l'anniversaire  de  l'apparition,  tout  le  peuple  de  la  mon- 
tagne et  du  littoral  allait  en  pèlerinage  vers  le  lieu  saint  pour 
demander  grâce  de  ses  souffrances. 

Hippolyte  avait  appris  déjà  la  légende  par  la  bouche  de 
Candie;  et  depuis  quelques  jours,  elle  nourrissait  un  secret  désir 
de  visiter  le  sanctuaire.  En  elle,  la  prédominance  de  l'amour  et 
l'habitude  du  plaisir  sensuel  avaient  refoulé  l'esprit  religieux; 
mais,  Romaine  de  race,  et,  qui  plus  est,  née  au  Transtévère, 
élevée  dans  une  de  ces  familles  bourgeoises  où,  par  une  tradi- 
tion immémoriale,  la  clef  des  consciences  est  toujours  aux  mains 
d'un  prêtre,  elle  était  très  catholique,  encline  à  toutes  les  pratiques 
extérieures  de  l'Église,  sujette  à  des  retours  périodiques  de  fer- 
veur exaltée. 


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TRIOMPHE    DE   LA    MORT.  271 

—  En  attendant,  dit-elle,  pourquoi  n'irions-nous  pas,  nous 
aussi,  à  Casalbordino ?  C'est  demain  la  Vigile.  Allons-y,  veux-tu? 
Ce  sera  pour  toi  un  grand  spectacle.  Nous  emmènerons  le  vieux 
avec  nous. 

George  consentit.  Le  désir  d'Hippolyte  répondait  au  sien.  Dans 
sa  pensée,  il  lui  était  nécessaire  de  suivre  ce  courant  profond,  de 
faire  partie  de  cette  sauvage  agglomération  d'hommes,  d'expéri- 
menter l'adhérence  matérielle  avec  les  couches  inférieures  de  sa 
race,  avec  ces  couches  denses  et  immuables  où  les  empreintes 
primitives  se  conservaient  peut-être  intactes. 

—  Nous  partirons  demain,  ajouta-t-il,  saisi  d'une  sorte 
d'anxiété  en  entendant  le  chant  qui  s'approchait  (1). 


La  table  mise  sur  la  loggia  était  gaie  avec  ses  porcelaines 
claires,  ses  cristaux  azurins,  ses  œillets  rouges,  dans  la  lumière 
dorée  d'une  grande  lampe  fixe  qui  attirait  tous  les  papillons  noc- 
turnes épars  dans  le  crépuscule. 

—  Regarde,  George  !  regarde  !  Un  papillon  infernal  !  Il  a  deux 
yeux  de  démon.  Les  vois- tu  luire? 

Hippolyte  indiquait  un  papillon  plus  grand  que  les  autres, 
d'aspect  étrange,  couvert  d'un  épais  duvet  fauve,  avec  des  yeux 
saillans  qui,  sous  la  lumière,  étincelaient  comme  deux  escarboucles. 

—  Il  vient  sur  toi  !  il  vient  sur  toi  !  Prends  garde  ! 

Elle  riait  à  gorge  déployée,  se  faisant  un  jeu  de  l'inquiétude 
instinctive  que  George  laissait  paraître  malgré  lui  lorsqu'un  de 
ces  insectes  menaçait  de  l'effleurer. 

—  Il  faut  que  je  l'aie  !  s'écria-t-elle  avec  l'élan  d'un  caprice 
enfantin. 

Et  elle  tâcha  de  faire  prisonnier  le  papillon  diabolique  qui 
voletait  autour  de  la  lampe  sans  se  poser.  Ses  tentatives,  brusques 
et  violentes,  restèrent  inutiles.  Elle  renversa  un  verre,  fit  crouler 
sur  la  table  une  pyramide  de  fruits,  faillit  briser  l'abat-jour. 

(i)  Nous  croyons  devoir  ici  supprimer — du  consentement  de  M.  d'Annunzio  — le 
long  et  curieux  épisode  du  pèlerinage  à  Casalbordino.  Ce  n'est  pas  qu'il  ne  contienne 
d'admirables  descriptions;  mais  il  y  en  a  beaucoup;  elles  sont  éclairées  d'une  lumière 
on  peu  crue;  et  nous  avons  craint  que  le  réalisme  de  quelques  détails,  en  passant 
de  l'italien  en  français,  n'effarouchât  le  lecteur.  Nous  avons  craint  aussi,  et  surtout, 
que  la  longueur  de  l'épisode  ne  détournât  l'attention  de  cette  analyse  aiguë  du  dé- 
goût, ou  de  l'horreur  même,  d'aimer  pour  aimer,  qui  fait  peut-être  la  grande  beauté 
du  Triomphe  de  la  Mort.  (F.  B.) 


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272  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Quelle  furie  !  dit  George  en  l'excitant.  Mais  tu  ne  réussiras 
pas. 

—  Je  réussirai,  répliqua  l'opiniâtre  en  le  regardant  au  fond 
des  yeux.  Veux-tu  faire  un  pari  ? 

—  Que  parions-nous? 

—  Ce  que  tu  voudras. 

—  Eh  bien  !  une  discrétion. 

—  C'est  cela,  une  discrétion. 

Dans  la  chaude  lumière,  elle  avait  sur  le  visage  son  plus  riche 
et  son  plus  doux  coloris,  ce  coloris  idéal  «  composé  d'ambre  pâle 
et  d'or  mat  et  peut-être  aussi  de  quelques  roses  fanées,  »  où 
George  avait  cru  retrouver  à  Venise  tout  le  mystère  et  toute  la 
beauté  de  l'antique  âme  vénitienne  émigrée  au  doux  royaume 
de  Chypre.  Elle  portait  dans  les  cheveux  un  œillet  ardent  comme 
un  désir.  Et  ses  yeux,  ombrés  par  les  cils,  resplendissaient  comme 
les  lacs  entre  les  saules  dans  le  crépuscule. 

En  la  regardant  avec  une  curiosité  attentive,  George  pensait: 
«  Combien  elle  revêt  à  mes  yeux  d'apparences  diverses  !  Sa  forme 
est  dessinée  par  mon  désir;  ses  ombres  sont  produites  par  ma 
pensée.  Telle  qu'elle  m'apparaît  à  chaque  instant,  elle  n'est  que 
l'effet  de  ma  continuelle  création  intérieure.  Elle  n'existe  qu'en 
moi.  Ses  apparences  sont  changeantes  comme  les  rêves  d'un 
malade.  Gravis  dura  suavis!  Quand?  »  Il  ne  gardait  qu'un  sou- 
venir très  confus  de  l'époque  où  il  l'avait  décorée  de  ce  titre 
d'idéale  noblesse  en  la  baisant  au  front.  Maintenant,  cette  exal- 
tation était  devenue  pour  lui  presque  inconcevable.  Il  se  rappe- 
lait vaguement  des  paroles  prononcées  par  elle  et  qui  semblaient 
révéler  un  esprit  profond:  «  Ce  qui  alors  parlait  en  elle,  n'était- 
ce  point  mon  esprit  à  moi?  Ce  fut  une  de  mes  ambitions,  d'of- 
frir à  mon  âme  triste  ces  lèvres  sinueuses  pour  qu'elle  exhalât 
sa  douleur  par  un  instrument  d'insigne  beauté.  » 

Il  regarda  ces  lèvres.  Elles  se  contractaient  légèrement,  non 
sans  grâce,  participant  à  l'intensité  d'attention  avec  laquelle 
Hippolyte  tâchait  de  saisir  le  moment  opportun  pour  surprendre 
le  papillon  de  nuit. 

Elle  le  guettait  avec  une  ruse  circonspecte;  elle  voulait,  d'un 
geste  unique  et  foudroyant,  emprisonner  dans  le  creux  de  sa 
main  la  proie  ailée  qui  tourbillonnait  sans  repos  autour  de  la 
lumière.  Et  elle  fronçait  les  sourcils,  elle  avait  lair  de  se  bander 
comme  un  arc,  prête  à  la  détente.  La  détente  se  fit  deux  ou  trois 
fois,  mais  sans  succès.  Le  papillon  était  insaisissable. 

—  Avoue  que  tu  as  perdu,  dit  George.  Je  n'abuserai  pas. 

—  Non  ! 


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TRIOMPHE   DE    LA   MORT.  273 

—  Avoue  que  tu  as  perdu. 

—  Non  !  Malheur  à  lui  et  à  toi  si  je  rattrape. 

Et  elle  reprit  sa  chasse  avec  une  patience  frémissante. 

—  Oh  !  il  est  parti,  cria  George,  qui  avait  perdu  de  vue  l'agile 
«adorateur  de  la  flamme.  Il  s'est  envolé  ! 

Hippolyte  se  leva  avec  un  dépit  réel:  lfe  pari  la  passionnait 
pour  tout  de  bon.  Et  elle  promena  aux  alentours  un  regard  per- 
dant pour  découvrir  le  fugitif. 

—  Le  voici  !  cria-t-elie,  triomphante.  Là,  sur  le  mur.  Vois- 
tu? 

Et  elle  fit  signe  qu'elle  regrettait  d'avoir  crié. 

—  Ne  bouge  pas,  ajouta-t-elle  à  voix  basse,  en  se  tournant 
vers  son  ami. 

Le  papillon  s'était  posé  sur  la  muraille  lumineuse,  et  il  y 
restait  immobile,  pareil  à  une  petite  tache  brune.  Avec  des  pré- 
<»utions  infinies,  Hippolyte  s'en  approcha;  et  son  beau  corps 
élancé  et  flexible  se  dessinait  en  ombre  sur  la  muraille  blanche. 
Rapide,  sa  main  se  leva,  s'abattit,  saisit. 

—  Je  l'ai  !  je  le  tiens  ! 

Et  elle  frémissait  d'une  allégresse  enfantine. 

—  Quelle  pénitence  te  donnerai-je?  Je  te  le  mettrai  dans  le 
cou.  Toi  aussi,  tu  es  en  mon  pouvoir. 

Et  elle  faisait  mine  d'exécuter  sa  menace,  comme  le  jour  de 
la  course  sur  le  coteau. 

George  riait,  conquis  par  la  spontanéité  de  cette  allégresse  qui 
réveillait  en  lui  tout  ce  qui  lui  restait  de  juvénile.  Il  dit: 

—  Allons,  maintenant  assieds-toi  et  mange  tes  fruits  en  paix. 

—  Attends,  attends  ! 

—  Que  veux-tu  faire  ? 

—  Attends. 

Elle  ôta  l'épingle  qui  fixait  l'œillet  dans  ses  cheveux  et  se  la 
mit  entre  les  lèvres.  Puis,  doucement,  elle  ouvrit  le  poing,  prit  le 
papillon  par  les  ailes,  s'apprêta  à  le  transpercer. 

—  Que  tu  es  cruelle  !  dit  George.  Que  tu  es  cruelle  ! 

Elle  sourit,  attentive  à  son  œuvre,  tandis  que  la  petite  victime 
battait  des  ailes,  déjà  déflorée. 

—  Que  tu  es  cruelle  !  répéta  George  d'une  voix  plus  basse 
mais  plus  grave,  en  observant  sur  la  physionomie  d'Hippolyte 
une  expression  ambiguë,  mêlée  de  complaisance  et  de  répu- 
gnance, qui  semblait  signifier  qu'elle  trouvait  un  plaisir  spécial 
à  stimuler  et  à  irriter  artificiellement  sa  propre  sensibilité. 

Il  était  convaincu  que  déjà,  en  plusieurs  circonstances,  elle 
avait  montré  un  goût  morbide  pour  ce  genre  d'excitation.  Nul 
Tom  eux.  —  1895.  18 


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274  REVUE  DE8  DEUX  MONDES. 

sentiment  pur  de  pitié  ne  lui  avait  empli  le  cœur  en  présence  de 
l'enfant  à  l'agonie.  Et,  dans  sa  mémoire,  il  la  revoyait  aussi  ac- 
célérant le  pas  vers  le  groupe  de  curieux  penchés  sur  le  parape  t 
du  Pincio  pour  distinguer  les  traces  laissées  sur  le  pavé  par  le 
suicidé. 

«  La  cruauté  est  latente  au  fond  de  son  amour,  pensa-t-il.  En 
elle,  il  y  a  quelque  chose  de  destructif,  qui  se  manifeste  d'autant 
plus  clairement  que  l'ardeur  de  ses  caresses  est  plus  forte...  »  Et 
il  revoyait  l'image  effrayante  et  presque  gorgonéenne  de  cette 
femme,  telle  qu'elle  était  souvent  apparue  à  ses  yeux  mi-clos. 

—  Regarde  !  dit-elle  en  lui  montrant  le  papillon  transpercé 
qui  agitait  encore  les  ailes.  Regarde  comme  ses  yeux  brillent  ! 

Et  elle  le  présentait  de  diverses  façons  à  la  lumière,  comme 
quand  on  veut  aviver  l'irisation  dune  gemme.  Elle  ajouta  : 

—  Le  beau  joyau  ! 

Et,  d'un  geste  souple,  elle  le  piqua  dans  ses  cheveux.  Puis, 
regardant  George  au  fond  des  prunelles  : 

—  Toi,  tu  ne  fais  que  penser,  penser,  penser!  Mais  à  quoi 
penses-tu?  Du  moins  tu  parlais,  jadis;  peut-être  môme  plus  qu'il 
n'aurait  fallu.  Maintenant,  tu  es  devenu  taciturne,  avec  un  air  de 
mystère  et  de  conspiration...  As-tu  quelque  chose  contre  moi? 
Parle,  quand  même  cela  devrait  me  faire  mal. 

L'accent  de  sa  voix,  soudainement  changé,  exprimait  l'impa- 
tience et  le  reproche.  Elle  s'apercevait  une  fois  de  plus  que  son 
amant  n'avait  été  qu'un  spectateur  réfléchi  et  solitaire,  un  témoin 
vigilant  et  peut-être  hostile. 

—  Mais  parle  donc  I  J'aime  mieux  les  paroles  méchantes  d'au- 
trefois que  ce  mystérieux  silence.  Qu'as-tu?  te  déplait-il  d'être 
ici?  es-tu  malheureux?  ma  présence  continue  te  fatigue-t-elle? 
ai-je  trompé  ton  attente? 

Assailli  de  front  et  à  l'improviste,  George  s'irrita,  mais  contint 
son  irritation  ;  bien  plus,  il  essaya  de  sourire. 

—  Pourquoi  ces  questions  étranges  ?  dit-il  avec  calme.  Cela 
t'ennuie,  que  je  pense?  Comme  toujours,  je  pense  à  toi  et  aux 
choses  qui  te  concernent.  j 

Et,  vivement,  avec  un  doux  sourire,  par  crainte  qu'elle  ne 
soupçonnât  une  nuance  d'ironie  dans  ses  paroles,  il  ajouta  : 

—  Tu  rends  mon  esprit  fécond.  Quand  je  suis  en  ta  présence, 
ma  vie  interne  est  si  pleine  que  le  son  de  ma  propre  voix  me 
déplait. 

Elle  fut  contente  de  cette  phrase  affectée  qui  semblait  l'élever 
à  une  fonction  spirituelle,  la  proclamer  créatrice  d'une  vie  supé- 
rieure. L'expression  de  son  visage  devint  grave,  tandis  que,  dans 


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TRIOMPHE   DB  LA   MORT.  275 

sa  chevelure,  le  papillon  nocturne  agitait  sans  répit  ses  petites 
ailes  diaprées. 

VI 

Sous  la  tente  plantée  dans  la  grève,  après  le  bain,  demi-nu 
il  regardait  Hippolyte,  qui  s'attardait  au  soleil  sur  le  bord  de 
Peau,  enveloppée  de  son  peignoir  blanc.  En  regardant,  il  avait 
dans  les  yeux  des  scintillations  presque   douloureuses,  et  la 
grande  lumière  de  midi  lui  causait  une  sensation  nouvelle  de 
malaise  physique  mêlée  à  une  sorte  de  vague  épouvante.  C'était 
l'heure  terrible,  l'heure  panique,  l'heure  suprême  de  la  lumière 
et  du  silence,  planant  sur  le  vide  de  la  vie.  Il  comprenait  la  su- 
perstition païenne,  l'horreur  sacrée  des  midis  caniculaires  sur 
la  plage  habitée  par  un  dieu  cruel  et  occulte.  Au  fond  de  son 
vague  effroi  se  mouvait  quelque  chose  de  pareil  à  l'anxiété  de 
l'homme  qui  attend  une  apparition  subite  et  formidable.  Il  se 
paraissait  à  lui-même  puérilement  faible  et  peureux,  diminué  de 
courage  et  de  forces  comme  après  une  épreuve  défavorable.  En 
plongeant  son  corps  dans  la  mer,  en  offrant  son  front  au  plein 
soleil,  en  parcourant  à  la  nage  une  courte  distance,  en  s'essayant 
à  son  exercice  préféré,  en  mesurant  sa  respiration  sur  le  souffle 
de  l'espace  sans  bornes,  il  avait  senti  à  d'indubitables  indices 
l'appauvrissement  de  sa  vigueur,  le  déclin  de  sa  jeunesse,  l'œuvre 
I destructive  de  l'Ennemie;  il  avait  senti  une  fois  encore  le  cercle 
fée  fer  se  resserrer  autour  de  son  activité  vitale  et  en  réduire  une 
lioae  de  plus  à  l'inertie  et  à  l'impuissance.  La  sensation  de  cette 
leur  musculaire  devenait  pour  lui  d'autant  plus  profonde 
regardait  plus  attentivement  la  personne  de  cette  femme 
i  dans  la  splendeur  du  jour. 
Pour  sécher  ses  cheveux,  elle  les  avait  dénoués  ;  et  les  boucles, 
lues  massives  par  l'eau,  lui  tombaient  sur  les  épaules,  si 
hres  qu'elles  semblaient  presque  de  violette.  Son  corps  svelte 
t droit ,  enveloppé  comme  dans  les  plis  d'un  péplum,  se  dessi- 
tpar  moitié  sur  le  champ  glauque  de  la  mer  et  par  moitié  sur 
t  transparence  lumineuse  du  ciel.  A  peine  entrevoyait-on  hors 
"  i  chevelure  le  profil  de  la  face  penchée  et  attentive.  Elle  était 
absorbée  dans  le  plaisir  alternatif  de  mettre  ses  pieds  nus 
le  sable  torride  et  de  les  y  tenir  aussi  longtemps  qu'elle  en 
supporter  l'ardeur,  puis  de  les  plonger  tout  brûlans  dans 
caressante  qui  léchait  la  grève.  Et  cette  double  sensation 
ïàÂaàt  lui  donner  une  jouissance  infinie,  où  elle  s'oubliait.  Elle 
trempait,  se  fortifiait  par  le  contact  avec  les  choses  libres  et 


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276  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

saines,  par  l'absorption  complaisante  de  l'eau  salée  et  du  rayon. 
Comment  se  pouvait-il  qu'elle  fût  en  môme  temps  si  malade  et  si 
valide?  Comment  se  pouvait-il  qu'elle  conciliât  en  son  être  tant 
de  contradictions,  qu'elle  prît  tant  d'aspects  divers  en  un  seul  jour, 
en  une  seule  heure?  La  femme  taciturne  et  triste  qui  couvait  le 
mal  sacré,  la  maladie  astrale;  l'amante  avide  dont  les  ardeurs 
étaient  presque  effrayantes,  cette  même  créature,  debout  sur  le 
rivage  de  la  mer,  avait  des  sens  capables  de  recueillir  et  de  savou- 
rer toutes  les  naturelles  délices  répandues  dans  les  choses  envi- 
ronnantes, d  apparaître  semblable  aux  simulacres  de  la  Beauté  an- 
tique inclinées  sur  le  cristal  harmonieux  d'un  Hellespont. 

Elle  avait  évidemment  une  résistance  supérieure.  George  la 
considérait  avec  un  dépit  qui,  se  condensant  peu  à  peu,  finissait 
par  prendre  la  gravité  d'une  rancune.  Le  sentiment  de  sa  propre 
faiblesse  se  troublait  de  haine,  à  mesure  que  sa  perspicacité  de- 
venait plus  lucide  et  presque  vindicative. 

Ils  n'étaient  pas  beaux,  ces  pieds  nus  que  tour  à  tour  elle  ré- 
chauffait sur  la  grève  et  rafraîchissait  dans  l'eau  ;  ils  avaient 
même  les  doigts  déformés,  plébéiens,  sans  aucune  finesse;  ils 
portaient  l'empreinte  évidente  d'une  origine  inférieure.  Et  il  les 
regardait  attentivement;  il  ne  regardait  qu'eux,  avec  une 
extraordinaire  clairvoyance  de  perception,  comme  si  les  détails 
de  leur  forme  eussent  dû  lui  révéler  un  secret.  Et  il  pensait  : 
«  Que  de  choses  impures  fermentent  dans  ce  sang-là  !  Tous  les 
instincts  héréditaires  de  sa  race  subsistent  en  elle,  indestruc- 
tibles, prêts  à  se  développer  et  à  s'insurger  contre  une  contrainte 
quelconque.  Je  ne  réussirai  jamais  à  la  rendre  pure.  Je  ne  pourrai 
que  superposer  à  sa  personne  réelle  les  images  changeantes  de 
mes  rêves...  »  Mais,  tandis  que  son  intelligence  réduisait  cette 
femme  à  n'être  qu'un  simple  motif  pour  son  imagination  et  ôtait 
toute  valeur  à  la  forme  tangible,  l'acuité  même  de  la  perception 
actuelle  lui  faisait  sentir  que  ce  qui  l'attachait  le  plus,  c'était  pré- 
cisément la  qualité  réelle  de  cette  chair,  et  non  pas  seulement  ce 
qu'il  y  avait  de  plus  beau,  mais  surtout  ce  qu'il  y  avait  de  moins 
béate.  La  découverte  d'une  laideur  ne  relâchait  pas  le  lien,  ne  di- 
minuait pas  la  fascination.  Les  traits  les  plus  vulgaires  exerçaient 
sur  lui  une  attraction  irritante.il  connaissait  bien  ce  phénomène 
qui  s'était  souvent  répété.  Souvent  ses  yeux,  avec  une  clairvoyance 
parfaite,  avaient  vu  s'accentuer  les  défauts  sur  la  personne  d'Hip- 
polyte  ;  et  ils  en  avaient  subi  longuement  l'attraction,  ils  avaient 
été  contraints  de  les  fixer,  de  les  examiner,  de  les  exagérer.  Et 
dans  ses  sens,  dans  son  esprit,  il  avait  éprouvé  un  trouble  indé- 
finissable, suivi   presque   toujours  d'une   soudaine   ardeur   de 

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TRIOMPHE   DE   LA   MORT.  277 

désir.  C'était  bien  là  l'indice  le  plus  décisif  de  la  grande  obsession 
qu'une  créature  humaine  exerce  sur  une  autre  créature  humaine. 

Il  réfléchit  à  la  fuite  des  ans,  à  la  chaîne  rivée  pour  toujours 
par  l'habitude,  à  l'infinie  tristesse  de  l'amour  devenu  un  vice  las. 
Il  se  vit  lui-môme,  dans  l'avenir,  lié  à  cette  femme  comme  l'es- 
clave à  son  carcan,  privé  de  volonté  et  de  pensée,  abruti  et  vide; 
il  vit  son  aimée  défleurir,  vieillir,  s'abandonner  sans  résistance  à 
l'œuvre  lente  du  temps,  laisser  choir  de  ses  mains  inertes  le  voile 
lacéré  des  illusions, mais  conserver  toutefois  son  pouvoir  fatal;  il 
vit  la  maison  déserte,  désolée,  silencieuse,  dans  l'attente  de  la 
visiteuse  suprême,  la  Mort  ! . . . 

Il  se  rappela  les  cris  des  petits  bâtards,  entendus  dans  la  mai- 
son paternelle  en  cette  après-midi  lointaine.  Il  pensa  :  «  Elle  est 
stérile  :  ses  entrailles  sont  frappées  de  malédiction.  Elle  trompe  et 
déjoue  sans  cesse  en  moi  l'instinct  le  plus  profond  de  la  vie.  » 
L'inutilité  de  son  amour  lui  apparut  comme  une  transgression 
monstrueuse  de  la  loi  suprême.  —  Mais,  puisque  son  amour 
n'était  qu'une  luxure  inquiète,  pourquoi  donc  avait-il  ce  carac- 
tère d'inéluctable  fatalité?  L'instinct  de  perpétuer  la  race  n'était- 
il  pas  le  motif  unique  et  vrai  de  tout  amour  sexuel?  Cet  instinct 
aveugle  et  éternel  n'était-il  pas  la  source  du  désir,  et  le  désir  ne 
devait-il  pas  avoir  pour  but,  occulte  ou  manifeste,  la  génération 
prescrite  par  la  Nature?  D'où  venait  donc  qu'un  lien  si  fort  l'at- 
tachât à  la  femme  stérile?  —  Ce  qui  manquait  à  son  amour 
c'était  la  raison  première  :  l'affirmation  et  le  développement  de 
la  vie  par  delà  les  limites  de  l'existence  individuelle.  Ce  qui  man- 
quait à  la  femme  aimée,  c'était  le  plus  haut  mystère  du  sexe  :  «  la 
souffrance  de  celle  qui  enfante.  »  Et  ce  qui  causait  la  misère  de 
l'un  et  de  l'autre  c'était  justement  cette  persistante  monstruosité. 

—  Tu  ne  viens  pas  prendre  le  soleil?  demanda  tout  à  coup 
Hippolyte  en  se  tournant  vers  lui.  Vois-tu  comme  j'y  résiste,  moi? 
Je  veux  devenir  réellement  ce  que  tu  dis  :  pareille  à  C  olive.  Je  te 
plairai  ainsi? 

Elle  se  rapprocha  de  la  tente ,  relevant  des  deux  mains  les 
bords  de  sa  longue  tunique,  mettant  dans  ses  gestes  une  grâce 
presque  mignarde,  comme  envahie  soudain  d'une  langueur. 

—  Je  te  plairais? 

Dans  sa  voix,  comme  sur  sa  figure,  comme  sur  son  sourire,  il 
r  avait  une  ombre,  une  ombre  infiniment  mystérieuse  et  fascina- 
rice.  Il  semblait  qu'elle  devinât  en  son  amant  l'hostilité  secrète 
t  qu'elle  se  préparât  à  en  triompher. 

—  Que  regardes-tu?  demanda-t-elle  avec  un  brusque  sursaut. 
on,  non,  ne  les  regarde  pas!  Us  sont  laids. 


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278  REVDB  DE8  DEUX  MONDES. 

Et  elle  retira  ses  pieds,  les  cacha  entre  les  plis  d  u  peignoir. 

—  Non,  non,  je  te  le  défends. 

Elle  eut  un  moment  de  dépit  et  de  honte;  elle  fronça  les 
sourcils,  comme  si  elle  eût  surpris  dans  le  regard  de  George 
une  étincelle  de  la  vérité  cruelle. 

—  Méchant!  dit-elle  encore,  sur  un  ton  ambigu  de  plaisanterie 
et  de  rancune. 

Il  répondit,  un  peu  énervé  : 

—  Tu  sais  bien  que,  pour  moi,  tu  es  belle  tout  entière. 
Et  il  fit  le  geste  de  l'attirer  en  lui  offrant  un  baiser. 

—  Non.  Attends.  Ne  regarde  pas. 

Et  elle  s'éloigna,  se  glissa  vers  un  angle  de  la  tente.  Vive- 
ment, avec  des  gestes  furtifs,  elle  mit  ses  longs  bas  de  soie  noire; 
puis  elle  se  retourna,  impudique,  avec  sur  les  lèvres  un  indéfinis- 
sable sourire.  Il  y  avait  dans  son  geste  quelque  chose  de  volon- 
tairement lascif,  et  il  y  avait  dans  son  sourire  une  pointe  de  subtile 
ironie.  Et  cette  muette  et  terrible  éloquence  prenait  pour  le  jeune 
homme  cette  signification  précise:  «Je  suis  toujours  l'invaincue. 
Tu  as  connu  près  de  moi  toutes  les  jouissances  dont  est  assoiffé 
ton  désir  sans  fin,  et  je  me  revêtirai  de  mensonges  qui  provoque- 
ront sans  fin  ton  désir.  Que  m'importe  ta  perspicacité  ?  Le  voile 
que  tu  déchires,  j'ai  le  pouvoir  de  le  réparer  en  un  instant;  le 
bandeau  que  tu  as  arraché,  j'ai  le  pouvoir  de  te  le  rattacher  en 
un  instant.  Je  suis  plus  forte  que  ta  pensée.  Je  connais  le  secret 
de  mes  transfigurations  dans  ton  âme.  Je  sais  les  gestes  et  les 
paroles  qui  ont  la  vertu  de  me  transfigurer  en  toi.  »  Et  en  effet, 
une  fois  de  plus  la  réalité  se  convertissait  en  une  fiction  confuse 
pleine  d'images  hallucinantes.  La  réverbération  de  la  mer  emplis- 
sait la  tente  d'un  frissonnement  d'or,  mêlait  mille  paillettes  d'or 
aux  fils  du  tissu.  Par  l'ouverture,  on  apercevait  l'immensité  de  la 
mer  calme,  la  vaste  immobilité  des  eaux  sous  un  flamboiement 
presque  lugubre.  Et  peu  à  peu  ces  apparences  mêmes  s'évanoui- 
rent. Dans  le  silence  il  n'entendit  plus  que  le  rythme  de  son 
propre  sang;  dans  l'ombre  il  ne  vit  plus  que  les  deux  grands  yeux 
fixés  sur  lui  avec  une  sorte  de  fureur.  Elle  l'enveloppait  tout 
entier  d'un  multiple  contact,  comme  si  elle  eût  participé  de  U 
nature  d'un  nuage...  Et  dans  l'égarement  final  de  sa  conscience 
il  crut  toucher  le  fond  d'un  abîme  et  frapper  la  roche  de  sa  nuque. 

Il  entendit  ensuite,  comme  dans  le  lointain,  parmi  le  froufrou 
des  jupes,  la  voix  d'Hippolyte  qui  disait  : 

—  Tu  veux  rester  encore  un  peu  ?  Tu  dors  ? 
Il  ouvrit  les  yeux;  il  murmura,  tout  étourdi  : 

—  Non,  non,  je  ne  dors  pas. 


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TRIOMPHE   DE   LÀ   MORT.  k  279 

IL  tenta  de  sourire.  Il  entrevit  la  blancheur  des  dents  d'Hippo- 
lyte,  qui  lui  souriait. 

—  Veux-tu  que  je  t'aide  à  te  vêtir? 

—  Non.  Je  m'habille  à  l'instant.  Va,  va;  je  te  rejoins,  mur- 
mura-t-il  d'un  air  ensommeillé. 

—  Alors  je  remonte.  J'ai  trop  faim.  Habille-toi  vite  et  viens. 

—  Oui,  tout  de  suite. 

Il  entendit  le  grincement  du  sable  sous  les  pas  qui  s'éloi- 
gnaient. Le  grand  silence  reprit  possession  de  la  plage.  Par  inter- 
valles arrivait  du  rivage  et  des  roches  voisines  un  clapotement 
léger,  un  bruit  faible  pareil  à  celui  que  font  les  animaux  qui 
boivent  à  l'abreuvoir. 

Quelques  minutes  passèrent,  pendant  lesquelles  il  lutta  contre 
un  accablement  qui  menaçait  de  tourner  en  léthargie.  Enfin  il  se 
mit  sur  son  séant,  avec  effort;  il  secoua  la  tête  pour  dissiper  le 
brouillard  de  sa  pensée  ;  il  regarda  autour  de  lui  avec  égarement. 
«  Oh!  si,  en  me  recouchant,  je  pouvais  ne  plus  me  relever!  Mou- 
rir! ne  jamais  la  revoir!  »  Il  se  sentait  atterré  par  la  certitude  que, 
dans  quelques  in  s  tan  s,  il  devrait  revoir  cette  femme,  il  devrait  se 
tenir  près  d'elle,  il  devrait  recevoir  encore  ses  baisers,  il  devrait 
entendre  encore  ses  paroles. 

Avant  de  commencer  à  se  vêtir,  il  hésita.  Plusieurs  idées 
folles  lui  traversèrent  le  cerveau.  Puis,  il  s'habilla  machinale- 
ment. Il  sortit  de  la  tente,  et  l'éblouissement  lui  fit  fermer  les 
yeux.  A  travers  le  tissu  des  paupières,  il  vit  une  grande  clarté 
rouge.  Il  eut  un  léger  vertige. 

Lorsqu'il  rouvrit  les  yeux,  le  spectacle  des  choses  extérieures 
lui  causa  une  sensation  inexprimable.  C'était  comme  s'il  eût  revu 
ces  choses  après  un  temps  indéfini,  dans  une  existence  différente. 

La  grève,  fouettée  par  le  soleil,  avait  une  blancheur  de  chaux. 
Sur  l'immense  et  lugubre  miroir  de  la  mer,  le  ciel  incandescent 
paraissait  s'affaisser  de  seconde  en  seconde,  alourdi  par  un  de 
ces  mornes  silences  qui  accompagnent  l'attente  d'une  catastrophe 
inconnue.  Les  promontoires  sablonneux,  avec  leurs  grandes  anses 
désertes,  élevaient  au-dessus  des  récifs  noirâtres,  pareilles  à 
des  tours,  leurs  crêtes  où  les  oliviers  se  dressaient  contre  le 
soleil  torride  dans  des  attitudes  de  colère  et  de  folie.  Allongé  sur 
les  roches  et  semblable  à  un  monstre  aux  aguets,  le  Trabocco 
avec  ses  nombreux  engins  avait  un  aspect  formidable.  Dans  l'en- 
chevêtrement des  poutres  et  des  cordages,  on  distinguait  les  pê- 
cheurs penchés  sur  les  eaux,  fixes,  immobiles  comme  des  bronzes; 
et  sur  leurs  vies  tragiques  pesait  le  sortilège  mortel. 

Tout  à  coup,  dans  l'embrasement  et  dans  le  silence,  une  voix 


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280  REVUE  DE8  DEUX  MONDES. 

frappa  les  oreilles  du  jeune  homme  :  celle  de  la  femme  qui  l'ap- 
pelait du  haut  de  l'Ermitage. 

Il  eut  une  secousse  ;  il  se  retourna  avec  une  palpitation  suf- 
focante. La  voix  répéta  son  appel,  limpide  et  forte,  comme  dans 
l'intention  d'affirmer  son  pouvoir. 

—  Viens  ! 

Tandis  qu'il  gravissait  la  pente,  la  bouche  fumeuse  d'un  des 
tunnels  jeta  dans  l'air  un  grondement  dont  la  répercussion 
envahit  tout  le  golfe.  Il  s'arrêta  près  de  la  voie,  pris  à  nouveau 
d'un  léger  vertige  ;  et  l'éclair  d'une  idée  folle  traversa  son  cerveau 
vidé  :  «  Se  coucher  en  travers  des  rails...  La  fin  de  tout  en  une 
seconde...!  » 

Assourdissant,  rapide  et  sinistre,  le  train  qui  passait  lui  lança 
au  visage  le  vent  de  sa  course;  puis,  sifflant  et  grondant,  il 
disparut  dans  la  bouche  du  tunnel  opposé,  qui  fuma  noirâtre 
dans  le  soleil. 

VII 

Depuis  l'aube  jusqu'au  crépuscule,  les  chants  des  moissonneurs 
et  des  glaneuses  alternaient  sur  les  flancs  de  la  colline  féconde. 

Les  chœurs  masculins,  avec  une  véhémence  bachique,  célé- 
braient la  joie  des  festins  plantureux  et  la  bonté  du  vieux  vin. 
Pour  les  hommes  de  la  faux,  le  temps  de  la  moisson  était  un 
temps  d'abondance.  D'heure  en  heure,  depuis  l'aube  jusqu'au 
crépuscule,  selon  l'antique  coutume,  ils  interrompaient  leur 
besogne  pour  manger  et  boire  sur  le  chaume,  parmi  les  gerbes 
nouvelles,  en  l'honneur  du  maître  généreux.  Et  chacun  retirait 
de  son  écuelle  la  part  de  nourriture  suffisante  pour  rassasier  une 
glaneuse.  Tel,  à  l'heure  du  repas,  Booz  avait  dit  à  Ruth  la  Moa- 
bite  :  —  «  Approche  et  mange  du  pain,  et  trempe  ton  morceau 
dans  le  vinaigre  ;  »  —  et  Ruth  était  venue  s'asseoir  près  des  mois- 
sonneurs et  s'était  rassasiée. 

Mais  les  chœurs  féminins  se  prolongeaient  en  cadences  pres- 
que religieuses  avec  une  douceur  lente  et  solennelle,  révélaient  la 
sainteté  originelle  du  travail  alimentaire,  la  noblesse  primor- 
diale de  cette  tâche  où  la  sueur  des  hommes  sanctifiait  sur  la 
terre  des  ancêtres  la  nativité  du  pain. 

George  les  entendait  et  les  suivait,  l'âme  aux  écoutes;  et,  peu 
à  peu,  une  influence  bienfaisante  et  inespérée  se  répandait  sur 
lui.  Son  âme  semblait  se  dilater  peu  à  peu  en  une  aspiration  tou- 
jours plus  large  et  plus  sereine,  à  mesure  que  devenait  plus  pure 
l'onde  du  chant  propagé  dans  les  midis  torrides  encore,  mais 

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TRIOMPHE   DE   LÀ   MORT.  281 

3ù  l'espérance  de  la  nuit  pacificatrice  commençait  à  répandre  une 
sorte  de  calme  extatique.  C'était  un  renouveau  d'aspiration  vers 
les  sources  de  la  vie,  vers  les  Origines.  C'était  peut-être  le  dernier 
tressaillement  de  sa  jeunesse  atteinte  dans  l'essence  de  son  énergie 
substantielle,  le  suprême  halètement  vers  la  reconquête  d'un 
bien  perdu  désormais  pour  toujours. 

Le  temps  de  la  moisson  tirait  à  sa  fin.  En  passant  le  long  des 
champs  moissonnés,  il  entrevoyait  de  beaux  usages  qui  semblaient 
des  rites  d'une  liturgie  géorgique.  Un  jour,  il  s'arrêta  près  d'un 
champ  déjà  dépouillé,  où  les  moissonneurs  venaient  de  construire 
la  dernière  meule,  et  il  fut  témoin  de  la  cérémonie. 

Sur  les  choses  fatiguées  par  l'ardeur  diurne  planait  l'heure 
limpide  et  douce  qui  allait  recueillir  dans  sa  sphère  de  cristal 
les  cendres  impalpables  du  jour  consumé.  Le  champ  se  des- 
sinait en  parallélogramme  sur  un  plateau  ceint  d'oliviers  gigan- 
tesques qui  laissaient  paraître  entre  leurs  rameaux  la  bande  bleue 
de  l'Adriatique,  mystérieuse  comme  le  vélum  entrevu  dans  le 
temple  derrière  les  palmes  d'argent.  Les  hautes  meules  se  dres- 
saient à  intervalles  égaux,  en  forme  de  cônes,  massives  et  opu- 
lentes d'une  richesse  entassée  par  les  bras  des  hommes,  célébrée 
par  le  chant  des  femmes.  Au  centre  du  champ,  la  troupe  des 
moissonneurs  faisait  cercle  autour  de  son  chef,  après  le  travail 
accompli.  C'étaient  des  hommes  trapus,  brûlés,  vêtus  de  lin.  Aux 
bras,  aux  jambes,  aux  pieds  nus,  ils  portaient  les  déformations 
que  la  longue  et  lente  endurance  des  labeurs  imprime  sur  les 
membres  qui  travaillent.  Dans  le  poing  de  chaque  homme  luisait 
la  faux,  courbe  et  mince  comme  la  lune  en  son  premier  quartier. 
De  temps  à  autre,  avec  un  geste  simple  de  la  main  libre,  ils 
essuyaient  la  sueur  de  leur  front  et  en  aspergeaient  le  sol  où 
brillait  la  paille  sous  les  rayons  obliques  du  couchant. 

A  son  tour,  le  chef  fit  ce  même  geste  ;  puis,  levant  la  main 
comme  pour  bénir,  il  s'écria,  dans  son  idiome  sonore,  riche  de 
rythmes  et  d'assonances  : 

—  Quittons  le  champ,  au  nom  du  Père,  et  du  Fils,  et  du 
Saint-Esprit  ! 

En  chœur,  les  hommes  de  la  faux  répondirent  avec  un  grand  cri  : 

—  Amen  ! 

Le  chef  reprit  : 

—  Béni  soit  notre  maître,  et  bénie  notre  maîtresse  ! 
Les  hommes  répondirent  : 

—  Amen  ! 

Et  le  chef,  d'une  voix  qui  par  degrés  se  renforçait  et  s'en- 
animait  : 


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282  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

—  Béni  soit  celui  qui  nous  a  porté  le  bon  manger  ! 

—  Amen  ! 

—  Béni  soit  celui  qui  a  dit  :  «  Ne  mets  pas  d'eau  dans  le  vin 
du  moissonneur  !  » 

—  Amen  ! 

—  Béni  soit  le  patron  qui  a  dit  à  la  patronne  :  «  Donne  sans 
mesurer,  et  mets  la  sapa  dans  le  vin  du  moissonneur.  » 

—  Amen  ! 

Les  bénédictions  s'étendaient  de  proche  en  proche  :  à  celui  qui 
avait  tué  la  brebis,  à  celui  qui  avait  lavé  les  herbes  et  les  lé- 
gumes, à  celui  qui  avait  fourbi  le  vase  de  cuivre,  à  celui  qui  avait 
assaisonné  les  viandes  d'épices.  Et  le  bénisseur,  dans  le  feu  de 
l'enthousiasme,  dans  le  transport  soudain  d'une  sorte  de  fureur 
poétique,  trouvait  les  assonances  et  s'exprimait  soudain  en  dis- 
tiques. La  troupe  lui  répondait  par  d'immenses  clameurs  que 
répercutaient  tous  les  golfes,  tandis  que  sur  le  fer  des  faux  s'al- 
lumaient les  éclairs  crépusculaires  et  que  la  gerbe  dressée  au 
sommet  des  meules  ressemblait  à  une  flamme. 

—  Bénies  soient  les  femmes  qui  chantent  la  belle  chanson  en 
apportant  les  cruches  de  vieux  vin  ! 

—  Amen  ! 

Ce  fut  un  tonnerre  de  joie.  Puis  tous  se  turent  et  regardèrent 
le  chœur  des  femmes  qui  s'approchaient,  porteuses  des  dernières 
largesses  sur  le  champ  fauché. 

Les  femmes,  en  double  file,  soutenant  sur  leurs  bras  les 
grandes  cruches  peintes,  chantaient.  Et,  en  les  voyant  s'avancer 
entre  les  troncs  d'oliviers  comme  entre  une  colonnade  sur  le 
fond  maritime,  le  spectateur  étranger  croyait  voir  une  de  ces 
théories  votives  qui  se  développent  harmonieusement  en  bas- 
relief  sur  les  frises  des  temples  ou  autour  des  sarcophages. 

Lorsqu'il  revint  à  la  maison,  cette  image  de  beauté  raccom- 
pagna le  long  du  sentier.  Et,  en  cette  compagnie,  tandis  qu'il 
cheminait  lentement  parmi  les  prestiges  du  soir  où  flottaient  en- 
core les  ondes  des  chœurs,  il  se  disait  :  «  Le  sentiment  religieux 
du  bonheur  de  vivre  ;  le  culte  profond  de  la  Nature,  mère  éter- 
nellement créatrice,  éternellement  joyeuse  de  la  surabondance 
de  ses  forces;  la  vénération  et  l'enthousiasme  pour  toutes  les 
énergies  fécondantes,  génératrices  et  destructives;  l'affirmation 
violente  et  tenace  de  l'instinct  agonistique,  de  l'instinct  de  lutte, 
de  prédominance,  de  souveraineté,  de  puissance  hégémonique, 
n'étaient-ce  point  les  pivots  inébranlables  qui  soutenaient  le  vieux 
monde  hellénique  durant  sa  période  ascensionnelle?  Il  était  en- 
raciné dans  la  substance  de  l'Hellène,  le  primitif  sentiment  homé- 
rique de  la  vie.  L'énergique  Hellène,  à  l'instar  de  ces  guerriers 


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TRIOMPHE    DE   LA    MORT.  283 

célébrés  par  l'hexamètre  sonore  qui  saluaient  toujours  «  avec  la 
tnême  allégresse  le  tonnerre  et  les  rayons  du  soleil  »,  toujours 
aussi  «  saluait  avec  la  même  allégresse  »  le  Bien  et  le  Mal,  sans 
autre  envie  que  d'épancher  son  exubérance  et  d'exercer  efficace- 
ment son  instinct  natif  de  domination.  Soit  dans  l'acte  terrible, 
soit  dans  la  souffrance,  il  savait  trouver  une  joie  hautaine.  Même 
dans  Terreur,  même  dans  la  douleur,  même  dans  le  supplice,  il 
ne  voulait  jamais  reconnaître  que  le  triomphe  de  la  vie.  Pâtir 
était  pour  lui  un  aiguillon  et  lui  faisait  l'effet  de  ces  drogues  qui 
stimulent,  accélèrent,  exaltent  les  fonctions  organiques  d'où  ré- 
sulte la  puissance  de  l'être.  Ce  qui  surgissait  des  profondeurs  de 
son  sentiment  tragique,  ce  n'était  ni  l'aspiration  à  s'affranchir  de 
la  terreur  et  de  la  pitié,  ni  l'aspiration  à  une  purification  finale  : 
c'était  sans  aucun  doute,  comme  Frédéric  Nietzsche  l'a  compris, 
l'aspiration  à  être  lui-même  l'éternelle  joie  du  Devenir,  au-dessus 
de  toute  terreur  et  de  toute  pitié  ;  à  être  lui-même  toutes  les  joies, 
sans  excepter  les  joies  terribles,  sans  excepter  celle  de  la  destruc- 
tion. Le  seul  philosophe  digne  de  lui  fut  Heraclite  d'Éphèse,  qui, 
semblable  à  la  Sibylle,  «  parlant  avec  une  bouche  inspirée,  sans 
sourire,  sans  parure  et  sans  parfum,  traverse  les  siècles  avec  la 
puissance  d'un  dieu.  »  L'idée  de  l'évolution,  de  l'écoulement 
perpétuel  de  toutes  choses,  de  l'infinie  mutabilité  cosmique,  cette 
idée  fondamentale  de  la  philosophie  moderne,  resplendit  dans  son 
aphorisme  imagé  :  «  On  ne  navigue  pas  deux  fois  sur  le  même 
fleuve.  Rien,  y  compris  le  passager,  ne  reste  identique.  Sur  le 
même  fleuve,  nous  nous  embarquons  et  nous  ne  nous  embar- 
quons pas,  puisque  nous  sommes  et  ne  sommes  pas.  »  Ce  disciple 
de  lui-même,  considérant  l'Univers,  le  connut  sous  l'aspect,  non 
pas  d'une  entité  stable,  mais  d'un  continuel  processus  de  forma- 
tion et  de  transformation  où  rien  n'était  durable  sinon  l'énergie 
ignée  agissant  selon  un  ordre  rationnel  par  une  éternelle  succes- 
sion de  cycles.  Il  connut  qu'à  chaque  instant  l'état  de  l'Univers 
n'était  que  l'expression  d'un  accord  transitoire  de  forces  en  con- 
flit, et  que  l'apparence  du  repos  ou  de  la  mort  n'était  qu'une 
activité  imperceptible  aux  sens  de  l'homme.  Devant  les  yeux  de 
son  intellect,  toutes  choses  passaient  de  l'état  naissant  à  l'être  vi- 
sible et  retournaient  ensuite  au  non-être  par  d'innombrables  mé- 
tamorphoses vitales,  avec  un  flux  tantôt  lent  et  tantôt  rapide  où 
il  ne  discernait  pas  de  principe  et  ne  découvrait  pas  de  fin.  Donc 
l'Hellène,  par  sa  véhémente  volonté  de  vivre  et  d'épanouir  sa  vie 
sous  le  plus  grand  nombre  possible  de  formes,  ne  faisait  que 
s'identifier  à  la  nature  des  choses.  Entre  les  buts  de  son  existence 
individuelle  et  le  processus  cosmique,  il  n'y  avait  nul  conflit.  De 
même  qu'aux  Dionysiaques  il  célébrait  la  perpétuité  de  la  vie  et 

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284  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

le  perpétuel  retour  des  forces  transformées,  de  môme,  dans  / 
Tragédie,  dont  les  origines  sont  précisément  diony siennes  et  $â 
rattachent  à  ces  fêtes,  il  avait  pour  unique  aspiration  d'être  lur 
même  l'éternelle  volupté  du  Devenir...  » 

A  un  détour  du  sentier,  George  s'arrêta  en  entendant  appro- 
cher une  voix  mélodieuse  qu'il  lui  sembla  reconnaître.  Et,  lors- 
qu'il la  reconnut,  il  eut  un  soudain  élan  d'allégresse.  C'était  h 
voix  de  Favette,  de  la  jeune  chanteuse  aux  yeux  de  faucon  :  k 
voix  vibrante  qui  réveillait  toujours  en  lui  le  souvenir  de  h 
joyeuse  matinée  de  mai  resplendissant  sur  le  labyrinthe  des  ge 
nets  fleuris,  sur  la  solitude  du  jardin  d'or  où,  tout  étonné,  il  aval 
cru  découvrir  le  secret  de  la  joie. 

Sans  soupçonner  la  présence  de  l'étranger  dissimulé  par  un< 
haie,  Favette  s'avançait  conduisant  une  vache  par  la  longe.  E 
elle  chantait,  la  tête  haute,  la  bouche  ouverte  vers  le  ciel,  tou 
le  visage  en  pleine  lumière;  et,  de  sa  gorge,  le  chant  jaillissait 
fluide,  limpide,  cristallin  comme  une  source.  Derrière  elle,  la 
belle  bête  neigeuse  cheminait  avec  mansuétude,  et,  à  chaque 
pas,  son  fanon  ondulait  et  la  masse  de  ses  pis  gonflés  de  lait  par 
la  pâture  ballottait  entre  ses  jambes. 

Lorsqu'elle  aperçut  l'étranger,  la  chanteuse  s'interrompit  e1 
fit  mine  de  s'arrêter.  Mais  lui,  allant  à  sa  rencontre  avec  un  aii 
de  fête,  comme  s'il  eût  retrouvé  une  amie  des  temps  heureux  : 

—  Où  vas-tu  donc,  Favette?  sécria-t-il. 

S'entendant  appeler  par  son  nom,  elle  rougit  et  sourit  avec 
embarras. 

—  Je  reconduis  la  vache  à  l'étable,  répondit-elle. 
Comme  elle  avait  brusquement  ralenti  le  pas,  le  mufle  de  la 

bête  lui  effleura  les  reins;  et  son  buste  hardi  se  dressait  entre  les 
grandes  cornes  comme  dans  le  croissant  d'une  lyre. 

—  Tu  chantes  toujours!  dit  George  en  l'admirant  dans  cette 
attitude.  Toujours! 

—  Eh  !  seigneur,  fit-elle  avec  un  sourire,  si  on  nous  ôtait  le 
chant,  que  nous  resterait-il? 

—  Te  rappelles-tu  cette  matinée  où  tu  as  cueilli  les  fleurs  de 
genêt? 

—  Les  fleurs  de  genêt  pour  ton  épouse  ? 

—  Oui;  tu  te  rappelles? 

—  Je  me  rappelle. 

—  Rechante-moi  cette  chanson  ! 

—  Seule,  je  ne  puis  pas  la  chanter. 

—  Alors,  chantes-en  une  autre. 

—  Comme  cela,  tout  de  suite,  en  ta  présence?  J'ai  honte,  h 
chanterai  en  chemin.  Adieu,  seigneur.   gitizedbyGoo< 


TRIOMPHE  DE  LA  MORT.  285 

—  Adieu,  Favette. 

Et  elle  poursuivit  sa  route,  traînant  la  bête  paisible.  Après 
quelques  pas,  elle  entonna  la  chanson  de  toute  la  force  de  sa  voix, 
qui  envahit  aux  alentours  la  campagne  lumineuse. 

Le  soleil  venait  de  se  coucher,  et  une  lumière  extraordinaire- 
ment  vive  se  répandait  sur  les  côtes  et  sur  la  mer  ;  une  onde  im- 
mense d'or  impalpable  montait  du  ciel  occidental  au  zénith  et 
redescendait  vers  le  bord  opposé,  dont  elle  pénétrait  avec  une 
extrême  lenteur  la  transparence  glauque.  Par  degrés,  l'Adria- 
tique devenait  plus  claire  et  plus  douce,  se  rapprochant  du  co- 
loris qu'ont  les  premières  feuilles  des  saules  sur  les  pousses 
nouvelles.  Seules  les  voiles  rouges,  aussi  superbes  que  si  elles 
eussent  été  de  pourpre,  rompaient  la  clarté  diffuse. 

«  C'est  une  Fête,  pensait  George,  ébloui  par  la  splendeur  du 
couchant,  sentant  palpiter  autour  de  lui  la  joie  de  vivre.  Où  res- 
pire-t-elle,  la  créature  humaine  pour  qui  toute  la  journée,  depuis 
l'aube  jusqu'au  crépuscule,  est  une  Fête  consacrée  par  quelque 
conquête  nouvelle?  Oùvit-il,  le  dominateur,  —  l'homme  couronné 
de  la  couronne  du  rire,  de  cette  couronne  de  roses  riantes  dont 
parle  Zarathustra  :  —  «  le  dominateur  fort  et  tyrannique,  affran- 
chi du  joug  de  toute  fausse  moralité,  assuré  dans  le  sentiment 
de  sa  puissance,  convaincu  que  l'essence  de  la  personne  surpasse 
en  valeur  tous  les  attributs  accessoires,  résolu  à  s'élever  au- 
dessus  du  Bien  et  au-dessus  du  Mal  par  la  pure  énergie  de  son 
vouloir,  capable  aussi  de  contraindre  la  vie  à  lui  tenir  ses  pro- 
messes? » 

Sur  la  colline,  les  chants  en  l'honneur  de  la  nativité  du  pain 
continuaient  et  alternaient.  Les  longues  théories  féminines  appa- 
raissaient sur  les  pentes  et  disparaissaient.  Çà  et  là,  d'invisibles 
feux,  montaient  dans  l'air  sans  brise  des  colonnes  de  fumée,  très 
lentes.  Le  spectacle  se  faisait  solennel  et  semblait  reculer  dans 
le  mystère  d'un  siècle  lointain,  dans  la  sainteté  d'une  célébration 
de  Dionysiaques  rurales. 


VIII 

Depuis  la  nuit  tragique  où  Candie,  en  baissant  la  voix,  avait 
parlé  du  sortilège  qui  pesait  sur  les  hommes  du  Trabocco,  cette 
grande  ossature  blanchâtre  allongée  sur  les  récifs  avait  plus  d'une 
fois  attiré  les  regards  et  excité  la  curiosité  des  étrangers.  Dans  le 
croissant  de  la  petite  baie  musicale,  cette  forme  hérissée  et  insi- 
dieuse, perpétuellement  aux  aguets,  paraissait  démentir  la  béni- 


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236  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

gnité  de  la  solitude.  Dans  les  midis  brûlans  et  immobiles,  dans 
les  crépuscules  embrumés,  elle  prenait  parfois  des  aspects  formi- 
dables. Parfois,  quand  tout  reposait,  on  entendait  grincer  le  ca- 
bestan et  craquer  toute  la  charpente.  Pendant  les  nuits  sans  lune, 
on  voyait  la  rougeur  des  torches  reflétée  par  les  eaux. 

En  un  après-midi  de  pesante  oisiveté,  George  proposa  à 
Hippolyte  : 

—  Veux-tu  venir  au  Trabocco  ? 
Elle  répondit  : 

—  Allons,  si  tu  veux.  Mais  comment  ferai-je  pour  passer  le 
pont?  Une  fois  déjà  j'ai  essayé... 

—  Je  te  conduirai  par  la  main. 

—  Le  passage  est  trop  étroit. 

—  Nous  essayerons. 

Ils  y  allèrent.  Ils  descendirent  par  le  sentier.  Au  coude,  ils 
trouvèrent  une  sorte  d'escalier  taillé  dans  le  granit,  peu  prati- 
cable, et  dont  les  marches  irrégulières  se  prolongeaient  jusque 
sur  les  récifs  à  l'extrémité  du  pont  branlant. 

—  Tu  vois!  comment  ferai-je?  dit  Hippolyte  avec  regret.  Rien 
qu'à  regarder,  la  tête  me  tourne. 

La  première  partie  du  pont  se  composait  d'une  planche  unique, 
très  étroite,  soutenue  par  des  étançons  fixés  sur  la  roche  ;  l'autre 
partie,  plus  large,  était  formée  de  voliges  transversales,  blanches 
d'une  blancheur  presque  argentée,  vermoulues,  cassantes,  mal 
jointes,  si  peu  épaisses  qu'elles  semblaient  devoir  se  rompre  sous 
la  moindre  pression  du  pied. 

—  Tu  ne  veux  pas  essayer?  —  demanda  George  avec  une  sensa- 
tion intérieure  d'étrange  soulagement  en  constatant  qu'Hippolyte 
ne  réussirait  jamais  à  opérer  le  périlleux  passage.  —  Regarde; 
voici  qu'on  vient  pour  nous  tendre  la  main. 

Un  enfant  demi-nu  accourait  de  la  plate-forme,  agile  comme 
un  chat,  brun  comme  un  bronze  riche  d'or.  Sous  son  pied  infail- 
lible les  voliges  craquaient,  les  solives  pliaient.  Parvenu  à  l'ex- 
trémité du  pont,  près  des  étrangers,  il  les  encouragea  avec  des 
gestes  énergiques  à  se  confier  en  lui,  les  regardant  de  ses  yeux 
perçans  d'oiseau  de  proie. 

—  Tu  ne  veux  pas  essayer?  reprit  George  avec  un  sourire. 

Irrésolue,  elle  avança  un  pied  sur  la  planche  branlante,  re- 
garda les  rochers  et  l'eau,  puis  se  retira  sans  réussir  à  vaincre  son 
trouble. 

—  Je  crains  le  vertige,  dit-elle.  Je  suis  sûre  que  je  tombe* 
rais 

Elle  ajouta  avec  un  regret  manifeste  : 

—  Va,  va  seul.  Tu  n'as  pas  peur? 


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TRIOMPHE   DE    LA   MORT.  287 

—  Non.  Mats  toi,  que  feras-tu? 

—  Je  m'assoierai  à  l'ombre  et  je  t'attendrai. 

Elle  ajouta  encore,  avec  hésitation,  comme  pour  tenter  de  le 
retenir  : 

—  Mais  pourquoi  y  vas-tu? 

—  J'y  vais.  Je  suis  curieux  de  voir. 

Elle  semblait  chagrine  de  ne  pas  pouvoir  le  suivre,  fâchée  de 
le  laisser  aller  en  un  lieu  où  elle-même  n'arriverait  pas;  et  ce 
qui  semblait  la  chagriner  et  la  fâcher,  c'était,  non  pas  seulement 
de  renoncer  à  une  curiosité  et  à  un  plaisir,  mais  encore  quel- 
que autre  cause  mal  distincte.  En  effet,  ce  qui  la  faisait  souffrir 
aussi,  c'était  l'obstacle  temporaire  qui  allait  s'interposer  entre  son 
amant  et  elle,  cet  obstacle  qu'elle  était  incapable  de  surmonter. 
Tant  lui  était  devenu  essentiel  le  besoin  de  tenir  son  amant  at- 
taché sans  cesse  par  un  lien  sensuel,  d'être  avec  lui  en  contact 
ininterrompu,  de  le  dominer,  de  le  posséder. 

Elle  dit  sur  un  ton  de  dépit  à  peine  perceptible: 

—  Va,  va  donc! 

George  venait  d'observer  au  fond  de  lui-même  un  sentiment 
contraire  au  sentiment  instinctif  d'Hippolyte  :  c'était  une  sorte 
de  soulagement  à  constater  qu'il  y  avait  un  lieu  où  Hippolyte 
ne  le  suivrait  pas,  un  refuge  complètement  inaccessible  à  l'En- 
nemie, une  retraite  défendue  par  les  roches  et  par  la  mer  où  il 
pourrait  trouver  enfin  quelques  heures  de  véritable  repos.  Et  ces 
impressions,  quoique  mal  distinctes  et  même  un  peu  puériles, 
mais  très  certainement  opposées,  démontraient  l'état  réel  des 
deux  amans  vis-à-vis  l'un  de  l'autre  :  l'un,  victime  consciente 
destinée  à  périr;  l'autre,  bourreau  inconscient  et  câlin. 

—  J'y  vais,  dit  George  avec  une  nuance  de  provocation  dans 
le  ton  et  dans  l'attitude.  Au  revoir. 

Bien  qu'il  ne  se  sentit  pas  sûr  de  lui-même,  il  refusa  l'aide 
de  l'enfant  et  fut  très  attentif  à  prendre  une  démarche  franche  et 
alerte,  à  ne  pas  hésiter,  à  ne  pas  vaciller  sur  la  planche  bran- 
lante. Dès  qu'il  eut  mis  le  pied  sur  la  partie  plus  large,  il  accé- 
léra le  pas,  toujours  préoccupé  des  regards  d'Hippolyte,  donnant 
instinctivement  à  son  effort  la  chaleur  d'une  réaction  hostile. 
Lorsqu'il  foula  le  plancher  de  la  plate-forme,  il  eut  la  sensation 
illusoire  de  se  trouver  sur  le  pont  d'un  navire.  En  un  instant,  la 
fraîcheur  de  la  mer  clapoteuse  qui  se  brisait  sur  les  récifs  ressuscita 
dans  sa  mémoire  certains  fragmens  de  la  vie  qu'il  avait  vécue  à 
bord  du  Don-Juan,  et  il  éprouva  par  tout  son  être  un  tressaille- 
ment subit  à  l'idée  chimérique  de  lever  l'ancre.  «  A  la  voile!  À  la 
voile  !» 

Aussitôt  après,  ses  regards  se  portèrent  sur  les  objets  envi- 


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£88  RXVUB  DES  DKJX  MONDES. 

ronnans,  et  il  en  remarqua  les  moindres  détails  avec  sa  lucidité 
ordinaire. 

Turchin  l'avait  salué  d'un  geste  brusque,  que  n'adoucissait  ni 
parole  ni  sourire,  comme  si  nul  événement,  quelque  insolite  et 
extraordinaire  qu'il  fût,  n'eût  eu  le  pouvoir  d'interrompre  môme 
pour  une  seconde  la  préoccupation  terrible  qui  apparaissait  sur 
son  visage  terreux,  presque  sans  menton,  à  peine  plus  gros  que  le 
poing,  avec  un  long  nez  en  saillie,  pointu  comme  un  museau  de 
brochet,  entre  deux  petits  yeux  scintillans. 

L«a  même  préoccupation  se  lisait  dans  l'aspect  de  ses  deux  fils 
qui,  eux  aussi,  saluèrent  en  silence  et  se  remirent  h,  l'ouvrage, 
sans  se  départir  de  leur  immuable  tristesse.  C'étaient  des  garçons 
de  plus  de  vingt  ans,  décharnés,  brûlés,  agités  d'une  continuelle 
inquiétude  musculaire,  comme  les  démoniaques.  Tous  leurs  mou- 
vemens  avaient  un  air  de  contraction  convulsive,  de  sursaut;  et, 
sous  la  peau  de  leurs  faces  sans  menton,  on  voyait  par  moment» 
les  muscles  trembler. 

—  La  pêche  est  bonne?  demanda  George  en  montrant  le  large 
filet  immergé  dont  les  coins  s'apercevaient  à  fleur  d'eau. 

—  Rien  aujourd'hui,  seigneur,  murmura  Turchin  avec  un  ac- 
cent de  colère  contenue. 

11  reprit  après  une  pause: 

—  Qui  sait?  C'est  toi,  peut-être,  qui  nous  apportes  la  bonne 
pêche. 

—  Tirez  le  filet.  Nous  verrons. 

Ses  fils  s'apprêtèrent  à  manœuvrer  le  cabestan. 

Par  les  interstices  du  plancher,  on  apercevait  Tonde  miroitante 
et  écumante.  Dans  un  angle  de  la  plate-forme  se  dressait  une 
cabane  basse  au  toit  de  paille,  dont  le  faîte  était  protégé  par  une 
file  de  tuiles  rouges  et  orné  d'une  pièce  de  chêne  sculptée  en 
forme  de  tête  de  bœuf,  avec  deux  grandes  cornes  rapportées,  contre 
les  maléfices.  D'autres  amulettes  pendaient  de  la  toiture,  mêlées 
à  des  disques  de  bois  sur  lesquels  étaient  collés  avec  de  la  poix 
des  morceaux  de  miroir  ronds  comme  des  yeux  ;  et  un  faisceau 
de  fourches  à  quatre  dents,  rouillées,  gisait  devant  l'ouverture 
basse.  A  droite  et  à  gauche,  deux  grands  mâts  verticaux  se  dres- 
saient, plantés  sur  la  roche,  maintenus  à  la  base  par  des  pieux  de 
toutes  grosseurs  qui  s'entre-croisaient  et  s'enchevêtraient,  reliés 
les  uns  aux  autres  par  d'énormes  clous,  serrés  par  des  fils  de  fer 
et  par  des  cordages,  renforcés  de  mille  façons  contre  le  courroux 
de  la  mer.  Deux  autres  mâts  horizontaux  coupaient  les  premiers 
en  croix  et  s'allongeaient  comme  des  beauprés  par  delà  les  récifs, 
sur  l'eau  profonde  et  poissonneuse.  Aux  extrémités  fourchues  des 
quatre  mats  pendaient  des  poulies  avec  des  cordes  correspondant 


TRIOMPHE   DE   LA   MORT.  289" 

«ux  coins  du  Blet  carré.  D  autres  cordes  passaient  par  d'autres 
poulies,  au  sommet  d'espars  de  moindre  grandeur;  jusque  sur  les 
roches  les  plus  lointaines,  des  pieux  enfoncés  maintenaient  des 
câbles  de  renfort;  d'innombrables  planches,  clouées  sur  les  pou- 
tres, en  consolidaient  les  points  faibles.  La  lutte  longue  et  obstinée 
contre  les  fureurs  et  les  traîtrises  du  flot  était  comme  écrite  sur 
cette  énorme  carcasse  au  moyen  de  ces  nœuds,  de  ces  clous,  de 
ces  engins.  La  machine  semblait  vivre  d'une  vie4 propre,  avait  un 
air  et  une  figure  de  corps  animé.  Le  bois,  exposé  depuis  des  ans 
et  des  ans  au  soleil,  à  la  pluie,  à  la  tempête,  montrait  toutes  ses 
fibres,  découvrait  toutes  ses  rugosités  et  toutes  ses  nodosités,  ré- 
vélait toutes  les  parties  résistantes  de  sa  structure,  se  dénudai tr 
se  consumait,  devenait  blanc  comme  un  tibia,  ou  luisant  comme 
de  l'argent,  ou  grisâtre  comme  le  silex,  acquérait  un  caractère  et 
une  signification  spéciale,  une  empreinte  aussi  distinctive  qu'une» 
personne  sur  qui  la  vieillesse  et  la  souffrance  auraient  achevé 
leur  œuvre  cruelle. 

Le  cabestan  grinçait  en  tournant  par  l'action  des  quatre  barres, 
et  toute  la  machine  tremblait  et  craquait  sous  l'effort,  tandis 
que  le  vaste  filet  émergeait  peu  à  peu  de  la  profondeur  verte  avec 
un  miroitement  doré. 

—  Rien  !  grommela  le  père  en  voyant  monter  à  fleur  d'eau 
le  fond  vide  du  filet. 

Les  fils  lâchèrent  les  barres  tout  d'un  coup  ;  et,  avec  des  grin- 
cemens  plus  forts,  le  cabestan  se  mit  à  tourner  en  battant  l'air 
de  ses  quatres  bras  brutaux,  qui  auraient  pu  couper  un  homme  en 
deux.  Le  filet  replongea.  Tous  se  turent.  Dans  le  silence,  on  n'en- 
tendit plus  que  le  clapotis  de  la  mer  contre  les  récifs. 

Le  poids  du  maléfice  écrasait  ces  vies  misérables.  George  avait 
perdu  toute  curiosité  d'interroger,  de  découvrir,  de  savoir;  mais  il 
sentait  que  cette  compagnie  taciturne  et  tragique  allait  avoir  bien- 
tôt pour  lui  l'attrait  d'une  sorte  d'affinité  douloureuse.  N'était-il 
pas,  lui  aussi,  victime  d'un  maléfice?  Et  il  regarda  instinctive- 
ment vers  la  plage,  où  apparaissait  la  silhouette  de  la  femme  des- 
sinée sur  un  fond  de  roche. 

IX 

Il  retourna  au  Trabocco  presque  tous  les  jours,  à  des  heures- 
différentes.  Ce  fut  le  lieu  favori  de  son  rêve  et  de  sa  méditation. 
Les  pécheurs  s'étaient  habitués  à  ses  visites  ;  ils  lui  faisaient  un 
accueil  respectueux,  lui  préparaient  à  l'ombre  de  la  cabane  une- 
sorte  de  grabat  fait  d'une  vieille  voile  qui  sentait  le  goudron.  De 
son  côté,  il  ne  ménageait  pas  les  largesses. 

tomb  cxxx.  —  1895.  19 


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290  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

En  écoutant  la  rumeur  des  eaux,  en  fixant  le  sommet  d'un 
mât  immobile  dans  l'azur,  il  évoquait  ses  souvenirs  nautiques, 
revivait  sa  vie  errante  des  étés  lointains,  cette  vie  de  liberté  sans 
limite  qui  lui  semblait  aujourd'hui  singulièrement  belle  et  presque 
chimérique.  Il  se  rappelait  sa  dernière  traversée  sur  l'Adria- 
tique, quelques  mois  après  l'épiphanie  de  l'amour,  pendant  une 
période  de  tristesses  et  d'enthousiasmes  poétiques,  sous  l'influence 
de  Percy  Shelley,  de  ce  divin  Ariel  que  la  mer  avait  transfiguré 
en  quelque  chose  de  riche  et  d'étrange  :  into  something  rich  and 
strange.  Et  il  se  rappelait  le  débarquement  à  Rimini,  l'entrée  à 
Malamocco,  le  mouillage  devant  le  quai  des  Esclavons  tout  doré 
par  le  soleil  de  septembre...  —  Où  était  en  ce  moment  son  vieux 
compagnon  de  voyage,  Adolphe  Astorgi?  Où  était  le  Don- Juan? 
—  La  semaine  précédente,  il  en  avait  reçu  des  nouvelles  de  Can- 
die par  une  lettre  qui  semblait  imprégnée  encore  de  l'odeur  de  la 
mastica  et  qui  lui  annonçait  l'envoi  prochain  d'une  quantité  de 
confitures  orientales. 

Adolphe  Astorgi  était  vraiment  une  âme  fraternelle,  le  seul 
avec  qui  il  avait  pu  vivre  quelque  temps  dans  une  communion 
complète,  sans  éprouver  la  gêne,  le  malaise  et  la  répugnance  que 
lui  causait  presque  toujours  la  familiarité  prolongée  avec  ses 
autres  amis.  Quel  malheur  qu'il  fût  si  loin  maintenant!...  Et 
parfois  il  se  le  représentait  comme  un  libérateur  imprévu  qui 
apparaîtrait  avec  sa  voile  dans  les  eaux  de  San-Vito  pour  lui  pro- 
poser l'évasion. 

Dans  sa  faiblesse  incurable,  dans  cette  abolition  totale  de  la 
volonté  active,  il  s'attardait  parfois  à  des  rêves  de  cette  sorte  :  il 
implorait  la  venue  d'un  homme  fort  et  impérieux  qui  le  secoue- 
rait avec  rudesse  et  qui ,  brisant  toutes  les  chaînes  d'un  coup 
brusque  et  définitif,  pour  toujours,  le  ravirait,  l'entraînerait  an 
loin,  l'enfermerait  dans  une  région  perdue  où  il  ne  serait  connu 
de  personne,  où  il  ne  connaîtrait  personne,  et  où  il  pourrait,  soit 
recommencer  sa  vie,  soit  mourir  d'une  mort  moins  désespérée. 

Mourir,  il  le  devait.  Il  connaissait  sa  condamnation  et  la 
savait  désormais  irrévocable;  et  il  était  convaincu  que  l'acte 
final  s'accomplirait  dans  la  semaine  qui  précéderait  le  cinquième 
anniversaire y  entre  les  derniers  jours  de  juillet  et  les  premiers 
d'août.  Depuis  la  tentation  qui,  dans  l'horreur  du  midi  torride, 
devant  les  rails  luisans,  lui  avait  traversé  l'esprit  comme  un 
éclair,  il  lui  semblait  même  que  le  moyen  était  déjà  trouvé.  Il  avait 
sans  cesse  l'oreille  tendue  au  grondement  du  train,  il  éprouvait 
une  inquiétude  étrange  lorsque  approchait  l'heure  connue  du 
passage.  Comme  un  des  tunnels  perçait  la  pointe  du  Trabocco,  il 
pouvait  entendre  de  son  grabat  le  fracas  sourd  qui  faisait  trembler 


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TRIOMPHE   DE   LA   MORT.  291 

toute  réminence  ;  et  parfois,  s'il  était  alors  distrait  par  d'autres 
pensées,  il  avait  un  tressaillement  d'effroi,  comme  s'il  eût  à  Tim- 
proviste  entendu  le  grondement  de  son  destin. 

N'était-ce  pas  une  même  pensée  qui  régnait  en  lui  et  en  ces 
hommes  taciturnes?  Ne  sentaient-ils  pas  sur  leur  tète,  les  uns  et 
les  autres,  jusque  dans  les  ardeurs  les  plus  éclatantes  de  la  cani- 
cule, une  même  ombre  ?  C'était  peut-être  cette  affinité  qui  lui 
faisait  aimer  ce  lieu  et  cette  compagnie.  Sur  les  eaux  musicales, 
il  se  laissait  bercer  dans  les  bras  du  fantôme  qu'il  avait  créé,  tan- 
dis que  la  volonté  de  vivre  se  retirait  de  lui  peu  à  peu,  comme  la 
chaleur  abandonne  un  cadavre. 

C'étaient  les  grands  calmes  de  juillet.  La  mer  s'étalait  toute 
blanche,  laiteuse,  verdàtre  çà  et  là  dans  le  voisinage  de  la  rive. 
Une  brume  à  peine  teintée  de  violet  pâlissait  les  côtes  loin- 
taines :  le  cap  du  More,  la  Nicchiola ,  la  pointe  d'Ortone  ,  la 
pointe  du  Vaste.  Les  ondulations  presque  imperceptibles  de  la 
bonace  produisaient  entre  les  récifs  une  harmonie  bourdonnante, 
mesurée  par  des  pauses  égales.  Sur  l'extrémité  de  l'un  des  longs 
mâts  horizontaux,  l'enfant  se  tenait  en  vedette;  l'oeil  au  guet, 
il  scrutait  sous  lui  le  miroir  de  Tonde,  et,  de  temps  à  autre, 
pour  contraindre  le  poisson  effrayé  à  entrer  dans  le  filet,  il  jetait 
une  pierre.  Ces  bruits  sourds  augmentaient  la  mélancolie  des 
choses. 

Parfois  le  visiteur  s'assoupissait  sous  la  caresse  des  rythmes 
lents.  Ces  assoupissemens  brefs  étaient  Tunique  compensation 
de  ses  nuits  sans  sommeil.  Et  il  avait  coutume  de  prétexter  ce 
besoin  de  repos  pour  qu'Hippolyte  lui  permît  de  rester  sur  le 
Trabocco  aussi  longtemps  qu'il  lui  plairait.  George  l'assurait 
qu'il  ne  pouvait  pas  dormir  ailleurs  que  sur  ces  planches,  parmi 
les  émanations  des  rochers,  dans  la  musique  de  la  mer. 

A  cette  musique,  il  tendait  une  oreille  de  plus  en  plus  atten- 
tive et  subtile.  Désormais,  il  en  connaissait  tous  les  mystères, 
il  en  comprenait  toutes  les  significations.  Le  faible  clapotis  du 
ressac,  pareil  au  bruit  lingual  d'un  troupeau  qui  se  désaltère  ;  le 
grand  fracas  subit  du  flot  gaillard  qui,  arrivant  du  large,  heurte 
et  écrase  la  vague  réfractée  par  la  rive;  la  note  la  plus  humble, 
la  note  la  plus  superbe,  et  les  innombrables  gammes  intermé- 
diaires, et  les  diverses  mesures  des  intervalles,  et  les  accords  les 
plus  simples,  et  les  accords  les  plus  complexes,  [et  toutes  les 
puissances  de  ce  profond  orchestre  marin  dans  le  golfe  sonore, 
il  connaissait  tout,  il  comprenait  tout. 

Mystérieuse,  la  symphonie  crépusculaire  se  développait  et 
croissait,  très  lente,  très  lente,  sous  un  ciel  de  pures  violettes 
dont  les  touffes  éthérées  laissaient  luire  les  premiers  regards  ti- 


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292  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

midesdes  constellations  encore  couvertes  d'un  voile.  Çà  et  là,  les 
souffles  errans  soulevaient  et  chassaient  les  ondes,  rares  d'abord, 
puis  plus  fréquentes,  puis  moins  débiles  ;  ils  soulevaient  et  pous- 
saient les  ondes  dont  les  fines  crêtes  fleurissaient,  dérobaient  au 
crépuscule  une  lueur,  écumaient  un  instant  et  retombaient  lan- 
guides. Tantôt  comme  un  son  assourdi  de  cymbales,  tantôt  comme 
un  son  de  disques  d'argent  heurtés  l'un  contre  l'autre,  tantôt 
comme  un  son  de  cristaux  précipités  sur  une  pente,  tel  était  le  son 
que  faisaient  dans  le  silence  ces  ondes  retombant  et  mourant. 
De  nouvelles  ondes  se  levaient,  engendrées  par  un  souffle  plus 
long,  et  se  recourbaient  limpides,  et  portaient  dans  leur  cour- 
bure la  grâce  dernière  du  jour,  et  se  brisaient  avec  une  sorte 
d'indolence,  semblables  à  de  mobiles  rosiers  blancs  qui  s'effeuil- 
leraient, et  laissaient  des  écumes  durables,  pareilles  à  des  pétales, 
sur  le  miroir  qui  se  dilatait  là  où  elles  disparaissaient  pour  tou- 
jours. D'autres  encore  se  levaient,  augmentaient  de  vitesse  et  de 
force,  s  approchaient  du  rivage,  l'atteignaient  avec  une  violence 
triomphale  suivie  d'un  bruit  diffus  pareil  à  un  froissement  de 
feuilles  arides.  Et,  tandis  que  durait  encore  cet  illusoire  frois- 
sement de  la  forêt  irréelle,  d'autres  vagues,  là-bas,  là-bas,  sur 
le  croissant  du  golfe,  déferlaient  à  des  intervalles  de  plus  en 
plus  courts,  suivies  du  même  bruit,  de  sorte  que  la  zone  sonore 
semblait  s'étendre  à  l'infini  par  les  perpétuelles  vibrations  d'une 
myriade  de  feuilles  arides. 

Cette  sylvestre  harmonie  imitative  était  la  trame  constante 
où  l'onde  assaillant  les  récifs  posait  ses  rythmes  interrompus. 
L'onde  arrivait  avec  un  emportement  d'amour  ou  de  colère  sur 
les  blocs  inébranlables  ;  elle  s'y  précipitait  en  mugissant,  s'y  éta- 
lait en  écumant,  envahissait  de  sa  liquidité  jusqu'aux  passages 
les  plus  secrets.  Il  semblait  qu'une  âme  naturelle  ultra-souveraine 
jemplit  de  son  agitation  frénétique  un  instrument  vaste  et  mul- 
tiple comme  un  orgue,  en  passant  par  toutes  les  discordances,  en 
touchant  toutes  les  notes  de  la  joie  et  de  la  douleur. 

Elle  riait,  gémissait,  suppliait,  chantait,  caressait,  sanglotait, 
menaçait:  tour  à  tour  joyeuse,  plaintive,  humble,  ironique,  câline, 
désespérée,  cruelle.  Elle  sautait  jusqu'à  la  cime  de  la  plus  haute 
roche  pour  y  remplir  la  petite  cavité  ronde  comme  une  coupe 
votive;  elle  s'insinuait  dans  la  crevasse  oblique  où  les  mollusques 
pullulaient  ;  elle  s'écroulait  sur  les  moelleux  tapis  de  corallines 
en  les  lacérant,  ou  elle  y  rampait  aussi  légère  que  le  serpent  sur 
la  mousse.  Le  dégouttement  égal  des  eaux  suintantes  dans  la 
caverne  occulte,  le  regorgement  rythmique  des  fontaines  pareil  à 
la  pulsation  d'un  vaste  cœur,  le  clapotis  rauque  des  sources  sur 
la  déclivité  raboteuse,  le  fracas  sourd  du  torrent  emprisonné 

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TRIOMPHE    DE    LA    MORT.  293 

entre  deux  parois  de  granit,  le  tonnerre  réitéré  du  fleuve  qui  se 
précipite  du  haut  d'une  roche,  tous  les  sons  que  produisent  les 
eaux  vives  sur  la  pierre  inerte  et  tous  les  jeux  de  leurs  échos, 
elle  les  imitait.  La  tendre  parole  qu'on  murmure  dans  l'ombre  à 
l'écart,  le  soupir  exhalé  par  une  angoisse  mortelle,  la  clameur 
d  une  multitude  ensevelie  dans  les  profondeurs  d'une  cata- 
combe,  le  sanglot  d'une  poitrine  titanesque,  la  dérision  allière  et 
cruelle,  tous  les  sons  que  produit  la  bouche  humaine  dans  la 
tristesse  ou  dans  la  joie,  et  le  mugissement,  et  le  rugissement, 
elle  les  imitait.  Les  chœurs  nocturnes  des  esprits  aux  langues 
aériennes,  le  chuchotement  des  fantômes  mis  en  fuite  par  l'au- 
rore, les  ricanemens  réprimés  des  créatures  fluides 'et  malé- 
fiques aux  aguets  sur  le  seuil  des  antres,  les  appels  des  fleurs 
vocales  dans  les  paradis  de  luxure,  les  reprises  de  la  danse  ma- 
gique sous  la  lune,  tous  les  sons  que  l'oreille  des  poètes  écoute 
en  secret,  tous  les  enchantemens  de  la  sirène  antique,  elle  les 
imitait.  Une  et  multiple,  évanescente  et  impérissable,  elle  enfer- 
mait en  soi  tous  les  langages  de  la  Vie  et  du  Rêve. 

Ce  fut,  dans  l'esprit  attentif  de  l'auditeur,  comme  la  résurrec- 
tion d'un  monde.  La  grandeur  de  la  symphonie  marine  ranima 
chez  lui  la  foi  en  la  puissance  illimitée  de  la  musique.  Il  resta 
stupéfait  d'avoir  pu  priver  si  longtemps  son  esprit  de  cette  nour- 
riture quotidienne,  d'avoir  renoncé  au  seul  moyen  concédé  à 
l'homme  pour  s'affranchir  de  la  tromperie  des  apparences  et 
pour  découvrir  dans  l'univers  intérieur  de  l'âme  l'essence  réelle 
des  choses.  Il  resta  stupéfait  d'avoir  pu  négliger  si  longtemps  ce 
culte  religieux  que,  depuis  les  premières  années  de  son  enfance, 
à  l'exemple  de  Démétrius,  il  avait  pratiqué  avec  tant  de  ferveur. 
Pour  Démétrius  et  pour  lui,  la  musique  n'avait-elle  pas  été  une 
religion  ?  Ne  leur  avait-elle  pas  révélé  à  tous  deux  le  mystère  de 
la  vie  suprême?  A  tous  deux  elle  avait  répété,  mais  avec  un  sens 
différent,  la  parole  du  Christ  :  «  Notre  règne  n'est  pas  de  ce 
monde.  » 

Et  il  lui  réapparut,  l'homme  doux  et  méditatif,  ce  visage 
empreint  d'une  mélancolie  virile  auquel  donnait  une  expression 
étrange  la  boucle  de  cheveux  blancs  mêlée  aux  cheveux  noirs 
sur  le  milieu  du  front. 

Une  fois  encore  George  se  sentit  pénétré  par  la  fascination 
surnaturelle  qu'exerçait  sur  lui  du  fond  de  la  tombe  cet  homme 
existant  hors  de  la  vie.  Des  choses  lointaines  lui  revinrent  à  la 
mémoire,  pareilles  à  des  ondes  d'harmonie  indistincte  ;  des  élé- 
mens  de  pensée  reçus  de  ce  révélateur  semblèrent  prendre  des 
formes  vagues  de  rythmes;  le  simulacre  idéal  du  défunt  parut 
se   transfigurer  musicalement,    perdre    ses    contours    visibles, 


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■v.v: 


294  REVUE  DBS  DEUX  MORDES. 

rentrer  dans  l'unité  profonde  de  l'être,  dans  cette  unité  que  le 
musicien  solitaire,  à  la  lumière  de  son  inspiration,  avait  décou- 
verte sous  la  diversité  des  apparences. 

«  Sans  aucun  doute,  pensait-il,  c'est  la  musique  qui  l'initia 
au  mystère  de  la  mort,  qui  lui  montra,  par  delà  la  vie,  un 
nocturne  empire  de  merveilles.  L'harmonie,  élément  supérieur 
au  temps  et  à  l'espace,  lui  a  fait  entrevoir  comme  une  béatitude 
la  possibilité  de  s'affranchir  de  l'espace  et  du  temps,  de  se  détacher 
du  vouloir  individuel  qui  l'enfermait  dans  la  prison  d'une  per- 
sonnalité confinée  en  un  lieu  restreint,  qui  le  tenait  perpétuelle- 
ment assujetti  à  la  matière  brute  de  la  substance  corporelle. 
Comme  il  avait  mille  fois  senti  en  lui-même,  aux  heures  d'inspi- 
ration, l'éveil  de  la  volonté  universelle;  comme  il  avait  goûté 
une  joie  extraordinaire  à  reconnaître  l'unité  suprême  qui  est  au 
fond  des  choses,  il  crut  que  la  mort  lui  serait  un  moyen  de  se 
prolonger  dans  l'infini,  qu'il  se  dissoudrait  dans  l'harmonie  con- 
tinue du  Grand  Tout  et  participerait  à  ^éternelle  volupté  du 
Devenir.  Pourquoi  n'aurais-je  pas,  moi  aussi,  la  même  initiatrice 
au  même  mystère?  » 

De  hautes  images  s'élevaient  dans  son  esprit,  à  mesure  que  les 
étoiles  apparaissaient  une  à  une  dans  le  silence  des  cieux.  Il  re- 
trouva quelques-uns  de  ses  songes  les  plus  poétiques.  Il  se  rap- 
pela l'immense  sentiment  de  joie  et  de  liberté  qu'il  avait  éprouvé 
un  jour,  en  s'identifiant  par  l'imagination  avec  un  homme  inconnu 
qui  gisait  dans  la  bière  au  sommet  d'un  majestueux  catafalque 
entouré  de  flambeaux,  tandis  qu'au  fond  de  l'ombre  sacrée  l'âme 
de  Beethoven,  le  divin  révélateur  dans  l'orgue,  dans  l'orchestre 
et  dans  les  voix  humaines,  parlait  avec  l'Invisible.  Il  revit  le 
vaisseau  chimérique  chargé  d'un  orgue  gigantesque  qui,  entre 
ciel  et  mer,  dans  les  lointains  infinis,  par  la  forêt  de  ses  tuyaux, 
versait  des  torrens  d'harmonie  sur  le  calme  des  ondes,  tandis 
qu'à  l'extrême  horizon  flamboyaient  les  bûchers  crépusculaires,  ou 
que  s'épandait  dans  la  nuit  l'extatique  sérénité  de  la  pleine  lune, 
ou  que,  sur  les  cercles  de  ténèbres,  les  constellations  brillaient 
du  haut  de  leurs  chars  de  cristal.  Il  reconstruisit  ce  merveilleux 
Temple  de  la  Mort,  tout  de  marbre  blanc, où  se  tenaient,  entre  les 
colonnes  du  propylée,  des  musiciens  insignes  qui  séduisaient  les 
jeunes  hommes  au  passage  par  leurs  accords  et  qui  mettaient  tant 
d'art  à  les  initier  que  jamais  nul  initié,  en  posant  le  pied  sur  le 
seuil  funèbre,  ne  se  retournait  pour  saluer  la  lumière  où  jusqu'à 
ce  jour  il  avait  trouvé  la  joie. 

«  Donnez-moi  une  noble  manière  de  trépasser.  Que  la  Beauté 
étende  un  de  ses  voiles  sous  mon  dernier  pas  !  C'est  tout  ce  que 
j'implore  de  mon  Destin.  » 


TRIOMPHE    DE    LA    MORT.  295 

Une  chaleur  lyrique  dilatait  sa  pensée.  La  fin  de  Percy 
Shelley,  si  souvent  enviée  et  rêvée  par  lui  sous  l'ombre  et  sous 
le  claquement  de  la  voile,  lui  réapparut  dans  un  immense  éclak 
de  poésie.  Ce  destin  avait  une  grandeur  et  une  tristesse  surhu- 
maines. «  Sa  mort  est  mystérieuse  et  solennelle  comme  celle 
des  antiques  héros  de  la  Grèce,  qu'une  invisible  puissance  enle- 
vait de  terre  à  l'improviste  et  emportait  transfigurés  dans  la 
sphère  joviale.  Comme  dans  le  chant  d'Ariel,  rien  de  lui  n'est 
anéanti  ;  mais  la  mer  Ta  transfiguré  en  quelque  chose  de  riche  et 
d'étrange.  Son  corps  juvénile  brûle  sur  un  bûcher,  au  pied  de 
l'Apennin,  devant  la  solitude  de  la  mer  tyrrhénienne,  sous  Tare 
bleu  du  ciel.  Il  brûle  avec  les  aromates,  avec  l'encens,  avec 
l'huile,  avec  le  vin,  avec  le  sel.  Les  flammes  sonores  montent 
dans  l'air  immobile,  vibrent  et  chantent  vers  le  soleil  témoin,  qui 
fait  scintiller  les  marbres  aux  cimes  des  montagnes.  Tant  que  le 
corps  n'est  pas  consumé,  une  hirondelle  marine  ceint  le  bûcher 
de  ses  vols.  Et  puis,  lorsque  le  corps  en  cendres  se  désagrège,  le 
cœur  apparaît  nu  et  intact  :  —  Cor  Cordium.  » 

N'avait-il  pas  peut-être,  lut  aussi,  comme  le  poète  de  YEpipsy- 
ckidion,  aimé  Antigone  dans  une  existence  antérieure? 

Sous  lui,  autour  de  lui,  la  symphonie  de  la  mer  grandissait, 
grandissait  dans  l'ombre;  et,  sur  lui,  le  silence  du  ciel  étoile 
devenait  plus  profond.  Mais,  du  côté  du  rivage,  un  grondement 
s'approchait,  sans  ressemblance  avec  aucun  autre  bruit,  très 
reconnaissable.  Et,  lorsqu'il  se  tourna  de  ce  côté,  il  vit  les  deux 
fanaux  du  train,  pareils  à  la  fulguration  de  deux  yeux  de  flamme. 

Assourdissant,  rapide  et  sinistre,  le  train  qui  passait  ébranla 
le  promontoire;  en  une  seconde  il  parcourut  là  voie  découverte; 
puis,  sifflant  et  grondant,  il  disparut  dans  la  bouche  du  tunnel 
opposé. 

George  se  dressa  d'un  bond.  Il  s'aperçut  qu'il  était  resté 
seul. 

—  George  !  George  !  Où  es-tu  ? 

C'était  l'appel  inquiet  d'Hippolyte  qui  venait  le  chercher; 
c'était  un  cri  d'angoisse  et  d'effroi. 

—  George  !  Où  es-tu  ? 

Gabriel  d'Annunzio 
(La  dernière  partie  au  prochain  numéro.) 


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AUGUSTE   COMTE 


SES  IDÉES  GÉNÉRALES  ET  SA  MÉTHODE 


M.  E.  de  Roberty  '.Auguste  Comte  et  Herbert  Spencer  (1894);  Auguste  Comte,  sa  vie,. 
sa  doctrine,  par  le  R.  P.  Gruber  S.  J.  Traduction  française  (1892). 


C'est  un  livre  un  peu  confus  que  celui  de  M.  de  Roberty  sur 
Comte  et  Spencer,  et  qui  ne  saurait  dispenser  de  lire  l'étude  lumi- 
neuse de  Stuart  Mill  sur  Auguste  Comte,  ni  la  magistrale  exposi- 
tion de  la  philosophie  positive  mise  en  tête  du  Cours  d'Auguste 
Comte  par  Littré,  ni  les  beaux  articles  publiés  ici  même  il  y  a 
vingt  ans,  par  M.  Janet,  ni  Auguste  Comte,  sa  vie  et  sa  doctrine,  le 
compte  rendu  si  scrupuleux  et  si  consciencieux  du  R.  P.  Gruber, 
ni  tant  d'articles  ingénieux  et  savans  semés  par  M.  Pierre  Laffitte 
dans  la  Revue  occidentale,  ni  la  curieuse  étude  de  M.  Aulard  sur 
Comte  juge  de  la  Révolution  française,  ni  la  réponse  qui  a  été 
faite  à  M.  Aulard  sous  ce  titre  :  Comte  et  M.  Aulard  à  propos  delà 
Révolution,  ni  surtout  les  œuvres  d'Auguste  Comte  lui-même;  — 
mais  encore,  dans  le  livre  de  M.  de  Roberty,  la  passion  d'Auguste 
Comte  pour  X unité,  et  tout  l'effort  qu'il  a  dépensé  pour  y  ramener 
l'esprit  des  hommes,  ne  laissent  pas  d'être  bien  saisis,  et  en  tout 
cas  c'est  une  occasion  de  revenir  sur  le  grand  penseur  trop  sou- 
vent méconnu  et  pour  essayer  de  s'en  faire  une  idée  nette. 

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AUGUSTE    COMTE.  297 


I 

Auguste  Comte,  né  en  1798,  à  Montpellier,  dans  une  famille 
«  monarchique  et  catholique  »,  ce  qu'il  ne  faudra  pas  oublier, 
était  un  enfant  nerveux,  impatient,  très  intelligent,  très  avide 
d'instruction,  d'une  précocité  d'esprit  extraordinaire,  de  ceux  qui 
ont  des  méningites  tôt  ou  tard,  comme  disent  les  médecins.  Il 
était  sensible,  ardent  et  indiscipliné,  très  capable  de  s'éprendre 
passionnément  d'un  maître  favori,  — et  par  deux  fois,  avec  son  pro- 
fesseur Encontre  à  Montpellier,  et  avec  Saint-Simon,  cela  lui  est 
arrivé,  — plus  capable  encore  de  secouer  le  joug  scolaire  et  la  disci- 
pline, et  d'avoir,  relativement  à  l'autorité,  une  sorte  de  défiance 
ombrageuse  ou  de  défi  passionné.  Il  était  à  l'École  polytechnique 
à  seize  ans,  grand  travailleur,  grand  dévoreur  de  livres,  surtout 
philosophiques,  ayant  lu,  paraît-il,  F  ont  en  elle,  Maupertuis,  Adam 
Smith,  Fréret,  Duclos,  Diderot,  Hume,  Condorcet,  deMaistre,  de 
Bonald,  Bichat,  Gall,  etc.,  et  trouvait  du  temps  pour  diriger  une 
insurrection  de  famille  dans  l'école  et  pour  la  faire  licencier.  Un 
instant  secrétaire  chez  Casimir  Perier,  mais  peu  fait  pour  ce  rôle, 
surtout  auprès  d'un  homme  aussi  volontaire  qu'il  l'était  lui-même, 
il  le  quittait  vite,  et  allait  droit  à  Saint-Simon,  dont  tout,  en 
apparence,  le  rapprochait. 

Saint-Simon,  à  cette  époque  (1817),  était  le  réformateur  abon- 
dant et  tumultueux  qui  avait  chaque  matin  un  projet  de  recon- 
stitution du  monde  entier  sur  de  nouvelles  bases.  C'était  un  exci- 
tateur merveilleux;  mais,  sans  lectures  approfondies,  continuel 
improvisateur,  il  devait  trouver  en  Auguste  Comte,  déjà  si  pourvu, 
comme  un  dictionnaire  intelligent,  toujours  ouvert  aux  recherches 
et  sachant  les  éclairer.  D'autre  part,  Comte  avait  besoin  d'un 
esprit  original,  prompt,  impétueux,  le  sien  étant  à  la  fois  rapide 
pour  concevoir  et  très  empêché  et  embarrassé  pour  exposer, 
comme  il  arrive  à  tous  ceux  qui  ont  une  foule  d'idées  à  la  fois  et 
même  toutes  leurs  idées  à  la  fois.  Ils  travaillèrent  ensemble  assez 
longtemps,  cinq  ou  six  ans,  et  l'empreinte  de  Saint-Simon  sur 
Comte  fut,  comme  nous  le  verrons,  ineffaçable.  Ils  se  brouillèrent, 
l'un  et  l'autre  étant  extrêmement  orgueilleux  et  personnels,  ce 
qui  rend  difficile  toute  collaboration,  étaût  du  reste  l'un  au  terme 
extrême  et  l'autre  au  point  de  départ  de  son  évolution,  ce  qui  fit 
que  Comte  fut  choqué  chez  Saint-Simon  de  certain  esprit  religieux 
et  «  couleur  théologique  »  où  il  devait  arriver  plus  tard  et  s'en- 
foncer beaucoup  plus  que  Saint-Simon  lui-même. 

A  partir  de  ce  moment  Comte  marcha  tout  seul,  parfaitement 


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298  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

séparé  des  saint-simoniens,  des  socialistes,  des  libéraux,  et  en 
un  mot  de  tous  les  partis  et  de  tout  le  monde,  vivant  péniblement 
de  leçons  de  mathématiques,  des  fonctions  de  répétiteur  à  l'École 
polytechnique  pendant  quelques  années,  plus  tard  des  subsides 
de  ses  disciples,  ou  plutôt  de  ses  fidèles,  souffrant  d'un  mariage 
peu  heureux,  puis  d'un  divorce  pénible,  trouvant  dans  un  grand 
amour  ou  plutôt  dans  une  de  ces  adorations  mystiques  dont  il 
arrive  assez  souvent  aux  quinquagénaires  d'être  comme  enivrés, 
un  ravissement  d'une  année,  puis,  après  la  mort  de  l'idole,  une 
occupation  exquise  du  cœur,  un  «  entretien  »  doux  et  cher  qui  a 
consolé  et  illuminé  ses  derniers  ans;  triste  du  reste,  aigri,  très 
irrité  et  assez  raisonnablement,  s'il  était  jamais  raisonnable  d'être 
irrité,  contre  ceux  qui  ne  l'avaient  nommé  ni  professeur  de  mathé- 
matiques à  l'École  polytechnique,  ni  professeur  de  philosophie 
scientifique  au  Collège  de  France  ;  extrêmement  orgueilleux,  Dieu 
merci,  et  trouvant  dans  cet  orgueil  le  réconfort  de  tous  ses 
déboires  ;  laborieux  jusqu'à  la  fin,  ce  qui  est  encore  meilleur 
comme  consolation  et  comme  soutien;  mourant  enfin,  trop  tard, 
disent  quelques-uns,  ce  qui  n'est  pas  notre  avis,  assez  jeune 
encore,  ayant  à  peine  touché  au  seuil  de  la  soixantaine,  l'esprit 
plein  de  la  grande  œuvre  qu'il  avait  faite,  et  le  cœur  tout  ravi 
encore  du  souvenir  de  celle  qu'il  avait  aimée. 

C'était,  ce  me  semble,  un  homme  extrêmement  naïf  et  prodi- 
gieusement orgueilleux.  Il  y  avait  en  lui  de  l'enfant  précoce,  du 
polytechnicien  et  du  professeur,  c'est-à-dire  un  esprit  très  nourri, 
absolu  dans  ses  idées,  et  très  séparé  du  reste  du  monde.  Il  con- 
naissait peu  les  hommes,  comme  tous  ceux  chez  qui  l'éveil  des 
idées  a  été  si  hâtif  et  si  enivrant  qu'ils  n'ont  vécu  qu'avec  elles 
dans  leur  enfance  et  dans  leur  jeunesse.  Il  est  très  rare  que  le  sens 
psychologique  naisse  dans  l'âge  mûr.  Comte  ne  l'eut  jamais. 
Il  est  comme  effrayé  de  l'injustice  des  hommes  à  son  endroit, 
comme  s'il  était  possible  aux  hommes  de  démêler  en  quelques 
années  le  mérite  d'un  homme  supérieur  à  eux.  11  s'étonne  de  l'in- 
constance, de  l'ingratitude,  de  l'étourderie,dupeu  de  perspicacité, 
de  l'absence  de  dévouement,  comme  si  ce  n'était  pas  là  le  fond 
commun,  naturel  et  éternel  de  l'humanité,  et  comme  si  l'on  ne 
devait  pas,  dès  qu'elle  n'est  pas  persécutrice,  être  très  content 
d'elle.  Une  lettre  de  lui  à  Littré  est  un  monument  d'ingénuité.  Il 
s'y  plaint  de  sa  femme  «  presque  dépourvue  de  cette  tendresse  qui 
constitue  le  principal  attribut  de  son  sexe  »,  dénuée  de  «  l'instinct 
de  bonté  »  et  de  «  l'instinct  de  vénération  »,  en  un  mot,  — ce  qui 
pour  Comte  est  un  arrêt  des  plus  durs,  —  «  nature  purement  révo- 
lutionnaire. »  Il  s'y  étonne  et  s'irrite  de  ce  que  «  Mme  Comte  espéra 


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AUGUSTE    COMTE.  299 

toujours  le  transformer  en  machine  académique  lui  gagnant  de 
l'argent,  des  titres  et  des  places.  »  Voilà  les  choses  qui  surprennent 
Comte  comme  des  anomalies  extraordinaires.  Évidemment  il  a 
passé  par  ce  monde  sans  y  comprendre  un  mot,  sans  avoir  un 
grain  non  seulement  des  facultés  d'observation  morale,  mais 
même  de  cette  clairvoyance  élémentaire  que  Ton  a  à  vingt-cinq 
ans,  et  qui  sert,  selon  les  natures,  ou  à  se  faire  une  place  dans  la 
société  telle  qu'elle  est  faite  ou  à  la  subir  sans  irritation. 

Son  orgueil,  que  j'ai  qualifié  de  prodigieux,  et  qui  n'était  peut- 
être  pas  plus  grand  que  celui  d'un  autre,  mais  qui  parait  immense 
parce  qu'il  n'a  pas  pour  contrepoids  le  sens  du  réel  et  qu'il  est 
comme  mis  en  liberté  par  sa  naïveté  même,  ne  connaissait  pas  de 
bornes.  Cet  homme,  tranquille  et  simple,  dans  sa  petite  chambre 
d'étudiant,  sans  faste  dans  ses  manières  froides  et  polies,  sans 
aucune  vanité,  ne  voyait  pas  de  rang  dans  le  monde,  et  non  pas 
même  le  plus  élevé  de  la  hiérarchie  spirituelle,  qui  ne  lui  fûtdû, 
et  du  reste  réservé,  assuré  dans  l'avenir,  comme  au  seul  être  qui 
peut-être  l'eût  jamais  mérité.  Les  orgueils  mêmes  des  poètes 
lyriques  les  plus  adulés  par  les  autres  et  par  eux-mêmes  n'appro- 
chent pas  de  celui-là,  encore  qu'en  pareille  affaire  il  soit  difficile 
de  mesurer. 

Absolu,  intransigeant,  indiscipliné,  orgueilleux  et  naïf,  c'est 
de  ces  défauts  ou  de  ces  qualités,  car  qui  sait?  que  se  font  d'ordi- 
naire les  individualistes  ombrageux  et  les  libéraux  jaloux.  Benja- 
min Constant  en  est  le  type  le  plus  net  et  le  plus  frappant.  «  Ce 
que  je  veux,  disent  ceux-là,  c'est  penser  à  ma  guise,  vivre  à  mon 
gré,  croire  à  ma  façon,  et  ce  que  je  demande  à  la  société  assez 
impertinente  où  la  naissance  m'a  placé,  c'est  qu'elle  ne  me  gêne 
point  dans  ces  manières  de  vivre,  de  penser  et  de  croire.  En  retour 
je  ne  la  gênerai  point  non  plus,  et  je  ne  prétends  lui  imposer  aucune 
manière  d'être  et  d'agir  ;  et  laissons-nous  tranquilles  mutuelle- 
ment :  c'est  la  meilleure  façon  de  nous  aimer  les  uns  les  autres.  » 
Mais  il  peut  arriver  un  résultat  tout  contraire  des  mêmes  tendances 
d'esprit.  Un  homme  constitué  de  la  même  manière  que  celui  que 
nous  venons  d'entendre  peut  être  frappé  de  l'état  d'anarchie  géné- 
rale où  de  pareils  penchans  risquent  de  mener  tout  droit  l'huma- 
nité. Il  peut  se  dire  que  si  l'homme  est  sociable,  c'est  sans  doute 
pour  vivre  en  commun,  ce  qui  n'est  pas  possible  s'il  ne  vit  pas  dans 
une  pensée  commune,  une  croyance  commune,  un  dessein  com- 
mun; que  le  pire  mal  n'est  peut-être  pas  de  se  tromper,  de  par- 
tager une  erreur  collective,  mais  peut-être  «  que  chacun  dans  sa 
loi  cherche  en  paix  la  lumière  »  ;  parce  que  de  ces  efforts  dispersés 
il  ne  résulte  rien  que  le  plaisir  pour  chacun  de  la  recherche,  et 


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300  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

parce  que  ce  n'est  là  qu'une  promenade  dans  une  forêt  d'une  foule 
d'hommes  qui  ne  se  voient  ni  ne  s'entendent,  exercice  peut-être 
agréable  et  certainement  stérile.  Ce  qu'il  faut  c'est  donc,  au  lieu 
de  tendre  à  l'anarchie,  la  combattre  au  contraire  ou  la  prévenir. 
Ce  qu'il  faut  c'est  donner  aux  hommes  la  même  méthode  de  pen- 
ser, et  par  suite  la  même  pensée,  et  par  suite  la  même  façon  de 
vivre.  Il  faut  tendre  à  l'unité,  comme  de  Maistre  le  disait  hier. 
Unité  de  pensée,  unité  de  morale,  unité  d'efforts,  c'est  à  la  fois 
le  but  de  l'humanité  et  à  cette  condition  qu'elle  peut  marcher.  Au 
fond  le  libéral  est  un  sceptique.  S'il  ne  tient  pas  à  l'entente  et  à 
la  discipline,  c'est  qu'il  ne  croit  pas  que  l'humanité  puisse  gagner 
quelque  chose  à  faire  quelque  chose  ;  car  il  doit  bien  se  douter 
qu'en  ordre  dispersé  elle  ne  fera  rien.  Quiconque  croit  à  l'œuvre 
de  l'humanité,  quiconque  croit  un  progrès  possible,  doit  vouloir 
l'unité  de  plan,  par  conséquent  l'unité  de  pensée  et  l'unité  de  foi. 
C'est  là  le  fond  même  de  la  pensée  d'Auguste  Comte,  comme  c'est 
le  contraire  de  la  pensée  de  Constant,  parce  que  Constant  est  un 
individualiste  toujours  sur  la  défensive,  et  Comte  un  concentra- 
tionniste  décidé;  Constant  un  sceptique  découragé,  et  Comte  un 
optimiste  et  un  progressiste  résolu;  si  l'on  veut  encore,  Constant 
un  homme  né  protestant,  et  Comte  un  homme  né  catholique  et 
qui  au  fond  l'est  toujours  resté. 

Mais  entre  unitaires  il  y  a  un  désaccord  possible.  Les  uns 
disent:  «  11  faut  l'unité.  Il  la  faut  absolument,  sous  peine  de  mort, 
ou  de  régression  indéfinie  vers  un  état  primitif  inconnu,  mais 
peu  engageant.  Mais  cette  unité,  elle  existe;  elle  est  forte.  C'est 
le  catholicisme.  Il  n'y  a  rien  de  plus  unitaire  au  monde  que  la 
pensée  catholique.  Unité,  continuité,  c'est  l'esprit  même  du 
catholicisme.  Gardons  le  catholicisme,  restaurons-le,  restituons- 
le  dans  son  intégrité.  »  D'autres  disent  :  «  Il  ne  faut  pas  attacher 
la  cause  de  l'unité  à  celle  d'un  système  qui  est  ruiné.  Il  ne  faut 
pas  la  compromettre  et  la  perdre  en  cette  compagnie.  Le  catho- 
licisme est  condamné  ;  il  Test  comme  une  conception  du  monde 
qui  a  reçu  tant  de  démentis  de  l'expérience,  qu'en  écartant  cette 
conception  l'humanité  a  fini  par  réprouver  l'esprit  même  du  catho- 
licisme, lequel  était  bon.  Garder  cet  esprit,  cela  est  possible,  et 
même  c'est  ce  que  l'on  peut  faire  de  mieux,  et  même  il  n'y  a  pas 
autre  chose  à  faire  ;  mais  le  garder  pour  coordonner  et  organiser 
une  nouvelle  conception  générale  des  choses,  laquelle  aura  pour 
elle  l'autorité  de  l'expérience  acquise,  des  lumières  nouvelles  que 
l'humanité  s'est  faite,  voilà  le  but.  »  C'est  une  religion  nouvelle  à 
fonder,  et  c'est,  dès  le  principe,  dès  ses  commencement  y  quoiqu'il  ne 
prononçât  pas  encore  le  mot,  ce  qu'Auguste  Comte  a  voulu  faire. 

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AUGUSTE   COMTE.  301 

Et  ici  reparaissent,  pour  trouver  leur  emploi,  tous  ces  pen- 
chans  qui  auraient  pu,  n'eût  été  l'effroi  et  l'horreur  de  l'anarchie, 
faire  de  Comte  un  individualiste  et  un  libéral  radical.  L'indépen- 
dance farouche  de  l'esprit  fait  des  individualistes  de  ceux  qui  ne 
tiennent  pas  à  imposer  leurs  idées  aux  autres,  et  des  autoritaires 
de  ceux  qui  caressent  cette  espérance  ;  et  ceux-ci  seront  les  auto- 
ritaires de  leur  autorité  et  non  pas  d'une  autre,  mais  ils  n'en 
seront  qu'autoritaires  plus  obstinés.  Indiscipliné,  Comte  conti- 
nuera à  l'être,  mais  en  prétendant  imposer  aux  autres  une  disci- 
pline très  rigoureuse  ;  absolu  dans  ses  idées,  il  le  sera  toujours,  en 
n'autorisant  que  lui  à  l'être,  et  en  exigeant  des  autres  la  foi  en 
lui  ;  et  son  orgueil  trouvera  son  compte  à  cette  œuvre  de  création 
intellectuelle  et  morale,  et  sa  naïveté  l'aidera  à  croire  qu'elle  est 
relativement  facile  et  de  prompte  réalisation.  Avec  ses  instincts 
Comte  ne  pouvait  être  qu'individualiste  solitaire  et  retranché,  ou 
chef  très  dominateur  et  haut  placé  de  quelque  chose.  Dans  les 
deux  cas,  c'est  être  isolé.  Et  avec  sa  croyance  au  progrès  et  sa 
passion  de  l'unité,  il  ne  pouvait  pas  être  individualiste.  Restait 
qu'il  voulût  être  pontife  suprême  d'une  religion  nouvelle,  et  c'est 
ce  qu'il  a  voulu  être  et  ce  qu'il  a  été. 

II 

Ne  voir  de  salut  que  dans  l'unité  de  pensée,  combattre  l'anar- 
chie sous  toutes  ses  formes,  c'a  donc  été  l'œuvre  continue  d'Au- 
guste Comte.  L'anarchie,  il  l'a  aperçue  tout  de  suite,  dès  1820, 
tout  autour  de  lui.  Qu'y  voyait-il  ?  Des  sa  vans,  des  hommes  poli- 
tiques, des  moralistes,  des  philosophes,  tous  inspirés  par  les 
principes  et  guidés  par  les  méthodes  les  plus  différentes,  travail- 
lant chacun  sur  un  plan  qui  esta  lui,  nullement  tous  ensemble 
sur  un  plan  commun.  Voilà  un  chantier  bien  mal  tenu  et  sur 
lequel  on  ne  bâtira  rien  de  solide. 

Ce  qui  frappe  d'abord  c'est  la  division  du  travail,  non  soumise 
à  un  dessein  général.  La  division  du  travail  est  chose  excellente  à 
la  condition  qu'elle  soit  établie  par  quelqu'un  qui  sache  vers  quoi 
convergent  les  efforts  ainsi  divisés.  S'ils  ne  convergent  nulle  part, 
elle  ne  produira  absolument  rien.  Ou  plutôt  elle  aura  un  résultat 
déplorable  :  la  séparation  et  l'éloignement  de  plus  en  plus  grand 
des  hommes  les  uns  relativement  aux  autres.  En  industrie  la  divi- 
sion du  travail  abêtit  les  ouvriers,  en  science  elle  sépare  et  éloigne 
les  uns  des  autres  les  hommes  instruits.  Nous  travaillons  depuis 
quelques  siècles  à  nous  désunir.  L'état  d'esprit  d'un  littérateur  ou 
d'un  moraliste  est  tellement  différent  de  celui  d'un  ingénieur  ou 


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302  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

d'un  industriel  qu'ils  ne  se  comprennent  les  uns  les  autres  qu'à 
condition  de  parler  de  futilités. 

Cet  état  est  déplorable,  prohibitif  de  tout  progrès.  Dès  1825, 
dans  un  article  du  Producteur  {Considérations philosophiques  sur 
les  sciences  et  les  savans),  Comte  le  signale  avec  effroi  :  «  Le 
perfectionnement  de  nos  connaissances  exige  indispensablement 
sans  doute  qu'il  s'établisse  dans  le  sein  de  la  science  une  division 
du  travail  permanente  ;  mais  il  est  tout  aussi  indispensable  que  la 
masse  de  la  société,  qui  a  continuellement  besoin  de  tous  ces 
divers  résultats  à  la  fois  pour  adopter  les  doctrines  scientifiques 
comme  ses  guides  habituels,  les' tienne  pour  branches  diverses 
d'un  seul  et  même  tronc.  »  C'est  ce  qui  est  très  loin  d'être  la 
vérité.  Comte  dira  plus  tard  :  «  Tout  en  reconnaissant  les  prodi- 
gieux résultats  de  cette  division,  il  est  indispensable  de  ne  pas 
être  frappé  des  inconvéniens  capitaux  qu'elle  engendre  par 
l'excessive  particularité  des  idées  qui  occupent  exclusivement 
chaque  intelligence  individuelle.  Craignons  que  l'esprit  humain 
ne  finisse  par  se  perdre  dans  les  travaux  de  détail.  »  Et  encore  : 
«  La  spécialité  croissante  des  idées  habituelles  doit  inévitablement 
tendre  en  un  genre  quelconque  à  rétrécir  de  plus  en  plus  l'intel- 
ligence. C'est  ainsi  que  la  première  cause  élémentaire  de  l'essor 
graduel  de  l'habileté  humaine  paraît  destinée  à  produire  ces 
esprits  très  capables  sous  un  rapport  unique  et  monstrueusement 
ineptes  sous  tous  les  autres  aspects.  » 

Voilà  une  première  cause  d'extrême  division  et  dispersion  qui 
aura  les  conséquences  les  plus  graves  parce  qu'elle  ne  peut  que 
s'accroître  de  tous  les  progrès  mêmes  auxquels  elle  contribuera. 

Il  y  en  a  bien  d'autres  :  tous  les  penseurs,  et  même  ceux  qui 
se  croient  les  plus  énergiques  adversaires  de  cette  idée  nouvelle, 
sont  dominés  par  le  dogme  très  antidogmatique  et  très  «  antiso- 
cial »  de  la  «  liberté  de  conscience  ».  La  liberté  de  conscience 
est  excellente  comme  arme  de  combat  pour  détruire  le  pouvoir 
théologique,  comme  le  dogme  de  la  souveraineté  nationale  pour 
renverser  la  souveraineté  royale  ;  mais  ce  ne  doit  être  qu'une 
opinion  transitoire,  car  elle  est  toute  négative,  nullement  féconde, 
nullement  directrice,  et  tout  le  contraire  de  directrice.  C'est  ce 
que  Comte  s'efforçait  de  faire  entendre  dans  ce  même  Producteur 
(Considérations  sur  le  pouvoir  spirituel),  et  c'est  ici  que  l'on  vit 
bien  éclater  le  contraste  et  le  conflit  entre  l'esprit  du  xvm°  siècle 
et  l'esprit  de  la  petite  école  nouvelle.  Benjamin  Constant  protesta 
très  vivement  :  «  ...  Et  enfin,  s'écria-t-il  ironiquement  (dans  une 
lettre  au  journal  l'Opinion)  la  liberté  de  conscience  elle-même, 
ce  qui  est  bien  plus  grave,  la  liberté  de  conscience  elle-même, 


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AUGUSTE    COMTE.  303 

n'étant  qu'un  moyen  de  destruction ,  bon  aussi  longtemps  que 
Terreur  subsiste,  ne  doit  plus  exister  quand  on  a  découvert  la 
vérité  !»  —  A  quoi  Bazard  répondait  :  Mais,  après  avoir  été  une 
œuvre  de  combat,  la  liberté  de  conscience  à  l'état  de  règle,  de  loi 
générale,  n'est  qu'un  état  d'esprit  stérile  et  comme  puéril,  par- 
faitement impuissant.  Elle  est  «  l'effet  d'une  désorganisation, 
d'une  destruction  »,  et,  «  prise  comme  dogme,  elle  suppose  que  la 
société  n'a  pas  de  but  »  ;  elle  suppose  «  qu'il  n'y  a  pas  de  liberté 
sociale;  car  enfin  on  ne  songe  pas  à  l'invoquer  contre  la  physi- 
sique  »,  et  si  elle  a  un  office,  «  sa  tâche,  ayant  été  jusqu'à  présent 
de  détruire,  est  désormais  d'empêcher  que  rien  ne  s'établisse.  » 
Débat  infiniment  intéressant  qui  montre  assez  que  dans  ce  petit 
cénacle  du  Producteur,  sous  l'inspiration  de  Saint-Simon,  c'était 
bien  une  école  autoritaire  toute  nouvelle  qui  essayait  de  se  fonder 
et  qui  avait  déjà  tout  son  esprit. 

Il  n'y  a  pas  jusqu'au  mot  de  Bazard  :  «  On  ne  F  invoque  pas 

contre  la  physique  »,  qui  ne  soit  bien  significatif.  Ce  que  Comte 

voudra  fonder,  c'est  une  «  physique  sociale  »  contre  laquelle  on 

ne  pu  isse  pas  plus  invoquer  la  liberté  de  conscience  que  contre 

la  physique,  et  déjà  dans  le  Producteur  il  dit  le  mot  :  t  Nous 

avons  une  physique  céleste,  une  physique  terrestre,  une  physique 

végétale  et  une  physique  animale.  //  nous  faut  encore  une  phy- 

**que  sociale.  »  Dès  le  premier  jour,  Auguste  Comte  veut  qu'on 

ax-iive  à  constituer  une  autorité  intellectuelle  qui  soit  invincible 

^  toute  anarchie  et  répressive  de  toute  anarchie. 

Mais  une  cause  d'anarchie  intellectuelle  bien  plus  profonde 
ô*  d'effets  bien  plus  grands  que  les  précédentes,  c'est  le  mouve- 
ment de  la  civilisation  elle-même.  Nous  en  avons  déjà  vu  un  effet 
**&ns  la  division  et  subdivision  des  sciences  qui  va  précisément 
Contre  la  constitution  de  la  science  à  mesure  même  qu'elle  crée 
*a  science;  un  autre  effet  de  cette  marche  de  la  civilisation,  c'est 
ce  qu'elle  laisse  derrière  elle  de  principes  caducs,  utiles  à  un 
certain  moment,  inutiles  un  peu  plus  tard,  nuisibles  enfin,  et  qui 
à  l'heure  où  nous  sommes,  par  exemple,  luttant  entre  eux,  lut- 
tant aussi  avec  les  principes  nouveaux  qui  devraient  les  avoir 
remplacés  tous,  font,  dans  un  même  cerveau  humain,  un  conflit 
d'idées  maîtresses  inconciliables,  un  conflit  de  siècles  différens 
dans  une  même  minute,  un  conflit  de  plusieurs  anachronismes 
se  heurtant  les  uns  contre  les  autres,  et  d'autre  part  se  heurtant 
contre  des  actualités;  bref,  la  plus  terrible  et  dévastatrice  psy- 
chomachie  qui  se  soit  vue,  mais  non  pas  qui  doive  se  voir,  car 
elle  puisera  dans  les  temps  qui  viendront  de  nouveaux  élémens 
et  de  nouvelles  ressources  de  combat. 


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304  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Pour  bien  comprendre  cela,  c'est  l'histoire  de  l'humanité  in- 
tellectuelle qu'il  faut  faire.  On  peut,  pour  abréger,  la  diviser  en 
trois  grandes  périodes  :  il  y  a  eu  un  âge  théologique,  un  âge  mé- 
taphysique, et  il  y  a  un  âge  scientifique. 

L'âge  théologique,  qu'on  peut  subdiviser  lui-même  en  pé- 
riode fétichique,  période  polythéique  et  période  monothéique, 
«st  un  âge  de  l'humanité  où  l'on  attribuait  tout  phénomène  à  un 
•agent,  à  un  être  semblable  à  l'homme. 

Autant  de  phénomènes,  autant  de  dieux  particuliers  qui  les 
créent,  comme  nous  soulevons  une  pierre  ou  brandissons  une 
massue:  voilà  le  fétichisme. 

Autant  de  groupes  de  phénomènes,  autant  de  dieux  qui  y 
président,  qui  les  veulent,  phénomènes  maritimes  relevant  de 
Poséidon,  phénomènes  célestes  relevant  de  Zeus;  voilà  le  poly- 
théisme; c'est  une  concentration  du  fétichisme. 

Tous  les  phénomènes  possibles  ayant  pour  cause  continue  un 
seul  être,  une  seule  volonté,  relevant  de  lui,  dépendant  d'elle, 
voilà  le  monothéisme;  c'est  une  concentration  du  polythéisme. 

Dans  ces  trois  périodes,  cent  mille,  cent  ou  un  être,  semblables 
-à  l'homme,  qui  meuvent  ou  qui  meut,  qui  régissent  ou  qui  régit 
les  phénomènes  naturels;  de  Tune  à  l'autre  période  une  centra- 
lisation successive  de  ce  pouvoir  jusqu'à  ce  qu'il  soit  ramassé 
-en  un  seul  être  tout-puissant  :  voilà  l'âge  théologique  de  l'huma- 
nité. 

L'âge  métaphysique,  beaucoup  plus  court  du  reste,  est  beau- 
coup moins  net,  et  n'est  qu'une  transition.  En  cet  âge  l'humanité 
attribue  la  création  des  phénomènes  non  plus  à  des  êtres,  non 
plus  à  un  être,  mais  à  des  abstractions.  On  ne  dira  plus  Cérès,  on 
dira  la  Nature;  on  ne  dira  plus  Zeus,  on  dira  l'Attraction, et  Ton 
sera  porté  à  croire  que  la  Nature  est  un  être  et  que  l'Attraction  en 
est  un  autre.  C'est  l'état  naturel  d'un  esprit  qui  est  habitué  à  voir 
dans  le  monde  des  causes  qui  sont  des  êtres,  et  qui,  déjà  n'y  sai- 
sissant plus  que  des  lois,  prend  ces  lois  pour  des  causes  et  ces 
causes  pour  des  êtres,  et  leur  donne,  par  habitude,  des  noms 
propres.  Si  cette  opération  de  l'esprit  était  très  précise  et  si  cette 
tendance  de  l'esprit  était  très  forte,  elle  ramènerait  au  poly- 
théisme ;  elle  peuplerait  l'univers  de  lois  prises  pour  des  causes 
habillées  en  êtres,  qu'on  adorerait.  Mais  ce  penchant  est  faible; 
il  n'est  qu'un  reste  de  théologie  exténuée  et  effacée,  et  il  Jie  va 
pas  plus  loin  qu'à  créer  un  système  d'allégories;  mais  encore  il 
habitue  trop  l'esprit  à  se  payer  de  mots,  ou  il  le  maintient  dans 
l'habitude  de  s'en  payer. 

Le  troisième  âge  est  l'âge  scientifique.  Dans  celui-là  l'homme 

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AUGUSTE   COMTE.  305 

renonce  à  connaître  les  causes  des  phénomènes.  Qu'elles  soient 
des  êtres  multiples,  un  être  unique,  des  entités  métaphysiques,  il 
n'en  sait  rien,  et  ne  sait  qu'une  chose,  c'est  qu'il  ne  le  saura 
jamais.  Il  se  borne  à  découvrir  les  lois  des  phénomènes  ;  c'est-à- 
dire  à  savoir,  autant  qu'il  peut,  comment  les  phénomènes  ont 
l'habitude  de  se  passer.  C'est  tout  ce  qu'il  s'accorde,  et,  tout  le 
reste,  il  se  l'interdit.  Il  n'est  ni  déiste  ni  athée:  il  est  ignorant; 
il  n'est  ni  métaphysicien  ni  antimétaphysicien  :  il  est  citraméta- 
physicien;  c'est  à  la  métaphysique,  exclusivement,  qu'il  s'arrête, 
sans  savoir  s'il  y  en  a  une  ou  s'il  n'y  en  a  pas,  et  ne  sachant 
rien  sur  ce  point  si  ce  n'est  qu'il  ne  peut  rien  en  savoir.  Il  ne 
connaît  que  des  faits  et  certaines  répétitions  constantes  des  faits, 
qu'il  appelle  les  lois  de  ces  faits,  et  son  savoir  n'ira  jamais  au 
delà,  et  jamais  au  delà  n'ira  sa  recherche,  qui  du  reste  est  indé- 
finie. 

Or  de  chacun  do  ces  états  successifs  reste  dans  le  suivant  et 
dans  tous  les  suivans  un  résidu  qui  s'amincit  toujours,  jamais  ne 
disparaît,  et  qui  l'encombre  et  qui  les  encombre.  Il  reste  du  féti- 
chisme dans  le  polythéisme  :  par  exemple  Poséidon  est  bien  le 
dieu  de  la  mer,  mais  chaque  flot  est  un  triton  qui  obéit  à  peu 
près  à  Poséidon,  mais  qui  a  encore  sa  petite  personnalité.  Il 
reste  du  polythéisme  et  du  fétichisme  dans  le  monothéisme  :  par 
exemple  Dieu  est  Dieu  ;  mais'  il  y  a  des  saints  qui  ont  leur  auto- 
rité et  des  vierges  locales  qui  font  des  miracles.  Il  reste  dans 
l'âge  métaphysique  du  monothéisme  avec  du  polythéisme  et  du 
fétichisme,  et,  derrière  les  entités  métaphysiques,  le  métaphysi- 
cien adore  un  Dieu,  et  ce  Dieu  a  son  cortège  mentionné  tout  à 
l'heure.  Et  dans  l'âge  scientifique  il  reste  des  préjugés  métaphy- 
siques et  des  conceptions  monothéiques,  polythéiques  et  féti- 
chiques. 

De  telle  sorte  que  l'humanité  croit  s'affranchir  et  se  surcharge, 
croit  marcher  à  la  simplification  et  se  complique.  Chaque  homme 
moderne,  selon  son  tour  d'imagination,  est  plutôt  monothéiste 
qu'autre  chose,  ou  plutôt  fétichiste  qu'autre  chose,  ou  plutôt 
scientifique  qu'autre  chose,  et  voilà  une  cause  d'anarchie,  de  con- 
flit habituel  entre  lui  et  les  autres  hommes  ;  mais  de  plus  celui-là 
qui  est  surtout  monothéiste  est  en  même  temps  un  peu  poly- 
théiste, un  peu  fétichiste  et  un  peu  métaphysicien;  celui-là  qui 
fcst  surtout  métaphysicien  est  en  même  temps  un  peu  polythéiste, 
Un  peu  monothéiste,  un  peu  scientifique,  et  ainsi  de  suite,  et 
Cela  fait  une  anarchie  dans  chaque  cerveau.  Chaque  esprit  humain 
*st  un  raccourci  de  l'humanité  et  présente  le  même  spectacle 
d'incohérence  intellectuelle  que  l'humanité  tout  entière.  Le 
tome  cxxx.  —  1895.  20 


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306  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

monde  surabonde  d'idées  maîtresses  inconciliables  qui  s'enta 
lacent  et  de  croyances  contradictoires  qui  s'enchevêtrent.  La  civ 
lisation,  en  accumulant  idées  générales  sur  idées  générales 
entasse  Tune  sur  l'autre  des  lumières  qui  deviennent  des  ombres 
Le  cerveau  humain  est  une  nuit  profonde  où  circulent  et  lutten 
des  feux  follets  de  diverses  couleurs  qui,  éblouissant  l'esprit  sait 
l'éclairer,  ne  font  que  l'obscurcir  davantage. 

Tels  sont  les  principaux  élémens  de  l'anarchie  intellectuelle 
du  monde  moderne. 

Les  derniers  siècles  Font-ils  diminuée?  Ils  l'ont  augmentée 
Ils  ont  été  un  effort  pour  affranchir  l'humanité  des  derniers  reste 
de  l'esprit  théologique  et  de  l'esprit  métaphysicien,  et,  à  ce 
égard,  ils  ont  en  apparence  diminué  l'anarchie  intellectuelle.  Mai 
ils  n'ont  en  ceci  que  donné  un  des  moyens  de  la  diminuer  plu 
tard,  et  en  attendant  ils  Font  aggravée.  Car  par. quoi  ont-ils  rem 
placé  ou  prétendu  remplacer  et  théologie  et  métaphysique?  Pai 
la  liberté  de  penser,  la  liberté  de  croire  et  la  liberté  de  parler 
Rien  de  meilleur  pour  détruire  ;  rien  de  plus  vain  pour  fonder 
On  s'est  habitué  à  croire  que  la  liberté  était  quelque  chose  en  soi. 
était  une  doctrine,  une  doctrine  capable  de  se  transformer  en 
réalité,  de  produire  des  faits,  de  créer  un  état  moral  et  un  étal 
social.  C'est  faux.  La  liberté  est  quelque  chose  de  négatif,  ce  qui 
veut  dire  en  français  qu'elle  est  un  rien.  La  liberté  est  le  droil 
de  ne  pas  accepter  l'état  moral  et  l'état  social  que  l'on  ren- 
contre, elle  n'est  pas  une  force  capable  de  créer  un  état  moral  on 
un  état  social  quelconque.  Elle  est  désorganisatrice  par  avance 
et  inorganisatrice  par  définition.  Elle  consiste  à  dire  :  «  Vofl) 
croirez  ce  que  vous  voudrez.  »  D'accord,  et,  s'il  s'agit  de  briser  vê 
joug,  excellent!  S'il  s'agit  de  fonder  une  communauté  par  l'eflN 
brassement  d'une  idée  commune,  néant.  De  l'état  de  liberté  ni 
peut  sortir  aucune  idée  créatrice  de  quelque  chose,  sinon  à  conj 
dition  qu'on  sorte  de  cet  état.  C'est  une  idée  uniquement  négtf 
trice  et  un  état  uniquement  négatif.  Les  libéraux  sont  genscp 
ne  savent  que  dire  :  non.  La  liberté  est  un  nolo  et  un  veto  indi* 
duel.  De  «  je  ne  veux  pas  »  et  «  je  vous  arrête  »  prononcé  et  pa 
avec  énergie  par  trente  millions  d'hommes  rien  ne  saurait  résuit 
qu'une  sorte  d'immobilité  farouche.  Il  s'agit  pourtant  de  ml 
cher,  d'agir,  et  de  faire  quelque  chose. 

Il  y  a  plus  :  l'état  de  liberté  est  non  seulement  état  d'il? 
puissance;  il  est  état  de  conflit  et  de  discorde.  Il  est  la  discofl 
considérée  comme  un  dogme  et  tenue  pour  une  institution.  G 
trente  millions  d'hommes  ne  disent  point  «  Je  ne  veux  pas  »  afl 
lement  à  leurs  chefs,  aux  maîtres  que  la  suite  des  temps  a  | 

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AUGUSTE   COMTE.  307 

leur  laisser  ;  ils  se  le  disent  les  uns  aux  autres.  L'esprit  de  liberté 
devient  une  habitude  sociale.  On  ne  s'attache  pas  à  la  liberté  seu- 
lement comme  à  un  droit,  on  y  prend  plaisir  comme  à  l'exercice 
d  une  passion.  Il  y  a  une  passion  libérale,  et  un  libéralisme  pas- 
sionné. L'homme   est  très  fier  de  «  penser  par  lui-même  »,  et 
comme,  à  l'ordinaire,  il  ne  pense  pas,  c'est  la  liberté  en  soi,  le 
plaisir  de  nier  ceux  qui  pensent,  sans  penser  lui-même,  qu'il 
chérit.  Trente  millions  d'orgueils  solitaires,  sans  raison  d'être  et 
sans  prétexte,  exaltés  par  la  conscience  d'exercer  un  droit  sacré, 
inquiets  dès  que,  par  un  acquiescement  momentané  à  la  pensée 
d'autrui,  ils  s'avisent  qu'ils  cessent  ou  vont  cesser  de  l'exercer: 
donc  conflit  voulu,  créé  de  rien  quand  il   n'a  pas  de  matière, 
inventé  pour  le  plaisir  quand  il  n'a  pas  d'occasion,  discorde  cul- 
tivée avec  amour,  honorée  et  consacrée  de  noms   honorables, 
voilà  en  son  fond  l'état  de  liberté.  C'est  l'anarchie  sacrée  reine 
du  monde. 

Les  philosophes  du  xvine  siècle,  à  la  suite  du  protestantisme, 
ont  créé  cet  individualisme  affolé.  Ont-ils  eu  tort?  Pas  le  moins 
du  monde  :  à  chaque  siècle  suffit  sa  peine.  L'urgent  c'était  de 
briser  les  anciennes  idoles.  Le  plus  important  pour  le  penseur, 
qui  ne  fait  jamais  qu'aider  un  peu  la  marche  naturelle  des  choses, 
c'est  de  voir  ce  qu'il  a  à  faire  au  siècle  où  il  est.  Au  xvinc  siècle 
ce  qu'il  y  avait  à  faire  c'était  une  table  rase.  On  Ta  faite,  soit; 
mais  nous  n'avons  plus  rien  à  raser.  La  période  de  transition  est 
passée.  Continuer  à  crier  liberté ',  c'est  vouloir  que  la  société, 
parce  qu'on  l'a  désorganisée  comme  étant  mal  organisée,  ne  s'or- 
ganise plus.  C'est  faire  d'un  cri  de  guerre  une  constitution;  c'est 
faire  d'une  négation   un   principe»  de   vie    nouvelle.  Assez  de 
négatif:  c'est  un  principe  positif  que  maintenant  il  faut  trouver. 
Qu'on  fasse  bien  attention  à  ce  sens  du  mot  positif.  C'est  le  pre- 
mier sens  du  mot,  et  c'est  le  vrai  dans  la  pensée  des  premiers 
positivistes.  Positivisme,  dans  l'acception  courante  du  mot,  est 
devenu  l'opposé  d'hypothétique  et  de  conjectural.  Il  signifie  ne 
croire  qu'aux  faits  et  à  certains  rapports  reconnus  constans  entre 
les  faits.  Dans  les  commencemens  son  vrai  sens  était  autre.  Il 
signifiait  le  contraire  de  négatif,  comme  le  veut  la  bonne  langue 
traditionnelle;  il  était  opposé  à  ce  qu'il  y  avait  de  purement 
négatif,     prohibitif    et    destructeur    dans   la    philosophie    du 
xvme  siècle.  Il  signifiait  mettre  quelque  chose  à  la  place  de  rien. 
C'est  dans  ce  sens  que  Comte  emploie  sans  cesse  l'expression  de 
politique  positive  dans  le  Producteur  de  1825. 

Voilà  donc  l'état  anarchique  de  l'humanité  et  plus  particuliè- 
rement de  la  France  au  lendemain  de  la  Révolution  française.  Par 


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308  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

la  division  du  travail  dans  le  domaine  scientifique,  par  le  conflit 
des  différentes  et  contraires  idées  maîtresses  que  les  phases  succes- 
sives de  la  civilisation  ont  laissées  dans  les  cerveaux  humains, 
par  les  idées  de  liberté  et  le  tort  qu'on  a  de  croire  qu'elles  sont  la 
solution  définitive,  par  l'individualisme  et  le  tort  qu'on  a  de  s'y 
attarder  comme  à  un  état  définitif,  l'anarchie  intellectuelle  et  par 
suite  morale  la  plus  complète  règne  partout.  Le  xixe  siècle  pié- 
tine sur  place  avec  impatience,  avec  colère,  avec  inquiétude,  et, 
qui  bien  pis  est,  avec  complaisance.  Il  est  une  halte  dans  l'incerti- 
tude. Il  faut  probablement  sortir  de  là. 

III 

Pourquoi?  dites-vous.  Parce  que  «  l'esprit  humain  tend  con- 
stamment à  l'unité  de  méthode  et  de  doctrine;  c'est  pour  lui  l'état 
régulier  et  permanent:  tout  autre  ne  peut  être  que  transitoire  »; 
parce  que  jamais  le  monde  n'a  vécu  que  rassemblé  autour  d'une 
idée  générale  qui  lui  donnait  sa  méthode  de  recherches,  d'études, 
d'explications  pour  toutes  choses  ;  parce  qu'il  change  de  principe 
directeur,  mais  non  pas  de  nature,  et  que  sa  nature  est  d'avoir  un 
principe  directeur;  parce  que,  donc,  il  en  faut  un  nouveau,  les 
anciens  ayant  l'un  après  l'autre  disparu,  en  laissant  derrière  eux 
des  ombres  gênantes  d'eux-mêmes,  mais  en  perdant  leur  vertu 
directrice,  leur  force  d'idées  vivantes.  Il  faut  un  nouveau  prin- 
cipe directeur  pour  sortir  de  l'anarchie,  ou  l'on  en  sortira  tout 
de  même,  mais  en  retournant  aux  principes  directeurs  an- 
ciens et  en  leur  donnant  la  vie  factice  qu'ils  peuvent  toujours 
recouvrer,  parce  que  toujours  ils  laissent  d'eux-mêmes  quelque 
chose  dans  l'esprit  des  hommes.  Sortons  donc  de  l'anarchie  par 
la  découverte  d'un  nouveau  principe. 

Mais  comment?  —  Réfléchissons  un  peu.  Nous  disions  peut- 
être  un  peu  trop  tout  à  l'heure  que  liberté  de  penser  n'importe  quoi 
était  tout  ce  que  les  deux  ou  trois  derniers  siècles  avaient  laissé 
derrière  eux.  Ils  ont  laissé  cela  surtout,  et  ce  que  l'homme  mo- 
derne aime  en  apparence  le  plus  c'est  n'accepter  aucune  doctrine 
et  croire  qu'il  en  a  une  à  lui  ;  cependant  il  semble  qu'une  nouvelle 
puissance  intellectuelle  s'est  levée  depuis  trois  siècles  qui  a  quel- 
ques-uns au  moins  des  caractères  qu'avaient  les  anciennes.  Les 
hommes  croient  à  la  science  un  peu  comme  ils  croyaient  autrefois 
aux  choses  de  foi.  Sceptiques,  oui,  en  religion,  en  philosophie, 
en  politique  quelquefois,  en  morale  souvent;  penseurs  libres  ou 
libres  penseurs,  oui,  en  théologie,  en  métaphysique,  en  socio- 
logie et  en  éthique;  en  physique,  non,  en  astronomie,  non.  Voilà 


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AUGUSTE    COMTE.  309 

des  millions  d'hommes  qui  croient  que  la  terre  est  tournante  et 
le  soleil  fixe,  qui  le  croient  absolument,  sans  être  aucunement 
capables  de  se  le  démontrer.  Ceci  est  une  foi,  une  foi  d'un  nou- 
veau genre,  qui  n'est  pas  accompagnée  de  sentiment  ni  de  pas- 
sion, mais  c'est  une  foi.  La  foi  consiste  à  croire  sur  parole 
quelque  chose  qu'on  n'a  pas  découvert  soi-même,  qu'on  ne  peut 
pas  se  prouver,  et  qu'on  n'a  la  prétention  ni  d'avoir  découvert 
ni  de  pouvoir  prouver.  Voilà  une  foi  nouvelle. 

Elle  n'est  même  pas  si  dépourvue  de  sentiment  et  de  passion 
que  nous  le  disions  tout  à  l'heure;  car  elle  sait,  ou  sent,  qu'elle 
est  en  opposition  avec  les  anciennes,  et  cela  lui  donne  une  cer- 
taine ardeur  et  zèle  d'apostolat,  du  moins  pour  quelque  temps. 
Enfin  voilà  une  foi.  Si  le  mot  paraît  bien  ambitieux,  disons 
qu'une  nouvelle  autorité  intellectuelle  s'est  élevée  entre  les 
hommes  qui  a  quelque  chose  du  prestige  qu'avaient  en  elles  les 
religions  anciennes,  de  leur  majesté,  de  leur  puissance,  de  leur 
décision.  Elle  est  quelque  chose  que  Ton  croit  et  qu'on  ne  discute 
pas. 

Notez  de  plus  que  la  science  semble  bien  gagner  progressive- 
ment, continûment,  tout  le  terrain  que  les  religions  et  les  méta- 
physiques paraissent  perdre.  Non  seulement  la  science  est  une 
nouvelle  manière  de  croire;  elle  est  une  nouvelle  manière  de 
jouir  par  l'esprit;  elle  est  un  goût,  et  un  goût  de  plus  en  plus  vif. 
Le  vieil  homme,  l'animal  métaphysicien,  disparaît;  l'homme 
nouveau,  l'animal  qui  collectionne  des  faits  et  groupe  des  faits,  se 
fait  légion.  Il  y  a  là  une  mode.  Une  mode  qui  dure  trois  cents  ans 
en  s'accusant  de  plus  en  plus  est  un  signe  très  considérable. 
Dans  les  habitudes  d'esprit,  dans  les  livres,  dans  les  journaux  et 
brochures,  la  science,  l'observation,  la  découverte,  la  statistique 
occupent  la  place  que  jadis  les  discussions  théologiques,  philo- 
sophiques, casuistiques,  occupaient.  C'est  un  âge  nouveau  de 
l'humanité  qui  commence.  C'est  un  nouveau  principe  directeur 
qui  paraît  dans  le  monde  et  qui  s'y  installe  avec  tout  les  carac- 
tères principaux  des  principes  directeurs  anciens.  Voilà  qui  est 
dit,  l'humanité  sera  désormais  scientifique,  comme  elle  a  été 
polythéiste,  monothéiste  et  métaphysicienne. 

Seulement  le  nouveau  principe  directeur  est  encore  très  gêné 
par  la  persistance  des  précédons  et  par  leur  obstination  à  ne  pas 
mourir.  Ce  qu'il  faut  c'est  débarrasser  le  nouveau  principe  de 
ses  voisins  et  rivaux  peu  dangereux,  mais  qui  l'offusquent,  im- 
puissans  mais  qui  le  voilent,  qui  surtout  l'empêchent  d'être  seul. 
Il  faut  donc  d'abord  repousser,  exterminer  absolument  l'esprit 
théologique  et  l'esprit  métaphysique;  —  ensuite  débarrasser  la 


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310  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

science  de  ce  qu'elle  a  gardé  en  elle-même  de  l'esprit  théologique 
et  métaphysique,  et  ceci  est  le  plus  important,  parce  que,  de  ce 
qu'elle  en  garde  ainsi,  elle  soutient  d'autant  l'esprit  rival  et  pro- 
longe l'existence  de  son  ennemi  par  elle-même  aux  dépens  d'elle- 
même;  —  enfin  systématiser  les  sciences  et  en  former  un  seul 
corps,  animé  d'un  esprit  unique  très  nettement  déterminé,  et  ceci 
est  le  plus  important,  parce  que  la  science  a  cette  infériorité  sur 
les  principes  anciens  d'être  multiple  au  lieu  qu'ils  étaient  uns  : 
il  y  a  eu  la  religion  ;  il  y  a  eu  la  métaphysique  ;  mais  c'est  jusqu'à 
présent,  par  une  sorte  de  complaisance  littéraire,  qu'on  dit  la 
science:  il  y  a  des  sciences,  séparées  les  unes  des  autres;  il  faut 
pour  qu'elles  soient  fortes  qu'elles  soient  ramenées  à  l'unité;  et 
c'est  pourquoi  la  systématisation  des  sciences  est  le  plus  impor- 
tant des  trois  projets  que  nous  venons  de  former. 

Le  premier  va  de  soi,  et  la  réalisation  en  est  presque  achevée. 
C'est  précisément  la  tâche  que  le  xvme  siècle  s'est  donnée  et  a 
accomplie,  la  tâche  destructrice.  Sur  ce  point,  il  n'y  a  qu'à  le 
répéter  ;  redire  que  par  définition  le  surnaturel  est  inaccessible  à 
l'homme,  qui  est  naturel;  redire  que  la  métaphysique  est  le  rêve 
d'un  être  qui,  saisissant  des  lois,  croit  saisir  des  causes,  ou  la  rhé- 
torique d'un  homme  d'esprit  qui,  donnant  un  nom  aune  loi,  la 
voit  dès  lors,  par  une  sorte  d'allégorie,  comme  un  être  réel  et  un 
petit  dieu  vivant.  Tout  cela  a  été  dit,  doit  être  répété  tant  qu'il  y 
aura  des  gens  qui  n'en  seront  pas  convaincus,  mais  peut  être 
laissé  comme  tâche  aux  ouvriers  en  sous-ordre  de  la  réforme 
intellectuelle.  Et  précisément  ce  sera  l'office  des  héritiers  attardés 
du  xvuie  siècle,  des  légataires  de  l'esprit  négatif,  des  hommes  qui 
ne  vont  pas  plus  loin  qu'à  dire  :  «  Nous  repoussons  les  anciennes 
croyances.  »  Il  faut  bien  qu'ils  servent  à  quelque  chose. 

Le  second  projet  est  plus  vaste,  plus  minutieux  aussi,  et  plus 
rude.  C'est  une  sorte  d'épuration  des  différentes  sciences  pour 
les  purger  de  ce  qu'elles  gardent  en  elles-mêmes  d'esprit  théolo- 
gique et  d'esprit  métaphysique.  Ce  n'est  pas  si  peu  qu'on  pourrait 
croire.  Les  physiciens  parlent  du  «  fluide  électrique  »  et  de 
l'«  éther  lumineux  »,  les  chimistes,  des  «  affinités  »,  comme  si 
c'étaient  des  êtres  très  puissans  mettant  en  mouvement  la  matière 
parce  qu'ils  le  veulent;  les  biologistes  parlent  du  «  principal  vital  » 
et  des  «  forces  vitales  »,  comme  s'ils  étaient  des  personnages  qu'ils 
auraient  vu  tendre  les  tissus  et  charrier  le  sang;  les  psycholo- 
gues parlent  du  moi  comme  si,  au  fond  de  l'homme,  il  y  avait  un 
homunculusy  prenant  conscience  de  tout  ce  qui  se  passe  dans  la 
machine  humaine  et  la  dirigeant.  Ce  sont  là  des  entités  toutes  gra- 
tuites, produits  de  l'imagination  spéciale  qui  est  l'imagination  mé- 


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AUGUSTE   COMTE.  31 1 

taphysique.  Ces  prétendues  solutions  «  présentent  évidemment  le 
caractère  essentiel  des  explications  métaphysiques  »,  à  savoir  «  la 
simple  et  naïve  reproduction  en  termes  abstraits  de  l'énoncé  même 
du  phénomène.  »  Les  pierres  lancées  de  la  terre  y  retombent.  La 
cause  en  est  l'attraction,  nous  dit-on.  Cela  veut  dire  :  «  Les  pierres 
lancées  de  la  terre  y  retombent.  »  Absolument  rien  de  plus.  Disons 
donc  :  «  Les  pierres  lancées  de  la  terre  y  retombent,  »  ce  qui  est 
une  loi,  et  ne  parlons  pas  d'attraction,  ce  qui  a  l'air  d'être  une 
cause,  et  ce  que,  l'esprit  tout  pénétré  d'imagination  métaphy- 
sique, nous  allons  prendre  pour  une  cause,  et  vaguement  pour 
un  être,  dans  cinq  minutes.  Toutes  les  sciences  possibles  sont 
ainsi  peuplées  d'entités  dont  on  pourrait  faire  tout  un  [système 
allégorique,  et  rien  n'est  plus  naturel;  car  ces  trois  états,  théolo- 
gique, métaphysique,  scientifique,  et  même  ces  cinq  états,  féti- 
chique,  polythéique,  monothéique,  métaphysique,  scientifique, 
par  lesquels  l'humanité  a  passé,  chaque  science  y  a  passé  elle- 
mime;  ou  plutôt,  ce  qui  revient  au  même,  chacun  de  ces  états 
étant  simplement  le  résumé  des  tendances  de  l'esprit  humain, 
l'esprit  humain,  en  chacun  de  ces  états,  n'étudiait  chaque  science 
qu'avec  des  tendances  dominées  par  ce  penchant  général,  et  à 
chaque  science  a  donné  successivement  un  tour  fétichique,  un  air 
polythéique,  une  couleur  monothéique  et  un  caractère  métaphy- 
sique; et  c'est  des  résidus  de  tout  cela  qu'il  faut  nettoyer  la 
science  actuelle. 

Mais  la  plus  métaphysique  et  la  plus  détestable  des  entités, 
c'est  la  finalité.  L'ancienne  conception  de  l'univers  se  ramenant 
toujours  à  considérer  ce  qui  s'y  passe  comme  analogue  à  ce  que 
fait  l'homme.  De  même  que  l'on  considérait  un  arbre  comme  un 
homme  qui  lève  les  bras  au  ciel,  et  la  mer  tempe teuse  ou  le  ciel 
tonnant  comme  un  homme  en  colère,  de  même,  l'homme  agis- 
sant toujours  dans  un  dessein  et  en  vue  d'un  but,  on  considérait 
l'univers  comme  une  œuvre  ayant  un  but,  dirigée  par  une  volonté, 
présidée  par  une  intention,  marchant  où  quelqu'un  la  guide,  et 
chaque  partie  de  l'univers,  tout  pareillement,  comme  une  fin  où 
a  tendu  une  intention,  en  même  temps  que  comme  un  moyen 
tendant  à  une  fin  plus  générale.  Ainsi,  la  terre  n'est  ni  trop 
froide  ni  trop  chaude  pour  nous  tuer,  ni  trop  molle  ni  trop  dure 
pour  notre  poids  et  pour  nos  charrues  :  c'est  qu'elle  a  été  faite 
pour  nous,  pour  nous  servir  de  séjour  et  d'empire.  Elle  a  été 
composée  de  telles  et  telles  matières  pour  être  ce  qu'elle  est,  voilà 
un  premier  dessein  ;  elle  est  ce  qu'elle  est  pour  que  nous  y  puis- 
sions vivre,  voilà  un  second  dessein  plus  général  ;  nous  y  vivons 
pour  une  fin  plus  générale  encore  et  plus  haute  que  c'est  à  nous 


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312  REVUB  DBS   DEUX  MON  DBS. 

de  comprendre.  Creusons  ceci  :  il  revient  à  dire  que  si  la  terre 
était  autre,  nous  n'existerions  pas;  voilà  tout.  La  terre  étant  ce 
qu'elle  est,  nous  y  sommes  ;  mais  ce  n'est  pas  une  raison  pour  qu'elle 
ait  été  faite  ainsi  pour  que  nous  y  soyons.  Gela,  nous  n'en  savons 
rien.  Où  Ton  voit  dessein  poursuivi,  on  n'est  légitimement  auto- 
risé qu'à  voir  effet  produit;  où  Ton  voit  finalité,  on  n'est  légitime- 
ment autorisé  à  voir  que  conditions  d'existence.  «  Pour  qu'il  y  ait 
végétation  il  faut  qu'il  y  ait  terre  végétale  »  ne  signifie  pas  du 
tout  que  la  terre  végétale  a  été  faite  avec  prévoyance  pour  qu'il  y 
eût  végétation,  mais  simplement  qu'il  y  a  végétation  là  où  il  y 
a  terre  végétale. 

Il  n'y  a  pas  une  finalité  qui  résiste  à  cette  réflexion  si  simple. 
Les  causes  finales  sont  un  immense  système  anthropomorphique. 
Elles  viennent  de  l'impossibilité  où  l'homme  a  été  longtemps  de 
concevoir  autre  chose  que  lui,  et  de  concevoir  quoi  que  ce  soit  de 
créé  comme  fait  autrement  que  ce  qu'il  fait  lui-même.  Le  monde 
est  un  beau  mécanisme;  jamais  l'homme  n'a  fait  une  méca- 
nique autrement  que  pour  un  de  ses  besoins  et  dans  un  but  très 
déterminé  :  donc  le  monde  a  un  sens  et  un  but.  Il  est  possible; 
mais  rien  ne  nous  le  dit;  nous  n'en  savons  rien.  Le  raisonnement 
précédent  repose  sur  cette  prémisse  que  le  monde  a  été  fait  par 
un  homme,  ce  qui  n'est  pas  prouvé,  et  ce  qu'il  faut  prouver  avant 
de  faire  le  raisonnement  qui  précède.  La  finalité  n'a  donc  aucun 
caractère  scientifique.  Elle  doit  être  reléguée  dans  le  domaine 
des  hypothèses.  C'est  de  la  pure  métaphysique.  Encore  une 
idole,  comme  dit  Bacon,  à  éliminer  du  domaine  de  la  science. 
C'est  la  plus  imposante ,  la  plus  antique  et  la  plus  fortement  en- 
racinée. 

Voilà  les  principaux  résidus  métaphysiques  qu'il  faut  écarter 
de  la  pensée  humaine  pour  qu'elle  devienne  purement  et  sim- 
plement scientifique.  Au  fond,  cette  élimination,  si  radicale 
qu'elle  paraisse,  se  ramène  au  mot  de  Bacon  :  «  Je  ne  fais  pas 
d'hypothèses.  »  Toutes  ces  entités  métaphysiques  sont  simple- 
ment des  conjectures  qui  dépassent  les  faits,  avec  ce  caractère 
particulier  qu'elles  sont  de  nature  à  les  dépasser  toujours.  L'hy- 
pothèse non  seulement  est  permise  en  recherche  scientifique, 
mais  elle  y  est  utile,  à  la  condition  d'être  telle  qu'elle  soit  destinée 
à  disparaître  dans  sa  vérification.  Au  cours  de  mes  observations 
je  suppose  que  tel  fait,  que  je  rencontre  souvent  dans  telles  cir- 
constances, se  rencontrera  toujours  dans  ces  mêmes  circonstances: 
je  fais  une  hypothèse.  Mais  voyez  bien  le  caractère  de  cette  hypo- 
thèse :  elle  est  destinée  à  périr  si  elle  n'est  pas  vérifiée  et  aussi  û 
elle  l'est.  Ces  circonstances  de  tout  à  l'heure,  je  les  provoquerai 

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AUGUSTE   COMTE.  313 

mille  fois.  Si  le  fait  que  j'ai  observé  ne  s'y  reproduit  que  de  temps 
en  temps,  j'abandonne  l'hypothèse;  la  voilà  morte.  Si  le  fait  se 
reproduit  mille  fois,  l'hypothèse  est  vérifiée,  elle  est  une  loi  :  donc 
elle  n'est  plus  une  hypothèse  ;  comme  hypothèse  la  voilà  morte. 
Les  entités  ou  les  lois  universelles  que  nous  avons  appelées  méta- 
physiques ne  sont  pas  de  même  nature.  Elles  ne  sont  pas  desti- 
nées à  s'absorber  dans  les  faits  dont  elles  auront  provoqué  la  dé- 
couverte; elles  sont  destinées  à  les  dépasser  toujours.  Rien  ne 
prouvera  jamais  l'existence  du  principe  vital  considéré  comme 
force  à  part  dans  le  tourbillon  d'une  vie  animale.  C'est  une  hypo- 
thèse agréable  à  l'esprit,  qui  paraîtra  toujours  vraisemblable  et 
ne  se  vérifiera  jamais,  parce  qu'elle  domine  trop  les  faits  pour  y 
rentrer  et  s'y  perdre.  Rien  ne  prouvera  jamais  l'existence  du  moi 
distinct  des  phénomènes  psychologiques.  C'est  une  conjecture 
commode,  mais  qui  planera  toujours  sur  les  faits  sans  qu'il  y  ait 
aucune  raison  pour  qu'elle  se  confonde  avec  eux  et  s'évanouisse  à 
s'y  incorporer.  Rien  ne  prouvera  jamais  la  finalité.  C'est  une  vue 
générale  très  séduisante  et  très  satisfaisante,  mais  qui  n'est  pas 
vérifiable  parce  qu'elle  trangressera  toujours  les  faits  qu'elle  pré- 
tend expliquer.  Ils  n'y  entreront  jamais  de  manière  à  la  remplir. 
Elle  ne  disparaîtra  donc  jamais,  elle  n'est  pas  destinée  à  dispa- 
raître. C'est  pour  cela  qu'elle  est  fausse  a  priori  :  c'est  pour  cela 
qu'elle  n'a  pas  le  caractère  d'hypothèse  scientifique.  L'éternité 
probable  d'une  hypothèse  est  sa  condamnation.  Une  hypothèse 
n'est  recevable  qu'autant  qu'elle  est  caduque,  qu'autant  qu'on  peut 
prévoir  qu'elle  n'aura  pas  la  vie  longue,  puisque  c'est  sa  mort 
même  qui  doit  être  son  triomphe.  La  science  repousse  donc  les 
hypothèses  qui  ont  l'air  de  vouloir  être  immortelles  :  c'en  est  la 
marque. 

De  plus,  ces  résidus  métaphysiques  que  contient  encore  la 
science,  sans  compter  qu'ils  favorisent  la  paresse  d'esprit  en  le 
payant  de  mots,  l'inclinent  à  la  métaphysique  proprement  dite. 
Rien  n'est  plus  sain  à  l'esprit  humain  que  de  grouper  des  faits 
et  d'en  chercher  les  lois;  rien  ne  lui  est  plus  dangereux  que  de 
croire  découvrir  des  causes.  La  cause  trouvée,  ou  crue  découverte, 
il  se  repose  sur  elle,  explique  tout  par  elle,  et  ne  cherche  plus 
rien.  Les  phénomènes  les  plus  intéressans  passent  devant  lui 
sans  qu'il  se  baisse  pour  les  étudier.  Il  arrive  à  une  sorte  d'extase 
continue  qui  l'endort  et  le  paralyse.  Il  y  a  une  sorte  de  fata- 
lisme intellectuel  qui  est  un  produit  assez  ordinaire,  presque  né- 
cessaire, du  moins  très  naturel,  de  l'esprit  métaphysique. 

Il  y  a  plus  encore.  Une  cause  trouvée  ou  crue  découverte, 
c'est  une  espèce  de  Dieu  qu'on  adore  jalousement,  et  avec  une 


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314  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

passion,  comment  dire?  une  passion  théologique,  et  c'est  te 
dire.  Il  y  a  beaucoup  d'esprit  théologique  dans  l'esprit  métapfc 
sique.  L'homme  qui  a  découvert  une  loi  en  cherche  une  auti 
l'homme  qui  a  cru  découvrir  une  cause  est  une  espèce  de  dévot 
de  prêtre  qui  admire  et  adore  cette  cause  d'autant  plus  qu'il 
admire  et  s'y  adore.  Il  est  dans  le  secret  d'une  force  du  mon 
revêtue  d'un  caractère  auguste  et  sacré,  et  il  participe  à  ses  m] 
tères.  Il  devient  irritable,  intraitable  et  orgueilleux. 

Ces  défauts,  qui  du  reste  sont  toujours  à  craindre  avec  1 
hommes,  même  avec  ceux  qui  ne  connaissent  ni  théologie, 
métaphysique,  ni  science,  ont  cependant  quelque  chance  d'él 
moindres  dans  un  esprit  exclusivement  scientifique.  Ce  serait  d< 
bonnes  conditions  de  sagesse  quand  il  n'y  aurait  que  ceci  que 
pur  homme  de  science  vit  constamment  avec  les  faits  et  ne  co 
sent  jamais  à  les  perdre  de  vue.  Le  commerce  des  faits  < 
excellent,  parce  que  nous  sommes  des  faits  nous-mêmes,  très  co 
tingens,  très  éphémères  et  très  bornés,  et  que  nous  sommes  é' 
demment  destinés  à  vivre  avec  eux.  C'est  vivre  conformémenl 
notre  nature  que  de  disséquer  des  grenouilles  et  faire  attenta 
aux  valves  des  pétoncles,  qui,  du  reste,  sont  des  chefs-d'œuvre  q 
Bernard  Palissy  admirait.  —  Et  puis  l'homme  qui  collection! 
des  faits,  qui  fait  des  classifications  et  qui  cherche  des  lois  n'a  j 
mais  fini,  et  par  conséquent  n'arrive  jamais  ni  à  la  contempl 
tion  extatique,  ni  au  dogmatisme  hautain  et  colérique.  Les  le 
naturelles  à  découvrir  et  à  vérifier,  c'est,  Dieu  merci,  le  travi 
de  Pénélope,  lequel  est  le  plus  intelligent  et  le  plus  avisé  qui  i 
jamais  été,  parce  qu'il  n'a  pas  de  raison  de  finir.  La  nature  à 
fois  se  prête  si  largement  et  échappe  si  subtilement  à  nos  r 
cherches  qu'une  fois  que  nous  avons  établi  patiemment  une  1 
de  certains  faits,  raisonnable,  judicieuse  et  qui  résiste,  et  subsist 
très  bonne  à  garder  par  conséquent,  de  nouveaux  faits  se  p* 
sentent  qui  la  vérifient;  de  nouveaux  aussi,  cherchés  pour  la  vér 
fier,  qui  la  démentent,  la  déforment  au  moins,  et  la  gauchissen 
nous  forcent  à  l'élargir,  à  la  redresser,  bref  à  la  changer.  Ainsi  d 
suite  et  ainsi  toujours.  C'est  précisément  cela  qu'évite  l'honun 
qui  trouve  une  cause  très  générale  expliquant  tous  les  faits  poi 
sibles,  à  l'avance,  parce  qu'elle  les  dépasse  tous  éternellement.  C 
qu'il  supprime,  lui,  c'est  l'infini  de  la  nature  ;  il  passe  d'un  boa 
par-dessus.  L'homme  de  science  l'accepte.  Il  l'accepte  parce  qu1 
est  raisonnable  de  l'accepter,  puisqu'il  existe,  puisqu'il  est  II 
aussi  p^rce  qu'un  instinct  secret  l'avertit  qu'à  l'accepter  il  sei 
toujours  ramené  à  l'étude,  à  la  fréquentation  quotidienne,  a 
commerce  continu  des  faits;  commerce  infiniment  salutaire 

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AUGUSTE   COMTE.  315 

l'esprit  par  les  habitudes  de  travail,  de  prudence,  de  patience  et 
de  modestie  qu'il  donne  infailliblement,  à  ceux,  bien  entendu,  qui 
les  ont  déjà. 

Et,  donc,  purifier  la  science  de  tous  les  résidus  métaphysiques 
qu'elle  contient  encore,  et,  très  particulièrement,  comme  Buffon 
le  voulait  déjà,  de  l'idée  de  finalité,  voilà  le  second  projet  du 
philosophe  positiviste. 

Le  troisième  est  de  systématiser  les  sciences,  de  manière  à  en 
former  un  corps  de  doctrines  ,f  une  philosophie.  Ce  projet,  comme 
nous  en  avons  averti,  est  le  plus  important  des  trois  parce  qu'il 
y  a  quelque  chose  de  très  particulier  dans  le  conflit  entre  la 
science  et  la  théologie  persistante  et  la  métaphysique  résistante. 
Dans  ce  conflit,  ce  n'est  pas  la  science  qui  lutte  contre  la 
théologie  et  la  métaphysique,  c'est  l'esprit  scientifique  qui 
lutte  contre  la  métaphysique  et  contre  la  théologie  parce  que 
métaphysique  et  théologie  sont  constituées,  la  science  ne  l'est 
pas.  Ce  n'est  donc  ici  qu'un  tour  d'esprit,  qu'une  habitude  in- 
tellectuelle qui  lutte  contre  des  doctrines  établies,  organisées 
et  solides.  Ce  qu'il  faudrait  c'est  que  la  science,  animée  tout 
entière  du  même  esprit,  soutenue  de  la  même  méthode,  solide- 
ment engrenée,  de  manière  que  chacune  de  ses  parties,  liée  aux 
autres,  appuyât  les  autres  et  fût  appuyée  par  elles,  tout  entière 
présentât  un  corps  de  doctrines  capables  de  satisfaire  l'esprit  et 
de  lui  donner  une  assiette  ferme.  En  un  mot,  il  faudrait  tirer  de  la 
science  une  philosophie  et  constituer  une  philosophie  exclusive- 
ment scientifique. 

Il  y  aurait  à  cela  un  immense  avantage.  D'abord  cette  philo- 
sophie répondrait  au  tour  d'esprit  signalé  plus  haut  ;  elle  serait  de 
notre  âge.  Ensuite,  ferme  et  consistante  en  ses  idées  générales, 
elle  serait  mobile  et  progressivement  évolutive,  comme  la  science 
même.  La  théologie  a  pour  caractère,  une  fois  constituée,  d'être 
immobile.  La  métaphysique  a  pour  caractère  de  tellement  dé- 
passer les  faits  que  les  faits  nouveaux  ne  l'émeuvent  pas;  les  faits 
qu'on  découvre,  s'ajoutant  à  ceux  qu'on  a  découverts,  passent 
au-dessous  d'elle  et  ne  la  touchent  point,  et  c'est  ainsi  qu'elle  est 
aussi  immobile  que  la  théologie.  La  philosophie  scientifique 
pourrait  probablement,  sans  jamais  changer  ni  d'esprit  ni  de  mé- 
thode, avoir  une  plus  grande  élasticité  et  comme  une  faculté  de 
compréhension  progressive.  Elle  aurait  des  chances  ainsi  de  con- 
stituer un  troisième  état  qui  serait  plus  durable  que  les  deux  autres, 
ou  plutôt  de  faire  du  troisième  état,  où  nous  sommes  déjà,  un  état 
qui  serait  définitif.  Il  faut  donc  essayer  de  systématiser  les 
sciences  pour  en  tirer  une  philosophie,  extraire  de  l'ensemble 


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AUGUSTE    COMTE.  317 

physique  comme  sur  son  fondement.  Mais  la  vie  de  la  planète  dé- 
pend du  système  astronomique  où  elle  est  placée  et  des  condi- 
tions dans  lesquelles  elle  y  est  placée;  elle  serait  autre,  et  autre  sa 
constitution  physique,  et  autres  les  lois  chimiques  de  ses  élémens, 
et  autres  les  physiologies  de  ses  animaux,  et  autres  nous  serions 
nous-mêmes  si  elle  appartenait  à  un  autre  système,  ou  si,  dans  le 
même  système,  elle  était  plus  proche  ou  plus  éloignée  du  soleil, 
ou  si  l'inclinaison  de  son  axe  sur  l'écliptique  était  différente.  La 
physique  terrestre  repose  donc  sur  la  physique  céleste  et  en 
dépend,  et  l'astronomie  est  la  base  de  toutes  les  sciences  hu- 
maines. Enfin  l'instrument  essentiel  avec  lequel  nous  mesurons, 
pesons,  évaluons  toutes  choses  et  notons  exactement  les  rapports 
des  choses  entre  elles  est  une  science  qu'on  appelle  la  mathéma- 
tique, et  qui  est  comme  l'introduction  à  toutes  sciences  parce 
qu'elle  en  est  la  clef.  Mathématique,  astronomie,  physique,  chimie, 
physiologie,  morale,  sociologie  —  voilà  donc  l'ordre  dans  lequel 
doivent  se  ranger  les  sciences  par  ordre  de  dépendance,  voilà 
proprement  la  hiérarchie  des  sciences. 

On  voit  que  la  loi  qui  règle  cette  hiérarchie  des  sciences  est 
leur  généralité  décroissante  et  leur  complexité  croissante.  Au 
principe  une  science  pure  qui  n'embrasse  aucune  matière,  qui 
ne  s'applique  à  rien  de  matériel  ;  puis  une  science  qui  n'est  presque 
encore  que  la  précédente,  puisqu'elle  ne  s'applique  qu'à  des  phé- 
nomènes très  généraux,  qu'à  des  distances  et  des  mouvemens; 
puis,  successivement,  des  sciences,  physique,  chimie,  physiolo- 
gie, etc.,  qui  s'appliquent  à  des  phénomènes  de  plus  en  plus  com- 
plexes, et  enfin  les  sciences  de  l'homme  qui  s'appliquent  à  l'être 
le  plus  complexe  que  nous  connaissions. 

Cette  classification,  si  on  l'accepte,  entraîne  déjà  toute  une  phi- 
losophie. Si  l'on  consent  à  faire  dépendre  la  science  de  l'homme 
de  la  physiologie,  la  physiologie  de  la  chimie,  la  chimie  de  la 
physique,  la  physique  terrestre  de  la  physique  céleste,  c'est  l'an- 
cienne conception  générale  des  choses  qui  est  retournée  pour 
ainsi  parler.  La  tendance  ancienne  de  l'homme  dans  l'état  théo- 
logique, etencore  dans  l'état  métaphysique,  était  d'aller  au  monde 
en  partant  de  lui-même.  Tel  il  se  connaissait  ou  croyait  se  con- 
naître, tel  il  connaissait  ou  croyait  connaître  l'univers.  Ce  qu'il 
connaissait  de  lui-même,  il  l'appliquait  à  l'univers  pour  l'expli- 
quer. Il  se  connaissait  comme  volonté;  et,  successivement,  il  lo- 
geait une  volonté  dans  chaque  phénomène,  dans  chaque  grand 
groupe  de  ces  phénomènes,  dans  l'ensemble,  dans  l'universalité 
des  phénomènes.  Il  se  connaissait  comme  sensibilité,  et,  succes- 
sivement, il  logeait  un  être  sensible,  bon,  méchant,  irascible,  re- 


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318  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

connaissant,  vindicatif  dans  chaque  objet,  dans  chaque  grand 
groupe  d'objets,  dans  l'univers  entier.  Il  se  connaissait  comme 
moralité,  et  successivement  il  logeait  un  être  facteur  de  moralité, 
voulant  le  bien,  bon  au  bon,  méchant  au  méchant,  dans  chaque 
chose,  dans  chaque  grand  groupe  de  choses,  dans  l'ensemble 
éternel  des  choses.  Il  se  connaissait  comme  intentionalité, 
comme  n'agissant  jamais  ou  ne  croyant  jamais  agir  que  dans 
un  dessein,  en  vue  d'un  but;  et  successivement  il  logeait  dans 
chaque  coin  de  l'univers,  dans  quelques  grandes  régions  de 
l'univers,  dans  la  totalité  de  l'univers,  un  être  qui  avait  un  dessein 
et  qui  le  poursuivait;  de  telle  sorte  que, successivement,  l'univers 
était  une  collection  de  petits  royaumes,  de  grands  royaumes, 
et  enfin  un  seul  royaume,  gouverné  par  un  roi  qui  le  menait  vers 
une  fin  connue  de  lui;  l'univers  avait  un  sens  et  un  but;  il 
n'était  pas  un  fait,  il  était  une  œuvre,  une  œuvre  se  continuant 
sous  nos  yeux  dans  la  direction  de  son  achèvement. 

Ainsi  l'homme  faisait  l'univers  à  son  image,  projetait  son  por- 
trait dans  l'infini.  L'univers  était  un  agrandissement  de  lui-même. 
Quand  il  s'appelait  lui-même  microcosme,  ce  qu'il  voulait  dire 
c'est  que  l'univers  était  un  géant.  Toutes  les  sciences  étaient  des 
dépendances  de  la  science  de  l'homme,  et  en  étaient,  du  reste, 
des  imitations. 

Si,  à  l'inverse,  nous  admettons  que  la  science  de  l'homme  est 
une  dépendance  de  toutes  les  sciences,  ce  n'est  plus  l'univers  qui 
est  un  prolongement  de  l'homme,  c'est  l'homme  qui  est  un  pro- 
longement de  l'univers.  Il  dépend  de  lui,  vit  de  sa  vie,  a  des  lois 
seulement  plus  complexes,  mais  qui  sont  en  leur  fond  les  mêmes 
que  celles  qui  régissent  la  matière  universelle.  Il  est  une  résul- 
tante du  monde  entier,  au  lieu  qu'il  semblait  autrefois  que  le 
monde  résultât  de  lui.  Au  fond,  dans  les  anciennes  conceptions, 
rhomme  créait  l'univers.  A  le  comprendre  organisé  sur  le  mo- 
dèle de  lui-même,  vraiment  il  le  créait  à  son  image;  il  entretenait 
en  lui-même  cette  illusion  que  le  monde  procédait  de  lui.  Ce  n'est 
pas  l'homme  qui  crée  le  monde,  c'est  le  monde  qui  crée  l'homme. 
Dès  que  l'homme  aura  cette  idée  bien  nette  en  son  esprit,  c'est 
précisément  tout  l'inverse  de  l'ancienne  philosophie  qu'il  aura 
comme  à  la  base  de  toutes  ses  conceptions  possibles. 

Voilà  ce  que  contient  déjà  la  simple  classification  nouvelle  des 
sciences,  la  hiérarchie  des  sciences. 

Il  n'est  pas  besoin  de  faire  observer  de  plus,  que  Comte  a  été 
guidé  dans  le  tracé  de  sa  nouvelle  classification  par  son  horreur  et 
sa  défiance  de  la  métaphysique.  D'instinct  il  adonné  le  premier  rang 
aux  sciences  absolument  dépouillées  de  toute  métaphysique,  et  fait 


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AUGUSTE    COMTE.  31 9 

dépendre  les  sciences  mêlées  d'élémens  métaphysique  s  de  celles  qui 
n'en  contenaient  pas.  De  la  mathématique  et  de  l'astronomie  à  la 
psychologie  et  à  la  morale  il  y  a  pour  lui  comme  un  decres- 
cendo de  pureté  scientifique.  Mathématique  et  astronomie  sont 
pures  de  tout  mélange  métaphysique;  physique,  chimie  et  physio- 
logie le  sont  moins;  psychologie  et  morale  en  sont  pénétrées.  Ce 
qu'il  faut  donc  c'est  bien  mettre,  sous  la  dépendance  des  sciences 
qui  ne  contiennent  pas  de  métaphysique,  celles  qui  en  contiennent 
encore  :  «  L'astronomie  est  aujourd'hui  la  seule  science  qui  soit 
enfin  réellement  purgée  de  toute  considération  théologique  ou 
métaphysique.  Tel  est,  sous  le  rapport  de  la  méthode,  son  premier 
titre  à  la  suprématie.  C'est  là  que  les  esprits  philosophiques  peu- 
vent efficacement  étudier  en  quoi   consiste  véritablement  une 
science.  »  En  allant  de  l'astronomie  à  la  morale  «  nous  trouverons 
dans  les  diverses  sciences  fondamentales  des  traces  de  plus  en  plus 
profondes  de  l'esprit  métaphysique  ».  La  guerre  à  la  métaphysique 
est  donc  à  la  fois  le  but  de  Comte  et  sa  méthode.  A  la  fois  il  veut  la 
détruire,  et  il  est  guidé  dans  la  constitution  de  son  système  par  la 
présence  ou  l'absence  de  la  métaphysique  dans  l'objet  de  ses  re- 
cherches. Le  critérium  de  la  vérité  est  pour  lui  l'absence  de  l'es- 
prit métaphysique  et  ce  critérium  lui  donne  sa  méthode  même. 
Tant  y  a  que  la  classification  vraie  des  sciences,  selon  Auguste 
Comte,  est  celle  que  nous  venons  de  résumer.  Maintenant  quel 
en  est  le  but?  Le  but  est  de  constituer  une  science  de  l'homme 
et  une  morale  qui  n'aient  pas  besoin  de  métaphysique  ;  c'est  ce 
que  Comte  tient  pour  le  plus  important  de  son  œuvre;  c'est  à 
quoi  il  a  appliqué  son  plus  grand  effort.  Cet  effort,  il  sera  inté- 
ressant quelque  jour  d'en   tracer  le  progrès,  d'en  mesurer  la 
grandeur,  d'en  estimer  les  résultats. 

Emile  Faguet. 


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LE  CANAL  MARITIME  ALLEMAND 

ET  LES  FLOTTES  MODERNES 


I 


Au  mois  de  juin  1777,  le  prince  Frédéric  de  Danemark,  —  qui 
fut  roi  en  1808  et  resta  toujours  le  fidèle  allié  de  la  France,  — 
donnait  le  premier  coup  de  pioche  à  la  tranchée  du  canal  qui  relie 
l'Eider  à  la  baie  de  Kiel,  la  mer  du  Nord  à  la  Baltique.  Quelques 
années  plus  tard,  en  1784,  ce  canal  était  livré  à  la  circulation 
des  caboteurs,  depuis  la  barque  frisonne  jusqu'à  la  lourde  galiote 
de  Lûbeck  ou  de  Rostock. 

A  cette  époque  il  y  avait  quatre  cents  ans  que  le  problème  de 
la  communication  directe  entre  les  deux  mers  avait  été  posé  pour 
la  première  fois  et  résolu  d'une  manière  approchée.  Vers  1386,  à 
la  suite  de  leur  conflit  avec  le  Danemark  pour  les  péages  du  Sund, 
les  cinquante-deux  villes  qui  avaient  signé  la  charte  de  Cologne 
obtinrent  aisément  de  l'empereur  Wenceslas  l'autorisation  d'unir 
l'Elbe  à  la  Trave  par  un  canal  qui  partait  de  la  Delvenau,  affluent 
du  premier  de  ces  deux  fleuves,  pour  atteindre  et  suivre  quelque 
temps  la  Stecknitz,  tributaire  du  second. 

Cette  voie  navigable,  qui  subsiste  encore  et  que  Lûbeck  vient 
de  faire  approfondir,  ne  pouvait  guère  être  utilisée  que  par  des 
chalands  de  rivière.  En  cela,  du  reste,  elle  satisfaisait  pleinement 
les  intérêts  de  la  capitale  hanséatique,  car  c'était  dans  ses  entrepôts 
qu'affluaient  toutes  les  marchandises  déchargées  dans  les  ports 
de  l'Elbe  par  les  vaisseaux  de  Rotterdam,  d'Anvers,  de  Londres; 
c'était  par  son  intermédiaire  et  sur  ses  propres  navires  que  ces 


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LE    CANAL   MARITIME    ALLEMAND.  321 

marchandises  étaient  réexpédiées  pour  Gotheborg,  pour  Danzig, 
pour  Riga. 

En  dépit  des  frais  qu'entraînait  ce  double  transbordement, 
les  services  rendus  par  le  canal  de  la  Stecknitz  furent  si  appréciés 
que  Ton  voulut,  au  bout  d'un  siècle  et  demi,  le  doubler  d'une 
nouvelle  coupure,  qui  établirait  une  communication  plus  courte 
entre  Lùbeck  et  sa  jeune  rivale,  Hambourg,  dont  la  puissance 
grandissait  rapidement.  Mais  l'Allemagne  entrait  alors  dans  la 
longue  période  de  troubles  religieux  et  politiques  qui  a  retardé 
presque  jusqu'à  nos  jours  le  développement  de  ses  industries. 
Le  canal  Alster-Beste  (du  nom  des  deux  affluens  de  l'Elbe  et  de 
la  Trave  qu'il  reliait)  ne  fut  jamais  achevé,  non  plus  du  reste 
que  les  trois  canaux  dont  les  rois  de  Danemark  Christian  III  et 
Christian  IV  avaient  arrêté  les  tracés  dans  le  Schleswig  du  Nord, 
au  xvie  et  au  xvne  siècle. 

Aussi,  en  creusant  de  l'Eider  à  la  baie  de  Kiel,  il  y  a  quelque 
cent  dix  ans,  une  route  de  navigation  accessible  à  la  plus  grande 
partie  des  bâtimens  de  mer  employés  alors,  le  gouvernement 
danois  rendait-il  au  commerce  du  nord  de  l'Europe  un  service 
signalé.  Pour  en  célébrer  le  bienfait,  un  concert  de  louanges 
s'éleva  dans  toute  l'Allemagne.  Éloges  mérités,  certes;  car,  pour 
concevoir  et  achever  un  dessein  si  préjudiciable  aux  intérêts  du 
Danemark  lui-même,  il  avait  fallu  au  roi  Christian  et  au  prince 
Frédéric,  avec  une  rare  élévation  d'esprit,  une  constance  plus 
rare  encore  et  surtout  un  effort  soutenu  d'impartialité  politique. 
Tout  ce  qui  allait  passer  par  le  nouveau  canal  n'était-il  pas  en  effet 
perdu  pour  les  Belt  et  pour  le  Sund  ?  Outre  qu'il  était  douteux  que 
les  finances  de  l'État  pussent  recouvrer  du  côté  de  l'Eider,  par 
le  rendement  du  capital  engagé,  ce  qui  leur  manquerait  du  côté 
des  détroits,  les  ports  exclusivement  danois,  Elseneur,  Odensée, 
Nyborg,  Frédéricia,  faisaient  entendre  de  vives  plaintes. 

Mais  Christian  et  Frédéric  considéraient  comme  un  devoir 
étroit  de  teniv  la  balance  égale  entre  les  deux  parties  de  la  mo- 
narchie, entre  l'archipel,  de  langue  Scandinave,  et  les  duchés  de 
la  péninsule  Cimbrique,  dont  la  population  appartenait  en  majo- 
rité à  la  langue  tudesque.  Au  reste,  le  temps  n'était  pas  encore 
arrivé  où  les  agens  de  certaine  puissance  intéressée  à  semer  la 
division  découvriraient  aux  sujets  allemands  de  la  maison  de 
Holstein  que  celle-ci  négligeait  leurs  intérêts.  En  fait,  pendant 
soixante  années,  le  canal  de  l'Eider  suffit  aux  besoins  du  com- 
merce de  la  Baltique  et  (ut  pour  la  région  qu'il  traversait  la  source 
de  revenus  considérables. 

La  vapeur  était  venue,  cependant.  Elle  abrégeait  les  traver- 
tomk  eux.  —  189b.  21 


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322  REVUB  DBS  DEUX  MONDES. 

sées;  elle  semblait  accourcir  les  distances.  Mais,  par  une  pente 
inévitable,  les  peuples  qu'elle  rapprochait  ne  se  trouvaient  jamais 
assez  proches  et  s'impatientaient  des  moindres  retards.  D'ail- 
leurs le  nouveau  mode  de  navigation  était  plus  cher  que  l'ancien, 
qui  ne  mettait  en  œuvre  que  des  foi-ces  fournies  gratuitement  par 
la  nature.  Il  fallait  donc  couper  au  plus  court,  supprimer  les  obs- 
tacles. Dès  lors  toute  presqu'île  devenait  ennemie.  D'autre  part, 
le  prix  du  navire  s'était  élevé.  On  trouvait  donc  avantage  à 
augmenter  ses  dimensions,  afin  que,  par  le  transport  d'une  plus 
grande  quantité  de  marchandises,  chaque  voyage  fût  plus  rému- 
nérateur. Ces  transformations  du  véhicule  commandaient  celle 
de  la  voie  de  communications,  là  du  moins  où  elle  dépend  de 
l'homme,  et  l'on  sentit  bientôt  la  nécessité  des  canaux  maritimes, 
des  canaux  larges,  profonds,  autant  que  possible  sans  écluses. 

C'est  à  partir  de  1848-49  —  il  n'était  point  encore  question  du 
canal  de  Suez  —  que  l'on  voit  naître,  en  faveur  d'une  communi- 
cation directe  entre  les  deux  mers  du  nord  de  l'Europe,  les  projets 
de  tranchée  à  grande  section.  Dès  cette  époque  aussi  s'accusent 
nettement,  par  les  tracés  mômes,  les  divers  intérêts  en  jeu  dans 
cette  capitale  affaire  : 

Intérêts  locaux,  en  premier  lieu.  Les  ports  de  l'Elbe,  d'un  côté, 
Lubeck,  de  l'autre,  veulent  prendre  leur  revanche  du  canal  de 
l'Eider,  qui  leur  dérobe  une  grande  part  du  commerce  de  transit. 
Il  ne  faut  donc  pas  que  le  canal  projeté  s'écarte  du  pédoncule  de 
la  presqu'île  :  c'est  de  Gliickstadt,  de  Stôrort,  de  Brunsbuttel,  de 
St-Margarethen,  que  l'on  partira.  C'est  dans  la  baie  de  Neustadt, 
dan»  le  Lùbeckerbucht  qu'on  aboutira. 

L'intérêt  allemand  ensuite,  et  même  déjà  l'intérêt  militaire. 
On  est  à  l'époque  de  la  guerre  des  Duchés,  la  première,  celle  qui 
se  termina  par  la  victoire  du  Danemark,  mais  qui  avait  commencé 
par  des  revers.  A  peine  «  affranchis  »,  les  libéraux-nationaux  du 
Holstein  s'étaient  hâtés  de  présenter  un  projet  de  canal  de  Bruns- 
buttel à  Kiel,  pour  ouvrir  les  deux  mers  à  cette  flotte  allemande 
que  l'éphémère  Parlement  de  Francfort  entrevoyait  dans  ses  rêves. 
Rêves,  en  effet,  ce  canal  et  cette  flotte,  mais  réalités  pourtant,  cin- 
quante années  plus  tard. 

Enfin  l'intérêt  du  commerce  pur  et  simple,  l'intérêt  interna- 
tional; et  ce  dernier,  auquel  s'attache  aussitôt  le  Danemark,  par  un 
juste  instinct  politique,  se  traduit  par  des  projets  fort  bien  étudiés 
d'un  certain  nombre  d'ingénieurs  étrangers  à  l'Allemagne,  des 
Anglais,  des  Américains,  des  Belges,  un  Français  même,  comme 
on  l'a  rappelé. 

Malheureusement  deux  années  de  guerre  et  de  révolution, 

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LE   CANAL   MARITIME   ALLEMAND.  323 

puis  les  ardens  débats  auxquels  donna  lieu  jusque  vers  1855  la 
réorganisation  politique  du  Schleswig-Holstein,  firent  rejeter  au 
second  plan  les  préoccupations  de  Tordre  économique.  Ce  ne 
fut  donc  qu'en  1860,  quand  les  esprits  parurent  apaisés  de  Flens- 
burg  à  Neumûnster,  —  la  Prusse  entrait  alors  dans  une  période 
de  difficultés  intérieures,  —  que  le  cabinet  du  roi  de  Danemark 
Frédéric  VII  reprit  les  études  interrompues  et  fixa  son  attention 
sur  le  plan  de  l'ingénieur  américain  Hansen. 

Ce  plan,  qui  utilisait  les  dépressions  de  la  Stôr  et  de  la  Trave, 
en  plein  Holstein,  faisait  suivre  au  canal  un  parallèle  en  latitude, 
de  St-Margarethen,  dans  l'Elbe,  à  Haffkrug,  sur  la  grande  plage 
de  sable  qui  fait  le  fond  de  la  baie  de  Neustadt.  La  longueur  de 
la  tranchée  atteignait  120  kilomètres  et  sa  profondeur  25  pieds 
anglais  (8  mètres  environ),  ce  qui  paraissait  alors  considérable.  Le 
canal  avait  7  écluses,  et  la  dépense  totale  était  évaluée  à  111  mil- 
lions de  marks  ou  178  millions  de  francs.  Cela  mettait  le  kilo- 
mètre à  1400000  francs  à  peu  près,  prix  de  revient  économique. 

Peut-être  n'était-ce  pas  là  l'unique  motif  de  la  faveur  du  gou- 
vernement danois.  Peut-être  même  l'heureux  choix  des  deux 
issues  —  la  baie  de  Neustadt,  surtout,  est  le  meilleur  débouque- 
ment  dans  la  Baltique  pour  la  navigation  commerciale  —  n'eût-il 
pas  suffi  à  mériter  son  suffrage,  si  l'ensemble  du  tracé  n'avait,  au 
point  de  vue  politique,  parfaitement  répondu  aux  secrètes  et  trop 
justes  appréhensions  du  cabinet  de  Copenhague. 

En  effet,  s'il  fallait  couper  en  deux  les  provinces  continentales 
du  royaume,  et  fixer  d'avance,  dans  une  région  dont  les  ten- 
dances séparatistes  étaient  connues,  ce  que  les  métallurgistes 
appellent  «  une  ligne  de  rupture  préparée,  »  mieux  valait  adopter 
le  tracé  le  plus  méridional  qui  pût  s'accorder  avec  les  exigences 
économiques.  D'ailleurs  tous  les  plans  qui,  pour  obtenir  le  plus 
court  trajet,  conduisaient  le  canal  de  l'embouchure  de  l'Elbe 
vers  le  nord-est,  finissaient  par  aboutir  à  la  baie  de  Kiel,  à  Hol- 
tenau  ;  de  sorte  qu'ils  laissaient  ce  port  splendide,  objet  des  con- 
voitises de  la  Prusse,  au  sud  d'un  grand  fossé  dont  il  serait  facile 
de  faire  un  jour  une  frontière  politique,  au  delà  d'un  fleuve  arti- 
ficiel dont  le  lit  bornerait  inévitablement  l'action  militaire  de 
l'armée  danoise.  Au  reste,  et  pour  plus  de  sûreté,  le  cabinet  de 
Copenhague  se  proposait  d'assurer  par  un  appel  aux  puissances 
européennes  les  bénéfices  de  la  neutralité  à  la  nouvelle  voie  de 
navigation,  dont  le  caractère  international  ne  pouvait  être  mé- 
connu. 

On  en  était  là.  Les  études  préliminaires  s'achevaient  ;  les  pour- 
parlers diplomatiques  s'engageaient;  lorsque  la  mort  du  roi  Fré- 


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324  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

déric  VII,  suivie  presque  aussitôt  de  la  seconde  guerre  des  Duchés, 
vint  ajourner  la  solution  d'une  question  à  laquelle  la  sagesse  de 
la  maison  de  Holstein  avait  préparé  l'issue  la  plus  favorable  à  la 
satisfaction  des  intérêts  de  l'Allemagne  du  Nord  en  même  temps 
qu'au  maintien  de  la  paix. 

Il  était  nécessaire  de  rappeler  ces  choses,  qui  sont  peu  connues 
en  France,  qui  le  sont  beaucoup  mieux  en  Allemagne,  mais  que 
les  Allemands  paraissent  avoir  oubliées.  Car  leur  mémoire  est 
tantôt  fidèle,  tantôt  infidèle,  au  gré  de  leurs  visées  politiques  ou 
de  leurs  antipathies  de  races,  et  nul  peuple  —  pas  même  les  Ita- 
liens —  n'a  poussé  aussi  loin,  devant  tant  de  choses  à  ses  voi- 
sins, l'art  de  se  persuader  qu'il  ne  doit  rien  à  personne. 


II 

On  sait  qu'après  cette  déplorable  guerre  de  1864,  d'où  l'on 
peut  dater  l'abaissement  de  notre  pays,  le  sort  des  duchés  de 
l'Elbe  fut  l'objet  de  négociations  embrouillées  en  apparence,  mais 
dont  tous  les  fils  aboutissaient  à  Berlin.  La  Prusse,  qui  avait 
affecté  de  prendre  en  mains  avec  un  zèle  désintéressé  la  cause  des 
Allemands  opprimés  du  Schleswig-Holstein ,  n'osa  pas  démas- 
quer immédiatement  ses  batteries.  Pourtant,  dès  le  mois  de 
février  1865,  le  comte  de  Bismarck  présentait  au  candidat  le 
plus  en  vue  pour  la  couronne  ducale,  Frédéric  d'Augustenbourg, 
un  projet  de  convention  qui  confiait  au  gouvernement  royal 
l'administration  des  postes  et  télégraphes,  qui  incorporait  les 
contingens  dans  l'armée  prussienne  et  qui  remettait  à  la  Prusse 
une  bande  de  territoire  suffisante  —  Kiel  compris  !  —  pour  la 
création  d'un  canal  maritime.  En  1865,  les  princes  allemands 
n'étaient  pas  encore  assouplis  à  la  soumission.  Frédéric  d'Au- 
gustenbourg refusa  de  devenir  un  préfet  de  M.  de  Bismarck,  et  sa 
candidature  fut  écartée  (1). 

Les  plans  du  canal  dont  il  était  question,  fournis  par  l'ingé- 
nieur prussien  Lentze,  présentaient  cette  nouveauté  d'une  tfan- 
chée  au  niveau  moyen  de  la  mer,  avec  une  seule  écluse  au  débou- 
ché dans  l'Elbe,  écluse  que  le  mouvement  des  marées  rendait 

(1)  «  C'est  la  campagne  diplomatique  dont  je  suis  le  plus  fier,  »  disait  M.  de  Bis- 
marck à  Varzin,  en  1877.  —  «  Dès  le  début,  vous  vouliez  les  duchés,  lui  répondit  le 
baron  von  Holstein.  —  Oui,  répliqua  le  chancelier,  certainement,  et  aussitôt  après 
la  mort  du  roi  de  Danemark.  Mais  c'était  une  affaire  difficile...  plusieurs  coteries  à 
la  cour,  les  petits  États  allemands,  l'Autriche,  les  Anglais  qui  ne  voulaient  pas  nous 
laisser  prendre  le  port  de  Kiel...  »  etc.,  etc.  (Le  Prince  de  Dismark,  sa  vie  et  son 
œuvre,  par  >!■•  Marie  Dronsart.) 


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LE    CANAL   MARITIME    ALLEMAND.  325 

indispensable.  La  section  transversale  de  cette  tranchée  devait 
avoir  70  mètres  au  plan  d'eau,  24  mètres  au  plafond  et  9m,50  de 
profondeur.  C'était  bien  un  canal  maritime,  et  le  trait  final,  la 
profondeur,  en  fixait  le  caractère  particulier.  Il  s'agissait  évidem- 
ment d'un  instrument  de  guerre. 

La  période  qui  s'écoula  jusqu'en  1877  n'était  pas  favorable 
aux  grandes  entreprises  de  travaux  publics.  Après  de  si  grandes 
conquêtes,  la  Prusse  avait  assez  à  faire  de  s'établir  solidement 
sur  les  territoires  annexés  et  d'organiser  à  son  profit  l'Empire 
allemand.  Quand  cette  tâche  fut  suffisamment  avancée  au  gré  de 
M.  de  Bismarck,  un  armateur  de  Hambourg,  H.  Dahlstrôm,  fit 
paraître  —  c'était  en  1878 —  une  brochure  qui  énumérait  «  les 
avantages  économiques  d'un  canal  maritime  coupant  le  Scbleswig- 
Holstein.  »  La  presse  officieuse  fut  lancée  sur  cette  piste,  et  l'agi- 
tation commença  dans  toute  l'Allemagne. 

Préparer  l'opinion  publique  n'était  pas  inutile,  car  il  y  avait 
des  oppositions  à  vaincre,  des  intérêts  à  rassurer.  Si  l'on  n'avait 
plus  à  compter  avec  Copenhague  et  ses  Danois,  c'était  avec  Ham- 
bourg, Lûbeck,  Brème;  avec  des  Allemands  particularisas  sans 
doute,  mais  enfin  des  Allemands.  Or,  nous  l'avons  déjà  dit,  le 
canal  projeté  menaçait  les  étapes  où  les  produits  étrangers  avaient 
accoutumé  de  faire  une  pause  en  passant  d'une  mer  dans  l'autre. 
Les  pétroles,  les  vins,  les  huiles  exotiques  (pour  ne  citer  qu'une 
des  branches  de  l'importation)  allaient  donc  pénétrer  directement 
dans  la  Baltique,  au  lieu  de  s'arrêter  dans  les  ports  de  l'Elbe,  du 
Weser,  de  la  Trave?  —  D'ailleurs,  à  ceux-ci  l'entreprise  apparais- 
sait trop  nettement  prussienne.  Qui  donc  en  profiterait?  Kiel, 
d'abord,  ruinant  Lûbeck  du  coup;  puis  Stettin  et  Swinemunde, 
débouchés  de  la  riche  vallée  de  l'Oder;  Danzig,  Pillau,  Kônigs- 
berg,  Memel,  entrepôts  de  la  Prusse  propre  et  de  la  Pologne. 

Chose  étrange,  ces  ports  baltiques  exprimaient  des  craintes 
analogues.  Pour  eux,  la  nouvelle  voie  de  navigation  devait  favo- 
riser surtout  les  ports  russes,  qui  correspondraient  ainsi  directe- 
ment avec  Hambourg,  Brème,  Londres  et  Rotterdam.  Pour  calmer 
tant  d'inquiétudes,  il  fallut  de  longs  efforts,  des  conférences,  des 
négociations.  Il  fallut  surtout  promettre  l'appui  financier  de  l'Etat, 
l'Empire  pour  les  uns,  le  royaume  de  Prusse  pour  les  autres,  car 
bientôt  sénats,  municipalités,  chambres  de  commerce,  soucieux 
de  retenir  leur  clientèle,  s'avisèrent  de  creuser  leurs  ports,  de 
rectifier  leurs  estuaires,  de  doter  leurs  nouveaux  bassins  d'un 
outillage  perfectionné. 

Kônigsberg  se  lia  plus  étroitement  à  Pillau  par  un  chenal 
profond  au  travers  du  Frische-haff  ;  Danzig  fit  de  son  faubourg 


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326  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

maritime,  Neufahrwasser,  un  port  de  premier  ordre  ;  Stettin  trans- 
forma la  Swine  et  l'Oder;  Lûbeck  approfondit  son  canal  de  la 
Stecknitz  et  améliora  la  Trave  ;  Bremerhaven,  le  Saint-Nazaire 
de  Brème,  vit  s'ouvrir  de  grands  bassins  pour  les  transatlantiques 
du  Norddeutsche  Lloyd  ;  Hambourg,  enfin,  établissait  un  immense 
port  franc  dans  l'archipel  d'îlots  marécageux  qui  lui  fait  face,  et, 
—  ceci  est  important,  —  créait  à  la  pointe  extrême  de  l'Elbe,  à 
Cûxkaven,  un  port  en  eau  profonde  où  la  marine  de  guerre  se 
réservait  une  place  privilégiée. 

Du  côté  des  chemins  de  fer,  peu  d'obstacles  en  revanche. 
Outre  qu'en  Allemagne  on  ne  craint  pas  de  juxtaposer  un  canal 
à  une  voie  ferrée,  parce  qu'on  a  compris  une  bonne  fois  que,  se 
complétant  l'un  l'autre,  les  deux  moyens  de  communication  pros- 
pèrent en  même  temps,  toutes  les  grandes  lignes  appartiennent 
à  la  Prusse,  et  leurs  ingénieurs  sont  des  fonctionnaires  au  sens  le 
plus  précis  du  mot  :  des  hommes  qui,  ayant  demandé  et  obtenu 
des  fonctions  de  l'État,  s'inspirent  uniquement  des  intérêts  de 
l'État. 

Plus  sérieuse  se  présentait  l'opposition  de  certaines  grandes 
industries,  par  exemple  les  charbonnages,  les  fonderies,  les  acié- 
ries des  bassins  de  la  Sarre,  de  la  Ruhr  et  de  la  haute  Silésie. 
Et  là,  aux  réclamations  des  producteurs  se  joignaient  celles  des 
entrepreneurs  de  transport  de  marchandises  lourdes,  corporation 
puissante  dans  un  pays  où  la  batellerie  est  très  développée.  Ne 
s'agissait-il  pas,  avec  ce  canal  maritime,  de  livrer  toute  la  côte 
de  Prusse  à  la  concurrence  anglaise,  déjà  si  redoutable? 

Pour  désarmer  ces  intérêts  coalisés,  on  adopta  le  meilleur 
parti  :  on  compléta  le  réseau  des  voies  de  navigation  transversales 
(Dortmund-Emden-Magdebourg)  et  on  aménagea  l'Oder  supérieur, 
afin  qu'au  moment  où  le  canal  s'ouvrirait,  les  charbons  et  les  fers 
allemands  fussent  en  état  de  lutter  sur  la  Baltique  contre  les 
produits  similaires  de  la  Grande-Bretagne. 

Ce  n'était  pas  tout  que  d'avoir  converti  des  adversaires  dont 
les  intérêts  pouvaient  être,  en  effet,  sérieusement  lésés  :  il  fallait 
en  persuader  d'autres,  pour  qui  la  hardiesse  seule  du  projet  était 
un  suffisant  motif  de  l'écarter,  ou  bien  qu'arrêtait  l'incertitude 
des  résultats  financiers.  De  fait,  quand  on  calculait  le  prix  de 
revient  final,  —  ce  ne  pouvait  être  moins  de  150  à  160  millions 
de  marks,  —  et  qu'on  recherchait  le  revenu  probable,  des  doutes 
naissaient  dans  l'esprit  de  nos  voisins,  portés  par  leur  naturelle 
inclination  à  une  prudente  économie.  Pour  les  dissiper,  on  dressa 
des  tableaux  très  complets,  très  étudiés  (la  statistique  allemande 
vaut  la  nôtre,  pour  le  moins).  On  affirma  que,  sur  40  000  na- 


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LE   CANAL   MARITIME   ALLEMAND.  327 

vires  qui  franchissaient  les  détroits  danois,  12000  ou  15  000  em- 
prunteraient la  nouvelle  route.  Mais  ces  calculs  parurent 
optimistes,  car  si  le  gain  était  sensible  (22  heures  pour  un  navire 
venant  de  Londres  ou  de  Rotterdam),  il  ne  Tétait  pas  assez  pour 
qu'on  fût  assuré  de  la  formation  d'un  courant  commercial  aussi 
important.  Le  dilemme  ordinaire  se  posait  par  conséquent:  ou 
bien  tenir  très  bas  les  droits  de  transit,  et  alors  l'amortissement 
n'était  pas  garanti,  si  même  les  frais  d'entretien  étaient  couverts; 
ou  bien  élever  les  droits  et  n'attirer  qu'une  clientèle  restreinte, 
celle  des  bâtimens  qui  voudraient  aller  par  exemple  de  Hambourg 
ou  de  Brème  à  Liibeck  ou  à  Rostock,  les  ports  les  plus  voisins 
des  deux  issues  du  canal.  Et  dans  ce  cas,  le  rendement  n'était  pas 
meilleur. 

On  fit  alors  intervenir  la  philanthropie  et  les  assurances.  Il 
existe  des  cartes  statistiques  des  naufrages  qui  se  produisent 
chaque  année  sur  les  côtes  du  Jutland  et  du  Schleswig  occidental. 
Ces  cartes  sont  habilement  disposées  :  de  gros  points  noirs,  qui 
représentent  les  navires  perdus,  se  pressent,  s'accumulent  contre 
le  trait  du  littoral,  donnant  une  impression  lugubre,  une  impres- 
sion qu'on  voulait  rendre  suggestive.  Mais  le  sentimentalisme 
exclusivement  cérébral  des  Allemands  le  cède  toujours  en  temps 
utile  au  légitime  souci  de  bien  employer  leur  argent.  Des  raison- 
neurs avisés  observèrent  qu'il  valait  mieux  multiplier  les  stations 
de  sauvetage  et  se  garder  d'un  mauvais  placement.  Quant  aux 
assurances,  c'était  affaire  aux  étrangers,  qui  fournissaient  natu- 
rellement le  plus  de  victimes,  aux  Anglais  surtout,  d'apprécier 
l'avantage  d'un  abaissement  des  primes.  D'ailleurs,  les  cartes 
statistiques  révélaient  que  les  chances  de  sinistres  étaient  beau- 
coup plus  fortes  en  automne  que  dans  les  autres  saisons.  Le 
canal,  à  ce  compte,  ne  serait  guère  fréquenté  que  pendant 
trois  mois,  tandis  que  les  frais  d'entretien  et  d'exploitation  cour- 
raient pendant  toute  l'année,  ce  qui  n'était  pas  pour  améliorer 
le  rendement. 

Y  avait-il  lieu,  du  moins,  d'espérer  que  cette  voie  maritime 
développerait  la  production  des  contrées  qu'elle  allait  couper,  ou 
qu'elle  favoriserait  l'éclosion  d'industries  nouvelles?  Les  opti- 
mistes officieux  l'affirmaient,  sans  le  prouver.  Car  si,  en  France, 
on  pouvait  admettre  que,  tout  le  long  du  canal  des  deux  mers, 
traversant  450  kilomètres  d'une  région  riche,  mais  mal  exploitée, 
il  se  créerait  de  grandes  escales  commerciales  et  que  l'instru- 
ment de  transit  deviendrait  ainsi  l'instrument  de  trafic,  une  telle 
hypothèse  perdait  beaucoup  de  sa  valeur  dès  qu'il  s'agissait  du 
canal  allemand.  Celui-ci,  quatre  fois  plus  court,  devait  desservir 


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328  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

un  pays  exclusivement  agricole,  dont  toute  la  puissance  d'expor- 
tation paraissait  atteinte,  la  culture  y  étant  depuis  longtemps 
poussée  à  un  haut  point  de  perfection  ;  un  isthme  étroit,  en 
somme,  au  littoral  très  articulé  et  dont  les  points  les  plus  éloignés 
d'un  port  n'en  étaient  pas  à  plus  de  35  ou  40  kilomètres.  Après 
tout,  que  les  produits  des  grandes  fermes  qui  entourent  Legeberg, 
Bramstedt,  Neumùnster,  fussent  dirigés  sur  Kiel,  sur  Lûbeck, 
sur  Gluckstadt  ou  enfin  sur  Rendsburg,  devenu  le  port  intérieur 
du  Holstein,  grâce  au  canal,  le  profit  était  le  même,  le  trajet 
ne  différant  guère. 

Toutes  ces  objections  étaient  judicieuses.  Elles  frappaient  les 
esprits,  et  la  question  posée  devant  l'opinion  publique  ne  faisait 
pas  de  progrès  sensibles. 


III 

Pour  M.  de  Bismarck,  pour  ceux  qui,  avec  lui,  jugeaient 
l'œuvre  en  se  plaçant  à  un  point  de  vue  plus  élevé  que  le  vulgaire 
et  qui  la  considéraient  comme  une  consécration  de  la  grandeur 
allemande,  il  restait  une  dernière  carte  qu'on  eût  voulu  ménager, 
un  argument  péremptoire,  décisif,  mais  sur  lequel  il  fallait  éviter 
d'appuyer  :  l'intérêt  militaire,  l'intérêt  de  la  marine  allemande. 

Plusieurs  motifs  sérieux  justifiaient  l'hésitation  des  hommes 
d'État  prussiens  à  placer  la  question  sur  ce  terrain.  En  premier 
lieu,  il  était  au  moins  inutile  d'attirer  l'attention  des  nations 
rivales  sur  l'accroissement  de  puissance  maritime  que  l'on  se 
promettait  de  l'entreprise.  Ensuite,  si  l'on  faisait  montre  de  l'in- 
térêt de  l'État,  l'opinion  ne  manquerait  pas  d'imposer  à  l'État 
lui-même  la  poursuite  directe  des  voies  et  moyens.  Or  on  aurait 
préféré  que  l'affaire  fût  conduite  par  une  compagnie  privée,  sauf 
à  passer  avec  elle  les  contrats  convenables.  Enfin,  et  surtout,  le 
seul  homme  qui,  sans  être  marin,  fût  en  possession  d'une  indis- 
cutable autorité  dans  ces  matières,  le  maréchal  de  Moltke,  se 
montrait  froid,  presque  hostile,  depuis  plusieurs  années. 

On  savait  quelles  étaient  ses  raisons.  Il  avait  développé  les 
unes  devant  le  Reichstag  (séance  du  23  juin  1873)  et  réservé  les 
autres,  les  plus  graves,  pour  les  conseils  supérieurs  de  l'Empire. 
Voici,  en  tout  cas,  lçs  trois  principales: 

—  La  dépense  était  forte  et  le  succès  incertain.  Si  Ton  avait 
200  millions  à  dépenser  en  faveur  de  la  marine  impériale,  mieux 
valait  les  dépenser  à  construire  une  nouvelle  flotte,  à  doubler 
celle  que  Ton  possédait  et  qu'il  reconnaissait  insuffisante . 


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LE   CANAL   MARITIME   ALLEMAND.  329 

—  Les  tracés  proposés  ne  résolvaient  pas  complètement  le 
problème  de  la  mise  en  communication  des  deux  grands  ports 
de  guerre  allemands,  puisque  le  navire  parti  de  Kieï  débouchait 
dans  l'Elbe  ou  sur  la  côte  occidentale  du  Schleswig  et  que,  dans 
l'un  ou  dans  l'autre  cas,  il  lui  restait  à  parcourir  40  milles  marins 
pour  gagner  Wilhelm'shaven.  Il  résultait  de  là  que,  si  l'ennemi 
venait  s'établir  à  l'issue  du  canal  et  qu'il  manœuvrât  habilement, 
il  réussirait  toujours  à  tenir  séparées  les  deux  fractions  de  la 
flotte  allemande.  Il  en  serait  autrement  si  le  canal  se  prolongeait 
au  delà  de  l'Elbe  jusqu'à  la  Jade...  mais  alors  ce  n'étaient  plus 
200  millions,  c'étaient  300, 400  peut-être!  — Si  du  moins  ce  trajet 
en  haute  mer  du  débouché  du  canal  à  la  Jade  était  couvert  vis-à- 
vis  de  l'ennemi  par  un  obstacle  quelconque,  par  un  poste  avancé, 
une  île,  que  Ton  pût  fortifier  et  qui  constituât  un  solide  point 
d'appui  ?  —  Il  y  en  avait  un,  Helgoland,  et  placé  à  souhait.  Mais 
cet  îlot  appartenait  à  l'Angleterre,  qui  le  gardait  jalousement. 

—  Ce  canal  maritime,  à  supposer  qu'il  réalisât  l'idéal  de  la 
ligne  de  communications  intérieure,  présentait  un  grave  incon- 
vénient :  il  coupait  en  deux  l'isthme  germano-danois,  laissant  le 
Holstein  au  sud  et  le  Schleswig  au  nord,  qu'il  isolait  du  reste 
de  l'Allemagne,  car  un  fleuve  de  70  mètres  de  large  et  de  9  mètres 
de  profondeur  n'est  point  si  facile  à  franchir  en  dehors  des  pas- 
sages préparés.  Qu'arriverait-il  si  l'ennemi  débarquait  dans  le 
Schleswig  et  s'avançait  rapidement  jusqu'au  canal  en  coupant 
les  ponts,  en  détruisant  les  bacs?  Gomment  lui  enlever  ensuite  le 
terrain  conquis  et  si  nettement  délimité  par  cette  ligne  d'eau 
artificielle  ? 

Ces  objections  avaient  une  grande  valeur,  mais  une  valeur 
inégale.  On  s'efforça  donc,  soit  de  persuader  peu  à  peu  l'éminent 
homme  de  guerre,  soit  de  donner  satisfaction  à  ses  justes  scru- 


Sur  le  premier  point  la  réponse  était  assez  facile  :  études,  son- 
dages, calculs  établis  avec  un  soin  scrupuleux,  on  avait  encore 
majoré  les  prix  de  revient  probables,  afin  de  tenir  compte  à 
l'avance  des  incidens  imprévus  :  on  ne  dépasserait  certainement 
pas  200  millions.  Quant  à  demander  cette  somme  pour  la  flotte, 
ce  n'était  pas  possible  :  le  Reichstag  ne  l'accorderait  pas.  Dût-il 
s'y  résigner  que  l'on  ne  retirerait  pas  de  cette  solution  les  mêmes 
avantages  que  du  percement  du  canal.  En  effet,  avec  ces  200  mil- 
lions, on  n'aurait  pas  plus  de  huit  navires  de  premier  rang,  car 
il  fallait,  parallèlement  à  ces  constructions,  entreprendre  de 
grands  travaux  dans  les  ports,  creuser  de  nouveaux  bassins  de 
radoub,  augmenter  l'outillage  et  surtout  porter  brusquement  du 


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330  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

simple  au  double  le  personnel  de  toute  catégorie,  au  risque 
d'affaiblir  sa  valeur  militaire.  Les  choses  de  la  marine  devaient 
être  menées  avec  plus  de  circonspection.  —  Au  contraire,  si  on 
creusait  le  canal,  le  Reichstag  aurait  toujours  mauvaise  grâce  à 
s'opposer  à  l'accroissement  normal  de  la  marine.  On  trouverait 
même  à  cet  accroissement  un  motif  de  plus  dans  la  nécessité  de 
défendre,  en  temps  de  guerre,  les  deux  issues  de  la  nouvelle 
route  maritime,  de  sorte  qu'au  bout  de  quelques  années  on  aurait 
à  la  fois  et  le  canal  et  une  flotte  puissante. 

Autre  point  de  vue  de  la  question  :  dépensés  immédiatement 
à  construire  des  navires,  les  200  millions  ne  rapportaient  rien. 
C'était  un  capital  immobilisé,  sinon  réellement  improductif; 
tandis  que,  dépensés  au  canal,  et  si  faible  que  l'on  supposât  le 
rendement  de  l'exploitation,  ils  porteraient  un  intérêt  que  rien 
n'empêchait  de  consacrer  à  l'augmentation  de  la  flotte.  C'était 
l'affaire  de  quelques  années.  Au  reste,  la  situation  politique,  la 
conclusion  des  alliances  permettaient  d'attendre. 

Sur  le  second  point  —  l'inconvénient  de  la  distance  qui  sé- 
pare la  Jade  du  débouché  du  canal  —  il  fallait  reconnaître  que 
le  maréchal  avait  raison,  au  moins  au  point  de  vue  théorique. 
Mais,  en  réalité,  cette  offensive  de  l'ennemi  était-elle  à  craindre? 
On  avait  vu,  en  1870,  la  flotte  française  toujours  hésitante  devant 
ces  estuaires,  n'ayant  ni  cartes  exactes  ni  renseignemens  précis, 
ni  navires  à  faible  tirant  d'eau.  Il  ne  semblait  pas  que  rien  fût 
changé  depuis  douze  ans,  et  on  avait,  de  plus,  le  bénéfice  de  la 
légende  de  l'inaccessibilité  du  littoral. 

Était-il  d'ailleurs  impossible  d'acquérir  Helgoland?M.  de  Bis- 
marck était  homme  à  mener  à  bien  cette  négociation.  Il  fallait 
seulement  saisir  une  occasion  favorable,  et  les  affaires  coloniales 
la  fourniraient.  On  pouvait  compter  sur  la  bonne  volonté  de  l'An- 
gleterre pour  toute  combinaison  ayant  pour  résultat  de  gêner  la 
flotte  française,  dans  une  guerre  éventuelle.  —  Enfin  il  n'était 
pas  dit  qu'on  ne  pousserait  pas,  plus  tard,  jusqu'à  la  Jade.  Mais 
il  fallait  garderie  silence  là-dessus  pour  ne  pas  effrayer  l'opinion. 

Au  danger  incontestable  d'une  coupure  nette  entre  le  Holstein 
et  le  Schleswig  on  pouvait  parer  de  plusieurs  manières.  Aucune 
des  voies  de  communication  du  Nord  avec  le  Sud  ne  serait  sup- 
primée; on  s'efforcerait  au  contraire  d'en  augmenter  le  nombre. 
La  défense  du  Schleswig  serait  assurée  par  les  moyens  les  plus 
sûrs,  et  la  garde  du  canal  établie  avec  un  vrai  luxe  de  précautions. 
L'armée  du  littoral,  comptant  au  moins  100  000  hommes  de  troupes 
de  deuxième  ligne,  mais  de  troupes  solides,  serait  concentrée  sur  la 
ligne  Altona-Lubeck,  afin  de  pouvoir  se  porter  facilement  soit  sur 


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LE   CANAL   MARITIME   ALLEMAND.  331 

les  côtes  de  la  Baltique,  soit  sur  celles  de  la  mer  du  Nord.  En  cas  de 
menace  contre  le  canal,  trois  voies  de  chemins  de  fer  conduiraient 
en  quelques  heures  ses  têtes  de  colonne  à  Kiel,  Rendsburg,  Griïn- 
thal  et  Brunsbûttel,  les  quatre  points  essentiels  de  la  ligne  du 
canal  maritime.  Rendsburg  même,  le  vrai  point  de  manœuvres 
de  la  région,  recevrait  des  établissemens  militaires  qui  permet- 
traient d'en  faire  un  débouché  commode  et  une  sérieuse  base 
d'opérations  pour  les  corps  qui  défendraient  le  Schleswig.  D'ail- 
leurs l'augmentation  de  puissance  qu'une  ligne  de  communication 
intérieure  devait  donner  à  la  flotte  allemande  n'était-elle  pas  la 
meilleure  garantie  contre  un  débarquement?... 

Toutes  ces  raisons,  mûries  par  des  réflexions  personnelles, 
finirent  par  convaincre  le  chef  du  grand  état-major,  dont  l'oppo- 
sition cessa  vers  1883.  C'était  un  grand  pas  de  fait.  Lorsqu'il  fut 
bien  acquis  que  l'intérêt  militaire  et  particulièrement  celui  de  la 
marine  impériale,  très  populaire  en  Allemagne,  étaient  en  jeu 
dans  le  percement  du  canal,  il  se  produisit  un  revirement  d'opinion 
dont  l'habile  chancelier  de  l'Empire  s'empressa  de  profiter. 
L'affaire  fut  mise  aux  enquêtes,  comme  nous  dirions  en  France, 
au  mois  d'octobre  1883;  mais,  reconnaissant  qu'il  n'était  guère 
possible  de  faire  fond  sur  l'initiative  privée  pour  une  entre- 
prise aussi  considérable,  M.  de  Bismarck  soumit  au  Bundesrath  et 
au  Reichstag,  en  1885-86,  un  projet  de  creusement  du  canal 
maritime  par  les  États  confédérés.  Le  coût  total,  arrêté  cféfiniti- 
vement  à  156  millions  de  marks  (495  millions  de  francs),  devait 
être  réparti  au  prorata  de  la  contribution  de  chacun  des  États 
aux  dépenses  générales  de  l'Empire.  La  part  de  la  Prusse  s'élevait 
à  50  millions  de  marks  (62500000  francs). 

Le  chancelier  fit  entendre,  au  surplus,  que  ces  fonds  seraient 
pris  pour  la  plus  grande  part  sur  le  reliquat  de  l'indemnité  versée 
par  la  France.  Les  vaincus  payaient  ainsi  la  route  militaire  de  la 
flotte  impériale,  après  avoir  payé  les  chemins  de  fer  stratégiques 
de  l'armée  allemande  et  ses  grandes  forteresses.  Cette  proposi- 
tion, qui  faisait  jouer  à  «  l'ennemi  héréditaire  »  le  rôle  qui  con- 
vient, emporta  tous  les  suffrages.  Le  16  mars  1886,  était  promul- 
guée une  loi  de  l'Empire  dont  le  premier  paragraphe  ne  laisse 
aucun  doute  sur  le  but  réellement  poursuivi  : 

«  Nous,  Guillaume,  par  la  grâce  de  Dieu,  empereur  allemand, 
roi  de  Prusse,  etc.,  au  nom  de  l'Empire,  avec  l'assentiment  du 
Bundesrath  et  du  Reichstag,  ordonnons  ce  qui  suit  : 

«  Il  sera  établi,  pour  l'usage  de  la  flotte  militaire  allemande, 
un  canal  maritime  allant,  par  Rendsburg,  de  l'embouchure  de 
l'Elbe  à  la  baie  de  Kiel,  »  etc.,  etc. 


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332  REVUE  DE8  DEUX  MONDES. 

Le  17  juillet  1886,  on  créa  une  Commission  impériale  du 
canal,  qui  fut  chargée,  sous  le  contrôle  du  ministère  de  l'intérieur 
prussien,  de  l'exécution  des  travaux.  Le  3  juin  1887,  l'empereur 
Guillaume  Ier  posait  la  première  pierre  de  l'écluse  de  Holtenau, 
et  le  20  juin  1895,  à  l'expiration  du  délai  de  huit  années,  fixé 
d'avance,  l'empereur  Guillaume  II  inaugurait  le  «  Wilhelm  der 
Grosse  Kanal,»  en  le  traversant  sur  le  yacht  Hohenzollern.,  suivi 
d'une  nombreuse  escadre  de  bâtimens  légers  et  de  paquebots. 


IV 

La  Revue  des  Deux  Mondes  a  déjà  donné,  il  y  a  dix-huit  mois, 
une  description  technique  du  canal  (1  ).  Elle  a  dit  quelles  difficultés 
spéciales  la  nature  du  sol  opposait  aux  ingénieurs,  comment  ces 
difficultés  ont  été  surmontées,  ou  plutôt  comment  on  se  flatte  de 
les  avoir  surmontées.  Nos  lecteurs  savent  aussi,  autant  que  les 
statistiques  permettent  d'en  juger  à  l'avance,  quelles  espérances 
on  peut  fonder  sur  la  valeur  économique  de  cette  voie  de  naviga- 
tion, dont  la  loi  du  16  mars  1886  consent  à  permettre  l'usage 
«  aux  navires  n'appartenant  pas  à  la  marine  de  guerre  impé- 
riale. »  Nous  n'examinerons  par  conséquent  aujourd'hui  que  le 
côté  politique  et  militaire  de  la  question,  et  nous  allons  rechercher 
les  changemens  qui  résultent  de  la  mise  en  jeu  du  nouvel  instru- 
ment de  guerre  dans  l'équilibre  des  forces  européennes. 

Toutefois,  pour  asseoir  solidement  cette  étude,  il  convient  de 
rappeler  les  caractéristiques  essentielles  du  canal  maritime  et  de 
fixer  les  traits  principaux  de  la  flotte  dont  cette  ligne  de  commu- 
nication intérieure  doit  favoriser  les  opérations. 

Tracé  de  Brunsbûttel,  dans  l'estuaire  de  l'Elbe,  à  Holtenau, 
dans  la  baie  de  Kiel,  en  passant  par  Rendsburg,  où  il  vient  se 
confondre  avec  l'ancien  canal  danois,  le  canal  maritime  a  une 
longueur  de  98,6  kilomètres,  soit  53  milles  marins;  une  largeur 
de  64  à  76  mètres  au  plan  d'eau  et  de  22  à  32  mètres  au  plafond, 
les  plus  grandes  largeurs  étant  réservées  aux  courbes  ;  enfin  une 
profondeur  de  9m,30  à  9m,80.  Il  n'y  a  qu'un  seul  bief,  que  limitent 
les  écluses  de  Brunsbûttel  et  de  Holtenau.  Le  plan  d'eau  étant 
tenu  à  la  cote  du  niveau  normal  de  la  Baltique,  il  n'y  aura  lieu 
de  fermer  l'écluse  d'Holtenau  que  lorsque  des  vents  persistans, 
soit  du  nord-est,  soit  du  sud-ouest,  auront  fait  varier  ce  niveau 
d'une  manière  sensible. L'écluse  de  Brunsbûttel,  en  revanche,  ne 

(1)  Voyez  dans  la  Revue  du  15  novembre  1893.  Le  Canal  de  la  Baltique  à  la  mer 
du  Nordt  par  M.  J.  Fleury. 


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LE   CANAL   MARITIME    ALLEMAND.  333 

pourra  rester  ouverte  que  quelques  heures  par  jour,  lorsque  le 
mouvement  de  la  marée  rapprochera  le  niveau  de  l'Elbe  de  celui 
du  canal.  Encore  la  crainte  de  laisser  s'introduire  les  sédimens 
que  les  eaux  de  l'estuaire  tiennent  en  suspension  imposera-t-elle 
des  limites  étroites  à  la  durée  de  l'ouverture  des  portes. 

Malgré  la  haute  valeur  technique  de  la  «  commission  impé- 
riale »  qui  a  présidé  à  l'achèvement  du  canal,  certaines  parties 
de  cette  grande  œuvre  laissent  à  désirer.  Il  semble  que  l'on  se  soit 
plus  préoccupé  d'arriver  au  terme  dans  les  délais  fixés,  et  de  ne 
pas  dépasser  les  prix  de  revient  admis  en  1886,  que  de  donner  à 
l'entreprise  un  caractère  durable  et  définitif.  On  reconnaît  là, 
d'une  part,  l'influence  personnelle  de  l'empereur  régnant,  tou- 
jours attentif  à  frapper  les  imaginations,  de  l'autre,  cette  tendance 
générale,  et  peut-être  inconsciente  dans  une  certaine  mesure,  de 
l'Allemagne  actuelle  à  produire  bon  marché  et  médiocre,  — 
schlecht  und  billig. 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  revêtemens  des  berges  sont  presque 
partout  insuffisans  pour  en  assurer  la  solidité  ;  quelques  courbes 
sont  trop  prononcées  —  un  peu  moins  de  1  000  mètres  de  rayon 
—  parce  qu'on  a  voulu  profiter  le  plus  possible  de  la  tranchée 
de  l'ancien  canal;  enfin,  pris  dans  leur  ensemble,  les  profils  en 
travers  qui  ont  été  adoptés  ne  prévoient  pas,  entre  la  section  d'eau 
et  le  maître-couple  des  carènes,  un  rapport  convenable  pour  le 
cheminement  rapide  des  grandes  unités  de  combat. 

Voilà,  pour  le  temps  de  guerre,  trois  inconvéniens  fort  graves 
qui  se  traduiraient  par  l'augmentation  de  la  durée  du  trajet  et 
aussi  par  une  incertitude  pénible  sur  l'issue  des  traversées. 

Faut-il  admettre  maintenant  que  tous  les  navires  qui  figurent 
sur  la  liste  de  la  flotte  allemande  se  serviraient  de  la  nouvelle 
route  maritime?  Au  premier  abord,  le  doute  semble  permis.  Il  y 
a  là  quatre  cuirassés  neufs,  du  poids  de  10000  tonnes  et  qui 
s'enfoncent  dans  l'eau  de  8m,50.  Assurément,  les  pilotes  du  canal 
ne  répondaient  pas  de  conduire  sans  encombre  le  Wôrth  et  ses 
trois  frères,  de  Kiel  à  Brunsbûttel.  Ils  n'oseraient  s'engager  da- 
vantage, aujourd'hui,  pour  le  vieux  K'ànig-Wilhelm  transformé, 
qui  cale  à  peu  près  autant  que  le  Wôrth,  ni  pour  le  grand  croi- 
seur Kaiserin  Augusta,  long  de  H8  mètres.  Or,  ces  navires  de 
combat  constituent  justement  le  noyau  de  l'escadre  offensive 
allemande.  Mais  on  apprécierait  mal  la  ténacité  de  nos  voisins,  et 
l'on  risquerait  d'entretenir  de  fâcheuses  illusions  sur  le  véritable 
rôle  qu'ils  destinent  au  canal  maritime,  si  l'on  pensait  qu'ils  se 
résigneront  à  n'utiliser  cette  ligne  intérieure  que  pour  les  élé- 
mens  défensifs  de  leur  force  navale.  Coûte  que  coûte,  en  temps 


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334  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  guerre  surtout,  ils  entretiendront  la  profondeur  nécessaire 
pour  le  passage  des  grandes  unités.  Quant  aux  courbes  à  faible 
rayon,  il  est  entendu  déjà  qu'on  les  rectifiera  ou  que  Ton  agran- 
dira sur  leur  parcours  la  section  transversale  de  la  cuvette.  Ce 
sera  sans  doute  un  assez  grand  travail  et  qui  durera  quelques 
mois,  mais  tout  le  monde  sait  bien  qu'un  canal  inauguré  n'est 
pas  un  canal  achevé. 

Répondons  par  conséquent  par  une  affirmation  nette  à  la 
question  posée  tout  à  l'heure  :  oui,  tous  les  bâtimens  de  guerre 
allemands  pourront  circuler  dans  le  canal  maritime,  en  1896, 
sans  courir  de  risque  trop  marqué.  Et  à  qui  nous  reprocherait  de 
faire  ainsi  la  part  belle  à  la  marine  impériale  nous  rappellerions 
ce  sage  principe  que,  en  appréciant  la  portée  des  desseins  straté- 
giques de  l'adversaire,  il  convient  de  le  supposer  en  possession 
normale  des  moyens  par  lesquels  il  compte  lui-même  assurer 
l'exécution  de  ses  plans. 

Cela  posé,  quel  est  «  l'ordre  de  bataille  »  de  la  flotte  alle- 
mande, ou  du  moins  quels  en  seraient  les  élémens  actifs, abstrac- 
tion faite  des  navires  trop  démodés  ou  de  ceux  que  l'on  destine 
à  la  défense  locale  de  tel  ou  tel  port? 

21  cuirassés  de  types  très  variés,  mais  tous  susceptibles  de 
combattre  en  haute  mer  ; 

10  croiseurs  de  2000  à  6000  tonnes  et  de  16  à  22  nœuds  de 
vitesse  ; 

18  éclaireurs  légers  (avisos  torpilleurs  compris),  filant  de 
16  à  26  nœuds; 

96  torpilleurs  de  haute  mer,  de  85  à  125  tonneaux,  voilà  ce 
que  nous  montrent  les  relevés  officiels.  Mais  il  y  a  lieu  de  faire 
tout  de  suite  de  sérieuses  réserves.  A  la  mer  comme  à  terre  la 
différence  est  grande  des  effectifs  sur  le  papier  et  de  ceux  qui 
se  présentent  réellement  sur  le  champ  de  bataille.  D'ailleurs, 
parmi  les  bâtimens  que  nous  venons  d'énumérer,  quelques-uns 
sont  employés  déjà  ou  seraient  employés,  en  cas  de  guerre,  dans 
les  mers  lointaines.  Enfin  on  peut  affirmer  sans  trop  de  témérité 
qu'il  n'entrerait  dans  les  vues  de  l'amirauté  allemande  ni  de 
faire  sorlir  de  la  Baltique  certaines  unités  de  combat  à  qui  leur 
mode  de  construction  ne  permet  guère  d'affronter  les  longues 
houles  de  l'ouest  ni  de  démunir  le  Deutsch  bucht,  le  fond  de  la 
mer  du  Nord,  de  certains  élémens  de  défense  rapprochée  dont 
la  présence  serait  indispensable  pour  assurer  la  liberté  des  atter- 
rages si  importans  de  l'Elbe  et  du  Weser. 

Ainsi,  d'éliminations  en  éliminations,  on  tombe  aisément  aux 
chiffres  que  voici  : 


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LE   CANAL   MARITIME   ALLEMAND.  335 

12  cuirasssés,  depuis  le  type  Wôrth  (10000  tx)  jusqu'au  type 
Siegfried  (4000  t*); 

4  croiseurs  et  8  éclaireurs  (avisos  torpilleurs  compris)  ; 

24  torpilleurs  de  haute  mer. 

Ceci  donne  bien,  croyons-nous,  une  idée  juste  de  ce  que  serait 
la  fraction  essentiellement  mobile  de  la  flotte  allemande  ;  de  ce 
que  serait  «  l'escadre  d'opérations  »,  chargée  soit  de  prendre 
résolument  l'offensive  contre  le  littoral  ennemi,  soit,  grâce  au 
canal  maritime,  d'accabler  successivement  les  escadres  de  blocus 
d  un  adversaire  obligé  de  partager  ses  forces  entre  la  mer  du  Nord 
et  la  Baltique. 

48  bâtimens!  Il  y  a  là,  certes,  de  quoi  faire  réfléchir,  et  il 
suffit,  pour  apprécier  le  poids  que  l'Allemagne  jetterait  ainsi 
dans  la  balance,  de  comparer  cet  effectif  à  ceux  de  notre  flotte 
de  la  Manche  et  du  «  Ghannel  squadron  »  des  Anglais.  La  pre- 
mière comptera  20  navires  (dont  6  cuirassés  et  2  croiseurs 
blindés)  à  la  fin  de  cette  année-ci  ;  la  seconde  n'en  a  que  9,  dont 
4  cuirassés  de  14000  tonnes.  Que  si,  à  ces  unités  de  combat 
toutes  prêtes  à  marcher,  on  ajoute  les  réserves  mobilisables  en 
deux  ou  trois  jours,  on  trouve  que  la  flotte  française  pourrait 
doubler  son  effectif,  —  péniblement,  à  la  vérité,  et  en  faisant 
flèche  de  tout  bois,  tandis  que  l'Amirauté  anglaise  ajouterait 
aisément  10  cuirassés  et  20  éclaireurs  de  toute  catégorie  à  son 
escadre  permanente. 

Par  conséquent,  la  flotte  allemande  conserverait  sur  chacune 
de  ces  deux  forces  navales  une  supériorité  que  n'affaiblit  pas  a 
nos  yeux  la  proportion  considérable  de  navires  légers,  de  torpil- 
leurs surtout,  qu'on  y  remarque. 

Ce  n'est  pas  tout  encore  ;  car  s'il  convient  de  se  préoccuper 
d'abord  du  présent,  il  n'est  guère  moins  essentiel  de  jeter  un 
coup  d'œil  ferme  sur  l'avenir,  sur  Y  avenir  prochain.  Dussions- 
nous  troubler  certaine  quiétude,  n'hésitons  pas  à  dire  que  la 
marine  allemande  va  prendre  un  rapide  essor.  Pour  obtenir 
l'assentiment  du  Reichstag  à  la  grande  et  coûteuse  entreprise 
du  canal,  on  a  bien  fait  entrevoir  à  cette  assemblée  qu'on  pour- 
rait modérer  la  progression  des  dépenses  qu'entraîne  depuis 
quinze  ans  le  développement  régulier  de  la  marine  impériale, 
puisque  l'efficacité  des  forces  navales  actuelles  allait  se  trouver 
doublée.  Mais  il  n'en  sera  rien  en  réalité,  et  c'est  l'existence  même 
du  canal  qui  provoquera,  si  même  elle  ne  justifiera  de  nouveaux 
sacrifices;  car  il  est  naturel,  il  est  «  humain  »  qu'en  possession 
d'une  route  militaire  si  commode,  on  veuille  se  mettre  en  état 
d'en  tirer  tout  le  parti  possible.  C'est  ainsi  qu'après  l'achèvement 


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336  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  ce  réseau  de  chemins  de  fer  stratégiques  qui  accélère  singu- 
lièrement le  transport  des  grandes  masses,  on  a  vu,  —  transfor- 
mation que  Ton  n'a  pas  assez  remarquée  en  France,  —  Tannée 
allemande  de  première  ligne,  l'armée  d'opérations,  avec  laquelle 
on  veut  frapper  des  coups  immédiats  et  accablans,  prendre  une 
importance  considérable  au  détriment  des  formations  de  réserve, 
au  détriment  de  l'armée  de  défense. 

Au  fond  c'est  un  résultat  analogue  à  celui  que  l'observation  des 
faits  économiques  permet  d'enregistrer  tous  les  jours  :  les  voies  et 
les  engins  de  communication  réagissent  inévitablement  les  uns 
sur  les  autres,  de  sorte  que  si  l'on  ouvre  de  nouvelles  routes,  de 
nouveaux  chemins  de  fer,  de  nouveaux  canaux  pour  faciliter  la 
circulation  des  véhicules  et  par  conséquent  celle  des  produits 
naturels  ou  fabriqués,  la  mise  en  service  de  ces  routes,  de  ces 
canaux  favorise  la  production  de  tous  les  objets  d'échange,  et 
par  conséquent  la  création  de  nouveaux  engins  de  transport.  Le 
besoin  fait  naître  l'outil,  mais  l'outil,  à  son  tour,  provoque,  sug- 
gère le  besoin. 

Qu'on  ne  pense  pas,  du  reste,  qu'en  signalant  l'inévitable  ap- 
plication de  ce  principe  au  développement  de  la  marine  alle- 
mande à  la  suite  de  l'ouverture  du  canal  maritime,  nous  nous 
livrions  au  jeu  facile  des  hypothèses.  Déjà  lorsque  le  chancelier 
de  l'Empire  avait  soumis  au  Reichstag  le  programme  naval  de 
1889,  il  avait  invoqué  la  nécessité  de  protéger  les  deux  issues  du 
canal  pour  faire  voter  le  principe  de  la  construction  de  huit 
«  petits  cuirassés  ».  Mais  il  se  trouva,  expériences  faites,  que  ces 
gardes-côtes  étaient  d'excellens  navires  de  mer,  fort  capables  de 
porter  la  guerre  chez  l'ennemi,  si  bien  qu'aujourd'hui  leur  place 
est  marquée  dans  l'escadre  d'opérations.  Chaque  année,  au  sur- 
plus, l'amirauté  célèbre  les  facultés  dé fensives  des  torpilleurs  pour 
lesquels  elle  demande  —  et  obtient  toujours  —  d'abondans  sub- 
sides. Or  ces  torpilleurs,  aussi  remarquables  dans  leur  genre 
que  les  prétendus  gardes-côtes  du  type  Siegfried,  sont  tous  des 
navires  de  haute  mer,  c'est-à-dire  de  précieux  engins  d'attaque. 

Il  faut  donc  savoir  le  reconnaître,  la  marine  impériale  ne 
borne  plus  ses  vues  au  soin  de  la  défense  du  littoral,  ni  même  à 
la  liberté  des  atterrages  :  c'est  une  marine  d'offensive,  marine 
d'opérations  actives,  étendues,  liées  aux  mouvemens  généraux 
des  armées  allemandes,  dont  elle  formera  l'aile  droite  dans  la 
Manche  et  l'aile  gauche  dans  la  Baltique  ;  enfin  une  marine  qui 
compte  bien  appliquer  pour  son  compte  l'axiome  célèbre  du 
maréchal  de  Moltke  :  «  Faire  la  guerre,  c'est  attaquer.  » 

Pourquoi  donc,  en  définitive,  l'organisme  maritime  de  nos 


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LE   CANAL    MARITIME    ALLEMAND.  337 

voisins  de  l'Est  resterait- il  au-dessous  de  leur  organisme  mili- 
taire, arrivé  aujourd'hui  à  un  si  haut  degré  de  perfection? 
—  Sait-on  bien,  sans  parler  de  la  puissance  absolue  d'un  empire 
de  50  millions  d'hommes,  aussi  bien  outillé  pour  les  luttes  éco- 
nomiques que  pour  la  guerre,  et  dont  la  force  d'expansion  exté- 
rieure comiiïence  à  paraître  redoutable  à  l'Angleterre  elle-même, 
sait-on  bien  que  la  marine  de  commerce  allemande  est  la  troi- 
sième du  monde  et  qu'elle  sera  bientôt  la  seconde,  gagnant  rapi- 
dement du  terrain  sur  celle  des  États-Unis,  tandis  que  la  nôtre, 
descendue  au  cinquième  rang,  s'affaisse  tous  les  jours  un  peu  plus? 
Sait-on  que,  si  la  population  maritime  est  là-bas  sensiblement 
inférieure  à  ce  qu'elle  est  chez  nous,  où  l'on  compte  un  nombre 
considérable  de  pêcheurs,  la  «  population  fluviale  »  y  est,  en 
revanche,  de  beaucoup  supérieure,  et  que  cette  population  fournit 
de  riches  et  précieux  contingens  de  mécaniciens?  Sait-on  qu'avec 
un  plus  petit  nombre  de  ports,  et  des  côtes  quelquefois  assez  peu 
hospitalières,  les  Allemands  balancent  presque  notre  mouvement 
commercial;  que  Hambourg,  par  exemple,  laisse  loin  derrière  lui 
Marseille  et  le  Havre,  ne  le  cédant  en  Europe  qu'à  Londres 
même? 

Apprécie-t-on  comme  il  convient  la  valeur  des  intérêts  qu'une 
émigration  depuis  longtemps  considérable  et  un  Empire  colonial 
déjà  étendu  créent  à  l'Allemagne  sur  tous  les  points  du  globe?  Et 
si  l'on  contestait  que  le  développement  de  la  marine  de  guerre 
fût  Finéluctable  conséquence  de  ces  immenses  progrès  économi- 
ques ou  de  ces  grands  mouvemens  sociaux,  ignore-t-on  aussi  que, 
de  l'aveu  de  M.  de  Caprivi,  la  liberté  des  arrivages  par  mer  serait 
indispensable  à  l'Allemagne,  au  cours  d'une  grande  guerre,  pour 
se  ravitailler,  en  combustibles,  en  objets  d'alimentation,  en  ma- 
tières premières  nécessaires  à  l'industrie?  — Eh  bien!  comment 
maintenir  cette  liberté,  comment  être  assuré  de  garder  la  mer  du 
Nord  et  la  Baltique  sans  une  flotte  puissante,  sans  une  flotte  dont 
h  composition  soit  dans  un  rapport  plus  exact  que  l'actuelle  avec 
les  besoins  économiques  et  militaires  de  la  nation? 

On  ne  prétendra  pas  sans  doute  que  cette  grande  marine  de 

l'avenir,  — de  l'avenir  le  plus  rapproché,  répétons-le  sans  nous 

lasser,  —  considérerait  le  méridien  des  bouches  de  l'Ems  ou  celui 

!  de  Memel  comme  les  limites  extrêmes  de  son  champ  d'action. 

|fi  appartient  donc  à  l'Angleterre,  à  la  Russie,  aux  Royaumes 

[Scandinaves  autant  qu'à  la  France  (et  cela  sans  aucun  parti  pris 

[d'hostilité  ou  seulement  de  défiance)  d'examiner,  chacune  en  ce 

la  concerne,  la  portée  des  conséquences  politiques  qui  vont 

>uler,   d'abord   de  l'ouverture  même    du  canal,  ensuite  du 

tous  cxix.  —  1895.  22 


*      '  '     " '*         DigitizedbyVjOOQlC  "' 


( 


338  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

«  coup  de  fouet  »  que  cet  événement  capital  ne  peut  manquer  de 
donner  aux  progrès  de  la  puissance  maritime  allemande. 


Il  ne  faudrait  guère  moins  d'un  gros  volume  pour  traiter  à 
fond  un  sujet  sur  lequel  pâlissent  en  ce  moment,  sans  doute,  les 
états-majors  militaires  et  maritimes  des  États  que  nous  venons 
de  nommer.  Aussi  bien  une  étude  poussée  un  peu  loin  dans  ce 
sens  ne  laisserait-elle  pas  d'offrir  des  inconvéniens  de  plus  d'un 
genre.  Nous  resterons  donc  dans  le  domaine  des  idées  générales, 
où  se  sont  tenus  jusqu'ici  tous  ceux  qui  ont  discuté  cette  intéres- 
sante question. 

Et  d'abord,  si  juste  que  soit  la  théorie  fondamentale  sur  la-» 
quelle  se  sont  appuyés  les  prôneurs  du  canal  «  Guillaume  le 
Grand  »,  doit-on  admettre  sans  conteste  que  la  nouvelle  route  de 
navigation  ouverte  à  la  marine  impériale  fournisse  à  celle-ci  la 
ligne  de  communication  intérieure  si  recherchée  des  stratégistes 
qui  veulent  racheter  l'infériorité  des  forces  actives  par  la  rapidité 
des  mouvemens?  —  Non,  vraiment.  A  se  contenter  d'une  vue  aussi 
superficielle,  on  risquerait  d'adopter  sur  V efficacité  militaire  du 
canal  une  de  ces  opinions  toutes  faites  que  les  Allemands  excellent 
à  imposer  quand  ils  y  voient  un  intérêt  d'État. 

En  effet,  non  seulement  cette  ligne  intérieure  n'est  pas  assez 
étendue,  comme  le  remarquait  M.  de  Moltke,  puisqu'elle  ne  relie 
pas  d'une  manière  immédiate  les  deux  bases  naturelles  de  la  flotte 
impériale,  Kiel  et  Wilhelm'shaven ;  non  seulement  (en  dépit 
d'Helgoland,  acquis  enfin  et  fortifié  aussitôt,  mais  placé  trop  loin 
de  Tissue  occidentale  du  canal  maritime)  les  escadres  de  la  Bal- 
tique et  de  la  mer  du  Nord  s'exposent  à  se  faire  battre  séparé- 
ment, si  elles  tentent  de  se  réunir  en  présence  de  l'adversaire 
établi  au  débouché  de  l'Elbe;  mais  encore  —  et  ceci  est  capital 
—  il  n'est  pas  certain  que  l'usage  de  cette  route  directe  intérieure 
assure  toujours  à  la  marine  allemande,  sur  un  adversaire  obligé 
de  faire  le  tour  par  le  cap  Skagen,  l'avantage  essentiel  d'une  plus 
grande  rapidité  de  mouvemens. 

Paradoxe!  dira-t-on.  —  Point  du  tout;  et  il  nous  sera  facile 
d'en  faire  la  démonstration  si  l'on  veut  bien  nous  autoriser  à 
mettre  en  jeu,  dans  un  thème  d'opérations  nettement  déterminé, 
des  acteurs  spécialement  choisis. 

Eh  bien!  supposons  l'Allemagne  en  guerre  à  la  fois  avec  la 
Russie  et  les  États-Unis.  Admettons  aussi  —  et  cette  hypothèse 


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LE    CANAL    MARITIME    ALLEMAND.  339 

répond  actuellement  à  la  réalité  —  que  les  forces  navales  se  ba- 
lancent de  telle  sorte  que  la  marine  allemande  soit  plus  puissante 
que  chacune  des  marines  russe  et  américaine,  mais  plus  faible, 
très  sensiblement,  que  ces  deux  marines  réunies.  Attribuons  à 
l'escadre  d'opérations  des  États-Unis  la  composition  suivante,  qui 
n'a  d'ailleurs  rien  de  fantaisiste  : 

2  croiseurs  cuirassés,  New-York  et  Brooklyn  (8000-9000  tx; 
20  nœuds  de  vitesse)  ; 

6  croiseurs  protégés,  Olympia,  Columbia,  Minneapolis,  Balti- 
more, Cincinnati,  Raleigh,  (3 300-7 300 tx ;  de  20  à  23  nœuds); 

3  éclaireurs  type  Vesuvius  (750-950  tx;  de  21  à  23  nœuds). 
6  torpilleurs  de  lre  classe,  ou  de  haute  mer  (120-140  tx;  de  22  à 

25  nœuds); 

2  grands  paquebots  rapides,  ravi  tailleurs  de  charbon,  eau 
douce  et  munitions. 

Cette  force  navale,  remarquons-le  tout  de  suite,  peut  donner 
aisément  de  17  à  18  nœuds  pendant  36  heures. 

Gela  posé,  voici  la  situation  des  belligérans  sur  l'échiquier 
stratégique  :  l'escadre  russe  est  concentrée  à  Libau,  prête  à  agir 
contre  le  littoral  ennemi  dès  qu'elle  aura  fait  sa  jonction  avec 
ses  alliés.  L'escadre  américaine  vient  de  déboucher  du  Pas  de 
Calais  dans  la  mer  du  Nord.  Si  elle  continue  sa  route  tout  droit 
vers  le  Skager-Rack  pour  entrer  dans  la  Baltique,  elle  s'expose  à 
être  arrêtée  au  Grand-Bel t  par  la  flotte  ennemie  tout  entière,  la 
fraction  de  cette  flotte  qui  est  affectée  à  la  mer  du  Nord  ayant 
franchi  le  canal  maritime  aussitôt  que  ses  éclaireurs  l'ont  avertie 
de  la  route  suivie  par  les  Américains.  Or  ceux-ci,  nous  venons 
de  le  dire,  ne  sont  pas  assez  forts  pour  lutter  seuls  contre  les 
Allemands  réunis,  surtout  dans  des  parages  resserrés  et  difficiles, 
que  ces  derniers  connaissent  fort  bien.  Il  faut  donc  que  le  com- 
mandant en  chef  américain  use  de  stratagème,  et  il  adopte  le  plan 
suivant  :  il  feindra  de  vouloir  bloquer  le  DeutscAer-buchi,  ou  de 
méditer  un  coup  de  main  contre  Helgoland.  Cette  attitude  obli- 
gera la  fraction  de  la  flotte  allemande  chargée  de  la  mer  du  Nord 
de  rester  entre  la  Jade,  l'îlot  et  l'Eider,  afin  de  s'opposer  aux 
entreprises  éventuelles  des  Américains,  tandis  que  la  fraction 
chargée  de  la  mer  Baltique  croisant  soit  devant  Kiel,  soit  devant 
l'île  de  Riigen,  avec  ses  éclaireurs  à  l'ouvert  du  golfe  de  Danzig, 
surveillera  les  Russes. 

Cette  situation  une  fois  bien  acquise,  l'escadre  des  États-Unis, 
profitant  de  la  nuit  et  d'un  concours  de  circonstances  favorables, 
se  dérobera  derrière  un  rideau  de  navires  légers,  et  passera  rapi- 
dement dans  la  Baltique  avant  que  l'escadre  allemande  de  la  mer 


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340  EEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

du  Nord,  prévenue  trop  tard,  ait  en  le  temps  de  franchir  le  canal. 

Que  si  les  défenseurs  essayaient,  avant  cette  opération  déci- 
sive, de  réunir  toutes  leurs  forces  dans  la  mer  du  Nord  contre 
l'escadre  américaine,  celle-ci  n'en  aurait  que  plus  de  facilités  à 
exécuter  le  plan  de  son  chef,  puisque,  disposant  if  une  vitesse  supé- 
rieure à  celle  de  la  flotte  allemande,  elle  pourrait  entraîner  celle- 
ci  vers  le  large,  tout  en  refusant  de  s  engager  à  fond,  et  se  dé- 
rober, la  nuit  venue. 

Suivons  maintenant  d'un  peu  plus  près  le  développement  de 
l'opération. 

Dans  les  eaux  d'Helgoland,  pendant  plusieurs  jours,  s'enga- 
gent de  fréquentes  escarmouches  entre  les  bâtimens  légers  des 
deux  partis,  tandis  que,  des  deux  masses  principales,  Tune  reste 
mouillée,  mais  sous  les  feux,  à  lest  de  l'îlot,  et  que  l'autre  croise 
au  large,  à  petite  vitesse.  Les  adversaires  s'observent  ainsi  et 
gardent  le  contact .  A  l'entrée  d'une  nuit  assez  noire,  par  un  vent 
de  sud-ouest  poussant  les  eaux  du  golfe  dans  le  Skager-Rack,  et 
au  moment  où  le  flot  remonte  le  long  de  la  côte  occidentale  du 
Jutland,  le  commandant  en  chef  américain  lance  sa  division 
légère  à  l'attaque  du  gros  de  l'escadre  allemande:  c'est  une  fausse 
attaque,  bien  entendu,  qui  n'a  d'autre  but  que  de  masquer  le 
mouvement  qui  va  s'exécuter.  En  effet,  à  la  nuit  close  —  mettons 
entre  8  heures  et  9  heures,  —  les  huit  grands  croiseurs  au  pavillon 
étoile  mettent  le  cap  au  nord  et  font  route  pour  le  cap  Skagen  à 
la  vitesse  de  17  nœuds. 

Combien  d'heures  leur  faudra-t-il  pour  atteindre  le  Fehmarn- 
Belt,où  ils  verront  s'ouvrir  pour  eux  l'horizon  de  l'est?  —  Vingt- 
six,  car  il  y  a  450  milles  marins  ;  de  sorte  que  l'escadre  américaine, 
rejointe  vers  le  matin  par  sa  division  légère,  se  trouvera  entre 
\Q  heures  et  11  heures  du  soir,  le  lendemain  de  son  départ  d'Hel- 
goland, sur  le  méridien  delà  pointe  nord  de  Fehmarn,  à  30  milles 
à  l'est  de  la  baie  de  Kiel. 

Que  devient,  pendant  ce  temps-là,  l'escadre  allemande? 

L'attaque  repoussée,  elle  a  fait  poursuivre  la  division  légère 
américaine  par  ses  torpilleurs  et  ses  avisos;  mais  cette  poursuite 
ne  peut  guère,  dans  une  nuit  venteuse1  et  noire,  être  prolongée 
longtemps.  Les  éclaireurs  allemands  sont  donc  revenus  à  Helgo- 
land,  où  ils  reprennent  leur  service  de  surveillance  pour  le 
compte  de  leur  escadre.  Le  jour  venu,  la  disparition  complète 
des  Américains  commence  à  éveiller  des  soupçons.  Mais  de  quel 
côté  s'est  dirigé  l'ennemi?  Que  menace-t-il  en  ce  moment? 
L'Ems,  la  Jade,  le  Skager-Rack,...  ou  même  l'Elbe,  Ciixhaven  et 
Brunsbûttel  ?  —  Les  éclaireurs  sont  lancés  dans  toutes  les  direc- 


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LE    CANAL    MARITIME   ALLEMAND.  341 

lions,  et  le  gros  de  l'escadre,  à  tout  hasard,  se  rapproche  de  la 
côte  ferme.  Enfin,  vers  midi,  le  sémaphore  de  Neuwerk  met  fin 
à  toute  incertitude.  A  10  heures,  les  grand'gardes  allemandes 
(escadrille  de  torpilleurs)  du  cap  Skagen  ont  aperçu  l'escadre 
américaine  se  dirigeant  vers  les  détroits;  l'un  d'eux  a  couru  à 
Skagen  même,  l'autre  à  Gôtheborg,  sur  la  côte  de  Suède.  Des 
dépêches  ont  été  expédiées,  et  l'amirauté  ordonne  à  l'escadre  de 
la  mer  du  Nord  de  franchir  le  canal  maritime  sans  perdre  un 
instant. 

Nous  voici  au  point  délicat.  Cette  escadre  ne  peut  donner  plus 
de  15  nœuds.  Elle  a  encore  30  milles  à  faire  avant  d'arriver  à 
Brunsbûttel.  C'est  donc  déjà  deux  heures  d'employées.  Admettons, 
pour  lui  faire  la  part  belle,  qu'elle  arrive  tout  juste  à  l«entrée  du 
canal  au  moment  où  les  portes  des  écluses  sont  ouvertes,  le  ni- 
veau de  l'Elbe  étant  à  peu  près  le  même  que  celui  de  la  Baltique, 
et  ne  comptons  par  conséquent  que  la  durée  de  la  traversée. 
Admettons  aussi  que  le  canal  est  parfaitement  achevé,  que  ses 
berges  sont  consolidées,  ses  courbes  rectifiées,  enfin  qu'aucun 
échouage  n'est  à  craindre,  sauf  erreur  accidentelle  des  pilotes. 
Il  n'en  faut  pas  moins,  —  à  15  kilomètres  à  l'heure,  vitesse 
maxima,  —  six  heures  et  demie  ou  sept  heures  pour  chaque  navire, 
et  bien  près  de  dix  heures  pour  l'escadre  tout  entière,  qui  forme 
dans  le  canal  un  long  chapelet. 

Ce  n'est  pas  fini  :  il  y  a  encore  28  milles  au  moins  d'Holtenau, 
dans  la  baie  de  Kiel,  à  la  pointe  sud  de  Langeland,  et  c'est 
presque  deux  heures  de  plus,  —  en  tout  treize,  si  nous  comptons 
bien  ;  —  d'où  il  résulte  que  l'escadre  américaine  aura  eu  largement 
le  temps  de  franchir  le  Fehmarn-Belt,  lorsque  les  Allemands  y 
pénétreront,  d'ailleurs  en  pleine  nuit,  et  par  conséquent  dans  les 
plus  mauvaises  conditions  pour  découvrir  l'ennemi. 

Nous  reprochera-t-on  d'avoir  tout  arrangé  pour  le  succès  des 
uns  et  la  confusion  des  autres?  Nous  fera-t-on  observer  que,  si 
l'amirauté  allemande  a  pu  télégraphier  à  son  escadre  de  la  mer 
du  Nord  de  franchir  le  canal,  rien  ne  l'empêchait  d'ordonner  en 
même  temps  à  son  escadre  de  la  Baltique  d'attaquer  l'ennemi  et 
de  retarder  sa  marche?  Soit!  Mais,  outre  que  l'exécution  de  cet 
ordre  dépend  de  la  position  qu'occupera  la  force  navale  dont  il 
s'agit  sur  le  théâtre  des  opérations,  ne  serait-ce  pas  là  une  tac- 
tique dangereuse  au  premier  chef,  la  tactique  des  combats  dé- 
cousus et  des  petits  paquets?  Mettons  les  choses  au  pis  pour  les 
Américains  :  que  l'escadre  allemande  de  la  Baltique,  prévenue 
en  tempsutile,  leur  barre  le  Grand-Belt.  Croit-on  que  des  navires 
aussi  puissans,  et  qui  d'ailleurs  peuvent  tous  donner  20  nœuds 


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342  REVUE   DES  DEUX   MONDES. 

au  moment  du  danger,  se  laisseront  arrêter  quand  il  y  aura  un 
intérêt  essentiel  à  passer  coûte  que  coûte?  On  ne  se  met  plus 
comme  autrefois,  et  pour  cause,  en  travers  de  la  route  d'un  grand 
navire  à  vapeur.  Tout  ce  qu'on  peut  faire,  c'est  de  lui  infliger  des 
avaries  graves,  et  encore  cela  n'est-il  point  aisé  dans  un  seul  et 
rapide  croisement.  Au  surplus,  l'intérêt  de  réunir  leurs  forces, 
serait  tel,  ici,  pour  les  alliés  que  le  commandant  en  chef  améri- 
cain n'hésiterait  pas  à  sacrifier  sa  division  légère,  cette  fois  dans 
une  attaque  à  fond,  en  la  jetant  sur  l'adversaire  qui  prétend 
l'arrêter.  Les  avantages  matériels  et  l'effet  moral  de  la  jonction 
ne  seraient  pas,  à  ce  prix,  payés  trop  cher. 

Il  y  a  deux  conclusions  à  tirer  de  notre  exemple,  de  notre 
type  —  nullement  irréalisable  —  d'opération  stratégique.  En 
premier  lieu,  et  c'est  ce  que  nous  avons  voulu  montrer,  la  diffé- 
rence entre  l'arc  et  la  corde,  dans  le  cas  de  la  péninsule  Cim- 
brique  et  du  canal  «  Guillaume  le  Grand  »,  n'est  pas  assez  marquée 
pour  que  le  bénéfice  de  la  ligne  intérieure  apparaisse  toujours 
bien  nettement.  Il  faudrait  que  le  canal  eût  un  tracé  tout  diffé- 
rent, qu'il  débouchât  dans  la  mer  du  Nord  à  Meldorf-Busum  et 
que  sa  largeur  fût  au  moins  de  100  mètres  (nous  ne  disons  rien 
de  la  solidité  des  berges).  S'il  n'en  est  pas  ainsi  ce  n'est  pas  faute 
d'études  et  de  réflexions,  on  a  pu  s'en  convaincre  en  lisant  la 
première  partie  de  cet  article.  La  nature  ni  la  politique  n'ont 
permis  de  mieux  faire. 

Il  est  assez  curieux  de  remarquer,  à  ce  propos,  que,  dans  le 
cas  plus  particulièrement  intéressant  pour  nous  du  canal  français 
des  Deux-Mers,  la  différence  entre  la  route  intérieure  et  la  route 
extérieure,  par  le  détroit  de  Gibraltar,  serait  beaucoup  plus  con- 
sidérable. Elle  le  serait  assez  pour  justifier  pleinement  l'entreprise 
au  point  de  vue  militaire.  En  effet,  pour  aller  de  Toulon  à 
Ouessant,  une  escadre  française  marchant  à  une  allure  modérée 
et  empruntant  la  voie  intérieure  ne  mettrait,  en  dépit  des  16  biefs 
du  canal,  que  quatre-vingt-cinq  heures  environ.  Elle  arriverait  en 
pleine  possession  de  ses  moyens  d'action,  ayant  du  combustible 
dans  ses  soutes  et  des  mécaniciens  suffisamment  reposés. 

Pour  aboutir  au  même  point  (en  partant  par  exemple  de  la 
Maddalena)  et  dans  le  même  laps  de  temps,  l'adversaire  devrait 
régler  l'allure  de  ses  machines  à  19  nœuds.  Or  il  n'y  a  pas  et  il 
n'y  aura  pas  de  longtemps  d'escadre  qui  puisse  soutenir  cette 
vitesse  pendant  quatre-vingt-cinq  heures,  pendant  trois  jours  et 
demi!  —  Vingt-six  heures  à  17  nœuds  (notre  hypothèse  de  tout  à 
l'heure),  c'était  déjà  beaucoup. 

Non,  ni  le  matériel,  ni  le  personnel  des  marines  d'aujour- 


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LE    CANAL   MARITIME   ALLEMAND.  343 

d'hui  ne  seraient  capables  de  tels  efforts.  En  tout  cas  l'approvi- 
sionnement de  charbon  ne  serait  pas  suffisant,  la  dépense  par 
cheval  développé  s'accroissant  singulièrement  à  mesure  que  Ton 
s'élève  dans  l'échelle  des  vitesses.  Et  ce  n'est  pas  tout  !  On  a  déjà 
fait  observer,  avec  juste  raison,  que  les  cuirassés  ou  les  grands 
croiseurs  qui  auraient  réussi  à  exécuter  ce  «  raid  »  épique  se  pré- 
senteraient au  combat  dans  de  fâcheuses  conditions  de  stabilité, 
leurs  fonds  s'étant  allégés  d'un  millier  de  tonneaux  au  moins. 

Ainsi  le  grand  bénéfice  de  l'ouverture  du  canal  des  Deux- 
Mers  pour  la  marine  militaire  française  résulterait  non  pas  tant 
de  la  différence  des  longueurs  de  la  corde  (le  canal)  et  de  l'arc 
(le  circuit  par  Gibraltar),  différence  qui  pourrait  être  rachetée 
par  la  supériorité  de  vitesse  de  l'adversaire,  que  de  la  longueur 
absolue  de  cet  arc  et  de  l'impossibilité  pratique  de  le  parcourir 
jusqu'au  bout  avec  la  vitesse  convenable. 

La  marine  allemande,  au  contraire,  ne  doit  compter  avec  le 
canal  Guillaume  que  sur  la  différence  de  longueur  des  trajets, 
puisque  le  circuit  extérieur  peut  être  parcouru  dans  un  nombre 
d'heures  relativement  restreint.  En  face  de  la  plupart  des  flottes 
actuelles,  à  vitesse  moyenne  médiocre,  c'est  encore  suffisant; 
mais  nous  avons  montré  qu'il  en  existe  une,  au  moins,  en  pré- 
sence de  laquelle  le  jeu  de  navette  exécuté  sur  la  ligne  intérieure 
du  canal  maritime  ne  réussirait  pas  toujours,  parce  que  ceux 
qui  l'ont  créée  surent  apprécier  en  temps  utile  l'importance  du 
facteur  vitesse  dans  les  guerres  modernes. 

Il  y  a  là  un  enseignement,  et  le  meilleur  :  l'exemple,  la  leçon 
de  choses.  Voudra-t-elle  en  profiter,  la  marine  à  laquelle  appar- 
tient le  Dupuy-de-Lâme,  et  qui,  si  elle  comptait  sept  ou  huit  navires 
de  ce  type,  au  lieu  d'un  seul,  se  rirait,  à  son  tour,  de  la  flotte 
allemande  et  de  son  canal  ? 

Il  est  tard  déjà;  il  faut  se  hâter  de  regagner  le  temps  perdu  !..- 
Mais  aussi  pourquoi  cette  marine  s'est- elle  hypnotisée  pendant 
trente  années  sur  la  mêlée  d'escadre,  sur  le  «  corps  à  corps  »  de 
deux  mastodontes,  sur  la  lutte  insoluble  d'un  canon  géant  contre 
une  cuirasse  massive?  Pourquoi  a- t-elle  si  longtemps  sacrifié  les 
facultés  stratégiques,  vitesse,  rayon  d'action,  endurance  à  la  mer, 
aux  facultés  tactiques  et,  qui  pis  est,  parmi  celles-ci,  au  stérile 
armement  défensif  ? 

Ayons  donc  des  unités  de  combat  rapides,  des  navires  qui 
donnent  17  ou  18  nœuds  aussi  facilement  qu'en  donnaient  12  ceux 
de  1860,  et  à  qui  Ton  en  puisse  demander  20  pendant  quelques 
heures  sans  craindre  de  les  surmener.  Avec  cet  outillage  nos 
marins  feront  de  bonne  besogne,  et  il  serait  imprudent  de  les  en 


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344  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

priver  sous  le  prétexte  que  Ton  vit  un  jour  une  escadre  démodée 
combattre  avec  succès  une  escadre  toute  neuve.  Les  Lissa  sont 
rares  ;  la  fortune  ne  se  met  pas  toujours  du  côté  des  faiblqs  ba- 
taillons. Avoir  les  vaisseaux  de  Persano  et  les  conduire  comme 
Tegethof,  c'est  le  plus  sûr,  —  et  voilà  la  deuxième  conclusion 
que  nous  suggère  notre  étude  stratégique. 


VI 

Peut-être,  en  discutant  dans  le  public  les  questions  militaires 
que  pose  le  percement  du  canal  de  Kie),  s'est-on  tenu  trop  exclu- 
sivement au  point  de  vue  maritime  et  n'a-t-on  pas  assez  examiné 
si  l'existence  de  ce  détroit  artificiel  n'allait  pas  introduire  un 
facteur  nouveau  dans  la  stratégie  générale.  Et  il  ne  s'agit  pas 
seulement  de  constater  (cela  devient  évident  à  la  première  ré- 
flexion) que  toute  opération  maritime  a  son  contre-coup  sur  l'en- 
semble des  événemens  d'une  grande  guerre.  Quand  on  serre  la 
question  de  plus  près,  quand  on  la  place  sur  le  terrain  où  la  pla- 
çait déjà,  il  y  a  quelque  douze  ou  quinze  ans,  le  maréchal  de 
Moltke,  on  ne  tarde  pas  à  reconnaître  que  l'instinct  aiguisé  du 
chef  du  grand  état-major  ne  l'avait  pas  trompé;  que  cette  cou- 
pure nette  du  canal  maritime  en  plein  pays  de  conquête  récente, 
à  12  lieues  à  peine  de  la  limite  reconnue  de  la  langue  danoise, 
pourrait  bien  devenir  une  cassure;  et  qu'il  est  par  conséquent  d'un 
haut  intérêt  pour  «  l'Empire  »,  sinon  pour  l'Allemagne,  de  for- 
tifier sa  situation  militaire  dans  les  duchés. 

Ce  n'est  point  d'aujourd'hui,  au  surplus,  que  l'on  admet  cet 
intérêt.  Le  plus  élémentaire  bon  sens  faisait  comprendre  au 
gouvernement  prussien,  dès  le  lendemain  de  la  conquête  vio- 
lente du  Schleswig,  qu'il  y  avait  là  un  terrain  tout  préparé  pour 
une  descente;  une  base  d'opérations  d'autant  plus  précieuse  pour 
l'adversaire  qui  oserait  s'en  servir  qu'il  aurait  forcément  pour  lui 
l'appui  de  la  nation  spoliée  et  que,  dans  le  cas  d'un  insuccès,  il 
trouverait  une  sûre  retraite,  soit  dans  le  Jutland,  soit  dans  la 
grande  île  de  Fionie,  séparée  de  la  terre  ferme  par  un  bras  de  mer 
de  900  mètres  à  peine,  une  rivière  d'eau  salée. 

On  sait  quels  étaient  les  projets  d'expédition  du  gouvernement 
français  au  début  de  la  guerre  de  1870.  On  sait  moins  —  et  à  cer- 
tains égards  il  faut  s'en  féliciter  —  quels  furent  les  motifs  de 
l'abandon  d'un  plan  dont  l'exécution  pouvait,  même  après  les 
batailles  malheureuses  du  commencement  d'août,  modifier  pro- 
fondément la  face  des  affaires.  Mais  à  cette  époque  déjà  il  n'y 


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LE    CANAL   MARITIME   ALLEMAND.  345 

avait  plus  rien  à  attendre  d'organismes  militaires  et  politiques  en 
proie  au  vertige  des  grandes  catastrophes  ! 

Les  craintes  du  grand  état-major  prussien  avaient  été  si  vives 
qu'en  outre  des  formations  de  réserve,  dont  la  solidité  semblait 
insuffisante,  il  avait  maintenu  plusieurs  semaines  sur  le  littoral 
de  la  Baltique  et  dans  l'isthme  Holsteinois  soixante  mille  hommes 
de  ses  meilleures  troupes  de  première  ligne,  le  2e  corps  (Pomé- 
ranie)  et  deux  divisions  détachées  qui  constituèrent  plus  tard  le 
noyau  de  l'armée  du  grand-duc  de  Mecklembourg.  Fait  remar- 
quable et  significatif,  le  2°  corps,  appelé  sur  le  théâtre  principal 
des  opérations  lorsque  Ton  fut  assuré  que  la  France  renonçait  à 
rien  tenter  dans  la  péninsule  Gimbrique,  atteignit  l'armée  alle- 
mande le  soir  de  la  bataille  de  Saint-Privat  et  fut  lancé  aussitôt 
par  le  général  de  Moltke  à  l'assaut  de  la  gauche  française,  établie 
sur  la  forte  position  du  Point-du-Jour.  L'attaque,  aussi  vaillament 
reçue  que  vaillamment  conduite,  ne  réussit  pas.  Mais  la  solidité  des 
Poméraniens  après  leur  échec  ne  permit  pas  à  notre  gauche  de 
compléter  un  succès  qui  eût  balancé  la  glorieuse  défaite  de  notre 
droite  à  Saint-Privat  même. 

On  ne  rendrait  pas  justice  à  la  prudence  politique,  non  plus 
qu'à  la  fermeté  du  sens  militaire  de  nos  vainqueurs,  si  l'on  pensait 
qu'éblouis  de  leur  triomphe  ils  eussent  oublié  les  appréhensions 
que  leur  avait  fait  concevoir  au  début  de  la  guerre  ce  point  faible 
de  leur  cuirasse,  cette  ouverture  béante  au  nord,  dans  le  flanc  de 
leurs  lignes  naturelles  d'opérations.  Dans  les  années  qui  suivirent 
la  campagne  de  France,  une  série  de  mesures  intéressantes  furent 
prises  pour  parer  autant  que  possible,  en  cas  de  nouveau  conflit, 
un  coup  que  l'on  continuait  à  considérer  comme  dangereux.  Le 
développement  de  la  marine  allemande,  qui  a  pris  depuis  un  ca- 
ractère offensif,  fut  poursuivi  à  cette  époque  avec  l'objectif  bien 
marqué  d'assurer  la  défense  des  débouchés  de  la  mer  Baltique  — 
les  types  adoptés  alors  en  font  foi.  Les  forts  extérieurs  de  Kiel 
furent  entrepris;  Sonderbourg-Diippel ,  déclassé  d'abord,  fut 
maintenu  comme  point  d'appui  des  opérations  éventuelles  dans 
le  Sundewitt  et  l'île  d'Alsen;  Bendsburg  devint  un  dépôt  très 
important  de  matériel  d'artillerie  et  de  génie;  Altona  —  le  Ham- 
bourg prussien,  la  cité-sœur,  mais  aussi  la  cité  rivale  de  la  grande 
ville  hanséatique, — fut  désignée  comme  centre  du  commandement 
du  9e  corps  et  vit  s'accumuler  dans  ses  immenses  gares  militaires 
des  milliers  de  locomotives  et  de  wagons.  Nous  avons  dit  déjà  ce 
que  l'on  fit  pour  les  chemins  de  fer  :  quatre  lignes  plus  ou  moins 
bifurquées  remontent  au  nord,  convergeant  vers  Flensburg,  la 
ville  principale  du  Schleswig,  et  la  ligne  centrale  est  à  double  voie, 


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346  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

comme  prolongement  de  la  ligne  stratégique  Berlin-Hambourg- 
Altona. 

Les  précautions  militaires  ne  suffisaient  pas.  D'ailleurs, 
quand  on  a  beaucoup  à  conserver  il  est  naturel  de  s'attacher  à  pré- 
venir les  difficultés.  On  agit  donc  sur  l'opinion  publique  avec  cet 
art  consommé  dont  M.  de  Bismarck  ne  semble  pas  avoir  livré  tous 
les  secrets.  Les  avertissemens  les  plus  précis  furent  officieuse- 
ment donnés  au  Danemark  :  une  presse  qui  se  renseignait  sans 
doute  aux  bons  endroits  déclara  —  sans  être  démentie  —  que  le 
premier  acte  de  la  guerre  future  serait  l'occupation  de  l'archipel 
Danois  et  du  Jutland  par  les  troupes  allemandes.  A  cette  même 
époque  on  voyait,  coïncidence  remarquable,  s'élever  en  Danemark, 
entre  la  couronne  et  le  parti  avancé,  un  long  conflit  politique  qui 
se  traduisait  surtout  par  le  refus  des  crédits  destinés  à  mettre  ce 
qui  reste  du  royaume  à  l'abri  du  coup  qui  le  menaçait.  En  même 
temps  la  littérature  militaire  s'enrichissait  de  traités  fort  habiles 
où  les  stratèges  d'outre-Rhin  démontraient  qu'en  présence  des 
énormes  effectifs  modernes  les  débarquemens  n'étaient  plus  pos- 
sibles et  qu'il  y  aurait  folie  pure  à  y  songer  désormais.  Ces  doc- 
trines, propagées  en  France  avec  adresse,  furent  accueillies  avec 
la  faveur  irréfléchie  qui  attend  chez  nous  tout  ce  qui  vient  de 
l'étranger,  et  surtout  de  l'étranger  victorieux.  Ne  justifiaient- 
elles  pas  aussi  l'instinctive  réserve  avec  laquelle  beaucoup  de  mi- 
litaires, de  l'armée  ou  de  la  marine,  envisageaient  l'éventualité 
d'une  action  commune  ?. . . 

Quoi  qu'il  en  soit,  ces  divers  moyens  —  nous  ne  les  énumére- 
rons  pas  tous  —  furent  mis  en  œuvre  avec  un  plein  succès  et 
toute  préoccupation  relative  à  la  situation  militaire  des  duchés 
dans  le  cas  d'une  grande  guerre  européenne  parut  écartée  pour 
longtemps. 

Les  années  ont  passé  cependant  et  la  question  va  renaître, 
nous  en  sommes  convaincu. 

Elle  va  renaître,  d'abord  et  tout  simplement,  parce  que  les 
yeux  se  sont  portés  de  nouveau  sur  ces  pièces  toujours  intéres- 
santes de  l'échiquier  stratégique  européen; 

—  Parce  que  le  canal  maritime  allemand,  puisqu'il  est  un  in- 
strument de  guerre,  attirera  forcément  la  guerre  :  si  les  uns  ont 
tant  d'intérêt  à  s'en  servir,  les  autres  n'en  verront  pas  moins  à  le 
détruire,  ou  à  le  tourner  contre  le  défenseur; 

—  Parce  que  le  nombre  perd  de  son  prestige  ;  parce  que  cha- 
cun commence  à  entrevoir  le  retour  aux  armées  de  métier,  aux 
armées  relativement  faibles  d'effectifs  mais  très  fortes  par  la  va- 
leur individuelle  de  leurs  élémens  ; 


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LE    CANAL    MARITIME   ALLEMAND.  347 

—  Parce  qu'on  n'a  qu'une  médiocre  estime  pour  ces  «  forma- 
tions de  réserve  »  que  les  pays  européens  affectent  à  la  garde  de 
leurs  côtes,  et,  en  général  pour  ces  masses  d'hommes  dépourvus 
de  cohésion  que  l'on  décore  du  nom  d'armées  de  deuxième  ligne; 

—  Parce  que  les  opérations  maritimes  reprennent  faveur  en 
même  temps  que  la  marine  elle-même  ;  parce  que  l'on  voit  mieux 
tout  le  parti  qu'il  est  possible  d'en  tirer,  surtout  depuis  que  la 
vitesse  des  navires  de  guerre  et  de  commerce  facilite  les  mouve- 
mens  étendus  ; 

—  Et  puis  enfin  —  n'est-ce  pas  assez  pour  l'observateur  philo- 
sophe?... —  parce  que  tout  renaît,  tout  revient,  tout  surnage  à 
son  tour  dans  le  remous  des  opinions  humaines,  et  qu'il  n'est 
point  de  si  faible  parcelle  de  vérité  qu'un  jour  ne  mette  en  lu- 
mière. 

Nous  ne  pousserons  pas  plus  loin  cette  étude.  Il  suffit  d'avoir 
montré  en  quoi  le  canal  allemand  mérite  l'attention  des  militaires, 
des  politiques,  de  tous  ceux  qui,  par  profession  ou  par  goût,  cher- 
chent à  pénétrer  un  peu  des  secrets  de  l'avenir.  Résumons  nos 
observations  en  disant  que  les  conséquences  de  l'ouverture  de  la 
nouvelle  route  maritime  nous  semblent  devoir  être  : 

L'accroissement  rapide  de  la  marine  allemande  et  l'accentua- 
tion nette  de  son  caractère  offensif.  Il  n'est  pas  prouvé  que,  de 
ceci,  ce  soit  la  France  qui  se  doive  inquiéter  le  plus; 

Le  développement  des  facultés  stratégiques  et  en  particulier 
de  la  vitesse  des  escadres  appelées  à  opérer  dans  les  mers  du  nord 
de  l'Europe  ; 

Un  retour  d'attention  sur  les  hautes  questions  militaires  qui 
se  rattachent  à  la  péninsule  Gimbrique,  attention  que  nous 
n'avons  pas  à  regretter.  Toute  dérivation  du  «  potentiel  »  mili- 
taire accumulé  sur  notre  frontière  continentale  nous  est  une  fa- 
veur de  la  fortune  '.saurons-nous  y  répondre  le  cas  échéant?.  .- 


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LE 


THÉÂTRE  ANGLAIS  CONTEMPORAIN 


II  w 

LES  BURLESQUES.  —  LA  CUP  AND  SAUCER  COMEDY. 
LE  THÉÂTRE  DE  GILBERT 


I 


La  grande  vogue  des  Burlesques  date  à  peu  près  du  même 
temps  que  l'apparition  du  drame  irlandais.  Il  n'y  a  aucun  rapport 
entre  ces  deux  formes  du  théâtre,  si  ce  n'est  que  ni  l'une  ni  l'autre 
n'appartient  à  la  littérature.  Le  burlesque,  c'est,  sous  un  nom  à 
peine  anglais,  la  parodie  musicale  dont  nous  faisions  alors  nos 
délices,  et  d'où  naquit  l'opérette.  A  Londres,  ce  genre  exotique  fut 
bientôt  nationalisé  par  le  succès. 

Je  prends  comme  type  YIxion,  de  Burnand,  qui,  à  raison  de  sa 
vogue  interminable,  peut  être  considéré  comme  un  des  chefs- 
d'œuvre  du  genre.  Ixion  est  en  vers.  Quels  vers,  on  se  l'imaginera 
si  j'ajoute  que  chacun  d'eux  contient  au  moins  un  calembour.Le 
sujet  est  absolument  nul,  et  l'esprit  de  la  pièce  consiste  unique- 
ment à  faire  dire  des  choses  modernes  à  des  personnages  an- 
tiques. Le  peuple  d'Ixion  se  révolte  et  brûle  le  palais.  Jupiter, 
invoqué,  paraît  :  «  Êtes-vous  assuré?  demande-t-il.  —  Oui,  aux 
principales  compagnies.  Mais,  vous    savez,  quand   il  s  agit  de 


(1)  Voyez  la  Revue  du  15  juin. 


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LE  THÉÂTRE  ANGLAIS  CONTEMPORAIN.  349 

payer,  elles  se  font  tirer  l'oreille.  »  Jupiter  l'invite  à  venir  au  ciel. 
«  Nous  lunchons  à  une  heure  et  demie,  n'oubliez  pas.  »  Mer- 
cure, chargé  de  conduire  Ixion,  hèle  un  omnibus  aérien  :  «  Al- 
lons, l'Olympe!  une  place  sur  l'impériale!  »  Nous  sommes  au 
ciel  et  le  repas  s'achève.  Junon  demande  à  Vénus  l'adresse  de 
sa  couturière  et  envoie  un  domestique  «  prévenir  monsieur  que 
le  café  est  servi.  »  Neptune  parle  un  langage  nautique  comme  le 
héros  de  Black  eyed  Susan  et  ne  va  nulle  part  sans  être  accom- 
pagné d'un  matelot  anglais  et  d'un  matelot  français,  qui  sont 
eux-mêmes  inséparables.  Le  Français,  par  condescendance  pour 
son  ami,  exécute  le  hornpipe,  tandis  que  l'Anglais  prouve  ses 
sentimens  pour  la  France  en  dansant  le  cancan.  Quant  à  Apollon, 
il  joue  au  naturel  le  rôle  d'un  soleil  anglais  :  il  ne  se  montre 
jamais  ;  il  reste  enfermé  dans  son  bureau  avec  son  secrétaire,  le 
préposé  de  la  Pluie  et  du  Beau  Temps,  qui,  comme  tous  les  em- 
ployés, griffonne  des  vers  et  des  articles  de  journal  sur  du 
papier  à  en-tête  administratif.  Ajoutez  une  musiquette  pillée 
çà  et  là,  beaucoup  de  jolies  femmes  légèrement  vêtues,  notam- 
ment neuf  Muses  et  trois  Grâces  dont  le  costhme  et  la  danse 
auraient  fait  mourir  de  chagrin  l'auteur  de  YHistriomastix. 
Ajoutez  encore  des  allusions  à  tous  les  événemens  du  jour,  à  la 
victoire  de  Gladiateur  y  au  Secret  de  lady  Audley  (alors  dans  toute 
sa  vogue),  à  la  vivisection,  aux  romans  de  Charles  Kingsley  (peut- 
être  une  réclame  payée  par  le  libraire),  aux  fontaines  de  Tra- 
falgar  Square,  à  la  librairie  circulante  de  Mudie  et  à  mille  autres 
choses  qui,  aujourd'hui,  ont  cessé  non  seulement  d'être  plai- 
santes mais  d'être  intelligibles. 

Lire  Ixion,  comme  je  l'ai  fait,  trente-cinq  ans  après  la  pre- 
mière représentation,  le  lire  au  coin  du  feu,  par  une  après-midi 
«le  brouillard,  se  frayer  péniblement  un  chemin  au  milieu  de  ces 
allusions  qui  sont  devenues  des  énigmes  et  de  tous  les  décombres 
de  ce  feu  d'artifice  éteint,  c'est  une  entreprise  singulièrement  mé- 
lancolique. Si  l'on  veut  avoir  une  impression  juste,  il  faut  faire 
un  effort,  s'imaginer  la  petite  salle  du  Royalty,  le  soir  de  la  pre- 
mière, quinze  cents  spectateurs  qui  ont  bien  dîné  et  qui  inclinent 
-à  une  conception  optimiste  de  la  vie,  l'odeur  de  la  poudre  de  riz 
qui  flotte  dans  l'air,  les  flonflons  de  l'orchestre,  le  ruissellement 
du  gaz  et  de  l'électricité  qui  fait  étinceler  les  yeux,  les  diamans, 
la  pâleur  des  épaules  nues  et  la  fine  soie  des  maillots  ;  la  surabon- 
dance de  vie  animale,  de  sensualité  et  de  joie  qui  pétille  partout 
à  la  manière  d'un  feu  qui  prend.  Une  débutante  réservée  à  de 
meilleurs  succès,  Ada  Cavendish,  en  Vénus,  régalait  de  sa  beauté 
les  lorgnettes.  Un  autre  «  clou  »,  ce  fut,  plus  tard,  l'apparition 
sur  la  scène  d'un  cadet  de  grande  famille,  1'  «  honorable  H.  Wing- 


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350  REVUE  DES  DEUX  MONDES, 

field  »,  qui  jouait  la  déesse  de  la  Sagesse  avec  des  contorsions 
d'insensé. 

Mais  le  véritable  /tome  du  Burlesque,  c'était  le  théâtre  du 
Strand,  alors  dirigé  par  Mrs  Swanborough.  Son  fournisseur  ordi- 
naire était  Henry-James  Byron,  un  beau  garçon  qui  paraissait 
dans  ses  propres  pièces,  mais  n'y  brillait  guère.  On  disait  couram- 
ment qu'il  «  descendait  »  de  lord  Byron.  Comment  s'expliquait  ce 
mystère  généalogique?  Je  n'ai  pu  le  trouver  nulle  part.  Les  gens 
de  théâtre  ne  sont  pas  grands  clercs;  ils  ne  tiennent  pas  compte 
des  dates  et  sont  habitués  à  traiter  lestement  l'histoire.  Pour  eux, 
lord  Byron  se  perdait  dans  la  nuit  des  temps  et  ils  trouvaient 
tout  simple  que  leur  camarade,  né  vers  1830,  l'eût  vaguement 
pour  ancêtre.  Quelle  que  fût  son  origine,  Byron  avait  été  acteur; 
il  avait  connu  les  bas -fonds  du  métier,  les  engagemens  à  dix 
shillings  par  semaine  et  au-dessous.  Tout  à  coup  il  avait  rencontré 
une  veine  de  succès  dans  le  burlesque  ;  il  en  écrivit  tant  qu'on 
voulut  et  un  peu  au  delà,  si  bien  que  la  liste  de  ses  œuvres  tien- 
drait plusieurs  pages  de  cette  Revue.  Il  ne  se  donnait  aucune  peine 
pour  chercher  im  sujet.  Un  sujet,  cela  gêne.  Il  faut  le  suivre,  le 
développer  ;  on  est  tenu  de  commencer  et  de  finir.  Au  diable  les 
sujets!  Byron  ne  croyait  qu'aux  mots.  Il  les  recueillait,  pour  en 
inonder  ses  pièces,  dans  des  carnets  qui  devaient  avoir  la  dimen- 
sion des  volumes  de  Larousse.  Dans  la  rue,  il  poursuivait  l'idée 
comique,  la  jetait  sur  une  enveloppe  de  lettre,  ou  sur  sa  man- 
chette, ou  sur  une  marge  de  journal,  se  servait  de  son  chapeau 
comme  d'un  pupitre  ou  s'appuyait  à  quelque  mur.  Un  jour  il 
écrivait  sur  la  porte  d'une  maison  :  cette  porte  s'ouvrit  brusque- 
ment et  Byron  roula  dans  le  corridor  avec  une  vieille  dame  qui 
sortait.  Il  se  releva  en  riant  de  cette  chute  comme  il  se  releva  de 
toutes  celles  qu'il  fit  au  théâtre.  Il  était  hanté  par  la  manie  du 
calembour  qui  ne  lui  laissait  plus  un  instant  de  paix.  Ayant  mal 
réussi  comme  directeur  en  province,  il  fit  des  calembours  sur  sa 
faillite.  Il  en  faisait  encore  quelques  momens  avant  sa  mort. 
N'était-ce  pas  une  des  règles  de  son  métier  qu'on  ne  doit  baisser 
le  rideau  que  sur  un  mot? 

Byron  se  faisait  un  mérite  de  n'avoir  jamais  blessé  les  chastes 
oreilles.  En  effet,  il  a  dit  dans  sa  vie  un  million  de  stupidités, 
mais  pas  une  seule  obscénité.  Pourtant  il  a  contribué  à  démoraliser 
le  théâtre  en  déshabillant  les  femmes  sur  la  scène  et  en  y  appe- 
lant ces  pseudo-actrices  qu'en  argot  de  coulisse  on  nommait  des 
«  grues  ». 

A  ce  propos,  je  dois  faire  remarquer  que  l'ostracisme  social 
qui  pesait  encore  sur  les  artistes,  tenait  bien  moins  aux  mauvaises 
mœurs  des  actrices  qu'à  la  vulgarité  des  acteurs.  Elles  étaient 


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LE  THÉATKE  ANGLAIS  CONTEMPORAIN.  351 

plus  près  cTètre  des  ladies  qu'ils  ne  l'étaient  de  devenir  des  gen- 
tlemen. Surveillées  de  près  par  un  père,  puis  par  un  mari  qui  ap- 
partenait au  théâtre,  obligées  de  mener  de  front  les  devoirs  pro- 
fessionnels et  les  devoirs  domestiques,  elles  n'avaient  ni  le  pouvoir, 
ni  le  loisir,  ni  l'envie  de  songer  à  mal.  Tom  Hood,  dans  ses  Model 
M  en  and  Women,  trace  de  la  femme  de  théâtre  un  portrait  qui 
fait  songer  aux  biographies  des  prix  Monthyon.  Elle  se  couche 
tard,  se  lève  tôt,  apprend  ses  rôles  en  lavant  les  chemises  de  ses 
en  fans,  répète  dans  l'après-midi,  joue  le  soir,  n'a  pas  le  temps 
de  manger  ni  de  se  débarbouiller,  encore  moins  de  penser,  de 
rire  ou  d'aimer.  «  Commerçantes,  maîtresses  d'école,  institutrices, 
filles  de  boutique,  modistes,  cuisinières,  femmes  de  chambre  et 
femmes  de  ménage,  que  sont  vos  fatigues  comparées  à  celles  de 
l'actrice?  »  Ainsi  parle,  dans  un  journal  du  temps,  un  écrivain 
qui  connaît  à  fond  les  mœurs  du  monde  dramatique  (1). 

Ces  mœurs  allaient  changer.  Le  burlesque,  la  pantomime  et 
l'opérette  ouvraient  la  scène  à  des  actrices  d'un  nouveau  genre 
qui  posaient  et  ne  jouaient  pas,  auxquelles  on  distribuait  des 
maillots  à  remplir,  non  des  rôles.  L'honnête  fille  ne  voulut  pas 
être  vaincue  sur  son  propre  terrain  ;  elle  lutta  avec  les  nouvelles 
venues  par  les  mêmes  moyens.  Souvent  elle  réussissait  et  son 
succès  la  perdait  elle-même. Voilà  la  transformation  à  laquelle 
Byron  a  aidé,  mais  c'est  encore  le  public  qui  est  le  grand  cou- 
pable. 

Le  pauvre  Byron  avait  son  ambition  d'artiste  :  s'élever  au- 
dessus  du  genre  auquel  il  devait  ses  premiers  succès,  écrire  une 
vraie  comédie.  Et  il  y  avait,  auprès  de  lui,  sur  ces  mêmes  planches 
du  Strand,  une  curieuse  petite  personne  dont  le  rêve  était  paral- 
lèle au  sien.  C'était  miss  Marie  Wilton.  Je  ne  puis  dire  au  juste 
quel  âge  elle  avait.  Dans  ses  jolis  mémoires,  écrits  en  commun 
avec  son  mari,  elle  a  complètement  oublié  de  nous  donner  la  date 
de  sa  naissance.  Ce  qui  est  certain,  c'est  que  ses  parens  étaient 
d'humbles  acteurs,  et  qu'elle  débuta  elle-même  à  cinq  ans.  A 
Manchester,  elle  eut  l'honneur  de  jouer  un  petit  rôle  avec 
Macready  qui  faisait  alors  ses  dernières  tournées  avant  de  quitter 
la  scène.  Le  grand  tragédien  fit  venir  l'enfant,  l'assit  sur  ses  ge- 
noux et  l'interrogea.  «  Je  suppose,  dit-il, que  vous  voulez  devenir 
une  grande  actrice?  —  Oui,  monsieur.  —  Et  quel  rôle  voudriez- 
vous  jouer?  — *  Juliette.  »  Macready  éclata  de  rire  :  «  Alors, 
dit-il,  il  faudra  changer  ces  yeux-là.  »  Marie  Wilton  ne  changea 
pas  ses  yeux,  mais  elle  changea  d'idée.  A  quinze  ans,  elle  jouait 
intrépidement  tous  les  rôles.  Un  soir,  elle  qu'on  trouvait  trop 

(i)  T.-W.  Robertson,  the  Illustrated  Times. 

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352  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

jeune  pour  les  amoureuses  de  Shakspeare,  elle  représenta  la 
vieille  mère  de  Claude  Melnotte,  dans  la  Dame  de  Lyon. 

C'est  à  Bristol  que  l'on  commença  à  lui  trouver  «  quelque 
chose  ».  Un  acteur  de  passage,  alors  très  connu,  Charles  Dillon, 
jouait  Belphégor,  gros  drame  à  émotions  dont  le  héros  était  un 
saltimbanque.  Marie  Wilton,  en  petit  garçon,  lui  donnait  la 
réplique  dans  une  scène  à  grand  effet.  Elle  inventa  un  jeu  de 
scène  et  le  risqua  à  la  répétition.  L'acteur  de  Londres  se  fâcha 
d'abord  brutalement,  puis  réfléchit,  examina,  écouta  les  raisons 
de  la  petite  actrice  et,  finalement,  céda.  Le  public  fut  transporté. 
Dillon  s'en  souvint  et,  rentré  à  Londres,  engagea  la  petite  Wilton 
au  Lyceitm.  Elle  débuta  donc,  j'ignore  toujours  la  date,  et  pour 
cause;  mais  ce  devait  être  à  la  fin  de  1858.  Belphégor  était  suivi 
d'unç  farce  où  Marie  Wilton  avait  aussi  son  petit  rôle.  Le  même 
soir,  au  même  théâtre,  dans  la  même  pièce,  paraissait  à  Londres, 
pour  la  première  fois,  John  Toole  qui  a  été  et  est  encore  le  roi 
des  bouffons  anglais.  Avec  ces  deux  noms,  nous  entrons  dans  la 
période  des  vivans;  nous  touchons  au  théâtre  contemporain. 

Mais  suivons  Marie  Wilton,  car  sa  petite  barque,  sans  que 
personne  s'en  doute  et  sans  qu'elle  le  sache  elle-même,  porte  les 
destinées  de  la  comédie  anglaise,  encore  à  naître.  Du  Lyceitm  elle 
passe  au  Haymarket  et  où  elle  est  traitée  en  enfant  gâtée  par  les 
trois  vieux  qui  régnent  sur  cette  scène.  Elle  joue  Cupidon  avec  tant 
de  verve,  de  malice,  d'impudence  et  de  désinvolture,  qu'on  lui 
écrit  d'autres  Cupidons.  Le  public  est  ainsi  :  naïvement  égoïste, 
il  condamne  les  artistes  à  garder  pendant  vingt-cinq  ans  ta  pos- 
ture qui  lui  a  plu,  à  répéter  indéfiniment  le  geste  ou  le  cri  qui 
lui  a  paru  drôle  ou  touchant.  Marie  Wilton  jouerait  peut-être 
encore  l'Amour  au  Haymarket  si  elle  ne  s'était  enfuie  au  Strand. 
Là  elle  fut  le  boy  inévitable  de  tous  les  burlesques. 

Depuis  longtemps  Marie  Wilton  ne  joue  plus  que  pour  son 
plaisir,  à  de  rares  intervalles,  et  n'entend  pas  se  donner  la  fati- 
gue de  porter  une  pièce  pendant  toute  une  soirée.  Je  ne  l'ai 
vue  que  dans  deux  rôles  épisodiques  et,  pour  juger  son  talent, 
je  dois  m'en  rapporter  à  d'autres  témoignages  que  le  mien. 
M.  Coquelin  est  d'avis  qu'elle  rappelle  à  la  fois  Alphonsine  et 
Chaumont  et  qu'elle  tient  le  milieu  entre  les  deux.  Mais,  —  en 
admettant  que  le  souvenir  d'Alphonsine  soit  encore  présent  à 
quelques  lecteurs,  — je  dois  remarquer  que  M.  Coquelin  avait  sous 
les  yeux,  lorsqu'il  écrivait,  une  actrice  de  plus  de  quarante  ans 
qui  jouait  les  femmes  du  monde  excentriques.  Il  y  a  loin  de  là 
au  diablotin  de  1860  qui  brûlait  les  planches  du  Strand.  Tout  ce- 
que  je  sais  d'elle  au  temps  de  ses  débuts,  c'est  qu'elle  avait  tou- 
jours ces  yeux  terriblement  gais  qui  lui  défendaient  la  Tragédie, 


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LE  THÉÂTRE  ANGLAIS  CONTEMPORAIN.  35$ 

la  taille  d'un  enfant  de  douze  ans,  et  un  corps  si  menu  que,  le 
premier  jour  où  il  la  vit,  celui  qui  devait  l'épouser  la  déclarait 
«  l'actrice  la  plus  maigre  de  Londres.  »  Mais  voici  une  lettre  qui  va 
poser  devant  nous  Marie  Wilton,  telle  qu'elle  était  lorsque  tous  les 
barristers  des  Inns  of  court  faisaient  des  vers  en  son  honneur  et 
que  la  moitié  d'Aldershot  venait  à  Londres  de  deux  soirs  l'un, 
pour  l'applaudir.  Charles  Dickens  écrivait  à  son  ami  John  Forster  r 

«  Je  me  suis  échappé  à  sept  heures  et  demie  pour  aller  au 
Strand,  où  j'avais  une  stalle  retenue,  le  théâtre  étant  toujours 
comble.  Tâchez  d'y  aller  avant  jeudi.  On  donne  un  burlesque, 
The  Maid  and  the  Magpie.  Il  y  a  là  dedans  la  chose  la  plus  extraor- 
dinaire que  j'aie  jamais  vue  sur  la  scène,  Marie  Wilton  dans  le 
rôle  de  Pippo.  C'est  effrayant  d'effronterie  (il  le  faut,  sinon  le 
rôle  ne  serait  pas  jouable)  ;  mais  c'est  tellement  un  petit  garçon 
et  si  peu  une  femme  qu'il  n'y  a  pas  moyen  de  se  scandaliser.  Son 
imitation  de  la  danse  des  Christy's  Minstrels  est  d'une  intelligencer 
d'une  audace  à  renverser  :  jamais  on  ne  pourrait  s'imaginer  que 
c'est  une  femme  qui  fait  cela.  La  tournure,  le  ton,  les  mines> 
l'élasticité,  l'entrain,  tout  cela  est  tellement  gamin  qu'on  ne  peut 
pas  songer  à  son  sexe  quand  on  la  regarde.  Cela  commence  à  huit 
heures  et  c'est  fini  à  neuf  heures  un  quart...  Cette  petite  fille  est 
tout  simplement,  l'actrice  la  plus  intelligente  et  la  plus  originale 
que  j'aie  vue  de  ma  vie.  » 

Mais  miss  Wilton  était  mortellement  lasse  des  Pippo  aussi  bien 
que  des  Cupidons.  Elle  implora  tous  les  directeurs  de  lui  faire 
jouer  une  amoureuse  à  longues  jupes.  Ils  firent  la  sourde  oreille  ; 
Buckstone  lui  dit  :  «Je  ne  vous  verrai  jamais  autrement  que  dans 
ce  mauvais  petit  drôle!...  »  Tous  les  soirs  elle  faisait  mourir  de 
rire  les  Londoniens  et  toutes  les  après-midi  elle  pleurait  sur  son 
sort.  Elle  avait  une  sœur  mariée  qui  lui  dit  :  «  Puisque  les  direc- 
teurs ne  veulent  pas  de  vous,  prenez  un  théâtre.  —  Mais  je  n'ar 
pas  d'argent!  —  Je  vous  en  prêterai»,  dit  le  beau-frère.  Une  so- 
ciété se  forma  entre  Byron  et  miss  Wilton.  Il  apportait  à  cette 
société  son  nom  et  ses  calembours;  elle,  mille  livres  qui  ne  lui 
appartenaient  pas. 

On  se  mit  en  quête  d'un  théâtre.  Près  de  Tottenham  Court 
road,  centre  du  bruit  et  quartier  général  de  la  vulgarité,  il  y  avait 
une  rue  sale  et  triste,  où  commençaient  à  s'abattre  des  Français 
mal  famés  et  affamés,  et,  dans  cette  rue,  une  salle  de  spectacle 
où  l'on  avait  fait  mille  choses,  mais  où,  surtout,  on  avait  fait 
faillite.  Frédérick-Lemaître  y  avait  joué  Napoléon  en  français 
et  passé  en  revue  cinq  ou  six  figurans  ivres  qui  représentaient 
la  Grande  Armée  et  criaient  :  «  Viv'  l'Emprou!  *  Le  théâtre* 
portait  encore  l'appellation  retentissante  de  Qkeen's  Théâtre, 
tome  cxzx.  —  1895.  23 

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354  REVUE   DBS   DEUX   MONDE». 

mais  les  gens  du  quartier  l'appelaient  familièrement  la  Boîte-aux- 
Ordures,  et  ils  s'y  connaissent.  Les  places  aristocratiques  étaient  à 
un  shilling,  et,  quand  les  stalles  avaient  bien  dîné,  elles  bombar- 
daient les  loges  avec  des  pelures  d'oranges. 

Tout  cela  fut  nettoyé,  restauré,  rajeuni,  avec  plus  d'industrie 
que  de  frais.  La  boîte  aux  ordures  se  transforma  en  une  bonbon- 
nière bleue  et  blanche.  La  petite  directrice  ne  s'épargnait  pas,  et 
le  soir  de  l'ouverture,  pendant  que  la  queue  se  formait  déjà  à  la 
porte  du  théâtre,  elle  plantait  le  dernier  clou.  Qu'auraient  dit  les 
représentons  de  la  fashion,  égarés  dans  les  boues  de  Tottenham 
street  et  étonnés  de  s'y  voir,  s'ils  avaient  contemplé  leur  favorite, 
grimpée  sur  un  tabouret  et  le  marteau  à  la  main? 

La  troupe  qui  l'entourait  se  composait  de  Byron,  de  John 
Glarke,  un  transfuge  du  Strand,  de  Fanny  Josephs,  actrice  d'un 
talent  agréable  et  délicat,  de  l'excellente  duègne  Larkin,  et  de 
deux  autres  sœurs  W  il  ton.  Elle  comprenait  aussi  un  grand  jeune 
homme  de  vingt-quatre  ans  qui  n'avait  pas  encore  joué  à  Londres, 
par  conséquent  très  indifférent  au  public,  mais  non  pas  à  sa 
directrice.  Il  s'appelait  Bancroft.  C'était  un  gentleman  de  nais- 
sance, d'éducation  et  de  tournure.  Mais,  sa  famille  étant  ruinée, 
il  avait  obéi  à  la  vocation  qui  l'entraînait  vers  les  planches.  En 
quatre  ans  et  demi,  il  avait  joué  446  rôles;  dans  un  engagement 
de  36  jours,  à  Dublin,  il  en  avait  joué  40.  Cette  dure  vie  du  comé- 
dien de  province  l'avait  rompu  au  métier.  Blond,  mince,  il  devait 
une  sorte  de  gaucherie  élégante  à  sa  myopie  et  à  sa  haute  taille. 
11  rendait  sans  effort  la  froide  nonchalance  de  l'homme  bien  né, 
mais  au  fond  de  son  œil  couvert  étincelait  une  inextinguible 
malice.  Il  avait  beaucoup  réfléchi,  beaucoup  observé,  comprenait 
plus  de  choses  que  ceux  qui  l'entouraient,  et  sentait  confusément 
s'agiter  en  lui  des  qualités  qui  demandaient  à  se  déployer.  Et  voici 
que  la  fortune,  sous  les  traits  d'une  jeune  fille,  venait  à  lui  et  le 
prenait  par  la  main. 

Ainsi  il  y  avait  de  l'ambition  et  de  l'amour  dans  l'air,  ce  soir 
d'avril  1865  où  le  petit  Théâtre  du  Prince  of  Wales  ouvrit  se6 
portes  aussi  grandes  qu'il  put.  Pour  ne  pas  effaroucher  le  public, 
pour  ne  pas  le  déranger  dans  ses  habitudes,  tout  en  le  préparant 
à  un  changement  de  répertoire,  on  lui  offrit  un  burlesque  et  une 
comédie.  Les  amis  de  Marie  Wilton  étaient  accourus  en  foule, 
mais  leur  sympathie  n'allait-elle  pas  bientôt  se  lasser?  Les  pièces, 
en  elles-mêmes,  avaient  peu  de  valeur;  Byron  semblait  avoir  perdu 
de  sa  verve  en  changeant  de  quartier.  11  fallait  trouver  quelque 
chose  pour  la  saison  d'automne.  C'est  alors  qu'on  songea  à  Ro- 
bertson. 

Thomas  William  Robertson,  ou  plus  familièrement  Tom,  était 

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LE  THÉÂTRE  ANGLAIS  CONTEMPORAIN.  355 

bien  près  d'être  un  raté.  Il  avait  trente-six  ans  et  il  luttait  contre 
le  mauvais  sort  avec  une  obstination  qui  tournait  à  la  colère.  Fils, 
petit-fils,  arrière-petit-fils  d'acteurs,  il  avait  passé  les  premières 
heures  de  sa  vie  parmi  les  comédiens  de  province,  dans  cet  horizon 
à  la  fois  étroit  et  mouvant,  dans  ce  monde  de  nomades  bour- 
geois dont  j'ai  essayé  de  peindre  les  misères  et  tles  joies.  Décidé- 
ment, les  misères  l'emportaient.  Le  père  de  Tom  était  directeur 
du  Circuit  de  Lincoln  et  finit  par  renoncer  à  l'entreprise.  Quant 
au  jeune  homme,  il  était  monté  tout  enfant  sur  les  planches,  mais, 
à  ce  qu'il  semble,  sans  montrer  de  talens  extraordinaires.  Plus 
tard,  sa  spécialité  fut  de  contrefaire  les  Français  :  une  bien 
pauvre  manière  de  faire  rire  les  gens.  Enfin,  quoiqu'on  essaye 
de  nous  tromper  à  cet  égard,  il  est  évident  que  c'était  un  acteur 
médiocre. 

A  dix-neuf  ans,  sur  la  foi  d'une  annonce  lue  dans  un  journal, 
Robertson  s'embarque  pour  aller  chercher  au  fond  de  la  Hollande 
une  place  de  sous-maître  dans  une  pension.  Après  d'indicibles 
souffrances  dont  il  parlait  gaîment  et  d'expériences  curieuses  qui 
devaient  profiter  à  l'auteur  dramatique,  il  est  rapatrié  par  un 
consul  charitable  et  vient  reprendre  sa  vie,  qui  se  résume  ainsi  : 
un  repas  et  trois  rôles  par  jour.  En  1851 ,  il  est  à  Londres,  tâchant 
de  gagner  sa  vie.  Il  a  écrit  une  pièce,  A  Nighfs  Adventitre,  qui,  par 
un  coup  de  chance,  est  acceptée  et  jouée.  Mais  elle  échoue.  Il 
échange  des  impertinences  avec  le  directeur  Farren,  son  seul  pa- 
tron, et  le  voilà  encore  à  la  mer.  Tantôt  il  aide  son  père,  qui  fait 
des  efforts  désespérés  pour  tenir  ouvert  un  théâtre  de  banlieue  ; 
tantôt  il  remplit,  çà  et  là,  d'infimes  engagemens.  Il  va  à  Paris 
avec  une  troupe  qui  n'est  payée  que  le  premier  samedi.  Il  est 
quelque  temps  souffleur  à  YOlympic,  il  traduit  des  pièces  fran- 
çaises, compose  des  farces,  amoncelle  de  l'exécrable  besogne 
pour  laquelle  il  n'y  a  pas  toujours  marchand.  Quand  la  faim  le 
presse,  il  vend  sa  copie,  pour  quelques  shillings,  au  libraire  Lacy, 
dont  on  ne  saurait  dire  si  c'était  un  naufrageur  ou  un  sauveteur. 
Car  ces  quelques  shillings,  c'était,  après  tout,  le  pain  quotidien 
pour  celui  qui  les  recevait,  et  Lacy  n'était  pas  sûr  de  rentrer  dans 
ses  déboursés. 

Il  a  jeté  dans  une  de  ses  comédies  l'amer  souvenir  de  ses 
années  de  début  et  de  l'objection  qui  l'accueillait  partout  :  «  Vous 
êtes  bien  jeune,  mon  pauvre  monsieur...  Certainement,  dans  un 
sens,  ce  n'est  pas  votre  faute,  mais  que  voulez- vous  ?  Nous  avons 
pour  fournisseurs  M.  un  tel  qui  a  60  ans,  M.  ***  qui  en  a  70  et 
M.X...qui  en  a  80.  Le  public  est  habitué  à  eux  et  ne  veut  pas  en- 
tendre parler  d'autre  chose,  et  nous  nous  sommes  fait  une  règle 
de  ne  jamais  employer  un  auteur  âgé  de  moins  de  55  ans.  Pour  le 


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356  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

moment,  rentrez  chez  vous  et  continuez  à  travailler  pendant  trente 
ans...  Tâchez  de  vieillir  le  plus  que  vous  pourrez  :  je  vous  assure 
qu'en  vous  appliquant  bien,  vous  réussirez.  Blanchissez,  devenez 
chauve,  tout  au  moins.  La  calvitie  est  presque  aussi  avantageuse 
<jue  les  cheveux  blancs...  Et  quand  vous  n'aurez  plus  ni  dents,  ni 
cheveux,  ni  santé,  ni  imagination,  ni  flamme,  ni  génie,  ni  rien  de 
cette  horrible,  de  cette  épouvantable  jeunesse,  un  jour  ou  l'autre, 
si  vous  ne  mourez  pas  dans  l'intervalle,  vo*s  avez  quelque  chance 
de  devenir  un  grand  homme.  » 

Comme  s'il  eût  suivi  ce  conseil  ironique,  Tom  était  presque 
vieux  après  quinze  ans  de  cette  vie  effroyable.  Son  beau  visage 
avait  contracté  un  pli  douloureux  qui  ne  devait  plus  s'effacer. 
Un  jour,  à  bout  de  misère,  il  avait  songé  à  s'enrôler  :  l'armée 
n'avait  pas  voulu  de  lui.  Puis,  sans  réflexion,  il  s'était  marié  avec 
une  belle  fille  qui  se  croyait  une  vocation  dramatique.  Les  enfans 
vinrent,  mais  non  le  succès  ni  l'argent.  Elle  mourut  à  la  peine, 
tandis  que  Robertson  se  faisait  journaliste. 

Là  il  tâte  de  tous  les  genres,  depuis  la  charade  et  l'historiette 
•de  dix  lignes  jusqu'au  roman  de  longue  haleine.  Il  collabore  à 
vingt  journaux  de  Londres  et  de  la  province.  C'est  le  Porc-Ëpic 
de  Liverpool;  ce  sont  les  Comic  News,  le  Wag,  que  fonde  son 
camarade  Byron,  le  Fun,  que  vient  de  lancer  Tom  Hood,  VIllus- 
trated  Times,  où  Robertson  prend  la  succession  d'Edmond  Yates 
comme  critique  dramatique  et  où,  sous  le  nom  du  Theatrical 
Lounger,  il  esquisse,  depuis  le  premier  rôle  jusqu'au  gazier  et  à 
l'avertisseur,  toutes  les  physionomies  du  monde  théâtral.  C'est 
de  Thumour  familier  et  sans  gêne,  de  la  bonhomie  impertinente 
à  la  manière  de  notre  ancien  Figaro  hebdomadaire;  en  même 
temps,  c'est  observé,  humain,  vivant,  avec,  çà  et  là,  des  coulées 
de  bile  et  des  éclairs  de  passion. 

Robertson  vivait  au  cœur  du  pays  de  Bohème:  un  monde 
demi-fantastique  à  côté  du  monde  vrai,  où  la  parole  remplaçait 
l'action  et  où  la  nuit  tenait  lieu  du  jour;  un  terrain  vague  où  les 
gens  du  monde  que  le  monde  ennuyait,  les  officiers  qui  trouvaient 
les  grands  clubs  militaires  trop  solennels,  venaient  rire  et  boire 
avec  les  noctambules  de  la  basoche,  du  théâtre  et  de  la  presse.  On 
se  donnait  rendez-vous  au  Garrick  Club,  à  YArundel,  au  Savage, 
au  Fielding,  dont  Albert  Smith  nous  a  laissé  une  description  en 
vers  héroï-comiques.  Tom  Hood,  employé  du  War  Office  et  di- 
recteur du  Fun,  donnait  à  souper  les  vendredis  :  souper  frugal, 
composé  de  viande  froide  et  de  pommes  de  terre  bouillies.  Mais 
ceux  qui  s'y  rencontraient  étaient,  nous  dit  Clément  Scott  (1),  les 

(i)  Clément  Scott,  Thirty  years  al  the  Play. 

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LE  THÉÂTRE  ANGLAIS  CONTEMPORAIN.  357 

meilleurs  garçons  de  la  terre.  Là,  on  causait,  jusqu'au  matin, 
avec  une  sorte  de  furie.  On  causait  encore  dans  la  rue,  en  rega- 
gnant le  centre  de  la  ville,  à  l'heure  où  les  chariots  des  maraîchers 
commençaient  à  rouler  dans  Knightsbridge  et  où  le  soleil  levant 
dorait  les  cimes  de  Hyde  Park. 

Dans  ces  cénacles  du  vendredi,  où  Robertson  était  un  des 
plus  brillans,  un  des  plus  hardis,  un  des  plus  écoutés,  on  s'in- 
quiétait moins  de  refondre  la  société  que  de  renouveler  l'art  et 
surtout  de  réformer  le  théâtre.  Pauvreté  de  la  mise  en  scène, 
fatuité  des  comédiens  de  la  vieille  école,  tyrannie  des  routines, 
on  se  moquait  de  tout  cela  sans  pitié.  Et  que  voulait-on  mettre 
à  la  place?  La  vérité  mieux  observée,  la  nature  suivie  de  plus 
près.  C'est  toujours  le  même  rêve  ou  la  même  prétention,  et  la 
génération  qui  l'oppose  à  ses  devanciers  ne  parait  pas  se  douter 
que  ses  successeurs  l'invoqueront  contre  elle-même. 

En  attendant  l'accomplissement  de  ces  beaux  programmes, 
Robertson  avait  en  1861  un  petit  acte  joué  au  Strand,  The  Cantaù, 
qui  obtint  une  sorte  de  succès,  mais  succès  sans  lendemain,  car 
Robertson,  ayant  apporté  un  second  burlesque  à  Mrs  Swan- 
borough,  se  le  vit  refuser.  Cependant  une  bonne  chance  lui  vint. 
L'acteur  américain  Sothern,  qui,  à  ce  moment,  dans  la  pièce  de 
Tom  Taylor,  Our  americàn  Cousin,  faisait  courir  tout  Londres, 
entendit  parler  d'une  pièce  que  Robertson  avait  écrite.  Il  voulut 
l'entendre,  l'accepta,  et  donna,  séance  tenante,  une  somme  ronde 
à  l'auteur.  Sothern,  qu'obsédait  son  inépuisable  succès  de  lord 
Dundreary,  put  se  montrer  au  public  sous  les  traits  de  David 
Garrick.  Il  était  impatient  de  sortir  du  domaine  de  la  caricature 
à  outrance,  de  jouer  un  véritable  caractère  où  étaient  ménagés 
les  effets  les  plus  divers.  La  pièce  eut  peu  de  succès  :  elle  n'en 
méritait  point.  C'était  simplement  un  drame  adapté  du  français.  Au 
héros  primitif,  Robertson  avait  arbitrairement  substitué  Garrick. 
Étrange  début  pour  un  homme  qui  prétendait  revenir  à  la  vérité 
que  de  placer  une  tête  historique  sur  les  épaules  d'un  inconnu  ! 

C'est  alors  que  Robertson  écrivit  sa  comédie  de  Society.  Il  la 
porta  à  Ruckstone,  qui  la  refusa  net  :  «  Mon  cher  ami,  lui  dit-il, 
on  ne  jouerait  pas  votre  pièce  quatre  fois!  »  L'auteur  s'en  alla, 
les  poings  serrés,  ivre  de  rage,  dans  le  Strand,  où  l'un  de  ses 
amis  le  rencontra.  «  Tenez,  lui  dit  Robertson,  voilà  une  pièce  ex- 
cellente, et  ces  ânes-là  n'en  veulent  pas  !  »  Un  directeur  de  province 
risqua  l'entreprise.  La  pièce  réussit  à  Liverpool  ;  Marie  Wilton  s'en 
empara  et  la  donna,  le  14  novembre  1865,  dans  son  petit  théâtre. 
De  ce  soir-là  date  non  seulement  la  fortune  du  Prince  of  Wales, 
mais  une  ère  nouvelle  pour  la  comédie  anglaise  :  l'ère  de  Ro- 
bertson. 


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358  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


II 


Cette  soirée  du  14  novembre  nous  a  été  racontée  par  plusieurs 
témoins,  en  sorte  que  nous  possédons  les  émotions  de  la  scène 
et  celles  de  la  salle.  Le  premier  acte  parut  gai  et  vivant,  avec  un 
accent  d'âpre  raillerie  qu'on  ne  connaissait  pas  encore.  Puis  vint 
une  idylle,  placée  sous  les  arbres  d'un  square  de  Londres.  Quoi! 
l'amour,  l'amour  tremblant,  jeune  et  tendre,  au  cœur  de  cette 
ville  de  boue,  de  brouillard  et  de  fumée!  l'amour  si  près  d'eux 
qu'on  aurait  pu  le  toucher!  L'impression  était  d'autant  plus 
agréable  et  plus  vive  que  le  public,  toujours  indiscret  en  ce  qui 
touche  la  vie  privée  de  ses  favoris,  connaissait  les  sentimens  de 
l'acteur  et  de  l'actrice.  C'était  une  vraie  lune  de  miel,  «  une  lune 
tout  entière  »  qui  éclairait  ce  duo  d'amour  dans  un  bocage  de 
toile  peinte.  Là-dessus  les  cœurs  se  dilataient  et  tout  allait  bien  ; 
mais  on  ne  savait  quel  accueil  le  public  allait  faire  au ,«  Perchoir 
des  hiboux  ».  Ce  perchoir,  c'était  l'image,  prise  sur  le  vif,  d'un 
de  ces  clubs  que  j'ai  désignés  comme  les  chefs-lieux  du  pays  de 
Bohème.  Or,  les  «  Sauvages  »  (comme  se  désignaient  eux-mêmes 
les  membres  du  Savage  Club),  ceux  du  Garrick,  du  Fielding,  de 
VArundel,  étaient  là  en  force.  De  quel  œil  verraient-ils  leur  propre 
caricature?  On  fut  bientôt  rassuré  par  les  rires  qui  éclataient  en 
volées  ininterrompues.  A  un  certain  moment  un  des  personnages 
principaux  a  besoin  d'une  demi-couronne  pour  payer  un  cab  qui 
doit  le  conduire  au  bal.  Comme  il  n'a  rien  en  poche,  il  demande 
la  somme  à  un  camarade  :  «  Je  ne  l'ai  pas,  répond  l'ami,  mais  je 
vais  me  la  procurer  pour  vous.  »  Il  s'adresse  à  un  troisième  qui 
fait  la  môme  réponse.  La  question  fait  le  tour  du  Club  jusqu'au 
moment  où,  dans  le  fond  d'une  poche,  se  trouve  enfin  la  bien- 
heureuse demi-couronne  qui  repasse  de  main  en  main,  dans  l'or- 
dre inverse,  pour  arriver  enfin  à  celui  qui  en  a  besoin,  après  avoir 
été  empruntée  et  prêtée  dix  fois.  L'aventure  était  réelle.  Repré- 
sentée sur  la  scène,  elle  parut  irrésistiblement  comique  et  fut 
comme  le  turning -point ,  la  crise  heureuse  après  laquelle  on 
accepta  et  on  applaudit  tout.  Le  trait  est  peu  de  chose,  mais  il 
est  caractéristique.  C'est  la  bohème  en  raccourci,  ne  rien  avoir  et 
tout  donner. 

Du  moment  que  les  «  hiboux  »  trouvaient  si  plaisante  la 
peinture  fidèle  de  leurs  mœurs  et  de  leur  repaire,  qui  paraissait, 
pour  la  première  fois,  sur  le  théâtre,  pourquoi  les  gens  du  monde 
se  seraient-ils  formalisés  de  ce  qui  se  passe  d'extraordinaire  et 
d'incongru  chez  lord  et  lady  Ptarmigant?  Ce  genre  de  diffama- 
tion comique  n'était  pas  nouveau.  Bulwer  avait  donné  l'exemple, 


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LE  THÉÂTRE  ANGLAIS  CONTEMPORAIN.  359 

montré  la  coalition  de  la  vieille  et  de  la  nouvelle  aristocratie, 
la  vénération  naïve  du  Million  pour  le  Rang,  et  le  Rang,  à  son 
tour,  aplati  devant  le  Million.  Personne  ne  s'étonna  de  voir  lady 
Ptarraigant  prendre  en  souriant  le  bras  du  vieux  Chodd,qui  a  le 
langage  et  les  manières  d'un  rémouleur  ambulant,  et  avec  lequel 
le  valet  de  pied  de  Sa  Seigneurie  eût  peut-être  hésité  à  pénétrer 
dans  un  public  house.  Quant  à  lord  Ptarmigant,  c'était  ce  qu'on 
appelait  en  style  de  théâtre  une  «  panne  ».  Le  caractère  ne  con- 
sistait qu'en  un  tic,  monotone  autant  qu'invraisemblable  :  lord 
Ptarmigant  traînait  partout  sa  chaise  avec  lui,  s'y  asseyait  et  s'y 
endormait  immédiatement,  et  tous  les  personnages  qui  entraient 
ou  sortaient  ne  manquaient  pas  de  trébucher  dans  ses  vieilles 
jambes  allongées.  Qui  croirait  que  ce  rôle  fut  une  des  causes  de 
la  fortune  de  la  pièce  et  révéla  à  Londres  un  admirable  acteur? 
Il  se  nommait  John  Hare;  il  était  tout  jeune  encore  et  il  avait 
souhaité  cet  étrange  rôle  pour  son  début.  Suivant  la  tradition  de 
Garrick,  cet  artiste  né  sentait  que  le  triomphe  de  l'acteur  n'est 
pas  de  lancer  brillamment  un  mot  à  effet,  mais  de  faire  marcher 
et  vivre  devant  nous  une  figure  humaine,  fût-ce  une  figure 
muette,  dans  son  originalité  extérieure  qui  suggère  l'idiosyn- 
crasie  morale.  Sa  façon  de  se  grimer  était  prodigieuse,  sa  mimique 
excellente.  Il  avait  le  génie  de  la  métamorphose  et  l'a  prouvé,  le 
prouve  encore  en  cent  rôles  différens.  Par  une  sorte  d'intuition 
difficile  à  expliquer,  dès  cette  première  représentation  de  Society, 
il  n'y  eut  guère  de  spectateur  qui  ne  devinât  un  grand  acteur  dans 
ce  petit  rôle. 

Au  succès  àe  Society, qui  dura  cent  cinquante  soirées,  succéda 
presque  sans  interruption  celui  de  Ours,  qui  fut  encore  plus  long 
et  remplit  la  saison  dramatique  1866-1867.  Puis  vint  Caste  en  1867 
et  1868.  School,  en  1869,  dépassa  encore  ses  aînées  et  fut  jouée 
près  de  quatre  cents  fois.  Dans  les  intervalles  de  ces  quatre  grands 
triomphes  se  placèrent  deux  autres  pièces,  Play  et  M.  P.,  qui, 
sans  fournir  une  aussi  brillante  carrière,  tinrent  honorablement 
l'affiche  et  maintinrent,dans  l'heureux  petit  théâtre,la  joyeuse  ani- 
mation du  succès.  Quand  le  Prince  of  Wales  s'adressait  à  d'autres 
qu'à  son  fournisseur  habituel,  l'échec  était  assuré  et  il  n'y  avait 
de  salut  que  dans  une  reprise  de  Robertson.  Quand  Robertson  ris- 
quait sa  prose  sur  une  autre  scène,  fût-ce  avec  l'appui  d'une  po- 
pularité aussi  établie  que  celle  de  Sothern,  le  résultat  variait,  im- 
manquablement, du  succès  d'estime  au  «  four  »  éclatant.  De  là 
une  sorte  de  superstition  :  on  est  volontiers  superstitieux  dans  le 
monde  du  théâtre.  Marie  Wilton  avait  son  étoile  etTom  Roberlson 
avait  la  sienne,  mais  il  fallait  qu'il  y  eût  conjonction  pour  que 
les  deux  astres  pussent  produire  leur  bénigne  inûuence.  Peut-être 


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360  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

pourrons-nous  expliquer  le  fait  sans  avoir  recours  aux  étoiles. 
Tom  Taylor,  au  lendemain  d'une  nouvelle  victoire,  écrivait  à  la 
jeune  directrice  :  «  L'auteur  et  le  théâtre,  les  acteurs  et  les  rôles 
semblent  faits  les  uns  pour  les  autres.  »  C'était  vrai,  et  on  peut 
ajouter  que  le  public  et  le  moment  étaient  aussi  en  harmonie  avec 
l'esprit  des  pièces  et  le  talent  des  artistes.  Tout  arrivait  à  point, 
et  c'est  ce  qu'on  appelle  la  chance. 

Robertson  sut  collaborer  avec  sa  chance.  Il  jouait  mal,  mais 
il  lisait  à  merveille  :  ceux  qui  ont  pu  comparer  de  près  ces  deux 
arts  si  différens  ne  verront  pas  dans  le  fait  une  contradiction. 
Jouer,  c'est  faire  voir  et  faire  sentir;  lire,  c'est  faire  comprendre. 
«  Quand  on  entendait  Robertson  lire  au  foyer  une  de  ses  comé- 
dies, nous  dit  Clément  Scott,  on  l'avait  comprise  dans  tous  ses 
détails.  »  Sous  l'influence  de  ce  débit  pénétrant,  les  artistes  riaient 
et  pleuraient;  ils  étaient  le  premier  public  de  la  pièce.  L'auteur 
connaissait  leurs  faiblesses  et  leurs  dons,  parfois  mieux  qu'eux- 
mêmes  ;  il  savait  aussi  tirer  parti,  pour  l'art  et  pour  sa  propre  ré- 
putation, de  la  situation  toute  particulière  de  cette  jeune  troupe 
qui  formait  une  sorte  de  famille,  que  des  ambitions,  des  intérêts, 
des  affections  tenaient  étroitement  unie.  Une  pièce,  jusque-là, 
c'était  un  acteur  étoile  planté  devant  la  rampe,  prenant  des  temps 
et  prolongeant  ses  effets  ;  derrière  lui,  une  douzaine  de  comparses 
bredouillant  des  bouts  de  rôles  et  parlant  au  dos  de  l'artiste  cé- 
lèbre. Pour  la  première  fois,  le  Prince  of  Wales  offrit  un  ensem- 
ble, que  préparaient  des  répétitions  minutieuses  et  que  perfec- 
tionnait la  pratique  de  chaque  soir. 

Dans  Ours,  John  Hare,  qui  jouait  le  prince  Perofsky,  n'avait  à 
son  avoir  qu'une  douzaine  de  phrases  :  des  complimens  fades  et 
compassés.  Il  en  tira  un  type  de  grand  seigneur  slave,  avec  un 
grondement  de  passion  contenue  sous  une  parfaite  politesse.  C'était 
une  énigme  inquiétante  qui  ajoutait  à  l'émotion.  Cette  énigme 
n'avait  point  de  solution  au  dénouement,  mais  tel  était  le  tact 
de  l'acteur  que  nul  ne  s'en  avisa.  Enfin  Robertson  lui  donna  un 
véritable  rôle  dans  Caste,  celui  de  Sam  Gerridge,  et  j'estime  que 
l'écrivain  et  l'artiste  contribuèrent  chacun  pour  moitié  à  ce 
caractère.  Il  en  est  de  même  pour  le  capitaine  Hawtree,  créé  par 
Bancroft  dans  Caste.  Jamais  peut-être  ce  grand  mot  de  «  créa- 
tion »  que  les  journaux  jettent  à  la  tête  des  plus  petits  cabotins 
ne  sera  mieux  placé  qu'ici.  L'homme  du  monde,  avant  Sothern, 
sur  la  scène  anglaise,  était  représenté  par  une  espèce  de  pantin 
qui  s'approchait  des  femmes  en  sautillant  sur  la  pointe  de  ses 
bottes  et  les  lorgnait  sous  le  nez.  Le  type  avait  changé  de  costume 
et  n'avait  pas  changé  de  langage  depuis  le  «  macaroni  »,  qui  date 
de  1770.  Le  dandy  de  1840  n'était  pas  encore  arrivé  sur  la  scène 


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LE  THÉÂTRE  ANGLAIS  CONTEMPORAIN.  361 

en  1865.  Évidemment  Sothern,  dans  lord  Dundreary,  modernisa 
quelque  peu  cette  caricature,  mais  son  succès  s'explique  surtout 
par  le  grossier  parti  pris  de  la  démocratie  américaine  contre  les 
hautes  classes  anglaises.  Le  public  de  Londres  suivit  l'impul- 
sion avec  une  inconcevable  naïveté.  Si  vous  lisiez  aujourd'hui 
Our  american  Cousin,  vous  en  auriez  la  nausée.  A  qui  fera-t-on 
croire  qu'il  puisse  exister,  en  dehors  d'un  asile  d'idiots,  un  pair 
d'Angleterre  qui  ignore  que  le  beurre  est  fait  avec  le  lait  des 
vaches  et  qui  accueille  cette  révélation  avec  une  douce  pitié  ?  Même 
dans  ce  temps  d'agitation  contre  la  Chambre  des  lords,  de  tels 
moyens  d'attaque  seraient  dédaignés  des  moins  intelligens.  Tout 
change  avec  le  capitaine  Hawtree  qui  fait  rire  sans  être  ridicule 
un  seul  instant,  et  qui,  bien  que  parfaitement  inutile  à  la  pièce, 
attire  à  lui  une  bonne  partie  de  la  curiosité  et  de  la  sympathie. 
Comme  manière  d'être,  une  sorte  de  langueur  élégante  qui  ne 
préjuge  rien  contre  la  force  des  muscles  et  du  caractère  ;  une  sou- 
mission aveugle  à  la  morale  des  salons  qui  n'exclut  ni  la  généro 
site  des  sentimens  ni  le  sens  de  l'humour;  enfin  un  composé  de 
cordialité  militaire  et  de  cynisme  mondain  qui  a  été  et  est  encore 
un  «  état  d'âme  »,  sinon  une  philosophie.  Lorsque  des  circon- 
stances, —  d'ailleurs  très  simples  et  très  naturelles,  —  amenaient 
Hawtree  à  prendre  le  thé  dans  d'humbles  lodgings  de  TEast-End, 
entre  une  petite  danseuse  et  un  ouvrier  gazier,  presque  tout  le 
comique  de  la  scène  était  dans  ses  muets  étonnemens  ;  mais  il 
y  a  des  étonnemens  qui  trouvent  moyen  d'être  très  spirituels, 
tandis  que  ceux  de  lord  Dundreary  sont  stupides.  Hawtree  était 
curieux  de  gaucherie  et  de  bonne  volonté  lorsqu'il  portait  les 
assiettes  à  relaver  à  Polly  Eccles,  dans  la  pantry.  Au  fond,  c'est 
l'attitude  du  gentleman  anglais  devant  la  question  sociale  :  un  peu 
dédaigneux,  un  peu  railleur,  mais  prêt  à  retrousser  ses  manches 
et  à  pousser  à  la  roue  quand  il  faudra. 

Quant  à  Marie  Wilton,  avec  quelle  merveilleuse  perspicacité 
Robertson  avait  déchiffré  cette  petite  femme  dont  les  talens  étaient 
tfrès  réels,  mais  dont  toutes  les  ambitions  n'étaient  pas  raison- 
nables !  Elle  avait  horreur  de  son  succès  du  Strand  ;  elle  ne  voulait 
plus  jouer  de  gamin,  ni  paraître  dans  un  burlesque  :  Robertson  lui 
écrivit  constamment  des  rôles  de  gamin  et  des  scènes  de  bur- 
lesque. Mais  le  gamin  avait  des  jupons  et  les  scènes  de  burlesque 
étaient  encadrées  dans  une  comédie.  Je  laisse  de  côté  Society, 
qui  n'avait  pas  été  composé  pour  le  Prince  ofWales.  Mais,  que  fait- 
elle  dans  les  trois  autres  pièces?  Dans  School  elle  escalade  un  mur. 
Dans  Ours,  elle  joue  aux  boules;  elle  singe  les  affectations  des 
swells  (cocodès)  de  1865;  elle  fait  l'exercice;  elle  arrose  un  gigot 
de  mouton  ;  mais  surtout  elle  fabrique  de  toutes  pièces,  avec  des 


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362  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

accessoires  empruntés  à  Part  militaire  et  appliqués  à  l'art  culi- 
naire, le  pudding  appelé  Roley-Poley.  Dans  Caste,  ses  talens  sont 
encore  plus  variés.  Elle  danse,  chante,  donne  des  gifles,  joue  du 
piano,  fait  semblant  de  jouer  de  la  trompette,  se  coiffe  d'un 
bonnet  de  police  et  imite  tout  un  escadron  à  cheval.  Si  ce  n'est 
pas  du  burlesque,  qu'est-ce  donc?  Il  y  a  quelques  mois,  je  l'ai 
vue  dans  Money,  où  elle  représente  une  femme  du  haut  monde,  et, 
dans  une  scène  dont  elle  était  l'auteur  beaucoup  plus  que  Bulwer, 
elle  esquissaitun  pas. Ace  moment  critique,  j'ai  entrevu  les  jambes 
de  Pippo  sous  la  jupe  de  lady  Franklin,  ces  jambes  qui  s'étaient 
trémoussées  quelque  trente-cinq  ans  plus  tôt  dans  le  cerveau  de 
Dickens.  Qu'elle  le  sût  ou  non,  Robertson  lui  a  fait  jouer  Pippo 
toute  sa  vie.  Ces  rôles  de  fantaisie,  crayonnés  sur  la  marge  d'un 
drame  domestique,  étaient  réservés  à  une  double  et  curieuse  for- 
tune :  ils  ont  eu  une  grosse  part  au  succès  des  comédies  de  Robert- 
son  ;  à  la  lecture,  ils  redeviennent  des  hors-d'œuvre.  Si  je  dis  aux 
admirateurs  de  Caste  que  Polly  Ecclesgâte  la  pièce,  ils  me  répon- 
dront que  Polly,  au  contraire,  en  est  la  joie,  la  lumière,  l'âme  et, 
au  point  de  vue  scénique,  ils  auront  raison. 

Ce  couple  des  Bancroft,  —  ils  se  marièrent  peu  après  l'ou- 
verture du  théâtre,  —  formait  au  point  de  vue  artistique  un  tout 
complet.  La  femme,  c'était  la  fantaisie,  l'imprévu,  le  diable  au 
corps,  le  je  ne  sais  quoi;  le  mari  représentait  la  réflexion,  le 
goût,  l'observation  patiente  et  l'imitation  fidèle  de  la  vie.  Dès 
qu'il  y  eut  de  l'argent  dans  la  caisse  du  Prince  of  Wales,  un  des 
premiers  usages  qu'il  en  fit  fut  d'introduire  à  la  scène  un  réalisme 
intelligent.  Il  voulut  des  portes  avec  des  serrures  au  lieu  de 
misérables  châssis  qui  tremblaient  aux  courans  d'air  des  coulisses. 
Dans  Caste,  il  donna  aux  chambres  des  plafonds.  Le  dernier  acte 
de  Ours  se  passe  dans  une  baraque  de  Crimée  pendant  l'hiver  de 
1855  ;  chaque  fois  qu'on  ouvrait  la  porte  du  dehors,  la  bourrasque 
de  neige  s'engouffrait  dans  la  chambre  avec  un  sifflement  de  ra- 
fale qui  poussait  l'illusion  du  spectateur  jusqu'au  frisson.  Dans  les 
jardins,  des  fleurs  réelles  et  des  oiseaux  vivans.  On  avait  trouvé 
Charles  Matthews  très  hardi  parce  qu'il  avait  osé  mettre  quelques 
chaises  dans  un  salon  :  M.  Bancroft  en  vint  jusqu'à  donner  une 
physionomie  à  chaque  mobilier.  Ainsi,  dans  une  reprise  de  la 
School  for  Scandai  Joseph  Surface  eut  des  meubles  différens  de 
sir  Peter  Teazle,  des  meubles  hypocrites  qui  singeaient  la  sim- 
plicité et  la  solidité  de  la  vertu,  des  meubles  qui  mentaient  pour 
lui  et  avec  lui.  Quant  aux  actrices,  au  lieu  d'être  affublées  à  la 
diable  des  loques  voyantes  que  fournissait  le  magasin  des  acces- 
soires, elles  eurent  de  vraies  robes  faites  par  de  vraies  coutu- 
rières. 


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LE   THÉÂTRE   ANGLAIS   CONTEMPORAIN.  363 

Robertson  approuvait  ces  tendances;  mais  il  ne  fut  jamais 
qu'un  demi-réaliste,  et  cela  pour  plusieurs  raisons.  Comme  tous 
les  Anglais ,  il  admirait  les  batailles  de  paroles  ;  il  partageait  avec 
tous,  anciens  et  modernes,  grands  et  petits,  ce  goût  pour  les  choses 
qui  brillent,  où  il  entre  peut-être  un  reste  de  la  passion  du  sau- 
vage pour  les  verroteries.  Il  s'oubliait  à  enfiler  des  reparties,  fai- 
sait jouer  les  personnages  au  volant  avec  des  antithèses, ou  aigui- 
sait par  la  queue  des  tirades  qui  eussent  été  mieux  placées  dans 
un  article  de  journal.  S'égarait-il  trop  loin,  il  était  le  premier  à 
s'en  accuser.  «  Quel  rapport,  demande  un  des  personnages  dans 
Ours,  ce  que  vous  me  dites  a-t-il  avec  le  sujet  dont  nous  parlons? 

—  Pas  le  moindre!  C'est  pour  ça  que  je  le  dis.  »  Et,  dans  la  même 
pièce  :  «  Si  un  auteur  mettait  cela  sur  le  théâtre,  on  crierait  joli- 
ment à  l'invraisemblance.  »  Voilà  avec  quelle  charmante  impu- 
dence on  va  au-devant  des  objections  maussades  de  la  critique; 
le  public  aime  ces  façons-là.  Ce  qu'il  aime  surtout,  en  Angleterre 
du  moins ,  c'est  le  petit  grain  de  folie ,  la  savoureuse  quaintness 
qui  caractérise  les  Ben  Jonson  et  les  Dickens.  C'est  cette  quaint- 
ness qui  leur  fait  inventer  des  créatures  d'exception  dont  les  sen- 
timens  étonnent,  dont  les  mots  renversent.  Ainsi  pour  Robertson. 
«  Je  ne  puis  pas  me  marier,  dit  Jack  Poyntz.  Je  voudrais  une 
femme...  oh!  si  extraordinaire!...  D'abord  il  faudrait  que  ma 
femme...  fût  une  femme.  »  La  petite  Nummy  Tighe  n'a  pas  une 
façon  moins  originale  de  nous  définir  le  fruit  défendu.  Cette  héri- 
tière des  nababs  n'a  pas  de  plus  grand  plaisir,  à  la  pension,  que 
de  croquer  des  petits  pois  tout  crus  :  «  C'est  délicieux,  les  petits 
pois  crus...  quand  on  ne  vous  voit  pas]!  »  Chalcot,  le  brasseur  qui 
se  meurt  d'ennui  d'être  riche,  a  beaucoup  de  cet  humour-là;  mais 
Robertson  l'a  surtout  répandu  à  flots  dans  SchooL  C'est  la  plus 
folle  de  ses  pièces  et  c'est,  sans  doute,  ce  qui  explique  son  succès. 
Les  héroïnes  sont  des  pensionnaires;  elles  sont  justement  dans 
l'âge  et  dans  la  situation  où  toutes  les  absurdités  semblent  pos- 
sibles et  même  faciles.  Par  une  convention  à  laquelle  le  specta- 
teur se  prête  volontiers,  elles  sont  petites  filles  au  début  et 
femmes  au  baisser  du  rideau.  En  ces  trois  heures  qui  représentent 
quelques  semaines,  elles  ont  appris  la  vie.  «  Qu'est-ce  que  c'est 
que  l'amour?»  demande  une  des  plus  jeunes  dans  la  première 
scène.  On  la  conspue  :  «  Tu  ne  sais  pas?  Comment!  tu  ne  sais  pas 
ce   que  c'est  que  l'amour?  Tout   le  monde  sait  ce  que  c'est! 

—  Alors,  qu'est-ce  que  c'est?  »  Personne  ne  trouve  de  réponse, 
et  on  va  chercher  le  dictionnaire.  «  Pourquoi  n'avons-nous  pas 
un  professeur  d'amour  comme  nous  avons  un  professeur  de 
musique?  —  Que  tu  es  bête!  L'amour  est  un  extra.  »  Puis  vient 
l'heure  de  passer  de  la  théorie  vague  aux  premières  expériences. 


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36 i  REVUE   DBS   DEUX   MONDES. 

C'est  le  soir,  dans  un  verger.  Il  y  a  là  deux  scènes  de  flirt  qui 
se  succèdent,  pleines  d'enfantillages,  mais  d'une  naïveté  et  d'une 
fraîcheur  charmantes.  Il  y  est  question  de  la  distance  de  la  terre  à  la 
lune,  des  jeux  de  l'ombre  et  de  la  lumière,  d'un  tout  petit  pot  de 
lait  qu'on  se  met  deux  à  porter,  delà  guerre  de  Crimée  et  d'Othello. 
De  l'amour,  pas  un  mot,  mais  il  est  caché  dans  tous  les  sentimens, 
embusqué  sous  chaque  mot,  mêlé  à  chaque  regard,  incorporé 
à  l'air  qu'on  respire. 

Nummy.  —  Parlez-moi,  dites-moi  quelque  chose. 

Jack.  —  De  quoi  faut- il  vous  parler? 

Nummy.  —  De  vous.  Qu'est-ce  que  vous  êtes? 

Jack.  —  Rien  du  tout. 

Nummy.  —  Mais  qu'est-ce  que  vous  étiez  avant  d'être  ça? 

Jack.  —  Un  petit  garçon. 

Nummy.  —  Ah!...  Vous  n'avez  jamais  rien  été...  pas  même  marié? 

Jack.  —  Pas  même  marié! 

Nummy.  —  Lord  Heaufoy  a  dit  que  vous  étiez  soldat. 

Jack.  —  C'est  vrai. 

Nummy.  —  Vous  êtes  allé  en  Crimée? 

Jack.  —  Oui. 

Nummy.  —  Vous  étiez  à  la  bataille  d'Inkermann? 

Jack.  —  Parfaitement. 

Nummy.  —  Vous  vous  êtes  battu? 

Jack.  —  Sans  doute. 

Nummy.  —  Vous  aimiez  à  vous  battre? 

Jack.  —  Pas  du  tout! 

Nummy.  —  Alors,  pourquoi  le  faisiez-vous? 

Jack.  —  Parce  que  j'étais  payé  pour  le  faire...  Mal  payé...  Mais  enfin  j'étais 
payé...  Et  puis  je  n'avais  pas  le  courage  de  me  sauver. 

Nummy.  —  Ainsi  vous  vous  êtes  battu!...  Et  vous  ne  le  disiez  pas! 

Jack.  —  Ça  n'en  valait  pas  la  peine.  Tant  d'autres  y  étaient! 

Nummy.  — Pourtant  Othello... 

Jack.  —  Vous  avez  lu  Othello?...  Mauvaise  lecture  pour  une  demoiselle? 

Nummy.  —  Othello  racontait  ses  campagnes  à  Desdémone. 

Jack.  —  Othello  était  un  nègre,  et  les  nègres  n'ont  pas  peur  de  se  van- 
ter. (A  part.)  Elle  est  assez  drôle  pour  une  héritière. 

Nummy,  à  part.  —  Dieu!  qu'il  est  beau  (i)l 

Ce  serait  jouer  à  Robertson  le  plus  cruel  des  tours  que  de 
raconter  ses  pièces.  On  les  jugerait  enfantines  et  absurdes  :  elles 
ne  sont  ni  l'un  ni  l'autre.  Il  n'est,  à  ma  connaissance,  l'inventeur 
d'aucune  situation  ;  il  n'a  jamais  résolu  ni  même  posé  à  la  scène 
aucun  problème,  moral  ou  social.  Il  est  tout  entier  dans  le  dia- 
logue et  surtout  dans  les  caractères.  Un  bout  de  plan  trouvé 
dans  ses  papiers  indique  comment  il  composait  ces  caractères.  Il 

(1)  L'esprit  de  la  scène  et  tous  les  détails  appartiennent  à  Robertson,  mais  j'ai 
dû  traduire  très  librement  pour  que  le  dialogue  conservât,  en  français,  quelque  chose 
de  la  spontanéité  et  du  naturel  qu'il  a  dans  l'original  anglais. 


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LE  THÉÂTRE  ANGLAIS  CONTEMPORAIN.  365 

jetait  trois  mots  l'un  auprès  de  l'autre  :  un  nom,  une  profession , 
une  passion  dominante,  telle  que  l'amour,  l'ambition,  l'argent, 
l'orgueil.  Avec  ces  trois  mots,  il  croyait  tenir  tout  l'homme  pri- 
mitif et  conventionnel,  l'homme  tel  que  la  nature  l'a  fait,  tel  que 
la  société  l'a  refait  ou  défait.  Psychologie  très  élémentaire,  mais 
saine,  qu'il  enrichissait,  fécondait,  particularisait  avec  les  fleurs 
de  sa  fantaisie  et  les  fruits  de  son  observation.  J'ai  donné  quel* 
ques  aperçus  de  la  première  :  il  me  reste  à  faire  connaître  la 
seconde  et  à  justifier  ce  titre  de  demi-réaliste  que  je  lui  ai  donné. 

Réaliste,  il  ne  demandait  qu'à  l'être  et  à  reproduire  ce  qu'il 
avait  vu.  Il  ignorait  la  femme  du  grand  monde,  on  comprend  pour- 
quoi. Lorsqu'il  lui  fallait  la  peindre,  il  était  obligé  de  la  copier  de 
seconde  main  et  d'après  d'assez  méchans  modèles.  Sa  lady  Ptarmi- 
gant  est  une  bourgeoise  fieffée;  sa  marquise  de  Saint-Maur,  qui 
apprend  par  cœur  des  morceaux  de  Froissart  et  fait  un  cours 
d'histoire  à  son  fils,  est  une  chimère  ou  une  espèce  'disparue.  On 
a  vu,  au  contraire,  combien  est  réel  le  capitaine  Hawtree  :  Robert- 
son  avait  pu  le  rencontrer  dans  les  clubs  où  il  fréquentait.  Dans 
School,  il  a  placé  un  pion  niais  et  féroce  qui  était,  semble-t-il, 
une  réminiscence  de  son  équipée  de  jeunesse  en  Hollande.  Sa 
rancune  n'étant  pas  éteinte  après  vingt  années,  il  n'a  pu  résister 
au  plaisir  un  peu  brutal  d'infliger,  au  dénouement,  une  correc- 
tion manuelle  à  son  ancien  ennemi.  Il  interrogeait  son  petit 
garçon  en  se  promenant  avec  lui  dans  Belsize  Park  :  «  Tommy, 
que  répondrais-tu  à  telle  question?  Que  ferais-tu  si  tu  voulais 
faire  enrager  ton  maître?  »  L'enfant,  suivant  la  qualité  de  sa  ré- 
ponse, recevait  six  pence  ou  deux  shillings. 

Les  soldats,  les  gens  de  théâtre,  le  bohème  artistique  et  litté- 
raire sont  peints  tels  qu'ils  sont,  légèrement  embellis.  Dans  Caste 
nous  avons  le  peuple  en  double  exemplaire,  le  bon  et  le  mauvais 
peuple,  dans  la  personne  d'Eccles  et  de  Sam  Gerridge. 

«  Travaille,  mon  garçon,  dit  Eccles  à  son  futur  gendre  :  il  n'y 
a  rien  qui  vaille  cela...  quand  on  est  jeune.  Quant  à  moi,  je  ne 
travaille  plus  autant  depuis  quelques  années  (il  se  fait  nourrir 
par  ses  tilles  et  n'a  pas  touché  un  outil  depuis  vingt  ans),  mais 
j  aime  à  voir  travailler  les  jeunes  gens.  Cela  me  fait  du  bien,  et  à 
eux  aussi.  »  Il  déclame  contre  les  hautes  classes;  mais  quand  une 
marquise  passe  son  seuil,  il  s'aplatit  devant  elle  et  la  reconduit 
à  sa  voiture,  pour  se  redresser,  insolent  et  venimeux,  dès  qu'elle 
est  loin.  Lorsqu'il  sort  pour  aller  boire  au  public-house,  il  a  «  un 
rendez- vous  d'affaires  »,  un  «  ami  qui  l'attend  au  coin  de  la  rue  ». 
Tout  à  la  pose  et  à  l'effet,  il  a  des  grands  mots  pour  les  plus  petites 
choses  et  la  larme  à  l'œil  dans  les  momens  voulus.  Il  est  frotté 
de  quelques  gouttes  de  littérature  et  cite  le  Roi  Lear  en  l'écor- 


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366  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

chant.  Et,  si  misérable  comédien  qu'il  puisse  être,  il  fait  encore, 
l'affection  filiale  aidant,  illusion  à  Tune  de  ses  filles  :  «  Pauvre 
papa!  dit  Polly,  il  est  bon  au  fond...  et  si  malin!  » 

Pas  d'argent  à  la  maison!  On  Ta  laissé  seul,  et  il  garde  l'en- 
fant né  du  mariage  de  sa  fille  avec  un  jeune  officier  noble  et 
riche,  mais  qui  a  péri  (croit-on)  dans  la  révolte  des  Indes.  Le 
vieil  ivrogne  berce  avec  colère  son  petit-fils  et  lui  souffle  au  nez 
la  fumée  de  sa  pipe  :  «  Garder  l'enfant  !  Vraiment,  en  voilà  une 
besogne  pour  un  membre  du  bureau  des  Frères  unis  pour  la 
régénération  de  l'humanité  par  la  diffusion  égale  de  l'intelli- 
gence et  la  division  égale  de  la  propriété!  Qu'y  a-t-il  dans  ce  pot- 
là?  [Avec  horreur.)  Du  lait!...  C'est  pour  le  petit.  Tout  pour  le 
petit!  Pendant  qu'il  se  gave  dé  lait,  son  pauvre  grand-père  n'a 
pas  de  quoi  s'acheter  une  demi-pinte  de  bière  ni  une  goutte  de 
gin  pour  rafraîchir  son  pauvre  gosier...  Ah  çà!  sommes-nous 
des  esclaves,  nous  autres  travailleurs?...  » 

Et,  de  sa  voix  d'ivrogne,  il  chante  : 

Non,  les  Bretons  ne  seront  jamais  esclaves  ! 

«  Qu'est-ce  qu'il  a  autour  du  cou?  C'est  de  l'or,  ça,  du  vrai. 
[Berçant  furieusement  le  petit.)...  Oh!  la  société!  Oh!  le  gouver- 
nement! Oh!  la  législation  des  bourgeois!  Cest-y  juste,  tout  ça? 
Est-ce  qu'il  sera  dit  que  ce  méchant  petit  aristocrate  dormira 
avec  un  bijou  au  cou  pendant  que  son  grand-père  n'a  pas  de  quoi 
se  payer  une  demi-pinte?...  Non,  ça  ne  sera  pas...  Je  ne  souffrirai 
pas  une  pareille  atteinte  aux  droits  de  l'homme  !  Dans  cette  sainte 
croisade  des  humbles  et  des  faibles  contre  les  puissans  et  les 
forts  {Montrant  le  poing  au  baby)y  je  frapperai  un  coup*  pour 
l'émancipation  de  l'humanité...  Allons,  hardi!  Il  dort...  Ils  en 
donneront  bien  dix  ronds  chez  le  zingot,  et  on  le  retirera  quand 
la  vieille  marquise  aura  casqué...  Bouge  pas,  trésor  :  c'est  bon 
papa  qui  veille  sur  toi.  » 

Tout  en  dépouillant  le  baby,  il  fredonne  de  la  même  voix  en- 
rouée un  refrain  de  la  nursery  : 

Qui  qu'a  couru  après  moi  quand  j'ai  tombé? 

C'est  bon  papa. 
Qui  qu'a  battu  la  place  où  j'm'ai  fait  mal? 

C'est  bon  papa. 

Certes  Eccles  a  fait  du  chemin  depuis  1868.  Il  tient  aujour- 
d'hui sur  notre  gorge  son  pied  souillé  de  toutes  les  boues  de 
Paris  et  de  Londres  ;  mais,  quoique  nous  ayons  appris  à  le  mieux 
connaître,  il  n'y  a  pas  grand'chose  à  ajouter  à  la  peinture  de 
Roberlson,  qui  était  presque  prophétique. 


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LE  THÉÂTRE  ANGLAIS  CONTEMPORAIN.  367 

Ces  comédies  sont  datées  à  chaque  ligne.  Tout  le  temps  on  y 
maudit  l'argent,  mais  comme  on  maudit  son  maître,  et  l'amour, 
bien  petit  garçon  auprès  de  lui,  triomphe,  pour  la  forme,  cinq 
minutes  avant  la  chute  du  rideau.  «  La  passion,  le  sentiment,  le 
roman,  nous  dit  crûment  lady  Ptarmigant,  tout  cela  n'existe  pas. 
La  richesse,  le  pouvoir,  le  monde,  une  invitation  à  la  cour,  une 
résidence  à  la  campagne,  une  maison  de  ville  dans  un  bon  square, 
voilà  les  élémens  d'un  bonheur  solide.  »  Sam  Gerridge,  le  plom- 
bier vertueux  qui  fait  contrepoids  à  cette  crapule  d'Eccles,  s'est 
fait  une  philosophie  rien  qu'avec  les  écriteaux  qu'il  a  vus  sur  les 
wagons  de  chemin  de  fer  :  «  Première  classe,  Seconde  classe,  Troi- 
sième classe.  »  Il  est  défendu  de  monter  dans  les  secondes  avec 
un  billet  de  troisièmes.  Quanta  lui,  il  va  s'établir  et,  d'ouvrier, 
devenir  patron.  De  la  petite  bourgeoisie,  qui  l'empêchera  de  se 
hisser  jusqu'à  la  grande?  John  Burns  vous  dira  que  cette  démo- 
cratie-là est  la  négation  de  la  vraie  démocratie  :  en  1868  la  for- 
mule paraissait  très  large  et  très  généreuse.  Ainsi  ce  bohème  de 
Robertson  qui  aurait  voulu  «  que  le  monde  fût  un  petit  ballon 
pour  le  précipiter  dans  le  néant  d'un  seul  coup  de  pied  »,  ce 
Robertson  qui,  au  sortir  des  caboulots  nocturnes,  frappant  avec 
colère  du  fer  de  sa  canne  le  trottoir  sonore  des  rues  désertes, 
avait  tant  de  fois  invectivé  la  société  de  son  temps,  devenait,  sans 
s'en  rendre  compte  et  par  une  fatalité  facile  à  prévoir,  l'interprète 
des  sentimens  et  des  idées  de  cette  même  société.  L'assaillant  de 
la  veille  défendait  l'état  social  où  il  avait  trouvé  sa  place  contre 
les  ennemis  d'en  haut  et  les  ennemis  d'en  bas.  Les  nouvelles 
couches,  dont  l'avènement  datait  de  1832,  étaient  à  mi-chemin  de 
leur  évolution.  En  1850,  elles  se  contentaient  des  mélodrames 
noirs,  des  farces  grossières  et  de  l'hippodrome.  En  1865,  elles 
demandaient  déjà  de  l'esprit,  de  la  sensibilité,  de  la  satire,  une 
sorte  de  poésie,  tout  cela  un  peu  alourdi  de  cockneysme;  mais  ce 
besoin  sincère  marquait  un  progrès,  et  Robertson  le  satisfit  en 
écrivant  la  Comédie  des  classes  moyennes. 

Le  changement  qui  se  fit  alors  dans  l'existence  de  Robertson 
me  prouve  que  j'ai  raison.  Il  avait  hâte  de  dire  adieu  à  la  vie  irré- 
gulière et  de  tâter  du  confortable  bourgeois  :  il  s'en  forgeait  une 
félicité  qui,  comme  le  pauvre  vagabond  de  la  fable,  le  faisait  pleu- 
rer de  tendresse.  L'Eve  de  ce  paradis  entrevu  fut  une  blonde 
Allemande  rencontrée  chez  M.  Levy,du2)ai7y  Telegraph,  dont  elle 
était  la  nièce.  Robertson  jouit  bien  peu  de  temps  de  cette  terre 
promise.  Ses  forces  et  son  talent  semblaient  décliner  de  compa- 
gnie. Mrs  Bancroft  qui  l'accompagnait  à  la  première  du  Nightin- 
gale  le  vit,  livide  de  rage,  montrer  le  poing  aux  siffleurs  en  mur- 
murant :  «  Je  ne  leur  pardonnerai  jamais  cela  !  » 

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368  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Les  médecins  l'envoyèrent  à  Torquay  où  son  état  empira.  J'ai 
lu  une  lettre  qu'il  écrivait  de  là  à  sa  jeune  femme.  Lettre  lamen- 
table, toute  en  petites  phrases  haletantes,  rythmées  par  sa  courte 
respiration  de  malade.  Lamentable  et  gaie,  car  il  ne  pouvait  re- 
noncer à  faire  rire.  De  retour  à  Londres,  il  eut  encore  un  désastre 
littéraire  dont  le  petit  Tommy,  alors  âgé  de  treize  à  quatorze  ans, 
eut  à  lui  rendre  compte.  Le  père  et  le  fils  se  regardèrent  triste- 
ment, les  yeux  en  larmes,  et  se  serrèrent  la  main.  «  S'ils  m'avaient 
vu  comme  je  suis,  dit  péniblement  l'écrivain,  ils  auraient  eu 
pitié.  »  Robertson  se  trompait.  Le  public  ne  doit  rien  savoir  de 
«ces  choses,  et  il  n'y  a  point  de  circonstances  atténuantes  pour  les 
fautes  littéraires. 

Il  mourut  à  quelques  jours  de  là.  Il  n'avait  pas  quarante-deux 
ans.  Un  ami,  qui  vint  pour  les  funérailles,  remarqua,  gisant  sur  le 
plancher  de  la  chambre  mortuaire,  les  membres  ballans  et  dis- 
joints, une  poupée  dont  le  ventre  crevé  rendait  le  son  par  une 
large  blessure.  C'est  avec  cette  poupée  que,  jusqu'au  bout,  il 
amusait  sa  petite  fille.  Quant  aux  pantins  avec  lesquels  il  avait 
amusé  le  public,  ils  devaient  avoir  la  vie  plus  longue.  Ses  comé- 
dies allaient  être  sans  cesse  reprises,  applaudies  et  imitées.  Sur  les 
six  mille  représentations  données  parles  Bancroft  pendant  une  ges- 
tion de  vingt  années  qui  ne  fut  qu'un  succès  continu,  trois  mille 
soirées  appartiennent  à  Robertson.  A  lui  seul,  il  est  la  moitié  de 
leur  répertoire  et  de  beaucoup  la  meilleure.  Du  fond  de  ce  quar- 
tier perdu  où  elle  avait  amené  la  vogue,  la  troupe  du  Prince  de 
Galles  renvoyait  des  colonies  au  cœur  de  la  métropole.  Les  acteurs 
qui  s'y  étaient  formés,  comme  dans  un  conservatoire,  fondaient  le 
Vaudeville,  le  Globe,  le  Court  théâtre.  L'inépuisable  succès  de 
Two  Roses,  —  dont  il  sera  question  un  peu  plus  loin,  —  plaçait  le 
nom  de  James  Albery  presque  à  la  hauteur  de  celui  du  maître.  A 
son  tour,  Byron  imitait  son  vieux  camarade  et  réussissait  à  donner 
au  public  dans  Our  boys  une  comédie  sans  calembours.  Cette 
pièce  ressemble  à  celles  de  Robertson,  comme  une  cuisinière 
ressemble  à  sa  maîtresse  lorsqu'elle  s'est  affublée  de  sa  robe  et 
de  son  chapeau,  ou  comme  Cathos  et  Madelon  ressemblent  à  la 
marquise  de  Rambouillet  et  à  Julie  d'Angennes.  Même  sous  cette 
forme  involontairement  parodique,  la  comédie  robertsonnienne 
plaisait  encore,  et  nous  crûmes  un  instant  que  Our  boys  ne  quit- 
terait jamais  l'affiche.  Les  délicats,  les  dédaigneux,  ceux  qui  com- 
mençaient à' rêver  d'un  art  plus  pur  ou  plus  pénétrant,  disaient 
que  la  comédie  de  Robertson,  c'était  la  comédie  de  la  Tasse  et  de 
la  Soucoupe  (Cup  and  Saucer  Comedy).  L'école  acceptait  le  so- 
briquet et  s'en  faisait  gloire.  En  effet,  la  table  à  thé,  c'était  encore, 
il  y  a  quinze  ou  vingt  ans,  le  centre  du  home,  le  symbole  de  la 


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LE  THÉÂTRE  ANGLAIS  CONTEMPORAIN.  369 

famille,  le  cœur  de  la  vie  anglaise,  telle  que  l'avait  faite  la  combi- 
naison de  l'esprit  puritain  et  de  l'utilitarisme  bourgeois. 

Le  nom  des  Bancroft  demeura  brillamment  associé  avec  ce 
mouvement  tant  qu'il  dura.  Lorsqu'ils  sentaient  faiblir  la  vogue 
de  leur  auteur  favori,  ils  appelaient  Sardou  à  leur  aide.  En  1880, 
le  Prince  of  Wales  étant  devenu  trop  petit  pour  eux,  ils  émigrè- 
rent  au  Haymarket  que  M.  Bancroft  fit  reconstruire,  tel  que  nous 
le  voyons,  sur  un  plan  nouveau.  En  voici  les  traits  principaux  : 
plus  de  manteau  d'arlequin,  l'orchestre  invisible,  la  scène  encadrée 
d'un  cadre  d'or  comme  un  tableau,  enfin,  la  suppression  du  par- 
terre. Ce  dernier  trait  est  caractéristique.  Le  parterre  après  avoir 
autrefois  occupé  tout  le  plancher  de  la  salle  avait  été  peu  à  peu 
refoulé  et,  finalement,  acculé  à  la  muraille  du  fond,  dans  un  trou 
sans  air,  sous  le  balcon.  Le  supprimer  tout  à  fait  était  moins  un 
coup  d'autorité  qu'un  acte  de  franchise.  On  a  dit  que  M.  Bancroft 
s'était  trop  souvenu  qu'il  était  un  gentleman  et  qu'il  avait  voulu 
réserver  son  théâtre  à  une  élite  :  Salis  est  equitem  mihi  plaudere. 
Et  quand  cela  serait?  Cet  homme  très  intelligent  suivait,  dans  son 
ascension  vers  la  fortune  et  vers  les  jouissances  supérieures  qui 
l'accompagnent,  la  génération  démocratique  dont  il  était.  C'est 
ainsi  qu'il  avait  porté  le  prix  de  ses  stalles  de  6  à  7  shillings, 
puis  à  10  shillings  six  pence.  Le  public,  apparemment,  pouvait 
payer,  puisque  les  stalles  furent  toujours  pleines. 

Il  faut  ajouter  que,  sous  la  direction  Bancroft,  les  salaires 
montèrent  dans  une  proportion  très  supérieure  à  celle  du  prix  des 
places.  La  rémunération  hebdomadaire  du  même  acteur,  jouant  le 
même  rôle,  passa  en  quelques  années  de  dix-huit  livres  à  soixante 
et  celle  d'un  de  ses  camarades,  dans  le  même  cas,  de  neuf  livres 
à  cinquante.  Mrs  Stirling  avait  créé  au  Prince  of  Wales  le  rôle  de 
la  marquise  dans  Caste,  et,  pour  reprendre  le  rôle  au  Haymarket, 
reçut  sept  fois  plus  qu'à  la  création.  Douglas  Jerrold  disait  à 
Charles  Matthews  :  «  Je  ne  désespère  pas  de  vous  voir,  avec  un 
bon  parapluie  de  coton  sous  le  bras,  porter  vos  économies  à  la 
Banque.  »  Bien  des  années  après,  Matthews,  présidant  le  banquet 
du  Theatrical  Fund,  rappelait  en  riant  ce  mot  et  il  ajoutait  :  «  La 
première  partie  du  vœu  de  Jerrold  est  accomplie  :  j'ai  acheté  le 
parapluie.  »  Grâce  aux  Bancroft  et  aux  directeurs  qui  sont  venus 
après  eux,  la  Banque  a  reçu  les  économies  de  bien  des  artistes 
qui  autrefois  se  seraient  contentés  du  pain  quotidien. 

M.  et  Mrs  Bancroft  voyaient  approcher  la  fin  du  privilège  qui 
leur  assurait  l'exploitation  des  œuvres  de  Robertson;  ils  sentaient 
en  même  temps  que  la  veine  s'épuisait  et  que  la  nouvelle  géné- 
ration aurait  d'autres  exigences.  Habiles  et  prudens  jusqu'au  bout, 
ils  voulurent  se  retirer  en  plein  succès,  et,  sinon  en  pleine 
tous  eux.  —  1895.  24 

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370  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

jeunesse,  du  moins  dans  toute  la  force  de  l'âge  et  dans  toute 
l'activité  du  talent.  Ni  l'un  ni  l'autre  n'avaient  encore  atteint  qua- 
rante-cinq ans  lorsqu'ils  donnèrent  leur  représentation  d'adieux 
au  Haymarket,  en  juillet  1885. 

Parmi  les  innombrables  témoignages  d'estime  qui  firent  un 
triomphe  de  cette  retraite,  je  n'en  citerai  qu'un.  C'est  une  lettre 
d'Arthur  Pinero,  qui  avait  fait  partie,  comme  acteur,  de  la  troupe 
des  Bancroft  et  qui  tient  aujourd'hui  le  premier  rang  parmi  les 
auteurs  dramatiques.  Il  écrivait  à  son  ancien  directeur  :  «  Si  le 
théâtre  anglais,  qui  n'était  il  y  a  quelques  années  que  bavardage 
et  clinquant,  éclaire  aujourd'hui  d'une  lumière  plus  vraie  la  vie 
et  les  mœurs,  ma  conviction  intime  est  que  cette  rénovation  est 
due-  surtout  à  la  croisade  entreprise,  au  Prince  of  Wales,  par 
Mrs  Bancroft  et  par  vous.  Lorsqu'on  écrira  l'histoire  de  notre 
scène  d'une  façon  exacte  et  convenable,  il  faudra  y  inscrire  vos 
deux  noms  avec  gratitude  et  avec  respect.  » 

J'ai  eu  la  curiosité  d'aller  rendre  visite  à  ce  petit  théâtre  où  a 
joué  Frederick- Lemaître,  où  Napoléon  III  et  d'Orsay  ont  cou- 
doyé Dickens  et  Thackeray,  où  Beaconsfield  a  reçu  une  mémo- 
rable ovation,  où  Gladstone  faillit,  un  soir,  être  éconduit  faute  de 
place.  Les  Salutistes  ont  succédé  aux  comédiens  et  je  ne  sais 
si  leurs  trompettes  ont  eu  la  vertu  de  celles  de  Jéricho,  mais  ces 
murailles  historiques  sont  prêtes  à  tomber.  Maintenant  c'est  le 
vide,  l'abandon,  le  froid  de  la  ruine.  J'étais  là  un  soir  de  ce  der- 
nier hiver,  rêvant  sous  ce  porche  où  a  passé,  comme  un  flot  inin- 
terrompu, toute  l'élégance,  toute  l'intelligence  d'une  génération. 
La  lueur  d'un  bec  de  gaz  lointain  éclairait  mélancoliquement 
l'écriteau  déjà  moisi  :  «  A  vendre  ou  à  louer  »,  et  la  pluie  ruisse- 
lait sur  moi  à  travers  un  trou  béant  d'où  la  lumière  électrique 
tombait  sur  le  front  des  jolies  femmes  parées  qui  sautaient  hors 
de  leurs  landaus.  Ma  curiosité  n'était  pas  satisfaite.  Afin  de 
visiter  la  salle,  je  me  suis  donné  pour  un  conférencier  en  quête 
d'un  amphithéâtre.  La  ruse  n'a  pas  réussi.  On  m'a  déclaré  qu'avant 
d'y  prononcer  une  parole  il  faudrait  y  dépenser  de  120  à 
150000  francs  et  on  m'a  demandé  si  cette  petite  dépense  m'arrê- 
terait. Je  n'ai  pas  poussé  plus  loin  la  négociation  et  la  porte  est 
restée  close. 

III 

Lorsque  la  troupe  de  Marie  Wilton,  pendant  ses  premières 
vacances,  alla  jouer  à  Liverpool,  elle  s'y  rencontra  avec  les  assises 
d'automne.  Les  jeunes  avocats  de  Londres  qui  suivaient  ce  «  cir- 
cuit »  s'empressèrent  de  fraterniser  avec  les  acteurs.  On  forma 


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LE  THÉÂTRE  ANGLAIS  CONTEMPORAIN.  371 

dans  un  village  de  banlieue  une  petite  colonie  où  Ton  s'en  donna 
à  cœur  joie.  On  représentait  des  procès  grotesques  où  Marie  Wil- 
ton,  fagotée  en  Lord-Chief- Justice,  avec  une  toque  et  une  per- 
ruque, rendait  des  arrêts  admirables.  Elle  raconte  ces  folies  dans 
ses  souvenirs  et  ajoute  gentiment  :  «  Tout  cela  n'était  peut-être 
pas  aussi  drôle  que  nous  le  pensions,  mais  nous  étions  jeunes  et 
c'était  le  bon  temps.  »  Parmi  ces  avocats  débutans  il  y  en  avait  un 
qui  s'appelait  Gilbert.  Il  allait  bientôt  jeter  la  robe  aux  orties 
pour  se  faire  au  théâtre  une  réputation  égale  à  celle  de  Robertson 
et  qui  dure  encore. 

Le  contraste  entre  ces  deux  écrivains  est  frappant.  Robertson 
est  un  homme  du  métier,  nourri  dans  le  théâtre,  apte  à  recevoir 
docilement  les  influences  ambiantes  ;  il  collabore  avec  ses  acteurs, 
avec  son  public,  avec  toute  sa  génération.  Les  idées  de  son  temps, 
bonnes,  mauvaises  ou  médiocres,  lui  sortent  par  tous  les  pores. 
C'est  pourquoi  il  devient,  sans  y  avoir  songé,  un  «  homme  repré- 
sentatif »  et  un  chef  d'école.  Si  Robertson  est  une  résultante  et 
un  symptôme,  Gilbert  est  une  exception  et  un  accident.  Il  aurait 
pu  prendre  place  à  n'importe  quel  moment  de  ce  siècle  ou  dans 
n'importe  quel  siècle  de  la  littérature  anglaise.  On  ne  voit  pas 
d'où  il  procède  et  on  peut  douter  qu'il  se  prolonge  dans  ses  imi- 
tateurs. Né  gentleman  et  resté  gentleman,  tout  en  aimant  le 
théâtre,  il  ne  s'est  pas  donné  à  lui.  Les  acteurs]  l'accusent  d'être 
froid,  despotique  et —  s'il  faut  tout  dire  —  un  peu  dédaigneux. 
Voilà  pour  le  caractère  et  c'est  tout  ce  qu'il  est  permis  de  dire 
d'un  homme  vivant.  Quant  à  son  originalité,  elle  était,  dès  le 
début,  très  réelle,  mais  étroite  et  incertaine.  Il  l'a  creusée  au 
lieu  de  l'élargir;  il  l'a  développée  par  une  méthode,  en  quelque 
sorte,  mathématique,  et  avec  une  rigueur  effrayante  jusqu'à 
l'absurde  et  peut-être  quelquefois  au  delà.  Sa  vie  littéraire  se 
compose  de  trois  périodes  :  celle  des  tâtonnemens,  celle  des  bril- 
lans  et  légitimes  succès;  une  troisième,  enfin,  où  il  a  trouvé  des 
triomphes  encore  plus  fructueux,  mais  où,  pour  des  raisons  que 
je  dirai,  ma  sympathie  ne  peut  plus  le  suivre  et  où  il  commence, 
je  crois,  à  se  fatiguer  de  lui-même.  Mais,  comme  c'est  un  vé- 
ritable Anglais  et  un  rare  artiste,  on  ne  perd  pas  son  temps 
quand  on  l'étudié  même  dans  ses  erreurs. 

Des  chansons,  qu'il  donnait  de  semaine. en  semaine  au  Fun, 
attirèrent  d'abord  sur  lui  l'attention.  Il  les  réimprima  sous  le  titre 
de  Bab  Ballads  et,  comme  le  public  en  voulait  encore,  il  lui  donna 
More  Bab  Ballads.  Quelques-unes  de  ces  chansons  ont  été  mises 
en  musique  et  sont  aujourd'hui  populaires,  mais  ce  ne  sont  pas 
celles  qui  ont  le  plus  de  saveur.  Cette  saveur  consiste  dans  une 
sorte  de  naïveté  ironique,  avec  une  forme  curieusement  baroque 

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372  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ou  savamment  négligée,  mélange  de  prosaïsme  voulu  et  de 
lyrisme  étourdissant.  Parmi  ces  ballades,  les  unes  aboutissaient 
aune  surprise,  les  autres  n'aboutissaient  à  rien  :  c'était  encore 
une  mystification. 

Gilbert  offrit  à  ses  amis  du  Prince  of  Wales  une  agréable 
bluette  intitulée  Sweethearts.  Un  jeune  homme  est  sur  le  point 
de  partir  pour  les  Indes  où  il  doit  faire  sa  carrière,  mais  il  aime 
une  jeune  fille  ,  sa  voisine  de  campagne.  Elle  n'a  qu'un  mot 
à  dire  et  il  ne  partira  pas,  ou  il  ne  partira  pas  seul.  Elle  ne 
prononce  pas  ce  mot.  Qui  la  retient?  Est-ce  timidité,  pudeur, 
orgueil,  ou  cet  étrange  démon  de  contradiction  et  de  taquinerie 
qui  parfois,  dans  l'extrême  jeunesse,  empoche  la  langue  de  se 
mettre  d'accord  avec  le  cœur?  Quoi  qu'il  en  soit,  elle  le  laisse 
aller.  Trente  ans  se  passent.  Voici  l'amoureux  qui  revient  en 
cheveux  gris.  Amoureux?  Vraiment,  il  ne  l'est  plus.  Comme  le 
lointain  de  l'espace,  le  lointain  des  années  rapetisse  les  objets.  Sa 
grande  passion  d'autrefois  lui  apparaît  comme  une  fantaisie 
enfantine.  Il  a  voulu  revoir  l'endroit,  voilà  tout.  Elle,  elle  est 
restée  là,  assise  à  l'ombre  de  l'arbre  qu'ils  ont  planté  ensemble 
et  qui  est  devenu  grand,  gardant  encore  la  fleur  qu'il  lui  a  donnée, 
fidèle  au  souvenir  de  cet  amour  qu'elle  a  paru  dédaigner.  Le 
scepticisme  du  vieux  garçon  finit  par  s'attendrir.  Ils  s'épousent, 
mais  retrouveront-ils  les  trente  ans  perdus? 

C'est  là  un  de  ces  sujets  doucement  chimériques  que  l'art  d'un 
Octave  Feuillet  rendait  délicieux.  Le  sourire  et  la  mélancolie  y 
devraient  alterner  comme  le  soleil  et  la  brume  dans  un  ciel  d'au- 
tomne. Or,  Gilbert  est  un  cynique  délicat,  mais  un  cynique.  Il 
n'a  su  traiter  que  la  moitié  de  son  sujet.  Dans  cette  comédie  à 
deux  personnages,  il  y  en  a  toujours  un  qui  se  moque  de  l'amour. 
Au  premier  acte  c'est  la  femme,  et  c'est  l'homme  au  second. 
Gilbert  parle,  et  fort  bien,  par  sa  bouche.  Mais  l'autre,  hélas!  n'a 
rien  à  dire  ou  ne  dit  que  des  pauvretés.  Dès  cette  première  tenta- 
tive, le  jeune  auteur  dut  s  avouer  qu'il  avait  un  grave  malheur 
pour  un  écrivain  dramatique  :  il  ne  pouvait  ni  peindre,  ni  faire 
parler  l'amour.  Est-ce  pour  se  venger  de  lui  que,  depuis  ce  jour, 
il  n'a  cessé  de  le  diffamer? 

Cependant,  il  continua  ses  expériences  pendant  les  années  qui 
suivirent.  Il  écrivit  Broken  hearts,  un  drame  fantastique,  en  vers, 
et  se  prouva  à  lui-même  qu'il  avait  l'aile  trop  courte  pour  voler 
si  haut.  Il  voulut  débarrasser  la  Marguerite  de  Goethe  de  toute 
cette  philosophie  qui  l'encombrait  et  l'obscurcissait,  et  il  se  trouva 
que  l'idylle,  ainsi  dégagée  et  rendue  au  monde  réel,  était  un  plat 
et  vulgaire  fait-divers.  Il  essaya  de  l'histoire,  et  l'idée  lui  vint  — 
probablement  après  quelque  lecture  émouvante  qui  avait  réveillé 


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LE  THÉÂTRE  ANGLAIS  CONTEMPORAIN.  373 

au  plus  profond  de  son  être  moral  d'inconscientes  réminiscences 
ataviques,  —  que  son  âpre  mépris  des  hommes  allait  prendre  une 
force  nouvelle  en  passant  par  la  bouche  d'un  paysan  puritain 
du  xviie  siècle.  Mais  combien  il  est  difficile  à  un  University 
man,  à  un  membre  du  Garrick  Club  de  parler  et  de  sentir  comme 
ces  hommes-là!  Pour  ce  qui  est  du  langage,  Fauteur  a  presque 
réussi  :  Dan'l  Bruce  est  une  agréable  mosaïque  de  mots  anciens, 
une  transcription  ingénieuse  de  la  pensée  populaire  en  style  ar- 
chaïque et  biblique.  Mais  le  public  qui  applaudissait  School  et 
Society  était-il  assez  avancé  dans  son  éducation  artistique  pour 
goûter  de  telles  restitutions?  D'ailleurs,  les  sentimens  étaient-ils 
du  même  temps  que  les  paroles?  Et,  par  exemple,  si  l'on  avait 
posé  à  un  contemporain  et  à  un  coreligionnaire  de  John  Fox  ou 
de  Bunyan  le  problème  moral  sur  lequel  roule  le  drame  de 
M.  Gilbert,  lui  aurait-il  donné  la  même  solution  que  Dan'l  Druce? 
L'auteur  croit  que  oui,  évidemment,  et  moi  j'incline  à  penser  que 
non.  Ce  problème,  sans  être  neuf,  est  intéressant.  A  qui  appar- 
tient l'enfant?  A  celui  qui  l'a  engendré,  puis  abandonné?  ou  à 
celui  qui  l'a  recueilli  et  élevé?  C'est  la  conscience  moderne  qui 
tranche  la  question  en  faveur  du  second;  la  conscience  puritaine 
eut  craint  de  troubler  l'ordre  naturel  qu'elle  croit  l'ordre  divin. 
Toutes  choses  sont  réglées  de  toute  éternité  en  ce  monde  et  dans 
l'autre.  Le  père  sera  père  en  dépit  de  lui-même,  par  une  sorte  de 
prédestination,  comme  l'élu  reste  l'élu,  comme  le  réprouvé  de- 
meure le  réprouvé.  Et,  le  cœur  a  beau  saigner,  il  faut  que  l'arrêt 
s'exécute.  Voilà,  si  je  ne  me  trompe,  la  solution  puritaine.  Mais, 
pendant  que  nous  rêvons  à  ces  choses,  par  une  de  ces  singularités 
qui  sont  caractéristiques  chez  M.  Gilbert,  la  question  se  renverse; 
par  suite  de  complications  dont  l'invraisemblance  dépasse  tout, 
le  vrai  père  devient  le  père  adoptif  et  le  père  adoptif  redevient 
le  vrai  père.  Dès  lors,  on  tombe  de  la  psychologie  dans  le  mélo- 
drame et  il  n'y  a  plus  de  problème  à  résoudre. 

Une  scène  d'amour  était  inévitable  puisqu'il  y  a  un  jeune 
homme  et  une  jeune  fille.  Leur  conversation,  —  à  part  les  jolies 
tournures  anciennes  qui  continuent  à  me  ravir,  —  ressemble  à 
un  jeu  subtil.  Dans  la  phrase  qui  vient  de  tomber,  chaque  inter- 
locuteur saisit  un  mot  au  vol,  le  développe  en  une  phrase  et  le 
lance  de  nouveau.  Ainsi  le  dialogue  rebondit  et  il  ne  faut  pas 
que  la  balle  touche  terre.  Cependant  elle  la  touche  quelquefois  : 
«  Je  ne  sais  que  dire!  »  Ce  mot  qui  échappe  à  Dorothée  ne  tra- 
hit-il pas  l'embarras  de  l'auteur?  Cette  Dorothée  est  une  âme 
neuve,  candide  jusqu'à  la  niaiserie.  Elle  n'est  pas  sûre  d'être 
amoureuse,  discute  posément  la  question  avec  celui  qui  y  est  in- 
téressé. Voilà  les  symptômes  que  j'éprouve.   Est-ce  l'amour? 

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REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


N'est-ce  pas  l'amour?  Une  ingénue  qui  réinvente  l'amour  en 
s'analysant:  il  n'y  a  pas  d'autre  femme  dans  tout  le  théâtre  de 
Gilbert. 

Avant  d'écrire  Engagea,  il  dut  se  dire  à  peu  près  ceci  :  «  Je 
retournerai  l'âme  humaine  comme  un  sac  et  on  en  verra  le 
dedans  au  lieu  du  dehors.  Ce  sera  très  laid  et,  par  conséquent, 
très  drôle.  Que  désire  l'homme,  lorsqu'il  laisse  de  côté  les  hypo- 
crisies et  les  conventions  sociales  pour  donner  la  parole  à  ses 
appétits  et  à  ses  instincts?  Boire,  manger,  dormir,  le   confort, 
la  mort  de  ceux  dont  on  hérite,  la  possession  des  belles  filles 
que  l'on  rencontre,  par  le  mariage  ou  autrement.  Que  désire 
la  femme  ?  Briller,  changer  de  robes,  être  admirée,  épouser  un 
homme  qui  lui  donne  une  position  sociale  ?  Dans  quel  sentiment 
se  rencontrent  les  deux  sexes?  Dans  le  culte  de  l'argent  avec 
lequel  on  achète  tout  le  reste.  Mes  personnages  ne  seront  ni  bons 
ni  mauvais,  ils  seront  naïvement  et  absolument  égoïstes,  et  ils  le 
montreront,  mais  ils  exprimeront  ces  sentimens  avec  les  mille 
nuances  que  la  vie  civilisée  apporte  dans  les  caractères,  avec 
l'aplomb  que  les  personnes  bien  élevées  mettent  à  dire  les  plus 
nobles  choses  et  les  plus  honorables  lieux  communs.  Il  ne  leur 
manquera  que  le  sens  moral:  je  leur  enlèverai  fort  proprement  et 
délicatement  cet  organe.  Le  fiancé  et  la  fiancée,  le  père  et  la  fille, 
l'ami  et  l'amie  deviendront  instantanément  des  ennemis  jurés, 
dès  que  leurs  intérêts  se  contrarieront;  ils  se  tendront  de  nouveau 
la  main  ou  la  joue,  avec  un  sourire,  dès  que  leurs  intérêts  seront 
réconciliés.  Trois  couples  manœuvreront  ainsi  en  décrivant  des 
évolutions  devant  le  spectateur  et  les  jeunes  filles  changeront 
d'amour  avec  une  parfaite  impudence  comme  elles  changent  de 
cavaliers  dans  un  quadrille.  En  quelques  minutes  Gheviot  Hill 
proposera  le  mariage  à  trois  femmes  différentes  ;  dans  le  même 
laps  de   temps,  Simperson  jettera  sa  fille  à  la  tête  de  Cheviot 
Hill  et  poussera  son  quasi-gendre  au  suicide.  Belvonny  s'épuisera, 
pendant  la  première  moitié  d'une  scène,  à  nier  un  fait  et,  pendant 
la  seconde  moitié  de  la  même  scène,  fera  des  efforts  désespérés 
pour  établir  ce  même  fait.  Ainsi,  avec  l'égoïsme  des  hommes, 
sera  démontrée  leur  versatilité.  Ces  pantins  sont  des  monstre» 
et  ces  monstres  sont  des  pantins  :  quelqu'un  a  appris  d'avance  à 
mes  spectateurs  pourquoi  il  faut  se  hâter  d'en  rire.  » 

On  n'avait  pas  encore  vu  une  farce  aussi  cruelle.  Ce  n'était  j 
plus  la  mise  en  scène  de  deux  ou  trois  types  comiques,  la  satira j 
de  quelques  ridicules.  C'était  la  caricature  de  la  vie  tout  entier*! 
et  la  parodie  de  l'humanité  en  bloc.  Les  spectateurs  riaient,  mafc| 
trouvaient  la  pilule  un  peu  amère.  Ce  n'était  pas  assez  réel'* 
c'était  trop  vrai.  Pourquoi  tous  ces  gens-là  disaient-ils  la  vé  ' 


LE  THÉÂTRE  ANGLAIS  CONTEMPORAIN.  375 

quand  rien  ne  les  y  forçait?  Et  cela  se  passait  dans  un  pays  où 
on  vend  des  journaux  et  où  il  déraille  des  trains  ?  Passe  encore 
dans  un  palais  enchanté  !  Gilbert  n'a  qu'à  transporter  ses  marion- 
nettes en  ce  lieu  fantastique  où  s'élève  le  Palace  of  Truth,  et 
les  grands  enfans  dont  se  compose  le  public  n'ont  plus  d'objection 
à  faire. 

Ce  Palace  of  Truth  est  une  jolie  pièce,  fondée  sur  la  même 
psychologie  qu 'Engagea,  mais  la  satire  y  est  moins  âpre  et  plus 
voilée.  Ici  pas  de  contresens  possible  :  avant  de  voir  les  person- 
nages dans  leur  vrai  caractère,  nous  les  avons  vus,  au  premier  acte, 
jouer  tous  les  rôles  de  la  comédie  humaine.  Le  mari  fidèle  flirte 
à  tort  et  à  travers;  l'amie  dévouée  est  une  coquette  machiavélique  ; 
le  fiancé  ardent,  prodigue  de  madrigaux  et  de  soupirs,  est  un 
bellâtre  égoïste  et  vaniteux;  l'ingénue,  chaste  et  froide  jusqu'à 
l'indifférence,  se  pâme  d'amour;  le  courtisan  aux  paroles  de  miel 
fronde  sur  tout  et  insulte  tout  le  monde  ;  enfin,  dernière  méta- 
morphose et  peut-être  la  plus  piquante  de  toutes,  le  bourru 
professionnel,  qui  s'est  fait  une  contenance,  une  réclame,  une 
carrière  de  la  critique  à  outrance,  est  le  seul  qui  soit  sincèrement 
content  de  la  vie  :  Alceste  a  changé  de  peau  avec  Philinte. 

Dans  ce  monde  fantastique,  Gilbert  était  enfin  à  l'aise.  Il  ex- 
périmentait sans  contrainte,  à  la  manière  de  ces  physiologistes 
qui  travaillent  sur  les  animaux,  supprimant  un  viscère  à  celui-ci, 
un  lobe  cérébral  à  celui-là,  un  nerf  de  locomotion  à  un  troisième, 
Les  Créatures  of  impulse  font  tout  ce  qui  leur  vient  à  l'esprit; 
elles  obéissent  directement  à  leurs  sensations.  Chez  les  habitans 
du  Palace  of  Truth,  la  parole  est  sincère,  mais  la  mimique  reste 
hypocrite.  Ceux  du  Wicked  World  ne  connaissent  point  l'amour  ; 
c'est  une  sorte  de  société  puritaine  dans  les  nuages.  On  leur  révèle 
le  sentiment  qu'ils  ignorent  et  tous  les  maux  sortent  de  cette 
boîte  de  Pandore.  Selenè  passe  par  toutes  les  phases  de  la 
maladie.  Joie,  extase,  confiance  absolue,  période  angélique; 
trouble,  vagues  inquiétudes,  bientôt  remplacées  par  la  jalousie 
aiguë;  colère,  rupture,  souhaits  de  vengeance;  humiliation  pro- 
fonde, anéantissement,  oubli  de  soi-même.  Le  moqueur  avait 
beau  jeu  :  il  frappait  à  droite  et  à  gauche.  D'un  côté  les  pâleurs, 
les  mesquineries,  la  monotonie  maussade  de  la  vertu;  de  l'autre, 
les  tortures  énervantes  de  la  passion. 

Mais  l'art  et  la  philosophie  de  Gilbert  ne  se  sont  jamais  élevés 
plus  haut  que  dans  Pygmalion  et  Galatée.  Ce  fut,  au  Haymarket, 
un  des  grands  succès  de  1871  et  de  1872.  Galatée,  c'était  Madge 
Robertson,  la  jeune  sœur  de  l'écrivain,  alors  dans  l'épanouisse- 
ment de  ses  vingt-deux  ans,  et  son  Pygmalion  était  l'acteur  Kendal 
dont  elle  porte  aujourd'hui  le  nom.  La  grâce  de  sa  personne,  sa 

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376  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

diction  noble  et  pure  contribuèrent  au  succès,  mais  ne  le  créèrent 
point  et,  la  pièce  fût-elle  tombée  à  plat,  je  ne  pourrais  m'empê- 
cber  de  la  préférer  à  toutes  celles  du  môme  auteur. 

Je  sais  ce  que  dirent  alors,  ce  que  diraient  encore  ceux  dont 
c'est  le  métier  ou  le  plaisir  de  trouver  le  défaut  de  tout.  Galatée 
est  une  étrange  personne.  Elle  a  des  questions  d'enfant,  et  presque 
d'idiote  ;  en  même  temps  elle  s'analyse  avec  la  subtilité  de  Jou- 
bert  ou  d'Amiel.  Elle  demande,  en  montrant  la  chambre  où  elle 
se  trouve,  «  si  c'est  ça,  le  monde  »  ;  il  faut  lui  expliquer  que  la 
chambre  fait  partie  d'une  maison,  que  la  maison  est  située  dans 
un  jardin  et  que  le  jardin  est  dans  Athènes.  En  même  temps,  cette 
ignorante  peut  nous  expliquer  les  états  qu'elle  a  traversés  :  d'abord 
marbre  inconscient  (acold  anmovablc  identity),  puis  s'é veillant  à 
une  demi-conscience  et  prenant  peu  à  peu  possession  de  la  vie. 
Elle  ne  connaît  pas  la  différence  d'un  homme  et  d'une  femme, 
mais  elle  fait  la  distinction  entre  une  copie  et  un  original,  et  son 
amour-propre  souffre  à  la  pensée  qu'une  autre  a  servi  de  modèle 
à  ses  traits.  Elle  ignore  ce  que  c'est  qu'un  soldat  et,  sur  l'explica- 
tion qu'on  lui  en  donne,  le  définit  «  un  assassin  à  gages  ».  Elle 
sait  donc  ce  que  c'est  qu'un  assassin  et  un  paiement.  Ces  deux 
mots  supposent  une  notion  ru dimen taire  des  principaux  rapports 
sociaux  qui  touchent  la  conservation  de  la  vie  humaine,  les 
peines,  les  salaires,  la  circulation  de  la  richesse  avec  les  lois  éco- 
nomiques qui  y  président.  «  —  Le  soldat,  lui  dit-on,  ne  s'attaque 
qu'aux  forts.  —  Soit,  mais  le  chasseur  s'attaque  aux  faibles.  Donc, 
la  guerre  est  cruelle  et  la  chasse  est  lâche.  »  Tant  de  réflexions, 
et  de  raisonnemens,  et  de  comparaisons  dans  une  cervelle  de 
marbre  qui  ne  pensait  point,  qui  n'existait  pas  il  y  a  quelques 
heures  ! 

Je  pourrais  multiplier  ces  exemples.  Mais  à  quoi  bon?  Toutes 
ces  critiques  sont  vaines  parce  qu'elles  supposent  déjà,  de  notre 
part,  l'acceptation  d'une  donnée  première  plus  improbable  que 
toutes  les  autres.  Aucune  statue  n'a  jamais  reçu  la  vie,  et  si  cette 
impossibilité  se  réalisait,  elle  se  trouverait  dans  la  situation  d'un 
nouveau-né.  Avant  d'apprendre  à  philosopher,  il  faudrait  qu'elle 
apprît  à  parler  et  à  marcher;  son  premier  pas  serait  une  chute  et 
sa  première  parole  un  bégaiement  inarticulé.  Je  plaindrais  celui 
qui  soumettrait  les  mythes  à  ce  genre  d'examen  ;  il  se  priverait, 
consciemment  ou  non,  de  tout  ce  qu'ils  contiennent  de  poétique 
et  de  suggestif,  de  charmant  et  de  profond. 

Pour  Gilbert,  la  fable  de  Galatée,  la  statue  animée,  était 
quelque  chose  de  plus  qu'elle  n'a  jamais  été  pour  l'artiste  ou  pour 
le  penseur  :  elle  donnait  une  forme  au  rêve  qui  le  hantait,  à  cette 
création  favorite  déjà  plusieurs  fois  ébauchée.  C'est  la  femme  dont 


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LE  THÉÂTRE  ANGLAIS  CONTEMPORAIN.  377 

le  cœur  est  une  table  rase,  dont  l'esprit  est  un  instrument  neuf, 
mais  admirable  et  parfait.  Pour  exprimer  ses  sensations  vierges, 
elle  possède  toutes  les  ressources  de  l'intelligence  et  de  la  parole. 
Ce  que  nous  nous  assimilons  par  vingt  ou  trente  années  de  pé- 
nible apprentissage,  elle  l'apprend  d'un  seul  coup,  et  il  semble 
qu'elle  juge  d'autant  mieux  la  vie  que  la  vie  s'offre  à  elle  en  un 
seul  tableau,  brusquement  dévoilé. 

Le  Pygmalion  de  M.  Gilbert  est  marié  à  une  femme  qu'il  aime 
et  qui  lui  sert  de  modèle.  Il  n'est  pas  amoureux  de  sa  statue.  Il 
e6 1,  —  et  ici  l'auteur  a  été  plus  Grec  que  les  Grecs  eux-mêmes  — 
jaloux  de  la  puissance  des  dieux  qui,  seuls,  peuvent  créer  la  vie. 
Lui,  il  ne  peut  mettre  au  monde  qu'une  forme  inanimée.  Un  vul- 
gaire meurtrier  crée  la  mort  mieux  que  lui.  Ce  n'est  pas  Vénuô 
qui  anime  Galatée  pour  satisfaire  à  une  vulgaire  concupiscence; 
c'est  Diane,  à  laquelle  il  a  enlevé  Cynisca  sa  prêtresse,  et  qui  se 
venge,  en  même  temps  qu'elle  châtie  l'orgueil  des  fils  de  Pro- 
méthée,  par  un  don  cruel.  Aussi  le  sentiment  de  Pygmalion,  à 
l'aspect  de  la  statue  vivante,  n'est-il  pas  l'enthousiasme,  mais  la 
stupeur,  une  sorte  de  terreur  religieuse,  à  laquelle  se  mêle  l'atten- 
drissement sacré  d'une  haute  et  intellectuelle  paternité.  C'est  le 
passage  graduel  de  ce  sentiment  à  l'amour  qui  fait  la  progression 
et,  j'ajouterai,  la  beauté  de  la  scène.  On  devine  la  première 
question  de  Galatée  :  «  Qui  suis-je?  —  Une  femme.  —  Et  toi,  es- 
tu  une  femme  aussi?  —  Non,  je  suis  un  homme.  —  Qu'est-ce 
donc  qu'un  homme  ?. . .  »  A  ce  mot  le  parterre  éclatait  d'un  gros 
rire  qui  devait  déchirer  les  oreilles  de  l'artiste.  Combien  peu  de 
ceux  qui  avaient  ri  étaient  capables  de  savourer  la  réponse  de 
Pygmalion  ! 

«  L'homme  a  reçu  la  force,  —  pour  veiller  sur  la  femme  et 
la  protéger  contre  —  tous  les  maux  que  l'énergie  et  le  courage 
peuvent  dompter.  —  Il  s'efforce  et  travaille  pour  qu'elle  se  repose  ; 
—  souffre  et  pleure  pour  qu'elle  rie  ;  —  combat  et  meurt  pour 
qu'elle  vive.  » 

Galatée'  apprend  les  droits  qu'une  autre  femme  s'arroge  sur 
Pygmalion,  les  mille  entraves  dont  les  hommes  se  plaisent  h  limi- 
ter leur  chétive  liberté  et  à  diminuer  leurs  éphémères  jouissances. 
Le  soir  vient  et,  avec  la  nuit,  le  sommeil.  Elle  a  cru  redevenir 
pierre;  puis  elle  a  rêvé;  puis  elle  a  revu  la  lumière.  Mais  est-ce 
la  vie  qui  est  le  rêve  ou  le  rêve  qui  est  la  vie?  Elle  demande 
l'explication  de  ces  choses  extraordinaires  à  Myrine,  la  sœur  de 
Pygmalion.  Myrine  répond  :  «  Cette  mort  nous  prend  chaque  soir, 
et  ainsi  jusqu'au  jour  où  tous  ceux  qui  sont  sur  la  terre  s'endor- 
miront pour  ne  plus  s'éveiller.  —  Pour  ne  plus  s'éveiller?  —  Oui, 
reprend  gravement  Pygmalion,  le  temps  viendra...  dans  long- 


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378  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

temps  peut-être...  mais  il  viendra  où,  tous,  nous  serons  rendus  à 
la  terre  d'où  nous  t'avons  tirée.  —  Oh  !  s'écrie  douloureusement 
Galatée,  comme  elles  se  flétrissent,  une  à  une,  toutes  les  bril- 
lantes promesses  de  la  vie  !  Mon  amour  pour  lui  est  une  flétris- 
sure; le  sien  pour  moi  est  une  honte;  le  sommeil,  qui  fait  de 
nous  des  pierres  inertes,  est  notre  état  naturel,  et  l'existence  n'est 
que  la  passagère  illusion  qui  le  traverse...  Oh!  comme  elles  se 
flétrissent,  une  à  une,  les  brillantes  promesses  de  la  vie!  » 

A  ce  moment  notre  impression  est  complète.  Les  scènes  écrites 
pour  le  vieux  Buckstone,  déguisé  en  dilettante  athénien  qui  juge 
des  statues  au  poids;  son  dialogue  avec  Galatée  qui  replace  le 
sujet  dans  les  régions  ordinaires  de  la  malice  et  du  quiproquo,  et 
le  fait  presque  redescendre  au  niveau  du  burlesque;  enfin  le 
drame  conjugal  de  Pygmalion  et  de  Cynisca,  le  dévouement  de 
Galatée  qui  veut  redevenir  statue  pour  rendre  la  paix  et  le  bonheur 
à  ceux  qu'elle  a  désunis  et  troublés  :  tout  cela  n'ajoute  pa^grand'- 
chose  à  la  pièce,  mais  ne  la  gâte  pas.  Elle  demeure  une  des  plus 
fines,  une  des  plus  élégantes  et  une  des  plus  ingénieuses  du 
théâtre  anglais  moderne. 

Gilbert  avait  plus  d'une  fois  senti  le  besoin  d'entourer  ses  para- 
doxales fantaisies  d'une  sorte  de  musique.  En  effet,  la  musique 
est  l'accompagnement  naturel  du  rêve.  En  estompant  les  contours 
de  la  pensée,  elle  atténue  l'âpreté  d'une  satire  trop  directe. 
L'écrivain  avait  d'abord  essayé  de  la  musique  de  ses  propres  vers; 
mais  ceux  qui  se  connaissent  en  ces  sortes  de  choses  sont  d'avis 
qu'il  n'est  pas  né  poète.  Pourquoi  ne  pas  demander  de  la  musique 
à  un  musicien?  Gilbert  s'essaya  dans  le  Trial  by  Jury  qui  était 
peut-être  suggéré,  en  partie,  par  les  joyeuses  réminiscences  de 
Liverpool.  Ce  n'était  qu'un  petit  acte,  mais  très  amusant  :  le  suc- 
cès fut  plus  gros  que  la  pièce.  Alors  commença  cette  longue  série 
d'opéras  bouffes  qui  ont  rendu  aussi  populaire  en  Angleterre  la 
raison  sociale  Gilbert  et  Sullivan  que  l'a  été,  chez  nous,  dans  les 
dix  dernières  années  de  l'Empire,  l'association  de  Meilhac  et 
d'Halévy  avec  Offenbach.  Les  Anglais  savent  un  gré  infini  à  leurs 
compatriotes  d'avoir  détrôné  le  Burlesque  et  l'Opérette,  deux 
produits  d'importation  française  qui  faisaient  concurrence  à  la 
manufacture  nationale.  A  la  bonne  heure,  mais  je  doute  que 
l'opéra-comique  indigène  survive  à  ses  fondateurs.  La  mode  n'y 
est  déjà  plus. 

Pour  moi  je  n'ai  jamais  bâillé  de  si  bon  cœur  qu'à  la  Princesse, 
si  ce  n'est  à  Patience.  La  première  est  une  parodie  de  l'œuvre 
manquée  de  Tennyson  qui  porte  le  même  titre,  et  une  satire 
contre  la  haute  éducation  des  femmes;  la  seconde,  une  caricature 
du  mouvement  esthétique.  Dans  Iolanthe,  j'ai  vu  un  Lord-Chance- 


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LE  THÉÂTRE  ANGLAIS  CONTEMPORAIN.  379 

lier,  qui  a  eu  un  enfant  d'une  fée,  venir,  à  minuit,  devant  West- 
minster, avec  ses  collègues  du  comité  judiciaire  de  la  Chambre 
des  lords,  vêtus  d'écarlate  et  d'hermine,  chanter  et  danser  un  arrêt 
avec  tous  ses  «  attendus  »  et  ses  «  considérans  »,  pendant  que  le 
cadran  lumineux  de  Big  Beu  éclaire  le  fond  de  la  scène  et  qu'un 
grenadier  monte  sa  faction  devant  Whitehall.  Dans  les  Pirates 
of  Penzance  et  dans  Pinafore,  l'humanité  semble  marcher  sur 
la  tète  ;  tout  est  à  rebours  ;  la  gaîté  consiste  à  faire  faire  ou  dire 
aux  gens  exactement  le  contraire  de  ce  qu'on  attend  d'eux, 
d'après  leur  caractère  et  leur  profession.  Voici  le  sujet  des  Pirates 
de  Penzance.  La  bonne  de  Frédéric  était  chargée  de  le  mettre  en 
apprentissage  chez  un  pilote,  mais  elle  a  mal  entendu  et  l'a  con- 
duit chez  un  pirate.  Le  jeune  homme  a  exécuté  jusqu'au  bout  son 
contrat  d'apprentissage,  qui  le  liait  pour  un  certain  nombre  d'an- 
nées. Ce  devoir  accompli,  il  lui  reste  à  remplir  son  devoir  social 
en  travaillant  à  l'extermination  de  ses  anciens  compagnons.  Il 
s  y  applique  avec  ardeur  lorsque  le  chef  des  pirates  lui  fait  obser- 
ver qu'aux  termes  de  son  contrat  (Indenture),  il  n'est  libre 
qu'après  le  retour  de  son  jour  de  naissance  un  certain  nombre 
de  fois  déterminé.  Or,  Frédéric  est  né  le  29  février,  une  année 
bissextile.  Il  a  donc  de  longues  années  à  servir  encore  chez  les 
pirates.  La  passion  de  la  légalité  chez  un  homme  qui  est  hors  la 
loi  :  tel  est  le  sujet  mis  en  œuvre  avec  une  sorte  d'acharnement 
méthodique  qui  ne  néglige  aucune  des  faces  de  la  question  et  qui 
étudie  les  caractères  comme  des  dossiers.  Y  a-t-il  dans  ce  sujet  de 
quoi  tirer  trois  heures  d'amusement  pour  les  honnêtes  gens?  On 
est  tenté  de  répondre  que  non  :  l'événement  répond  que  oui.  Gil- 
bert n'a  jamais  entièrement  secoué  la  poussière  de  Chancery-lane 
et  de  Lincoln's  Inn;  à  plus  d'un  égard,  il  est  resté  avocat  :  par 
le  scepticisme  professionnel,  par  la  variété  des  ressources  dia- 
lectiques, par  la  subtilité  des  distinctions  et  des  interprétations, 
par  la  science  de  mettre  les  apparences  en  lutte  avec  les  réalités  et 
les  mots  en  guerre  avec  les  idées,  mais  surtout  par  le  bizarre 
talent  de  perdre  les  bonnes  causes  et  de  gagner  les  mauvaises. 

Augustin  Filon. 


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LES  THÉORIES  DE  LA  CHALEUR 


II  (1) 

LES  CRÉATEURS  DE  LA  THERMODYNAMIQUE 


I 

Au  moment  où  Laplace  proposait  aux  investigations  des  phy- 
siciens l'attraction  moléculaire  —  explication  ultime  des  phéno- 
mènes terrestres  comme  l'attraction  newtonienne  est  la  cause 
dernière  des  mouvemens  célestes  —  un  jeune  homme  de  vingt- 
huit  ans,  fécondant  par  ses  méditations  personnelles  la  théorie  de  la 
chaleur,  en  faisait  sortir  Tune  des  plus  grandes  découvertes  qu'ait 
jamais  enfantées  la  philosophie  naturelle.  La  science  dont  il  po- 
sait les  premiers  principes  allait  ruiner  l'hypothèse  du  calorique 
et  supplanter  la  doctrine  de  l'attraction  moléculaire;  elle  allait 
couler,  pour  ainsi  dire,  la  physique  dans  un  moule  nouveau;  elle 
allait  la  contraindre  à  prendre  enfin  conscience  de  la  véritable 
portée  de  ses  méthodes,  du  sens  exact  de  ses  lois. 

En  182i,  Sadi  Carnot  publiait  ses  Réflexions  sur  la  puissance 
motrice  du  feu. 

Sadi  Carnot  déclare  quelque  part,  dans  cette  brochure,  qu'il 
suppose  son  lecteur  «  au  courant  des  derniers  progrès  de  la  phy- 
sique moderne,  en  ce  qui  concerne  les  substances  gazeuses  et  la 
chaleur.  »  Ces  progrès,  il  en  avait  assurément  une  connaissance 
approfondie  ;  les  nombreux  renvois  qu'il  fait  aux  écrits  de  Laplace, 
de  Poisson,  de  Desormes  et  Clément,  de  Gay-Lussac  et  Welter, 

(i)  Voyez  la  Revue  du  15  juin. 

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LES  THÉORIES  DE  LA  CHALEUR.  381 

en  témoignent  assez.  Mais,  si  les  recherches  de  ces  géomètres  et 
de  ces  physiciens  lui  ont  été  d'un  grand  secours  pour  développer 
les  conséquences  de  sa  découverte,  on  peut  affirmer  que  l'idée 
première  de  cette  découverte  ne  lui  a  été  suggérée  par  aucun  de 
ses  devanciers;  seules,  ses  propres  réflexions  l'ont  fait  germer  en 
lui. 

A  cette  époque,  l'emploi  de  plus  en  plus  répandu  des  moteurs 
à  feu  suscitait  des  tentatives  nombreuses  en  vue  de  transformer 
ces  appareils  et  de  leur  faire  rendre  plus  de  travail  en  dépensant 
moins  de  combustible  :  les  uns  proposaient  de  substituer  à  l'eau 
un  liquide  dont  la  vaporisation  absorbât  moins  de  chaleur, 
l'éther  par  exemple;  d'autres,  au  lieu  d'employer  la  tension  de  la 
vapeur  émise  par  un  liquide,  proposaient  de  faire  appel  à  la  force 
expansive  des  gaz.  Ces  essais,  qui  n'avaient  pour  guides  que  des 
idées  confuses  et  incomplètes  sur  la  théorie  des  machines  à  feu, 
réservaient  souvent  aux  inventeurs  d'amers  déboires  et  de  rui- 
neuses déceptions.  L'absence  de  toute  théorie  propre  à  éclairer 
l'ingénieur  qui  désirait  perfectionner  les  moteurs  thermiques,  de 
toute  règle  capable  de  contenir  dans  de  justes  limites  les  ambi- 
tions de  l'inventeur,  frappa  vivement  Garnot.  Quelle  cause  a 
empêché  jusque-là  l'éctosion  d'une  semblable  théorie  ?  Pour- 
quoi l'ingénieur  est-il  abandonné  aux  conceptions  les  plus 
fausses  et  à  l'empirisme  le  plus  grossier?  C'est  que  «  le  phé- 
nomène de  la  production  du  mouvement  par  la  chaleur  n'a  pas 
été  considéré  sous  un  point  de  vue  assez  général.  On  l'a  consi- 
déré seulement  dans  des  machines  dont  la  nature  et  le  mode 
d'action  ne  lui  permettaient  pas  de  prendre  toute  l'étendue  dont 
il  est  susceptible.  Dans  de  pareilles  machines,  le  phénomène  se 
trouve  en  quelque  sorte  tronqué,  incomplet,  il  devient  difficile 
de  reconnaître  ses  principes  et  d'étudier  ses  lois.  » 

Pour  saisir  clairement  la  configuration  d'un  massif  de  mon- 
tagnes, il  faut  gravir  la  cime  la  plus  élevée,  d'où  l'œil  embras- 
sera tout  l'ensemble  de  la  chaîne;  pareillement,  en  physique,  le 
plus  sûr  moyen  de  démêler  un  problème  compliqué  consiste 
presque  toujours  à  le  contempler  dans  toute  son  ampleur  et  dans 
toute  sa  généralité.  «  Pour  envisager  dans  toute  sa  généralité  le 
principe  de  la  production  du  mouvement  par  la  chaleur,  il  faut  le 
concevoir  indépendamment  d'aucun  mécanisme,  d'aucun  agent 
particulier;  il  faut  établir  des  raisonnemens  applicables  non  seu- 
lement aux  machines  à  vapeur,  mais  à  toute  machine  à  feu  ima- 
ginable, quelle  que  soit  la  nature  de  la  substance  mise  en  œuvre, 
et  quelle  que  soit  la  manière  dont  on  agisse  sur  elle.  » 

Comment  sera  constitué  ce  moteur  à  feu  très  général  que  va 
étudier  Sadi  Carnot? 


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382  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Prenons  un  mélange  d'eau  et  de  vapeur  d'eau,  porté  à  la  tem- 
pérature de  120°  et  soumis  à  la  pression  de  deux  atmosphères, 
qui  est,  à  cette  température,  la  tension  de  vapeur  saturée;  imagi- 
nons que,  sous  cette  même  pression  de  deux  atmosphères  et, 
par  conséquent,  à  la  température  fixe  de  120°,  toute  l'eau  qui 
était  liquide  passe  à  l'état  de  vapeur  ;  le  système  qui  subit  cette 
transformation  absorbe  de  la  chaleur  qui  lui  est  fournie  par  une 
certaine  source,  un  certain  foyer. 

Plaçons  ensuite  la  vapeur  ainsi  engendrée  dans  un  cylindre 
rendu  imperméable  à  la  chaleur,  et  supposons  qu'elle  se  détende 
en  refoulant  le  piston  qui  ferme  le  cylindre;  cette  détente,  pro- 
duite dans  des  conditions  où  la  vapeur  ne  peut  emprunter  de 
chaleur  à  l'extérieur,  va  en  abaisser  la  température;  laissons  la 
tension  de  la  vapeur  décroître  jusqu'au  moment  où  le  système 
atteint  la  température  de  100°;  la  tension  de  la  vapeur  est  alors 
égale  à  une  atmosphère. 

Concevons  maintenant  que,  sous  cette  pression  constante 
d'une  atmosphère  et,  par  conséquent,  à  la  température  constante 
de  100°,  une  partie  de  la  vapeur  se  condense  à  l'état  liquide; 
durant  cette  condensation,  de  la  chaleur  sera  cédée  aux  corps 
extérieurs,  qui  se  comporteront  comme  une  source  de  froid, 
comme  un  réfrigérant. 

Enfin,  introduisons  de  nouveau  le  système  dans  un  cylindre 
imperméable  à  la  chaleur,  et,  par  compression,  élevons  la  tempé- 
rature du  mélange  d'eau  et  de  vapeur  de  manière  à  le  ramener 
exactement  à  l'état  sous  lequel  il  se  trouvait  au  début  de  cette 
série  de  modifications. 

Cette  suite  d'opérations  que  nous  venons  d'accomplir  avec  de 
l'eau  et  de  la  vapeur  d'eau,  nous  aurions  pu  l'accomplir  avec  un 
autre  liquide  surmonté  de  sa  vapeur,  ou  avec  un  gaz  non  liqué- 
fiable, ou  avec  toute  autre  substance.  Le  détail  des  modifications 
subies  par  le  système  aurait  changé,  mais  leur  ensemble  aurait 
gardé  les  mêmes  caractères  essentiels,  qui  sont  les  suivans  : 

En  premier  lieu,  la  suite  des  transformations  ramène  le  sys- 
tème exactement  à  l'état  qu'il  présentait  avant  de  subir  la  première 
d'entre  elles;  cette  suite  de  transformations  se  ferme,  pour  ainsi 
dire,  sur  elle-même;  elle  constitue  ce  qu'on^a  appelé  un  cycle. 

En  second  lieu,  cette  suite  fermée  de  transformations,  ce 
cycle,  se  compose  de  deux  modifications,  dont  chacune  est  accom- 
plie à  une  température  invariable  —  on  les  nomme  :  modifica- 
tions isothermiques  —  et  de  deux  autres  modifications  dont  cha- 
cune est  accomplie  dans  une  enceinte  imperméable  à  la  chaleur 
—  on  les  nomme  :  modifications  adiabatiques. 

Celle  des  deux  modifications  isothermiques  qui  est  produite  à 


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LES    THÉORIES    DE   LA   CHALEUR.  383 

la  température  la  plus  élevée  est  accompagnée  do  l'absorption 
d'une  certaine  quantité  de  calorique,  empruntée  par  le  système  à 
une  source  chaude,  à  un  foyer;  celle  qui  est  produite  à  la  tempé- 
rature la  plus  basse  est  accompagnée  du  dégagement  d'une  cer- 
taine quantité  de  calorique,  cédée  par  le  système  à  une  source 
froide,  à  un  réfrigérant.  Naturellement,  le  système  emprunte 
exactement  autant  de  chaleur  au  foyer  qu'il  en  cède  au  réfrigé- 
rant, car,  revenu  à  son  état  initial,  après  le  parcours  du  cycle,  il 
doit  renfermer  la  masse  même  de  calorique  qu'il  contenait  avant 
d'effectuer  ce  parcours  ;  et,  d'autre  part,  durant  chacune  des  deux 
modifications  adiabatiques,  le  système,  complètement  isolé  des 
corps  extérieurs,  ne  peut  ni  gagner  ni  perdre  de  chaleur. 

Telle  est,  selon  Sadi  Carnot,  la  suite  d'opérations  qui  se  repro- 
duirait indéfiniment  dans  un  moteur  à  feu  d'une  perfection 
idéale,  qui  est  réalisée  d'une  manière  plus  ou  moins  grossière 
dans  les  machines  employées  par  l'industrie  ;  c'est  à  cette  suite 
d'opérations  que  l'on  donne  aujourd'hui  le  nom  de  Cycle  de  Carnot. 

On  le  voit,  la  production  de  travail  par  une  machine  à  feu 
est  intimement  liée  au  transport  d'une  certaine  quantité  de  calo- 
rique du  foyer  au  réfrigérant  ;  elle  a  pour  cause  un  rétablissement 
d'équilibre  dans  le  calorique.  De  même  que  l'eau  ne  peut  faire 
tourner  un  moulin  ou  une  turbine  qu'à  la  condition  de  descendre 
d'un  bief  supérieur  à  un  bief  inférieur,  de  même  la  chaleur  n'en- 
gendre de  puissance  motrice  qu'à  la  condition  de  passer  d'un 
corps  chaud  à  un  corps  froid. 

On  peut  renverser  un  cycle  de  Carnot,  par  exemple  le  cycle 
particulier  que  nous  avons  décrit  en  détail;  on  peut  vaporiser 
l'eau  sous  la  pression  d'une  atmosphère  et  à  la  température  fixe 
de  100°  ;  comprimer,  dans  un  cylindre  imperméable  à  la  chaleur, 
la  vapeur  produite  jusqu'à  ce  qu'elle  atteigne  la  tension  de  deux 
atmosphères  et  la  température  de  120°;  sous  cette  pression,  à 
cette  température,  en  condenser  une  partie  à  l'état  liquide;  enfin 
laisser  le  système  se  détendre  dans  un  cylindre  imperméable  à  la 
chaleur  jusqu'à  ce  qu'il  revienne  à  son  état  primitif.  Le  système  aura 
alors  absorbé  une  certaine  quantité  de  chaleur  tandis  qu'il  était 
maintenu  à  la  température  de  100°,  chaleur  qu'il  aura  restituée 
pendant  qu'il  était  porté  à  la  température  de  120°;  il  aura  trans- 
porté du  calorique  d'un  corps  froid  à  un  corps  chaud;  mais,  bien 
loin  que  ce  transport  soit  accompagné  d'une  production  de 
puissance  motrice,  on  ne  pourra  l'obtenir  qu'en  forçant  le  système 
à  décrire  le  cycle  renversé,  qu'en  dépensant  de  la  puissance  mo- 
trice. C'est  ainsi  qu'on  ne  peut  faire  remonter  en  un  bief  supé- 
rieur l'eau  qui  est  tombée  dans  un  bief  inférieur  sans  dépenser 
un  certain  travail. 


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384  REVUE  DE8  DEUX  MONDES. 

Un  certain  cycle  de  Carnot,  décrit  entre  les  températures  de 
120°  et  de  100°,  a  eu  pour  effet  de  transporter  une  certaine  quan- 
tité de  calorique,  empruntée  à  un  corps  dont  la  température  était 
120°,  sur  un  autre  corps  dont  la  température  est  100°;  en  même 
temps,  il  a  fourni  une  certaine  quantité  de  travail.  Si  Ton  ren- 
verse ce  même  cycle,  on  obtiendra  un  nouveau  cycle  qui  fera 
remonter  de  la  température  100°  à  la  température  120°  exac- 
tement la  quantité  de  chaleur  que  le  premier  cycle  a  fait  des- 
cendre de  120°  à  100°;  en  outre,  ce  nouveau  cycle  consommera 
exactement  autant  de  puissance  motrice  que  le  premier  en  a  fourni. 

Ces  préliminaires  posés,  venons  à  la  proposition  capitale 
énoncée  par  Sadi  Carnot  : 

Considérez  tous  les  cycles  que  Ton  peut  décrire  entre  deux 
mêmes  températures,  par  exemple  entre  la  température  de  120°  et 
la  température  de  100°;  quelle  que  soit  la  nature  des  substances 
employées  à  décrire  ces  cycles,  quelle  que  soit  la  variété  des  forces 
dont  elles  subissent  Faction  ou  des  rouages  qu'elles  mettent  en 
jeu,  toujours,  en  tous  ces  cycles,  une  même  quantité  de  calorique, 
transportée  du  foyer  au  réfrigérant,  donnera  naissance  à  une 
même  quantité  de  puissance  motrice.  Il  n'y  a  aucun  avantage  à 
substituer  un  de  ces  cycles  à  un  autre;  ils  sont  tous  également 
économiques. 

Comment  Carnot  démon tre-t-il  cette  proposition,  si  para- 
doxale au  premier  abord? 

Imaginons  que,  de  deux  cycles  décrits  entre  120°  et  100°,  le 
premier  soit  plus  avantageux  que  le  second  ;  tandis  que  ces  deux 
cycles  transportent  la  même  quantité  de  chaleur  du  foyer  au 
réfrigérant,  le  premier  fournit  plus  de  travail  que  le  second. 
Faisons  marcher  le  moteur  qui  décrit  le  premier  cycle  et  employons 
une  partie  du  travail  qu'il  produit  à  faire  marcher  en  arrière  la 
machine  construite  pour  décrire  le  second  cycle;  il  nous  restera, 
néanmoins,  une  certaine  quantité  de  travail  disponible,  l'excès  du 
travail  engendré  par  le  premier  cycle  sur  le  travail  qu'aurait 
fourni  le  second  cycle  s'il  avait  été  décrit  dans  le  sens  direct, 
qu'il  consomme  lorsqu'il  est  décrit  en  sens  inverse.  Or,  la  seconde 
machine  fera  remonter  du  réfrigérant  au  foyer  une  quantité  de 
calorique  précisément  égale  à  celle  que  la  première  transporte  du 
foyer  au  réfrigérant.  Après  ces  deux  opérations  simultanées,  le 
foyer  et  le  réfrigérant  se  retrouveraient  tous  deux  exactement,  en 
leur  état  initial  ;  on  pourrait  donc  reproduire  indéfiniment  la 
même  suite  d'opérations,  engendrant  à  chaque  révolution  la  même 
quantité  de  travail.  «  Ce  serait  là  non  seulement  le  mouvement 
perpétuel,  mais  une  création  indéfinie  de  force  motrice  sans  con- 
sommation ni  de  calorique,  ni  de  quelque  autre  agent  que  ce  soit. 


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LES   THÉORIES    DE   LÀ    CHALEUR.  385 

Une  semblable  création  est  tout  à  fait  contraire  aux  idées  reçues 
jusqu'à  présent,  aux  lois  de  la  mécanique  et  de  la  saine  physique  ; 
elle  est  inadmissible.  » 

Selon  Sadi  Carnot,  nous  l'avons  vu,  un  moteur  fonctionnant 
suivant  le  cycle  idéal  qu'il  a  imaginé  est  la  meilleure  machine  à 
feu  que  Ton  puisse  construire  ;  on  peut  donc  énoncer  la  proposi- 
tion suivante  : 

«  Le  maximum  de  puissance  motrice  qu'est  susceptible  de  dé- 
velopper une  quantité  déterminée  de  chaleur  est  indépendant  des 
moyens  mis  en  œuvre  et  des  substances  employées  pour  produire 
cette  puissance  motrice  ;  ce  maximum  est  fixé  uniquement  par 
les  températures  des  corps  entre  lesquels  se  fait,  en  dernier 
résultat,  le  transport  du  calorique.  » 

II 

Une  pareille  proposition  était  grosse  de  conséquences.  L'ingé- 
nieur désireux  de  perfectionner  une  machine  à  feu  fonctionnant 
entre  deux  limites  de  température  données  ne  devait  plus  porter 
son  attention  sur  la  nature  des  substances  qui  composent  cette 
machine;  remplacer  une  telle  substance  par  une  autre  ne  change 
pas  la  grandeur  de  l'effet  utile  que  Ton  peut  atteindre.  Ce  qu'il 
faut  modifier,  ce  sont  les  transformations  subies  par  ces  sub- 
stances; il  faut  les  modifier  de  manière  que  leur  ensemble  se  rap- 
proche autant  que  possible  d'un  cycle  de  Carnot.  Substituer  Téther 
à  l'eau  dans  une  machine  à  vapeur  ne  changera  pas  la  valeur 
maxima  du  rendement  que  l'on  est  en  droit  de  demander  à  cette 
machine;  ce  qu'il  faut  étudier,  ce  qu'il  faut  modifier  si  l'on  veut 
obtenir  un  rendement  voisin  de  ce  maximum,  c'est  le  cycle  dé- 
crit par  la  vapeur  dans  le  foyer,  dans  le  cylindre,  dans  le  con- 
denseur. Mais  laissons  de  côté  les  conséquences  industrielles  du 
principe  de  Sadi  Carnot,  et  ne  nous  occupons  que  des  conséquences 
qui  en  découlent  touchant  la  théorie  même  de  la  chaleur. 

«  D'après  les  notions  établies  jusqu'à  présent,  dit  Carnot,  on 
peut  comparer  assez  justement  la  puissance  motrice  de  la  cha- 
leur à  celle  d'une  chute  d'eau  ;  toutes  deux  ont  un  maximum  que 
l'on  ne  peut  dépasser,  quelle  que  soit  d'une  part  la  machine  em- 
ployée à  recevoir  l'action  de  l'eau,  et  quelle  que  soit,  de  l'autre, 
la  substance  employée  à  recevoir  l'action  de  la  chaleur.  La  puis- 
sance motrice  d'une  chute  d'eau  dépend  de  sa  hauteur  et  de  la 
quantité  de  liquide;  la  puissance  motrice  de  la  chaleur  dépend 
aussi  de  la  quantité  de  calorique  employée  et  de  ce  qu'on  pourrait 
nommer,  de  ce  que  nous  appellerons  en  effet,  la  hauteur  de  sa 
chute,  c'est-à-dire  de  la  différence  de  température  des  corps  entre 
too  cxxx.  —  1895.  % 

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386  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

lesquels  se  fait  rechange  du  calorique.  Dans  la  chute  d'eau,  la 
puissance  motrice  est  rigoureusement  proportionnelle  à  la  diffé- 
rence de  niveau  entre  le  réservoir  supérieur  et  le  réservoir  infé- 
rieur. Dans  la  chute  de  calorique,  la  puissance  motrice  augmente 
sans  doute  avec  la  différence  de  température  entre  le  corps  chaud 
et  le  corps  froid  ;  mais  nous  ignorons  si  elle  est  proportionnelle 
à  cette  différence;  nous  ignorons,  par  exemple,  si  la  chute  du 
calorique  de  100°  à  50°  fournit  plus  ou  moins  de  puissance  motrice 
que  la  chute  de  ce  même  calorique  de  50°  à  0°.  » 

Pour  résoudre  le  problème  posé  par  Syadi  Garnot,  dans  le  pas- 
sage que  nous  venons  de  citer ,  il  suffit  évidemment  de  détermi- 
ner le  travail  que  peut  engendrer  l'unité  de  calorique  en  tombant 
d'une  température  quelconque  à  une  température  fixée  une  fois 
pour  toutes,  par  exemple  à  0°;  car,  si  nous  connaissons  la  puis- 
sance motrice  développée  par  une  unité  de  chaleur  tombant  de 
100°  à  0°  et  aussi  la  puissance  motrice  développée  par  une  unité 
de  chaleur  tombant  de  50°  à  0°,  nous  connaîtrons  sans  peine  la 
puissance  motrice  engendrée  par  l'unité  de  calorique  tombant  de 
100°  à  30°:  ce  sera  la  différence  des  deux  premières.  Nous  con- 
naîtrons aussi  la  puissance  motrice  développée  par  deux  ou  trois 
unités  de  chaleur  tombant  de  100°  à  30°:  ce  sera  deux  ou  trois 
fois  la  puissance  produite  par  une  unité  de  chaleur  lorsqu'elle 
éprouve  la  même  chute. 

Le  problème  est  ramené  à  déterminer  la  puissance  motrice 
que  développe  une  unité  de  chaleur,  en  tombant  d'une  température 
donnée  à  la  température  de  la  glace  fondante  ;  cette  puissance  est 
indépendante  de  la  matière  qui  sert  à  la  développer.  On  peut  donc, 
pour  la  calculer,  supposer  qu'elle  est  produite  par  le  moyen  d'un 
corps  dont  les  propriétés  soient  bien  connues,  d'un  gaz  par 
exemple.  C'est  ainsi  que  Garnot  a  pu  l'évaluer;  pour  y  parvenir, 
il  a  fait  une  hypothèse  que  ne  justifiaient  pas  encore  les  expé- 
riences connues  à  son  époque  ;  il  a  supposé  qu'un  gaz,  chauffé 
sous  volume  constant,  avait  une  chaleur  spécifique  indépendante 
de  la  température  marquée  par  le  thermomètre  à  air;  il  aurait 
pu,  M.  J.  Bertrand  en  a  fait  la  remarque,  se  passer  de  cette  hypo- 
thèse, qui  s'accordait  mal  avec  ses  propres  principes. 

La  puissance  ainsi  calculée  n'est  nullement  proportionnelle  à 
la  température  de  la  source  chaude  ;  elle  dépend  de  cette  tempé- 
rature d'une  manière  beaucoup  plus  compliquée.  La  puissance 
motrice  que  développe  une  unité  de  calorique  n'est  pas  propor- 
tionnelle à  la  hauteur  de  la  chute  subie  par  ce  calorique  ;  en  tom- 
bant d'un  nombre  donné  de  degrés,  une  quantité  donnée  de  cha- 
leur produit  d'autant  moins  de  travail  que  la  chute  a  lieu  dans 
une  région  plus  élevée  du  thermomètre. 


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LES  THÉORIES  DE  LÀ  CHALEUR.  387 

Sadi  Carnot  et  son  commentateur  Clapeyron  prenaient,  pour 
repérer  la  température,  les  degrés  du  thermomètre  à  air  que 
Desormes  et  Clément,  que  Laplace  avaient  proposé  en  guise  de 
thermomètre  normal,  qu'ils  avaient  regardé  comme  capable  de 
marquer,  par  ses  variations,  les  variations  de  la  température 
absolue.  La  découverte  de  Sadi  Carnot  conduisit  W.  Thomson  à 
concevoir  une  définition  et  un  mode  de  détermination  de  la  tem- 
pérature absolue  très  différens  de  la  définition  et  du  mode  de 
détermination  adoptés  par  Desormes  et  Clément  et  par  Laplace. 

Supposons  que  la  chaleur  spécifique  de  l'air  maintenu  sous 
volume  constant  ne  dépende  pas  de  la  température  lue  sur  le 
thermomètre  imaginé  par  Amontons  ;  ce  thermomètre  jouira  d'une 
propriété  remarquable  :  chaque  fois  qu'il  montera  d'un  degré, 
l'air  qu'il  renferme  absorbera  une  même  quantité  de  chaleur,  en 
quelque  partie  de  l'échelle  des  températures  que  cette  ascension 
se  produise.  Ce  caractère  avait  paru  souverainement  important  à 
tous  les  physiciens  qui,  depuis  Réaumur,  s'étaient  occupés  de 
thermométrie;  W.  Thomson,  au  contraire,  le  déclare  de  mince 
portée;  selon  lui,  le  caractère  essentiel  que  doit  posséder  une 
échelle  de  températures  absolues,  c'est  que  le  degré  en  soit  défini 
par  une  propriété  indépendante  de  la  substance  thermométrique 
employée;  or  la  proposition  découverte  par  Carnot  permet  de 
trouver  une  telle  définition  du  degré  absolu  :  convenons  de  dire 
que  les  températures  de  deux  corps  diffèrent  d'un  degré  absolu 
lorsqu'une  unité  de  calorique,  tombant  du  plus  chaud  au  plus 
froid,  produit  une  quantité  de  travail  égale  à  l'unité,  et  nous 
aurons  une  échelle  thermométrique  réalisant  la  condition  exigée 
par  W.  Thomson. 

Si  l'on  fait  usage  de  cette  échelle  thermométrique,  on  a  immé- 
diatement l'expression  de  la  quantité  de  travail  que  peut  produire 
une  unité  de  chaleur  en  passant  d'un  corps  pris  à  une  certaine 
température  à  un  corps  pris  au  point  de  fusion  de  la  glace.  Ce 
travail  est  égal,  par  définition,  au  nombre  de  degrés  absolus  qui 
séparent  la  température  du  foyer  de  la  température  de  la  glace 
fondante.  Un  calcul,  inverse  de  celui  qui  servait  à  relier  ce  tra- 
vail à  la  température  du  foyer  lue  sur  le  thermomètre  à  air,  ser- 
vira à  établir  la  relation  qui  existe  entre  la  température  lue  sur 
le  thermomètre  à  air  et  la  nouvelle  température  absolue  ;  il  n'y 
aura  nullement  égalité,  ni  môme  proportionnalité  entre  ces  deux 
températures.  Les  idées  de  W.  Thomson  conduisaient  donc  à 
rejeter  tout  ce  que  Desormes,  Clément  et  Laplace  avaient  pensé 
de  la  température  absolue. 

La  modification  apportée  par  W.  Thomson  aux  principes 
qu'avaient  établis  les  prédécesseurs  de  Carnot  touchant  la  théorie 


L 


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388  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  la  chaleur,  portait  surtout  sur  la  forme  de  ces  principes  ;  mais 
ceux  qui  méditaient  attentivement  ces  principes  entrevoyaient  déjà 
l'époque  où  le  fond  même  en  serait  bouleversé;  les  théories  de 
Laplace  se  conciliaient  difficilement  avec  les  résultats  de  l'expé- 
rience célèbre  que  Gay-Lussac  avait  faite  en  1807;  les  idées  de 
Carnot  conduisaient  à  penser  que  la  pression  influait  sur  le  rap- 
port des  deux  chaleurs  spécifiques  d'un  gaz,  tandis  que  les  expé- 
riences de  Gay-Lussac  et  de  Welter  semblaient  prouver  que  ce 
rapport  est  indépendant  de  la  pression;  aussi  les  esprits  prudens 
souscrivaient-ils  volontiers  à  ce  jugement  de  Sadi-Carnot.  «  Les 
principaux  fondemens  sur  lesquels  repose  la  théorie  de  la  chaleur 
auraient  besoin  de  l'examen  le  plus  attentif .  Plusieurs  faits  d'expé- 
rience paraissent  à  peu  près  inexplicables  dans  l'état  actuel  de 
cette  théorie.  » 

La  revision  des  principes  de  la  théorie  de  la  chaleur  allait  être 
rendue  nécessaire  par  une  renaissance  des  idées  cartésiennes. 
Cette  revision,  Sadi  Carnot  l'a  entreprise,  Robert  Mayer  l'a  inau- 
gurée, Clausius  l'a  menée  à  bonne  fin. 

III 

Le  xvme  siècle  avait  rejeté  les  unes  après  les  autres  toutes  les 
hypothèses  sur  lesquelles  les  cartésiens  avaient  fondé  la  phy- 
sique :  la  théorie  de  l'attraction  universelle  avait  eu  raison  de  la 
doctrine  des  tourbillons;  l'optique  de  l'émission  avait  remplacé 
l'optique  des  ondulations.  S'il  est  toutefois  une  branche  de  la 
physique  où  la  défaite  des  idées  de  Descartes  ne  fût  pas  absolue, 
où  le  triomphe  des  doctrines  nouvelles  ne  fût  pas  entièrement 
assuré,  c'est  assurément  la  théorie  de  la  chaleur. 

Newton,  qui  fut  le  véritable  initiateur  de  la  physique  du 
xvuie  siècle,  avait  conservé  sur  la  chaleur  des  idées  semblables  de 
tout  point  à  celles.de  Descartes  :  «  La  lumière,  dit-il,  n'agit-elle 
pas  sur  les  corps  pour  les  échauffer  et  exciter  en  leurs  diverses 
parties  ce  mouvement  vibratoire  qui  constitue  la  chaleur?  L'émis- 
sion de  la  lumière  n'est-elle  pas  produite  par  les  mouvemens 
vibratoires  des  corps  échauffés?  »  Il  fallut  un  siècle  de  recherches 
physiques,  l'explication  des  phénomènes  électriques  et  magné- 
tiques par  les  actions  des  fluides  impondérables,  la  découverte  de 
l'absorption  de  chaleur  latente  qui  accompagne  la  fusion  et  la 
vaporisation,  pour  que  la  plupart  des  physiciens  renonçassent  à 
regarder  la  chaleur  comme  un  très  petit  mouvement  des  parti- 
cules matérielles  et  consentissent  à  l'attribuer  à  une  substance 
spéciale.  Encore  leur  confiance  dans  l'existence  du  calorique  ne 
fut-elle  jamais  aussi  complète  que  leur  foi  en  la  réalité  des  cor- 


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LES  THÉORIES  DE  LÀ  CHALEUR.  389 

puscules  lumineux,  et  les  plus  convaincus  laissèrent-ils  échapper 
dans  leurs  écrits  plus  d'une  marque  de  doute. 

C'est  que  certains  faits  bien  assurés,  bien  simples  à  constater, 
réchauffement  d'un  morceau  de  fer  que  l'on  .martèle,  d'un  corps 
que  l'on  frotte,  paraissaient  plus  aisés  à  concilier  avec  la  théorie 
cartésienne  qu'avec  l'hypothèse  du  calorique.  Si  réchauffement 
d'un  corps  est  dû  à  la  pénétration  d'un  fluide  dans  ce  corps,  com- 
ment l'action  de  marteler  ou  de  frotter  ce  corps  augmente-t-elle 
la  quantité  de  calorique  qu'il  contient?  Si,  au  contraire,  la  cha- 
leur est  une  agitation  très  rapide  des  élémens  du  corps,  n'est-il 
pas  nature]  que  les  ébranlemens,  les  secousses  venues  de  l'exté- 
rieur puissent  accroître  la  force  vive  de  ce  mouvement? 

Descartes  avait  déjà  invoqué  la  chaleur  produite  par  la  per- 
cussion comme  une  preuve  de  sa  thèse  ;  Robert  Boyle,  sans  cesse 
hésitant  entre  la  supposition  qui  fait  de  la  chaleur  une  substance 
et  celle  qui  en  fait  un  mouvement,  reprend  un  argument  sem- 
blable en  faveur  de  la  seconde  hypothèse  ;  il  fait  remarquer  que, 
lorsqu'on  enfonce  un  clou  dans  un  morceau  de  bois,  il  faut  frapper 
un  grand  nombre  de  coups  sur  la  tête  du  clou  avant  que  la  tem- 
pérature de  cette  tête  s'échauffe  d'une  manière  sensible  :  la  force 
vive  du  marteau  traverse  le  clou  pour  aller  briser  le  bois,  et  la 
fraction  de  cette  force  vive  qui  reste  emmagasinée  dans  le  fer  est 
petite;  mais  à  partir  du  moment  où  le  clou,  complètement 
enfoncé,  ne  peut  plus  s'avancer  dans  la  masse  du  bois,  quelques 
coups  suffisent  pour  lui  communiquer  une  chaleur  considérable  : 
«  l'impulsion  donnée  par  le  coup  de  marteau  étant  incapable  do 
chasser  le  clou  plus  avant  ou  de  le  briser,  il  faut  qu'elle  se 
dépense  dans  la  production  de  ce  mouvement  intestin  qui  est  la 
chaleur.  » 

Lavoisier  et  Laplace,  dans  le  Mémoire  sur  la  chaleur  qu'ils 
lurent  à  l'Institut  le  18  juin  1783,  exposent  les  deux  théories  de 
la  chaleur  entre  lesquelles  sont  partagés  les  avis  des  physiciens  ; 
ils  résument  d'abord  la  doctrine  du  calorique,  puis  l'hypothèse 
que  la  chaleur  est  un  mouvement  :  «  Nous  ne  déciderons  pas 
entre  les  deux  hypothèses  précédentes,  disent-ils  ;  plusieurs  phé- 
nomènes paraissent  favorables  à  la  dernière;  tel  est, par  exemple, 
celui  de  la  chaleur  que  produit  le  frottement  de  deux  corps 
solides  ;  mais  il  en  est  d'autres  qui  s'expliquent  plus  simplement 
dans  la  première.  » 

Si  les  tenans  de  la  théorie  cartésienne  pouvaient  objecter  aux 
partisans  de  l'existence  substantielle  du  calorique  la  production 
de  la  chaleur  par  la  percussion  et  le  frottement,  ceux-ci,  en 
revanche,  opposaient  à  ceux-là  l'absorption  de  chaleur  latente 
qui  accompagne  la  fusion  et  la  vaporisation.  Comment  expliquer 


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390  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

par  les  principes  de  Descartes  que  la  glace,  en  fondant,  absorbe 
une  grande  quantité  de  chaleur  sans  changer  de  température? 
Cette  chaleur  fournie  à  la  glace  par  les  corps  qui  l'entourent,  c'est 
une  diminution  de  la  force  vive  du  mouvement  qui  les  agitait  ; 
cette  force  vive  ne  peut  se  perdre  ;  elle  devrait  donc  se  retrouver 
dans  l'eau  produite  par  la  fusion,  et  celle-ci  devrait  être  plus 
chaude  que  la  glace  dont  elle  provient,  ce  que  l'expérience 
contredit.  Mais  cette  difficulté,  si  embarrassante  pour  le  méca- 
nisme pur  des  cartésiens,  qui  compose  les  corps  de  parties  agi- 
tées sans  action  les  unes  sur  les  autres,  disparaît  lorsqu'on  sup- 
pose, avec  Newton,  que  ces  parties  exercent  les  unes  sur  les  autres 
des  actions  attractives  ou  répulsives.  Tout  changement  de  l'état 
d'agrégation  de  ces  parties  sera  accompagné  d'un  travail  positif 
ou  négatif  de  leurs  actions  mutuelles;  si  ce  travail  est  positif,  il 
entraînera  un  accroissement  de  la  force  vive  du  mouvement  mo- 
léculaire ;  s'il  est  négatif,  il  déterminera  une  diminution  de  force 
vive.  Dans  ce  dernier  cas,  une  partie  de  la  chaleur  libre  sera 
absorbée  à  l'état  latent;  dans  le  premier,  une  certaine  quantité 
de  chaleur  latente  redeviendra  libre.  L'existence  de  la  chaleur 
latente,  argument  décisif  contre  la  pure  doctrine  cartésienne, 
ne  vaudra  plus  à  l'encontre  de  l'hypothèse  que  le  chaud  et  le 
froid  sont  les  effets  produits  sur  nos  organes  par  un  certain 
mouvement,  pourvu  que  l'on  allie  cette  hypothèse  aux  idées 
dynamistes  de  Newton .  Lavoisier  et  Laplace  l'ont  reconnu  les 
premiers  :  «  Si  la  chaleur  est  un  fluide,  il  est  possible  que,  dans 
la  combinaison  de  plusieurs  substances,  elle  se  combine  avec 
elles  ou  qu'elle  s'en  dégage  ;  mais  rien  n'indique  a  priori  que  la 
chaleur  libre  est  la  môme  avant  et  après  la  combinaison  ;  rien  ne 
l'indique  encore  dans  l'hypothèse  où  la  chaleur  n'est  que  la 
force  vive  des  molécules  des  corps,  car,  les  substances  qui  se 
combinent  agissant  l'une  sur  l'autre  en  vertu  de  leurs  affinités 
réciproques,  leurs  molécules  sont  soumises  à  l'action  de  forces 
attractives,  qui  peuvent  changer  la  quantité  de  force  vive  et  par 
conséquent  celle  de  la  chaleur.  » 

Laplace,  si  prudent  et  si  réservé  en  1783,  allait  devenir  le  plus 
ferme  champion  de  la  théorie  du  calorique  ;  mais  tandis  que  ses 
travaux,  joints  à  ceux  de  Gay-Lussac,  de  Desormes  et  Clément, 
de  Poisson,  enrichissaient  cette  théorie  de  merveilleuses  décou- 
vertes et  lui  assuraient  l'assentiment  de  la  plupart  des  physiciens, 
des  penseurs  isolés  continuaient  à  attribuer  la  chaleur  à  un 
mouvement  rapide  des  molécules  matérielles  et  à  élever  contre 
la  doctrine  nouvelle  des  objections  de  plus  en  plus  pressantes. 

Rumford,  qui  dirigeait  une  fonderie  de  canons  à  Munich,  avait 
remarqué  la  chaleur  considérable  qui  se  dégage  pendant  le  forage 


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LES   THÉORIES   DE    LÀ    CHALEUR.  391 

d'une  pièce  ;  il  répéta  cette  expérience  sous  une  forme  scienti- 
fique, et  le  25  janvier  1798  il  en  communiqua  le  résultat  à  la 
Société  royale  de  Londres.  Au  moyen  d'un  manège  mû  par  un 
cheval,  il  avait  fait  tourner  un  foret  obtus  dans  un  cylindre  de 
bronze  de  13  livres  anglaises  ;dans  l'espace  de  deux  heures,  par 
une  pression  que  Rumford  évaluait  à  cent  quintaux,  le  foret  avait 
réduit  en  poudre  4115  grains  de  bronze;  la  quantité  de  chaleur 
qui  s'était  dégagée  pendant  cette  opération  aurait  amené 
26,38  livres  d'eau  de  la  température  de  la  congélation  à  la  tem- 
pérature de  l'ébullition.  A  l'exposé  de  cette  expérience,  qui  met- 
tait si  nettement  en  évidence  la  génération  de  la  chaleur  au 
moyen  du  frottement,  Rumford  ajoutait  les  réflexions  suivantes  : 
«  En  raisonnant  sur  ce  sujet,  nous  ne  devons  pas  oublier  cette 
circonstance  des  plus  remarquables  que  la  source  de  la  chaleur 
engendrée  par  le  frottement,  dans  ces  expériences,  parait  être 
inépuisable.  Il  est  à  peine  nécessaire  de  faire  remarquer  qu'une 
chose  qu'un  corps  isolé  ou  un  système  de  corps  peuvent  conti- 
nuer de  fournir  indéfiniment,  sans  limites,  ne  peut  absolument 
pas  être  une  substance  matérielle.  Il  me  paraît  extrême- 
ment difficile,  sinon  tout  à  fait  impossible,  de  se  former  une 
idée  d'une  ohose  pouvant  s'exciter  ou  se  communiquer  dans 
ces  expériences,  à  moins  que  cette  chose  ne  soit  du  mouve- 
ment. » 

L'année  suivante,  Humphry  Davy  répétait  une  expérience 
semblable  et  s'exprimait,  à  son  sujet,  en  termes  analogues. 

L'argumentation  de  Rumford  et  de  Davy  était  nette  et  pres- 
sante ;  ceux  qui  tenaient  pour  l'existence  substantielle  du  calo- 
rique s'en  émurent.  Dans  sa  Statique  chimique,  Berthollet  essaya 
de  la  réfuter;  la  limaille  de  cuivre  n'est  peut-être  pas  identique 
au  cuivre  dont  elle  provient;  en  s'en  détachant  sous  la  pression 
du  foret,  elle  a  pu  subir  un  changement  d'état;  sa  densité,  sa 
chaleur  spécifique  ont  pu  varier,  et  cette  transformation  a  pu 
produire  le  dégagement,  sous  forme  de  chaleur  libre,  d'une  partie 
du  calorique  que  le  cuivre  avait  emmagasiné  à  l'état  latent.  Vaine 
échappatoire,  que  Rumford  avait  prévue  et  qu'il  avait  fermée 
d'avance  en  montrant  que  la  limaille  formée  dans  son  expérience 
avait  même  densité  et  même  chaleur  spécifique  que  le  bloc  de 
métal  auquel  elle  avait  été  arrachée.  Il  restait  donc  avéré  que 
Ton  pouvait,  avec  du  mouvement,  engendrer  de  la  chaleur,  et 
que  si  Ton  disposait  d'une  source  inépuisable  de  mouvement,  on 
pouvait,  sans  fin,  produire  de  la  chaleur. 

La  production  de  chaleur  par  la  percussion  ou  par  le  frotte- 
ment avait  été,  pendant  longtemps,  la  seule  objection  opposée  à 
la  théorie  du  calorique;  mais,  au  moment  même  où  cette  théorie 


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392  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

acquérait  son  plein  développement,  les  progrès  de  l'optique  lui 
suscitaient  de  nouvelles  difficultés. 

Les  découvertes  de  Young  et  de  Fresnel  reléguaient  dans 
l'oubli  le  système  longtemps  triomphant  de  l'émission  et  remet- 
taient en  faveur  la  théorie  délaissée  des  ondulations;  la  lumière 
n'était  plus  l'effet  produit  sur  notre  rétine  par  de  petits  projectiles 
lancés  dans  l'espace  avec  une  extrême  vitesse ,  elle  consistait  en 
mouvemens  très  rapides  de  l'éther.  Cette  hypothèse,  appuyée 
d'expériences  précises  et  saisissantes,  était  bientôt  admise  par 
l'immense  majorité  des  physiciens.  Or,  si  la  lumière  est  un 
mouvement,  comment  la  chaleur  qui  rayonne  avec  la  lumière,  qui 
engendre  la  lumière  dans  les  corps  fortement  échauffés,  serait- 
elle  autre  chose  qu'un  mouvement?  Lorsque  la  lumière  est 
absorbée  par  un  corps  noir  et  l'échauffé,  n'est-on  pas  obligé 
d'admettre  que  le  mouvement  lumineux  s'est  transformé,  au  sein 
du  corps  absorbant,  en  mouvement  calorifique,  et,  comme  l'écri- 
vait Fresnel  en  1822,  «  que  la  quantité  de  force  vive  qui  dispa- 
raît comme  lumière  est  reproduite  comme  chaleur?  »  Le  feu  et  la 
lumière  ont  des  affinités  qu'aucun  physicien  n'a  jamais  osé  con- 
tester; comment  le  retour  de  la  théorie  de  la  lumière  aux  doc- 
trines cartésiennes  n'aurait-il  pas  entraîné  la  théorie  de  la  chaleur 
dans  une  évolution  semblable? 

IV 

«  Lorsqu'une  hypothèse  ne  suffit  plus  à  l'explication  des  phé- 
nomènes, elle  doit  être  abandonnée. 

«  C'est  le  cas  où  se  trouve  l'hypothèse  par  laquelle  on  consi- 
dère le  calorique  comme  une  matière,  comme  un  fluide  subtil.  » 

Ainsi  s'exprime  Sadi  Carnot  dans  une  note  trouvée,  après  sa 
mort,  parmi  ses  papiers. 

Au  point  de  vue  logique,  le  principe  énoncé  par  Carnot  est 
incontestable  ;  une  théorie  physique  formellement  contredite  par 
un  fait  bien  constaté  est  une  théorie  qu'il  est  absurde  de  dé- 
fendre ;  mais  l'histoire  de  la  science  est  tissue  du  récit  des  vio- 
lences que  ce  principe  a  subies;  l'esprit  humain  a  un  tel  besoin 
de  grouper  les  faits  d'expérience  en  une  théorie,  qu'il  refuse  tou- 
jours d'abandonner  un  système  contredit  par  l'observation;  il 
multiplie  les  ruses,  les  faux-fuyans,  les  semblans  d'explication, 
pour  tourner  ou  dissimuler  l'objection,  aimant  mieux  garder  une 
théorie  qu'il  sait  fausse  que  d'être  livré,  en  l'abandonnant,  au 
chaos  de  l'empirisme.  S'il  se  décide  à  rejeter  l'hypothèse  con- 
trouvée,  c'est  seulement  lorsqu'une  autre  hypothèse  plus  générale, 
plus  compréhensive,est  parvenue  à  grouper  en  une  même  synthèse 


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LES  THÉORIES  DE  LA  CHALEUR.  393 

les  faits  que,  déjà,  Ton  savait  expliquer  et  les  faits  qui,  jusque-là, 
étaient  demeurés  inexplicables.  Réfuter  une  idée  fausse  ne  sert 
de  rien  si  Ton  ne  proclame  pas  en  même  temps  l'idée  juste  qui 
la  doit  remplacer. 

De  cette  loi  historique  la  théorie  de  la  chaleur  nous  offre 
de  remarquables  exemples. 

C'est  sous  les  yeux  de  Laplace  qu'en  1807  Gay-Lussac  a  fait 
écouler  l'air  d'un  réservoir  plein  en  un  réservoir  vide  et  qu'il  a 
prouvé  l'absence  de  tout  dégagement,  de  toute  absorption  de  cha- 
leur duratit  cette  modification;  Desormes  et  Clément  ont  émis 
sur  le  calorique  contenu  dans  un  espace  vide  une  supposition  que 
Laplace  rejette,  et  Laplace  sait  qu'ils  l'ont  tirée  très  naturellement 
de  l'observation  de  Gay-Lussac;  les  résultats  de  cette  observa- 
tion sont  évidemment  inconciliables  avec  la  théorie  de  la  chaleur 
exposée  dans  la  Mécanique  céleste; cependant,  l'auteur  de  la  Méca- 
nique céleste  se  contente  de  passer  sous  silence  l'expérience  de 
Gay-Lussac. 

Laplace,  Berthollet,  Desormes  et  Clément,  tous  les  partisans 
de  la  théorie  du  calorique  savent  que  le  frottement  dégage  de 
la  chaleur;  tous,  ils  avouent  plus  ou  moins  nettement  que  ce  fait 
constant,  indéniable,  contredit  leurs  hypothèses;  ils  continuent 
cependant  à  raisonner  comme  si  ces  hypothèses  étaient  vraies; 
la  supposition  que  la  chaleur  est  la  manifestation  sensible  d'une 
certaine  substance  matérielle  ne  sera  abandonnée  que  lorsqu'une 
théorie  nouvelle,  regardant  la  chaleur  comme  l'effet  produit  sur 
nos  organes  par  un  genre  particulier  de  mouvement,  aura  rendu 
compte  non  seulement  des  phénomènes  expliqués  par  les  parti- 
sans du  calorique,  mais  encore  de  ceux  que  leurs  adversaires 
leur  objectaient. 

Suivons  les  efforts  par  lesquels  l'idée  que  la  chaleur  consiste 
en  mouvemens  très  petits  et  très  rapides  des  molécules  maté- 
rielles s'est  développée  en  une  théorie,  la  théorie  mécanique  de  la 
chaleur. 

L'une  des  propositions  importantes  de  la  mécanique,  la  loi  des 
forces  vives,  s'énonce  ainsi  :  Quand  un  système  matériel  est  en 
mouvement  sous  l'action  de  certaines  forces,  le  travail  effectué 
par  ces  forces  pendant  un  certain  laps  de  temps  est  toujours  égal 
à  l'accroissement  subi  par  la  force  vive  du  système  pendant  ce 
même  temps  ;  ainsi,  à  tout  travail  positif  produit  par  les  forces 
agissantes  correspond,  pour  le  système,  un  gain  de  force  vive 
précisément  égal  ;  à  tout  travail  négatif,  accompli  à  l'encontre  des 
forces  agissantes,  correspond  une  égale  perte  de  force  vive. 

Si  la  quantité  de  chaleur  sensible  contenue  dans  un  corps 
n'est  autre  chose  que  la  force  vive  d'un  certain  mouvement  des 


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394  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

molécules  de  ce  corps,  il  n'est  plus  étonnant  qu'un  travail  effectué 
par  les  forces  qui  agissent  sur  un  système  et  consommé  par  ce 
système,  y  engendre  une  certaine  quantité  de  chaleur;  il  n'est 
plus  étonnant  qu'un  travail  effectué  par  le  système  à  rencontre 
des  forces  agissantes  entraîne,  pour  le  système,  une  perte  de  cha- 
leur; la  production  de  chaleur  par  le  frottement  ou  la  percus- 
sion, la  production  de  travail  aux  dépens  de  la  chaleur  dans  les 
machines  à  feu,  s'expliquent  alors  sans  aucune  peine. 

Mais  il  y  a  plus. 

La  quantité  de  force  vive  acquise  sous  forme  de  chaleur  par 
un  corps  qui  consomme  du  travail  doit  être  exactement  égale 
au  travail  consommé  ;  la  quantité  de  force  vive  du  mouvement 
calorifique  perdue  par  un  corps  qui  produit  du  travail  doit  être 
exactement  égale  au  travail  engendré;  donc,  il  doit  y  avoir  une 
constante  proportionnalité,  dans  le  premier  cas,  entre  la  grandeur 
du  travail  consommé  et  la  quantité  de  chaleur  produite  ;  dans  le 
second  cas,  entre  la  grandeur  du  travail  engendré  et  la  quantité 
de  chaleur  détruite.  Le  coefficient  de  proportionnalité  mesure  com- 
bien il  faut  dépenser  d'unités  de  travail  pour  produire  une  unité 
de  chaleur,  combien  on  peut  engendrer  d'unités  de  travail  en 
détruisant  une  unité  de  chaleur;  en  d'autres  termes,  il  indique  de 
combien  d'unités  croît  la  force  vive  du  mouvement  calorifique 
qui  agite  les  molécules  d'un  corps,  lorsque  la  quantité  de  chaleur 
sensible  contenue  dans  ce  corps  augmente  d'une  unité;  il  fait 
connaître  Véquivalenl  mécanique  d'une  unité  de  chaleur. 

D'après  un  écrit  publié  en  1839  par  Seguin,  l'oncle  de  celui-ci, 
l'illustre  J.-M.  Montgolfier,  aurait  remarqué  le  premier  «  une 
sorte  de  rapport  entre  la  quantité  de  chaleur  dépensée  et  la 
quantité  de  force  produite  »  ;  dans  les  machines  à  vapeur,  la  va- 
peur n'est  que  l'intermédiaire  du  calorique  pour  produire  la 
force,  et  «  il  doit  exister  entre  le  mouvement  et  le  calorique  un 
rapport  direct,  indépendant  de  l'intermédiaire  de  la  vapeur  ou  de 
tout  autre  agent  que  l'on  pourrait  y  substituer.  »  Seguin,  il  est 
permis  de  le  supposer,  interprétait  dans  le  sens  des  idées  qui  com- 
mençaient à  se  faire  jour  en  1839  une  proposition  que  Mont- 
golfier rattachait  à  des  conceptions  toutes  différentes  :  Montgol- 
fier, Pierre  Prévost  nous  l'affirme,  attribuait  à  la  force  expansive 
du  fluide  calorifique  même  les  effets  mécaniques  que  l'on  a  cou- 
tume d'attribuer  à  la  pression  des  vapeurs  ou  des  gaz  échauffés. 

Le  premier  qui  ait  nettement  défini  l'équivalent  mécanique  de 
la  chaleur,  le  premier  qui  ait  indiqué  des  moyens  expérimen- 
taux propres  à  en  déterminer  la  valeur,  le  premier  qui  ait  donné 
de  cette  valeur  une  estimation  approchée,  c'est  assurément  Sadi 
Carnot. 


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LES   THÉORIES   DE   LÀ   CHALEUR.  395 

Dès  1824,  en  publiant  ses  Réflexions  sur  la  puissance  motrice 
du  feu,  Sadi  Carnot  déclarait  que  «  les  principaux  fondemens 
sur  lesquels  repose  la  théorie  de  la  chaleur  auraient  besoin  de 
l'examen  le  plus  attentif.  »  Cet  examen,  il  l'entreprit;  la  mort 
prématurée,  qui  l'enleva  à  la  science  en  1832,  ne  lui  permit  pas 
d'en  publier  les  résultats,  mais  les  notes  retrouvées  parmi  ses 
manuscrits  portent  la  trace  des  découvertes  auxquelles  ses  mé- 
ditations fécondes  l'avaient  conduit. 

Selon  Sadi  Carnot,  l'ancienne  théorie  du  calorique  doit  être 
re jetée,  car  elle  est  contredite  par  les  faits  ;  elle  est  incompatible  avec 
«  le  développement  de  la  chaleur  par  la  percussion  et  le  frottement 
des  corps  ».  D'autre  part,  à  l'époque  où  Carnot  écrit,  presque 
tous  les  physiciens,  convaincus  par  les  découvertes  de  Young  et 
de  Fresnel,  regardent  «  la  lumière  comme  le  résultat  d'un  mou- 
vement de  vibration  du  fluide  éthéré.  La  lumière  produit  de  la 
chaleur,  ou,  au  moins,  elle  accompagne  la  chaleur  rayonnante  et 
se  meut  avec  la  même  vitesse  qu'elle.  La  chaleur  rayonnante 
est  donc  un  mouvement  de  vibration.  Il  serait  ridicule  de  supposer 
que  c'est  une  émission  des  corps,  tandis  que  la  lumière  qui  l'accom- 
pagne ne  serait  qu'un  mouvement.  Un  mouvement  (celui  de  la 
chaleur  rayonnante)  pourrait-il  produire  un  corps  (le  calorique)? 
Non,  sans  doute,  il  ne  peut  produire  qu'un  mouvement.  La  cha- 
leur est  donc  le  résultat  d'un  mouvement.  Alors  il  est  tout  simple 
qu'elle  puisse  se  produire  par  la  consommation  de  puissance  mo- 
trice et  qu'elle  puisse  produire  cette  puissance  ». 

«  Partout  où  il  y  a  destruction  de  puissance  motrice,  il  y  a, 
en  même  temps,  production  de  chaleur  en  quantité  précisément 
proportionnelle  à  la  quantité  de  puissance  motrice  détruite.  Réci- 
proquement, partout  où  il  y  a  destruction  de  chaleur,  il  y  a  pro- 
duction de  puissance  motrice  ». 

Entre  la  grandeur  du  travail  consommé  et  la  quantité  de  cha- 
leur produite,  il  y  a  un  rapport  absolument  constant,  qui  est 
l'équivalent  mécanique  d'une  unité  de  chaleur.  Peut-on  imaginer 
des  procédés  propres  à  déterminer  par  l'expérience  la  valeur  de 
ce  nombre?  Certes,  et  voici  le  programme  de  quelques-unes  de 
ces  «  expériences  à  faire  sur  la  chaleur  et  la  puissance  mo- 
trice »  : 

«  Répéter  l'expérience  de  Rumford  sur  le  forage  d'un  métal 
dans  l'eau,  mais  mesurer  la  puissance  motrice  consommée  et  la 
chaleur  produite; 

«  Frapper  un  morceau  de  plomb  en  plusieurs  sens,  mesurer 
la  puissance  motrice  consommée  et  la  chaleur  produite; 

«  Agiter  fortement  de  l'eau  dans  un  barillet..,  mesurer  la  puis- 
sance motrice  consommée  et  la  chaleur  produite.  » 

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396  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Mais  en  attendant  que  les  physiciens  aient  réalisé  ces  expé- 
riences avec  tout  le  soin  désirable,  les  données  de  la  physique 
permettent-elles  une  première  estimation  de  l'équivalent  méca- 
nique de  la  chaleur?  «  D'après  quelques  idées  que  je  me  suis  for- 
mées sur  la  théorie  de  la  chaleur,  dit  Sadi  Carnot,  la  production 
d'une  unité  de  puissance  motrice  nécessite  la  destruction  de 
2,70  unités  de  chaleur,  chaque  unité  de  puissance  motrice  ou 
dynamie  représentant  le  poids  d'un  mètre  cube  d'eau  élevé  à  un 
mètre  de  hauteur.  »  En  d'autres  termes,  pour  élever  de  1°  la  tem- 
pérature d'un  kilogramme  d'eau,  pour  produire  une  calorie, 
il  faut  dépenser  une  quantité  de  travail  égale  à  370  kilogram- 
me très. 

Quelles  sont  ces  idées  qui  ont  fourni  à  Carnot  la  première  éva- 
luation approchée  de  l'équivalent  mécanique  de  la  chaleur?  Les 
notes  qu'il  a  laissées  sont  muettes  à  ce  sujet;  mais  il  est  permis  de 
supposer  que  ces  idées  ne  différaient  pas  essentiellement  de  celles 
qui,  en  1842,  fournissaient  à  Robert  Mayer  une  évaluation  presque 
identique. 


Les  notes  de  Sadi  Carnot  touchant  l'équivalence  de  la  chaleur 
et  du  travail  ne  furent  publiées  qu'en  1878;  c'est  donc  sans  avoir 
subi  l'influence  des  idées  du  physicien  français  que  Robert  Mayer 
fut  amené,  par  ses  propres  réflexions,  à  des  conclusions  sem- 
blables ;  et  c'est  avec  justice  qu'au  principe  de  l'équivalence  de  la 
chaleur  et  du  travail  les  physiciens  ont  attaché  le  nom  du  mé- 
decin de  Heilbronn. 

Comme  Sadi  Carnot,  Mayer  admet  que  la  consommation  d'une 
certaine  quantité  de  travail  engendre  une  quantité  proportionnelle 
de  chaleur  ;  c'est  dans  l'étude  des  phénomènes  thermiques  ac- 
compagnant les  changemens  de  volume  des  gaz  qu'il  découvre 
le  moyen  de  calculer  la  quantité  de  travail  dont  la  dépense  produit 
une  calorie. 

Prenons  un  litre  d'air  à  une  température  donnée,  par  exemple 
à  la  température  de  la  glace  fondante,  et  sous  une  pression  donnée, 
par  exemple  la  pression  d'une  atmosphère  ;  proposons-nous  d'ame- 
ner cette  masse  de  gaz  à  occuper  un  volume  double,  la  température 
demeurant  celle  de  la  glace  fondante  et  la  pression  prenant  la  valeur 
d'une  demi-atmosphère  que  lui  assigne  la  loi  de  Mariotte.  Nous 
pourrons  obtenir  ce  résultat  en  détendant  lentement  le  gaz,  de 
manière  que  la  température  demeure  invariable  et  que  la  pression 
quil  supporte  soit,  à  chaque  instant,  celle  qui  le  maintiendrait  en 


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LE8  THÉORIES  DE  LA  CHALEUR.  397 

équilibre  :  nous  pourrons  aussi  obtenir  ce  résultat  en  mettant  le 
récipient  qui  contient  l'air  en  communication  avec  un  autre  réci- 
pient, d'un  litre  de  capacité,  entièrement  vide  ;  l'air  se  précipitera 
dans  ce  second  récipient,  et  il  nous  suffira  d'attendre  que  la 
température,  un  instant  troublée,  soit  revenue,  dans  toute  la  masse, 
au  point  de  fusion  de  la  glace. 

D'après  l'expérience  faite  par  Gay-Lussac  en  1807,  cette  seconde 
opération  n'entraîne  ni  absorption  ni  dégagement  de  chaleur  ;  or, 
quelle  différence  y  a-t-il  entre  ces  deux  opérations?  Dans  la  se- 
conde, les  corps  étrangers  n'ont  ni  fourni  ni  emprunté  de  travail 
au  gaz,  puisque  celui-ci  s'est  détendu  à  l'intérieur  d'un  vase  dont 
les  parois  rigides  n'ont  subi  aucun  déplacement;  dans  la  pre- 
mière,^ gaz,  pour  surmonter  la  pression  extérieure,  a  accompli 
un  travail  facile  à  calculer  ;  ce  travail  équivaut,  selon  Robert  Mayer, 
à  la  quantité  de  chaleur  qui  est  absorbée  dans  cette  première  opé- 
ration et  qui  ne  serait  pas  absorbée  dans  la  seconde.  Si  donc 
on  pouvait  déterminer  cette  quantité  de  chaleur  qui  a  engendré 
un  travail  connu,  on  pourrait  évaluer  sans  peine  l'équivalent  mé- 
canique de  la  chaleur. 

Or,  les  données  que  la  physique  possédait  en  1842  permettaient 
de  calculer  cette  quantité  de  chaleur. 

Reprenons  cette  masse  d'air  qui  occupe  le  volume  d'un  litre 
à  la  température  de  la  glace  fondante  et  sous  la  pression  d'une 
atmosphère;  doublons  d'abord  son  volume  en  maintenant  sa 
température  constante  :  elle  absorbera  la  quantité  de  chaleur  que 
nous  voulons  déterminer;  puis,  en  maintenant  invariable  son 
volume,  chauffons-la  jusqu'à  la  température  de  273°  :  elle  absor- 
bera une  quantité  de  chaleur  égale  à  273  fois  le  produit  de  son 
poids  par  la  chaleur  spécifique  de  l'air  sous  volume  constant. 

Au  lieu  de  soumettre  notre  masse  d'air  à  ces  deux  transforma- 
tions successives,  chauffons-la  simplement,  de  0°  à  273°,  sous  la 
pression  constante  d'une  atmosphère;  elle  occupera,  à  273°,  un 
volume  de  deux  litres;  elle  absorbera,  dans  cette  nouvelle  modi- 
fication, une  quantité  de  chaleur  égale  à  273  fois  le  produit  de 
son  poids  par  la  chaleur  spécifique  de  l'air  sous  pression  con- 
stante. 

De  deux  manières  différentes  nous  avons  fait  passer  notre 
masse  d'air  d'un  même  état  initial,  où  elle  occupait  un  volume 
d'un  litre  à  la  température  de  la  glace  fondante,  à  un  même 
état  final,  où  elle  occupe  un  volume  de  deux  litres  à  la  tempé- 
rature de  273°;  la  quantité  de  chaleur  absorbée  dans  la  réalisation 
du  premier  procédé  doit  être  égale  à  la  quantité  de  chaleur  ab- 
sorbée dans  la  réalisation  du  second.  Nous  pouxoBJL donc  évaluer 

(s  *•■  ai  i  V  ;.- .- 

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398  REVUE   DBS  DEUX  MONDES. 

la  quantité  de  chaleur  dont  la  grandeur  nous  importe  :  elle  est 
égale  à  273  fois  le  produit  du  poids  du  gaz  par  l'excès  de  la  cha- 
leur spécifique  sous  pression  constante  sur  la  chaleur  spécifique 
sous  volume  constant. 

Tel  est  le  raisonnement  très  simple  par  lequel  Mayer  relie  la 
valeur  de  l'équivalent  mécanique  de  la  chaleur  à  la  différence  qui 
existe  entre  les  deux  chaleurs  spécifiques  d'un' gaz;  le  calcul, 
effectué  avec  les  données  dont  on  disposait  à  son  époque,  lui 
montre  que,  pour  produire  une  calorie,  il  faut  dépenser  367  kilo- 
grammètres  ;  c'est  presque  exactement  le  résultat  qu'avait  obtenu 
Sadi  Carnot. 

Le  raisonnement  de  Mayer  n'a  pas  seulement  l'avantage  de 
fournir  une  valeur  approchée  de  l'équivalent  mécanique  de  la 
chaleur;  il  jette  en  outre  une  vive  lumière  sur  la  théorie  des 
gaz.  Si  un  gaz  qui  se  dilate  sous  pression  constante  absorbe  plus 
de  chaleur  qu'un  gaz  qui  se  dilate  sous  volume  constant,  c'est  que, 
pour  surmonter  la  pression  extérieure,  il  fournit  dans  le  premier 
cas  un  travail  qu'il  n'a  pas  à  fournir  dans  le  second.  Si,  dans 
l'expérience  de  Gay-Lussac,  que  Laplace  ne  pouvait  expliquer,  un 
gaz  se  détend  sans  dégager  ni  absorber  aucune  quantité  de  cha- 
leur, c'est  qu'aucun  travail  n'accompagne  cette  détente;  les  lois  de 
la  détente  d'un  gaz  sans  variation  de  chaleur,  posées  par  La- 
place et  Poisson  dans  l'hypothèse  du  calorique,  se  retrouvent  sans 
peine,  avec  toutes  leurs  conséquences,  dans  la  nouvelle  doctrine  ; 
en  sorte  que  les  découvertes  qui  avaient  donné  le  plus  de  crédit 
à  l'existence  substantielle  du  calorique,  peuvent  aussi  bien  être 
invoquées  à  l'appui  de  la  théorie  mécanique  de  la  chaleur. 

Les  écrits  de  Robert  Mayer  n'eurent  guère  plus  d'influence  sur 
le  développement  de  la  science  que  les  notes  inédites  de  Sadi 
Carnot;  ils  furent  publiés,  mais  ils  ne  furent  pas  lus.  Pour  que 
l'idée  de  l'équivalence  de  la  chaleur  et  du  travail  se  répandît  parmi 
les  physiciens,  il  fallut  que  Joule  en  Angleterre,  que  Colding  en 
Danemark,  la  retrouvassent  l'un  et  l'autre  en  dehors  de  toute 
influence  étrangère  ;  il  fallut  que  de  multiples  déterminations 
expérimentales,  réalisant  pour  la  plupart,  à  l'insu  de  leurs  au- 
teurs, le  programme  tracé  par  Sadi  Carnot,  vinssent  fixer  au  voi- 
sinage du  nombre  425  la  valeur  très  approchée  de  l'équivalent 
mécanique  de  la  chaleur;  il  fallut  surtout  que  Helmholtz  lançât 
son  écrit  sur  la  conservation  de  la  force,  retentissant  manifeste 
qui  annonçait  à  la  science  l'avènement  des  nouvelles  doctrines. 
C'est  seulement  fort  tard  qu'on  reconnut  la  priorité  du  médecin 
de  Heilbronn,  et  plus  tard  encore  que  l'on  put  rendre  justice  à 
la  divination  de  notre  compatriote. 


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LES  THÉORIES  DE  LA  CHALEUR.  399 


VI 

En  1850,  les  idées  sur  lesquelles  repose  la  doctrine  de  l'équi- 
valence de  la  chaleur  et  du  travail  étaient  acquises;  l'époque 
semblait  venue  de  donner  de  cette  doctrine  un  exposé  dogma- 
tique ;  c'est  ce  que  fit  Clausius  dans  la  première  partie  d'un  mé- 
moire regardé  à  juste  titre  comme  la  clé  de  voûte  de  la  thermo- 
dynamique. 

Les  molécules  des  corps  sont  animées  de  mouvemens  très 
petits  et  très  rapides  ;  la  force  vive  de  ces  mouvemens  représente 
la  quantité  de  chaleur  libre,  de  chaleur  sensible  que  renferme  le 
corps  ;  cette  force  vive  est  d'autant  plus  grande  que  la  tempéra- 
ture est  plus  élevée. 

D'autre  part,  entre  ces  molécules  s'exercent,  en  général,  des 
actions  attractives  ou  répulsives  appréciables  seulement  lorsque 
les  molécules  entre  lesquelles  elles  agissent  sont  très  voisines  ; 
toute  variation  de  volume  ou  de  température,  tout  changement 
d'état  physique  ou  chimique  subis  par  un  corps  entraînent  un 
changement  de  disposition  des  molécules  de  ce  corps  et,  par 
suite,  un  travail  positif  ou  négatif  de  ces  actions. 

Ce  travail  n'est  pas,  dans  la  plupart  des  cas,  le  seul  qui  se  pro- 
duise lorsqu'un  corps  éprouve  une  modification;  ce  corps  peut 
être  soumis  à  Faction  de  certaines  forces  extérieures,  de  la  pesan- 
teur, de  la  pression  de  l'atmosphère  ;  lorsque  le  corps  se  transforme, 
ces  forces  effectuent,  elles  aussi,  un  travail  positif  ou  négatif. 

Ainsi,  pendant  qu'un  corps  éprouve  une  certaine  modifi- 
cation, il  absorbe  ou  dégage  une  certaine  quantité  de  chaleur  qui 
équivaut  à  l'accroissement  ou  à  la  diminution  de  force  vive  du 
mouvement  moléculaire;  mais,  en  outre,  il  dégage  ou  absorbe 
une  quantité  de  chaleur  équivalente  au  travail  positif  ou  négatif 
effectué  par  les  forces  lant  intérieures  qu'extérieures  qui  sollici- 
tent ses  diverses  parties.  Si  le  premier  effet  représente,  dans  la 
nouvelle  doctrine,  l'absorption  ou  le  dégagement  de  chaleur 
libre  que  considérait  l'ancienne  doctrine,  le  second  effet  repré- 
sente, dans  la  théorie  mécanique  de  la  chaleur,  ce  que  la  théorie 
du  calorique  regardait  comme  un  dégagement  ou  une  absorption 
de  chaleur  latente;  dans  la  théorie  mécanique,  la  chaleur  latente 
«  n'est  pas  seulement,  comme  son  nom  l'indique,  cachée  à  notre 
perception  ;  elle  n'existe  pas  le  moins  du  monde  ;  elle  a  été  con- 
sommée en  travail  durant  les  changemens  d'état.  »  L'hypothèse 
touchant  la  nature  de  la  chaleur  latente,  que  Lavoisier  et  Laplace 
avaient  indiquée  dès  1783,  est  désormais  adoptée. 


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400  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Dans  la  chaleur  qu'un  corps  absorbe  on  doit,  nous  venons  de 
le  voir,  distinguer  trois  parties  :  la  chaleur  qui  sert  à  accroître  la 
force  vive  du  mouvement  moléculaire,  la  chaleur  qui  est  con- 
sommée en  travail  intérieur,  la  chaleur  qui  est  consommée 
en  travail  extérieur.  La  dernière  partie  peut  être  calculée 
lorsque  l'on  connaît  les  forces  extérieures  auxquelles  le  corps 
est  soumis  pendant  sa  transformation  —  et  ces  forces  peuvent, 
en  général,  être  mesurées.  —  Au  contraire,  dans  la  plupart  des 
cas,  les  deux  premières  parties  ne  peuvent  être  calculées,  car 
on  ignore  de  quelle  manière  se  meuvent  les  molécules  des  corps 
et  suivant  quelles  lois  elles  s'attirent  les  unes  les  autres. 

Il  semble  donc  que  Ton  ne  puisse  jamais  calculer,  d'une  ma- 
nière complète,  l'effet  mécanique  auquel  une  certaine  absorption 
de  chaleur  est  équivalente;  il  semble,  par  conséquent,  que  tout 
essai  tenté  pour  déterminer  par  l'expérience  la  valeur  de  l'équiva- 
lent mécanique  de  la  chaleur  soit  un  essai  illusoire.  Il  n'en  est 
rien. 

Prenons  un  corps  et  soumettons-le  à  un  cycle  de  transforma- 
tions qui  le  ramène  à  son  état  initial;  après  qu'il  aura  parcouru 
ce  cycle,  la  force  vive  du  mouvement  qui  agite  ses  molécules 
reprendra  sa  première  valeur;  elle  n'aura  subi  ni  augmentation, 
ni  diminution  ;  les  molécules  auront  repris  leur  disposition  pre- 
mière ;  or  —  c'est  une  hypothèse  admise  par  tous  les  géomètres 
qui  ont  traité  des  actions  moléculaires  —  les  forces  attractives 
ou  répulsives  qui  s'exercent  entre  les  molécules  sont  d'une  nature 
telle  qu'elles  effectuent  autant  de  travail  positif  que  de  travail 
négatif  dans  une  modification  où  le  point  d'application  de  chacune 
d'elles  décrit  une  trajectoire  qui  se  ferme  sur  elle-même  et  la 
ramène  à  son  point  de  départ.  Ainsi,  dans  la  quantité  de  chaleur 
absorbée  par  un  corps  qui  a  subi  un  cycle  de  transformations,  les 
deux  premières  parties  font  défaut;  la  dernière  seule  subsiste; 
lorsqu'un  corps  a  subi  une  suite  de  modifications  qui  l'a  ramené 
à  l'état  où  elle  l'avait  pris,  la  quantité  de  chaleur  qu'il  a  absorbée 
est  exactement  équivalente  au  travail  qu'il  a  fourni  pour  sur- 
monter les  forces  extérieures. 

C'est  donc  en  déterminant,  d'une  part,  la  quantité  de  chaleur 
absorbée  par  un  système  de  corps  qui  décrit  un  cycle  fermé  de 
transformations,  en  calculant,  d'autre  part,  le  travail  effectué, 
pendant  le  parcours  de  ce  cycle,  par  les  forces  extérieures  appli- 
quées au  système,  que  l'on  pourra  évaluer  l'équivalent  méca- 
nique de  la  chaleur;  la  méthode  employée  par  R.  Mayer  est  une 
application  de  ce  principe;  parmi  les  physiciens  qui,  après 
R.  Mayer,  ont  mesuré  la  grandeur  de  la  même  constante,  il  en  est 


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LES  THÉORIES  DE  LÀ  CHALEUR.  401 

qui  ont  négligé  de  faire  parcourir,  en  son  entier,  un  cycle  de  mo- 
difications au  corps  sur  lequel  ils  opéraient  ;  les  méthodes  dont 
ils  ont  fait  usage  ne  sont  pas  légitimes. 

Nous  venons  de  mettre  en  évidence  un  caractère  essentiel  qui 
distingue  les  forces  intérieures  agissant  entre  les  molécules  d'un 
corps  et  les  forces  extérieures  sollicitant  les  diverses  parties  de  ce 
corps  ;  si  un  corps,  après  des  modifications  quelconques,  revient 
à  son  état  initial,  on  est  assuré  que  le  travail  total  effectué,  durant 
ces  modifications,  par  les  actions  moléculaires,  se  réduit  à  zéro  ;  il 
n'en  est  pas  nécessairement  de  même  du  travail  effectué  par  les 
forces  extérieures  ;  ce  travail  peut  être  positif,  nul  ou  négatif. 

Cette  proposition  est  elle-même  contenue  dans  une  vérité 
plus  générale  :  lorsqu'on  se  donne  l'état  initial  d'un  corps  et  son 
état  final,  on  peut  affirmer  que  le  travail  produit  par  les  attrac- 
tions moléculaires  durant  la  modification  subie  par  le  corps  est 
déterminé  sans  ambiguïté  ;  on  peut  faire  passer  le  corps  du  même 
état  initial  au  même  état  final  par  une  infinité  de  procédés  diffé- 
rons; quel  que  soit  le  procédé  employé,  le  travail  effectué  par  les 
actions  intérieures  gardera  la  même  valeur. 

Il  en  est  tout  autrement  du  travail  des  forces  extérieures  ; 
sans  changer  ni  l'état  initial  du  système,  ni  l'état  final,  que  l'on 
change  le  procédé  servant  à  faire  passer  le  corps  de  l'un  à  l'autre 
de  ces  états,  on  changera,  en  général,  la  valeur  du  travail  effectué 
par  les  forces  extérieures. 

De  cette  vérité,  nous  avons  déjà  rencontré  un  saisissant 
exemple  ;  nous  avons  pris  une  masse  d'air  qui  occupait  le  volume 
d'un  litre  à  la  température  de  la  glace  fondante  ;  par  deux  pro- 
cédés distincts,  nous  l'avons  amenée  à  occuper,  à  la  même  tem- 
pérature, un  volume  de  deux  litres;  en  l'un  des  procédés,  nous 
détendions  cette  masse  d'air  à  température  constante,  sous  une 
pression  constamment  égale  à  celle  qui  la  maintiendrait  en  équi- 
libre; la  pression  extérieure  effectuait  alors  un  certain  travail 
négatif;  en  l'autre  procédé,  nous  mettions  le  récipient  où  le  gaz 
était  d'abord  renfermé  en  communication  avec  un  vase  vide  de 
même  capacité  ;  le  gaz  se  précipitait  dans  le  vide  ;  la  température 
baissait  d'un  certain  nombre  de  degrés  dans  le  premier  récipient 
et  montait  d'un  nombre  égal  de  degrés  dans  le  second;  nous 
laissions  la  température  reprendre,  dans  toute  la  masse,  sa  valeur 
primitive;  durant  toute  cette  modification,  le  gaz  se  mouvait  à 
l'intérieur  d'une  enveloppe  rigide,  en  sorte  que  la  pression  exté- 
rieure n'effectuait  aucun  travail.  Ainsi,  en  conduisant  la  masse 
gazeuse  d'un  même  état  initial  à  un  même  état  final  par  deux 
procédés  différens,  nous  amenions  les  forces  extérieures  à  effec- 
Tom  cxxx.  —  1895.  26 


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402  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tuer  un  travail  différent,  négatif  dans  le  premier  cas,  nul  dans 
le  second. 

Ces  remarques  conduisent  à  une  importante  conséquence. 

Faisons  passer  successivement  un  corps  d'un  même  état  initial 
à  un  môme  état  final  par  divers  procédés;  quel  que  soit  le  procédé 
employé,  l'accroissement  subi  par  la  force  vive  des  mouvemens 
moléculaires  gardera  la  même  valeur;  le  travail  effectué  par  les 
actions  intérieures  gardera  la  même  valeur;  mais  le  travail 
effectué  par  les  forces  extérieures  ne  sera  pas  le  même  dans  tous 
les  cas;  il  variera  avec  le  procédé  employé  pour  transformer  le 
corps;  donc,  chaque  procédé  capable  de  faire  passer  le  corps  de 
l'état  initial  donné  à  l'état  final  donné  exigera  l'absorption  d'une 
quantité  différente  de  chaleur. 

Ainsi,  dans  l'exemple  que  nous  venons  de  citer,  le  gaz,  en  se 
détendant  par  le  premier  procédé,  absorbera  une  certaine  quan- 
tité de  chaleur;  en  se  détendant  par  le  second  procédé,  il  ne 
subira  ni  gain,  ni  perte  de  chaleur. 

Cette  conséquence  nécessaire  de  la  nouvelle  doctrine  renverse 
le  principe  le  plus  universellement  admis  des  anciennes  théories 
de  la  chaleur. 

Pour  Descartes,  les  diverses  parties  d'un  corps  échauffé 
étaient  dans  un  état  d'extrême  agitation  ;  la  quantité  de  chaleur 
contenue  dans  le  corps  était  la  quantité  de  mouvement  de  cette 
agitation;  lorsque  le  corps  passait  d'un  état  à  un  autre,  il  absor- 
bait une  quantité  de  chaleur  égale  à  l'excès  de  la  quantité  de 
mouvement  qu'il  renfermait  dans  l'état  final  sur  la  quantité  de 
mouvement  qu'il  renfermait  dans  l'état  initial  ;  pour  calculer  cet 
excès,  il  suffisait  de  connaître  les  deux  états  extrêmes;  il  n'était 
pas  nécessaire  de  savoir  par  quelle  voie  le  corps  avait  passé  de 
l'un  à  l'autre;  les  deux  termes  d'une  transformation  influaient 
seuls  sur  la  quantité  de  chaleur  absorbée  par  cette  transforma- 
tion ;  en  particulier,  lorsque  ces  deux  termes  coïncidaient,  lorsque 
le  corps  parcourait  un  cycle  qui  le  ramenait  à  son  état  initial, 
la  chaleur  gagnée  par  le  corps  avait  la  même  valeur  que  si 
aucune  modification  ne  s'était  produite,  la  valeur  zéro  ;  durant  le 
parcours  du  cycle,  le  corps  dégageait  autant  de  chaleur  qu'il  en 
absorbait. 

A  la  suite  des  découvertes  de  Leibniz,  la  théorie  cartésienne 
fut  modifiée  ;  la  quantité  de  chaleur  ne  fut  plus  la  quantité  de 
mouvement  de  l'agitation  intestine  du  corps,  elle  en  fut  la  force 
vive  ;  mais  ce  qu'on  disait  de  la  quantité  de  mouvement  pouvait 
se  répéter  de  la  force  vive  ;  la  chaleur  absorbée  par  un  corps  qui 
passe  d'un  état  à  un  autre  continua  à  dépendre  uniquement  de 


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LES   THÉORIES   DE   LÀ   CHALEUR.  403 

ces  deux  états,  à  être  indépendante  du  procédé  qui  faisait  passer 
le  corps  de  l'un  de  ces  états  à  l'autre  ;  en  particulier,  elle  resta 
nécessairement  nulle  dans  le  cas  où  l'état  final  coïncidait  avec 
l'état  initial. 

Survint  l'hypothèse  du  calorique;  pour  elle,  la  quantité  de 
chaleur  contenue  dans  un  corps,  c'est  la  masse  de  fluide  calo- 
rifique qu'il  renferme  ;  la  quantité  de  chaleur  absorbée  par  un 
corps  qui  éprouve  une  modification,  c'est  l'accroissement  subi 
par  la  masse  du  fluide  durant  cette  modification  ;  pour  connaître 
cet  accroissement,  il  suffit  de  connaître  combien  le  corps  renfer- 
mait de  calorique  au  début  de  la  transformation,  combien  il  en 
renferme  à  la  fin  ;  ce  qui  s'est  passé  dans  l'intervalle  importe  peu  ; 
si  la  modification  subie  par  un  corps  se  referme  en  un  cycle,  le 
corps  renferme,  en  son  état  final,  autant  de  calorique  qu'en  son 
^tat  initial;  les  gains  de  chaleur  qu'il  a  faits  compensent  exacte- 
ment les  pertes  qu'il  a  subies. 

L'existence  du  calorique  latent  avait  fait  triompher  l'hypothèse 
du  calorique;  cependant,  cette  existence,  Lavoisier  et  Laplace 
l'ont  montré,  peut  se  concilier  avec  une  théorie  mécanique  de  la 
chaleur  formée  par  la  synthèse  du  mécanisme  de  Descartes  et  du 
dynamisme  de  Newton;  dans  cette  synthèse,  la  chaleur  libre, 
c'est  la  force  vive  du  mouvement  moléculaire  ;  la  chaleur  latente 
dégagée  dans  un  changement  d'état,  c'est  le  travail  accompli,  durant 
ce  changement  d'état,  par  les  forces  attractives  ou  répulsives  qui 
agissent  entre  les  molécules  ;  comme  la  diminution  de  force  vive, 
ce  travail  ne  dépend  que  des  deux  termes  extrêmes  du  change- 
ment d'état  ;  la  valeur  de  la  quantité  de  chaleur  dégagée  ne  dé- 
pend que  de  l'état  initial  et  de  l'état  final,  et  non  point  des  états 
intermédiaires  que  le  corps  a  traversés. 

Si  donc  les  physiciens  se  divisaient  touchant  la  nature  de  la 
chaleur,  ils  étaient  unanimes  à  reconnaître  que  la  chaleur 
absorbée  par  un  corps  durant  une  transformation  ne  dépend  que 
de  l'état  d'où  part  ce  corps  et  de  l'état  où  il  arrive  ;  ils  étaient  una- 
nimes à  proclamer  que,  durant  le  parcours  d'un  cycle  fermé,  le 
corps  dégage  autant  de  chaleur  qu'il  en  absorbe.  En  1783,  Lavoi- 
sier et  Laplace  se  proposent  d'écrire  sur  la  chaleur  en  n'admet- 
tant que  des  principes  communs  à  toutes  les  théories  que  l'on 
peut  former  touchant  la  nature  de  la  chaleur;  ils  n'hésitent  pas  à 
prendre  pour  fondement  de  leurs  déductions  cet  axiome  :  «  Toutes 
les  variations  de  chaleur  soit  réelles,  soit  apparentes,  qu'éprouve 
un  système  de  corps  en  changeant  d'état,  se  reproduisent  dans 
un  ordre  inverse  lorsque  le  système  repasse  à  son  premier  état.  » 
Cet  axiome,  Berthollet  en  fait  usage  dans  l'étude  de  divers  pro- 


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404  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

blêmes  relatifs  aux  dissolutions;  Desormes  et  Clément,  Laplace, 
Poisson,  Sadi  Carnot,  Clapeyron,  l'emploient  constamment  dans 
leurs  raisonnemens  et  dans  leurs  calculs;  en  1840,  Hess  le  place 
à  la  base  de  la  thermochimie;  Mayer  lui-même  l'applique,  sans 
Ténoncer,  dans  le  mémoire  où  il  pose  la  première  loi  de  la  ther- 
modynamique. 

C'est  ce  principe,  regardé  par  tous  comme  la  base  la  plus 
ferme  de  la  théorie  de  la  chaleur,  que  vient  saper  la  loi  de  l'équi- 
valence entre  la  chaleur  et  le  travail  ;  c'est  ce  principe  que  Clau- 
sius  déclare  inadmissible;  lorsqu'un  corps  passe  d'un  état  à 
l'autre,  la  quantité  de  chaleur  qu'il  absorbe  dépend  du  travail 
accompli,  durant  la  modification,  par  les  forces  extérieures  et, 
partant,  varie  avec  cette  modification  ;  pour  nous  renseigner  au 
sujet  de  cette  quantité  de  chaleur,  il  ne  suffit  plus  de  nous  dire 
ce  qu'était  le  corps  au  départ  et  ce  qu'il  est  à  l'arrivée;  il  faut 
encore  nous  conter  l'histoire  de  ce  corps  depuis  le  début  de  la 
modification  jusqu'à  la  fin  ;  on  ne  peut  plus  dire  qu'un  corps, 
pris  dans  un  état  donné,  renferme  une  quantité. déterminée  de 
chaleur  ;  car,  si  on  le  ramène  à  cet  état  après  lui  avoir  fait  subir 
une  série  de  modifications,  il  aura  en  général,  durant  ces  modi- 
fications, absorbé  plus  de  chaleur  qu'il  n'en  aura  dégagé,  ou 
dégagé  plus  de  chaleur  qu'il  n'en  aura  absorbé  ;  on  peut  encore 
parler  de  la  quantité  de  chaleur  qu'un  corps  absorbe  ou  dégage 
tandis  qu'il  subit  une  transformation  déterminée;  mais  on  ne 
peut  plus  parler  de  la  quantité  de  chaleur  que  renferme  un  corps 
pris  dans  un  état  donné;  désormais,  ces  mots  sont  vides  de  sens. 


VII 

Sadi  Carnot  écrivait  dans  ses  Réflexions  sur  la  puissance  mo- 
trice du  feu  : 

«  Nous  supposons  implicitement,  dans  notre  démonstration, 
que  lorsqu'un  corps  a  éprouvé  des  changemens  quelconques,  et 
qu'après  un  certain  nombre  de  transformations,  il  est  ramené 
identiquement  à  son  état  primitif,  c'est-à-dire  à  cet  état  considéré 
relativement  à  la  densité,  à  la  température,  au  mode  d'agréga- 
tion, nous  supposons,  dis-je,  que  ce  corps  se  trouve  contenir  la 
même  quantité  de  chaleur  qu'ili  contenait  d'abord,  ou  autrement 
que  les  quantités  de  chaleur  absorbées  ou  dégagées  dans  ses  di- 
verses transformations,  sont  exactement  compensées.  Ce  fait  n'a 
jamais  été  révoqué  en  doute  ;  il  a  été  d'abord  admis  sans  réflexion 
et  vérifié  ensuite  dans  beaucoup  de  cas  par  les  expériences  du  ca- 


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LES  THÉORIES  DE  LA  CHALEUR.  405 

lorimètre.  Le  nier,  ce  serait  renverser  toute  la  théorie  de  la  cha- 
leur à  laquelle  il  sert  de  base.  » 

La  loi  de  Robert  Mayer  nie  ce  principe  ;  la  théorie  entière  de 
la  chaleur  est  renversée  et  doit  être  édifiée  à  nouveau. 

En  bien  des  points,  cette  restauration  est  aisée;  éviter, dans  la 
détermination  de  l'équivalent  mécanique  de  la  chaleur,  l'emploi 
du  principe  controuvé;  retrouver,  sans  l'aide  de  ce  principe,  les 
propriétés  des  gaz  et  des  vapeurs  établies  jusque-là  dans  l'hypo- 
thèse du  calorique,  toutes  ces  retouches  se  font,  pour  ainsi  dire, 
d'elles-mêmes;  mais  il  semble  moins  facile  de  mettre  d'accord 
avec  la  doctrine  nouvelle,  les  découvertes  auxquelles  un  prin- 
cipe, que  cette  doctrine  déclare  faux,  avait  conduit  Carnot. 

En  1849,  W.  Thomson  se  trouve  en  présence  de  deux  princi- 
pes contradictoires  de  la  théorie  de  la  chaleur  :  d'une  part,  le  prin- 
cipe de  l'équivalence  de  la  chaleur  et  du  travail,  auquel  les  recher- 
ches expérimentales  de  Colding  et  surtout  de  Joule ,  auquel  le 
récent  écrit  de  Helmholtz,  donnent  une  probabilité  de  plus  en  plus 
grande  ;  d'autre  part,  le  principe  que  la  chaleur  absorbée  par  un 
corps  durant  un  changement  d'état  ne  dépend  que  de  l'état  initial 
et  de  l'état  final,  principe  sur  lequel  repose  l'admirable  suite 
des  déductions  de  Carnot;  entre  ces  deux  principes,  il  hésite,  et, 
passant  outre  au  démenti  de  l'expérience,  il  finit  par  opter  en 
faveur  de  l'axiome  que  Carnot  avait  reçu  de  la  tradition  :  «  Si 
nous  abandonnons  ce  principe,  dit-il,  nous  nous  heurtons  à  d'au- 
tres difficultés  innombrables  que  l'on  ne  peut  surmonter  sans  de 
nouvelles  recherches  expérimentales  et  sans  édifier  complètement 
la  théorie  de  la  chaleur  sur  une  nouvelle  base.  »  Tant  il  est  rare 
qu'un  physicien  se  résolve  à  abandonner  une  hypothèse  incom- 
patible avec  les  faits,  qu'il  consente  à  rejeter  une  théorie  contre- 
dite par  l'expérience,  avant  d'avoir  découvert  une  hypothèse  plus 
compréhensive  et  développé  une  théorie  plus  conforme  à  la 
nature  ! 

Trop  vigoureuse  pour  tolérer  aucune  contrainte,  l'imagination 
britannique  fait  bon  marché  des  règles  de  la  logique  :  la  rigueur 
germanique  de  l'esprit  de  Clausius  le  pliait  plus  exactement  aux 
lois  de  la  méthode  expérimentale.  Plein  d'admiration  pour  l'œuvre 
de  Carnot,  mais  convaincu  que  rien  ne  subsisterait  de  cette  œuvre 
que  ce  qui  s'accordait  avec  le  principe  de  l'équivalence  de  la  cha- 
leur et  du  travail,  devenu  vérité  d'observation,  il  aborda  de  front 
les  difficultés  qui  avaient  fait  reculer  Thomson  et,  dans  la  seconde 
partie  de  son  Mémoire  sur  la  force  motrice  de  la  chaleur,  il  exposa 
cette  théorie  que  le  physicien  anglais  croyait  impossible  d'édifier 
sans  nouvelles  recherches  expérimentales. 


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406  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Selon  le  principe  admis  par  Sadi  Carnot,  un  corps  qui  décrit  un 
cycle  absorbe  exactement  autant  de  chaleur  qu'il  en  dégage;  en 
particulier,  une  machine  qui  fonctionne  suivant  un  cycle  de  Carnot 
cède  au  réfrigérant  une  quantité  de  chaleur  précisément  égale  à 
celle  qu'elle  a  empruntée  au  foyer;  cette  proposition  est  incom- 
patible avec  la  loi  de  Mayer;  si  la  machine  fournit  un  certain 
travail,  la  quantité  de  chaleur  empruntée  au  foyer  surpasse  la 
quantité  de  chaleur  cédée  au  réfrigérant,  et  l'excès  de  la  première 
sur  la  dernière  équivaut  au  travail  produit  par  la  machine  ; 
l'inverse  a  lieu  si  la  machine  absorbe  du  travail  ;  la  proposition 
dont  Carnot  avait  fait  usage  dans  ses  déductions  doit  donc  être  reje- 
tée; mais,  bien  que  cette  proposition  joue  un  rôle  essentiel  dans 
la  démonstration  des  résultats  énoncés  par  Carnot,  le  rejet  de  celle- 
là  n'entraîne  pas  nécessairement  le  rejet  de  ceux-ci;  de  prémisses 
fausses,  on  peut  déduire  des  conséquences  vraies;  de  la  théorie  de 
Carnot,  on  peut,  selon  Clausius,  conserver  ce  qu'il  y  a  d'essentiel. 

Ce  qu'il  y  a  d'essentiel  dans  cette  théorie,  c'est  la  démarcation 
établie  entre  les  caractères  des  deux  espèces  de  cycles  de  Carnot, 
des  cycles  directs  et  des  cycles  inverses  :  un  corps  qui  décrit  un 
cycle  direct  absorbe  de  la  chaleur  pendant  qu'il  est  porté  à  tem- 
pérature élevée  et  dégage  de  la  chaleur  pendant  qu'il  est  maintenu  à 
basse  température;  au  contraire,  un  corps  qui  décrit  un  cycle 
inverse,  dégage  de  la  chaleur  à  température  élevée  et  en  absorbe 
à  basse  température.  Que  la  quantité  de  chaleur  absorbée  soit 
égale  à  la  quantité  de  chaleur  dégagée,  comme  on  le  croyait  à 
l'époque  de  Carnot,  ou  qu'elle  en  diffère,  comme  nous  l'enseigne  la 
loi  de  Mayer,  peu  importe  :  tout  système  qui  décrit  un  cycle  de  la 
première  catégorie  transporte  de  la  chaleur  d'un  corps  chaud  à  un 
corps  froid  ;  tout  système  qui  décrit  un  cycle  de  la  seconde  caté- 
gorie transporte  de  la  chaleur  d'un  corps  froid  à  un  corps  chaud. 
Or  les  premiers  systèmes,  —  ceux  qui  transportent  de  la  chaleur 
d'un  corps  chaud  à  un  corps  froid,  —  sont  les  seuls  qui  puis- 
sent obliger  les  forces  extérieures  à  effectuer  un  travail  négatif, 
qui  puissent  fonctionner  à  rencontre  de  ces  forces,  qui  puissent,  en 
un  mot,  être  regardés  comme  des  machines  propres  à  fournir  de 
la  puissance  motrice.  Au  contraire,  les  systèmes  qui  transportent 
de  la  chaleur  d'un  corps  froid  à  un  corps  chaud  ne  peuvent  pro- 
duire cet  effet  que  moyennant  un  travail  positif  des  forces  exté- 
rieures; ils  consomment  de  la  puissance;  ce  ne  sont  pas  des  ma- 
chines motrices,  ce  sont  des  machines  frigorifiques;  un  système 
gui  décrit  un  cycle  de  Carnot  ne  peut  transporter  de  chaleur  (fun 
corps  froid  à  un  corps  chaud  si  ce  transport  n'est  accompagné  d'un 
travail  positif  des  forces  extérieures  :  telle  est  la  proposition  que 


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LES  THÉORIES  DE  LA  CHALEUR.  407 

Clausius  regarde  comme  l'intuition  la  plus  profonde  de  Sadi  Car- 
not;  telle  est  la  proposition  qu'il  demande  que  Ton  conserve 
comme  une  sorte  d'axiome  de  la  théorie  de  la  chaleur,  axiome 
aussi  important  pour  cette  théorie  que  Test  la  loi  de  Mayer. 

Lorsqu'une  machine  fonctionne  suivant  un  cycle  de  Carnot, 
chaque  unité  de  travail  qu'elle  fournit  exige  l'emprunt  au  foyer 
d'une  certaine  quantité  de  chaleur  ;  cette  quantité  de  chaleur 
dépend  des  températures  limites  entre  lesquelles  le  cycle  est 
décrit,  mais  nullement  de  la  nature  de  la  machine  qui  fournit  le 
travail  ;  l'axiome  précédent  nous  fournit  aisément  la  démonstra- 
tion de  ce  théorème. 

Imaginons,  en  effet,  que  deux  machines  différentes  décrivent, 
toutes  deux,  des  cycles  de  Carnot  entre  les  mêmes  limites  de 
température;  supposons  que,  pour  fournir  une  unité  de  travail, 
la  première  emprunte  au  foyer  moins  de  chaleur  que  la  seconde. 
Faisons  fonctionner  ces  deux  machines  en  même  temps,  mais, 
tandis  que  la  première  marchera  de  manière  à  fournir  une  unité 
de  travail,  faisons  marcher  la  seconde  en  sens  inverse,  de  telle 
sorte  qu'au  lieu  de  fournir,  elle  aussi,  une  unité  de  travail,  elle 
consomme  ce  même  travail;  cette  machine  cède  alors  au  corps 
chaud  la  quantité  de  chaleur  qu'elle  lui  aurait  empruntée  si  elle 
avait  marché  dans  le  sens  direct.  L'ensemble  de  ces  deux  machines 
peut  être  regardé  comme  un  système  unique  qui  décrit  un  cycle 
de  Carnot;  pendant  le  parcours  du  cycle,  le  système  ne  produit 
ni  ne  consomme  de  puissance  motrice,  car  la  première  machine 
produit  une  unité  de  travail,  tandis  que  la  seconde  consomme 
cette  même  unité  de  travail  ;  d'autre  part,  le  corps  chaud  fournit 
de  la  chaleur  à  la  première  machine,  mais  i!  on  ;  v^it  davantage 
de  la  seconde  machine;  il  a  donc,  en  définitive.  i!»<  i  N<;  uno  cer- 
taine quantité  de  chaleur;  puisque  le  parcon/  <"iu  <v  !e  par  IVm 
semble  des  deux  machines  n'entraîne  ni  production,  ni  'î, som- 
mation de  puissance  motrice,  la  loi  de  Mayer  exigu  que  le  nny; 
froid  ait  fourni  à  l'ensemble  des  deux  machines  une  quantité  ue 
chaleur  exactement  égale  à  celle  que  le  corps  chaud  en  a  reçue  ; 
dès  lors,  ces  deux  machines  accouplées  parviendraient,  en  décri- 
vant un  cycle  de  Carnot,  à  transporter  une  certaine  quantité  de 
chaleur  d'un  corps  froid  à  un  corps  chaud,  bien  que  le  travail 
total  effectué  par  les  forces  extérieures  se  réduise  à  zéro  ;  cette 
conséquence  serait  en  contradiction  avec  l'axiome  de  Clausius. 

L'axiome  de  Clausius  nous  redonne  donc,  sauve  de  toute  in- 
compatibilité avec  le  principe  de  l'équivalence  de  la  chaleur  et 
du  travail,  la  loi  fondamentale  de  Sadi  Carnot.  Lorsqu'une  ma- 
chine fonctionne  suivant  un  cycle  de  Carnot,  le  rapport  du  tra- 


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408  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

vail  produit  par  cette  machine  à  la  quantité  de  chaleur  que  le 
foyer  lui  cède,  ne  dépend  ni  de  la  nature  des  substances  qui 
entrent  dans  la  constitution  de  la  machine,  ni  de  l'agencement  des 
organes  qui  la  composent;  ce  rapport  ne  dépend  que  des  deux 
températures  extrêmes  entre  lesquelles  le  cycle  est  décrit. 

Aucune  expérience  ne  vérifie  directement  l'axiome  de  Clausius  ; 
si  cet  axiome  peut  être  rendu  probable,  c'est  seulement  par  les  con- 
cordances que  constatera  l'expérimentateur,  par  la  comparaison  des 
faits  observés  avec  les  conséquences  éloignées  de  la  théorie  à  la- 
quelle cet  axiome  sert  de  base  ;  ces  caractères  sont  communs  à  toutes 
les  hypothèses  physiques  ;  celui  qui  analyse  de  près  le  mécanisme 
de  la  science  les  attribue  même  aux  suppositions  que  l'on  regarde 
habituellement  comme  des  décalques  de  l'observation;  mais,  tan- 
dis qu'un  esprit  superficiel  peut  aisément  les  méconnaître  en 
celles-ci,  ils  éclatent, en  cet  axiome, aux  yeux  des  moins  attentifs; 
aussi  cette  loi  parut-elle  tout  d'abord,  parmi  les  principes  de  la 
physique,  comme  douée  d'une  nature  étrange,  exceptionnelle; 
aussi  souleva-t-elle  bien  des  discussions.  Les  uns,  avec  Zeuner, 
voulaient  y  voir  une  vérité  évidente  d'elle-même,  à  la  façon  des 
axiomes  de  la  géométrie;  Clausius  leur  répondait  avec  raison 
que  l'on  pouvait,  sans  absurdité,  nier  l'exactitude  de  son  pos- 
tulat, et  que  cette  exactitude  ne  pouvait  être  établie  que  par  les 
confirmations  de  l'expérience.  Les  autres,  avec  Rankine  ou  avec 
Hirn,  croyaient  trouver,  soit  dans  les  phénomènes  de  la  chaleur 
rayonnante,  soit  dans  des  modifications  compliquées,  des  faits 
qui  fussent  en  désaccord  avec  la  loi  de  Clausius;  mais  celui-ci, 
discutant  les  objections  avec  une  minutieuse  rigueur,  mettait  à  nu 
les  confusions  qui  avaient  induit  ses  émules  en  erreur.  Affermi 
par  ces  diverses  épreuves,  le  principe  qu'un  cycle  de  "Carnot  ne 
peut  transporter  de  la  chaleur  d'un  corps  froid  à  un  corps  chaud, 
à  moins  que  les  forces  extérieures  ne  fournissent  un  travail  posi- 
tif, finit  par  être  admis  sans  conteste  et,  avec  lui,  les  consé- 
quences qui  s'en  déduisaient. 

VIII 

Lorsqu'une  machine  décrit  un  cycle  de  Carnot,  le  rapport 
entre  le  travail  fourni  par  la  machine  et  la  quantité  de  chaleur 
qu'elle  emprunte  au  foyer  est  indépendant  de  la  nature  et  de 
l'agencement  des  corps  qui  composent  la  machine  ;  il  ne  dépend 
que  des  deux  températures  extrêmes  entre  lesquelles  fonctionne 
la  machine.  D'ailleurs  le  travail  produit  par  la  machine  est  équi- 
valent à  l'excès  de  la  quantité  de  chaleur  empruntée  au  foyer  sur 


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LES  THÉORIES  DE  LA  CHALEUR.  409 

la  quantité  de  chaleur  cédée  au  réfrigérant.  Dès  lors,  un  calcul 
élémentaire  permet  de  remplacer  la  proposition  précédente  par 
celle-ci  :  Lorsqu'une  machine  à  feu  décrit  un  cycle  de  Carnot, 
la  quantité  de  chaleur  empruntée  au  foyer  est,  à  la  quantité  de 
chaleur  cédée  au  réfrigérant,  dans  un  rapport  qui  ne  dépend 
pas  de  la  nature  de  la  machine  ;  ce  rapport  ne  dépend  que  des 
deux  températures  extrêmes  entre  lesquelles  est  compris  le  cycle 
tracé  par  la  machine. 

Comment  ce  rapport  dépend-il  de  la  température  du  foyer  et 
de  la  température  du  réfrigérant?  Ce  problème,  où  la  tempéra- 
ture du  foyer  et  la  température  du  réfrigérant  varient  à  la  fois, 
se  ramène  sans  peine  à  cet  autre  plus  simple  :  Comment  le  rap- 
port entre  la  quantité  de  chaleur  prise  au  foyer  et  la  quantité 
de  chaleur  cédée  au  réfrigérant  varie-t-il  lorsque  Ton  suppose 
variable  la  température  du  foyer  et  que  Ton  choisit  un  réfrigé- 
rant de  température  fixe,  égale  au  point  de  fusion  de  la  glace? 

Supposons  en  effet  que,  quelle  que  soit  la  température  du 
foyer,  nous  sachions  résoudre  ce  dernier  problème  ;  comment  ré- 
soudrons-nous la  première  question?  Comment,  par  exemple, 
calculerons-nous  le  rapport  de  la  chaleur  prise  à  la  chaleur  rendue 
dans  une  machine  où  la  température  du  foyer  est  le  point  d'ébul- 
lition  de  l'eau,  et  la  température  du  réfrigérant  le  point  d'ébul- 
lition  de  l'alcool? Nous  calculerons  la  valeur  de  ce  rapport,  d'une 
part,  pour  une  machine  fonctionnant  entre  le  point  d'ébullition 
de  l'eau  et  le  point  de  fusion  de  la  glace,  d'autre  part,  pour  une  . 
machine  fonctionnant  entre  le  point  d'ébullition  de  l'alcool  et  le 
point  de  fusion  de  la  glace,  et  nous  diviserons  la  première  de  ces 
valeurs  par  la  seconde. 

Imaginons  donc  un  moteur  qui  décrit  un  cycle  de  Carnot  entre 
une  température  supérieure  quelconque  et  une  température  infé- 
rieure égale  au  point  de  fusion  de  la  glace  ;  le  rapport  entre  la 
quantité  de  chaleur  empruntée  au  foyer  et  la  quantité  de  chaleur 
cédée  au  réfrigérant  dépend  uniquement  de  la  température  du 
foyer;  comment  en  dépend-il?  Pour  que  l'on  puisse  répondre  à 
une  semblable  question,  il  faut  que  l'on  ait  fait  correspondre 
chaque  température  à  un  nombre;  il  faut  que  Ton  ait  fait  choix 
d'un  thermomètre. 

Prenons  un  gaz  ;  supposons  que  ce  gaz  obéisse  à  la  loi  de  Ma- 
rio tte  à  toute  température  et  sous  toute  pression  ;  supposons  que 
ce  gaz  n'absorbe  ni  ne  dégage  de  chaleur  lorsqu'on  lui  ouvre 
l'accès  d'un  récipient  vide  ;  nous  dirons  cjue  ce  gaz  est  un  gaz 
parfait;  — il  n'y  a  pas  de  gaz  parfaits  dans  la  nature,  il  y  a  seule- 
ment des  gaz  :  l'air,  l'hydrogène,  l'azote,  l'oxygène,  l'oxyde  de  car- 


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410  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

bone  qui, dans  les  conditions  de  température  et  de  pression  où  on 
les  observe  ordinairement,  diffèrent  peu  de  cet  état  gazeux  idéal 
que  nous  nommons  parfait  ;  —  imaginons  que  nous  enfermions 
un  gaz  parfait  dans  un  récipient  mis  en  communication  avec  un 
manomètre,  et  qu'à  chaque  température  nous  mesurions  la  pres- 
sion qui  maintient  ce  gaz  sous  un  volume  donné  ;  cette  pression 
croîtra  avec  la  température  ;  convenons  de  regarder  l'accroisse- 
ment de  température  comme  proportionnel  à  l'accroissement  de 
pression  ;  fixons  le  coefficient  de  proportionnalité  de  telle  manière 
que  la  différence  entre  le  point  d'ébullition  de  l'eau  et  le  point  de 
fusion  de  la  glace  soit  marquée  par  le  nombre  100  ;  nous  aurons 
défini  le  thermomètre  centigrade  à  gaz  parfait,  thermomètre  que 
l'on  ne  peut  construire,  que  Ton  ne  peut  réaliser  d'une  manière 
concrète,  qui  n'existe  qu'à  titre  d'abstraction  dans  l'entendement 
du  physicien,  mais  thermomètre  dont  s'approchent  extrêmement, 
dans  les  conditions  ordinaires,  les  thermomètres  à  air  ou  à  hy- 
drogène. C'est  la  température  lue  sur  le  thermomètre  centigrade 
à  gaz  parfait  que  Clausius  fait  entrer  dans  ses  formules. 

Le  problème  qui  nous  occupe  est  alors  résolu  par  une  formule 
très  simple  :  le  rapport  entre  la  quantité  de  chaleur  que  la  ma- 
chine emprunte  au  foyer  et  la  quantité  de  chaleur  qu'elle  cède 
au  réfrigérant,  dont  la  température  est  le  point  de  fusion  de  la 
glace,  a  pour  dénominateur  le  nombre  273  —  l'inverse  du  coeffi- 
cient de  dilatation  d'un  gaz  parfait  —  et  pour  numérateur  ce 
môme  nombre  273,  augmenté  de  la  température  du  foyer. 

Dès  lors  une  machine  fonctionnant  suivant  un  cycle  de  Car- 
not,  emprunte  au  foyer  et  cède  au  réfrigérant,  quelles  que  soient 
les  températures  de  ces  deux  corps,  des  quantités  de  chaleur  qui 
sont  entre  elles  comme  les  températures  du  foyer  et  du  réfrigé- 
rant, pourvu  que  l'on  augmente  de  273  le  nombre  de  degrés  qui 
correspond  à  chacune  de  ces  températures;  en  d'autres  termes, 
ces  quantités  de  chaleur  sont  entre  elles  comme  les  températures 
absolues  du  foyer  et  du  réfrigérant,  si  Ton  rend  aux  mots  :  tempé- 
rature absolue,  le  sens  que  Desormes  et  Clément  leur  avaient  attri- 
bué, le  sens  que  Laplace  avait  adopté. 

Retournant,  en  quelque  sorte,  la  série  des  déductions  de  Clau- 
sius, W.  Thomson  a  proposé  de  reprendre,  en  la  modifiant  lé- 
gèrement, l'idée  qu'il  avait  émise  à  l'époque  où  l'hypothèse  du 
calorique  semblait  être  le  fondement  nécessaire  de  la  loi  de  Car- 
not  et  de  demander  à  cette  dernière  la  définition  de  la  tempéra- 
ture absolue. 

Prenons  un  moteur  qui  décrit  un  cycle  de  Carnot  et  dont  le 
réfrigérant  est  formé  par  une  masse  de  glace  fondante  ;  le  rapport 


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LES   THÉORIES   DE   LA    CHALEUR.  411 

entre  la  quantité  de  chaleur  empruntée  au  foyer  et  la  quantité 
de  chaleur  cédée  au  réfrigérant  est  indépendant,  nous  le  savons, 
de  la  nature  et  de  l'agencement  des  corps  qui  composent  le  mo- 
teur ;  il  ne  dépend  que  de  la  température  dii  foyer  ;  il  est  d'autant 
plus  grand  que  le  foyer  est  plus  chaud;  convenons  de  regarder  ce 
rapport  comme  le  rapport  entre  la  température  absolue  du  foyer 
et  la  température  absolue  de  la  glace  fondante  ;  cette  convention 
fixera,  à  un  facteur  près,  la  température  absolue  d'un  corps  quel- 
conque; si  nous  voulons  que  l'intervalle  entre  le  point  de  fusion 
de  la  glace  et  le  point  d'ébullition  de  l'eau  corresponde  à  cent 
degrés  centigrades,  le  facteur  de  proportionnalité  sera  fixé  et  la 
définition  de  la  température  absolue  ne  comportera  plus  aucune 
ambiguïté.  De  plus,  cette  définition  sera  donnée  sans  que  Ton 
fasse  intervenir  d'aucune  manière  les  propriétés  d'un  corps  ther- 
mométrique réel,  comme  l'air  ou  le  mercure,  ou  d'une  substance 
idéale,  comme  un  gaz  parfait;  on  pourra,  d'ailleurs,  comparer  la 
température  absolue  aux  indications  que  donne  un  thermomètre 
à  mercure,  à  air,  à  gaz  parfait;  on  trouvera  que  la  température 
absolue  surpasse  constamment  de  273  degrés  la  température  cen- 
tigrade lue  sur  un  thermomètre  à  gaz  parfait;  en  d'autres  termes, 
le  rapport  des  températures  absolues  de  deux  enceintes  sera  égal 
au  rapport  des  pressions  qui  maintiendraient  invariable  Je  volume 
d'une  masse  de  gaz  parfait  placée  successivement  dans  chacune  de 
ces  deux  enceintes. 

Ainsi,  en  conciliant  la  loi  de  Carnot  avec  la  loi  de  Robert 
Mayer,  Clausius  amène  W.  Thomson  à  reprendre  la  détermina- 
tion de  la  température  absolue  proposée  par  Desormes  et  Clé- 
ment, adoptée  par  Laplace,  détermination  que  Thomson  avait 
autrefois  proposé  d'abandonner;  la  première  échelle  thermomé- 
trique, celle  qui  a  été  proposée  en  1702  par  Àmontons,  devient 
l'échelle  normale  à  laquelle  la  thermodynamique  rapporte,  désor- 
mais, toutes  les  températures. 


IX 

Ce  n'est  pas  là  le  dernier  mot  de  l'œuvre  de  Clausius. 

Lorsqu'un  système  décrit  un  cycle  de  Carnot,  la  quantité  de 
chaleur  qu'il  emprunte  au  foyer  est  à  la  quantité  de  chaleur  qu'il 
cède  au  réfrigérant,  comme  la  température  absolue  du  foyer  est 
à  la  température  absolue  du  réfrigérant;  si  donc  on  divise  la 
quantité  de  chaleur  empruntée  au  foyer  par  la  température  abso- 
lue du  foyer  et  la  quantité  de  chaleur  cédée  au  réfrigérant  par  la 


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412  REVUE  DES  DEUX  MOUD», 

température  absolue  du  réfrigérant,  on  obtient  deux  quotiens 
numériquement  égaux  entre  eux. 

Si  Ton  divise  la  quantité  de  cbaleur  que  dégage  un  système 
durant  une  certaine  modification,  par  la  température  absolue  à 
laquelle  le  système  est  porté  pendant  cette  modification,  on  ob- 
tient ce  que  Clausius  nomme  la  valeur  de  la  transformation,  — 
ou,  plus  brièvement,  la  transformation  —  éprouvée  par  le  sys- 
tème ;  tout  changement  d'état  qui  dégage  de  la  chaleur  correspond 
à  une  transformation  positive  ;  toute  modification  qui  absorbe  de 
la  chaleur  correspond  à  une  transformation  négative. 

Prenons  un  système  qui  parcourt  un  cycle  de  Carnot;  parmi 
les  modifications  qu'il  éprouve,  il  en  est  deux  seulement  qui  aient 
une  valeur  de  transformation  ;  ce  sont  réchauffement  qu'il  subit 
au  contact  du  foyer  et  le  refroidissement  qu'il  éprouve  au  contact 
du  réfrigérant;  les  deux  autres  modifications  du  système  n'ab- 
sorbent ni  ne  dégagent  de  chaleur  ;  leur  valeur  de  transformation 
est  nulle.  A  l'action  du  foyer  correspond  une  transformation 
négative;  à  l'action  du  réfrigérant  une  transformation  positive, 
et  ces  deux  transformations  sont  de  même  grandeur  ;  leur  somme 
est  nulle;  la  transformation  négative  compense  exactement  la  trans- 
formation positive. 

Cette  propriété  du  cycle  de  Carnot  peut  s'étendre  à  toute  série 
de  modifications,  quelle  qu'en  soit  la  nature,  qui  prend  le  système 
dans  un  certain  état  et  le  ramène  au  même  état,  en  un  mot,  à 
tout  cycle.  Prenons  chacune  des  modifications  dont  la  succession 
constitue  ce  cycle  ;  calculons  la  valeur  de  transformation  qui  lui 
correspond;  ajoutons  ensemble  toutes  ces  valeurs;  nous  obtien- 
drons toujours  une  somme  égale  à  zéro;  toujours  les  transfor- 
mations négatives  compenseront  exactement  les  transformations 
positives. 

Nous  avons  dit  que  cette  belle  proposition  était  générale, 
qu'elle  appartenait  à  tout  cycle  ;  il  nous  faut  cependant  y  apporter 
une  restriction  et  ce  n'est  pas  l'un  des  moindres  titres  de  gloire 
de  Clausius  que  d'avoir  précisé  cette  restriction. 

Pour  établir  la  loi  essentielle  à  laquelle  est  soumis  tout  mo- 
teur qui  décrit  le  cycle  par  lui  imaginé,  Sadi  Carnot  suppose  que, 
sans  rien  changer  à  la  nature  des  corps  qui  composent  le  moteur, 
ni  des  corps  qui  l'environnent  et  agissent  sur  lui,  on  puisse  faire 
décrire  au  moteur  le  même  cycle  en  sens  contraire  ;  que  Ton 
puisse  lui  faire  consommer  un  travail  égal  à  celui  qu'il  dévelop- 
pait auparavant  ;  que  l'on  puisse  remplacer  tout  dégagement  de 
chaleur  par  une  absorption  équivalente,  toute  absorption  de  cha- 
leur par  un  dégagement  qui  la  compense  exactement.  Les  pro- 

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LES   THÉORIES   DE  LA   CHALEUR.  413 

positions  démontrées  par  Glausius  sont  subordonnées  à  la  même 
hypothèse;  elles  supposent  que  le  corps  auquel  on  les  applique 
décrit  un  cycle  réversible. 

Or  les  transformations  qui  se  produisent  réellement  dans  le 
monde  physique  ne  sont  pas  réversibles. 

Voici  un  gaz  contenu  dans  un  corps  de  pompe  que  ferme  un 
piston  ;  ce  piston  est  chargé  d'un  poids.  Si  le  poids  est  assez  fort, 
le  piston  va  s'enfoncer;  le  gaz  sera  comprimé;  les  forces  exté- 
rieures, représentées  ici  par  le  poids  qui  charge  la  soupape,  effec- 
tueront un  travail  positif;  une  certaine  quantité  de  chaleur  sera 
dégagée.  Si,  au  contraire,  le  poids  qui  charge  le  piston  est  trop 
faible,  le  piston  va  remonter;  le  gaz  se  détendra;  le  travail  des 
forces  extérieures  sera  négatif;  le  système  absorbera  de  la  cha- 
leur. On  peut  s'arranger  de  manière  à  obtenir  le  premier  groupe 
de  phénomènes  ou  de  manière  à  obtenir  le  second  groupe  ;  mais 
chercher  à  placer  sur  la  soupape  un  poids  tel  que,  sans  qu'on 
change  rien  à  ce  poids,  la  soupape  puisse  aussi  bien  s'abaisser 
que  s'élever;  que  le  gaz  puisse  également  se  comprimer  ou  se 
détendre  ;  qu'il  puisse  y  avoir,  à  volonté,  absorption  ou  dégage- 
ment de  chaleur,  c'est  évidemment  tenter  une  œuvre  chimérique. 
Un  système  donné,  dans  des  conditions  données,  se  transforme 
nécessairement  dans  un  sens  donné  ;  il  ne  se  transforme  pas  indif- 
féremment dans  un  sens  ou  dans  le  sens  inverse  ;  la  modification 
qu'il  éprouve  n'est  pas  réversible;  pris  au  pied  de  la  lettre,  les 
mots  modification  réversible  sont  un  non-sens. 

Ces  mots,  cependant,  sont  susceptibles  de  prendre  une  signi- 
fication précise,  mais  par  un  détour  qu'il  nous  faut  suivre. 

En  chargeant  d'un  poids  convenable  le  piston  qui  ferme  le 
corps  de  pompe  où  se  trouve  un  gaz,  vous  pouvez  faire  que  le 
piston  s'enfonce;  mettez  sur  le  piston  un  poids  un  peu  moindre; 
il  s'enfoncera  encore  ;  pour  que  le  piston  commence  à  s'enfoncer, 
il  suffit  que  la  charge  surpasse  d'une  certaine  quantité,  si  petite 
soit-elle,  le  poids  que  le  gaz  tiendrait  exactement  en  équilibre; 
de  même,  pour  que  le  piston  se  relève,  il  suffit  qu'il  porte  une 
charge  un  tant  soit  peu  inférieure  à  celle  que  le  gaz  tiendrait 
exactement  en  repos.  Vous  pouvez  donc  prendre  deux  charges  qui 
différeront  aussi  peu  qu'il  vous  plaira  l'une  de  l'autre  et  les  choisir 
cependant  de  telle  sorte  que  l'une  obligera  le  piston  à  s'enfoncer 
et  que  l'autre  le  laissera  se  relever.  Un  système  donné,  entouré 
de  corps  également  donnés,  subit  une  modification  dont  le  sens 
est  toujours  parfaitement  déterminé;  mais  on  peut  choisir  les 
conditions  extérieures  dans  lesquelles  le  système  est  placé  dételle 
manière  qu'une  variation  infiniment  petite  dans  ces  conditions 


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414  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

suffise  pour  renverser  le  sens  du  changement  d'état  qui  se  pro- 
duit; il  suffit,  pour  cela,  que  les  corps  qui  environnent  le  système 
diffèrent  infiniment  peu  de  ceux  qui  le  maintiendraient  exacte- 
ment en  équilibre. 

Cela  posé,  que  veulent  dire  ces  mots  :  telle  proposition  n'est 
vraie  que  pour  un  changement  réversible  ?  Leur  sens  est  celui-ci  : 
à  proprement  parler  la  proposition  dont.il  s'agit  n'est  jamais 
vraie  ;  il  n'existe  aucune  modification  à  laquelle  on  puisse  l'appli- 
quer en  toute  rigueur;  mais  l'erreur  commise  en  appliquant 
cette  proposition  à  un  certain  changement  d'état  peut  être  plus 
ou  moins  grande  ;  elle  est  d'autant  plus  petite  que,  pour  renverser 
le  sens  de  ce  changement  d'état,  il  faut  apporter  une  moindre 
variation  aux  conditions  extérieures  dans  lesquelles  est  placé  le 
système  qui  éprouve  ce  changement  ;  la  proposition  en  question 
est  d'autant  moins  éloignée  de  la  vérité  que  les  forces  auxquelles 
le  système  est  soumis  sont,  à  chaque  instant,  plus  voisines  de 
celles  qui  le  maintiendraient  en  équilibre. 

Nous  avons  dit  que,  lorsqu'un  système  parcourait  un  cycle, 
les  transformations  négatives  qu'il  subissait  compensaient  exac- 
tement les  transformations  positives;  nous  avons  ajouté  que 
l'exactitude  de  ce  théorème  supposait  la  réversibilité  du  cycle 
parcouru  par  le  système.  Qu'est-ce  à  dire?  Le  théorème  en  ques- 
tion n  est  applicable  à  aucun  cycle  réellement  décrit,  car  aucun 
cycle  réellement  parcouru  n'est  réversible;  pour  aucun  cycle 
réel,  il  ne  nous  est  permis  d'affirmer  l'égalité  rigoureuse  entre  la 
somme  des  transformations  positives  et  la  somme  des  transfor- 
mations négatives;  mais,  nous  pouvons  l'énoncer  avec  sécurité, 
plus  les  forces  sous  l'action  desquelles  se  modifie  le  système 
étudié  seront,  à  chaque  instant,  voisines  de  celles  qui  arrêteraient 
toute  modification  du  système  et  le  maintiendraient  en  équilibre, 
moins  les  deux  sommes  de  transformations  différeront  l'une  de 
l'autre.  Les  conséquences  que  nous  déduirons  du  théorème  de 
Clausius,  les  propriétés  du  système  que  ce  théorème  nous  fera 
découvrir,  ne  seront  jamais  rigoureusement  exactes  tant  que  le 
système  sera  en  voie  de  modification;  mais  plus  les  causes  qui 
déterminent  cette  modification  tendront  à  disparaître,  plus  ces 
conséquences  seront  voisines  de  la  vérité,  plus  ces  propriétés  se 
rapprocheront  de  celles  que  révèle  l'expérience;  au  système  en 
équilibre,  ces  conséquences  s'appliqueront  exactement,  ces  pro- 
priétés appartiendront  pleinement. 

Ainsi,  en  introduisant  dans  ses  raisonnemens  cette  notion  de 
réversibilité,  dont  le  caractère  étrange  et  paradoxal  n'avait  pas 
attiré  l'attention  de  Garnot  et  n'a  été  clairement  aperçu  que  par 


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LES  THÉORIES  DE  LA  CHALEUR.  415 

Clausius,  la  Thermodynamique  entre  en  possession  d'un  moyen 
détourné  —  au  moins  en  apparence  —  mais  logique,  de  découvrir 
les  propriétés  que  possèdent  les  systèmes  matériels  en  équilibre  ; 
procédé  fécond  qui,  employé  par  Clausius,  parW.  Thomson,  par 
James  Thomson,  par  KirchhofF,  par  Moutier,  par  Tait,  par  une 
foule  de  physiciens  qu'il  serait  trop  long  de  citer,  a  donné  une 
abondante  moisson  de  lois  nouvelles,  souvent  remarquables  par 
leur  caractère  étrange  et  imprévu,  toujours  minutieusement  véri- 
fiées par  l'expérience  ;  procédé  qui  a  transformé  la  théorie  des 
divers  changemens  d'état  physique,  des  diverses  modifications 
-chimiques,  de  la  fusion,  de  la  vaporisation,  de  la  dissolution,  de 
la  dissociation. 

Prenons  maintenant  un  système  qui  décrit  un  cycle  réel, 
partant  non  réversible;  nous  ne  savons  pas,  jusqu'ici,  si  les  trans- 
formations positives  qui  se  produisent  durant  le  parcours  de  ce 
cycle  sont  ou  non  compensées  par  les  transformations  négatives. 
Clausius  a  affirmé,  plutôt  que  démontré,  que,  dans  ce  cas,  les 
deux  catégories  de  transformations  ne  se  compensaient  jamais 
exactement  ;  que,  toujours,  la  somme  des  transformations  posi- 
tives surpassait  la  somme  des  transformations  négatives;  qu'en 
d'autres  termes,  la  somme/le  toutes  les  transformations  produites 
le  long  du  parcours  d'un  cycle  réel  était  toujours  une  quantité 
positive.  Proposition  capitale  dont  l'exactitude  et  la  fécondité 
s'affirment  davantage  chaque  jour,  dans  les  champs  les  plus 
divers  de  la  physique,  grâce  aux  découvertes  des  Hortsmann, 
des  Gibbs,  des  Helmholtz  ;  proposition  que  des  esprits  audacieux, 
lancés  à  la  suite  de  W.  Thomson,  ont  contraint  à  franchir  les 
bornes  de  la  physique  et  à  déborder  dans  le  domaine  de  la  méta- 
physique. Mais  nous  ne  pouvons  suivre  les  conséquences  de  cette 
loi;  elles  nous  entraîneraient  bien  loin  des  notions  fondamen- 
tales de  la  thermodynamique;  elles  nous  obligeraient  à  discuter, 
dans  toutes  les  parties  de  la  physique,  les  applications  d'une 
doctrine  dont  nous  ne  voulons  exposer  que  les  principes  gé- 
néraux. 

Née  de  l'hypothèse  que  la  chaleur  est  un  mouvement,  la  ther- 
modynamique moderne  vase  dégager  de  cette  supposition,  voire 
même  se  retourner  contre  elle  et  en  déterminer  le  rejet.  Il  nous 
reste  à  retracer  les  phases  de  cette  dernière  évolution. 

P.  Duhem. 


! 
I 

L 


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LES  FOUILLES  RÉCENTES 

EN  EGYPTE 


La  terre  d'Egypte  tient  toujours  des  merveilles  en  réserve  pour 
les  hommes  actifs  qui  ne  craignent  pas  de  s'exposer  aux  fatigues 
de  toute  nature  que  les  fouilles  exigent.  Depuis  plus  de  dix- 
neuf  siècles  que  les  chercheurs  de  trésors  l'ont,  pour  ainsi  dire, 
mise  en  coupe  réglée,  on  eût  pu  croire  qu'ils  avaient  épuisé  la 
source  des  objets  de  prix  ;  que  les  monumens  de  l'Egypte  avaient 
presque  complètement  disparu;  qu'il  n'en  restait  plus  que  ces 
masses  indestructibles  qui  ont  fatigué  le  temps,  —  comme  dit  le 
poète  ;  —  et  que  désormais  il  n'y  avait  plus  d'espoir  à  conserver 
qu'un  heureux  coup  de  pioche  mît  au  jour  de  nouvelles  richesses 
cachées  dans  les  entrailles  du  sol.  Et  cependant  l'Empire  égyp- 
tien, durant  une  existence  de  près  de  six  mille  ans,  avait  accu- 
mulé tant  de  trésors  dans  l'étroite  vallée  du  Nil  ;  le  respect  des 
antiques  traditions  léguées  par  les  pères  à  leurs  enfans,  comme 
ils  les  avaient  eux-mêmes  reçues  de  leurs  ancêtres,  avait  été  si 
grand  ;  la  religion  des  tombeaux  si  respectée  que,  malgré  les 
révolutions  du  temps  et  des  hommes,  malgré  les  vols  particuliers, 
les  pillages  provoqués  par  la  soif  de  posséder  des  antiquités, 
les  dévastations  produites  parles  nuées  de  touristes  qui  s'abattent 
chaque  année  sur  l'Egypte,  malgré  tant  de  causes  en  un  mot  qui 
eussent  dû  épuiser  cette  mère  féconde,  les  splendeurs  enfouies 
dans  le  secret  du  sol  égyptien  semblent  inépuisables;  et  au  mi- 
lieu de  ses  terrains  déserts,  de  ses  tells  incultivables,  de  ses 
plaines  de  sable,  les  chercheurs  et  les  fouilleurs  ont  rencontré  de 
véritables  trésors. 

La  presse  européenne  a  retenti  ces  dernières  années  du  bruit 


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LES  FOUILLES   RÉCENTES   EN    EGYPTE.  417 

des  succès  des  archéologues  qui  passent  leur  vie  à  rechercher  en 
Egypte  des  monumens  ou  des  textes.  Trois  hommes  se  partagent 
en  ce  moment  l'honneur  de  ces  succès.  Sans  y  avoir  la  même 
part,  ils  ont  toutefois,  chacun  dans  sa  sphère,  vu  récompenser 
leur  ardeur  et  leurs  efforts.  Les  dernières  années  ont  surtout, 
grâce  à  eux,  enrichi  l'humanité  de  documens  ou  de  don- 
nées '  nouvelles  qui  ont  conquis  de  plein  droit  leur  entrée 
parmi  les  connaissances  de  nature  à  éclairer  l'espèce  sur  l'his- 
toire de  sa  pensée  et  les  progrès  de  sa  civilisation.  L'Egypte, 
à  ce  point  de  vue,  a  une  position  privilégiée,  parce  qu'elle  est 
arrivée  de  très  bonne  heure  à  une  civilisation  consciente  d'elle- 
même  et  qu'elle  pouvait  conserver  ses  souvenirs  par  l'écriture  à 
une  époque  où  toutes  les  autres  nations  en  étaient  encore  à 
chercher  la  voie  initiale  vers  ce  progrès.  Il  n'y  a  nulle  exagéra- 
tion à  dire  que  le  premier  roi  ayant  présidé  à  la  première  des 
dynasties  égyptiennes  régnait  six  mille  ans  environ  avant  notre 
ère.  Soixante  siècles  donc  avant  l'ère  chrétienne,  l'Egypte  était 
sortie  de  l'enfance  préhistorique;  elle  connaissait  l'écriture,  les 
arts  du  dessin,  l'architecture,  la  sculpture,  la  peinture;  elle 
s'essayait  à  les  pratiquer  et  réussissait  si  bien  que  les  plus  anciens 
de  ses  monumens  étonnent  encore  le  monde;  elle  avait  une 
industrie  primitive  sans  doute,  mais  elle  avait  déjà  fait  les  décou- 
vertes les  plus  nécessaires,  les  plus  utiles  à  l'homme,  et  les 
objets  qu'elle  savait  déjà  fabriquer  supposent  une  ingéniosité 
merveilleuse  de  la  part  de  ses  artistes  inconnus. 

Nous  trouverons  au  cours  de  cet  article  l'occasion  d'en  parler 
avec  quelque  étendue,  à  mesure  que  nous  passerons  en  revue  les 
résultats  des  fouilles  conduites  récemment  par  MM.  Naville, 
Pétrie  et  J.  de  Morgan. 

I 

Les  fouilles  ont  été  pratiquées  presque  de  tout  temps  en 
Egypte.  Le  lecteur  sera  sans  doute  étonné  d'apprendre  que  dès  les 
plus  anciennes  dynasties,  la  ive  ou  la  ve,  on  avait  pillé  certaines 
tombes  de  la  nécropole  de  Saqqarah  pour  s'approprier  une  place 
déjà  occupée.  La  constitution  politique  de  l'Egypte  pouvait  en 
effet  amener  quelques  cas  comme  le  suivant  :  un  fonction- 
naire de  haut  parage  ayant  mérité,  par  ses  loyaux  services 
envers  la  famille  régnante,  la  concession  d'une  tombe  à  une 
époque  indéterminée  de  sa  vie,  ayant  achevé  son  tombeau  et  ses 
enfants  l'ayant  meublé  en  partie,  tel  événement  pouvait  se  pro- 
duire à  la  suite  duquel  le  Pharaon  retirait  la  concession  à  ce 
TOME  cxxx.  —    895  27 


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418  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

fonctionnaire,  vivant  ou  non,  et  donnait  le  tombeau  non  encore 
occupée  quelque  autre  de  ses  officiers.  C'est  ce  qu'on  a  appelé, 
assez  à  tort  pour  cette  époque  :  usurpation  de  tombeaux.  De  sem- 
blables usurpations  ont  eu  lieu  non  seulement  pour  les  tombeaux 
en  général,  mais  encore  pour  certaines  parties  de  l'ameublement 
funéraire  en  particulier,  comme  par  exemple  les  sarcophages  en 
pierre,  et  cela  à  toutes  les  époques  de  l'Empire  égyptien. 

Sous  la  xxe  dynastie,  —  c'est-à-dire  vers  le  xive  siècle  avant 
notre  ère,  —  lorsque  la  richesse  de  l'Egypte  n'est  plus  alimentée 
par  les  razzias  annuelles  que  les  conquérans  de  la  xvmc  et  de  la 
xixe  dynastie  faisaient  sur  les  peuples  voisins  ;  lorsque  d'audacieux 
aventuriers  sont  venus  reconnaître  et  envahir  la  vallée  du  Nil, 
attirés  par  la  renommée  de  sa  fertilité,  de  ses  ressources  et  n'ont 
été  repoussés  qu'à  grand'peine,  après  une  sanglante  bataille  qui  mit 
leurs  dépouilles  entre  les  mains  du  premier  roi  de  la  xxe  dynastie, 
Ramsès  111;  lorsque  l'Egypte  enfin  est  épuisée  d'hommes  et  de 
ressources,  que  le  trésor  de  ses  princes  est  à  sec,  que  les  greniers 
d'approvisionnement  n'ont  pas  été  suffisamment  remplis  en  de 
mauvaises  années,  que  les  ouvriers  sont  sans  travail,  partant 
sans  pain,  qu'ils  se  révoltent  contre  leurs  employeurs,  organisent 
les  premières  grèves  dont  l'histoire  fasse  mention,  envahissent 
les  greniers  publics  et  s'arrêtent  au  milieu  de  leur  succès,  tout 
étonnés  de  n  avoir  rencontré  aucun  obstacle  ;  alors  il  se  forme 
dans  la  ville  capitale  de  l'empire,  — et  aussi  sans  doute  en  d'autres 
villes  où  il  y  avait  de  riches  nécropoles,  —  des  associations  de 
voleurs  qui  dépouillent  les  tombeaux  des  richesses  qu'on  y  avait 
accumulées  et  que  l'on  pouvait  prendre  rien  qu'en  abaissant  la 
main.  Quel  effet  pouvaient  exercer  sur  des  hommes  à  bout  de 
ressources,  n'ayant  plus  de  pain,  de  vin,  de  viande,  d'huile  dès  la 
moitié  du  mois,  entendant  leurs  femmes  et  leurs  enfans  pleurer, 
demander  à  manger,  alors  qu'ils  n'avaient  plus  rien  à  leur  donner 
et  que  leurs  provisions  ne  devaient  être  renouvelées,  si  elles 
l'étaient,  qu'après  deux  semaines  d'attente  au  milieu  des  tor- 
tures de  la  faim,  quel  effet  pouvaient  exercer  sur  ces  êtres  bornés, 
rudes,  vigoureux,  la  majesté  suprême  de  la  mort,  le  respect 
superstitieux  des  excommunications  religieuses,  du  dévouement  à 
lacolèredes  dieux  et  aux  supplices  de  l'autre  vie?  Lesmalheureux 
savaient  qu'en  des  lieux  à  eux  connus  était  tout  ce  qu'il  fallait 
pour  leur  redonner  ce  qu'ils  n'avaient  plus  et  qu'il  leur  suffisait 
pour  s'en  emparer  de  briser  le  cachet  d'argile  qui  scellait  la  porte 
d'entrée.  Ils  devaient  savoir  par  une  expérience  sommaire  que  les 
.morts  ne  se  lèveraient  point  pour  témoigner  contre  eux,  qu'ils 
avaient  seulement  à  craindre  la  justice  royale  qui  les  guettait. 


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LES    FOUILLES   RÉCENTES   EN    EGYPTE.  419 

Ils  se  dirent  qu'ils  trouveraient  bien  moyen  de  lui  échapper  et  ils 
violèrent  les  sanctuaires  de  la  mort,  s'y  gorgèrent  de  richesses,  et 
finirent  par  être  pris.  On  les  jugea  :  nous  avons  encore  les  pièces 
du  procès.  Pour  quelques-uns  qui  furent  capturés,  combien 
échappèrent  à  la  justice  pharaonique  !  Le  pillage  des  tombes  prin- 
cières,  —  car  les  profanateurs  s'attaquaient  surtout  aux  tombes 
royales  qu'ils  savaient  devoir  leur  offrir  un  butin  plus  rémunéra- 
teur,—  le  pillage  alla  si  loin  que  les  Pharaons  de  la  xxne  dynastie 
firent  construire  pour  s'en  défendre,  les  fameuses  cachettes  de  Deir 
el  Bahary  qui  n'ont  été  découvertes  que  dans  ces  dernières  an- 
nées :  Tune,  qui  contenait  les  membres  des  familles  royales,  sous 
la  direction  de  M.  Maspero  en  1881;  et  l'autre,  qui  avait  gardé 
les  restes  des  prêtres  d'Amon,  sous  celle  de  M.  Grébaut  en  1891. 

La  punition  des  coupables  n'arrêta  point  le  pillage  des  tombes; 
les  bouleversemens  politiques  dont  l'Egypte  devint  bientôt 
après  le  théâtre  facilitèrent  au  contraire  les  profanations  clandes- 
tines. On  ne  s'occupait  plus  de  rechercher  les  profanateurs  parce 
qu'on  avait  autre  chose  de  plus  pressé  à  faire  ;  et  les  associations  de 
ces  malfaiteurs  pullulèrent.  Puis,  quand  l'Egypte  eut  été  conquise 
par  les  Grecs,  et  après  eux  par  les  Romains;  quand  les  voyageurs 
commencèrent  d'affluer  dans  la  vallée  du  Nil,  ravis,  tout  comme 
nous  le  sommes,  de  pouvoir  remporter  de  leur  voyage  quelque  bi- 
belot qu'ils  montreraient  à  leurs  amis  ou  qui  serait  pour  eux-mêmes 
un  souvenir  des  choses  vues,  le  commerce  des  antiquités  se  fonda 
peu  à  peu,  et  comme  pour  s'en  procurer  il  n'y  avait  guère  qu'un 
moyen  possible,  piller  les  tombeaux,  le  pillage  devint  dès  lors  une 
opération  parfaitement  régulière  dont  on  ne  se  cacha  plus  jus- 
qu'au moment  où,  dix-neuf  siècles  plus  tard,  Mariette  fit  interdire 
les  fouilles  particulières  en  Egypte.  Il  redevint  alors  clandestin 
comme  jadis. 

Pendant  la  période  chrétienne,  à  ce  pillage  organisé  vint 
s'ajouter  la  recherche  des  trésors  entreprise  sur  une  grande 
échelle.  Cette  recherche  des  trésors  est  une  maladie  endémique 
en  Egypte  :  il  n'y  a  peut-être  pas  un  fellah  sur  cent  qui  ne  s'y  soit 
livré.  Les  exemples  fameux  de  ceux  qui  ont  réussi  dans  leurs  re- 
cherches sont  colportés  avec  passion  :  pour  deux  ou  trois  qui  réus- 
sissent, il  y  en  a  des  milliers  qui  échouent,  mais  les  insuccès 
ne  comptent  pas  et  l'on  continue  d'espérer  une  heureuse  chance. 
Cette  maladie  existe  toujours.  Au  v°  siècle,  les  moines  accu- 
saient les  prêtres  païens  de  s'emparer  des  petits  enfans,  de  les 
offrir  en  holocauste  à  leurs  faux  dieux,  et  de  se  servir  des  cen- 
dres provenant  de  la  combustion  des  entrailles  pour  découvrir 
les  trésors.   Au  vu0  siècle  on  lisait  avec  avidité   l'histoire  d'un 


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420  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pauvre  carrier  qui,  d'un  coup  de  marteau,  avait  fendu  une  pierre 
de  laquelle  s'échappa  un  trésor.  Cet  heureux  homme,  devenu 
riche,  s'embarquait  pour  Constantinople,  achetait  à  beaux  deniers 
comptans  la  charge  de  premier  ministre  et  menait  joyeuse  vie  jus- 
qu'au moment  où  il  était  puni  de  ses  fautes  et  redevenait  pauvre. 
Les  lecteurs  de  ce  conte  se  promettaient  bien  de  ne  pas  com- 
mettre les  fautes  du  carrier  si  jamais  ils  avaient  sa  chance.  Les 
auteurs  qui  ont  écrit  l'histoire  de  la  domination  arabe  et  turque 
en  Egypte  parlent  à  chaque  instant  des  découvertes  merveilleuses 
faites  par  d'heureuses  gens,  de  vases  remplis  de  pièces  d'or, 
d'émeraudes,  de  rubis,  d'agates,  de  statues  en  or  de  grandeur 
naturelle,  etc., toutes  choses  qui  n'ont  sans  doute  existé  que  dans 
l'imagination  grossissante  de  ces  auteurs. 

Cependant  quelques-uns  d'entre  eux ,  comme  Ad  el  Latif  et 
Makrizy,  donnent  sur  certains  sujets  des  renseignemens  tellement 
exacts  que  force  est  bien  d'en  conclure  à  l'exploitation  des  mo- 
numens,  môme  à  leur  destruction.  C'est  le  cas  pour  les  petites 
pyramides  qui  existaient  à  côté  des  trois  grandes  sur  le  plateau 
de  Gizeh  et  qui  furent  détruites  par  le  vizir  de  Saladin,  Qara- 
qousch.  Il  suffit  d'ailleurs  de  passer  dans  les  rues  du  Caire  arabe 
ou  d'un  simple  village  égyptien  pour  apercevoir  des  pierres  qui 
proviennent  des  tombeaux  et  que  l'on  a  employées  aux  usages 
les  plus  divers,  quand  on  ne  les  a  pas  mises  en  pièces.  Dans  le 
plus  grand  couvent  copte  actuel,  ayant  eu  l'occasion  d'interroger 
quelques  anciens  moines  sur  des  événemens  s'étant  passés  pen- 
dant leur  vie,  je  pus  constater  que  pour  eux  le  règne,  si  célèbre  et 
si  fertile  en  événemens  de  toute  sorte,  de  Mehemet  Ali  se  résu- 
mait en  la  manière  dont  il  s'était  conduit  envers  un  pauvre  fellah 
qui  avait  trouvé  un  trésor  dans  'une  tombe  antique.  Comme  le 
mourdirde  la  province,  voulant  garder  pour  lui  la  bonne  aubaine, 
avait  emprisonné  le  fellah,  Mehemet  Ali,  dès  qu'il  connut  cette 
injustice,  évoqua  l'affaire  par-devant  lui,  punit  le  gouverneur, 
mit  le  fellah  en  liberté,  mais  garda  la  moitié  du  trésor  pour  se 
payer  des  frais  de  sa  justice.  Des  événemens  qui  avaient  failli 
mettre  l'Europe  en  feu,  des  campagnes  de  Grèce,  de  Syrie,  de  la 
conquête  du  Soudan,  de  la  réorganisation  de  l'Egypte.  C'était 
tout  ce  que  savaient  ces  bons  moines.  Heureux  hommes!  Encore 
aujourd'hui  les  charlatans  assis  dans  les  rues  du  Caire  vendent  à 
qui  le  veut  un  petit  livre  dans  un  arabe  mélangé  de  mots  mysté- 
rieux et  qui  donne  la  liste  des  lieux  où  l'on  est  sûr  de  rencontrer 
un  trésor  pour  peu  que  l'on  y  fouille. 

L'expédition  française  en  Egypte,  à  la  fin  du  siècle  dernier, 
vint  donner  un  nouvel  essor  à  la  vente  des  antiquités.  Au  pillage 


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LES    FOUILLES   RÉGENTES   EN   EGYPTE.  421 

des  indigènes  viennent  s'ajouter  les  fouilles  entreprises  par  les 
ambitions  particulières.  Comme  le&  plus  mauvaises  choses 
peuvent  amener  de  bons  résultats,  l'Europe  y  gagna  de  voir 
meubler  ses  musées.  Il  est  inutile  de  citer  ici  tous  ceux  qui  se 
signalèrent  dans  ce  petit  commerce.  Passalacqua,  Minutoli, 
Drosetti,  d'Anastavy,  Sait,  Harris  sont  ceux  qui  ont  formé  les  col- 
lections les  plus  importantes.  Mais  trop  souvent  ces  illustres  fouil- 
leurs  détruisirent  les  monumens  pour  trouver  de  petits  objets, 
et  trop  souvent  aussi  les  grandes  expéditions  scientifiques  ne 
furent  pas  à  l'abri  de  ce  reproche,  lorsque  l'immortelle  décou- 
verte de  Champollion  eût  rendu  possible  l'intelligence  des  textes 
hiéroglyphiques.  Aussi  est-on  déjà  tout  étonné  qu'il  restât  quelque 
tombe  à  découvrir,  quelque  monument  à  fouiller,  lorsqu'en  1851 
l'illustre  Mariette  partit  pour  l'Egypte  avec  mission  de  rechercher 
les  manuscrits  coptes  que  pouvaient  encore  renfermer  les  cou- 
vens  de  l'Egypte,  et  oublia  sa  mission  dès  qu'il  eut  mis  le  pied 
sur  le  sol  de  la  vallée  du  Nil  pour  ne  s'occuper  que  de  ses  monu- 
mens. 

Mariette  !  c'est  le  géant  de  l'égyptologie,  l'Atlas  qui  pendant 
près  de  trente  ans  porta  sur  ses  puissantes  épaules  le  monde  de 
ses  découvertes.  Il  commença  sa  carrière  par  un  coup  de  maître 
et  qu'on  a  nommé  sa  plus  belle  œuvre,  en  réalité  son  œuvre  la 
plus  difficile,  la  découverte  de  ce  Serapeum  de  Memphis  alors 
enseveli  sous  les  sables  dont  seules  émergeaient  les  têtes  des 
sphinx  dans  l'allée  qui  conduisait  au  temple.  Les  résultats  prodi- 
gieux de  cette  découverte  inattendue  frappèrent  le  vice-roi 
d'Egypte  en  ce  temps-là  ;  il  voulut  utiliser  la  science  et  le  génie 
archéologique  de  Mariette  ;  il  lui  permit  de  fonder  ce  célèbre 
musée  de  Boulaq  qui  devint  bien  vite  le  trésor  des  richesses 
égyptiennes,  que  Mariette  disposa  d'une  manière  savante,  l'aimant 
par-dessus  tout,  fier  d'y  guider  les  plus  illustres  personnages, 
et  semblant  y  vivre  avec  plus  d'intensité  que  partout  ailleurs. 
Nous  avons  pu  admirer  nous-même,  soit  à  l'Exposition  de 
1867,  soit  à  celle  de  1878,  la  plupart  des  chefs-d'œuvre  recueil- 
lis par  Mariette.  Nulle  partie  de  l'Egypte  ne  resta  en  dehors 
du  zèle  brûlant  de  l'archéologue  français;  sa  puissante  activité 
se  manifestait  partout  à  la  fois.  Gizeh,  Memphis,  Saqqarah, 
Abydos,  Denderah,  Deir  el  Bahary,  Karnak,  Edfou,  Tanis,  etc. 
sont  sortis,  grâce  à  lui,  des  ruines  accumulées  par  les  hommes 
plus  que  par  les  siècles.  Quelles  difficultés  n'eut-il  pas  à  vaincre? 
quelles  jalousies  à  ménager?  quels  déboires  à  supporter?  que  de 
périls  à  conjurer?  Rien  ne  le  rebuta.  Mariette  fut,  jusqu'à  son 
dernier  soupir,  fidèle  à  lui-même,  à  sa  mission  et  à  son  œuvre. 


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422  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

Non  content  de  découvrir  des  merveilles,  il  en  répandait  autant 
que  possible  la  connaissance  par  ses  nombreux  et  importans 
ouvrages,  publiant  tous  les  textes  qui  lui  tombaient  sous  la  main 
au  hasard  de  ses  fouilles,  n'en  réservant  lui-même  aucun  pour 
ses  études  personnelles,  et  dépensant  libéralement  son  argent 
pour  le  progrès  de  la  science,  quoique  le  gouvernement  français 
et  le  gouvernement  khédivial  lui  soient  venus  en  aide.  Le  cata- 
logue de  ses  grands  ouvrages,  des  mémoires  qu'il  a  dispersés  aux 
quatre  vents  des  revues  est  considérable.  Il  mourut  pauvre  en 
1881,  au  service  d'un  pays  où  tant  d'autres  ont  su  s'enrichir.  Par 
une  pensée  pieuse,  on  ne  le  sépara  pas  dans  la  mort  de  ce  qu'il 
avait  aimé  dans  la  vie  :  M.  Ambroise  Baudry,  l'un  de  ses  plus 
fidèles  amis,  éleva  dans  la  cour  qui  précédait  le  musée  un  monu- 
ment simple,  en  marbre  noir,  où  Ton  plaça  les  restes  de  celui 
quiavait  été  le  plus  grand  archéologue  de  son  temps.  Aux  quatre 
coins  du  sarcophage  on  posa  l'un  des  sphinx  qui  lui  avaient  in- 
diqué le  site  du  Serapeum;  et,  derrière  sa  tête,  un  colosse  de 
Ramsès  H,  découvert  pendant  les  fouilles  de  Tanis,  semblait  le 
gardien  de  cette  grande  ombre.  En  1892,  le  musée  de  Boulaq  fut 
transporté  dans  le  palais  de  Gizeh,  et  aussi  le  monument  de  Ma- 
riette. J'ignore  si  l'on  a  conservé  la  disposition  première  et  si 
l'ombrage  des  arbres  odoriférans  abrite  toujours  le  sarcophage 
de  forme  égyptienne  où  il  repose  :  il  peut  au  moins  venir  errer 
autour  des  merveilles  rassemblées  dans  le  fastueux  palais  d'Ismaïl- 
Pacha,  et  constater  que  ses  successeurs  n'ont  pas  failli  à  son 
œuvre,  si  par  delà  la  tombe  il  prend  encore  quelque  souci  des 
choses  terrestres,  de  cette  terre  d'Egypte  qu'il  a  tant  aimée  et  qui 
est  si  digne  de  l'être.  Après  lui  M.  Maspero  continua  son  œuvre 
et  M.  Grébaut  succéda  à  M.  Maspero;  mais  l'ère  des  grandes  dé- 
couvertes avait  été  momentanément  close  par  la  mort  de  Mariette. 

II 

Ce  n'est  guère  que  dans  ces  dernières  années  que  le  démon 
qui  possédait  ce  grand  savant  semble  avoir  repris  possession  de 
certains  hommes  en  lesquels  il  paraît  avoir  élu  domicile  pour 
longtemps. 

M.  Naville  est  un  Genevois  riche  et  indépendant;  il  n'a  rien 
trouvé  de  mieux  à  faire  que  de  se  consacrer  à  l'égyptologie  et  à 
tous  les  travaux  que  cette  science  comporte.  Il  est  fort  avanta- 
geusement connu  dans  le  petit  monde  des  spécialistes  pour  son 
édition  critique  de  ce  qu'on  appelle  le  Livre  des  morts,  c'est-à-dire 
du  recueil  de  formules  déprécatives  et  obsécratives  nécessaires  à 


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LES    FOUILLES    RÉCENTES   EN    EGYPTE.  423 

l'âme  pour  parvenir  à  la  vie  bienheureuse.  Ayant  mené  cette  dif- 
ficile entreprise  à  bonne  fin,  ce  haut  fait  le  fit  choisir  comme  direc- 
teur des  fouilles  par  une  société  anglaise  qui  venait  de  se  fonder 
pour  l'exploration  archéologique  de  l'Egypte,  société  qui  a  beau- 
coup fait  parler  d'elle  et  qui  a  rendu  de  très  grands  services  à  la 
science  égyptologique.  C'était  peu  de  temps  après  la  mort  de  Ma- 
riette, car  Mariette  n'aurait  pas  permis  ce  qu'il  eût  regardé  comme 
une  intrusion  dans  son  domaine,  étant  un  peu  exclusif.  Le  coup 
d'essai  de  M.  Naville  fut  heureux  :  il  découvrit  le  site  d'une  des 
villes  bâties  par  les  juifs  captifs  en  Egypte,  la  ville  de  Herôpo- 
lis  ;  seulement  il  se  trompa  en  croyant  avoir  découvert  la  Pithom 
de  l'Exode,  tandis  que  c'était  la  ville  de  Ramsès.  Les  années  qui 
suivirent  furent  marquées  d'alternatives  de  succès  et  d'insuccès. 
M.  Naville  passa  des  saisons  entières  sans  rien  trouver,  malgré  son 
activité  et  sa  connaissance  du  pays,  parce  qu'il  avait  mal  choisi 
l'emplacement  où  il  opérait  et  qu'il  ne  cherchait  que  les  grands  mo- 
numens  ;  d'autres  fois  au  contraire  son  étoile  le  conduisait  à  des 
sites  heureux,  notamment  à  Bubaste,  aujourd'hui  Tell-Bastah,  où 
il  fit  revivre  le  tèmplê  célèbre  restauré  par  le  roi  Osorkon  II,  de 
la  xxne  dynastie,  et  à  la  dédicace  duquel  tous  les  dieux  de 
l'Egypte  furent  conviés  avec  leurs  prêtres.  Dans  ces  dernières 
années,  cette  même  étoile  conduisit  M.  Naville  au  temple  célèbre 
deDeir  elBahary,où  l'œuvre  commencée  par  Mariette  était  restée 
inachevée  :  il  eât  aujourd'hui  sur  le  point  d'avoir  reconstruit  autant 
que  possible  cet  édifice  merveilleux  et  ce  sera  sans  doute  l'œuvre 
culminante  de  sa  vie. 

Le  temple  dont  il  s'agit  fut  construit  sous  la  xvnie  des  dynas- 
ties égyptiennes,  environ  1  700  ans  avant  notre  ère,  par  une 
reine  d'Egypte  nommée  Hatschopset,  en  l'honneur  des  hauts 
faits  du  règne  de  son  père,  le  Pharaon  Thoutmès  1er,  et  des 
événemens  heureux  qui  se  produisirent  sous  son  propre  gouver- 
nement. Née  du  mariage  royal  entre  Thoutmès  Ier  et  la  reine 
Âhmès,  elle  montra  de  bonne  heure  des  dispositions  tellement 
extraordinaires  pour  le  gouvernement  des  hommes  qu'avant  de 
mourir  son  père  l'associa  au  trône,  tout  comme  d'autres  Pha- 
raons y  avaient  associé  leur  fils.  Après  la  mort  de  Thoutmès  Ier, 
Hatschopset  continua  de  régner  avec  son  demi-frère  et  mari, 
Thoutmès  H,  prince  faible  qui  mourut  jeune  et  fut  complètement 
annihilé  par  l'impérieuse  princesse.  Son  mariage  avec  sa  demi- 
sœur  avait  été  fécond,  mais  ne  semble  pas  avoir  produit  de  des- 
cendance mâle  :  une  fille  nommée  Hatschopset,  comme  sa  mère, 
est  seule  mentionnée.  Thoutmès  II  ne  mourut  cependant  pas 
sans  successeur  de  sa  propre  famille  :  la  polygamie  était  parfai- 


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424  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tement  légale  en  Egypte;  dans  le  cas  présent,  Thoutmès  II  avait 
eu  d'une  autre  femme  nommée  Isis,  qui  n'avait  pas  le  titre  de  reine, 
un  fils  qui  devait  être  le  plus  grand  et  le  plus  heureux  des  con- 
quérans  égyptiens.  Ce  fils  était  âgé  de  quelques  années  à  peine 
lorsque  mourut  son  père  :  la  reine  Hatschopset,  tante  et  belle- 
mère  du  jeune  prince,  devint  aussi  sa  tutrice  et  le  tint  dans  un 
effacement  absolu. 

Les  idées  qui  maintenaient  les  femmes  éloignées  du  trône 
égyptien  devaient  être  bien  fortement  enracinées  et  bien  puis- 
santes en  Egypte,  pour  qu'une  princesse  déjà  associée  au  pouvoir 
par  son  père  n'osât  pas  prendre  le  titre  de  reine  et  fût  obligée, 
pour  garder  le  pouvoir,  la  première  fois  d'épouser  son  demi-frère, 
la  seconde  de  se  prévaloir  du  titre  de  régente.  Elle  n'en  gou- 
verna pas  moins  réellement  seule,  usurpant  avec  une  souveraine 
dignité  qui  en  imposait  aux  plus  forts  toutes  les  fonctions  royales. 
Son  neveu  et  beau-fils  supporta  impatiemment  cette  tutelle,  mais 
il  dut  ronger  son  frein  silencieusement  tant  que  vécut  sa  tutrice 
et  différa  sa  vengeance.  Malgré  tous  les  griefs  qu'il  pouvait  avoir 
contre  la  reine  Hatschopset,  il  semble  cependant  que  Thoutmès  111 
parvenu  à  l'indépendance  eût  pu  se  montrer  moins  sévère  et  plus 
reconnaissant,  car  l'impérieuse  régente,  si  elle  eût  eu  le  caractère 
dont  témoigneraient  certains  actes  de  son  neveu  émancipé,  aurait 
pu  sans  le  moindre  empêchement  donner  à  son  royal  pupille  l'un 
de  ces  breuvages  qui  envoyaient  dans  l'autre  monde  ceux  à  qui 
on  avait  fait  l'honneur  de  les  offrir.  L'histoire  de  l'Orient  est 
féconde  en  pareils  accidens. 

D'ailleurs  le  gouvernement  de  la  reine  Hatschopset  fut  une 
époque  de  grandeur  et  de  prospérité  pour  l'Egypte.  Elle  sut  main- 
tenir avec  fermeté  les  limites  déjà  fort  étendues  de  son  empire, 
et  c'est  sous  son  règne  qu'eut  lieu  Tune  des  plus  mémorables 
expéditions  que  mentionnent  les  annales  égyptiennes.  L'Egypte 
connaissait  depuis  fort  longtemps  les  explorations  ayant  pour  but 
la  découverte  de  peuples  nouveaux.  Dès  la  vic  dynastie,  —  envi- 
ron quarante-cinq  siècles  avant  notre  ère  et  plus  de  soixante- 
quatre  siècles  avant  notre  fièvre  africaine,  —  les  Pharaons  avaient 
envoyé  leurs  grands  officiers  explorer  précisément  ce  Soudan  qui 
cause  tant  de  préoccupations  de  nos  jours  aux  cabinets  ;  et  l'un 
des  explorateurs  de  ce  temps  reculé  avait  déjà  trouvé  de  ces 
tribus  de  nains  que  M.  Stanley  a  récemment  rencontrées  dans  les 
«  Ténèbres  de  l'Afrique  ».  L'un  de  ces  nains  capturés  fut  amené 
en  Egypte  pour  l'amusement  du  Pharaon  :  il  est  vrai  qu'il  savait 
danser  le  Dieu,  connaissance  tout  à  fait  extraordinaire  et  exquise 
pour  l'époque.  Il  est  fort  malheureux  que  M.  Stanley  ne  nous  ait 


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LES    FOUILLES   RÉGENTES   EN   EGYPTE.  425 

pas  indiqué  dans  son  ouvrage  si  les  descendans  des  tribus  de 
nains  avaient  encore  conservé  ce  précieux  avantage.  La  reine 
Hatschopset  n'avait  pas  besoin  d'envoyer  ses  explorateurs  dans  la 
Nubie  et  le  Soudan,  car  depuis  près  de  treize  siècles  ces  régions 
avaient  été  soumises  par  les  Égyptiens.  Ce  fut  ailleurs  qu'elle 
porta  ses  regards,  sur  des  contrées  africaines  inconnues  à  ses 
sujets,  sur  une  terre  qui  avait  graduellement  reculé  vers  l'Equa- 
teur, et  môme  au  delà,  à  mesure  que  les  connaissances  géogra- 
phiques des  Egyptiens  étaient  devenues  plus  complètes,  la  terre 
de  Pounet,  nommée  aussi  Terre  divine,  pays  merveilleux  qui 
produisait  Yanti,  l'un  des  parfums  les  plus  recherchés  en  Egypte, 
la  patrie  de  l'encens,  des  animaux  inconnus  ou  rares.  Elle 
résolut  d'envoyer  une  expédition  en  ces  lieux  qui  apparaissaient 
aux  imaginations  comme  une  terre  de  délices. 

Mais  cette  terre,  on  ne  pouvait  pensera  s'y  rendre  par  les  voies 
ordinaires  de  pénétration  au  cœur  de  l'Afrique  ;  il  fallait  affronter 
les  hasards  de  la  mer,  car  tous  les  produits  arrivaient  en  Egypte 
par  la  mer  Rouge,  malgré  Téloignement  et  le  désert  qui  la  sépa- 
raient de  Thèbes.  On  fit  construire  de  grandes  barques  au  nombre 
de  cinq  et,  quand  on  y  eut  chargé  la  pacotille  et  les  provisions 
nécessaires,  on  s'embarqua,  on  navigua  comme  on  naviguait  en 
ce  temps-là,  en  longeant  la  côte  et  en  y  abordant  chaque  soir 
pour  y  passer  la  nuit.  Pour  un  peuple  qui,  comme  nous  l'ont 
assuré  les  Grecs,  avait  peur  de  la  mer  et  ne  sortait  pas  de  sa 
vallée,  voilà  une  entreprise  bien  audacieuse,  sur  une  mer  in- 
connue, à  la  recherche  d'un  pays  inconnu,  et  qui  décèle  au  con- 
traire une  connaissance  assez  avancée  de  la  navigation  et  l'ar- 
deur même  qui  anime  nos  modernes  explorateurs. 

L'expédition  remplit  sa  tâche,  elle  parvint  à  ce  que  les  textes 
nomment  les  Échelles  (ÏAnti,  c'est-à-dire  à  la  côte  actuelle  des 
Somalis,  où  les  habitans  d'alors  ne  furent  pas  peu  surpris  de  voir 
ces  étrangers  :  elle  s'enfonça  bravement  dans  les  terres  et  s'occupa 
de  faire  des  échanges  avec  les  naturels.  C'est  à  quoi  servit  la  pa- 
cotille fort  bien  fournie  des  objets  que  pouvait  offrir  l'Egypte  à 
ces  peuplades  ignorantes,  peu  avancées  dans  les  voies  de  la  civi- 
lisation :  les  colliers,  les  verroteries  semblent  avoir  joué,  alors 
comme  aujourd'hui,  un  rôle  prépondérant  dans  ces  échanges  pri- 
mitifs. Les  envoyés  égyptiens  invitèrent  même  les  chefs  du  pays 
à.  une  fête  où  on  leur  servit  «  du  pain,  de  la  bière,  du  vin,  de  la 
Viande,  des  fruits  et  toutes  les  bonnes  choses  d'Egypte  ».  Les  na- 
turels accourus  à  cette  fête  se  réunirent  près  d'une  grande  tente 
dans  laquelle  ils  craignaient  d'entrer:  «  Comment  êtes-vous 
arrivés  en  cette  terre  inconnue  aux  hommes  d'Egypte?  Ètes-vous 


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426  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

donc  descendus  du  ciel,  ou  avez-vous  navigué  sur  la  mer  de  la 
terre  divine?  »  demandèrent-ils  d'après  les  inscriptions  officielles. 
Il  serait  bien  curieux  de  savoir  qui  servit  d'interprète  entre  ces 
hommes  qui  s'ignoraient  les  uns  les  autres,  et  l'on  peut  soup- 
çonner que  les  scribes  égyptiens  exprimèrent  seulement  les  pen- 
sées qu'ils  auraient  eues  en  semblables  circonstances.  Des  scènes 
de  mœurs  très  bien  saisies  et  très  bien  rendues  pour  l'époque 
nous  font  assister  à  certains  détails  curieux  et  nous  montrent, 
entre  autres  choses,  que  dès  lors  une  femme  bouffie  de  graisse 
était  regardée  comme  une  beauté.  Les  échanges  faits,  les  Égyp- 
tiens reprirent  la  route  par  laquelle  ils  étaient  venus  et  rentrèrent 
heureusement  dans  leur  pays.  Ils  transportèrent  à  Thèbes  les 
parfums,  les  arbres  précieux,  les  animaux  rares,  et  ils  furent 
accueillis  par  les  applaudissemens  de  toute  la  capitale.  La  reine 
s'empressa  d'acclimater  en  Egypte  les  arbres  qu'on  était  allé  cher- 
cher si  loin  et  elle  compta  cette  heureuse  expédition  au  nombre 
des  plus  grands  événemens  de  son  règne.  Elle  eut  raison.  Si  nous 
connaissons  ainsi  les  détails  do  cette  exploration,  c'est  que  bar- 
ques, gens,  arbres,  animaux,  tout  est  représenté  au  long  sur  les 
murs  du  temple  que  M.  Naville  vient  de  relever,  avec  beaucoup 
d'autres  événemens  qui  sont  racontés  en  détail  ou  auxquels  il  est 
seulement  fait  allusion. 

Dans  ces  tableaux  la  reine  est  représentée  fort  souvent,  avec 
son  père  ou  seule,  en  habits  masculins  parce  qu'elle  remplit  des 
fonctions  masculines.  L'architecture  du  temple,  ses  sculptures, 
ses  peintures,  tout  proclame  que  la  reine  n'avait  rien  épargné 
pour  rendre  son  œuvre  admirable,  que  l'architecte  employé  et 
dont  on  a  le  nom,  —  il  se  nommait  Senmout,  —  avait  été  à  la 
hauteur  de  sa  tâche.  Quand  je  visitai  le  monument,  on  n'y  pouvait 
guère  apercevoir  que  les  mâts  des  vaisseaux,  quelques  animaux, 
le  sommet  des  colonnes  hiéroglyphiques,  quelques  bribes  de 
scènes.  Aujourd'hui  il  est  abordable  en  toutes  ses  parties,  on  peut 
admirer  ses  superbes  colonnes,  ses  sculptures  exquises  et  ses 
peintures  au  coloris  encore  éclatant  après  tant  de  siècles  écoulés. 
M.  Naville  peut  être  fier  de  l'œuvre  à  laquelle  il  a  attaché  son  nom , 
et  la  Société  de  YÉgypt  exploration  fund  est  certaine  que  l'ar- 
gent de  ses  souscripteurs  n'a  pas  été  mal  employé. 

m 

Aux  côtés  de  M.  Naville,  ayant  travaillé  quelque  temps  pour 
la  même  Société,  mais  s'étant  bien  vite  soustrait  au  joug  d'autrui, 
est  M.  Flinders  Pétrie,  actuellement  professeur  à  l'Université 


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LES  FOUILLES    RÉCENTES    EN    EGYPTE*  427 

de  Londres.  Je  ne  sais  pas  au  juste  quels  sont  les  antécédens 
scientifiques  de  M.  Pétrie,  mais  je  ne  serais  pas  étonné  qu'il  eût 
surtout  cultivé  les  sciences  exactes,  car  il  jongle,  et  en  toute  assu- 
rance, avec  les  formules  algébriques;  les  sinus  et  les  cosinus  sem- 
blent lui  être  aussi  familiers  qu'à  d'autres  la  table  de  Pythagore. 
Ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  qu'il  n'a  jamais  paru  attacher  grande 
importance  à  la  philologie  et  qu'il  s'est  dévoué  tout  entier  à  l'ar- 
chéologie. Nous  ajouterons  qu'il  ne  semble  guère  aimer  la  France 
et  les  Français. 

M.  Pétrie,  dans  ses  fouilles,  apporte  la  conscience  méticuleuse 
des  savans  qui  s'adonnent  aux  sciences  exactes.  M.  Naville,  — 
comme  ceux  qui  l'avaient  précédé,  y  compris  Mariette  lui-môme, 
—  pratique  les  fouilles  selon  l'ancienne  méthode  ;  il  donne  des 
coups  de  pioche  au  «  petit  bonheur  »  fait  instinctivement  ouvrir 
des  tranchées  où  bon  lui  semble  :  aussi  ne  faut-il  point  s'étonner 
que  parfois  il  ait  eu  des  échecs  retentissans,  même  après  de 
grandes  dépenses.  Avec  M.  Pétrie,  il  en  a  presque  toujours  été  tout 
autrement.  Ce  n'est  qu'après  une  étude  minutieuse  des  terrains, 
un  examen  attentif  des  débris  dont  la  surface  du  sol  est  couverte, 
des  sondages  préliminaires,  qu'il  entreprend  ses  fouilles,  qu'il 
creuse  sa  première  tranchée,  qu'il  dirige  ses  lignes  d'attaque 
comme  autour  d'une  place  assiégée.  Il  est  le  premier  qui  ait  fouillé 
d'après  la  saine  méthode  de  la  science.  Aussi  le  succès  a-t-il  ré- 
pondu à  la  méthode  employée.  Et  non  seulement  M.  Pétrie  agit 
avec  cette  sûreté  scientifique,  mais  il  apporte  comme  des  scrupules* 
de  puritain  à  l'examen  et  au  classement  des  objets  qu'il  découvre  : 
tout  lui  passe  par  les  mains,  il  a  l'œil  à  tout,  ne  néglige  rien, 
pas  même  un  tesson  de  poterie,  un  fragment  de  verroterie,  de 
statue,  d'amulette,  toutes  choses  qui  paraissaient  insignifiantes  à 
ses  prédécesseurs  et  qui  le  paraissent  encore  à  ses  émules.  Aussi 
les  campagnes  les  plus  infructueuses  en  apparence  ont-elles  pro- 
duit entre  ses  mains  des  résultats  inespérés.  Pensant  à  juste  titre 
que  les  grands  monumens  ne  sont  pas  les  seuls  qui  intéressent 
l'histoire  de  la  civilisation  ;  que  les  objets  qui  semblent  n'offrir 
aucun  intérêt  à  tel  individu  peuvent  en  avoir  beaucoup  pour  tel 
autre  ;  que  souvent  tel  fragment  rejeté  par  les  ouvriers  peut  éclai- 
rer d'une  manière  inattendue  les  problèmes  qui  semblaient  les 
plus  insolubles,  sans  autrement  négliger  les  monumens  de 
grandes  dimensions  qui  lui  tombaient  sous  la  main,  M.  Pétrie 
s  est  surtout  attaché  aux  petits  objets.  Malheureusement  M.  Pétrie 
est  un  esprit  trop  aventureux,  concevant  des  hypothèses  qu'il  est 
parfois  difficile  d'admettre  et  où  Ton  ne  peut  le  suivre  :  chez  lui 
le  critique  nrest  pas  à  la  hauteur  de  l'archéologue,  mais  cette  fai- 


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428  RBVUB  DBS  DEUX  MONDE 8. 

blesse  ne  saurait  aucunement  empêcher  de  reconnaître  en  lui  le 
premier  des  archéologues  contemporains  en  ce  qui  regarde 
l'Egypte. 

Le  commencement  de  sa  carrière  de  fouilles  date  de  1882.  Il 
s'attaqua  d'abord  aux  grandes  pyramides  de  Gizeh  et  crut  avoir 
presque  épuisé  le  sujet.  Il  découvrit  ensuite  le  site  de  la  célèbre 
Naukratis,  Tune  des  premières  villes  ouvertes  aux  Grecs  en 
Egypte  ;  puis,  le  souvenir  de  Mariette  l'obsédant,  il  fouilla  Tanis, 
la  ville  capitale  des  Pasteurs  ou  Hycsos  pendant  leur  domination. 
Les  fouilles  de  Mariette  lui  laissaient  peu  d'espoir  de  réussir;  il 
sut  cependant,  grâce  à  sa  méthode,  recueillir  quantité  de  ren- 
seignerions qui  ne  sont  point  à  dédaigner.  M.  Pétrie  explora 
ensuite  certains  sites  inconnus  ou  connus  du  Fayoum,  Biahmou, 
Haouarah,  Qahoun,  Gourob,  Ellahoun,  avec  des  chances  plus 
ou  moins  grandes,  mais  jamais  avec  insuccès.  Ce  fut  à  Kahoun 
et  à  Gourob  qu'il  retrouva  les  vestiges  du  séjour  qu'y  firent  des 
Grecs  —  esclaves  plutôt  que  colons  —  près  de  trois  mille  ans 
avant  notre  ère.  Son  habitude  de  ne  rien  négliger  l'avait  bien 
servi  ce  jour-là  !  Si  la  découverte  n'autorise  pas  en  effet  les  con- 
clusions aventureuses  qu'il  en  a  tirées,  elle  est  cependant  de  la 
plus  haute  importance  pour  résoudre  le  grand  problème  des  rap- 
ports de  l'Egypte  avec  les  Grecs  d'abord,  avec  notre  monde  occi- 
dental ensuite. 

Dans  les  dernières  années  qui  viennent  de  s'écouler,  les 
touilles  de  M.  Pétrie  ont  porté  sur  la  ville  construite  sur  le  site 
actuel  d'El-Amarna  —  ou,  comme  on  dit  le  plus  souvent,  de  Tell- 
el-Amarna,  quoiqu'il  y  ait  là  deux  villages  distincts;  —  sur  l'an- 
cienne ville  de  Coptos;  et  cette  année  même  sur  un  village  du 
nome  thébain  qui  possède  un  certain  nombre  de  sépultures  an- 
tiques, Neggadeh.  Comme  les  résultats  acquis  dans  les  fouilles  de 
Coptos  ne  sont  pas  publiés  et  que  les  autres  sont  encore  inconnus, 
nous  sommes  réduits  à  nous  contenter  d'El-Amarna  :  fort  heu- 
reusement le  sujet  est  instructif  et  les  résultats  des  fouilles  de 
M.  Pétrie  surprenans. 

Vers  la  fin  de  la  xvnie  dynastie  égyptienne,  après  les  règnes 
puissans  des  Thoutmès  et  des  trois  premiers  Aménophis,  la  royauté 
égyptienne  tomba  entre  les  mains  d'un  prince  dont  la  vie  reste 
encore  une  énigme  pour  un  grand  nombre  de  savans,  à  plus  forte 
raison  pour  les  hommes  instruits  non  initiés  aux  mystères  de 
l'égyptologie.  Ce  Pharaon  se  nommait  d'abord  Aménophis  IV. 
Il  reçut  de  son  père  un  empire  florissant,  des  trésors  nombreux 
et  bien  remplis,  une  armée  d'élite,  en  un  mot  tout  ce  qui  pouvait 
faire  présager  un  gouvernement  fort  et  prospère.  Il  fit,  comme 


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LES    FOUILLES   RÉCENTES   EN   EGYPTE.  429 

ses  prédécesseurs  et  ses  successeurs,  des  conquêtes  ou  plutôt  des 
razzias  annuelles  qui  remplirent  à  nouveau  ses  trésors  et  lui 
procurèrent  les  esclaves  dont  il  avait  besoin  pour  réparer  les  vides 
occasionnés  par  la  mort.  Mais  bientôt  après  son  accession  au 
trône,  le  nouveau  Pharaon  ne  put  s'empêcher  de  voir  que  les 
prêtres  thébains  d'Amon  prenaient  de  plus  en  plus  une  influence 
prépondérante  ;  qu'ils  accaparaient  peu  à  peu  les  hauts  emplois, 
obstruaient  toutes  les  voies  menant  au  trône;  et  en  un  mot  for- 
maient une  puissance  qu'il  fallait  briser  si  Ton  ne  voulait  pas 
que,  tôt  ou  tard,  ils  ne  vinssent  à  escalader  le  trône  et  à  en 
chasser  celui  qui  l'occupait,  —  ce  qu'ils  firent  en  effet  sous  la 
xxie  dynastie.  Deux  moyens  s'offraient  au  pharaon  pour  arriver 
à  son  but:  la  violence  ou  la  politique.  Il  choisit  le  second.  Pour 
se  soustraire  lui-même  et  sa  cour  à  l'envahissement  graduel  de  ses 
ennemis,  il  abandonna  Thèbes  et  ses  splendeurs  et  se  fit  bâtir 
une  capitale  nouvelle  au  lieu  appelé  de  nos  jours  El- A  marna. 
Non  content  d'avoir  transporté  sa  capitale  en  un  lieu  où  le  nom 
abhorré  d'Amon  et  de  ses  prêtres  ne  fût  pas  connu,  ou  du  moins 
ne  fût  pas  prononcé,  il  essaya  de  faire  lui-même  une  révolution 
religieuse.  Au  culte  d'Amon  il  tenta  de  substituer  le  culte  iïAten, 
le  disque  solaire,  et  de  réunir  l'Egypte  entière  en  cette  religion 
qui  n'avait  de  nouveau  que  l'apparence,  n'étant  au  fond  que  le 
culte  ancien  de  Râ,  le  dieu-soleil,  qui  présidait  au  sanctuaire  d'Hé- 
liopolis.  Il  appela  sa  ville  Khoutenaten,  c'est-à-dire  :  la  demeure 
rayonnante  du  disque  solaire,  et  lui-même,  il  prit  le  nom  de  Khou- 
enaten,  ce  qui  n'est  que  la  forme  masculine  du  nom  de  la  ville 
et  ce  qui  signifie:  le  rayonnement  du  disque  solaire.  Il  fit  con- 
struire un  temple  à  sa  nouvelle  divinité,  il  se  bâtit  à  lui-même 
un  palais  magnifique,  et  concéda  aux  principaux  officiers  de  sa 
cour  des  tombeaux  qu'ils  se  préparèrent  avec  le  plus  grand  soin, 
décorèrent  de  scènes  admirables  traitées  d'une  manière  toutjà 
fait  nouvelle,  contenant  des  hymnes  d'une  poésie  inattendue,  si 
bien  qu'à  distance  le  règne  d'Aménophis  IV  nous  apparaît 
comme  le  règne  d'un  Pharaon  révolutionnaire  en  politique,  en 
religion,  en  poésie,  en  archi lecture,  en  sculpture,  en  peinture, 
en  un  mot  dans  tous  les  arts  que  l'on  cultivait  alors.  Je  n'ai  pas  à 
m'occuper  ici  de  politique,  de  religion  et  de  poésie,  ni  même  de 
la  décoration  et  de  l'architecture  des  tombeaux  d'El-Amarna, 
mais  simplement  des  résultats  sortis  des  fouilles  de  M.  Pétrie, 
et  principalement  du  palais  d'Aménophis  IV. 

Ce  palais  se  composait,  comme  toutes  les  grandes  habitations 
égyptiennes  passées  et  présentes,  d'un  immense  rectangle  enfermé 
dans  une  enceinte  de  murs  et  ne  présentant  qu'une  seule  entrée. 


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430  REVUS  DIS  DEUX  MOND1S. 

Cette  entrée,  qui  se  trouvait  dans  le  mur  est,  était  formée  par  un 
pylône  de  forme  extraordinaire  en  Egypte,  car  il  semble  bien 
qu'il  ait  été  voûté  dans  sa  partie  supérieure  ;  qu'il  ait  ainsi  pré- 
senté l'aspect  des  arcs  de  triomphe  romains  ;  et  que  sous  sa  voûte 
aient  passé  les  chars  du  roi,  de  la  reine  et  de  leurs  filles,  lors- 
qu'ils sortaient  avec  leur  cortège  pour  se  rendre  à  quelqu'une  de 
ces  pompeuses  cérémonies  qui  sont  représentées  sur  les  parois 
des  tombeaux,  ou  pour  une  simple  promenade  militaire,  ou  encore 
pour  quelque  triomphe  au  retour  des  expéditions  heureuses.  On 
y  a  en  effet  rencontré  des  constructions  que  l'on  ne  voit  point 
habituellement  dans  les  ouvrages  du  style  égyptien,  et  qui  ont 
tout  l'air  de  se  trouver  là  pour  servir  de  point  d'appui  aux 
demi-cercles  qui  formaient  au-dessus  une  voûte  profonde.  Sous 
ce  pylône,  une  triple  voie  se  voit  encore,  celle  du  milieu  ser- 
vant aux  chars,  celles  des  côtés  aux  piétons,  cela  seize  siècles  au 
moins  avant  les  arcs  de  triomphe  des  Romains.  Quand  on  avait 
traversé  ce  pylône,  on  entrait  dans  le  palais  et  l'on  se  trouvait 
devant  toute  une  série  d'édifices,  placés  là  d'après  un  plan  qu'on 
n'a  pas  encore  découvert,  mais  d'où  la  symétrie  semble  avoir  été 
exclue.  Tout  le  long  du  mur  d'enceinte  courait  parallèlement 
un  second  mur  également  en  briques,  éloigné  du  premier  d'en- 
viron douze  mètres  et  où  il  était  facile  d'exercer  une  surveillance 
active,  en  cas  de  besoin.  A  droite  de  l'entrée,  interrompant  môme 
le  second  mur,  était  l'habitation  du  portier,  puis  diverses  habita- 
tions consacrées  sans  doute  aux  grands  officiers  de  service.  H 
semble  aussi  qu'on  trouvât,  dès  l'entrée,  les  appartenions  privés 
du  roi,  lesquels  étaient  situés  en  face  du  harem,  où  le  Pharaon 
pouvait  ainsi  se  rendre  à  sa  guise.  Nulle  autre  partie  du  pa- 
lais ne  serait  en  effet  suffisamment  commode  pour  cet  usage.  De 
plus,  seul  parmi  toutes  les  autres  constructions,  l'entrée  de  l'ap- 
partement royal  est  marquée  par  un  pylône,  et  d'ailleurs  les  cham- 
bres ont  été  aussi  soignées  que  celles  destinées  aux  femmes,  et 
l'on  y  rencontre  de  ces  pavés  peints  dont  il  sera  question  plus 
loin.  L'entrée  principale  de  cet  appartement  royal,  comme  de 
celui  des  femmes,  comme  de  toutes  les  salles  qui  existaient  en  ce 
palais,  était  située  au  nord;  et  les  appartemens  recevaient  ainsi 
les  souffles  vivifians  du  nord  si  goûtés  des  Égyptiens,  pendant 
qu'ils  étaient  fermés  à  la  chaleur  qui  venait  du  sud,  de  l'est  et  de 
l'ouest. 

Une  cour  spacieuse  existait  entre  les  appartemens  du  roi  et 
ceux  des  femmes.  Aménophis  IV  avait  un  harem  très  nombreux, 
la  polygamie  étant  licite  au  pays  d'Egypte  :  une  correspondance 
cunéiforme  trouvée  récemment  dans  sa  tombe  nous  apprend  que 

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LES   FOUILLES   RÉCENTES   EN    EGYPTE.  431 

les  principicules  de  Syrie,  ses  vassaux,  lui  donnaient  leurs  filles 
en  mariage.  Mais  ces  filles  de  rois  ne  portaient  pas  le  titre  de 
grande  épouse  royale  ;  ce  titre  envié  était  dévolu  à  la  seule  reine 
Nofrétinofretnoferoiiuten  (la  doublement  belle,  la  belle  des 
beautés  d'Aten)  qui  avait  donné  huit  filles  à  Khouenaten.  L'ap- 
partement des  femmes  consistait  en  un  grand  bâtiment  qui  com- 
prenait un  nombre  assez  considérable  de  chambres.  On  y  entrait 
ordinairement  par  une  grande  cour  rectangulaire  contenant  une 
saqiehy  c'est-à-dire  une  machine  à  arroser,  ouverte  sur  le  nord  et 
fermée  sur  les  trois  autres  côtés.  Tout  autour  de  ces  trois  côtés 
devaient  exister  des  rangées  de  colonnes  supportant  un  plafond 
qui  ombrageait  la  cour  tout  entière.  De  chaque  côté  de  cette  cour 
étaient  quatorze  petites  chambres  précédées  de  treize  colonnes; 
seule  la  série  des  chambres  de  Test  a  été  conservée.  On  y  entrait, 
soit  par  une  porte  située  du  côté  de  la  cour,  soit  à  l'extrémité  op- 
posée de  cette  môme  cour  par  une  entrée  dans  le  mur  est.  Ces 
chambres  à  coucher  conservent  encore  une  partie  du  mobilier 
antique,  c'est-à-dire  deux  larges  bancs  en  terre,  l'un  placé  au  fond 
et  qui  servait  sans  doute  à  étendre  les  tapis  ou  les  nattes  sur  les- 
quels on  dormait,  l'autre  les  étoffes  qui  constituaient  déjà  les  di- 
vans. Quand  de  la  cour  on  pénétrait,  par  la  porte  percée  dans  le 
mur  sud,  dans  l'intérieur  du  harem,  on  trouvait  d'abord  une  salle 
longue  d'environ  sept  à  huit  mètres,  large  de  quinze,  occupée 
tout  entière  par  seize  colonnes  sur  deux  rangs.  Au  fond,  nouvelle 
porte  qui  introduisait  dans  une  salle  disposée  contrairement  à  la 
précédente,  beaucoup  plus  longue  que  large.  Toutes  les  deux 
avaient  un  pavé  peint,  mais  la  seconde  n'avait  aucune  colonne.  A 
l'est  de  la  première  salle,  continuant  la  série  des  chambres  à  cou- 
cher étaient  deux  autres  petits  appartemens,  composés  d'une  salle 
avec  plafond  soutenu  par  une  seule  colonne  et  de  deux  chambres 
à  coucher.  Pour  en  sortir,  il  fallait  pénétrer  dans  la  seconde  salle 
et  toujours  à  gauche  on  entrait  dans  une  troisième  salle  ornée 
de  douze  colonnes  disposées  en  trois  rangs  et  ayant  un  pavé 
peint.  Les  chambres  correspondantes  du  côté  ouest  ont  été  dé- 
truites. 

Les  autres  constructions  de  la  partie  droite  du  palais  ne 
nous  offrent  plus  que  des  ruines,  mais  encore  intéressantes.  Au 
milieu  de  la  foule  des  édifices  qui  sont  indiqués  par  leurs  fon- 
demens,  soit  de  pierre,  soit  de  briques,  on  a  trouvé  certaines 
constructions  qui  démontrent  que  non  seulement  la  masse  en 
était  considérable,  mais  encore  qu'on  avait  fait  en  sorte  d'y  réunir 
tout  ce  que  l'art  avait  inventé  pour  rendre  un  palais  agréable.  En 
avant  de  certains  de  ces  édifices  il  y  avait  un  pavé  d'albâtre 


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432  REVUE  DB8  DEUX  MONDES. 

oriental  ;  les  carrières  qui  le  fournissaient  n'étaient  pas  éloignées 
du  site  de  Khoutenaten.  En  d'autres  endroits  se  dressaient  des 
colosses  en  granit  ou  en  quartz  dont  on  n'a  que  les  restes  ;  ailleurs 
des  stèles  en  albâtre  étaient  érigées,  semblables  par  leur  forme  aux 
stèles  arrondies  par  le  sommet  qui  étaient  devenues  si  fort  à  la 
mode  sous  la  xvme  dynastie,  mais  qui  s'en  distinguent  par  une  dé- 
coration nouvelle  alors,  qui  d'ailleurs  ne  survécut  pas  à  cette 
période  extraordinaire  et  si  courte  :  en  haut  rayonne  un  disque 
et,  de  son  orbe,  en  guise  de  rayons,  se  tendent  des  bras  multi- 
ples qui  atteignent  les  offrandes  déposées  sur  la  table  ou  pré- 
sentent le  signe  de  la  vie  au  roi  qui  l'aspire. 

A  droite  de  l'entrée  s'étendaient  également  des  bàtimens  dont 
il  ne  reste  plus  que  des  débris,  et  il  faut  renoncer  jusqu'à  nouvel 
ordre  à  en  rechercher  la  destination.  Quelques-uns  d'entre  eux 
étaient  soutenus  par  des  colonnes  et  ornés  de  peintures  reprodui- 
sant certaines  plantes.  Quand  on  les  avait  traversés  en  se  dirigeant 
vers  le  sud,  on  arrivait  à  un  mur  très  épais  présentant  une  ouver- 
ture unique,  laquelle  permettait  l'entrée  dans  une  vaste  cour.  Le 
côté  bas  de  cette  cour  était  occupé  par  une  double  série  de  chambres 
précédées  de  colonnes  :  la  première  série  s'ouvrait  sur  l'ouest, 
comprenant  deux  appartenions  et  était  suivie  d'une  double 
rangée  de  dix  piliers  carrés;  la  seconde  s'ouvrait  sur  l'est,  com- 
prenant également  deux  appartemens,  et  avait  en  face  d'autres 
chambres  en  nombre  égal,  mais  simples.  Il  est  probable  que  ces 
chambres  ne  rentraient  pas  dans  le  plan  primitif,  et  n'avaient  été 
construites  que  faute  d'espace  pour  contenir  les  approvisionne- 
mens  nécessaires  au  palais.  Après  cette  grande  cour  on  entrait  dans 
une  autre  cour  intérieure  contenant  vingt-six  piliers  carrés,  dis- 
posés sur  trois  côtés.  De  chaque  côté  étaient  deux  grandes  cham- 
bres contenant  chacune  quarante  piliers  massifs,  disposés  sur 
quatre  rangs  :  c'était  là  que  le  roi  pouvait  goûter  les  plaisirs  de 
la  richesse.  Au  fond  de  la  cour  intérieure,  qui  avait  43  mètres  de 
côté,  une  dernière  porte,  large  de  3m,394  donnait  entrée  dans  une 
véritable  forêt  architecturale.  La  salle  était  longue  de  71m,768  et 
large  de  129m,027  :  elle  est  remplie  par  544  piliers  carrés  rangés 
sur  deux  côtés,  soit  272  pour  chaque  côté,  16  de  front  en  chacune 
des  17  rangées.  Les  rangées  de  piliers  étaient  distantes  entre  elles  de 
2m,717,  et  les  piliers  n'ont  pas  moins  de  lm,320  de  côté.  Ils  étaient 
faits  en  briques;  la  brique  avait  été  recouverte  d'un  enduit  de 
plâtre  que  l'on  avait  peint  en  jaune,  et  sur  ce  fond  se  détachaient 
des  vignes  avec  leurs  feuilles  et  leurs  grappes  de  raisin.  Tous  les 
piliers  de  cette  dernière  construction  atteignaient  le  chiffre  de 
730.  Cette  masse  énorme  formait  une  retraite  délicieuse  pendant 


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LES    FOUILLES    RÉCENTES    EN    EGYPTE.  433 

la  chaleur  du  jour,  et  le  Pharaon  pouvait  se  promener  à  Taise  en 
cette  vaste  salle  hypostyle  qui  terminait  son  palais,  ou  dans  les 
chambres  bordant  la  cour  intérieure  qui  donnait  accès  dans  cette 
immense  salle. 

Comme  toutes  les  constructions  égyptiennes,  —  le  lecteur  s'en 
sera  de  lui-môme  aperçu,  —  cet  ensemble  grandiose  d'édifices  n'est 
pas  régulier  :  les  parties  composantes  ne  sont  pas  homogènes  ou 
symétriques,  et  l'ensemble  ne  participait  en  rien  à  cette  perfection 
que  nous  connaissons  aujourd'hui  :  l'artiste  égyptien  réser- 
vait tous  ses  soins  pour  les  objets  en  particulier;  le  détail  l'ab- 
sorbait et  il  oubliait  l'ensemble.  Au  nombre  de  ces  détails  il  faut 
ranger  d'abord  les  colonnes  à  chapiteau  campaniforme  de  l'effet 
le  plus  gracieux  et  de  l'ornementation  la  plus  riche,  où  l'or  même 
n'était  pas  épargné,  avec  des  incrustations  simulées,  véritables 
types  d'élégance  et  de  richesse.  S'il  en  faut  juger  par  les  repré- 
sentations qu'en  donnent  certains  ouvrages,  elles  atteignaient  la 
perfection  presque  absolue,  qu'elles  fussent  couvertes  de  sculp- 
tures ou  simplement  coloriées.  La  sculpture  était  aussi  représentée 
dans  le  palais  de  Khouenaten  par  de  véritables  chefs-d'œuvre: 
on  n'en  a  trouvé  que  des  fragmens,  mais  ces  fragmens  sont  élo- 
quens,  décèlent  une  rare  habileté,  comme  le  torse  de  la  reine 
Nofréti,  le  groupe  du  Pharaon  et  de  sa  famille.  Ce  qui  distingue 
le  style  de  cette  époque,  —  tous  ceux  qui  se  sont  occupés  quelque 
peu  de  l'art  égyptien  le  savent,  —  c'est  l'étrangeté  des  formes  du 
corps,  c'est  le  cou  démesuré  du  roi,  de  la  reine,  de  leurs  filles, 
l'exiguïté  de  certains  membres  et  au  contraire  l'embonpoint  de 
certains  autres,  des  attitudes  impossibles,  semble-t-il,  à  l'échiné 
la  plus  flexible,  des  habits  qu'on  ne  retrouvera  plus  après  cette 
époque,  toutes  choses  qui  font  penser  à  une  cour  de  désarticulés. 
Est-ce  que  le  Pharaon  n'aurait  par  hasard  accordé  sa  royale  faveur 
qu'à  des  acrobates,  ou  ne  serait-ce  qu'une  convention  d'art 
qu'il  aurait  choisie  pour  illustrer  son  règne  ?  Jusqu'ici  c'est  un 
mystère  impénétrable.  M.  Pétrie,  au  cours  de  sa  fouille,  a  trouvé 
un  masque  qu'il  a  pris  pour  le  masque  coulé  sur  le  cadavre  après 
la  mort:  on  y  peut  voir  tout  aussi  bien  un  masque  d'essai  fait  par 
quelque  commençant,  et  le  lieu  où  il  a  été  trouvé  n'est  pas  celui  où 
Ton  doive  s'attendre  à  trouver  le  masque  funéraire  du  Pharaon.  Ce 
n'est  donc  pas  ce  masque  qui  élucidera  le  problème.  Cette  particula- 
rité des  sculptures  d'El-Amarna  a  fait  supposer  à  quelques  savans 
que  Khouenaten  était  eunuque,  et  d'autres,  s'autorisant  de  Mané- 
thon  ont  voulu  que  ce  fût  une  femme  ;  mais  ce  prétendu  eunuque 
avait  huit  filles,  cette  femme  épousait  les  princesses  syriennes  et 
ses  correspondans  l'appelaient  «  mon  fils  et  mon  gendre  ». 
Tom  cxxx.  —  4895.  28 


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434  REVUE  DB8  DEUX  MONDES. 

La  découverte  la  plu9  remarquable  qu'ait  faite  M.  Pétrie  à 
El-Amarna,  c'est  celle  des  pavés  décorés  de  peintures,  de  véri- 
tables fresques  qui  couvraient  le  sol  où  l'on  marchait,  au  lieu  de 
couvrir  les  murs.  C'est  là  surtout  que  l'art  égyptien  à  cette  époque 
se  montre  avec  éclat.  Malheureusement  la  plus  grande  partie  de 
ces  peintures  a  péri,  quoiqu'il  en  reste  encore  assez  pour  nous 
en  offrir  un  témoignage  magnifique.  Elles  n'ornaient  que  les 
pavés  des  appartenions  les  plus  riches.  Elles  ne  sont  à  vrai  dire 
que  de  convention;  les  animaux,  quadrupèdes,  oiseaux  et  poissons 
que  Ton  y  rencontre  ont  des  couleurs  qui  sortent  de  la  nature  ; 
les  feuillages  sont  pauvres  et  traités  contrairement  à  la  vérité  ;  et 
cependant  tout  est  si  fondu,  si  harmonieux  que  l'œil  ne  peut  se 
rassasier  de  les  admirer.  Il  n'est  pas  un  seul  voyageur  qui  les  ait 
vues  et  qui  ne  soit  resté  stupéfait  de  leur  richesse,  de  leur  éclat 
et  de  leur  harmonie.  Elles  étaient  bordées  de  bandes  dans  les- 
quelles étaient  représentées  des  têtes  de  prisonniers  sémites  ou 
nègres  au  type  si  caractéristique,  séparées  les  unes  des  autres 
par  des  arcs  tendus.  Ces  dessins  peuvent  avoir  bien  des  défauts, 
mais  les  défauts  sont  rachetés  par  la  vie  intense  qui  s'en  dégage 
et  l'éclat  du  coloris. 

Voilà  malheureusement  tout  ce  qui  reste  de  ce  palais  d'Amé- 
nophis  IV  ;  mais  nous  sommes  encore  trop  heureux  qu'il  en  soit 
resté  quelque  chose.  Il  n'y  a  qu'à  penser  au  palais  des  Césars  de 
Rome  pour  comprendre  que  l'état  dans  lequel  nous  est  arrivé 
celui  de  Khouenaten  ne  doit  pas  nous  étonner.  J'ai  vu  les  résultats 
des  fouilles  entreprises  à  Delphes  et  en  particulier  les  peintures 
qui  ont  eu  l'honneur  des  séances  de  nos  Académies  :  rien  n'y  est 
comparable  à  ces  restes  de  l'art  égyptien.  D'un  côté  tout  montre 
un  art  qui  cherche  encore  sa  voie,  qui  est  en  formation,  qui  pro- 
duira sans  doute  des  chefs-d'œuvre,  mais  qui  est  encore  à  les 
trouver  au  viie  et  peut-être  au  vie  siècle  avant  notre  ère  ;  de 
l'autre  tout  affirme  un  art  en  pleine  possession  de  ses  moyens, 
qui  a  fait  ses  preuves,  qui  s'est  mesuré  avec  les  plus  hauts  sujets, 
et  cela  seize  ou  dix-sept  siècles  avant  Jésus-Christ. 

IV 

Avec  les  fouilles  de  M.  de  Morgan,  nous  sommes  transportés 
à  une  époque  bien  plus  reculée,  car  nous  atteignons  au  moins  le 
xxvc  siècle  avant  notre  ère  pour  la  xne  dynastie,  et  même  le  cin- 
quantième siècle  pour  la  v6  des  dynasties  de  l'ancien  Empire 
égyptien.  Ces  dates  sembleront  presque  fabuleuses,  elles  sont 
cependant  rigoureusement  exactes. 


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LES  FOUILLES  RÉGENTES  EN  EGYPTE.  43S 

M.  J.  de  Morgan  est  un  ancien  ingénieur  de  l'Ecole  des  mines: 
il  a  été  nommé  directeur  des  musées  et  des  fouilles  en  Egypte  à 
la  fin  de  l'année  1891.  Nullement  préparé  aux  études  d'archéo- 
logie égyptienne  par  ses  explorations  antérieures  du  Caucase  et 
de  la  Perse,  il  a  su  cependant  se  montrer  le  digne  émule  de 
Mariette  dans  des  fouilles  désormais  célèbres  et  par  leurs  résultats 
et  par  l'éclat  qu'elles  méritent  d'ailleurs.  M.  de  Morgan  s'est  sur- 
tout occupé  de  trouver  des  monumens  qui  puissent  éclairer 
l'histoire  de  l'art,  sans  négliger,  bien  entendu,  les  textes  que  le 
hasard  et  le  bonheur  de  ses  fouilles  lui  faisaient  découvrir.  Il  a 
perfectionné  encore  la  méthode  employée  par  M.  Pétrie^  parce 
que  les  études  préalables  de  l'ingénieur  des  mines  le  lui  permet- 
taient, si  bien  qu'aujourd'hui  on  ne  peut  guère  espérer  faire  mieux 
qu'il  n'a  fait.  En  un  mot,  il  a  employé  la  vraie  méthode  scienti- 
fique :  aussi  n'est-il  point  étonnant  qu'il  ait  réussi  où  ses  prédé- 
cesseurs avaient  échoué. 

Dès  ses  débuts,  M.  de  Morgan  eut  la  main  heureuse  :  il  dé- 
couvrit une  statue  de  l'ancien  empire,  remontant  à  la  ve  sinon  à 
la  ive  dynastie,  qui  peut  sans  le  moindre  doute  rivaliser  avec  le 
scribe  accroupi  du  Louvre:  c'est  à  peu  de  chose  près  la  même 
facture,  le  même  naturalisme  dans  les  détails,  la  pose  et  l'air  du 
personnage.  Ce  scribe  a  vécu,  on  le  sent;  il  se  lèverait  et  se  met- 
trait à  marcher  que  personne  n'en  serait  surpris.  S'il  a  les  formes 
un  peu  sèches,  c'est  que  le  personnage  qui  a  servi  de  modèle 
avait  ces  mêmes  formes  sèches.  Si  les  artistes  grecs  n'eussent  eu 
pour  modèle  que  des  Egyptiens,  ils  n'eussent  jamais  créé  les  chefs- 
d'œuvre  que  Ton  sait.  La  seconde  découverte  importante  de 
M.  de  Morgan  fut  celle  de  tombeaux  antiques  appartenant  à  la 
Ve  dynastie,  entre  autres  des  tombeaux  de  deux  fonctionnaires, 
dont  l'un  se  nommait  Merira  et  l'autre  Petahschepsès.  Du  pre- 
mier nous  ne  savons  presque  rien,  sinon  que  c'est  le  plus  vaste 
tombeau  de  l'ancien  Empire  qu'on  ait  encore  rencontré,  qu'il 
comprenait  trente  et  une  chambres  dont  les  parois  sont  couvertes 
de  peintures  :  il  n'a  pas  été  publié  et  réserve  sans  doute  plus 
d'une  surprise  aux  sa  vans  qui  pourront  l'étudier.  Le  second  fort 
heureusement  a  été  décrit,  s'il  n'a  pas  encore  été  publié  intégra- 
lement, et  la  description  en  a  suffi  pour  démontrer  un  fait  ignoré 
jusqu'alors,  à  savoir  que  les  colonnes  architecturales  étaient 
connues  et  employées  dès  cette  époque. 

Déjà  Mariette  avait  rencontré  un  tombeau  où  deux  colonnes 
supportaient  une  sorte  de  portique  en  avant  de  la  première  salle 
où  se  célébrait  le  culte  des  ancêtres.  11  avait  été  si  surpris  de  sa 
découverte  qu'il  avait  jusqu'à  un  certain  point,  hésité  à  en  tirer  les 


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436  REVUE  DE8  DEUX  MONDES. 

conclusions  qui  en  rassortaient  d'elles-mêmes.  Cet  exemple  était 
unique  :  la  tombe  de  Petahschepsès  en  est  désormais  un  se- 
cond. Ce  tombeau  contient  en  effet  une  salle  dont  le  plafond  est 
soutenu  par  deux  colonnes  lotif ormes.  Ces  colonnes  sont  malheu- 
reusement brisées,  mais  une  partie  du  fût  est  encore  adhérente  à  la 
base  ;  les  morceaux  trouvés  sur  le  sol  ont  permis  de  les  reconsti- 
tuer et  de  voir  que  toutes  les  parties  constitutives  de  la  colonne 
dans  l'architecture  grecque  se  trouvaient  déjà  employées  dans 
l'architecture  égyptienne  à  la  ve  dynastie,  cinquante  siècles  avant 
notre  ère.  Cette  colonne  a  l'aspect  d'une  botte  de  fleurs  de  lotus 
à  moitié  épanouies  :  le  fût  sort  de  terre  comme  la  tige  du  lotus; 
mais  comme  une  seule  tige  aurait  eu  un  aspect  trop  grêle  ou 
trop  massif,  l'artiste  qui  a  imaginé  cette  colonne  a  réuni  six 
tiges  ensemble  dont  les  sections  elliptiques  donnent  un  air  de 
grâce  suprême  à  la  fleur  de  pierre  qui  monte  vers  le  ciel.  Le  cha- 
piteau de  la  colonne  est  formé  par  un  gros  bouquet  de  fleurs 
adultes  mélangées  à  des  boutons,  fleurs  et  boutons  retenus  en- 
semble par  un  quintuple  lien  qui  forme  la  gorge  du  chapiteau  et 
en  bas  duquel,  entre  les  lobes,  pendent  les  jeunes  tiges  surmon- 
tées de  boutons.  Cette  disposition  est  d'une  élégance  parfaite. 
Le  chapiteau  est  surmonté  d'un  abaque  placé  immédiatement 
au-dessous  de  l'architrave. 

Les  couleurs  venaient  encore  rehausser  de  leur  éclat  cette 
œuvre  déjà  magnifique  par  elle-même  :  les  Égyptiens  n'aimaient 
pas  la  pierre  nue,  ils  coloriaient  tout  ce  qui  leur  paraissait  mériter 
la  couleur,  notamment  les  colonnes  et  les  statues.  Ici  le  piédestal 
circulaire  est  peint  en  brun,  sans  doute  pour  figurer  la  terre;  le 
fût  est  peint  en  bleu  d'azur,  les  tiges  secondaires  alternativement 
en  jaune  et  en  brun,  les  cinq  liens  étaient  vert,  rouge,  bleu, 
rouge  et  vert,  par  une  gamme  harmonieuse  qui  montait  et  des- 
cendait. Le  chapiteau  avait  été  surtout  traité  avec  amour  :  la 
base  des  grandes  fleurs  était  peinte  en  bleu  et  la  ligne  de  nais- 
sance en  jaune;  les  grands  pétales  bleus,  avec  un  filet  jaune,  lais- 
saient passer  d'autres  feuilles  moins  grandes  et  peintes  en  vert 
clair,  quand  le  fond  de  la  fleur  était  rouge.  Les  boutons  au  con- 
traire avaient  en  vert  leurs  pétales,  et  aussi  la  base  des  fleurs,  les 
naissances  étaient  en  jaune  et  les  feuilles  secondaires  en  rouge 
et  brun.  Sans  doute,  tout  cela  est  conventionnel,  n'imite  pas  la 
nature,  et  semble  un  peu  trop  criard.  Je  n'en  disconviens  pas, 
mais  sous  la  lumière  éclatante  du  soleil  d'Egypte,  tout  cet  ensemble 
formait  quelque  chose  de  fondu,  d'harmonieux  et  de  délicieux 
au  suprême  degré.  Les  Égyptiens  ont  entendu  la  décoration  aussi 
bien  que  n'importe  quel  autre  peuple  venu  après  eux.  Peut-être 


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LES   FO CILLES    RÉCENTES   EN   EGYPTE.  437 

pourrait-on  connaître  l'architecte  qui  inventa  cette  colonne  et  le 
retrouverait-on  dans  le  personnage  même  qui  possédait  cette 
tombe  y  car  ledit  Petahschepsès  était  grand  architecte  du  Pharaon 
Sahourâ,  et  il  n'y  a  nulle  audace  à  penser  qu'il  voulut  décorer 
son  tombeau  des  ornemens  qu'il  avait  imaginés.  Saluons  cet 
architecte  qui  a  bien  mérité  de  Fart  humain  ! 

Les  fouilles  de  M.  de  Morgan  ne  se  sont  pas  bornées  à  l'an- 
cien empire  :  c'est  maintenant  à  Dahschour  qu'il  faut  nous  trans- 
porter, petit  village  perdu  au  bord  du  désert  libyque  dans  les 
sables  duquel  les  Pharaons  de  la  xu*  dynastie,  suivant  peut-être 
'exemple  de  leurs  prédécesseurs  de  la  m0,  avaient  construit  leurs 
pyramides  et  les  tombeaux  des  grands  personnages  de  leur  cour. 
Selon  la  coutume  égyptienne,  ils  y  reposaient  entourés  de  leur 
famille  et  de  leurs  grands  officiers,  si  bien  que  leurs  doubles  ou 
leurs  ombres  pouvaient  continuer  de  mener  dans  la  mort  la  vie 
qui  avait  été  la  leur  pendant  leur  première  existence.  Commencées 
en  1893,  les  fouilles  de  Dahschour  ne  sont  pas  encore  terminées 
actuellement  ;  mais  les  résultats  en  sont  d'une  importance  si 
extraordinaire  qu'on  ne  saurait  attendre  à  les  faire  connaître. 
M.  de  Morgan  a  réussi  à  trouver  l'entrée  de  deux  pyramides, 
celles  d'Amenemhal  III  et  d'Ousortesen  III  :  les  difficultés  ont  été 
grandes;  il  lui  a  fallu  faire  des  sondages  au  perforateur,  boiser 
les  tranchées  pour  empêcher  les  éboulemens  qui  eussent  ense- 
veli les  travailleurs  sous  une  montagne  de  pierres,  pratiquer  un 
aérage  artificiel  comme  dans  les  mines,  exécuter  lui-même  ce  tra- 
vail pour  y  initier  les  fellahs,  ne  reculer  en  un  mot  devant  aucune 
fatigue;  et  tout  cela  pour  arrivera  constater  que  les  pyramides, 
dont  l'entrée  avait  été  oubliée  au  cours  des  siècles,  avaient  jadis 
parfaitement  laissé  pénétrer  les  voleurs  qui  les  ont  dépouillées. 
Dans  les  chambres  il  n'y  avait  rien  ou  presque  rien.  Mais  sans 
se  laisser  décourager  par  ces  résultats  négatifs,  M.  de  Morgan 
porta  ses  fouilles  aux  entours  des  pyramides ,  et  c'est  là  que  le 
succès  l'attendait.  Je  ne  veux  pas  m  attacher  à  décrire  minutieu- 
sement tous  les  objets  qui  ont  été  découverts  et  qui  sont  extrê- 
mement nombreux,  je  me  bornerai  à  signaler  ceux  qui  méritent 
une  particulière  attention. 

Tout  d'abord  M.  de  Morgan  a  mis  la  main  sur  un  nouveau 
Pharaon,  et  comme  ce  Pharaon  se  trouvait  au  milieu  d'autres 
personnages  appartenant  à  la  xti°  dynastie,  il  en  a  conclu  avec 
assez  de  raison  que  ce  Pharaon  appartenait  à  la  même  époque. 
Ce  nouveau  roi  a  fait  plus  de  bruit  après  sa  mort,  en  notre 
xix6  siècle,  qu'il  n'en  avait  jamais  sans  doute  fait  pendant  sa  vie, 
car  il  avait  parfaitement  été  passé  sous  silence.  Il  se  nommait 


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438  REVUE  DES  DEUX  MOIfBES. 

R&aouab  ;  il  est  venu  déranger  des  chronologies  très  bien  assises 
et  réclamer  sa  place,  et  Ton  ne  sait  où  la  prendre,  cette  place, 
tellement  l'histoire  avait  été  bien  faite  avant  cette  découverte. 
Certaines  gens  estiment  que  c'est  la  plus  belle  découverte  de 
M.  de  Morgan  !  Je  ne  saurais  être  de  leur  avis  et  je  préfère  cent 
fois  la  statue  de  ce  Pharaon  à  ce  Pharaon  lui-même.  Son  nom 
ne  dit  rien,  sa  statue,  au  contraire,  parle,  et  parle  très  haut. 
Elle  est  en  bois  et  haute  de  lm,45.  Les  yeux  ont  été  incrustés  et 
semblent  encore  remplis  de  vie.  Le  roi  est  représenté  debout,  en 
marche,  et  devait  tenir  dans  sa  main  gauche  un  bâton  et  dans  sa 
main  droite  un  mouchoir.  Tout  le  travail  est  d'une  perfection  qui 
ne  le  cède  en  rien  à  la  célèbre  statue  en  bois  trouvée  par  Ma- 
riette, qui  a  figuré  à  l'Exposition  universelle  de  1878,  et  qui  est 
connue  sous  le  nom  de  Scheikh  el  beled,  parce  que  les  fellahs 
qui  la  découvrirent  crurent  voir  en  elle  la  statue  du  maire  de  leur 
village.  La  statue  du  nouveau  Pharaon  est  d'un  autre  type  que 
celle  de  Ramké  ou  du  Scheikh  el  beled;  elle  est  plus  élancée,  et 
d'ailleurs  entièrement  nue,  si  Ton  excepte  la  tète  qui  est  couverte 
de  l'une  des  coiffures  égyptiennes.  Tous  les  détails  anatomîques 
connus  alors  ont  été  rendus  avec  une  fidélité  scrupuleuse  par 
l'artiste  qui  a  exécuté  cette  statue,  et  le  travail  est  au-dessus  de 
tout  éloge.  La  figure  éclairée  est  vivante  d'expression  et  semble 
sourire  encore  à  ceux  qui  la  regardent.  Ce  qui  compliquait  la  dif- 
ficulté, c'est  qu'elle  est  faite  de  plusieurs  morceaux  retenus  par 
des  chevilles,  et  malgré  cela  les  proportions  sont  admirablement 
gardées.  Cette  statue  avait  sur  sa  tête  un  ornement  fait  en  forme 
de  deux  bras  levés,  le  symbole  du  double,  c'est-à-dire  d'un  se- 
cond être  qui  vivait  à  côté  du  corps  et  qui  mourait  avec  lui, 
qu'il  s'agissait  de  ressusciter  après  la  mort  par  la  vertu  de  for- 
mules magiques  qui  constituaient  une  partie  très  importante  des 
funérailles  égyptiennes.  Cette  statue  servit  autrefois  aux  funé- 
railles du  prince  pour  représenter  le  double  qu'on  ramenait  à 
la  vie  ;  c'est  pourquoi  elle  a  précisément  sur  la  tète  le  signe  hié- 
roglyphique du  double. 

La  statue  de  ce  nouveau  Pharaon,  par  sa  perfection,  suffirait  à  elle 
seule  à  rendre  célèbres  les  fouilles  de  Dahschour  ;  elle  ne  fait  ce- 
pendant qu'une  toute  petite  partie  des  objets  importans  découverts 
dans  cette  nécropole.  M.  de  Morgan  a  eu  la  chance  de  trouver  quatre 
tombes  complètement  inviolées  ou  que  les  voleurs  n'avaient  pas 
complètement  pillées  et  dans  ces  quatre  tombes,  qui  apparte- 
naient à  des  princesses  de  sang  royal,  il  a  découvert  quatre  tré- 
sors remplis  de  bijoux.  Avant  lui  Mariette  avait  découvert  les 
bijoux  de  la  reine  Aahhôtep  qui  sont  l'une  des  merveilles  du 
musée  actuel  de  Gizéh  ;  mais  ces  bijoux  remontaient  seulement  à 

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LES   FOUILLES   RÉCENTES   EN    EGYPTE.  439 

la  xvii0  dynastie  :  il  est  donc  intéressant  de  pouvoir  comparer 
entre  eux  [le  travail  de  la  xvne  et  celui  de  la  xne  dynastie,  du 
xvne  siècle  et  du  xxvii0  au  moins  avant  notre  ère. 

Dans  le  premier  trésor  était  un  pectoral  en  or  massif,  en  forme  de 
naos,  c'est-à-dire  d'édicule  avec  une  corniche  et  deux  montans, 
comme  les  portes  des  naos  où  l'on  renfermait  la  divinité  tutélaire 
d'un  temple  ou  d'une  famille.  Ce  bijou  était  incrusté  de  pierreries 
—  cornaline,  émeraude,  lapis-lazuli, — et  les  couleurs  verte,  rouge 
et  bleue  de  ces  trois  pierres  sont  utilisées  avec  le  plus  grand  goût. 
Le  bijou  est  découpé  à  jour  et  la  partie  intérieure  du  naos  est 
occupée  par  des  signes  hiéroglyphiques  formant  ce  qu'on  appelle 
le  protocole  royal  du  roi  Ousortesen  II.  Le  revers  est  très  délica- 
tement ciselé  et  le  travail  tout  entier  du  bijou  dénote  une  grande 
habileté. 

Un  autre  pectoral  de  forme  semblable  est  au  nom  du  Pha- 
raon Amenemhât  III.  Outre  des  signes  hiéroglyphiques,  il  con- 
tient deux  personnages  répétés  à  droite  et  à  gauche ,  et  la 
scène  tout  entière  s'explique  par  les  hiéroglyphes  incrustés  et 
découpés  à  jour  :  le  Pharaon  s'apprête  à  frapper  de  sa  massue  les 
personnages  représentant  les  deux  peuples  ennemis  de  l'Egypte, 
les  Satiou  et  les  Mentiou.  Derrière  le  roi  est  une  croix  ansée  ayant 
des  bras  qui  tiennent  l'ombrelle  royale,  c'est-à-dire  le  double 
vivant  du  roi  qui  ombrage  son  corps  dans  la  chaleur  du  massacre. 
Toute  cette  scène  est  couverte  par  un  vautour  qualifié  de  Dame 
du  ciel,  régente  des  deux  pays,  c'est-à-dire  la  déesse  Nant.  Le  roi 
qui  fait  l'action  méritoire  de  massacrer  les  prisonniers  de  guerre 
est  appelé  en  vertu  de  cette  action  Dieu  bon,  maître  des  deux  pays 
(l'Egypte  de  l'est  et  l'Egypte  de  l'ouest)  qui  frappe  toutes  les 
nations  habitant  sur  les  hauts  plateaux.  Ce  bijou,  également  en 
or,  incrusté  de  cornaline,  de  lapis-lazuli  et  d'émeraude,  pèse 
135  grammes. 

Un  troisième  bijou,  de  forme  à  peu  près  semblable,  porte  le 
cartouche  du  roi  Ousortesen  III.  La  corniche  du  naos  est  soutenue 
par  deux  colonne ttes  à  chapiteau  lotiforme,  du  milieu  desquelles 
sort  un  bouquet  de  fleurs.  Au-dessus  du  cartouche  plane  le  vau- 
tour étendant  ses  ailes  et  dont  les  pattes  enserrent  par  le  haut  le 
cartouche  du  roi.  Ce  cartouche  est  soutenu  par  la  patte  droite  de 
devant  de  deux  lions  à  tête  d'épervier,  coiffés  de  la  double  plume 
d'autruche  au  milieu  des  cornes,  la  queue  relevée,  et  foulant  de 
leurs  pieds  de  derrière  un  nègre,  tandis  qu'entre  leurs  pattes  de 
devant  un  Asiatique  semble  les  supplier.  Ce  bijou  en  or,  incrusté 
des  mêmes  pierres  que  les  précédens,  est  du  poids  de  63  grammes. 
Le  plus  grand  de  ces  bijoux  n'a  que  0m,  104  de  long  sur  0m,088, 
de  hauteur,  le  plus   petit,  0m,048  de  long  sur  0m,05   de  haut. 


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410  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

On  peut  en  conclure  que  l'art  de  la  bijouterie  était  bien  avancé. 
Le  troisième  de  ces  pectoraux  est  d'un  dessin  un  peu  grêle,  le 
second  semble  avoir  abusé  de  la  couleur  criarde  de  la  cornaline, 
mais  le  premier  est  de  tout  point  parfait. 

Ces  pectoraux  étaient  accompagnés  de  nombreux  bijoux, 
surtout  de  colliers  en  perles  d'or,  en  coquilles  d'or,  ou  en  pierres 
précieuses,  de  formes  élégantes  et  variées,  et  de  nombreux 
caractères  hiéroglyphiques  reproduits  de  manière  à  former  le 
plus  gracieux  bijou.  Je  ne  m'y  arrêterai  pas,  car  il  faudrait 
allonger  outre  mesure  cette  description  et  se  répéter.  Je  garderai 
seulement  les  coquilles  en  or  qui  représentent  des  cyprées,  plus 
connues  sous  le  nom  de  cauris.  Tous  ceux  qui  ont  lu  le  récit  des 
voyages  de  Stanley,  de  Livingstone  ou  des  autres  explorateurs 
de  l'Afrique  centrale  —  et  qui  ne  les  a  lus?  —  savent  que  la 
seule  monnaie  en  usage  dans  ces  heureux  pays  se  compose  pré- 
cisément de  ces  coquillages  univalves,  très  répandus  sur  les 
côtes  de  l'Afrique  et  aussi  sur  nos  côtes  de  l'Océan.  La  présence 
de  ces  coquillages  imités  en  or  dans  les  trésors  des  princesses  de 
la  xue  dynastie  égyptienne  conduit  naturellement  à  se  demander 
si  l'Egypte  avait  aussi  connu  l'usage  des  cauris  pour  les  échanges. 
Déjà  Mariette  avait  trouvé  de  véritables  cauris  dans  une  tombe 
d'Abydos  ;  mais,  après  lui,  on  n'en  a  plus  retrouvé.  L'usage  des 
cauris  en  or  pour  former  des  colliers  nous  montre  aussi  qu'on  en 
formait  avec  des  cauris  naturels;  tout  le  monde  sait  que  les 
colliers  ont  été  et  sont  encore  l'un  des  moyens  d'échange  les 
plus  usités  dans  l'Afrique  :  il  est  donc  plus  que  probable  qu'il  en 
était  de  même  en  Egypte,  que  les  cauris  y  étaient  regardés 
comme  chose  rare  et  précieuse,  moins  précieuse  que  l'or  toute- 
fois, que  Ton  s'en  servait  comme  de  monnaie  courante,  et 
l'imitation  en  or  de  cette  précieuse  coquille  n'est  pas  faite  pour 
infirmer  cette  conclusion. 

Les  bijoux  des  deux  premiers  trésors  appartenaient  aux  prin- 
cesses Méritet  Hathorsat;  ceux  des  deux  derniers  étaient  la  pro- 
priété des  deux  princesses  Ita  (prononcez  Ida)  et  Ekhnoumit. 
Ces  deux  personnes  avaient  un  mobilier  funéraire  complet,  car 
leurs  tombes  étaient  intactes  ;  la  momie  était  entourée  de  nom- 
breux objets  qui  méritent  d'être  décrits.  A  côté  de  la  momie  de 
la  princesse  Ita  étaient  des  sceptres,  des  cannes,  une  massue, 
un  fouet,  un  arc  et  un  poignard  à  lame  de  bronze,  à  poignée 
d'or  massif  incrusté  de  pierreries  et  à  pommeau  d'un  seul 
morceau  de  lapis-lazuli.  Le  masque  de  la  momie  avait  les  yeux 
rapportés  et  enchâssés  dans  l'argent.  La  seconde  princesse  avait 
autour  de  son  corps  les  mêmes  objets.  Il  n'en  faudrait  pas  conclure 
que  ces  princesses  eussent  l'humeur  batailleuse  ou  qu'on  leur 


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LES    FOUILLES    RÉCENTES    EN    EGYPTE.  441 

eût  appris  à  se  servir  des  armes  destinées  à  l'homme  ;  les  armes  ne 
devaient  servir  que  pour  le  voyage  de  l'âme  à  la  recherche  des 
Enfers,  voyage  où  elle  rencontrait  des  monstres  hideux  qui 
s'opposaient  à  son  passage,  qu'elle  devait  vaincre  sous  peine  de 
ne  pas  connaître  le  bonheur  des  Champs  Ëlysées  et  pour  venir  à 
bout  desquels  ce  n'était  pas  trop  que  tout  cet  arsenal.  La  momie 
de  la  princesse  Ekhnoumit  était  enveloppée  dans  un  réseau  de 
perles  en  or,  en  cornaline,  en  émeraude  et  en  lapis-lazuli  :  ces 
perles  étaient  retenues  par  des  fils  qui  malheureusement  sont 
tombés  en  poussière  dès  qu'ils  ont  été  exposés  au  jour.  Les 
perles  d'or  seules  étaient  au  nombre  de  2  020  et  grosses  comme 
un  noyau  de  datte.  Mais  outre  les  bijoux  de  cette  momie,  la  petite 
chambre  attenant  à  celle  du  sarcophage  et  qu'on  appelle  fort 
improprement  serdâb,  contenait  une  masse  de  bijoux  jetés  pêle- 
mêle  sur  le  sable  et  restés  ainsi  depuis  plus  de  quatre  mille  cinq 
cents  ans.  Le  nombre  des  objets  trouvés  dans  les  deux  tombes  des 
princesses  Ida  et  Ekhnoumit  est  exactement  de  cinq  mille  soixante 
sept;  le  poids  de  l'argent  de  115  grammes  et  celui  de  l'or  de 
1  782^,45. 

Quelques-uns  de  ces  bijoux  sont  très  remarquables  par  le  sa- 
voir-faire qu'ils  décèlent,  car  ce  sont  des  travaux  d'orfèvrerie 
réputés  encore  de  nos  jours  comme  très  difficiles  :  ainsi  la  chaîne 
d'or  tressée  en  quadruple  dont  les  mailles  excessivement  fines  ont 
dû  demander  un  long  labeur  à  l'orfèvre  qui  l'a  faite.  Un  médail- 
lon d'or  est  d'un  travail  fort  curieux  :  il  contient  au  milieu  une 
sorte  de  mosaïque  représentant  une  vache  couchée.  Le  médaillon 
est  attaché  par  une  chaîne  simple  à  une  chaîne  double  qui  se  ter- 
mine à  chaque  extrémité  par  une  rosace  en  filigrane  d'or.  A  la 
partie  inférieure  du  médaillon  pendent  trois  étoiles  à  huit  pointes 
également  en  filigrane  d'or.  Une  autre  chaînette  simple  tient  sus- 
pendue dix  petites  coquilles  striées  avec  deux  étoiles  à  cinq  poin- 
tes en  filigrane  d'or.  Un  papillon  est  également  imité  en  filigrane, 
les  ailes  étendues,  et  suspendu  à  une  double  chaînette.  Ces  bijoux 
ont  demandé  un  très  grand  savoir-faire,  et  au  dire  des  orfèvres, 
lejaseron,  c'est-à-dire  les  chaînes  d'or  tressées  et  souples,  demande 
une  habileté  remarquable  de  l'ouvrier. 

Mais  ces  splendeurs  sont  dépassées  encore  par  deux  diadèmes 
ou  couronnes  trouvés  dans  leserddbàe  la  princesse  Ekhnoumit. 
Le  premier  est  formé  par  un  lacis  de  fils  d'or  qui  se  croisent  et 
s'entre-croisent  :  le  croisement  est  marqué  et  retenu  par  de  petites 
perles  en  lapis-lazuli.  Sur  ce  lacis  de  fils  d'or  se  voient  quantité 
d'étoile»  à  cinq  branches  et  non  des  fleurettes  semblables  à  des 
myosotis,  comme  on  l'a  cru  ;  ces  étoiles  sont  incrustées  de  cornaline 
et  d'émeraude.  Pour  rendre  cet  assemblage  solide  et  ne  le  pas  trop 

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442  REVCE  DES  DEUX   MONDES. 

embrouiller,  l'artiste  qui  l'exécuta  imagina  une  sorte  de  croix  de 
Malte,  composée  d'un  noyau  central  d'où  s'enlèvent  quatre  fleurs 
de  lotus  opposées  deux  à  deux,  incrustées  elles  aussi  d'émeraude 
et  de  cornaline.  Il  y  a  six  de  ces  croix  de  Malte,  et  l'effet  qu'elles 
produisent  est  des  plus  gracieux.  Cependant,  malgré  l'habileté  de 
l'orfèvre  et  à  cause  de  la  grande  difficulté  du  travail,  ce  bijou,  qui 
a  un  diamètre  de  175  millimètres,  une  hauteur  de  20  millimètres 
et  qui  pèse  36  grammes,  n'est  pas  d'un  grand  effet  décoratif  :  il 
est  embrouillé,  les  fils  d'or  se  sont  tordus,  la  plupart  sont  deve- 
nus trop  lâches,  offrent  une  trop  grande  distance  entre  eux;  il  y 
en  a  bien  peu  qui  aient  conservé  les  courbures  gracieuses  origi- 
nelles. Ce  bijou  pouvait  être  d'un  grand  effet,  mais  il  n'était  pas 
pratique.  Il  en  est  tout  autrement  du  second  diadème  composé 
de  pièces  d'un  dessin  très  pur  et  très  décoratif.  Il  est  formé  par 
sei?e  motifs  ly  ri  formes  entourant  deux  à  deux  une  rosace  dont  le 
bouton  central  est  en  or  et  le  contour  incrusté  de  larmes  de  cor- 
naline, d'émeraude    et  de  lapis-lazuli.  Les  lyres  étant  tournées 
Tune  vers  l'autre,  embrassent  d'un  côté  la  rosace  et  de  l'autre 
lui  sont  soudées  :  si  elles  embrassent  la  rosace  elles  l'atteignent 
par  quatre  fleurons,  qui  l'enserrent,  pendant  que  d'autres  fleu- 
rons, également  au  nombre  de  quatre,  remplissent  le  vide  qui, 
sans  eux,  serait  trop  grand  entre  les  côtés  de  la  lyre  et  l'effet 
produit  disgracieux;  si,  au  contraire,  elles  sont  soudées  à  la 
rosace  par  la  partie  postérieure,  cette  rosace  est  elle-même  sur- 
montée d'une  lyre  qui  est  debout  avec  ses  fleurons.  Ces  lyres 
debout  et  couchées  n'ont  de  semblable   que  l'apparence  :  les 
lyres  couchées  sont  incrustées  de  grains  ovoïdes  et  de  losanges 
sertis  dans  l'or  ;  celles  au  contraire  qui  sont  debout  sur  les  rosaces 
sont  incrustées  de    petites  lames  irrégulières  en  cornaline,  en 
émeraude  et  en  lapis-lazuli,  selon  les  besoins  de  la  ligne,  mais 
le  plus  souvent  forment  un  parallélogramme  régulier.  L'artiste  qui 
fit  ce  bijou  avait  au  plus  haut  point  le  sentiment  de  la  forme  et  le 
goût  artistique.  Ce  second  diadème  a  un  diamètre  de  210  milli- 
mètres, une  hauteur  de  420  millimètres  et  pèse  108  grammes.  Ni 
l'une  ni  l'autre  de  ces  deux  couronnes  ne  sont  d'ailleurs  complètes 
telles  qu'elles  viennent  d'être  décrites":  on  fixait  encore  par-dessus, 
dans  un  tenon,  un  panache  en  or  qui  représentait  une  plante  d'or 
dont  les  fleurs  pendaient  en  grappes  de  perles  d'or  ou  de  pierres 
précieuses,  ou  encore  un  porte-plumet  et  des  porte-aigrettes,  le 
premier  formé  de  trois  pièces  destinées  à  recevoir  des  plumes 
disposées  en  éventail,  les  autres  consistant  en  deux  tubes  qui  ren- 
traient l'un  dans  l'autre  et  s'adaptaient  à  la  couronne.  Évidem- 
ment les  dames  égyptiennes  avaient  le  goût  de  la  coquetterie  et 
trouvaient  des  artistes  assez  habiles  pour  satisfaire  ce  goût. 


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LES    FOUILLES    RÉCENTES    EN    EGYPTE.  443 

On  s'est  extasié  devant  ces  bijoux,  devant  l'habileté  qu'ils 
réclament,  et  on  en  a  conclu  que  plus  on  remontait  vers  l'ancien 
Empire,  plus  on  se  trouvait  en  présence  d'artistes  parfaits,  et  qu'il 
en  était  de  même  pour  tout  l'art  égyptien.  C'est  aller  un  peu  trop 
vite  en  besogne,  et  je  ne  saurais  souscrire  à  ces  conclusions,  parce 
qu'elles  ne  me  semblent  pas  très  justes.  Sans  parler  du  côté  phi- 
losophique du  sujet,  qu'il  serait  cependant  honnête  de  ne  pas 
négliger,  je  trouve  dans  l'examen  des  bijoux  eux-mêmes  le&  rai- 
sons de  mon  sentiment.  Ces  bijoux  laissent  à  désirer  en  un  cer- 
tain nombre  de  cas  :  la  facture  n'est  jamais  parfaite,  chaque  pièce 
en  particulier  d'un  bijou  peut  sembler  parfaite  et  l'ensemble  ne 
l'est  pas.  Dans  les  jaserons,  il  y  a  des  mailles  qui  sont  manquées, 
les  chaînettes  ne  sont  pas  d'égale  longueur;  dans  les  pièces  qui 
se  composent  de  plusieurs  élémens  qui  devraient  être  égaux,  il  y 
en  a  toujours  quelqu'un  qui  est  trop  long  ou  trop  court.  Les 
Égyptiens  n'attachaient  aucune  importance  à  la  symétrie  des 
parties,  non  seulement  en  bijouterie,  mais  même  dans  leur  archi- 
tecture. Si  l'on  compare  ces  bijoux  à  ceux  de  la  reine  Aahhôtep 
de  la  xvii*  dynastie,  on  voit  que  loin  d'être  mieux  travaillés 
ils  le  sont  beaucoup  plus  mal,  et  les  esprits  pessimistes  et 
chagrins,  qui  sont  toujours  prêts  à  proclamer  l'infériorité  des 
temps  présens  en  comparaison  des  temps  passés,  reçoivent  ici 
un  éclatant  démenti.  Un  peuple  n'arrive  pas  du  premier  coup  à 
la  perfection,  il  lui  faut  gravir  lentement  et  péniblement  le  cal- 
vaire de  l'art;  plus  il  monte,  plus  son  idéal  s'étend, et  plus  il  voit 
qu'il  en  est  loin.  Lorsqu'il  croit  l'avoir  atteint,  c'est  qu'il  n'a  plus 
la  force  de  le  poursuivre  et  de  gravir  encore  la  pente  difficile, 
c'est  qu'il  va  descendre  l'autre  versant  de  la  montagne,  qu'il  est 
devenu  vieux  et  qu'il  ne  lui  reste  plus  qu'à  faire  place  à  de  plus 
jeunes.  Le  peuple  qui  ne  progresse  plus  est  fatalement  appelé  à 
disparaître. 

Les  objets  merveilleux  qui^  viennent  d'être  décrits  ont  appelé 
de  nouveau  l'attention  sur  l'Egypte.  On  a  été  quelque  peu  sur- 
pris que  la  terre  noire  de  la  vallée  du  Nil  contint  encore  tant  de 
trésors  à  trouver,  et,  le  moment  de  la  surprise  passée,  on  a  con- 
clu que  sans  doute,  sûrement  même,  il  en  restait  d'autres  à 
découvrir.  Les  trois  hommes  qui  la  fouillent  actuellement  attirent 
à  leur  suite  un  plus  grand  nombre  de  gens  qui  voudraient  avoir 
trouvé  avant  d'avoir  fouillé.  En  France  même  cette  ambition 
légitime,  mais  trop  pressée,  semble  être  partagée.  On  se  demande 
ce  que  deviennent  les  antiquités  découvertes.  Il  n  est  pas  difficile 
de  répondre  à  cette  question.  M.  de  Morgan,  fonctionnaire  du 
gouvernement  égyptien,  est  tenu  par  les  fonctions  mêmes  qu'il 


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444  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

exerce  de  déposer  tout  ce  qu'il  trouve  au  musée  de  Gizéh  ;  il  le 
fait.  Pour  les  deux  autres,  ils  fouillent  de  compte  à  demi,  le 
musée  de  Gizéh  ayant  non  seulement  la  moitié  des  objets  trouvés 
mais  aussi  le  droit  de  préélection.  De  l'autre  moitié,  M.  Naville, 
qui  fouille  pour  le  compte  de  YEgypt  exploration  fund,  dirige  sur 
Londres  les  monumens  qu'il  a  découverts;  la  société  fait  elle- 
même  le  partage  entre  les  divers  musées  de  l'Europe  et  de  l'Amé- 
rique, le  British  Muséum  recevant  la  meilleure  part,  comme  il 
est  juste,  le  musée  du  Louvre  recevant  aussi  sa  petite  part,  qu'il 
a  hâte  d'ailleurs  de  mettre  en  ses  magasins,  ce  qui  ne  permet  pas 
de  juger  de  la  générosité  de  la  société  anglaise  ;  quant  à  M.  Pétrie, 
auquel  appartient  la  moitié  des  objets  qu'il  a  trouvés,  il  en  fait 
part  à  ses  amis,  à  divers  musées  d'Angleterre,  au  musée  de 
Berlin,  et  je  dois  dire  que  nous  ne  figurons  pas  au  nombre  de  ses 
amis.  On  s'est  donc  ému,  en  France,  de  cette  situation  qu'il  me 
sera  permis  de  qualifier  d'anormale.  On  a  songé  à  fonder  une 
société  comme  la  société  anglaise  dont  il  vient  d'être  question, 
et  l'on  a  déjà  réuni  des  souscripteurs  sérieux,  mais  en  trop  petit 
nombre.  Ce  qu'il  faudrait,  ce  serait  un  ou  deux  milliers  de  petits 
souscripteurs  qui,  chaque  année,  apporteraient  à  la  société  fran- 
çaise les  ressources  nécessaires  pour  faire  des  fouilles  sérieuses 
en  Egypte  et  qui  recevraient  en  récompense  les  publications  que 
Ton  ferait.  C'est  ce  qui  se  pratique  en  Angleterre,  et  pourquoi 
n'en  ferait-on  pas  autant  en  France?  Les  objets  trouvés,  si  l'on 
en  trouvait,  permettraient  d'enrichir  l'admirable  collection  du 
Louvre  et  de  créer  d'autres  collections  en  province.  Ce  projet  ne 
semble  pas  irréalisable,  surtout  au  moment  où  tant  de  généreux 
particuliers  font  les  dons  que  l'on  sait  à  nos  musées.  Je  souhaite 
vivement  pour  ma  part  qu'il  réussisse. 

E.  Amélineau. 


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REVUE  LITTÉRAIRE 


L'OPÉRA  ET  LA  TRAGÉDIE  AU  XVIIe  SIÈCLE 


L'une  des  dernières  thèses  soutenues  en  Sorbonne  a  obtenu  un 
succès  un  peu  différent  de  celui  qui  de  coutume  est  réservé  à  ces  exer- 
cices généralement  austères.  Les  chroniqueurs  ont  appris  à  tout  Paris 
que  le  piano  vient  de  faire  son  apparition  dans  la  salle  où  Ton  sacre 
les  docteurs;  les  musiciens  ont  constaté  avec  plaisir  que  rien  n'est  à 
l'abri  de  leur  envahissement;  tout  le  monde  a  fort  approuvé  que  la 
Faculté  se  décidât  à  sacrifier  aux  grâces  décentes.  La  musique  adoucit 
les  mœurs.  Cela  est  d'un  bon  augure  en  ce  temps  d'examens  où  la 
férocité  des  juges  fait  couler  les  larmes  de  tant  de  mères  ! . ..  Cette  thèse, 
que  son  auteur,  M.  Romain  Rolland,  a  brillamment  «  accompagnée  », 
est  une  Histoire  de  V opéra  en  Europe  avant  Lully  et  Scarlatti  (1).  Elle 
contient  de^consciencieuses  recherches  sur  les  origines  de  l'opéra  en  Ita- 
lie, en  Allemagne,  en  France,  en  Angleterre  et  sur  les  premiers  composi- 
teurs. Que  valent  au  point  de  vue  de  la  musique  les  théories,  les  opinions 
et  les  appréciations  de  M.  Rolland? Ce  n'est  pas  à  moi  qu'il  appartient 
ici  de  le  dire.  Je  n'ai  pas  à  prendre  parti  pour  ou  contre  le  genre  lui- 
même  de  l'opéra,  non  plus  qu'à  discuter  la  théorie  wagnérienne  de  l'union 
de  tous  les  arts.  Je  n'examinerai  pas  davantage  la  question  de  savoir 
si  «  Lully  a  contribué  à  fourvoyer  la  musique  française  depuis  deux 
siècles.  »  Ces  sujets  spéciaux  exigent  la  compétence  des  prof esseurs  du 
Conservatoire  ou  de  ceux  de  la  Sorbonne.  Mais  le  sujet  du  travail  de 

(I)  Histoire  de  V opéra  en  Europe  avant  Lully  et  Scarlatti ',  par  M.  Romain  Rol- 
land, docteur  es  lettres.  1  toI.,  chez  Thorin.  —  Cf.  Nuitter,  les  Origines  de  F  opéra 
français  (Pion)  et  Fournel,  les  Contemporains  de  Molière  (Didot). 


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416  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

M.  Rolland  intéresse,  en  partie  du  moins,  l'histoire  de  la  littérature. 
L'opéra,  au  temps  de  ses  débuts,  est  en  France  un  genre  littéraire.  Cor- 
neille, Molière,  l'ont  aidé  à  se  former;  La  Fontaine  a  ébauché  deux 
opéras,  si  Racine  a  failli  en  écrire  un  et  si  Boileau  s'en  est  tenu  au  pro- 
logue; Thomas  Corneille  et  surtout  Quinault  ont  composé  des  drames 
lyriques  qui  cent  années  plus  tard  n'avaient  pas  lassé  l'admiration  de 
Voltaire.  Tous  les  écrivains  au  xvne  siècle  se  sont  préoccupés  de  la 
fortune  de  ce  genre  nouveau,  et  ils  ont  deviné  qu'elle  ne  serait  pas  sans 
action  sur  le  destin  des  genres  voisins.  Il  y  a  donc  lieu  d'examiner 
quelles  influences  ont  amené  l'établissement  chez  nous  de  l'opéra,  de 
quels  élémens  il  s'est  formé,  à  quelles  tendances  il  donnait  satisfaction. 
L'étude  de  la  tragédie  en  sera  éclairée  d'autant  :  l'histoire  de  la  consti- 
tution et  des  succès  de  l'opéra  est  un  chapitre  indispensable  de  l'his- 
toire de  la  décadence  de  notre  tragédie  classique. 

L'opéra,  c'est-à-dire  le  mélange  de  la  poésie,  de  la  musique  et  de  la 
danse,  existait  depuis  la  fin  du  xvi°  siècle  en  Italie.  C'est  de  là  qu'il  nous  est 
venu  en  droite  ligne.  C'est  là  que  l'Italien  Mazarin  l'a  été  chercher  pour 
nous  l'imposer.  On  sait  la  ténacité  que  Mazarin  apportait  dans  ses  en- 
treprises et  qui  le  faisait  triompher  à  la  longue  de  toutes  les  résistances. 
Cette  même  opiniâtreté  qu'il  avait  maintes  fois  fait  servir  à  des  causes 
meilleures,  il  la  mit  à  introduire  chez  nous  un  genre  qui  était  pour  lui 
national.  Dès  \  645  il  fait  venir  Giacomo  Torelli  décorateur  machiniste 
que  le  duc  de  Parme  consentit  à  céder,  il  mande  le  maître  de  ballets  du 
grand-duc  de  Toscane  Giovanni-Battista  Balbi,  lequel  quitta  Florence 
en  poste  pour  arriver  plus  promptement  en  France.  Les  deux  maîtres 
italiens  organisèrent  une  représentation  entièrement  conforme  au  sys- 
tème des  Feste  teatrali  adopté  dans  les  cours  d'Italie.  On  y  joua  la 
Finta  Pazza  de  Giulio  Strozzi,  musique  de  Francesco  Sacrati.  Une 
partie  de  la  pièce  était  encore  déclamée.  UOrfeo  de  Luigi  Rossi,  qui 
fut  représenté  le  2  mars  1647  au  Palais-Royal,  dans  la  salle  où  Riche- 
lieu avait  fait  jouer  Mirante,  est  tout  à  fait  un  opéra.  Cette  «  tragi-co- 
médie en  musique  et  vers  italiens,  avec  changemens  de  théâtre  et 
autres  inventions  jusqu'alors  inconnues  en  France,  »  se  composait, 
suivant  un  chroniqueur  du  temps,  «  d'entrées  magnifiques  et  d'une 
continuelle  musique  d'instrumens  et  de  voix  ;  et  tous  les  personnages 
ehantoient  avec  un  perpétuel  ravyssement  des  auditeurs,  ne  sça- 
ehant  lequel  admirer  le  plus,  ou  la  beauté  des  inventions,  ou  la  grâce 
et  la  voix  de  ceux  qui  les  récitoient,  ou  la  magnificence  de  leurs  ha- 
bits. »  En  1654,  nouvelle  représentation  d'une  œuvre  italienne,  les 
Nozze  di  Peleo  e  Teti,  du  compositeur  Carlo  Caproli.  Le  succès  fut 
grand.  La  Gazette  affirme  que  «  la  France  n'est  pas  moins  obligée  de  ces 
beaux  divertissemens  à  Son  Éminence,  qui  fait  venir  de  si  excellens 
hommes  d'Italie,  que  du  bon  succès  de  nos  affaires.  »  Néanmoins  il  est 


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REVUE   LITTÉRAIRE.  447 

douteux  que  l'opéra  italien  eût  réussi  à  se  faire  accepter  chez  nous,  si 
les  voies  ne  lui  eussent  été  frayées  par  ailleurs,  et  s'il  n'eût  trouvé,  dans 
des  genres  déjà  en  possession  de  la  faveur  publique,  un  cadre  tout 
prêt. 

Le  ballet  de  cour  fut,  dans  l'affaire,  le  grand  coupable.  Lui  aussi,  il 
nous  était  venu  d'Italie,  d'où  Catherine  de  Médicis  l'apporta  dans  ses  ba- 
gages. Depuis  les  règnes  de  Charles  IX  et  de  Henri  III,  le  ballet  ne  cesse 
de  progresser.  Il  s'épanouit  sous  Henri  IV.  Le  Béarnais  aimait  follement 
la  danse  ;  Sully  ne  l'aimait  guère  moins.  Il  s'était  fait  construire  à  l'Ar- 
senal une  salle  de  danse,  et  d'Aubigné  nous  le  représente  dirigeant  un 
ballet,  avec  sa  calotte  sur  la  tête  et  un  gros  bâton  à  la  main.  Louis  Xllï 
«  dansait  assez  bien  un  ballet  »  ;  il  composa  celui  de  la  Merlaison.  Riche- 
lieu se  sert  du  ballet  pour  traduire  des  idées  de  politique  :  ballet  des 
quatre  Monarchies  chrétiennes,  de  la  Prospérité  des  armes  de  France, 
qu'il  est  plus  aisé  de  terminer  les  différends  par  la  Religion  que  par  les 
Armes.  Mazariny  déploie  une  magnificence  inouïe.  Louis  XIV,  jeune, 
bien  fait,  aimant  le  plaisir,  la  flatterie  et  les  beaux  costumes,  consacre 
à  la  danse  dix-huit  années  de  sa  vie.  C'est  alors  que  le  halle t  atteint  à 
sa  perfection.  Profitant  du  progrès  du  goût  il  devient  plus  délicat  et 
plus  ingénieux.  Benserade  en  fait  un  genre  littéraire.  Un  passage  d'une 
lettre  de  Mme  de  Se  vigne  nous  fait  assez  connaître  en  quelle  estime  les 
contemporains  tenaient  l'auteur  de  Cassandre  et  du  Ballet  des  Muses. 
Puretière  s'étant  permis  de  ne  pas  l'admirer,  «  je  trouve,  écrit-elle,  que 
l'auteur  fait  voir  clairement  qu'il  n'est  ni  du  monde  ni  de  la  cour,  et 
que  son  goût  est  d'une  pédanterie  qu'on  ne  peut  pas  même  espérer  de 
corriger.  Il  y  a  de  certaines  choses  qu'on  n'entend  jamais,  quand  on 
ne  les  entend  pas  d'abord  ;  on  ne  fait  pas  entrer  certains  esprits  durs  et 
farouches  dans  le  charme  et  dans  la  facilité  des  ballets  de  Benserade  et 
des  fables  de  La  Fontaine.  »  Le  rapprochement  est  significatif:  Mme  de 
Se  vigne,  dont  on  a  vanté  souvent  l'indépendance  d'esprit,  est  admi- 
rable pour  être  l'écho  de  son  entourage  et  le  reflet  de  l'opinion  d'au- 
trui.  Aussi  bien  pour  les  sujets  qui  sont  empruntés  à  la  mythologie, 
pour  la  morale  faite  d'une  continuelle  exhortation  à  aimer,  pour  la 
gracieuse  banalité  des  vers,  comme  pour  la  mise  en  scène  et  le  rôle 
assigné  à  la  musique  et  à  la  danse,  déjà  le  ballet  de  Benserade  res- 
semble à  s'y  méprendre  à  un  opéra  de  Quinault. 

Le  voisinage  du  ballet  ne  pouvait  manquer  d'être  dangereux  pour 
la  tragédie  elle-même.  On  le  vit  bien  lorsque  Corneille,  en  1650,  donna 
son  Andromède.  Il  s'y  faisait  du  ciel  à  la  terre  et  de  la  terre  au  ciel  un 
va-et-vient  merveilleux.  C'était  le  soleil  enlevant  Melpomène,  Vénus 
apparaissant  dans  une  étoile,  Êole  descendant  avec  huit  vents,  dont 
quatre  sont  à  ses  deux  côtés,  en  sorte  toutefois  que  les  deux  plus  pro- 
ches sont  portés  sur  le  même  nuage  que  lui  et  les  deux  plus  éloignés 


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448  REVUE   DES  DEUX   MONDE*. 

sont  comme  volans  en  l'air  tout  contre  ce  même  nuage,  Andromède 
emportée  parles  vents, les  Néréides  émergeant  des  flots,  Neptune  sur 
son  char  que  traînent  deux  chevaux  marins,  Junon  sur  le  sien  que  ti- 
rent deux  paons,  et  enfin  Persée  sur  le  cheval  Pégase  qui  fait  au  milieu 
de  l'air  un  «  caracol  admirable  ».  Voilà  de  belles  choses  !  L'honneur, 
ainsi  que  le  reconnaît  modestement  Corneille,  en  revenait  surtout  au 
sieur  Torelli.  Pour  ce  qui  est  de  la  musique,  le  poète  s'est  efforcé  de  la 
réduire  à  la  portion  congrue  :  «  Je  ne  l'ai  employée  qu'à  satisfaire 
les  oreilles  des  spectateurs,  tandis  que  leurs  yeux  sont  arrêtés  à  voir 
descendre  ou  remonter  une  machine,  ou  s'attachent  à  quelque  chose 
qui  les  empêche  de  prêter  attention  à  ce  que  pourraient  dire  les 
acteurs.  »  Cet  homme  assurément  aime  peu  la  musique.  Il  la  relègue 
ix  endroits  où  elle  est  dans  l'impossibilité  de  nuire.  Il  ne  prévoit  pas 
qu'une  fois  entrée  dans  le  drame,  et  du  coin  où  on  la  confine,  elle  va 
déborder  sur  tout  l'ensemble.  Il  croit,  dans  sa  grande  naïveté,  qu'on 
fait  au  musicien  sa  place  et  qu'il  y  reste.  Au  surplus,  il  est  un  peu 
honteux  d'avoir  plié  son  génie  à  une  pareille  besogne.  Il  s'excuse  de 
n'avoir  semé  dans  ses  tragédies  qu'un  petit  nombre  de  «  beaux  vers». 
Il  avoue  que  «  cette  pièce  n'est  que  pour  les  yeux.  »  Il  reviendra  à  la 
charge  en  1660  avec  la  Toison  d'Or  jouée  au  château  de  Neufbourg  chez 
le  marquis  de  Sourdéac  qui  avait  fait  les  machines,  en  1671  avec  Psyché, 
tragédie -ballet.  C'est  qu'il  est  difficile  de  résister  à  la  mode;  c'est  que 
Corneille  ne  déteste  pas  le  succès  et  qu'il  est  d'avis,  comme  Molière, 
que  la  grande  règle  est  de  plaire. 

De  même  que  Corneille  avait  ouvert  la  tragédie  au  ballet,  Molière 
va  le  faire  entrer  dans  la  comédie.  Un  hasard  l'y  amena.  Il  voulait 
donner  un  ballet  avec  les  Fâcheux,  «  et  comme  il  n'y  avait  qu'un  petit 
nombre  choisi  de  danseurs  excellens,  on  fut  contraint  de  séparer  les 
entrées  de  ce  ballet,  et  l'avis  fut  de  les  jeter  dans  les  entr'actes  de  la 
comédie,  afin  que  ces  intervalles  donnassent  temps  aux  mêmes  bala- 
dins de  revenir  sous  d'autres  habits;  de  sorte  que,  pour  ne  point 
rompre  aussi  le  fil  de  la  pièce  par  ces  manières  d'intermèdes,  on 
s'avisa  de  les  coudre  au  sujet  du  mieux  que  l'on  put,  et  de  ne  faire 
qu'une  seule  chose  du  ballet  et  de  la  comédie.  »  Le  temps  manqua 
pour  fondre  parfaitement  les  deux  arts.  Dans  la  Princesse  oVÉlxde,  la 
partie  musicale  est  déjà  mieux  rattachée  à  l'action.  Le  prologue  de 
Y  Amour  médecin  montre  la  Comédie  tendant  la  main  à  la  Musique  et 
au  Ballet  : 

Quittons,  quittons  notre  vaine  querelle  ; 

Ne  nous  disputons  point  nos  talens  tour  à  tour. 

Il  suffit  de  rappeler  Mélicerte,  la  Pastorale  comique,  le  Sicilien.  Et  je 
n'ai  garde  de  reprocher  à  Molière  d'avoir  suivi  le  goût  d'une  cour  frivole 


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REVUE  LITTÉRAIRE.  449 

et  de  lui  avoir  offert  le  genre  d'amusemens  qu'elle  réclamait.  Je  le  plains 
seulement  que  la  nécessité  Tait  contraint,  étant  Molière,  à  devenir  en 
outre  un  Benserade  supérieur. 

Il  restait  à  trouver  le  ton,  la  couleur,  l'esprit  et  le  style  du  genre  de 
poème  qui  s'accommoderait  avec  la  musique  et  les  machines.  Carie 
drame  musical  peut  revêtir  toutes  les  formes.  Il  peut  être  héroïque  ou 
religieux  aussi  bien  qu'amoureux  et  profane.  Mais  on  voit  bien  quelles 
influences  présidaient  à  la  naissance  de  l'opéra.  Il  n'allait  pas  donner 
chez  nous  satisfaction  à  un  instinct  national,  à  un  besoin  générale- 
ment répandu;  nos  grands  parens  n'avaient  pas  pour  la  musique 
cette  passion  qu'on  a  réussi  à  nous  inculquer  à  force  d'importations 
étrangères  et,  je  pense  aussi,  par  suite  de  l'exaspération  de  notre 
sensibilité  et  du  détraquement  de  nos  nerfs.  «  Il  n'y  avait  pas  un  seul 
homme  dans  le  pays,  dit  Voltaire,  qui  sût  faire  un  trio  ou  jouer  pas- 
sablement du  violon.  »  Le  goût  de  l'opéra  est  au  xvne  siècle  une  forme 
de  la  manie  de  l'exotisme.  Il  rallie  tous  les  «  snobs  »  de  l'époque. 
Il  se  fait  jour  dans  la  période  du  nouveau  règne  où  Ton  est  le  plus 
enfiévré  de  plaisir.  Il  sévit  tout  particulièrement  parmi  les  femmes. 
Dans  une  petite  comédie,  d'ailleurs  insipide,  Saint-Évremond  met  en 
scène  une  jeune  fille  que  la  passion  de  l'opéra  a  rendue  folle,  mais, 
comme  vous  l'entendez  bien,  folle  à  enfermer.  Il  indique  les  phases 
successives  par  où  le  mal  a  passé  chez  la  pauvrette  :  «  Les  Astrées  lui 
avaient  donné  la  fantaisie  d'être  bergère  ;  les  romans  lui  avaient  in- 
spiré le  désir  des  aventures,  et  ce  que  nous  voyons  aujourd'hui  est 
l'ouvrage  des  opéras.  »  C'est  cela  même,  et  telle  est  précisément  la  filia- 
tion de  l'opéra.  Il  continue  la  littérature  romanesque  et  la  poésie  de 
salon.  Une  cour  galante,  le  monde  élégant,  les  femmes  et  les  marquis, 
tous  les  doucereux  et  les  enjoués,  ceux  qui  préfèrent  le  «  vain  plaisir  » 
aux  jouissances  de  l'esprit,  ceux  qui  ne  demandent  à  l'art  quede  les  amu- 
ser, tels  sont  ceux  pour  qui  se  prépare  et  au  gré  de  qui  se  façonne  le  diver- 
tissement de  l'opéra.  C'est  le  triomphe  de  l'influence  mondaine.  Ceux- 
là  ne  peuvent  déjà  plus  supporter  ni  l'héroïsme  de  Corneille,  suranné 
et  qui  les  fait  sourire,  ni  la  fantaisie  de  Molière,  qu'ils  trouvent  triviale. 
Ce  sont  les  mêmes  qui  feront  à  Racine  une  guerre  implacable  et  ne  lui 
pardonneront  pas  d'avoir  exprimé  la  vérité  de  la  nature  humaine.  Ils 
ne  veulent  rien  que  de  factice,  ils  n'admettent  rien  que  de  convention- 
nel, ils  ne  goûtent  rien  que  de  fade.  C'est  pourquoi  ils  applaudissent  à 
l'art  de  Quinault,  dans  lequel  ils  se  reconnaissent.  Les  tragédies  de 
celui-ci  sont  faites  à  leur  ressemblance  et  à  leur  mesure  :  elles  sont 
l'expression  même  du  goût  de  la  société.  VA  s  traie,  auquel  il  ne 
manque  pour  braver  les  critiques  mêmes  de  Boileau  que  d'avoir  été  mis 
^n  musique,  est  de  1663.  Désormais  l'opéra  a  son  librettiste  ;  il  a  trouvé 
Ja  nature  des  sentimens  qu'il  exprimera  et  la  langue  qui  lui  convient. 
Tom  eux.  —  1895.  29 


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450  REVUE  DE3  DEUX  MONDES. 

Telles  sont  les  complicités  qui  nous  acheminaient  à  adopter  l'imitation 
pure  et  simple  de  Topera  italien.  Du  ballet  de  Benserade  combiné  avec 
la  tragédie  de  Quinault,  sous  l'influence  d'un  italianisme  décadent  et 
sous  la  poussée  de  la  frivolité  mondaine,  s'est  formé  chez  nous  l'opéra. 
Comme  il  arrive,  ses  véritables  fondateurs,  ceux  qui  l'implantèrent  en 
France  ne  sont  pas  ceux  qui  en  avaient  tenté  les  premiers  essais.  Qui- 
nault s'obstinait  dans  la  tragédie,  faute  d'avoir  trouvé  pour  son  «  ly- 
risme »  le  véritable  débouché.  Luily  n'eut  pas  de  lui-môme  l'idée 
qu'on  pût  adapter  la  musique  au  vers  français.  Rendons  au  malheu- 
reux Perrin  et  à  l'infortuné  Cambert  l'honneur  qui  leur  appartient.  Ce 
sont  eux  qui,  en  1669,  obtiennent  un  privilège  pour  la  fondation  d'une 
Académie  de  musique,  et  qui  font  représenter  le  19  mars  1671  Pomone, 
pastorale  en  cinq  actes  et  un  prologue.  Ils  s'étaient  associé  Sourdéac 
pour  les  machines  et  Chaperon  pour  la  partie  financière.  Pourquoi 
n'eurent -ils  pas  tout  le  succès  que  méritaient  leur  bonne  volonté  et 
leurs  talens?  Cambert  possédait,  au  témoignage  de  Saint-Evremond, 
«  un  des  plus  beaux  génies  du  monde  pour  la  musique,  le  plus  entendu 
et  le  plus  naturel.  »  Il  avait  le  goût  le  plus  louable  pour  les  mots  qui 
ne  veulent  rien  dire  :  «  Nanete,  Brunete;  Feuillage,  Bocage;  Bergère, 
Fougère  ;  Oiseaux  et  Rameaux,  touchaient  particulièrement  son  génie.  » 
De  son  côté,  Perrin  n'était  pas  dépourvu  démérite.  Il  avait  débuté  dans 
la  poésie  en  chantant  dans  des  «  pièces  f olastres  »  divers  insectes,  tels 
que  la  puce,  le  moucheron  et  le  ver  à  soie,  et  continué  par  une  traduc- 
tion de  V Enéide  où  il  montrait  le  héros  virgilien  «  travesty  de  l'habit 
non  pas  d'un  barbare...  mais  d'un  cavalier françois,  avec  la  pompe  des 
plumes  et|  des  clinquans.  »  Ce  sont  des  titres.  Par  malheur  il  céda  au 
légitime  désir  de  s'enrichir  en  épousant  une  vieille  femme.  Ce  fut  pour 
lui  l'origine  de  beaucoup  de  désagrémens,  et  pour  les  débuts  mômes 
de  l'opéra  la  cause  de  certaines  entraves.  Sourdéac  doit  être  remercié 
pour  avoir  tenté  de  supplanter  les  Italieps  dans  l'art  de  la  machi- 
nerie. C'était  un  original,  s'il  faut  croire  ce  qu'en  dit  Tallemant  : 
«  Il  se  fait  courre  par  ses  païsans  comme  on  court  un  cerf  et  dit  que 
c'est  pour  faire  exercice  ;  il  a  de  l'inclination  aux  méchaniques  ;  il 
travaille  de  la  main  admirablement  :  il  n'y  a  pas  un  meilleur  serrurier 
au  monde.  »  Voltaire  se  porte  garant  qu'il  n'était  pas  complètement 
fou.  Ce  qui  est  certain  c'est  qu'il  se  ruina.  L'association  tomba  en  pleine 
déconfiture.  Elle  avait  seulement  préparé  les  voies  à  des  joueurs  plus 
heureux,  ou  à  des  combattans  mieux  armés  pour  la  lutte.  C'est  alors 
que  Lully  entre  en  scène.  Baptiste  était  surtout  réputé  pour  son  talent 
de  danseur.  Il  avait  déployé  dans  le  rôle  du  Muphti  du  Bourgeois  gen- 
tilhomme une  verve  étourdissante.  C'était  un  parfait  baladin,  et  qui  avait 
su  entrer  dans  la  faveur  du  Roi  aussi  avant  que  l'autre  Baptiste,  sur- 
nommé Molière.  Il  reprit  le  privilège  de  Perrin.  Il  était  âpre  au  gain, 


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REVUE  LITTÉRAIRE.  451 

d'une  déloyauté  insigne,  d'humeur  à  la  fois  souple  et  tyrannique,  au 
demeurant  vraiment  artiste.  Italien  d'origine,  façonné  au  goût  fran- 
çais, il  acclimata  chez  nous  Topera  florentin.  Quinault  est  pour  lui  le 
plus  docile  des  collaborateurs.  Inaugurée  en  1672  par  les  Fêtes  de 
l Amour  et  de  Bacchus  et  Cadmus  et  Hermione,  l'œuvre  commune  se 
continua  par  une  série  ininterrompue  de  succès  jusqu'au  Roland  (1685) 
dont  une  scène,  celle  où  le  héros  apprend  par  des  bergers  dansans  l'in- 
fidélité d'Angélique,  passa  pour  une  merveille  de  l'art,  et  jusqu'à  Ar- 
mide  (1686),  le  chef-d'œuvre,  et  dont  le  cinquième  acte  fut  considéré 
comme  un  des  plus  beaux  efforts  du  génie  humain. 

Tel  qu'il  nous  apparaît  dans  ces  modèles  du  genre,  l'opéra'  consiste 
essentiellement  dans  l'emploi  du  merveilleux  au  théâtre.  Quinault  met 
à  contribution  la  mythologie,  la  fable,  l'épopée  antique  et  moderne, 
le  paganisme  et  la  sorcellerie.  Il  y  ajoute  l'allégorie.  La  Discorde,  la 
Haine,  la  Victoire,  les  Jeux,  les  Ris  et  les  Plaisirs  se  mêlent  aux  fées  et 
aux  lutins,  aux  dieux  de  fleuves,  aux  divinités  célestes,  terrestres,  in- 
fernales, dans  la  plus  incohérente  des  mascarades.  Les  Métamorphoses 
d'Ovide  lui  fournissent  la  plupart  de  ses  sujets  ;  il  emprunte  les  autres 
à  l'Arioste  (Roland),  au  Tasse  (Armide)  et  même  à  une  vague  tradition 
des  romans  de  chevalerie  (Amadis).  Peu  importent  d'ailleurs  les  sources 
où  il  a  puisé  et  les  souvenirs  qu'évoquent  les  aventures  et  les  per- 
sonnages qu'il  met  en  scène.  Pour  lui  la  différence  des  temps  et  des 
pays,  des  climats  et  des  civilisations  n'existe  pas.  Ce  n'est  pas  lui  qui 
s'inquiéterait,  comme  un  Corneille,  de  savoir  si  Andromède  fut 
«  blanche  »  ou  «  basanée  ».  Mystères  de  la  vieille  Egypte,  claires  lé- 
gendes de  la  Grèce,  prouesses  héroïques  du  moyen  âge,  tout  se  con- 
fond dans  une  même  teinte  neutre,  sous  un  vernis  uniforme.  — L'amour 
est  Tunique  ressort  du  drame,  comme  il  est  l'unique  mobile  des  per- 
sonnages et  le  thème  unique  du  dialogue  et  de  la  déclamation.  On  sait 
assez  de  quels  conseils  est  faite  la  morale  amoureuse  de  Quinault  :  c'est 
une  continuelle  invitation  à  aimer,  à  profiter  de  la  jeunesse,  à  suivre 
l'instinct  en  dépit  des  empêcheurs  de  s'aimer  à  la  ronde. 

Hélas,  petits  oiseaux,  que  vous  êtes  heureux 

De  ne  sentir  nulle  contrainte 

Et  de  pouvoir  suivre  sans  crainte 
Les  doux  emportemens  de  vos  cœurs  amoureux  ! 

Il  est  difficile  de  dissimuler  plus  de  grossièreté  sous  plus  de  pré- 
ciosité. Quand  Boileau  parlait  de  ces  «  lieux  communs  de  morale  lu- 
brique, »  il  s'exprimait  à  son  habitude  avec  une  franchise  ingénue, 
mais  l'expression  qu'il  employait  n'était  pas  trop  forte.  Encore  si  Qui- 
nault était  un  peintre  de  la  passion  ou  seulement  un  poète  de  la  ten- 
dresse !  L'art  peut  profiter  de  ce  que  la  morale  condamne.  Si  même 


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452  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

il  avait  célébré  le  plaisir!  Mais  l'amour  tel  qu'il  le  comprend,  toujours 
charmant  et  souriant,  agréable  jusque  dans  ses  tourmens,  délicieux 
dans  ses  émotions  légères  et  à  fleur  d'àme,  n'est  que  la  galanterie  la 
plus  fade  et  la  plus  «  dégoûtante  ».  Dans  cette  abondance  de  vers  de 
mesure  inégale  et  de  médiocrité  pareille  où  s'épanche  la  verve  facile 
de  l'auteur,  il  n'y  a  pas  l'apparence  d'un  sentiment  vrai.  On  a  coutume, 
depuis  le  siècle  dernier,  d'en  appeler  de  l'arrêt  de  Boileau,  et  de  pro- 
noncer que  s'il  faiblit  dans  le  drame,  Quinault  a  excellé  dans  le  style 
lyrique.  Je  choisis  à  dessein  un  couplet  auquel  Voltaire  ne  craint  pas 
de  décerner  l'épithète  de  sublime  :  c'est  le  chœur  des  suivans  de 
Pluton  dans  Alceste.  Le  poète,  traduit  à  sa  manière  un  des  thèmes  les 
plus  riches  de  la  poésie  lyrique  et  l'un  de  ceux  qui  ont  arraché  au  dés- 
espoir les  cris  les  plus  magnifiques:  la  nécessité  de  la  mort  inévitable. 

Tout  mortel  doit  ici  paraître. 

On  ne  peut  naître 

Que  pour  mourir. 
De  cent  maux  le  trépas  délivre. 

Qui  cherche  à  vivre 

Cherche  à  souffrir. 
Venez  tous  sur  nos  sombres  bords  : 

Le  repos  qu'on  désire 

Ne  tient  son  empire 
Que  dans  le  séjour  des  morts. 
Chacun  vient  ici  prendre  place. 

Sans  cesse  on  y  passe, 

Jamais  on  n'en  sort. 

C'est  du  lyrisme  de  mirliton.  L'œuvre  d'Eugène  Scribe  fourmille 
de  beautés  pareilles  qu'on  se  refuse  assez  ordinairement  à  y  admirer. 
Peu  importe  d'ailleurs,  puisque  le  musicien  est  chargé  de  réparer  les 
défaillances  du  poète,  et  puisque,  à  défaut  de  l'un  et  de  l'autre,  on  peut 
toujours  compter  sur  le  machiniste.  Le  livret  de  Phaéton  est  un  des 
plus  pauvres  que  Quinault  ait  écrits  ;  mais  on  voit  dans  cet  opéra  Protée 
sortir  de  la  mer  conduisant  les  troupeaux  de  Neptune  et  accompagné 
d'une  troupe  de  dieux  marins  dont  une  partie  fait  un  concert  d'in- 
strumens  et  l'autre  partie  danse  ;  plus  loin  il  se  transforme  en  lion,  en 
arbre,  en  monstre  marin,  en  fontaine  et  en  flamme  ;  les  portes  du 
temple  d'Isis  s'ouvrent,  et  ce  lieu  qui  avait  paru  magnifique  n'est 
plus  qu'un  gouffre  effroyable  qui  vomit  des  flammes  et  d'où  sortent  des 
furies  et  des  fantômes  terribles  qui  menacent  et  écartent  l'assemblée  ; 
enfin  Phaéton  assis  sur  le  char  du  Soleil  s'élève  sur  l'horizon  ;  la  Terre 
consumée  apparaît  et  supplie  Jupiter;  la  foudre  tombe,  le  héros  est 
précipité  du  haut  des  deux.  Cela  explique  suffisamment  que  Phaéton 
ait  enchanté  le  public  au  point  que  huit  mois  de  représentation  satis- 
firent à  peine  sa  curiosité. 


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REVUE  LITTÉRAIRE.  453 

On  comprend  la  mauvaise  humeur  de  tous  ceux  qui  au  xvne  siècle 
représentent  le  bon  goût  et  défendent  la  tradition.  Ils  ont  beau  faire 
leurs  réserves  et  mettre  hors  de  cause  Lully  dont  ils  ne  contestent 
pas  le  génie;  ils  déplorent  le  succès  de  Topera.  Le  genre,  tel  qu'ils  le 
voient  réalisé,  leur  parait  exécrable.  Ils  en  dénoncent  presque  tous^ 
l'absurdité  et  se  plaignent  de  l'insurmontable  ennui  qu'il  leur  cause. 
Boileau  en  flétrit  la  morale.  La  Fontaine  en  raille  les  prestiges  im- 
parfaits : 

Souvent  au  plus  beau  char  le  contrepoids  résiste  ; 
Un  dieu  pend  à  la  corde  et  crie  au  machiniste  ; 
Un  reste  de  forêt  demeure  dans  la  mer, 
Ou  la  moitié  du  ciel  au  milieu  de  l'enfer. 

Si  d'ailleurs  il  goûte  séparément  les  trois  genres  de  la  comédie,  du. 
ballet,  du  concert,  il  lui  semble  qu'ils  ne  peuvent  en  s'unissant  que  se 
nuire.  Tel  est  aussi  l'avis  de  Saint-Évremond  dans  sa  curieuse  Lettre 
sur  les  opéras:  «  Si  vous  voulez  savoir  ce  que  c'est  qu'un  opéra,  je  vous- 
dirai  que  c'est  un  travail  bizarre  de  poésie  et  de  musique,  où  le  poète- 
et  le  musicien,  également  gênés  l'un  par  l'autre,  se  donnent  bien  de  la 
peine  à  faire  un  méchant  ouvrage.  »  Il  conclut  sans  ambages  :  «  Une. 
sottise  chargée  de  musique,  de  danse,  de  machines,  de  décorations,, 
est  une  sottise  magnifique,  mais  c'est  toujours  une  sottise.  »  Parmi  les 
grands  écrivains,  La  Bruyère  est  le  seul  qui  incline  à  l'indulgence. 
Sans  doute,  comme  les  autres,  il  s'ennuie  à  l'opéra;  mais  ce  n'est  pas 
que  le  genre  soit  par  lui-même  condamnable,  c'est  que  l'exécution  y 
est  encore  très  insuffisante.  «  On  voit  bien  que  l'opéra  est  l'ébauche  d'un, 
grand  spectacle  :  il  en  donne  l'idée.  »  Cette  idée  est  tout  près  de  lui 
agréer.  La  Bruyère  va  jusqu'à  se  déclarer  franchement,  sinon  en  fa- 
veur de  l'opéra,  du  moins  contre  ses  adversaires  :  «  C'est  prendre  le 
change  et  cultiver  un  mauvais  goût  que  de  dire  comme  l'on  fait  que  la. 
machine  n'est  qu'un  amusement  d'en/ans  et  qui  ne  convient  qu'aux 
marionnettes;  elle  augmente  et  embellit  la  fiction,  soutient  dans  les- 
spectateurs  cette  douce  illusion  qui  est  tout  le  plaisir  du  théâtre,  où. 
elle  jette  encore  le  merveilleux...  Le  propre  de  ce  spectacle  est  de 
tenir  les  esprits,  les  yeux  et  les  oreilles  dans  un  égal  enchantement.  » 
Je  devine  bien  chez  le  moraliste  soucieux  d'originalité  le  désir  de  se- 
singulariser  et  de  porter  le  poids  de  son  opinion  du  côté  où  on  ne  s'at- 
tendait pas  à  la  trouver.  Mais  surtout  La  Bruyère  écrit  dans  les  der- 
nières années  du  siècle.  En  plus  d'un  endroit  sa  critique  est  en  avance 
sur  celle  de  son  temps.  C'est  déjà  un  goût  nouveau  qui  s'annonce. 

«  Ce  qui  me  fâche  le  plus  de  l'entêtement  où  l'on  est  pour  l'opéra,, 
c'est  qu'il  va  ruiner  la  tragédie  qui  est  la  plus  belle  chose  que  nous 
ayons,  la  plus  propre  à  élever  l'âme  et  la  plus  capable  de  former  l'es- 


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454  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

prit.  »  C'est  Saint-Évremond  qui  parle  ainsi.  Il  faut  avouer  qu'on  ne 
pouvait  apercevoir  le  danger  avec  plus  de  clairvoyance  et  le  signaler 
avec  plus  de  bonheur  d'expression.  Les  difficultés  créées  à  la  tragédie 
par  l'opéra,  voilà  ce  qui  est  capital.  Les  deux  genres  se  touchaient  de 
trop  près  pour  ne  pas  exercer  l'un  sur  l'autre  de  continuelles  réactions. 
De  plus,  en  développant  dans  le  public  certaines  exigences  l'opéra 
allait  forcer  la  tragédie  à  dévier  de  sa  route.  Poot  saisir  la  réalité  de 
cette  influence  il  n'est  pas  besoin  de  s'adresser,  comme  on  le  fait  ordi- 
nairement, aux  écrivains  de  second  ordre,  et  de  montrer  qu'un  Crébil- 
lon  ou  un  Lagrange-Chancel  entendent  l'amour  précisément  à  la  façon 
de  Quinault.  L'exemple  de  Racine  est  d'une  bien  autre  portée.  On  a  pu 
discerner  jusque  dans  Phèdre  l'influence  d'un  art  rival  (1).  Elle  éclate 
avec  évidence  dans  Eslher  et  Athalie.  Les  contemporains  ne  se  trom- 
paient qu'à  demi  quand  ils  allaient  annonçant  avec  Dangeau  que  Racine 
travaillait  à  un  opéra  dont  le  sujet  était  Esther  et  Assuérus.  Dans 
Athalie  il  ne  suffit  pas  de  montrer  la  place  faite  aux  chœurs,  l'impor- 
tance donnée  au  décor  et  à  la  figuration,  le  changement  à  vue  du  der- 
nier acte;  c'est  le  drame  tout  entier  qui  est  imprégné  de  lyrisme,  c'est 
l'action  elle-même  qui  est  «  merveilleuse  »,  le  principal  ou  le  seul 
acteur  étant  la  toute-puissance  divine  qui  change  les  volontés,  égare 
les  esprits,  dirige  les  événemens  vers  une  catastrophe  marquée  de 
toute  éternité.  Comme  il  est  un  poète  de  génie,  Racine  remonte  de 
Quinault  à  Sophocle  et  retrouve  la  véritable  tradition  de  la  tragédie 
antique  dont  l'opéra  n'était  qu'une  déviation  ou  une  contrefaçon.  Il 
n'en  reste  pas  moins  qu'il  s'écarte  sensiblement  du  système  qui  était 
celui  delà  tragédie  classique,  et  qu'il  y  apporte  des  beautés  d'un  ordre 
qu'elle  ne  comportait  pas.  Pour  lutter  contre  l'opéra,  un  Racine  peut 
lui  emprunter  ses  propres  instrumens  et  en  tirer  des  effets  imprévus. 
Mais  c'est  ce  qu'il  est  seul  capable  de  faire.  Les  autres,  afin  de  soutenir 
une  trop  rude  concurrence,  mettront  au  service  de  la  tragédie  des  res- 
sources qui  chaque  fois  en  altèrent  davantage  la  pureté.  Ils  y  feront 
entrer  tour  à  tour  le  romanesque,  la  terreur,  la  sensiblerie,  l'extraordi- 
naire, le  pittoresque.  C'est  dire  qu'ils  déferont  peu  à  peu  l'œuvre  de 
Corneille  et  de  Racine. 

En  fait,  le  principe  même  de  l'opéra  est  en  contradiction  avec  le 
principe  de  la  tragédie.  Quand  M.  Romain  Rolland  nous  dit  que  «  d'elle- 
même  la  tragédie  française  marchait  vers  l'opéra  »,  je  ne  sais  trop 
comment  il  l'entend  ;  ou  plutôt  la  façon  dont  il  s'explique  prouve  que 
l'idée  qu'il  se  fait  de  la  tragédie  est  à  peu  près  celle  qu'en  ont  jadis 
accréditée  les  romantiques.  «  Ses  dialogues  balancés,  dit-il,  ses  périodes 
cadencées,  ses  phrases  qui  se  répondent,  ses  nobles  proportions,  la 

(i)  Cf.  Brunctière,  les  Époques  du  théâtre  français,  VII. 

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REVUE   LITTÉRAIRE.  455 

logique  de  son  développement,  se  prêtaient  naturellement  à  l'eurythmie 
musicale.  L'opéra  devait  être  l'expression  parfaite  du  style  Louis  XIV. 
Ce  génie  de  noblesse  et  de  dignité  calme,  qui  répugne  à  l'imprévu  et 
se  platt  à  retrouver  dans  ses  œuvres  et  ses  spectacles  la  paix  de  sa 
raison;  qui  fait  voir  les  passions  au  travers  des  yeux  de  l'artiste;  ce 
génie  en  un  mot  qui  met  son  idéal  dans  l'ordre  plus  que  dans  la  liberté 
et  qui  tend  peu  à  peu  à  chercher  la  beauté  dans  la  forme  de  la  pensée 
môme,  devait  se  satisfaire  dans  l'opéra  de  Lully  qui  n'est,  si  je  puis 
dire,  qu'une  tragédie  de  la  forme.  »  Cela  n'est  guère  précis,  mais  semble 
encore  moins  juste.  Loin  que  l'opéra  fût  l'aboutissement  de  la  tragédie, 
il  en  était  la  négation. 

C'est  bien  la  raison,  en  effet,  qui  préside  à  tout  le  système  de  la  tra- 
gédie et  qui  lui  dicte  celles  mômes  de  ses  règles  qu'on  a  taxées  d'être  le 
plus  arbitraires  et  le  plus  audacieusement  conventionnelles.  Si  le 
poète  est  tenu  de  resserrer  sa  pièce  dans  les  vingt-quatre  heures,  c'est 
afin  de  moins  choquer  la  vraisemblance,  et  si  on  lui  impose  l'unité  de 
lieu  c'est  qu'aussi  bien  l'intérêt  ne  s'attache  pas  au  changement  du 
décor,  mais  au  spectacle  changeant  des  sentimens.  La  raison  qui  déter- 
mine la  conduite  de  la  pièce  dirige  également  l'auteur  dans  l'étude  qu'il 
fait  de  la  passion.  Ses  personnages  se  connaissent,  s'analysent,  dis- 
cutent avec  eux-mêmes,  et  s'ils  ne  résistent  pas  toujours  à  l'impulsion 
du  désir,  s'ils  succombent  à  la  violence  de  l'instinct,  encore  savent-ils 
qu'ils  y  succombent.  On  ne  laisse  aux  événemens  que  la  moindre 
place.  Tout  se  fait  par  des  causes  intérieures.  C'est  par  là  que  la  volonté 
s'éprouve,  que  les  caractères  se  dessinent,  et  de  là  qu'une  morale  se 
dégage.  —  L'opéra  est,  par  définition,  un  perpétuel  défi  jeté  à  la  raison. 
C'est  ici  le  domaine  de  l'imprévu  ;  les  merveilles  les  plus  invraisem- 
blables marquent  le  triomphe  de  l'artiste  qui  cherche  d'abord  à  provo- 
quer la  surprise.  Tout  dépend  des  causes  extérieures.  Partant,  pas  de 
psychologie.  La  volonté  n'a  rien  à  faire  dans  un  monde  où  la  face  des 
choses  est  soudainement  changée  par  l'intervention  d'un  dieu,  à  moins 
que  ce  ne  soit  par  la  baguette  d'une  magicienne.  Les  caractères  per- 
dent toute  consistance  dans  ce  domaine  des  vaines  apparences.  Même, 
comment  parler  encore  de  caractères  et  de  sentimens  à  propos  de 
personnages  qui  n'ont  aucun  rapport  avec  notre  humanité?  «  Le  mer- 
veilleux visible  n'aurait-il  pas  banni  tout  intérêt  de  la  scène  lyrique? 
demande  Grimm  dans  son  article  de  Y  Encyclopédie.  Un  dieu  peut  éton- 
ner, il  peut  paraître  grand  et  redoutable  ;  mais  peut-il  intéresser? Son 
caractère  de  divinité  ne  rompt-il  pas  toute  espèce  de  liaison  et  de  rap- 
port entre  lui  et  moi?  »  —  Aussi  l'intérêt  se  déplace.  Il  s'attache  à  tout 
ce  que  la  tragédie  avait  pris  soin  de  bannir  comme  étant  de  qualité 
inférieure.  L'opéra  réalise  et  présente  sous  forme  matérielle  ce  que  la 
tragédie  reléguait  dans  le  récit.  Nous  assistons  au  «  songe  »  qui  vient 


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456  REVUE  DE3  DEUX  MONDES. 

hanter  le  sommeil  du  héros  endormi.  Ce  n'est  plus  dans  une  méta- 
phore, c'est  sur  la  scène,  grâce  à  une  machine  ingénieuse  que  la  croupe 
des  monstres  se  recourbe  en  replis  tortueux.  La  curiosité  seule  est 
éveillée.  Le  regard  est  amusé,  l'oreille  est  charmée.  A  mesure  que 
nous  nous  abandonnons  à  ce  charme  enveloppant  de  la  musique,  l'es- 
prit perd  davantage  la  maîtrise  de  soi,  l'énergie  se  dissout  comme  à 
un  contact  voluptueux;  du  cerveau  l'émotion  est  descendue  dans 
cette  partie  de  nous-môme  où  ne  pénètre  pas  l'analyse,  dans  la  ré- 
gion des  sentimens  obscurs,  inconsciens,  qui  confine  au  monde  de  la 
sensation.  —  Telle  est  exactement  la  différence.  Le  plaisir  de  la  tragé- 
die était  tout  intellectuel  ;  le  plaisir  de  l'opéra  est  presque  uniquement 
•sensuel. 

L'auteur  de  YHistoire  de  Vopéra  nous  promet  qu'il  nous  montrera 
-quelque  jour  comment  au  xvme  siècle  la  tragédie  s'est  transformée  sous 
l'action  de  l'opéra.  Pour  compléter  son  étude,  il  devra  la  pousser  jus- 
qu'au moment  où  la  tragédie  devient  le  drame  romantique.  Entre  les 
influences  qui  ont  amené  la  constitution  du  drame  de  Victor  Hugo, 
on  en  a  signalé  plusieurs  qu'on  a  été  chercher  fort  loin;  je  ne  sais 
•si  aucune  autre  a  été  plus  réelle  que  l'influence  voisine  de  l'opéra.  Le 
drame  concentré  autour  de  l'aventure  amoureuse  des  deux  «  premiers 
rôles,  »  l'amour  empruntant  aux  harmonies  de  toute  la  nature  son  or- 
chestration, l'impulsion  remplaçant  l'activité  réfléchie,  l'action  des 
causes  extérieures  se  substituant  à  la  volonté,  l'invraisemblance  des 
•événemens  le  disputant  à  l'absurdité  des  sentimens,  la  raison  abdi- 
quant devant  la  musique  des  vers,  la  somptuosité  de  la  mise  en  scène, 
la  séduction  du  décor  et  du  costume,  —  c'est  Hernani  et  c'est  Ruy  Blas. 
En  sorte  que  si  l'opéra  a  tué  la  tragédie, c'a  été  pour  installera  sa  place 
une  forme  de  théâtre  à  qui  il  ne  manquait  que  d'être  viable.  Et  enfin  si 
le  drame  en  vers  est  aujourd'hui  chez  nous  un  genre  mort,  et  qu'en  ces 
•derniers  temps  on  s'est  vainement  essayé  à  ranimer,  la  faute  n'en  est- 
elle  pas  au  voisinage  trop  redoutable  de  l'opéra?  Les  poètes  ont  beau 
prodiguer  l'éclat  des  images,  l'image  la  plus  colorée  semble  terne  au- 
près de  la  vision  elle-même  de  l'objet.  La  sonorité  des  rimes  ne  s'en- 
tend plus  auprès  du  tapage  de  l'orchestre.  Tel  est,  au  point  de  vue 
littéraire,  le  bilan  de  Topera.  Sans  avoir  provoqué  chez  nous  aucune 
oeuvre  de  quelque  valeur  il  a  été  pour  les  autres  genres  dramatiques  le 
pire  dissolvant.  La  valeur  musicale  des  œuvres  que  nous  lui  devons 
a-t-elle  été  d'ailleurs  une  suffisante  compensation?  Je  n'ai  pas  qualité 
pour  le  décider.  Je  me  borne  à  remarquer  qu'on  est  en  droit  d'exiger 
beaucoup  de  lui  en  songeant  à  ce  que  valait  ce  qu'il  nous  a  fait  perdre. 

René  Doumic. 


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REVUES  ÉTRANGÈRES 


REVUES   ANGLAISES 


LA  FEMME  NOUVELLE 

Un  vent  de  révolution  souffle,  depuis  quelque  temps,  sur  l'Angle- 
terre ;  et  c'est  comme  si,  fatigués  d'un  trop  long  attachement  à  leurs- 
coutumes  d'autrefois,  nos  voisins  s'apprêtaient  maintenant  à  tout  re- 
nouveler d'un  seul  coup.  Je  ne  parle  pas  ici  de  la  politique,  où  il  semble 
cependant  que  de  graves  changemens  soient  en  train  de  s'accomplir  : 
car  on  sait  que  les  divisions  séculaires  des  partis  anglais  ne  gardent 
plus  désormais  qu'une  valeur  nominale  ;  que  rien  ne  subsistera  bientôt 
des  programmes  anciens,  ni  même  de  l'ancien  esprit  politique  anglais  ; 
et  que  la  patrie  de  l'individualisme  s'imprègne  tous  les  jours  plus  pro- 
fondément de  principes  socialistes  ou,  si  l'on  aime  mieux,  étatistes.  Et 
la  crise  politique  se  double  d'une  crise  religieuse,  la  plus  forte  assuré- 
ment qui  se  soit  produite  dans  ce  siècle.  Sous  les  attaques  multipliées* 
des  sectes  dissidentes,  l'autorité  traditionnelle  de  l'Église  anglicane 
faiblit  et  s'effondre,  au  grand  profit  de  la  propagande  catholique  ;  les 
appels  pour  «  le  fonds  de  défense  de  l'Église  nationale  »  restent  sans 
écho  dans  le  public,  malgré  l'appui  incessant  que  leur  prêtent  les  plus 
grands  noms  de  l'aristocratie  ;  et  déjà  certains  écrivains  envisagent 
sérieusement  la  possibilité  d'une  adhésion  officielle  de  l'Angleterre  au 
catholicisme. 

Ce  sont  là  de  clairs  indices  d'un  état  nouveau  ;  mais  peut-être  le 


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458  REVUE  DES   DEUX  MOND». 

renouvellement  est-il  plus  sensible  encore  qui  s'opère,  au  même  ias- 
tant,  dans  les  mœurs  et  dans  les  idées.  Ouvrez  une  revue,  un  journal 
anglais.  Il  n'y  est  question  que  de  la  nouvelle  critique,  du  nouveau 
roman,  et  de  vingt  autres  nouveautés  dont  quelques-unes  vraiment  assex 
imprévues.  Je  serais  fort  en  peine,  par  exemple,  de  déterminer  en  quoi 
la  nouvelle  critique  diffère  au  juste  de  Y  ancienne;  mais  le  fait  est  qu'elle 
existe,  et  je  n'en  veux  pour  preuve  qu'un  long  article  publié  dans  la 
New  Review  de  juin  par  M.  Runciman,  avec,  en  manière  d'épigraphe, 
cette  pensée  du  Dr  Johnson:  «  La  civilité  réciproque  des  auteurs  est 
une  des  scènes  les  plus  lisibles  de  la  grande  farce  qu'est  la  vie.  »  La 
nouvelle  critique  consisterait-elle,  suivant  cette  devise,  à  rompre  avec 
les  fâcheuses  traditions  de  la  courtoisie  entre  auteurs,  pour  revenir  aux 
vieilles  habitudes  de  franchise  qui,  bien  plus  encore  que  sa  critique 
même,  ont  rendu  immortel  le  Dr  Johnson  ?  M.  Runciman,  en  tout  cas, 
ne  ménage  point  les  dures  vérités  à  ceux  qu'il  appelle  les  «  vieux  cri- 
tiques ».  A  l'un  d'eux  il  reproche  (j'oubliais  d'ajouter  qu'il  s'occupe 
seulement  de  critique  musicale)  son  inaptitude  à  jouer  du  piano,  à 
l'autre  le  retard  qu'il  a  mis  à  deviner  le  génie  de  M.  Paderewski,  à  un 
troisième  son  peu  de  variété  dans  le  choix  de  ses  métaphores.  Ou  plu- 
tôt je  m'aperçois  que  c'est  lui-même  qui  accuse  les  «  vieux  critiques  » 
de  manquer  de  civilité  à  l'égard  des  «  nouveaux  »  :  mais  ceux-ci,  comme 
on  voit,  sont  hommes  à  rendre  la  pareille. 

Il  me  serait  plus  facile  de  définir  le  nouveau  roman  :  car  sur  ce  point 
ce  n'est  pas  un  seul  article,  mais  au  moins  une  dizaine  que  je  pourrais 
consulter,  tous  parus  dans  les  revues  anglaises  de  ces  mois  derniers. 
Le  nouveau  roman  anglais  diffère  surtout  de  Y  ancien  en  ce  qu'il  est 
sexualiste.  Le  mot  est  nouveau,  lui  aussi  ;  mais  au  train  dont  on  l'em- 
ploie il  aura  vite  vieilli.  Il  désigne,  autant  que  j'ai  pu  le  comprendre, 
une  littérature  où  une  grande  part  est  faite  aux  particularités  dès  sexes, 
et  aux  problèmes  divers,  physiologiques,  moraux,  et  sociaux,  qui  résul- 
tent de  l'organisation  dissemblable  de  l'homme  et  de  la  femme.  U 
sexe,  c'est  en  effet  le  seul  sujet  où  paraissent  s'intéresser  désormais 
les  lecteurs  anglais.  «  Qu'un  écrivain,  dit  Mrs  Crackanthorpe  dans 
la  Aineteenth  Century,  qu'un  écrivain  produise  aujourd'hui  un  roman 
ou  une  pièce  traitant  d'autre  chose  que  des  phénomènes  moraux  qu| 
caractérisent  l'homme  et  la  femme  :  et  si  exquis  que  soit  son  style,  si 
profonde  et  subtile  son  émotion,  si  délicate  sa  fantaisie,  le  public, 
d'un  commun  accord,  rejettera  son  œuvre.  » 

Aussi  romanciers  et  dramaturges  ne  traitent-ils  que  de  ces  phéno- 
mènes :  et  l'on  entend  bien  qu'ils  n'y  mettent  pas  la  discrétion  des 
écrivains  d'autrefois.  Car  à  dire  vrai,  Dickens  aussi,  et  Thackeray,  trai- 
taient des  «  phénomènes  moraux  »  qui  caractérisait  l'homme  et  b 

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REVUES  ÉTRANGÈRES.  459 

femme  ;  ils  en  traitaient  par  ce  môme  fait  qu'ils  introduisaient  dans  leurs 
romans  des  hommes  et  des  femmes,  s'efforçant  ingénument  de  les 
montrer  tels  qu'ils  les  voyaient.  Et  pareillement  tous  les  grands  écri- 
vains, depuis  Homère  jusqu'à  notre  temps.  Que  leur  a-Wl  donc  manqué 
pour  être  sexualistes,  et  en  quoi  diffèrent-ils  des  nouveaux  écrivains 
anglais? 

Mrs  Crackanthorpene  nous  le  dit  pas,  dans  son  ardente  apologie  de 
la  sexualité  en  littérature  ;  mais  il  suffit  de  jeter  un  coup  d'oeil  sur  les 
romans  et  les  drames  anglais  d'à  présent  pour  s'en  rendre  compte 
aussitôt.  La  vérité  est  que  ce  que  les  Anglais  appellent  la  littérature 
sexualiste  correspond  assez  exactement  à  ce  qu'a  été  naguère  chez  nous 
le  naturalisme.  Non  contons  de  faire  une  part,  dans  leurs  ouvrages,  à 
la  différence  des  sexes,  les  nouveaux  auteurs  anglais  considèrent  cette 
différence  comme  l'unique  objet  qui  mérite  de  les  occuper;  et  non  con- 
tens  d'en  étudier  les  phénomènes  moraux,  ils  en  décrivent  et  analysent 
à  plaisir  la  partie  physique,  de  telle  sorte  que  ce  n'est  point  tant  leur 
sexualité  que  leur  sensualité  qui  les  distingue  de  Dickens  et  de  Thacke- 
ray,  et  des  anciens  romanciers.  De  là  vient  leur  succès  auprès  du  public 
et  de  là  aussi  tant  de  protestations  qu'ils  soulèvent  dans  les  journaux 
et  les  revues.  Mais  les  protestations  ne  servent  de  rien  contre  un  cou- 
rant aussi  fort  ;  et  l'avènement  du  naturalisme  dans  le  roman  anglais 
n'en  demeure  pas  moins  un  fait  accompli.  Ce  n'est  plus  en  Angleterre, 
désormais,  que  les  mères  françaises  pourront  s'approvisionner,  en 
.toute  confiance,  de  romans  pour  leurs  filles. 

Encore  ne  faut-il  point  croire  que  les  nouveaux  romans  anglais 
ressemblent  absolument  à  ceux  des  naturalistes  français.  L'influence 
de  la  race  subsiste  et  se  fait  sentir,  malgré  tout.  Pour  se  complaire  dans 
l'étude  des  sujets  les  plus  scabreux,  les  romanciers  anglais  restent  tou- 
jours, cependant,  d'acharnés  moralistes.  Chacun  de  leurs  romans  est  le 
développement  d'une  thèse  ;  et  chacune  des  différences  qu'ils  constatent 
entre  l'homme  et  la  femme  les  conduit  à  réclamer  quelque  changement 
dans  les  relations  présentes  de  l'homme  et  de  la  femme.  Et  que  la 
plupart  de  ces  romans  sexualistes  aboutissent  à  réclamer  l'émancipa- 
tion sociale  et  politique  de  la  femme,  c'est  ce  qui  n'étonnera  personne 
quand  j'aurai  dit  enfin  que  la  plupart  de  ces  romans  ont  des  femmes 
pour  auteurs. 

Des  femmes,  mais  des  femmes  nouvelles  :  car  c'est  encore  là  une 
des  nouveautés  les  plus  considérables  de  la  nouvelle  Angleterre.  The 
new  woman,  la  femme  nouvelle,  il  n'y  a  pas  un  terme  qu'on  trouve 
plus  constamment  répété  dans  la  presse  anglaise.  Aussi  bien  Mrs  Cra- 
ckanthorpe  propose-t-elle  de  l'appliquer  à  la  nouvelle  littérature  elle- 
même,  et  de  remplacer  le  mot  de  «  roman  sexualiste  »  par  le  mot,  plus 


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-460  REVUE   DBS  DEUX  MONDES. 

juste  en  effet,  de  «  roman  de  la  femme  nouvelle  ».  Dans  la  littérature 
•et  dans  la  réalité,  l'Angleterre  possède  dès  maintenant  un  nouveau  type 
de  femme,  et  dont  on  peut  dire,  pour  commencer,  qu'il  est  en  tout  cas 
infiniment  plus  bruyant,  plus  remuant,  plus  encombrant  que  l'ancien. 


«  Il  n'y  a  pas  un  des  domaines  jusqu'ici  réservés  à  l'homme,  que  la 
femme  ne  menace,  à  présent,  de  s'approprier.  Une  à  une  les  vieilles 
-citadelles  de  la  suprématie  de  l'homme  sont  attaquées  et  prises  d'as- 
saut. Diplômes  de  nos  universités,  doctorats  de  médecine  et  de  philo- 
sophie, emplois  d'éditeurs,  d'inspecteurs,  de  maîtres  d'usines,  de  ro- 
manciers, de  brocanteurs,  de  dramaturges,  de  poètes,  d'essayistes,  la 
femme  a  envahi  tout  cela,  et  ce  n'est  encore  qu'une  faible  partie  de  ce 
qu'elle  entend  conquérir.  L'asile  poudreux  de  la  loi,  lui-même,  ne 
lui  a  point  échappé  :  et  pour  être  encore  un  phénomène  assez  rare,  la 
femme-solicitor  dorénavant  existe.  Au  cours  dont  les  choses  vont,  nous 
pouvons  affirmer  qu'il  n'y  aura  pas  dans  vingt  ans  un  seul  métier  où 
la  femme  ne  fasse  concurrence  à  l'homme,  et  même  ne  réussisse  à  le 
•dépasser.  Phénomène  singulier,  que  rend  plus  singulier  encore  sa 
-soudaineté  :  car  c'est  durant  les  vingt  dernières  années  que  nous  avons 
vu  tous  ces  changemens  s'accomplir.  Nous  allons  voir  maintenant  la 
femme-électeur  et,  comme  conséquence  inévitable,  la  femme-député, 
en  attendant  qu'il  prenne  fantaisie  à  nos  sœurs  et  à  nos  filles  de  péné- 
trer dans  la  magistrature  et  dans  le  haut  clergé.  » 

Ainsi  parle  un  sage,  M.  Harry  Quilter,  dans  un  très  remarquable 
article  de  la  Fortnighlly  Jieview.  Et  .tous  ses  confrères  autour  de  lui 
font  la  même  constatation,  les  uns  avec  une  nuance  d'aigreur  ou  de 
mélancolie,  d'autres  avec  une  résignation  souriante,  et  quelques-uns 
sur  le  ton  d'un  enthousiasme  lyrique.  Tel  un  pasteur,  le  révérend 
Harry  Jones  qui,  dans  le  Sunday  at  Home,  réclame  pour  les  femmes, 
au  nom  de  l'Évangile,  le  droit  de  voter  et  l'égalité  civile.  «  Notre-Sei- 
gneur  en  effet  n'a-t-il  pas  dit  que  quiconque  accomplissait  la  volonté 
divine  était  par  là  même  Son  frère,  et  Sa  sœur,  et  Sa  mère  ?  L'homme, 
la  femme,  la  jeune  fille  sont  donc  non  seulement  placés  sur  le  même  * 
rang,  mais  élevés  en  commun  à  l'honneur  suprême  d'une  intime  pa- 
renté avec  le  Fils  de  l'Homme.  Ainsi  il  n'y  a  point  de  distinction  de 
sexe  dans  le  royaume  des  cieux.  Aux  yeux  du  Christ,  la  femme  doit 
prendre  la  place  qui  lui  est  due,  et  obéir  en  commun  avec  l'homme  aux 
-grands  devoirs  de  la  vie.  » 

Le  devoir  de  voter  et  de  siéger  dans  les  parlemens  aurait-il  été, 
«  aux  yeux  de  Jésus-Christ  »,  aussi  grand  et  aussi  essentiel  qu'il  paraît 
l'être  aux  yeux  du  révérend  Harry  Jones  ?  La  question,  au  surplus,  est 


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REVUES   ÉTRANGÈRES.  461 

d'assez  peu  d'importance,  car  la  femme  nouvelle  anglaise  ne  semble 
guère  se  soucier  du  Christ.  Son  unique  préoccupation  est  de  rejoindre 
l'homme  dans  toutes  les  directions  où,  depuis  des  siècles,  il  a  été  seul 
à  marcher,  de  le  rejoindre  et  de  le  distancer.  Ou  plutôt  on  dirait  que 
l'unique  préoccupation  de  la  femme  nouvelle  n'est  pas  de  distancer 
l'homme,  mais  de  le  supprimer  ;  caria  haine  contre  l'homme,  plus  encore 
que  son  ambition  de  femme,  se  montre  clairement  dans  tout  ce  qu'elle 
fait.  Elle  n'admet  point  qu'on  lui  accorde  des  titres,  des  honneurs, 
équivalons  à  ceux  qu'on  réserve  à  l'homme  :  ce  sont  les  mêmes  qu'elle 
réclame,  et  ses  réclamations  ont  d'autant  plus  de  chances  de  succès 
qu'elle  n'est  tenue  vis-à-vis  de  son  ennemi  à  nulle  réserve  de  galante- 
rie. Sans  compter  que  l'homme,  pour  haï  qu'il  se  sente,  ne  peut  guère 
se  résigner  à  la  haïr  à  son  tour,  et  qu'il  n'y  a  pas  une  de  ces  réclama- 
tions de  la  femme  nouvelle  qui  ne  trouve  aussitôt  des  hommes  pour 
l'appuyer. 


C'est,  par  exemple,  un  bachelier  es  arts  d'Oxford  qui  vient,  le  pre- 
mier, de  demander  pour  les  femmes  l'admission  aux  grades  supérieurs 
dans  les  deux  grandes  universités  de  l'Angleterre.  Il  raconte,  en  faveur 
de  sa  thèse,  les  héroïques  exploits  d'une  jeune  fille,  miss  Grâce  Chis- 
holm,  passionnée  de  sciences,  ou  plutôt  de  diplômes,  et  dont  il  nous 
dit  lui-même  qu'elle  est  «  incomparable  dans  l'art  de  passer  des  exa- 
mens. » 

Cette  [eune  fille  parait  en  effet  avoir  pour  les  examens  une  attrac- 
tion surnaturelle,  comme  d'autres  pour  les  voyages  ou  pour  les  exer- 
cices du  sport.  En  1892,  elle  a  réalisé  —  sans  qu'il  yeût  à  cela  d'ailleurs 
la  moindre  utilité  pratique  —  le  tour  de  force  de  passer  simultanément 
un  examen  de  mathématiques  à  Oxford  et  un  autre  à  Cambridge.  Mais 
elle  ne  s'en  estpointtenue  là.  En  1893  elle  est  allée  à  Gœttingue,oùelle 
a  passé  encore  un  grand  nombre  d'examens,  qu'est  venu  enfin  cou- 
ronner, en  avril  dernier,  un  beau  diplôme  de  docteur  en  philosophie, 
magna  cum  laude  (la  mention  summa  cum  laude  étant  à  peu  près  hors 
d'usage).  Mais  pour  en  arriver  à  ce  magnifique  résultat,  on  peut  bien 
dire  que  miss  Chisholm  a  mis  en  émoi  toute  l'université  deGœttingue, 
et  par  contre-coup  le  monde  universitaire  allemand  tout  entier.  Car  il 
est  dans  l'instinct  de  ces  héroïnes  de  viser  touj  ours  aux  conquêtes  impos- 
sibles :  et  pour  obtenir  l'autorisation  de  passer  son  examen  de  docteur, 
miss  Chisholm  a  dû,  après  des  mois  de  démarches,  solliciter  directe- 
ment, en  audience  privée,  les  ministres  à  Berlin. 

Et  voici  qu'après  avoir,  comme  on  l'a  vu,  bouleversé  l'Allemagne, 
elle  est  en  train  d'amener  une  révolution  dans  les  coutumes  séculaires 


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462  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

des  universités  anglaises.  Depuis  longtemps  en  effet  celles-ci  sont 
ouvertes  aux  femmes,  à  l'exception  de  deux,  Oxford  et  Cambridge,  aux- 
quelles il  faut  joindre  encore  en  Irlande  l'université  de  Dublin.  Et 
c'est  contre  cette  exception  que  proteste  le  bachelier  es  arts  de  la 
Fortnightly  Review,  brandissant  en  guise  d'argument  l'exemple  de 
miss  Chisholm.  «  En  refusant  leurs  grades  aux  femmes,  dit  ce  galant 
bachelier,  les  trois  universités  se  mettent  en  révolte  contre  l'Europe 
entière.  »  Et  il  ajoute  que,  d'ailleurs,  le  but  de  sa  protestation  est 
simplement  de  s'élever  contre  une  injustice,  que  l'admission  des 
femmes  aux  grades  d'Oxford  et  de  Cambridge  ne  saurait  avoir  pour 
elles  aucun  avantage  pratique,  sinon  de  leur  donner,  en  échange  d'une 
somme  de  huit  livres  sterling,  un  diplôme  dont  elles  peuvent  se  pro- 
curer l'équivalent  dans  dix  autres  universités. 

Un  professeur  de  philosophie  d'Oxford,  M.  Thomas  Case,  a  pris  la 
peine  de  répondre,  dans  la  Fortnightly  Review  de  juillet,  à  ce  bachelier 
anonyme.  Encore  s'attend-il  à  soulever  dans  le  public  «  une  tempête 
d'indignation  ».  Mais  il  estime  qu'il  a  le  droit  et  le  devoir  de  se  pro- 
noncer sur  un  sujet  de  ce  genre,  ayant  enseigné  à  Oxford  durant  plus 
d'un  quart  de  siècle.  N 

Et  il  nous  apprend  d'abord  que  la  campagne  engagée  par  le  bache- 
lier es  arts  n'est  que  la  suite  de  nombreuses  campagnes  antérieures 
dont  chacune  a  eu  pour  effet  de  faire  accorder  aux  femmes  de  nouveaux 
privilèges,  dans  les  règlements  de  l'université.  Non  seulement  les 
femmes  sont  admises,  dès  aujourd'hui,  à  la  plupart  des  examens 
d'Oxford,  mais  elles  y  jouissent  encore  d'avantages  exceptionnels.  Elles 
sont  dispensées  de  répondre  sur  le  latin  et  le  grec  ;  elles  peuvent  passer 
l'examen  du  second  degré  sans  s'être  d'abord  présentées  au  premier; 
elles  n'ont  à  justifier  d'aucun  stage.  Un  seul  droit  leur  est  refusé,  celui 
de  devenir  bachelier  es  arts  :  et  cela  pour  cette  raison  décisive  que  le 
grade  de  bachelier  es  arts  confère  à  celui  qui  l'obtient  le  titre  de 
membre  permanent  de  l'université.  —  Pourquoi  donc,  demandera-t-on, 
les  femmes  ne  pourraient-elles  pas  devenir  membres  de  l'université 
d'Oxford?  —  M.  Case  en  énumère  longuement  les  motifs,  dont  quelques- 
uns  risqueraient  de  paraître  trop  spécieux  ou  nécessiteraient  trop  de 
commentaires.  Mais  de  son  argumentation  il  résulte,  en  résumé,  que 
l'Université  d'Oxford  a  été  destinée,  de  par  les  lois  mêmes  de  son  orga- 
nisation, à  être  exclusivement  une  université  pour  hommes.  Le  cours 
des  études,  le  régime  de  vie  des  étudians,  tout  y  rend  impossible  la 
cohabitation  de  personnes  des  deux  sexes. 

C'est  que  le  professeur  Case  admet  encore,  suivant  la  manière  an- 
cienne, la  nécessité  d'une  éducation  différente  pour  les  deux  sexes; 
tandis  que,  par  un  phénomène  singulier,  les  nouveaux  sexualistes  pa- 


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REVUES  ÉTRANGÈRES.  463 

raissent  conclure,  des  différences  qu'ils  constatent  entre  l'homme  et  la 
femme,  à  une  égalité  absolue  de  droits  et  de  devoirs.  «  Aussi  longtemps 
que  Dieu  n'aura  pas  inventé  pour  l'humanité  quelque  autre  moyen 
d'engendrer,  dit  le  professeur  Case,  la  pureté  de  la  femme  devra  rester 
une  des  conditions  de  la  vie  sociale.  La  différence  des  sens  entraîne 
une  différence  absolue  dans  l'éducation  physique,  intellectuelle  et  mo- 
rale de  l'homme  et  de  la  femme.  Et  pour  m'en  tenir  à  l'éducation 
morale,  j'affirme  que  l'homme  peut  lire  et  entendre  maintes  choses 
que  la  femme  doit  ignorer  ;  j'affirme  en  outre  que  l'homme  et  la  femme 
doivent  être  élevés  séparément,  qu'ils  ne  doivent  pas  être  admis  ensem- 
ble à  étudier  Aristophane  et  Juvénal,  à  disséquer  dans  les  laboratoires 
d'anatomie  et  de  physiologie.  C'est  déjà  une  chose  assez  répugnante  que 
les  jeunes  filles  anglaises  d'à  présent  soient  autorisées  à  lire  des  livres 
dont  rougiraient  leurs  mères.  » 

Et  le  professeur  Case  s'étonne,  en  terminant,  de  cette  fièvre  d'ambition 
qui  pousse  les  femmes  à  réclamer  des  droits  où  elles  ne  sauraient  pré- 
tendre, tandis  qu'il  leur  est  permis  d'obtenir  des  droits  équivalens 
dans  tant  d'autres  universités,  sans  compter  les  innombrables  écoles 
supérieures  qu'on  a  fondées  expressément  pour  elles.  Mais  qu'im- 
portent ces  écoles  à  la  femme  nouvelle!  Rivaliser  avec  l'homme,  le 
chasser  tour  à  tour  de  tous  les  domaines  que  l'usage  des  siècles  lui 
avait  réservés,  voilà  l'unique  entreprise  qui  la  tente  désormais. 

»  » 

Si  encore,  en  échange  de  ces  nouveaux  privilèges,  elle  se  résignait 
à  abandonner  les  anciens,  si  elle  consentait  à  payer  ses  victoires  de 
quelques  sacrifices  I  C'est  à  quoi  l'invite  M.  Quilter,  dans  l'article  que 
j'ai  eu  déjà  l'occasion  de  citer.  Il  voudrait  que  la  femme  ait  le  courage 
de  choisir  une  bonne  fois  entre  son  rôle  de  jadis  et  le  rôle  nouveau 
qu'elle  aspire  à  jouer.  «  Mais  au  lieu  de  cela,  dit-il,  nous  la  voyons  réso- 
lue à  garder  tout  ensemble  ses  prérogatives  anciennes  et  ses  nouvelles 
conquêtes,  réclamer  tout  ensemble  les  droits  d'une  égale,  les  immu- 
nités d'une  protégée,  et  le  respect  que  l'on  doit  aux  êtres  supérieurs  : 
et  je  ne  connais  d'équivalent  àleur  cas  que  celui  des  acteurs,  qui,  dans 
ces  dernières  années,  se  sont  accoutumés  à  requérir  la  situation  d'hom- 
mes du  monde,  tout  en  continuant  à  s'affranchir  des  obligations  et  des 
devoirs  du  reste  de  la  société.  » 

Il  faudra  bien  cependant,  ajoute  M.  Quilter,  que  la  femme  nouvelle 
prenne  un  jour  son  parti  de  sa  nouveauté.  «  Elle  demande  qu'une  égalité 
absolue  de  morale,  de  liberté,  d'occupations,  soit  admise  entre  l'homme 
et  elle,  que  toutes  les  fonctions  soient  commune*  aux  deux  sexes.  Mais 
pour  que  se  réalise  un  pareil  idéal,  n'est-il  pas  indispensable  que  la 


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464  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

femme  renonce  à  ses  vieilles  traditions  de  fidélité,  d'obéissance,  de 
modestie  et  de  pureté,  et  que  l'homme  d'autre  part  renonce  à  ses  vieux 
devoirs  de  respect,  de  protection,  de  galanterie  envers  elle  ?  N'est-il 
pas  indispensable  aussi  que,  pour  rétablir  l'égalité  des  sexes,  la  femme 
abandonne  toute  préoccupation  de  se  rendre  belle  et  de  plaire?  Elle 
n'aura  plus  désormais  ni  assez  de  loisirs  ni  assez  d'argent  pour  ces  soins* 
futiles  :  et  peut-être  verrons-nous  ces  soins  transférés  à  l'homme,  qui 
étant  plus  vigoureux  et  plus  résistant  à  la  tâche,  trouvera  plus  de  mo- 
mens  à  y  consacrer.  Et  avec  la  toilette,  combien  d'autres  institutions 
sociales  devront  disparaître  plus  importantes  encore,  ne  serait-ce  que 
les  deux  institutions  du  mariage  et  de  la  famille!  » 

Le  fait  est  que  ces  deux  institutions  sont  très  menacées,  à  en  croire 
non  seulement  les  adversaires,  mais  les  avocats  même  de  la  «  femme 
nouvelle  ».  La  statistique,  d'ailleurs,  suffirait  à  le  prouver.  D'un  arti- 
cle de  Mrs  Gordon  dans  la  Nineteenth  Century  il  résulte  que,  sur  1 486 
jeunes  femmes  sorties  des  universités  et  écoles  supérieures  anglaises, 
deux  cents  à  peine  se  sont  mariées.  Et  Mrs  Gordon  ajoute  que  la  pro- 
portion des  mariages  diminue  considérablement  à  mesure  qu'aug- 
mente le  degré  d'instruction.  C'est  que  la  femme  nouvelle  méprise  le 
mariage  ;  elle  ne  se  fait  point  faute  de  nous  l'affirmer.  Une  bonne 
moitié  des  derniers  romans  sexualistes  sont  ouvertement  des  thèses 
contre  le  mariage,  représenté  tantôt  comme  une  contrainte  odieuse, 
tantôt  comme  la  pire  des  dégradations.  Et  l'on  comprend  qu'il  y  ait  là 
un  motif  croissant  d'inquiétude  pour  tous  ceux  qui  gardent  encore 
quelque  souci  de  l'idéal  social  d'autrefois. 

«  Chose  étrange,  écrit  Mrs  Elisabeth  Bisland  dans  la  North  American 
Review,  voici  qu'en  même  temps  que  l'instruction  se  développe,  la 
sagesse  décroît.  Voici  qu'après  avoir  bâti  de  ses  mains,  à  travers  de 
longs  siècles,  le  temple  sacré  de  la  famille,  la  femme  s'apprête  à  le  dé- 
molir. Sous  prétexte  de  garantir  son  individualité,  elle  se  dérobe  au 
seul  rôle  qui  soit  vraiment  digne  d'elle,  au  rôle  d'épouse  et  de  mère. 
Elle  veut  être  libre,  et  elle  ne  s'aperçoit  pas  que  la  liberté  qu'elle  ré- 
clame, si  même  elle  était  possible,  la  déposséderait  du  plus  beau  pri- 
vilège de  son  sexe.  » 

Les  revues  anglaises  et  américaines  sont  remplies  de  protestations 
de  ce  genre,  qui  prouvent  bien,  par  leur  nombre  même,  la  réalité  et  la 
gravité  du  danger  qu'elles  signalent.  Mais  elles  prouvent  en  même 
temps  que  devant  les  progrès  incessans  de  la  femme  nouvelle,  le  type 
de  la  femme  «  ancienne  »  n'a  pas  entièrement  disparu,  car  ce  sont  des 
femmes,  le  plus  souvent,  qui  s'élèvent  ainsi  contre  un  mouvement 
qu'elles  jugent  contraire  aux  véritables  intérêts  de  leur  sexe.  Aussi 
bien  M.  Quitter  lui-même  reconnaît-il,  en  terminant  son  article,  que  ce 


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REVUES  ÉTRANGÈRES.  465 

mouvement  dont  il  s'inquiète  si  fort  ne  se  produit  peut-être  qu'à  la 
surface  de  la  société  anglaise,  et  que  la  majorité  des  femmes  de  son 
pays  restent  fidèlement  attachées  à  l'idéal  féminin  des  siècles  passés. 
«  Le  fond  du  caractère  de  la  femme,  dit-il,  n'a  point  changé.  Voyez 
par  exemple  les  journaux  qu'elle  lit,  ses  jeux,  ses  occupations  favo- 
rites :  vous  n'y  trouverez  aucun  indice  d'une  évolution,  rien  qui  dénote 
une  aspiration  vers  un  but  nouveau.  Le  Lady's  Pictorial,  le  Woman's 
World,  la  Queen,  continuent  à  entretenir  surtout  leurs  lectrices  de  la 
mode  du  jour  et  des  menus  événemens  mondains.  Loin  de  moi  la 
pensée  de  les  en  blâmer  ;  mais  n'est-ce  point  la  preuve  que  les  femmes 
et  les  jeunes  filles  anglaises  restent  parfaitement  étrangères  à  toute 
idée  de  révolution?  » 

Le  mal  n'existe  encore  qu'à  la  surface,  et  M.  Quilter  ne  croit  pas  le 
moment  venu  de  désespérer.  Mais  il  demande  à  la  femme  anglaise  de 
choisir  décidément  entre  son  rôle  ancien  et  le  nouveau  rôle  qu'on 
l'invite  à  jouer.  «  Faites-nous  savoir,  lui  dit-il,  lequel  de  ces  deux  partis 
vous  parait  le  plus  digne  de  vous  :  ou  bien  de  chercher  de  nouvelles 
sanctions  et  de  nouvelles  missions,  et  de  poursuivre  contre  nous  une 
lutte  où  vous  n'avez  rien  à  gagner,  ou  bien  de  rester  telle  que  nous 
vous  avons  connue  —  et  aimée  —  de  tout  temps,  notre  soutien  dans  la 
tâche  et  la  lumière  de  notre  vie.  Ah!  si  vous  pouviez  revenir  simple- 
ment à  votre  idéal  d'autrefois  I  Si  vous  pouviez  recommencer  à  ne  vous 
préoccuper  que  de  plaire  et  d'aimer  !  Ce  serait  en  vérité  le  plus  heureux 
progrès  que  vous  puissiez  faire.  Car  il  n'y  a  rien  au  monde  d'aussi  beau 
ni  d'aussi  fort  qu'une  femme,  à  la  condition  qu'elle  ait  le  courage  de 
rester  femme,  et  de  remplir  le  rôle  que  Dieu  lui  a  confié  !  » 

» 
#  » 

Un  article  de  M.  Richard  Davey  sur  la  «  Condition  présente  de  la 
femme  en  Turquie  »,  dans  la  Fortnighily  Jieview  de  juillet,  présente  le 
contraste  le  plus  singulier  avec  toute  cette  littérature  de  là  femme  nou- 
mile.  Non  pas,  cependant,  que  la  femme  turque  n'aspire,  elle  aussi,  à 
se  renouveler f  et  que  le  vent  de  révolution  qui  souffle  sur  l'Angleterre 
ne  se  fasse  un  peu  sentir  jusqu'au  fond  des  harems  de  Constantinople. 
Une  dame  turque,  qui  parle  l'anglais  admirablement,  et  qui  est  de  plus 
une  excellente  musicienne,  disait  récemment  à  M.  Davey  que  sa  situa- 
tion et  celle  des  autres  femmes  de  sa  race  leur  devenait  tous  les  jours 
plus  intolérable.  «  Songez  donc,  n'est-ce  pas  une  chose  terrible  que 
moi,  qui  suis  passionnée  de  musique,  et  à  qui  mon  mari  serait  si  heu- 
reux d'être  agréable  en  toute  chose,  je  ne  puisse  de  ma  vie  aller  dans 
un  théâtre  ni  dans  un  concert;  qu'il  me  soit  à  jamais  interdit  de  sortir 
des  limites  de  l'Empire  ottoman,  et  que  tout  échange  d'idées  me  soit 
tome  ozxx.  —  1895.  30 


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466  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

impossible  avec  les  femmes  en  compagnie  desquelles  je  suis  con- 
damnée à  vivre?  Plus  une  femme  musulmane  acquiert  d'instruction, 
plus  son  sort  devient  misérable  ;  et  cela  ne  cessera  que  le  jour  où,  sui- 
vant le  vœu  de  Fuad-Pacha,  nous  aurons  enfin  obtenu  notre  complète 
émancipation.  Mais,  croyez-moi,  il  ne  se  passera  plus  beaucoup  de 
temps  avant  que  ce  cber  rêve  ne  se  réalise.  Les  femmes  de  Turquie 
sont  en  général  fort  intelligentes,  plus  intelligentes  môme  que  leurs 
maris;  et  il  se  forme  entre  nous  un  esprit  de  corps  qui  ira  toujours 
grandissant.  En  1892,  le  Sultan  nous  avait  ordonné  de  porter  un  voile 
d'une  forme  aujourd'hui  hors  d'usage,  le  yashmak,  pendant  toute  la 
durée  du  Ramadan.  Trois  jours  nous  obéîmes;  mais,  le  quatrième 
jour,  toutes  les  femmes  de  Constantinople,  sans  exception,  refusèrent 
de  porter  le  yashmak,  et  depuis  lors  Sa  Majesté  a  tout  à  fait  renoncé 
à  intervenir  dans  le  détail  de  notre  toilette. 

«  Ajoutez-y  que  chez  les  hommes  aussi,  au  contact  de  la  société  euro- 
péenne, le  désir  grandit  sans  cesse  d'un  régime  nouveau  :  la  vanité  de 
nos  maris  est  blessée  quand  ils  se  disent  qu'il  leur  est  interdit  de  mon- 
trer leurs  femmes,  qui  ont  cependant  de  plus  beaux  yeux,  et  des  bijoux 
plus  précieux  que  les  dames  les  plus  à  la  mode  du  corps  diplomatique. 
Et  je  vous  certifie  que  si  l'on  organisait  un  plébiscite  parmi  les  femmes 
turques,  leur  donnant  à  choisir  entre  leur  condition  présente  et  un 
régime  de  liberté  à  l'européenne,  le  vote  serait  à  peu  près  unanime  en 
faveur  de  ce  dernier  parti.  N'est-il  pas  ridicule  qu'un  mari  ne  puisse 
pas  aller  dans  les  magasins  au  bras  de  sa  femme,  mais  soit  tenu  de 
marcher  à  douze  pas  derrière  elle?  » 

Les  paroles  de  cette  dame  paraissent  avoir  presque  convaincu  l'é- 
crivain anglais  :  car  les  yeux  des  femmes,  leur  sourire,  et  la  musique 
de  leur  voix  resteront  longtemps  encore  les  armes  les  plus  sûres  du 
mouvement  féministe.  Mais  on  devine  que,  s'il  avait  dû  s'en  tenir  à 
ses  observations  personnelles,  M.  Richard  Davey  n'aurait  point  jugé 
en  des  termes  aussi  amers  la  condition  présente  de  la  femme  musul- 
mane. Il  reconnaît  tout  au  moins  que  la  grande  majorité  de  ces  fem- 
mes se  trouvent  parfaitement  heureuses  de  la  vie  qui  leur  est  faite,  que 
leurs  maris  sont  pour  elles  pleins  d'indulgence  et  de  soin,  et  que, 
sauf  le  droit  d'aller  au  théâtre  et  dans  les  salons,  il  n'y  a  guère  de 
liberté  qui  ne  leur  soit  permise.  «  Elles  peuvent  passer  toutes  leurs 
journées  hors  de  chez  elles,  courir  les  boutiques,  rendre  visite  à  leurs 
amies,  se  transporter  où  il  leur  plaît  en  compagnie  de  leurs  suivantes 
et  de  leurs  enfans.  Beaucoup  d'entre  elles  sont  instruites,  et  quelques- 
unes  même  comptent  aujourd'hui  parmi  les  plus  célèbres  écrivains  de 
la  Turquie  :  telles  Zafir  Hanoum,  qui  a  publié  des  traductions  de  sept 
langues  différentes,  Gulnare  Hanoum  et  Leila  Hanoum,  qui  ont  écrit 


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REVUES   ÉTRANGÈRES.  467 

des  poèmes  pleins  de  fraîcheur  et  de  sentiment.  Leila  Sultan,  la  fille 
d'Abd-el-Hamid,  est  une  musicienne  des  plus  habiles.  Et  une  autre 
dame  turque,  Fatma  Hanoum,  s'est  mise  à  la  tête  d'une  importante 
campagne  pour  le  relèvement  de  la  condition  des  femmes  dans  les 
classes  inférieures  de  la  société.  » 

Il  y  a  bien  une  loi  qui  défend  aux  femmes  turques  de  divorcer  sans 
le  consentement  de  leur  mari.  Mais  M.  Davey  nous  affirme  que  cette 
loi  n'empêche  pas  les  divorces  d'être  plus  fréquens  en  Turquie  qu'ils 
ne  sont  même  aux  États-Unis.  La  femme,  en  effet,  a  mille  moyens  infail- 
libles d'obtenir  le  consentement  nécessaire  :  il  lui  suffit  par  exemple 
de  témoigner  à  son  mari  une  mauvaise  humeur  obstinée,  ou  de  faire 
mine  de  lui  désobéir.  «  C'est  ainsi  que  des  jeunes  femmes  âgées  de 
moins  de  vingt  ans  ont  déjà  divorcé  et  se  sont  remariées  une  douzaine 
de  fois.  Un  très  haut  personnage  de  Gonstantinople  s'était  marié  il  y 
a  quelques  années  avec  une  jeune  fille  très  riche,  très  instruite,  et 
d'excellente  famille,  mais  qui  avait,  paraît-il,  un  caractère  détestable. 
Un  an  ne  s'était  point  passé  que  le  mari  et  la  femme  avaient  di- 
vorcé et  s'étaient  remariés  chacun  de  son  côté.  Mais  bientôt  la  dame, 
fatiguée  de  son  second  mari,  divorça  de  nouveau.  Elle  prit  une  place 
d'institutrice  dans  une  école  supérieure  de  jeunes  filles  à  Scutari, 
devint  bientôt  gouvernante  des  enfans  de  la  Khédive,  et  entra  si 
avant  dans  l'estime  de  cette  princesse  qu'elle  est  aujourd'hui  devenue 
son  secrétaire  particulier.  Elle  est  venue  en  cette  qualité,  l'année  der- 
nière, à  Constantinople,  et  dans  un  banquet  à  Yldiz-Kiosk  elle  s'est 
trouvée  placée  à  table  à  côté  de  la  troisième  femme  de  son  premier 
mari.  » 

Peut-être  môme  les  hommes,  en  Turquie,  seraient-ils  plus  disposés 
que  leurs  femmes  à  se  plaindre  du  régime  matrimonial  que  leur  a 
imposé  le  Prophète  :  car,  pour  agréable  que  puisse  être  la  possession 
de  quatre  épouses  légitimes,  elle  impose  aux  maris  des  charges  et  des 
frais  souvent  au-dessus  de  leurs  forces.  Mahomet  a  rendu  difficile  aux 
femmes  l'accès  du  paradis;  mais,  tout  en  leur  témoignant  un  profond 
mépris,  il  n'a  rien  négligé  pour  leur  assurer  dans  ce  bas  monde  une 
existence  tranquille  et  commode.  Il  a  notamment  exigé  que  le  mari 
traitât  ses  quatre  femmes  avec  une  égalité  absolue  ;  et  les  maris  turcs 
sont  tenus  en  conséquence  d'offrir  à  toutes  leurs  femmes  les  cadeaux 
que  l'une  d'entre  elles  s'avise  de  leur  demander.  Ainsi  encore  ils  ne 
peuvent  divorcer  sans  rendre  à  la  femme  répudiée  jusqu'à  la  dernière 
piastre  de  sa  dot,  sans  compter  les  sommes  que  leur  coûte  l'entretien 
du  harem,  avecl'énorme  quantité  d'esclaves  et  de  domestiques  dont  il 
est  rempli.  De  telle  sorte  que  Ton  peut  s'attendre  à  voir  un  jour  ou 
l'autre  les  mahométans  réclamer  eux-mêmes  d'être  dépossédés  de  leur 


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468  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

droit  de  polygamie  et  entreprendre  une  campagne  pour  l'émancipa- 
tion de  leurs  femmes. 


* 
#  » 

Je  ne  veux  pas  quitter  les  revues  anglaises  avant  d'avoir  signalé 
encore,  dans  la  Fortnightly  Review  de  juin,  la  réponse  —  si  longtemps 
attendue  — de  M.  Herbert  Spencer  au  livre  de  M.  Balfour  sur  les  Fon- 
dement de  la  croyance.  Mais  l'attente  du  public  a  été  quelque  peu 
déçue.  M.  Spencer,  en  effet,  n'aime  pas  la  polémique  :  il  y  apporte  le 
plus  souvent  un  ton  de  mauvaise  humeur  et  de  lassitude  qui  n'est 
guère  pour  renforcer  l'intérêt  de  son  argumentation.  Et  le  plus  clair 
de  son  argumentation  parait  consister,  cette  fois,  à  accuser  M.  Balfour 
d'être  «  anthropocentriste  »,  et  de  rétrograder  ainsi  vers  une  conception 
de  l'univers  désormais  dépassée.  M.  Spencer  reconnaît  d'ailleurs  que 
c'est  pour  les  agnostiques  eux-mêmes  un  source  de  grand  chagrin  de 
ne  pas  être  mieux  renseignés  qu'ils  ne  sont  sur  la  vraie  signification 
de  l'univers.  Il  regrette  seulement  que  M.  Balfour  se  soit  montré  si 
injuste  pour  les  bienfaits  de  la  science.  «  Car  enfin,  dit-il,  c'est  la  science 
qui  a  permis  à  l'humanité  de  progresser  du  boomerang  au  canon  de 
cent  tonnes,  et  de  l'écriture  primitive  à  des  journaux  dont  il  s'imprime 
vingt  mille  feuilles  par  heure.  »  Voilà  certes  deux  beaux  progrès  ; 
mais  je  crains  que  M.  Balfour  n'en  soit  pas  aussi  reconnaissant  à  la 
science  que  M.  Herbert  Spencer. 

T.  de  Wtzbwa. 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


13  juillet. 

Au  moment  où  paraît  cette  chronique,  le  Parlement  est  sans  doute 
en  vacances,  bien  que  nous  ne  puissions  pas  l'affirmer  d'une  manière 
tout  à  fait  certaine  au  moment  où  nous  l'écrivons.  Mais  rien  n'est  plus 
probable.  Pendant  ses  dernières  séances,  la  Chambre  a  manifesté  un 
désir  presque  violent  d'expédier  à  tout  prix  la  besogne  courante,  et  de 
se  répandre  à  travers  nos  cantons.  0  9*us,  quando  te  aspieiamlLs.  tempé- 
rature y  est  certainement  pour  quelque  chose  :  elle  est  torride  aux 
deux  extrémités  du  pont  de  la  Concorde.  De  plus,  les  élections  aux 
conseils  généraux  ont  lieu  le  dimanche  28  juillet,  et  sur  vingt  dépu- 
tés une  douzaine  font  partie  des  assemblées  départementales.  On  sait 
que  celles-ci  sont  renouvelables  par  moitié  tous  les  trois  ans,  de  sorte 
qu'un  quart,  ou  peu  s'en  faut,  de  nos  députés  se  trouve  aujourd'hui  sur  la 
sellette  électorale.  Il  y  a  donc  un  double  motif  pour  mettre  fin  à  la  ses- 
sion. Le  U  juillet  avait  été  assigné  d'avance,  dans  tous  les  esprits,  comme 
la  date  extrême  des  travaux  parlementaires.  La  session,  ouverte  consti- 
tutionnellement  le  second  mardi  de  janvier,  est  close.  Que  de  choses 
bonnes  et  utiles  on  aurait  pu  faire  depuis  sept  mois  si  le  temps  avait 
été  bien  employé!  Qu'a-t-on  fait?  Rien,  ou  presque  rien.  Les  socia- 
listes ne  manqueront  pas  de  tirer  parti  de  cette  stérilité  pour  accuser 
le  régime  parlementaire  lui-môme  :  ils  se  chargent,  au  préalable,  d'en 
empêcher,  d'en  obstruer  le  fonctionnement  par  les  interpellations 
continuelles  qu'ils  jettent  au  milieu  des  discussions  les  plus  graves, 
et  que  la  Chambre  a  la  faiblesse  de  se  laisser  imposer.  On  dit  que  son 
règlement  l'y  oblige,  et  quelques  personnes  s'imaginent  qu'il,  suffi- 
rait de  modifier  le  règlement  pour  supprimer  l'abus.  C'est  une  ten- 
dance naturelle  aux  assemblées  et  aux  gouvernemens  qui  manquent 
de  caractère  de  croire  que  le  règlement,  ou  la  Constitution,  sont  cou- 
pables de  leur  impuissance.  Ils  aiment  mieux  réformer  en  dehors 
d'eux  que  se  réformer  eux-mêmes,  ce  qui  serait  pourtant  la  seule 
réforme  efficace.  On  ne  nous  ôtera  pas  de  l'esprit  que  si  la  Chambre 
aidée  par  le  gouvernement,  et  le  gouvernement  soutenu  par  la  Cham- 
bre, avaient  eu  une  égale  volonté  d'entamer  une  œuvre  sérieuse  et 
de  la  conduire  à  son  terme,  sans  se  laisser  distraire  par  les  exercices 


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470  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  gymnastique  oratoire  auxquels  les  conviaient  sans  cesse  les  radi- 
caux et  les  socialistes,  ils  en  seraient  venus  à  bout.  Mais  le  gouverne- 
ment n'a  rien  proposé,  et  la  Chambre  s'est  laissée  aller  à  la  dérive  jus- 
qu'au jour  où  l'urgence  de  sa  séparation  Ta  obligée  à  bâcler  une  besogne 
qui,  soit  hasard,  soit  parti  pris,  avait  été  accumulée  à  sa  dernière 
heure.  On  a  voté  les  contributions  directes  sans  respirer,  en  une  seule 
séance,  pas  intégralement  il  est  vrai.  Nous  allons  y  revenir.  Mais  au- 
paravant il  faut  dire  quelques  mots  de  la  discussion  de  la  réforme  des 
boissons  et  de  l'arrangement  commercial  avec  la  Suisse. 

La  réforme  des  boissons  !  Il  y  a  de  longues  années  qu'on  en  parle, 
et  il  est  à  craindre  qu'on  n'en  parle  encore  pendant  de  longues  années. 
Ce  qui  vient  de  se  passer  ressemble  tellement  à  ce  qui  s'était  passé 
au  cours  des  épreuves  précédentes,  que  le  même  dénouement  semble 
inévitable.  Or  ce  dénouement  a  été  toujours  négatif.  D'où  vient  la  dif- 
ficulté de  la  réforme?  Tout  le  monde  la  connaît.  Notre  situation  bud- 
gétaire ne  nous  permet  pas  de  faire  de  dégrèvemens  ;  pourtant,  on  veut 
dégrever  les  boissons  dites  hygiéniques  et  qui,  le  plus  souvent,  méri- 
tent si  peu  cette  épithète.  Ce  sont  les  vins,  les  bières,  les  cidres,  etc. 
Pour  les  dégrever,  il  faut  grever  l'alcool.  L'alcool  est  le  bouc  émis- 
saire qu'on  charge,  et  Dieu  sait  à  quel  point  il  y  prête!  de  tous  les 
méfaits  contre  l'hygiène  :  dès  lors,  il  parait  naturel  et  légitime  de  le 
frapper,  au  profit  de  ces  innocentes  qu'on  intitule  les  boissons  hygié- 
niques. M.  le  professeur  La nne longue,  avec  sa  haute  autorité  scienti- 
fique et  avec  une  puissance  d'argumentation  dont  son  auditoire  a  été 
saisi,  a  renouvelé  le  procès  de  l'alcool.  Il  y  a  mis  une  éloquence  pleine 
de  chaleur,  et  sa  conviction  s'est  répandue  sur  tous  les  bancs  de  la 
Chambre.  Rien  de  mieux  !  M.  Lannelongue  a  plaidé  la  cause  de  la  santé 
publique;  c'est  la  meilleure  de  toutes.  Mais  on  ne  peut  surcharger 
l'alcool  sans  soulever  la  question  des  bouilleurs  de  cru,  et  sans  lui 
donner  une  acuité  proportionnelle  à  l'élévation  même  de  droits  dont 
l'alcool  est  atteint.  Ils  sont  nombreux,  les  bouilleurs  de  cru;  ils  sont 
ardens;  ils  sont  habiles.  Rien  ne  les  lasse  ni  ne  les  décourage.  Ils  sont 
habitués  à  perdre  la  première  bataille  et  à  gagner  la  seconde  :  après 
cela,  ils  dorment  parfaitement  tranquilles,  fixés  désormais  sur  le  sort 
définitif  de  la  loi.  La  première  bataille  se  livre  sur  la  question  de  leur 
privilège  ;  ils  la  perdent  régulièrement.  Leur  confiance  n'en  est  pas  le 
moins  du  monde  ébranlée.  Ils  demandent  alors  qu'on  leur  concède  un 
certain  nombre  de  litres  d'alcool  destinés  à  la  consommation  familiale. 
C'est  la  même  question  sous  une  autre  forme  ;  c'est  le  même  principe 
sous  un  aspect  plus  respectable  ;  pour  parler  français,  c'est  exacte- 
ment la  même  chose,  mais  avec  une  limite  au  moins  apparente.  Cette 
fois,  les  bouilleurs  ont  obtenu  dix  litres  :  premier  succès.  L'avantage 
devient  ensuite  de  plus  en  plus  considérable  à  mesure  que  le  droit  sur 
l'alcool  est  plus  élevé.  Si  chaque  bouilleur  peut  arracher  dix  litres  à 


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REVUE.    CHRONIQUE.  471 

l'impôt,  son  profit  augmente  avec  l'augmentation  de  la  taxe,  et  s'il  y  a 
en  France  quatre  cent  mille  bouilleurs,  on  voit  tout  de  suite  par  <juel 
chiffre  il  faut  multiplier  l'exemption.  Après  s'être  assuré  un  bénéfice 
aussi  appréciable,  les  bouilleurs  se  déclarent-ils  satisfaits?  Ce  serait 
mal  les  connaître  que  de  le  croire  :  ils  commencent  par  mettre  de 
côté  cet  en-cas,  puis  ils  poursuivent  leur  campagne.  Ils  savent  par- 
faitement bien  que  la  réforme  n'est  possible  qu'à  la  condition  d'être 
partielle,  successive,  provisoirement  modérée.  On  ne  peut  pas  changer 
en  une  seule  fois  et  du  tout  au  tout  les  habitudes  fiscales  d'un  pays  : 
quels  que  soient  les  dangers  de  l'alcool,  il  a  droit  à  quelques  ménage- 
mens.  Aussi  tous  les  gouvernemens  qui  se  sont  succédé  ont-ils  pro- 
posé de  dégrever  seulement  de  certains  droits  et  dans  une  certaine 
mesure  les  boissons  dites  hygiéniques,  et  de  demander  une  simple 
compensation  à  l'alcool.  Que  proposent  alors  les  bouilleurs  de  cru? 
De  dégrever  totalement  les  boissons  hygiéniques.  Sur  elles,  plus  de 
droits  d'aucune  sorte;  exemption  complète,  absolue;  on  prélèvera  en 
surcroit  toute  la  différence  à  l'alcool.  Gomme  nous  l'avons  dit,  les  litres 
d'alcool  non  taxés  en  profiteront,  si  par  hasard  le  projet  vient  à  pas- 
ser. Mais  passera-t-il ?  Devant  une  Chambre,  oui;  devant  deux,  c'est 
plus  difficile.  La  surélévation  excessive  des  droits  sur  l'alcool,  en 
dehors  du  trouble  qu'elle  risque  d'apporter  dans  les  habitudes  prises, 
met  enjeu  des  questions  très  délicates,  dont  la  principale  est  celle  du 
monopole,  soit  de  l'alcool  lui-même,  soit  de  sa  rectification.  La  Charn* 
bre,  après  avoir  voté  toutes  les  propositions  que  nous  venons  d'énu- 
mérer,  a  voté  aussi  le  monopole  de  la  rectification  :  c'est  toute  une 
administration  à  créer.  Que  de  problèmes  nouveaux  1  que  de  difficultés! 
Ceux  mêmes  qui  ne  sont  pas  opposés,  et  nous  sommes  du  nombre,  à 
une  augmentation  très  sensible  du  droit  sur  l'alcool,  se  demandent 
s'il  est  prudent  de  la  porter  d'un  seul  bond  à  275  francs  l'hectolitre. 
Il  y  avait  là,  pour  l'avenir,  une  réserve  que  tout  le  monde  connaissait; 
seulement  on  était  tacitement  d'accord  pour  ne  pas  la  vider  d'un  seul 
coup  et  pour  en  garder  quelque  chose  en  prévision  des  jours  difficiles. 
Les  jours  actuels  sont  gênés,  soit!  D'autres  le  seront  peut-être  davan- 
tage. L'alcool  est,  au  point  de  vue  du  rendement,  la  dernière  matière 
vraiment  élastique  de  notre  budget  des  recettes  :  est-il  permis  d'en 
épuiser  en  une  fois  l'élasticité?  Est-ce  habile?  Est-ce  sage?  Non,  cer- 
tes. Les  bouilleurs  de  cru  le  savaient  bien  lorsqu'ils  ont  proposé  le 
dégrèvement  complet  des  boissons  hygiéniques  en  rejetant  toute  la 
surcharge  sur  l'alcool.  Ils  voulaient  compliquer  la  question  jusqu'au 
point  où  elle  devient  inextricable.  Le  gouvernement  a  prévenu  la 
Chambre  de  la  manœuvre; mais,  il  faut  bien  le  dire,  le  gouvernement 
n'a  pas,  dès  le  début,  suffisamment  dirigé  la  discussion;  ses  inter- 
ventions intermittentes  ont  manqué  de  continuité  et,  par  conséquent, 
d'autorité.  Aussi  la  Chambre  a-t-elle  donné  dans  tous  les  pièges  qui 


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472  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

lui  étaient  tendus.  Elle  a  envoyé  an  Sénat  une  sorte  de  monstre  légis- 
latif qui  n'en  reviendra  sans  doute  jamais,  à  moins  qu'il  n'en  revienne 
complètement  transformé.  Et  alors  tout  sera  à  recommencer.  Le  tra- 
vail de  la  Chambre  n'a  même  pas  opéré  un  dégrossissement  de  la 
matière  première;  il  en  a  plutôt  réuni  sur  un  même  texte  toutes 
les  difficultés,  peut-être  les  impossibilités.  Le  scénario  a  d'ailleurs 
ressemblé  trait  pour  trait  à  celui  dont  nous  avons  déjà  vu  plusieurs 
répétitions.  Il  est  triste  de  penser  que  l'expérience  des  Chambres  pré- 
cédentes serve  si  peu  à  celles  qui  viennent  ensuite.  La  carte  routièfe 
d'une  discussion  sur  les  boissons  est,  en  quelque  sorte,  tracée  d'avance. 
On  connaît  le  tournant  précis  où  la  voiture  a  toujours  versé  :  c'est 
celui  où  elle  vient  de  verser  une  fois  de  plus.  La  Chambre,  en  dépit  des 
nombreuses  séances  qu'elle  a  consacrées  à  la  réforme,  ne  lui  a  pas  fait 
faire  un  seul  pas  :  elle  l'a  laissée  dans  la  même  et  vieille  ornière.  Ses 
efforts  ont  manqué  d'originalité,  et  leur  résultat  se  solde  à  zéro. 

La  Chambre  a  été  plus  heureuse  en  ce  qui  concerne  la  convention 
commerciale  avec  la  Suisse  :  sur  ce  point,  elle  s'est  distinguée  avec 
avantage  de  sa  devancière.  Un  député  ultra-protectionniste  a  constaté 
avec  douleur  que  nous  étions  bien  loin  de  la  Chambre  de  1892;  il  ne 
reconnaissait  même  plus  M.  Méline.  Et,  en  effet,  M.  Méline  était  presque 
méconnaissable  dans  le  rôle  nouveau  qu'il  s'était  attribué  :  il  était  le 
rapporteur  de  la  loi  qui  consacre  notre  convention  avec  la  République 
helvétique.  Quantum  mutatus!  M.  Méline  s'est  efforcé  de  démontrer  que 
ce  n'est  pas  lui  qui  avait  changé,  mais  bien  l'arrangement  franco-suisse, 
et  qu'il  y  avait  «  un  abtme  »  entre  celui  d'aujourd'hui  et  celui  d'autre- 
fois. La  différence,  nous  le  reconnaissons,  est  sensible  :  il  n'en  est  pas 
moins  vrai  qu'il  y  a  trois  ans  M.  Méline  n'aurait  pas  accepté  d'être  le 
rapporteur  de  la  convention  actuelle.  Tout  au  plus  se  serait-il  contenté 
de  la  laisser  passer  sans  protestation  ;  encore  cela  n'est-il  pas  certain. 
Mais,  depuis,  M.  Méline  s'est  détendu.  La  victoire  qu'il  a  remportée  lui 
a  paru  suffisante  pour  permettre  quelques  concessions.  Et  à  quel 
peuple,  à  quelle  nation  voisine  et  amie  les  ferions-nous,  sinon  à  la 
Suisse  ?  Le  gouvernement  par  l'organe  de  M.  Ribot,  la  commission  des 
douanes  par  celui  de  son  rapporteur  imprévu,  ont  exprimé  à  cet  égard 
les  sentimens  qui  étaient  dans  tous  les  cœurs.  C'est  une  tradition, 
chez  nous,  d'aimer  la  Suisse  :  notre  histoire  commune  nous  recom- 
mande une  bienveillance  réciproque.  La  guerre  de  tarifs  que  nous 
nous  faisions  depuis  quelques  années  ne  pouvait  être  qu'une  ano- 
malie, nous  allions  dire  une  aberration  passagère.  On  le  sentait  des 
deux  côtés  de  la  frontière,  et  la  preuve  en  est,  du  moins  pour  notre 
compte,  dans  l'imposante  majorité  qui  a  sanctionné  l'arrangement. 
Elle  a  dépassé  500  voix  :  c'est  à  peine  si  une  douzaine  de  protection- 
nistes irréductibles  se  sont  prononcés  contre  la  convention,  de  sorte 
qu'elle  a  réuni  l'unanimité  morale  de  la  Chambre.  Il  en  a  été  de 


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REVUE.    —  CHRONIQUE.  473 

môme  au  Sénat.  Le  Parlement  tout  entier  a  fait  à  la  fois  œuvre 
économique  et  politique,  et  nous  espérons  que  son  vote  sera  consi- 
déré à  Berne  comme  un  éclatant  témoignage  d'une  amitié  que  des 
malentendus  provisoires  n'ont  pas  pu  entamer. 

Nous  avons  dit  que  les  différences  entre  l'arrangement  de  1892  et 
celui  d'aujourd'hui  sont  considérables.  Le  premier  projet  visait  une 
soixantaine  d'articles,  chiffre  qui,  dans  la  convention  nouvelle,  est 
réduit  de  moitié.  Encore  faut-il  remarquer  que,  parmi  les  trente  articles 
actuellement  touchés,  dix-neuf  avaient  été  déjà  l'objet,  il  y  a  trois 
ans,  de  concessions  que  la  commission  des  douanes  de  cette  époque  et 
M.  Méline  lui-même,  malgré  leur  ardeur  encore  toute  farouche,  avaient 
pourtant  acceptées.  La  Suisse  renonce  donc  à  demander  des  abaisse- 
mens  de  tarifs  sur  une  trentaine  d'articles, et  quels  articles?  Ceux  qui 
intéressent  l'agriculture.  Cet  abandon  a  une  importance  sur  laquelle  il 
est  inutile  d'insister.  0  faut  bien  dire  aussi,  au  risque  de  rappeler  d'an- 
ciennes polémiques,  qu'un  des  motifs  principaux  pour  lesquels  la 
Chambre  de  1892  a  rejeté  la  convention  de  cette  époque,  est  qu'elle  a 
cru  y  reconnaître  des  articles  sur  lesquels  nous  consentions  des  di- 
minutions de  tarifs  qui  devaient  profiter  non  pas  à  la  Suisse  elle-même, 
—  elle  n'y  avait  aucun  intérêt,  —  mais  à  d'autres  puissances  avec  les- 
quelles elle  était  en  relation,  ou  en  négociation  commerciale.  Le  pro- 
cédé n'avait  pas  semblé  de  très  bon  aloi.  Ces  articles  ont  presque  tous 
disparu  de  l'arrangement  nouveau  :  dès  lors,  nous  étions  sûrs  que 
nos  concessions  ne  profitaient  qu'à  la  Suisse,  et  elles  nous  devenaient 
plus  légères.  L'habileté  de  nos  négociateurs,  —  et  il  faut  en  féliciter 
M.  Hanotaux  à  Paris  et,  à  Berne,  M.  Camille  Barrère,  notre  distingué 
ambassadeur,  —  a  consisté  à  éliminer  d'abord  les  matières  agricoles, 
sauf  une  exception  insignifiante  sur  les  fromages  de  gruyère,  et  les  ma- 
tières qui  n'intéressaient  pas  directement  et  exclusivement  la  Suisse.  On 
était  sûr,  après  cela,  de  rencontrer  l'adhésion  de  la  Chambre,  et  la  seule 
surprise,  s'il  y  en  a  eu  une,  a  été  que  cette  adhésion  fût  aussi  complète  : 
elle  a  ressemblé  à  de  l'entraînement.  Elle  a  été  telle  que  M.  Méline  y  a 
sacrifié  ce  qu'il  avait  jusqu'ici  présenté  comme  un  dogme,  c'est-à-dire 
le  caractère  irréductible  du  tarif  minimum.  Le  tarif  minimum  sem- 
blait être,  par  définition,  un  tarif  au-dessous  duquel  on  ne  peut  pas 
descendre  :  point  du  tout  !  M.  Méline  a  fait  de  ses  propres  mains  un  cer- 
tain nombre  de  brèches  à  cette  muraille  qu'on  avait  crue  sacrée.  Et 
cela  est  grave,  que  M.  Méline  le  veuille  ou  non  f  Évidemment  il  ne  le 
veut  pas.  Il  a  protesté  que  le  fait  ne  devait  pas  former  et  ne  formerait 
pas  précédent.  D'après  lui,  notre  situation  avec  la  Suisse  était  excep- 
tionnelle et  ne  saurait  jamais  se  présenter  avec  une  autre  puissance. 
Mais  qu'ensait-il?  Pour  ne  pas  reconnaître  qu'il  faisait  une  concession 
sur  ses  principes,  il  a  tiré  fièrement  avantage  du  fait  que  la  Suisse,  la 
dernière  puissance  qui  n'avait  pas  encore  accepté  notre  tarif  minimum, 


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474  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

l'acceptait  à  son  tour.  —  La  victoire,  a-t-il  dit,  est  maintenant  complète 
sur  toute  la  ligne  :  elle  prouve  l'excellence  de  nos  tarifs.  —  M.  Méline  ne 
négligeait  qu'un  détail,  à  savoir  que  la  Suisse  n'avait  accepté  notre  ta- 
rif minimum  qu'après  nous  avoir  amenés  à  l'abaisser.  Sans  nier  la  vic- 
toire remportée,  il  faut  la  ramener  à  ses  proportions  exactes.  Et  M.  Mé- 
line a  si  bien  senti  ce  qu'il  faisait  que,  pour  sauver  sa  face,  comme 
diraient  nos  amis  de  Pékin,  il  a  proposé  à  la  Chambre,  sous  forme  de 
motion,  de  relever  de  100  pour  100  tous  les  chiffres  du  tarif  maximum, 
afin  d'en  faire,  à  l'occasion,  un  prodigieux  tarif  de  guerre  contre  les 
pays  qui  cesseraient  de  s'entendre  avec  nous.  Réduire  le  tarif  mini- 
mum sur  quelques  menus  articles,  mais  augmenter  de  moitié,  et  sur 
tous,  le  tarif  maximum,  cela  fait  largement  compensation.  Le  projet 
de  M.  Méline  a  été  renvoyé  à  la  Commission  des  douanes,  d'où  sans 
doute  il  ne  sortira  plus.  Dans  le  cas  contraire,  nous  aurons  quatre 
tarifs  :  un  tarif  improprement  appelé  maximum  et  un  autre  non  moins 
improprement  appelé  minimum,  puis  un  tarif  deux  fois  plus  élevé  que  le 
premier,  et  un  tarif  conventionnel  un  peu  plus  bas  que  le  second.  La 
grammaire  en  pâtira,  mais  quel  admirable  arsenal  pour  nos  négo- 
ciateurs futurs!  Le  Romain  qui  portait  tout  uniment  la  paix  ou  la 
guerre  dans  les  plis  de  sa  toge,  serait  un  personnage  petitement 
pourvu  à  côté  de  nos  ambassadeurs,  qui  pourront  présenter  au  choix 
la  variété  de  nos  quatre  tarifs.  Mais  tout  cela  est-il  bien  sérieux?  La 
seule  chose  qui  le  soit,  et  dont  il  faille  s'applaudir  grandement,  est 
que  notre  accord  est  aujourd'hui  parfait  avec  la  Suisse.  Nous  nous 
sommes  fait  de  part  et  d'autre  beaucoup  de  mal  :  oublions-le,  et  tâchons 
de  nous  faire  maintenant  quelque  bien. 

Revenons  aux  contributions  directes.  La  Chambre,  avons-nous  dit, 
ne  les  a  pas  votées  intégralement  :  elle  en  a  laissé  une  en  plan, 
celle  des  patentes,  et  c'est  la  première  fois  sans  doute  que  cela  arrive. 
La  discussion  a  d'ailleurs  été  très  confuse.  On  s'attendait  à  ce  que 
M.  Godefroy  Cavaignac  intervint  avec  une  proposition  d'impôt  général 
sur  le  revenu,  mais  on  ignorait  quelle  forme  prendrait  son  intervention. 
Elle  en  a  pris  successivement  deux  assez  différentes.  D'abord,  M.  Cavai- 
gnac a  demandé  que  la  Chambre  votât  purement  et  simplement  un 
impôt  sur  le  revenu  à  partir  du  1er  janvier  1896.  C'était  une  immense 
discussion  qui  menaçait  de  s'engager.  Il  n'y  avait  pas  moins  de 
quatre  ou  cinq  contre-projets  divers,  sans  parler  de  ceux  qui  n'au- 
raient pas  manqué  de  naître  au  cours  du  débat.  La  question  est  d'ail- 
leurs si  difficile,  si  délicate,  si  complexe;  elle  touche  à  tant  d'objets; 
elle  soulève,  à  côté  des  objections  économiques,  tant  d'objections 
politiques  et  même  psychologiques,  qu'à  la  veille  des  vacances  le 
moment  était  peu  opportun  pour  en  entreprendre  l'étude.  M.  Cavaignac 
a  été  le  premier  à  comprendre  l'impossibilité  d'une  discussion  immé- 
diate; il  ne  l'avait  demandée  que  pour  la  forme,  et  pour  ouvrir  la 


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REVUE.    CHRONIQUE.  475 

porte  à  une  proposition  transactionnelle.  —  Soit,  a-t-il  dit  :  nous  vou- 
lons tous  un  débat  ample  et  approfondi;  renvoyons-le  après  les  va- 
cances. Mais  il  ne  peut  conserver  ce  caractère  qu'à  la  condition  d'avoir 
une  sanction  immédiate  dans  le  vote  des  contributions  directes  :  il 
faut  donc  réserver  le  vote  de  ces  contributions,  sinon  totalement,  au 
moins  partiellement,  pour  le  mois  d'octobre.  Gela  n'empêchera  pas 
les  conseils  généraux  et  les  conseils  municipaux  de  faire  leur  travail 
ordinaire  :  ils  prendront  seulement  pour  base  le  montant  du  principal 
inscrit  aux  rôles  de  1895,  «  en  tenant  compte  toutefois  des  mouve- 
mens  de  la  matière  imposable.  »  —  Qu'est-ce  que  cela  voulait  dire 
au  juste,  la  Chambre  ne  l'a  pas  très  bien  compris.  —  On  vous  pro- 
pose, a  dit  M.  le  président  du  Conseil,  de  voter  les  quatre  contributions 
sans  les  voter;  de  les  voter  pour  les  départemens  et  pour  les  com- 
munes et  non  pas  pour  l'État;  de  laisser  aux  assemblées  départe- 
mentales et  communales  le  soin  de  voter  des  centimes  additionnels  à 
un  principal  qui  n'existerait  pas  encore.  —  Évidemment,  cette  mé- 
thode était  peu  recommandable ,  et  on  comprend  que  la  Chambre 
ne  l'ait  pas  adoptée.  D'autant  plus  que  d'autres  auteurs  de  projets 
d'impôt  sur  le  revenu,  M.  Naquet  par  exemple,  sont  venus  réclamer 
contre  le  préjugé  favorable  au  système  de  M.  Cavaignac  que  consti- 
tuerait le  vote  de  la  Chambre,  s'il  se  produisait  dans  de  pareilles  con- 
ditions. —  Nous  serions  forclos  !  —  s'est-il  écrié.  L'obscurité  était  à  son 
comble,  et  la  Chambre  s'en  est  tirée  en  mettant  en  bloc  hors  du  bud- 
get les  projets  d'impôt  sur  le  revenu.  C'est  ce  qu'on  appelle,  dans  le 
langage  parlementaire,  opérer  une  disjonction.  On  a  disjoint  du  bud- 
get toutes  les  propositions  sur  le  revenu,  comme  on  l'avait  fait  déjà 
pour  la  réforme  des  boissons  et  pour  celle  des  droits  successoraux.  Rien 
de  plus  sage  :  si  les  Chambres  avaient  adopté  plus  tôt  cette  règle, 
elles  se  seraient  épargné  beaucoup  de  difficultés,  et  plus  d'un  budget 
qui  n'a  été  voté  qu'après  deux  ou  trois  mois  de  retard  et  de  douzièmes 
provisoires,  l'aurait  été  en  temps  utile.  Nos  faiseurs  de  projets,  nos 
inventeurs  de  réformes,  n'ont  qu'une  demi- confiance,  non  pas  dans 
leurs  inventions  qu'ils  jugent  admirables,  mais  dans  l'accueil  que  leur 
fera  la  Chambre;  et,  alors,  quelle  est  leur  tactique?  Ils  regardent  à 
juste  titre  le  budget  comme  un  très  puissant  remorqueur  aux  flancs 
duquel  ils  attachent  plus  ou  moins  ingénieusement  et  solidement 
leurs  propositions.  La  nécessité  de  voter  le  budget,  et  la  fatigue  à  la- 
quelle la  Chambre  arrive  à  un  certain  moment  de  sa  discussion,  ont 
fait  passer  bien  des  réformes,  celles-ci  bonnes,  celles-là  médiocres, 
quelques-unes  mauvaises.  C'est  là  un  détestable  système.  Il  alourdit 
le  budget  et  retarde  sa  marche.  Il  fait  perdre  de  vue  l'intérêt  qui 
s'attache  aux  réformes  en  elles-mêmes,  en  les  confondant  avec  la 
masse  imposante,  mais  parfois  un  peu  confuse,  de  la  loi  de  finances. 
Les  Chambres  antérieures  se  sont  trop  souvent  laissé  entraîner  à 


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478  uvm  du  Dira 

cette  manière  de  procéder  :  si  celle-ci  s'en  affranchit,  il  faatb*  t 'M 
approuver.  Toutefois,  elle  a  dépassé  la  mesure  en  sens  inverse  lots* 
qu'elle  a  accordé  à  M.  Georges  Berry  ce  qu'elle  venait  de  refuser  à 
M.  Cavaignac.  M.  Georges  Berry  proposait  à  son  tour  une  réforme  des 
patentes.  La  Chambre  était  en  train  de  disjoindre;  elle  a  pensé  que 
plus  elle  disjoindrait,  mieux  cela  vaudrait  En  conséquence,  elle  s 
disjoint  du  budget  une  partie  du  budget  lui-même,  et,  pour  permettrt 
à  une  discussion  intégrale  de  se  produire  après  les  vacances,  eDe  s 
ajourné  les  sept  articles  qui  se  rapportent  à  la  contribution  des  pa- 
tentes. Il  aurait  fallu  traiter  M.  Berry  comme  M.  Cavaignac,  voter  les 
patentes  conformément  aux  propositions  de  la  commission  du  budget 
et  remettre  à  d'autres  temps  l'étude  de  la  réforme.  Mais  qui  sait  si  II 
Chambre  a  bien  compris  ce  qu'elle  a  voté  ? 


En  Angleterre,  lord  Salisbury  a  dissous  la  Chambre  des  coi 
Le  pays  est  déjà  en  pleine  ébullition  électorale.  Tout  le  monde  sait 
que,  chez  nos  voisins,  les  élections  ne  se  font  pas,  comme  chei  nous,!» 
même  jour,  mais  qu'elles  sont  échelonnées  sur  un  certain  nombre  de 
semaines.  Ce  système  nous  parait  avoir  plus  dlnconvéniens  que 
d'avantages,  et  le  parti  libéral  en  avait  promis  la  suppression  :  c'était 
un  des  meilleurs  articles  de  son  trop  vaste  programme  de  réformes. 
L'Angleterre,  cette  fois  encore  et  peut-être  pour  longtemps,  restait 
fidèle  à  ses  vieilles  coutumes,  malgré  les  abus  qui  en  résultent  et  qui 
permettent  à  certains  électeurs  privilégiés  de  voter  successivement 
dans  plusieurs  circonscriptions.  On  assure  que  déjà  Londres  est  désert; 
tout  le  monde  politique  Ta  quitté.  Il  est  d'ailleurs  bien  difficile  de  pré- 
voir dès  aujourd'hui  ce  que  sera  la  bataille  électorale  et  quels  mots 
d'ordre  adopteront  les  partis  en  présence.  Le  parti  conservateur, 
malgré  tous  les  symptômes  qui  devaient  lui  faire  prévoir  une  mise 
en  demeure  assez  prochaine  de  prendre  le  pouvoir,  a  paru  un  peu 
surpris  par  la  rapidité  avec  laquelle  le  cabinet  libéral  a  disparu. 
Ce  dernier  s'est  montré  habile  en  donnant  aussi  brusquement  sa 
démission.  S'il  avait  lui-même  opéré  la  dissolution  de  la  Chambra 
et  présidé  à  des  élections  nouvelles ,  son  échec  final  aurait  été  plus 
complet.  Les  manifestations  électorales  qui  se  sont  produites  depuis 
quelques  mois  tournaient  généralement  et  décidément  à  son  dés- 
avantage;  le  pays  voulait  se  débarrasser  de  lui;  il  l'en  a  débarrassé 
lui-même  et  de  son  plein  gré.  Dès  lors,  la  situation  a  été  changée.  Cast 
au  tour  des  conservateurs  de  se  défendre,  et  cela  avant  qu'ils  aient 
encore  rien  fait.  Ils  ne  peuvent  pas  être  défendus  par  leurs  actes,  et 
ceux  du  cabinet  libéral,  après  avoir  soulevé  tant  de  critiques,  corn* 
mencent  déjà  à  s'estomper  dans  le  passé.  Comme  tout  le  monde  sait 
que  les  libéraux  ne  sont  pas  à  la  veille  de  reprendre  le  pouvoir,  on  de- 
vient moins  sévère  envers  eux,  et  c'est  pour  les  conservateurs  qu'on 


S 

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RBVUB.    —   CHRONIQUE.  477 

se  montre  exigeant.  Que  vont-ils  faire?  Que  vont-ils  dire?  Ils  se  sont 
enfermés  jusqu'ici  dans  un  silence  qui  est  peut-être  prudent,  l'avenir 
en  décidera,  mais  qui  n'est  pas  de  nature  à  donner  une  bien  vive 
impulsion  au  corps  électoral. 

Lord  Salisbury  s'est  contenté,  en  pleine  Chambre  des  lords,  de 
prendre  la  défense  de  ladite  Chambre  contre  les  vives  attaques  de 
lord  Rosebery.  Inutile  de  dire  qu'il  a  rencontré  l'adhésion  presque 
unanime  de  l'assemblée  ;  seulement  il  est  probable,  et  même  certain, 
que  cette  adhésion  ne  se  produira  pas  au  dehors  dans  les  mêmes  pro- 
portions. Les  projets  de  réforme  de  lord  Rosebery,  tels  que  les  lui 
avait  légués  M.  Gladstone,  ne  provoquaient  évidemment  dans  le  pays 
aucun  enthousiasme  :  s'il  en  avait  été  autrement,  la  campagne  du 
parti  libéral  contre  la  Chambre  haute  aurait  trouvé  plus  d'écho.  Mais 
aujourd'hui  que  les  libéraux  ne  sont  plus  au  gouvernement  et  que 
leurs  projets  effraient  moins  ceux  qu'ils  effrayaient,  on  se  demande  si, 
en  effet,  la  composition  de  la  Chambre  des  lords  n'est  pas  de  nature 
à  soulever  des  critiques  légitimes.  Elle  se  compose  de  plus  de  cinq 
cents  membres;  sur  ce  nombre,  il  y  a  seulement  une  trentaine  de  libé- 
raux. Que  cette  répartition  ne  corresponde  en  rien  à  celle  des  opinions 
dans  le  pays,  comment  le  contester  ?  Les  conséquences  pratiques  de 
cet  état  de  choses  ont  soulevé  les  protestations  énergiques,  passion- 
nées, véhémentes,  de  M.  Gladstone  et  de  lord  Rosebery  :  avaient-ils  tout 
à  fait  tort  ?  Lorsque  les  libéraux  sont  au  ministère,  c'est  à-dire  lorsqu'ils 
ont  la  majorité  dans  la  Chambre  des  communes  et  dans  le  pays,  leurs 
projets  trouvent  à  la  Chambre  des  lords  une  barrière  infranchissable  : 
il  suffit  d'un  geste  dédaigneux  de  lord  Salisbury  pour  les  condamner. 
Au  contraire,  lorsque  les  conservateurs  sont  au  pouvoir,  ils  n'ont  pas 
à  se  mettreen  peine  delà  Chambre  haute  ;  elle  leur  est  acquise  d'avance. 
Dans  le  premier  cas,  il  y  a  opposition,  et  dans  l'autre  adhésion  systé- 
matiques. Nous  aurions  beaucoup  de  peine,  en  France,  à  supporter  une 
situation  pareille;  mais  on  nous  a  dit  assez  souvent  que  les  Anglais  ne 
nous  ressemblent  pas,  et  ils  le  prouvent  tous  les  j  ours  davantage.  Ils  res- 
tent très  longtemps  respectueux  de  leurs  vieilles  traditions,  sachant 
d'ailleurs  que,  s'il  y  avait  dans  le  pays  un  mouvement  d'opinion  vrai- 
ment considérable,  impérieux,  menaçant,  en  faveur  d'une  réforme  quel- 
conque, la  Chambre  des  lords  céderait  comme  elle  l'a  toujours  fait  en 
pareil  cas.  n  faut  bien  reconnaître  que,  sous  le  cabinet  Rosebery ,  il  n'y  a 
eu  aucun  mouvement  de  ce  genre.  Pour  le  moment,  il  serait  aussi  témé- 
raire queprématuréde  vouloirprédire,  comme  certains  journaux  essaient 
de  le  faire,  quel  sera  le  chiffre  de  la  majorité  dans  la  prochaine  Chambre. 
Qu'il  y  ait  une  majorité  conservatrice,  cela  est  aussi  certain  que  ces 
choses-là  peuvent  l'être  ;  mais  qu'elle  soit  plus  ou  moins  considérable 
que  ne  l'était  à  l'origine  celle  du  dernier  cabinet  libéral,  personne  n'en 
peut  répondre.  Au  reste,  nous  n'avons  aucun  intérêt  à  ce  que  l'Angle- 


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478  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

terre  ait  un  gouvernement  faible  :  le  dernier  l'était,  et  nous  n'avons 
pas  eu  à  nous  louer  beaucoup  de  nos  rapports  avec  lui.  Mieux  vaut 
avoir  affaire  à  un  gouvernement  assez  fort  et  assez  sûr  de  sa  durée, 
pour  entreprendre  des  négociations  de  longue  haleine  et  les  conduire 
à  terme.  On  prête  à  lord  Salisbury  des  intentions  peu  conciliantes  à 
notre  égard  ;  mais,  comme  il  ne  les  a  pas  encore  fait  connaître  lui- 
même,  leur  réalité  est  pour  le  moins  douteuse.  Lord  Salisbury,  dans  sa 
politique  extérieure,  sait  mieux  ce  qu'il  veut  que  son  prédécesseur  : 
cela  ne  signifie  pas  nécessairement  qu'il  veuille  des  choses  moins 
équitables.  Nous  avons  confiance  dans  son  bon  sens. 

Déjà  la  presse  anglaise  l'invite  à  partir  en  guerre  contre  nous  au 
sujet  du  traité  que  nous  avons  conclu  avec  la  Chine,  pour  fixer  nos  fron- 
tières communes,  entre  Lao  Kaï  sur  le  fleuve  Rouge  et  un  point  que  nous 
ne  connaissons  pas  encore  sur  le  Mékong.  Il  y  a,  au  surplus,  dans  ce 
traité,  beaucoup  d'autres  détails  que  nous  ne  connaissons  pas  davantage. 
Nous  sommes  disposés  à  nous  en  montrer  satisfaits  parce  que  notre 
gouvernement  paraît  l'être,  et  que  le  règlement  enfin  obtenu  d'une 
question  qui  était  depuis  si  longtemps  pendante  est,  en  soi,  un  fait  heu- 
reux. Les  journaux  anglais  en  savent-ils  plus  long  que  nous-mêmes  sur 
les  termes  du  traité?  Non  sans  doute,  car,  s'ils  savaient  quelque  chose, 
ils  le  diraient,  et  leurs  renseignemens  précis  ne  sont  pas  beaucoup 
plus  abondans  que  les  nôtres.  Alors,  d'où  vient  la  mauvaise  humeur 
qu'ils  manifestent?  Ne  craignent-ils  pas,  en  l'exprimant  si  vite  et  avec 
un  parti  pris  si  évidemment  anticipé,  d'enlever  d'avance  toute  autorité 
aux  critiques  qu'ils  pourront  produire  plus  tard?  Leur  siège  est  fait  :  il 
faut  que  le  traité,  quel  qu'il  soit,  justifie  le  déchaînement  de  colères 
auquel  ils  viennent  de  s'abandonner.  C'est  une  chose  convenue  que  ce 
traité,  ou  du  moins  le  fait  de  nous  l'avoir  laissé  conclure,  est  la  grande 
faute  de  lord  Rosebery,  et  que  lord  Salisbury  doit  la  réparer.  On  ne 
voit  pas  trop  bien  comment  lord  Rosebery  aurait  pu  empêcher  la  Chine 
de  délimiter  ses  frontières  avec  nous,  ni  comment  lord  Salisbury 
pourrait  nous  obliger  à  revenir  sur  cette  délimitation.  Oh!  nous  le 
savons  bien,  la  presse  anglaise  soutient  que  la  Chine  nous  a  aban- 
donné des  territoires  qui  font  partie  de  l'État  de  Xieng-Hong  dont  le 
gouvernement  de  la  reine  n'a  reconnu  la  possession  au  Céleste-Em- 
pire qu'à  la  condition  pour  celui-ci  de  n'en  céder  aucune  partie;  mais 
comment  peut-on  se  montrer  si  sûr  qu'il  nous  en  ait  cédé  la  moindre 
parcelle  ?  On  conviendra  que,  a  priori,  rien  n'est  moins  vraisemblable. 
La  Chine  ne  nous  a  rien  cédé  du  tout;  elle  s'est  bornée  à  nous  recon- 
naître ce  qui  nous  appartenait  indubitablement.  Toutes  nos  opérations, 
consacrées  aujourd'hui  par  un  traité  définitif,  ont  consisté  à  relever, 
pièces  et  titres  en  mains  et  après  vérification  sur  le  terrain,  notre  fron- 
tière commune.  Si  nous  avons  obtenu  quelques  avantages,  ce  sont  des 
facilités  commerciales  :  encore  en  ignorons-nous  la  valeur.  Souhaitons 

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REVUE.    —   CHRONIQUE.  479 

seulement  qu'ils  soient  égaux  à  ceux  que  le  gouvernement  anglais  a  su 
obtenir  lui-même  lorsque,  dans  la  convention  du  1er  mars  1894,  il  a 
déterminé  les  frontières  de  la  Birmanie  et  de  l'État  de  Muong-Lem.  Si 
nos  négociateurs  se  sont  inspirés  de  ce  modèle  et  s'ils  ont  aussi  bien 
réussi,  nous  les  en  félicitons. 

La  vérité  est  que,  si  Tune  des  deux  puissances  a  en  ce  moment  un 
grief  sérieux  contre  l'autre,  ce  n'est  pas  l'Angleterre  contre  la  France, 
mais  la  France  contre  l'Angleterre.  Nous  nous  sommes  prêtés,  avec 
une  entière  franchise,  à  l'envoi  sur  le  haut  Mékong  d'une  commission 
mixte,  moitié  anglaise  et  moitié  française,  en  vue  de  faire  une  recon- 
naissance géographique  des  lieux,  et  de  rechercher  dans  quelles  con- 
ditions on  pourrait  créer  un  État-tampon,  auquel  l'Angleterre  pa- 
raissait alors  prendre  un  vif  intérêt,  et  dont,  pour  ce  motif,  nous 
avions  bien  voulu  admettre  éventuellement  le  principe.  Le  délégué 
anglais  et  le  délégué  français  ont  procédé  ensemble  à  l'exécution  de 
leur  mandat.  La  présomption  générale  était  que  la  rive  gauche  du 
Mékong  appartenait  à  la  France  et  la  rive  droite  à  l'Angleterre.  Tout 
d'un  coup  les  Anglais,  abusant  des  facilités  que  leur  donne  leur  éta- 
blissement en  Birmanie,  ont  passé  le  Mékong  et  se  sont  établis  mili- 
tairement sur  la  rive  gauche,  à  Muong-Sing.  Le  maintien  du  statu  quo 
territorial  était  incontestablement,  sans  même  qu'il  fût  besoin  de  le 
dire,  la  condition  dont  le  respect  permettait  aux  délégués  des  deux 
parties  de  continuer  loyalement  leur  enquête.  Comment  les  Anglais 
ont-ils  pu  violer  cette  règle  primordiale  de  toute  opération  de  ce  genre? 
Leur  prétention  est  sans  doute  que  Muong-Sing  fait  partie  de  la  pro- 
vince birmane  de  Xieng-Keng  :  quand  même  cela  serait,  le  motif  ne 
suffirait  pas  pour  justifier,  ni  même  pour  expliquer,  au  point  où  on  en 
était,  une  prise  de  possession  militaire.  Ajoutons  que  cela  n'est  pas  : 
Muong-Sing  n'a  jamais  relevé  du  Xieng-Keng  birman,  mais  bien  de  la 
principauté  siamoise  de  Nan.  Nos  droits  sur  Muong-Sing  sont  aussi  in- 
contestables, et  d'ailleurs  aussi  faciles  à  prouver,  que  nous  contestons 
peu  ceux  des  Anglais  sur  Xieng-Keng,  bien  qu'il  leur  fût  peut-être  plus 
malaisé  d'en  fournir  la  justification.  Nous  ne  savons  pas  encore  à  qui 
il  faut  attribuer  l'acte  qui  vient  d'être  commis  :  jusqu'à  ce  qu'il  soit 
réparé,  il  rompt  notre  contrat  avec  l'Angleterre  et  il  met  un  point 
d'arrêt  brutal  aux  opérations  que  nous  avions  entreprises  d'un  commun 
accord.  On  cherche  des  fautes  à  relever:  en  voilà  une.  Elle  a  modifié 
complètement  la  situation  locale.  Elle  révèle  peut-être  comment  on 
comprend  à  Londres  l'indépendance  de  cet  État-tampon  que,  dans  notre 
bonne  volonté  première,  nous  ne  nous  étions  pas  refusés  à  constituer.  En 
vérité  l'Angleterre  nous  rend  tout  difficile,  sinon  impossible,  même  ce 
que  nous  aurions  sans  doute  consenti  à  faire  pour  lui  être  agréable.  Il  y 
a  quelque  chose  de  peu  amical  et  presque  d'agressif  dans  la  violation  du 
Mékong  qu'elle  vient  d'accomplir.  Et  c'est  à  ce  moment  que  ses  jour- 


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480  RXYUl  DBS  DEUX  MONDB8. 

naux  nous  cherchent  querelle  au  sujet  de  l'arrangement  modeste  et 
normal  que  nous  venons  enfin,  après  sept  ou  huit  ans  de  négociations, 
de  terminer  avec  la  Chine  !  On  nous  permettra  de  dire  que  cela  passe 
la  plaisanterie.  Lord  Salisbury  a  autre  chose  à  faire  qu'à  suivre  les 
suggestions  de  la  presse  anglaise  au  sujet  de  nos  rapports  avec  la 
Chine.  Qu'il  commence  par  ordonner  l'évacuation  de  Muong-Sing  :  nous 
causerons  ensuite  plus  librement  de  tout  ce  qui  pourra  l'intéresser. 

On  a  beaucoup  parlé,  depuis  quelques  jours,  de  troubles  qui  se 
sont  produits  en  Macédoine.  Le  caractère  de  ces  incidens  n'est  pas 
encore  très  bien  connu;  toutefois,  l'importance  semble  en  avoir  été 
exagérée.  Des  bandes  sont  parties  de  Bulgarie  et  sont  entrées  en  Macé- 
doine, où  elles  ont  causé  quelques  désordres;  mais  elles  sont  peu 
nombreuses,  et,  si  elles  ne  sont  pas  soutenues  du  dehors,  elles  ne 
tarderont  pas  à  se  dissiper.  Or,  elles  ne  paraissent  pas  devoir  être 
soutenues.  Aucune  des  grandes  puissances  dont  les  conflits  ont  trop 
souvent  agité  la  péninsule  des  Balkans  n'est  en  ce  moment  disposée 
à  y  fomenter  une  agitation  nouvelle  ;  du  moins,  elles  s'en  défendent 
toutes,  et  avec  un  grand  air  de  sincérité.  M.  Crispi  a  bien  assuré  la 
Bulgarie  de  sa  protection  toute  fraternelle,  mais  il  est  un  peu  loin, 
et  il  s'est  trouvé  depuis  lors  très  occupé  chez  lui,  pour  son  propre 
compte.  L'Autriche  est  sage  et  tranquille;  la  Russie  ne  l'est  pas 
moins.  On  ne  voit  donc  pas  d'où  pourrait  venir  le  danger;  car,  s'il 
s'agit  d'un  mouvement  spontané,  il  est  facile  d'avance  d'en  mesurer 
l'évolution  et  d'en  prévoir  le  terme  prochain.  Quelques  personnes  ont 
cru  apercevoir  dans  ces  troubles  la  main  de  l'Angleterre.  On  a  dit  que 
l'Angleterre,  après  avoir  essayé  de  tirer  parti  des  affaires  d'Arménie, 
suscitait  des  embarras  à  la  Porte  sur  un  autre  point  afin  de  l'amener  à 
capituler  sur  le  premier.  Ce  seraient  là  des  calculs  d'un  machiavélisme 
assez  rudimentaire  :  rien  n'autorise  à  les  attribuer  au  gouvernement 
britannique.  S'il  y  a  eu  essai  d'intimidation  sur  la  Porte,  il  vient  plutôt 
de  la  Bulgarie,  qui  ne  rencontre  plus,  dit-on,  à  Constantinople  les 
mêmes  facilités  qu'autrefois  pour  la  nomination    et    l'investiture 
d'évêques  bulgares  en  Macédoine,  c'est-à-dire  pour  l'assimilation  reli- 
gieuse du  pays.  Réduits  à  ces  proportions,  les  troubles  récens  perdent 
de  leur  gravité  :  il  est  probable  que  dans  quelques  jours  on  n'en 
parlera  plus. 

Francis  Charmes. 
Le  Directeur-gérant, 

F.  Bruketièrb. 


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TRIOMPHE  DE  LA  MORT 


DERNIÈRE    PARTIE  (1) 


L'INVINCIBLE 


-    *il 


'l 


Hippolyte  exulta  d'allégresse  lorsque  George  lui  annonça 
l'arrivée  prochaine  du  piano  et  des  partitions.  Comme  elle  lui 
était  reconnaissante  de  cette  aimable  surprise  !  Ils  auraient 
donc  enfin  de  quoi  rompre  l'oisiveté  des  longues  heures  diurnes 
et  se  soustraire  aux  tentations... 

—  De  cette  façon,  dit-elle  avec  un  rire  où  pointait  une  malice 
sans  aigreur,  de  cette  façon,  tu  ne  t'enfuiras  plus  sur  ton  maudit 
Trabocco. . .  n'est-ce  pas  ? 

Elle  se  rapprocha,  lui  prit  la  tête,  lui  étreignit  les  tempes  avec 
ses  paumes,  et  le  regardant  au  fond  des  prunelles. 

—  Confesse  que  tu  t'y  réfugies  à  cause  de  cela,  murmura-t-elle 
d'une  voix  câline,  comme  pour  l'induire  à  se  confesser. 

—  A  cause  de  quoi?  demanda-t-il,  en  éprouvant  sous  le  con- 
tact de  ces  mains  la  sensation  qu'on  éprouve  lorsqu'on  pâlit. 

—  Parce  que  tu  as  peur  de  mon  amour. 

Elle  avait  prononcé  ces  paroles  avec  lenteur,  scandant  presque 
les   syllabes,  d'une  voix  qui  avait  pris  tout  à  coup  une  lim- 

(1)  Voyez  la  Revue  des  i#*  et  15  juin,  i,f  et  15  juillet. 

tome  cxxx.  —  1895.  31 

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482  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

pidité  singulière.  Et  elle  avait  dans  le  regard  un  mélange  indé- 
finissable de  passion,  d'ironie,  de  cruauté  et  d'orgueil. 

—  C'est  vrai?  c'est  vrai?  insista- t-elle. 

Elle  continuait  à  lui  étreindre  la  tête  avec  ses  paumes  ;  mais, 
peu  à  peu,  ses  doigts  se  glissaient  dans  les  cheveux,  cha- 
touillaient légèrement  les  oreilles,  descendaient  jusqu'à  la 
nuque,  par  une  de  ces  caresses  multiples  dont  elle  avait  l'art 
souverain. 

—  C'est  vrai?  répétait-elle,  mettant  aussi  dans  cette  répéti- 
tion une  câlinerie  subtile,  donnant  à  sa  voix  cet  accent  qu'elle 
savait  déjà,  par  expérience,  efficace  pour  troubler  son  amant.  C'est 
vrai? 

Il  ne  répondait  pas  ;  il  fermait  les  yeux  ;  il  s'abandonnait  ;  il 
sentait  la  vie  fuir,  le  monde  s'évanouir. 

Encore  une  fois  il  succombait  au  simple  contact  de  ces  mains 
maigres  ;  encore  une  fois  l'Ennemie  expérimentait  triomphale- 
ment son  pouvoir.  On  aurait  dit  qu'elle  lui  signifiait  :  «  Tu  ne 
peux  pas  m'échapper.  Je  sais  que  tu  me  crains;  mais  le  désir  que 
je  suscite  en  toi  est  plus  fort  que  ta  terreur.  Et  rien  ne  m'enivre 
autant  que  de  lire  cette  terreur  dans  tes  yeux,  de  la  surprendre  dans 
le  frémissement  de  tes  fibres.  » 

Elle  semblait,  dans  l'ingénuité  de  son  égoïsme,  n'avoir  pas  la 
moindre  conscience  du  mal  qu'elle  faisait,  de  l'œuvre  destructive 
qu'elle  poursuivait  sans  trêve  et  sans  merci.  Habituée  qu'elle  était 
aux  singularités  de  son  amant,  —  à  ses  mélancolies,  à  ses  con- 
templations intenses  et  muettes,  à  ses  inquiétudes  soudaines,  à 
ses  ardeurs  sombres  et  presque  folles,  à  ses  paroles  amères  et 
ambiguës,  —  elle  ne  comprenait  pas  toute  la  gravité  de  la  situa- 
tion présente,  qu'elle  aggravait  d'heure  en  heure  davantage. 
Exclue  peu  à  peu  de  toute  participation  à  la  vie  interne  de 
George,  elle  avait,  d'abord  par  instinct,  ensuite  de  propos  déli- 
béré, mis  toute  son  étude  à  fortifier  sa  domination  sensuelle. 
Leur  nouvelle  manière  de  vivre,  en  plein  air,  dans  cette  campa- 
gne, sur  ce  rivage,  favorisait  l'épanouissement  de  son  ani- 
malité, suscitait  dans  sa  nature  une  force  factice  et  le  besoin 
d'exercer  cette  force  jusqu'à  l'excès. 

Naguère,  en  la  contemplant  endormie,  il  avait  pensé  :  «  La 
vraie  communion  sensuelle  est  aussi  une  chimère.  Les  sens  de 
ma  maîtresse  ne  sont  pas  moins  obscurs  que  son  âme.  Je  ne  par- 
viendrai jamais  à  surprendre  dans  ses  fibres  un  dégoût  secret,  un 
appétit  mal  satisfait,  une  irritation  non  apaisée.  Je  ne  parvien- 
drai jamais  à  connaître  les  sensations  diverses  que  lui  procure  une 
même  caresse  répétée  à  des  momens  différens...  »  Eh  bien,  cette 


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TRIOVfPHB   DE   LA   MORT.  483 

science,  Hippolyte  l'avait  acquise  sur  lui;  elle  possédait  cette 
science  infaillible;  elle  connaissait  jusqu'aux  sensibilités  les  plus 
secrètes  et  les  plus  subtiles  de  son  amant,  elle  savait  les  émouvoir 
avec  une  merveilleuse  intuition  des  états  physiques  qui  en  dé- 
pendaient, et  de  leurs  correspondances,  et  de  leurs  associations,  et 
de  leurs  alternatives. 

Mais  ce  désir  inextinguible  qu'elle  avait  allumé  chez  son  amant 
la  brûlait  à  son  tour.  Ensorceleuse,  elle-même  éprouvait  les  effets 
-de  son  sortilège.  La  conscience  de  son  pouvoir,  expérimenté  mille 
fois  sans  faillir,  l'enivrait  ;  et  cette  ivresse,  en  l'aveuglant,  l'empê- 
chait d'apercevoir  la  grande  ombre  qui  chaque  jour  s'épaississait 
derrière  la  tête  de  son  esclave.  La  terreur  qu'elle  avait  décou- 
verte dans  les  yeux  de  George,  les  tentatives  de  fuite,  les  hosti- 
lités mal  déguisées,  l'excitaient  au  lieu  de  la  retenir.  Le  goût 
artificiel  pour  la  vie  transcendante,  pour  les  choses  extraordinaires, 
pour  le  mystère,  ce  goût  que  George  avait  développé  en  elle,  se 
complaisait  à  ces  symptômes  révélateurs  d'une  altération  profonde. 
Autrefois,  son  amant  séparé  d'elle,  torturé  par  l'angoisse  du  désir 
et  de  la  jalousie,  lui  avait  écrit:  «  Est-ce  l'amour,  cela? Oh!  non. 
C'est  une  sorte  d'infirmité  monstrueuse  qui  ne  peut  fleurir  qu'en 
moi,  pour  ma  joie  et  pour  mon  martyre.  Je  me  plais  à  croire 
que  ce  sentiment,  nulle  autre  créature  humaine  ne  Ta  jamais 
éprouvé.  »  Elle  s'enorgueillissait  à  la  pensée  d'avoir  pu  sus- 
citer un  tel  sentiment  chez  un  homme  si  différent  des  hommes 
vulgaires  qu'elle  avait  connus  ;  elle  s'exaltait  en  reconnaissant 
d'heure  en  heure  les  étranges  effets  de  sa  domination  exclusive 
sur  le  malade.  Et  elle  ne  se  proposait  pas  d'autre  but  que  d'exercer 
sa  tyrannie,  avec  un  mélange  de  légèreté  et  de  gravité,  en  pas- 
sant tour  à  tour  du  jeu  à  l'abus. 

II 

Parfois,  au  bord  de  la  mer,  en  contemplant  la  femme  incon- 
sciente près  de  l'onde  calme  et  périlleuse,  George  pensait  :  «  Je 
pourras  la  faire  mourir.  Souvent  elle  essaie  de  nager  en  s'appuyant 
à  moi.  Il  me  serait  facile  de  l'étouffer  sous  l'eau,  de  la  perdre. 
Aucun  soupçon  ne  m'atteindrait  ;  le  crime  aurait  l'apparence  d'un 
malheur.  Puisqu'elle  est  aujourd'hui  le  centre  de  toute  mon  exis- 
tence, quel  changement  adviendrait-il  en  moi  demain,  après  sa  dis- 
parition? N'ai- je  pas  plus  d'une  fois  éprouvé  un  sentiment  de  paix 
et  de  liberté  en  me  la  figurant  morte,  enfermée  pour  toujours 
dans  la  tombe?  Peut-être  réussirais-je  à  me  sauver,  à  reconquérir 
la  vie,  si  je  faisais  périr  l'Ennemie,  si  je  renversais  l'Obstacle.  * 


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484  REVUS  DES  DEUX  MONDES. 

11  s'attardait  à  cette  pensée  ;  il  cherchait  à  construire  une  repré- 
sentation de  son  être  affranchi  et  apaisé  dans  un  avenir  sans 
amour;  et  il  se  plaisait  à  envelopper  le  corps  luxurieux  de  son 
amante  dans  un  suaire  fantastique. 

Dans  l'eau,  Hippolyte  était  timide.  Elle  n'osait  jamais  pousser 
ses  essais  de  natation  plus  loin  que  la  zone  des  fonds  bas.  Un 
effroi  soudain  l'envahissait  lorsque,  reprenant  la  position  verti- 
cale, elle  ne  sentait  pas  tout  de  suite  la  terre  ferme  sous  ses  pieds. 
George  l'excitait  à  s'aventurer  avec  son  aide  [jusqu'à  l'Écueil 
d'En-Dehors,bloc  isolé  à  peu  de  distance  de  la  rive,  à  vingt  brasses 
au  delà  de  la  région  sûre  ;  pour  y  arriver  à  la  nage,  un  très  léger 
effort  suffisait. 

—  Du  courage!  répétait-il  afin  de  la  convaincre.  Tu  n'appren- 
dras qu'en  te  risquant.  Je  resterai  près  de  toi. 

Il  l'enveloppait  ainsi  de  sa  pensée  homicide,  et  il  avait  un 
long  frémissement  intérieur  chaque  fois  que,  dans  les  incidens 
du  bain,  il  constatait  l'extrême  facilité  avec  laquelle  il  aurait  pu 
traduire  sa  pensée  en  acte.  Mais  l'énergie  nécessaire  lui  faisait 
défaut,  et  il  se  bornait  à  tenter  le  hasard  en  proposant  cette 
petite  aventure.  Dans  son  état  actuel  de  faiblesse,  il  aurait  été  lui- 
même  en  péril  si  Hippolyte,  prise  de  peur,  se  fût  violemment 
accrochée  à  lui.  Mais  une  telle  probabilité  ne  le  dissuadait  pas  de 
tenter  l'épreuve;  au  contraire,  elle  l'y  poussait  avec  plus  de 
résolution. 

—  Courage  !  Comme  tu  vois,  la  roche  est  si  voisine  qu'on 
la  toucherait  presque  en  allongeant  la  main.  Ne  te  préoccupe  pas 
de  la  profondeur.  Nage  sans  te  presser,  à  mon  flanc.  Là-bas,  tu 
reprendras  haleine.  Nous  nous  assoirons;  nous  cueillerons  de 
la  coralline..vDécide-toi.  Courage! 

Il  avait  peine  à  dissimuler  son  trouble.  Elle  résistait,  elle 
chancelait,  suspendue  entre  la  crainte  et  le  caprice. 

—  Et  si  la  force  me  manque  avant  d'arriver? 

—  Je  serai  là  pour  te  soutenir. 

—  Et  si  ta  force  ne  suffit  pas? 

—  Elle  suffira.  Tu  vois  bien  que  la  roche  est  tout  près. 
Souriante,  elle  fit,  du  bout  de  ses  doigts  mouillés,  tomber  sur 

ses  lèvres  quelques  gouttes  d  eau. 

—  L'eau  est  si  amère!  dit-elle  en  faisant  la  moue. 

Puis,  la  dernière  répugnance  vaincue,  elle  se  décida  soudain. 

—  Allons  !  je  suis  prête. 

Son  cœur  ne  palpitait  pas  aussi  fort  que  le  cœur  de  son  com- 
pagnon. Comme  l'eau  était  très  tranquille,  presque  immobile, les 
premières  brasses  furent  aisées.  Mais  soudain,  faute  d'expérience, 


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I 


TRIOMPHE   DE  LA   MORT.  485 

elle  commença  de  se  presser,  de  s'essouffler.  Un  faux  mouve- 
ment la  fit  boire;  une  panique  la  saisit;  elle  cria,  se  débattit,  but 
encore. 

—  Au  secours,  George  !  Au  secours! 

Instinctivement  il  s'élança  vers  elle,  vers  ces  mains  crispées 
qui  l'étreignirent.  Sous  l'étreinte,  sous  le  poids,  il  faiblit;  et  il 
eut  la  vision  subite  de  la  fin  prévue. 

—  Ne  me  tiens  pas  ainsi!  cria-t-il.  Ne  me  tiens  pas!  Laisse- 
moi  un  bras  libre  ! 

Et  l'instinct  brutal  de  la  vie  lui  rendit  la  vigueur.  Il  fit  un 
effort  extraordinaire,  franchit  la  courte  distance  avec  cette  charge 
inerte,  et  toucha  la  roche,  à  bout  de  forces. 

—  Accroche-toi!  dit-il  à  Hippolyte,  incapable  qu'il  était  de 
la  soulever. 

En  se  voyant  sauve,  elle  avait  recouvré  sa  promptitude  d'action  ; 
mais,  à  peine  assise  sur  la  roche,  toute  haletante  et  ruisselante, 
elle  éclata  en  sanglots. 

Elle  sanglotait  avec  violence,  comme  un  enfant;  et  ces  san- 
glots exaspéraient  George  au  lieu  de  l'attendrir.  Jamais  il  ne 
l'avait  vue  verser  un  tel  torrent  de  larmes,  avec  des  yeux  aussi 
gonflés  et  aussi  brûlans,  avec  une  bouche  aussi  grimaçante. 
Il  la  trouvait  laide  et  pusillanime.  Il  ressentait  contre  elle  une 
rancune  courroucée,  avec,  tout  au  fond,  comme  un  regret  de 
s'être  donné  cette  peine,  de  l'avoir  tirée  de  l'eau.  Il  l'imaginait 
noyée,  disparue  dans  la  mer;  il  imaginait  sa  propre  impression 
en  la  voyant  disparaître,  et  ensuite  les  signes  de  douleur  qu'il 
donnerait  en  public,  son  attitude  devant  le  cadavre  rejeté  par 
les  ondes. 

Stupéfaite  de  se  voir  abandonnée  à  ses  pleurs  sans  un  mot  de 
réconfort,  elle  se  tourna  vers  lui.  Elle  ne  sanglotait  plus. 

—  Gomment  ferai-je,  demanda-t-elle,  pour  revenir  à  la  rive? 

—  Tu  feras  une  seconde  épreuve,  répéta-t-il  avec  une  pointe 
de  moquerie. 

—  Non,  non,  jamais! 

—  Et  alors? 

—  Je  resterai  ici. 

—  Très  bien.  Adieu. 

Et  il  fit  le  geste  de  se  jeter  dans  la  mer. 

—  Adieu.  Je  crierai.  On  viendra  et  on  me  délivrera. 

Elle  passait  des  pleurs  au  rire,  les  yeux  encore  pleins  de 
larmes. 

—  Qu'as-tu  sur  le  bras,  ici?  reprit-elle. 

—  J'ai  les  marques  de  tes  ongles. 


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486  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Et  il  lui  fit  voir  les  égratignures  saignantes. 

—  Cela  te  fait  mal? 

Elle  s'attendrissait,  l'effleurant  du  bout  des  doigts. 

—  Mais  aussi  c'est  ta  faute,  ta  seule  faute,  continua-t-elle.  Tu 
m'as  forcée  à  venir.  Je  ne  voulais  pas... 

Puis,  souriante  : 

—  C'était  peut-être  un  prétexte  pour  te  débarrasser  de  moi  ? 
Et,  avec  un  sursaut  qui  la  secoua  toute  : 

—  Oh  !  la  vilaine  mort  !  L'eau  est  si  amère  ! 

Elle  pencha  la  tête  et  sentit  l'eau  couler  de  son  oreille,  tiède 
comme  du  sang. 

La  roche  ensoleillée  était  chaude,  brunâtre  et  rugueuse 
comme  le  dos  d'une  bête  vivante;  et  dans  les  profondeurs  elle 
fourmillait  d'une  innombrable  vie.  On  voyait  à  fleur  d'eau  les 
plantes  vertes  onduler  avec  une  souplesse  de  chevelures  dénouées, 
dans  un  léger  clapotis.  Une  sorte  de  séduction  lente  se  dégageait 
de  ce  roc  solitaire  qui  recevait  la  chaleur  céleste  et  qui  la  commu- 
niquait à  son  peuple  d'heureuses  créatures. 

Comme  pour  céder  à  cette  séduction,  George  s'allongea  sur  le 
dos.  Pendant  quelques  secondes,  il  appliqua  sa  conscience  à  per- 
cevoir le  bien-être  vague  qui  pénétrait  sa  peau  humide  s'éva- 
porant  à  la  chaleur  émanée  de  la  pierre  et  à  celle  des  rayons 
directs.  Des  fantômes  de  sensations  lointaines  se  ravivaient  dans 
sa  mémoire.  II  repensait  aux  bains  chastes  de  jadis,  aux  longues 
immobilités  sur  le  sable  plus  ardent  et  plus  suave  qu'un  corps 
féminin.  «  Oh!  la  solitude,  la  liberté,  l'amour  sans  le  voisinage, 
l'amour  pour  les  femmes  mortes  ou  inaccessibles  !  » 

—  A  quoi  penses-tu?  demanda  Hippolyte  en  le  touchant.  Tu 
veux  rester  ici  ? 

Il  se  souleva.  Il  répondit  : 

—  Allons. 

La  vie  de  l'Ennemie  était  encore  entre  ses  mains.  Il  pouvait 
encore  la  détruire.  Il  jeta  autour  de  lui  un  rapide  regard.  Un 
grand  silence  occupait  la  colline  et  la  plage;  sur  leTrabocco,  les 
pêcheurs  taciturnes  surveillaient  le  filet. 

—  Allons,  du  courage  !  répéta-t-il  en  souriant. 

—  Non,  non,  jamais  plus  ! 

—  Restons  ici,  alors. 

—  Non.  Appelle  les  hommes  du  Trabocco. 

—  Mais  ils  riront  de  nous. 

—  Eh  bien,  je  les  appellerai  moi-même. 

—  Mais,  si  tu  ne  t'effrayais  pas,  si  tu  ne  m'empoignais  pas 
comme  tout  à  l'heure,  je  serais  assez  fort  pour  te  porter. 


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TRIOMPHE   DE   LA   MORT.  487 

—  Non,  non.  Je  veux  être  portée  par  la  cannizza. 

Elle  était  si  résolue  que  George  céda.  Il  se  mit  debout  sur  la 
roche,  et,  se  faisant  de  ses  mains  un  porte-voix,  il  appela  un  des 
fils  de  Turchin. 

—  Daniel  !  Daniel  ! 

A  cet  appel  réitéré,  un  des  pêcheurs  se  détacha  du  cabestan, 
franchit  la  passerelle,  descendit  entre  les  blocs  et  se  mit  à  courir 
le  long  de  la  rive. 

—  Daniel,  amène  la  cannizza  ! 

L'homme  entendit  et  retourna  en  arrière.  Il  se  dirigea  vers 
des  baises  de  roseaux  assemblées  en  forme  de  sistre,  qui  gisaient 
au  soleil  sur  la  grève  en  attendant  la  saison  propice  pour  la 
pêche  des  seiches.  Il  en  traîna  une  dans  l'eau,  sauta  dessus,  et,  en 
poussant  avec  une  longue  perche,  s'achemina  vers  l'Écueil  d'En- 
Dehors. 

III 

Le  matin  suivant, —  c'était  un  dimanche,  —  George,  assis  sous 
le  chêne,  écoutait  le  vieux  Colas  raconter  comment,  ces  jours 
derniers,  à  Tocco  Gasauria,  le  nouveau  Messie  avait  été  pris  par 
les  gendarmes  et  conduit  dans  la  prison  de  Saint- Valentin  avec 
plusieurs  de  ses  disciples.  Le  borgne  disait  en  hochant  la  tête  : 

—  Notre  Seigneur  Jésus-Christ  lui-même  a  pâti  de  la  haine 
des  pharisiens.  Un  homme  était  venu  dans  les  campagnes  pour  y 
apporter  la  paix  et  l'abondance;  et  voilà  qu'on  le  met  en  prison. 

—  0  père,  ne  te  chagrine  pas  !  siécria  Candie.  Le  Messie 
sortira  de  prison  quand  il  voudra,  et  nous  le  reverrons  encore 
dans  nos  campagnes.  Attends  ! 

Elle  était  appuyée  au  montant  de  sa  porte,  soutenant  sans 
fatigue  le  poids  de  sa  paisible  grossesse,  et,  dans  ses  larges  yeux 
cendrés,  resplendissait  une  sérénité  infinie. 

Tout  à  coup,  Albadora,  la  Cybèle  septuagénaire  qui  avait 
mis  au  monde  vingt-deux  enfans,  remonta  par  le  sentier  dans  la 
cour;  et,  très  émue,  elle  annonça  en  désignant  la  rive  voisine  du 
promontoire  de  gauche  : 

—  Là-bas,  un  enfant  s'est  noyé! 

Candie  fit  le  signe  de  la  croix.  George  se  leva  et  monta  à  la 
loggia  pour  observer  le  point  indiqué.  On  apercevait  sur  la  grève, 
au  pied  du  promontoire,  dans  le  voisinage  des  récifs  et  du  tunnel, 
une  tache  blanche  :  sans  doute  le  drap  qui  couvrait  le  petit  mort. 
Un  groupe  de  gens  était  auprès. 

Comme  Hippolyte  était  allée  à  la  messe  avec  Hélène  tlans  la 


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488  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

chapelle  du  Port,  il  eut  la  curiosité  de  descendre  et  dit  à  ses 
hôtes  : 

—  Je  vais  voir. 

—  Pourquoi  veux-tu  te  mettre  une  peine  au  cœur?  demanda 
Candie. 

Il  s'engagea  rapidement  dans  le  sentier,  dévala  par  un  rac- 
courci jusqu'à  la  plage,  chemina  le  long  de  la  mer.  En  arrivant 
à  l'endroit,  il  était  un  peu  haletant.  Il  demanda  : 

—  Qu'est-il  arrivé? 

Les  paysans  rassemblés  le  saluèrent,  lui  firent  place.  Un  d'eui 
répondit,  tranquille  : 

—  C'est  le  fils  d'une  mère  qui  s'est  noyé. 

Un  autre,  vêtu  de  lin,  qui  semblait  préposé  à  la  garde  du 
cadavre,  se  baissa  et  enleva  le  drap. 

Le  petit  corps  apparut,  inerte,  étendu  sur  la  grève  dure.  C'était 
un  enfant  de  huit  ou  neuf  ans,  un  blondin  grêle,  allongé.  En 
guise  d'oreiller,  on  lui  avait  mis  sous  la  tête  ses  pauvres  vêtemens 
en  paquet  :  la  chemise,  la  culotte  bleue,  la  ceinture  rouge,  le 
chapeau  de  feutre  mou.  Son  visage  était  à  peine  livide,  avec  un 
nez  camus,  un  front  saillant,  des  cils  très  longs,  une  bouche 
entr'ou verte  aux  grosses  lèvres  violacées  entre  lesquelles  blan- 
chissaient des  dents  espacées  l'une  de  l'autre.  Son  cou  était 
mince,  flasque  comme  une  tige  fanée,  marqué  de  plis  menus. 
L'attache  des  bras  était  faible  ;  les  bras  étaient  fluets,  semés  d'un 
duvet  pareil  à  la  plume  légère  qui  couvre  les  oiseaux  au  sortir 
de  l'œuf.  Les  côtes  se  dessinaient,  distinctes;  une  ligne  plus 
sombre  partageait  la  peau  par  le  milieu  de  la  poitrine  ;  l'ombilic 
saillait  comme  un  nœud.  Les  pieds,  un  peu  gonflés,  avaient  la 
même  couleur  jaunâtre  que  les  mains;  et  les  petites  mains  étaient 
calleuses,  semées  de  verrues,  avec  des  ongles  blancs  qui  com- 
mençaient à  devenir  livides.  Sur  le  bras  gauche,  sur  les  cuisses, 
près  des  aines,  et,  plus  bas,  sur  les  genoux,  le  long  des  jambes, 
des  taches  rougeâtres  apparaissaient.  Toutes  les  particularités  de 
ce  corps  misérable  prenaient  aux  yeux  de  George  une  signification 
extraordinaire,  immobilisées  comme  elles  l'étaient  et  tendues 
pour  toujours  dans  la  raideur  de  la  mort. 

—  Comment  s'est-il  noyé?  Où?  demanda-t-il  à  voix  basse. 

L'homme  vêtu  de  lin  fit,  non  sans  quelques  marques  d'impa- 
tience, le  récit  qu'il  avait  sans  doute  répété  déjà  trop  souvent.  Il 
avait  une  figure  bestiale,  carrée,  avec  des  sourcils  hirsutes,  avec 
une  bouche  large,  dure,  féroce.  • —  Aussitôt  après  avoir  recon- 
duit ses  brebis  à  l'étable,  l'enfant  avait  pris  son  déjeuner  et  était 
descendu  pour  se  baigner  en  compagnie  d'un  camarade.  Mais 


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TRIOMPHE   DE   LA   MORT.  489 

à  peine  avait -il  mis  le  pied  dans  l'eau  qu'il  était  tombé  et  s'était 
noyé.  Aux  cris  du  camarade,  on  était  accouru  de  la  maison  d'en 
haut  et  on  l'avait  retiré  demi-mort,  en  se  mouillant  à  peine  les 
jambes  jusqu'aux  genoux.  On  lui  avait  mis  la  tête  en  bas  pour 
lui  faire  vomir  l'eau,  on  l'avait  secoué,  mais  inutilement.  —  Et, 
pour  indiquer  jusqu'où  s'était  avancé  le  pauvret,  l'homme  ra- 
massa un  caillou  et  le  jeta  dans  la  mer. 

—  Là,  jusque-là;  à  trois  brasses  de  la  rive! 

La  mer  calme  respirait  près  de  la  tête  du  petit  mort,  douce- 
ment. Mais  le  soleil  flamboyait  sur  la  grève;  et,  sur  le  cadavre 
blême,  quelque  chose  d'implacable  tombait  de  ce  ciel  embrasé 
et  de  ces  rudes  témoins. 

George  demanda  : 

—  Pourquoi  ne  le  portez- vous  point  à  l'ombre,  dans  une  mai- 
son, sur  un  lit? 

—  On  ne  doit  pas  le  bouger,  répliqua  sentencieusement  le 
gardien.  Jusqu'à  l'arrivée  de  la  justice,  on  ne  doit  pas  le  bouger. 

—  Mais  au  moins  portez-le  à  l'ombre,  là,  sous  le  remblai. 
Obstinément,  le  gardien  répéta  : 

—  On  ne  doit  pas  le  bouger. 

Et  rien  n'était  plus  triste  que  cette  frêle  créature  sans  vie, 
étendue  sur  les  pierres  et  gardée  par  cette  brute  impassible  qui 
répétait  toujours  le  même  récit  avec  les  mêmes  mots,  qui  faisait 
toujours  le  même  geste  pour  lancer  un  caillou  dans  la  mer. 

—  Là,  jusque-là... 

Une  femme  survint,  une  mégère  au  nez  crochu,  aux  yeux  gris, 
à  la  bouche  mauvaise  :  la  mère  du  camarade.  On  voyait  mani- 
festement en  elle  une  inquiétude  soupçonneuse,  comme  si  elle 
eût  craint  une  accusation  pour  son  propre  fils.  Elle  parlait  avec 
aigreur  et  se  montrait  presque  irritée  contre  la  victime. 

—  C'était  son  destin.  Dieu  lui  a  dit  :  «  Va  dans  la  mer  et  perds- 
toi.  » 

Elle  gesticulait  avec  véhémence. 

—  Pourquoi  y  allait-il,  puisqu'il  ne  savait  pas  nager? 

Un  enfant  qui  n'était  pas  du  pays,  le  fils  d'un  marinier,  répéta 
avec  dédain  : 

—  Pourquoi  y  allait-il?  Nous  autres,  oui,  nous  savons 
nager... 

Des  gens  survenaient,  regardaient  avec  une  curiosité  froide, 
s'arrêtaient  ou  passaient  outre.  Un  groupe  occupait  le  remblai  du 
chemin  de  fer;  du  haut  du  promontoire,  un  autre  groupe  regar- 
dait, comme  au  spectacle.  Des  enfans,  assis  ou  agenouillés, 
jouaient  avec  de  petits  cailloux  qu'ils  jetaient  en  l'air  pour  les 


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490  REVUS  DES  DEUX  MONDES. 

recevoir  alternativement  sur  le  dos  ou  dans  le  creux  de  leur  main. 
Chez  tous,  il  y  avait  une  profonde  indifférence  à  l'aspect  du  mal- 
heur d'autrui  et  de  la  mort. 

Une  autre  femme  survint,  au  retour  de  la  messe,  en  robe  de 
soie,  parée  de  tous  ses  ors.  A  elle  aussi  le  gardien  impatienté 
répéta  le  récit,  indiqua  l'endroit  dans  l'eau.  Cette  femme  était 
loquace  : 

—  Je  dis  toujours  à  mes  enfans  :  «  N'allez  pas  à  la  mer,  ou  je 
vous  tue!  »  La  mer  est  la  mer.  On  ne  s'en  sauve  pas. 

Elle  rappelait  des  histoires  de  noyés  ;  elle  rappelait  le  fait  de 
ce  noyé  sans  tête  que  Tonde  avait  poussé  jusqu'à  San  Vito  et 
qu'un  enfant  avait  découvert  entre  les  roches. 

—  Ici,  entre  les  rochesquc  vous  voyez.  L'enfant  accourut  dire  : 
«  Il  y  a  un  mort.  »  Nous  croyions  qu'il  plaisantait.  Néanmoins 
nous  allâmes  et  nous  trouvâmes.  Le  corps  était  décapité.  La  jus- 
tice vint.  On  l'enterra  dans  une  fosse, puis  on  le  déterra  la  nuit.  Il 
était  tout  déchiqueté,  tout  en  bouillie,  mais  il  avait  encore  aux 
pieds  ses  chaussures.  Le  juge  dit  :  «  Regardez  :  elles  sont  meil- 
leures que  les  miennes!  »  Ce  devait  donc  être  un  homme  riche.  Et 
c'était  un  marchand  de  bœufs.  On  l'avait  assassiné,  on  lui  avait 
coupé  la  tête  et  on  l'avait  jeté  dans  le  Tronto... 

Elle  continuait  d'une  voix  criarde,  ravalant  de  temps  à  autre 
avec  un  léger  sifflement  la  salive  surabondante. 

—  Et  la  mère?  Quand  viendra  la  mère? 

A  ce  nom,  toutes  les  femmes  assemblées  poussèrent  des  excla- 
mations de  pitié. 

—  La  mère  !  Elle  va  venir,  la  mère  ! 

Et  elles  se  retournaient  toutes,  croyant  l'apercevoir  sur  la 
plage  brûlante,  dans  le  lointain.  Certaines  donnaient  aussi  des 
renseignemens  sur  elle.  —  Elle  s'appelait  Riccangela;  elle  était 
veuve  avec  sept  enfans.  Elle  avait  placé  celui-ci  chez  des  fermiers 
pour  paître  les  moutons. et  gagner  un  morceau  de  pain. 

Une  d'elles  disait  en  regardant  le  cadavre  : 

—  Sa  mère  a  eu  tant  de  peine  pour  l'élever! 
Une  autre  disait  : 

—  Pour  nourrir  ses  enfans,  elle  a  même  demandé  l'aumône. 
Une  troisième  contait  que,  quelques  mois  auparavant,  le  pauvre 

petit  avait  déjà  failli  se  noyer  dans  la  mare  d'une  basse-cour  :  dans 
trois  pouces  d'eau  ! 
Toutes  répétaient  : 

—  C'était  son  destin.  Il  devait  mourir  ainsi. 
Et  l'attente  les  rendait  inquiètes,  anxieuses. 

—  La  mère  !  Elle  va  venir,  la  mère  ! 


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TRIOMPHE   DE   LA    MORT.  491 

George,  sentant  son  cœur  se  serrer,  s'écria  : 

—  Mais  portez-le  donc  à  l'ombre,  dans  une  maison,  pour  que 
sa  mère  ne  le  voie  pas  nu  sur  ces  galets,  sous  ce  soleil  ! 

Obstinément,  le  gardien  objecta  : 

—  On  ne  doit  pas  le  bouger;  jusqu'à  l'arrivée  de  la  justice, 
on  ne  doit  pas  le  bouger. 

Les  assistans  regardaient  avec  surprise  F  étranger  de  Candie. 
Leur  nombre  augmentait.  Les  uns  occupaient  le  remblai  planté 
d'acacias;  d'autres  couronnaient  l'aride  promontoire  à  pic  sur  les 
récifs.  Çà  et  là,  sur  les  grands  blocs  monstrueux,  une  nacelle  de 
roseaux  resplendissait  comme  de  l'or,  au  pied  de  l'énorme  ébou- 
lement  de  falaise  pareil  à  une  ruine  de  tour  cyclopéenne  devant 
l'immensité  de  la  mer. 

Soudain,  de  dessus  la  hauteur,  une  voix  annonça  : 

—  La  voici  ! 
D'autres  voix  suivirent  : 

—  La  mère  !  la  mère  ! 

Tout  le  monde  se  retourna  ;  quelques-uns  descendirent  du 
remblai  ;  ceux  du  promontoire  se  penchèrent  en  avant.  Dans 
l'attente,  tous  se  turent.  Le  gardien  recouvrit  le  cadavre  avec  le 
drap.  Dans  le  silence,  la  mer  haletait  à  peine,  les  acacias  bruis- 
saient  à  peine. 

Et  alors,  dans  le  silence,  on  entendit  les  cris  de  l'arrivante. 

La  mère  venait  le  long  du  rivage,  sous  le  soleil,  criant.  Elle 
était  vêtue  de  la  robe  des  veuves.  Le  corps  courbé,  elle  trébuchait 
sur  la  grève,  criant  : 

—  Mon  fils  !  mon  fils  ! 

Elle  levait  les  mains  au  ciel,  puisse  frappait  les  genoux,  criant: 

—  Mon  fils! 

Un  de  ses  fils  plus  âgés,  avec  un  mouchoir  rouge  noué  autour 
du  cou,  la  suivait  d'un  air  d'hébétude  en  essuyant  ses  larmes 
avec  le  revers  de  sa  main. 

Elle  cheminait  le  long  du  rivage ,  courbée ,  se  frappant  les  genoux , 
se  dirigeant  vers  le  drap  blanc.  Et,  tandis  qu'elle  appelait  le  mort, 
sa  bouche  laissait  échapper  des  cris  qui  n'avaient  rien  d'humain, 
semblables  au  glapissement  d'une  chienne  sauvage.  A  mesure 
qu'elle  approchait,  elle  se  penchait  plus  bas,  se  mettait  presque  à 
quatre  pattes  ;  arrivée,  elle  se  jeta  sur  le  drap  avec  un  hurlement. 

Elle  se  releva.  De  sa  main  rude  et  noirâtre,  une  main  endurcie 
à  tous  les  labeurs,  elle  découvrit  le  cadavre.  Elle  le  regarda  quel- 
ques instans,  immobile,  comme  pétrifiée.  Puis,  à  plusieurs  re- 
prises, d'une  voix  aiguë,  de  toute  la  force  de  ses  poumons,  elle 
cria  comme  pour  réveiller  le  mort  : 


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492  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Mon  fils!  mon  fils!  mon  fils! 

Les  sanglots  la  suffoquèrent.  A  genoux,  furieuse,  elle  se  battit 
les  flancs  avec  les  poings.  Elle  promena  autour  d'elle  sur  les 
assistans  des  yeux  désespérés.  Elle  parut  se  recueillir,  dans  une 
accalmie  de  cette  violence. 

Et  alors  elle  se  mit  à  chanter. 

Elle  chantait  sa  douleur  sur  un  rythme  qui  s'élevait  et 
s'abaissait  régulièrement,  comme  la  palpitation  du  cœur. 

C'était  l'antique  monodie  que,  de  temps  immémorial,  dans  la 
terre  d'Abruzze,  les  femmes  chantaient  sur  la  dépouille  de  leurs 
consanguins.  C'était  l'éloquence  mélodieuse  de  la  douleur  sacrée 
qui,  spontanément,  retrouvait  dans  la  profondeur  de  l'être  ce 
rythme  héréditaire  sur  lequel  les  mères  d'autrefois  avaient  mo- 
dulé leur  plainte. 

Elle  chantait,  chantait: 

—  Ouvre  les  yeux,  lève-toi,  marche,  mon  fils!  Comme  tu  es 
beau  !  Comme  tu  es  beau  ! 

Elle  chantait  : 

—  Pour  un  morceau  de  pain,  je  t'ai  noyé,  mon  fils  !  Pour  un 
morceau  de  pain,  je  t'ai  envoyé  à  la  mort!  C'est  donc  pour  cela 
que  je  t'élevais! 

Mais  la  femme  au  nez  crochu  l'interrompit,  hargneuse  : 

—  Non,  tu  ne  l'as  point  noyé.  C'a  été  la  Destinée.  Non,  tu  ne 
l'as  point  envoyé  à  la  mort.  Tu  F  avais  mis  au  milieu  du  pain. 

Et,  faisant  un  geste  vers  la  colline  où  était  la  maison  qui  avait 
donné  l'hospitalité  à  l'enfant,  elle  reprit  : 

—  On  le  tenait  là  comme  un  œillet  à  F  oreille. 
La  mère  continuait  : 

—  0  mon  fils!  qui  t'a  envoyé,  qui  t'a  envoyé  te  noyer  ici? 
Et  la  femme  hargneuse  : 

—  Qui  Ta  envoyé  ?  C'est  Notre  Seigneur.  Il  lui  a  dit  :  «  Va 
dans  la  mer,  et  perds-toi.  » 

Comme  George  assurait  tout  bas  à  l'un  des  assistans  que  l'en- 
fant, secouru  à  temps,  aurait  pu  être  sauvé,  et  qu'on  l'avait  tué 
en  lui  mettant  la  tête  en  bas  et  en  le  pendant  par  les  pieds,  il 
sentit  sur  lui  le  regard  fixe  de  la  mère. 

—  Fais-lui  quelque  chose,  seigneur!  pria-t-elle.  Fais-lui 
quelque  chose  ! 

Elle  pria  : 

—  0  Madone  des  miracles,  fais  le  miracle  ! 
Elle  répéta  en  touchant  la  tête  du  mort  : 

—  Mon  fils!  mon  fils!  mon  fils!  Lève-toi!  marche! 

En  face  d'elle  se  tenait  à  genoux  le  frère  du  mort;  et  il  san- 


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TRIOMPHE    DE   LA   MORT.  493 

glotait  sans  douleur,  regardant  de  temps  à  autre  autour  de  lui 
avec  un  visage  devenu  tout  à  coup  indifférent.  Un  autre  frère, 
l'aîné,  se  tenait  assis  près  de  là  dans  l'ombre  d'une  roche,  et  il 
simulait  le  deuil  en  se  cachant  le  visage  dans  ses  mains.  Pour 
consoler  la  mère,  les  femmes  se  penchaient  autour  d'elle  avec  des 
gestes  de  pitié  et  accompagnaient  la  monodie  de  quelques  gémis- 
semens. 

Elle  chantait  : 

—  Pourquoi  t'ai-je  éloigné  de  ma  maison?  Pourquoi  t'ai-je 
envoyé  à  la  mort?  J'ai  tout  fait  pour  nourrir  mes  enfans,  tout, 
excepté  de  vendre  mon  corps...  Et  c'est  pour  un  morceau  de  pain 
que  je  t'ai  perdu  !  Voilà,  voilà  comment  tu  devais  finir!  On  t'a 
noyé,  mon  fils! 

Alors  la  femme  au  nez  rapace,  dans  un  élan  de  colère,  releva 
ses  jupes,  entra  dans  l'eau  jusqu'aux  genoux  et  cria  : 

—  Regarde!  Il  s'est  avancé  jusqu'ici.  Regarde!  L'eau  est 
comme  de  l'huile.  C'est  un  signe  qu'il  devait  mourir  de  cette  façon. 

Elle  regagna  la  rive  en  deux  enjambées. 

—  Regarde,  regarde  !  répéta- t-elle  en  indiquant  sur  la  grève 
les  vestiges  profonds  de  l'homme  qui  avait  retiré  le  corps. 

La  mère  regardait  avec  stupeur  ;  mais  on  aurait  dit  qu'elle  ne 
voyait  pas,  ne  comprenait  pas.  Après  les  explosions  désespérées 
de  la  douleur,  il  survenait  en  elle  des  pauses  courtes  et  comme 
des  obscurcissemens  de  conscience.  Elle  se  taisait  ;  elle  se  tou- 
chait un  pied  ou  une  jambe,  d'un  geste  machinal;  elle  essuyait 
ses  larmes  avec  son  tablier  noir;  elle  paraissait  s'apaiser.  Puis, 
soudain,  une  explosion  nouvelle  la  secouait  toute,  l'abattait  sur 
le  cadavre. 

—  Et  je  ne  puis  pas  t'emporter  !  Je  ne  puis  pas  t'emporter 
dans  mes  bras  à  l'église  !  Mon  fils  !  mon  fils  ! 

Elle  le  palpait  de  la  tête  aux  pieds,  avec  une  lente  caresse. 
Son  angoisse  sauvage  se  faisait  douce,  s'attendrissait  infiniment. 
Sa  main  brûlée  et  calleuse  d'ouvrière  devenait  infiniment  câline 
lorsqu'elle  touchait  les  yeux,  la  bouche,  le  front  de  son  fils. 

—  Comme  tu  es  beau!  Comme  tu  es  beau! 

Elle  lui  toucha  la  lèvre  inférieure,  déjà  violac.ée;  et  cette  pres- 
sion légère  fit  couler  de  la  bouche  ilne  écume  blanchâtre.  Elle 
lui  ôta  d'entre  les  cils  un  fétu,  doucement,  doucement,  comme  si 
elle  eût  craint  de  lui  faire  mal. 

—  Comme  tu  es  beau,  amour  de  ta  mère  ! 

Ils  étaient  longs,  très  longs  et  très  blonds,  les  cils  de  l'enfant. 
Sur  les  tempes,  sur  les  joues,  un  duvet  léger  mettait  un  reflet 
d'or. 


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494  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Tu  ne  m'entends  pas?  Lève- toi!  marche! 

Elle  prit  le  petit  chapeau,  usé,  mou  comme  une  loque.  Elle  le 
regarda,  le  baisa.  Elle  dit  : 

—  Je  veux  mTen  faire  une  relique  ;  je  veux  le  porter  toujours 
sur  mon  cœur. 

Elle  prit  la  ceinture  rouge  et  dit  : 

—  Je  veux  t'habiller. 

La  femme  revêche,  qui  n'abandonnait  point  la  place,  ap- 
prouva. 

—  Oui,  habillons-le. 

Elle  ôta  elle-même  les  vêtemens  de  dessous  la  tête  du  mort, 
fouilla  dans  la  poche  de  la  veste,  y  trouva  un  morceau  de  pain 
et  une  figue. 

—  Tu  vois  !  On  venait  de  lui  donner  son  manger.  On  le  tenait 
comme  un  œillet  à  l'oreille. 

La  mère  regarda  la  petite  chemise,  sale,  déchirée,  sur  laquelle 
ses  larmes  dégouttaient,  et  elle  dit  : 

—  Lui  mettre  cette  chemise! 

Prompte,  la  femme  jeta  vers  la  hauteur  un  appel  à  quelqu'un 
des  siens  : 

—  Apporte  vite  une  chemise  neuve  de  Nufrillo  ! 

La  chemise  neuve  fut  apportée.  Lorsque  la  mère  souleva  le 
petit  mort,  un  peu  d'eau  lui  sortit  de  la  bouche  et  lui  coula  sur 
kt  poitrine. 

—  0  Madone  des  Miracles,  fais  le  miracle!  pria-t-elle  en 
levant  les  yeux  vers  le  ciel  dans  une  suprême  imploration. 

Puis  elle  recoucha  sa  douce  créature.  Elle  prit  la  vieille  che- 
mise, la  ceinture  rouge,  le  chapeau  ;  elle  roula  le  tout  en  paquet, 
et  dit  : 

—  Ce  sera  mon  oreiller;  j'y  reposerai  ma  tête  la  nuit;  je  veux 
y  mourir. 

Elle  plaça  la  pauvre  relique  sur  la  grève  près  de  la  tête  de 
l'enfant,  y  posa  la  tempe  et  s'étendit  comme  sur  un  lit. 

Ils  gisaient  tous  deux  à  côté  l'un  de  l'autre,  la  mère  et  le  filsr 
sur  les  pierres  dures,  sous  le  ciel  en  feu,  près  de  la  mer  homicide. 
Et  elle  chantait  la  même  cantilène  qui  jadis  avait  répandu  un  pur 
sommeil  sur  le  berceau. 

—  Lève-toi,  Riccangela  !  Lève-toi  !  répétaient  les  femmes 
autour  d'elle. 

Elle  ne  les  écoutait  point. 

—  Mon  fils  est  couché  sur  les  pierres  et  je  ne  pourrais  pas 
m'y  coucher  aussi!  Oh  !  sur  ces  pierres,  mon  fils! 

—  Lève-toi,  Riccangela!  Viens! 


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TRIOMPHE   DE   LA    MORT.  495 

Elle  se  leva.  Elle  regarda  encore  le  petit  visage  livide  du 
mort,  avec  une  intensité  terrible.  Elle  appela  encore  une  fois  de 
toute  la  force  de  ses  poumons  : 

—  Mon  fils  !  mon  fils  !  mon  fils  ! 

Puis,  de  ses  propres  mains,  elle  recouvrit  avec  le  drap  la 
dépouille  sourde. 

Et  les  femmes  l'entourèrent,  l'entraînèrent  un  peu  plus  loin 
à  l'ombre  d'un  rocher,  la  forcèrent  de  s'asseoir,  gémirent  avec 
elle. 

Peu  à  peu  les  spectateurs  se  débandaient,  se  dispersaient.  Il 
ne  resta  plus  que  quelques  consolatrices,  avec  l'homme  vêtu  de 
lin,  le  gardien  impassible  qui  attendait  la  justice.  Le  soleil  cani- 
culaire frappait  la  grève,  donnait  au  drap  funèbre  une  blancheur 
hallucinante.  Le  promontoire  dressait  dans  l'embrasement  son 
aridité  désolée,  à  pic  sur  les  récifs  anfractueux.  La  mer,  immense 
et  verte,  avait  une  respiration  toujours  égale.  Et  il  semblait  que 
l'heure  lente  ne  dût  jamais  finir. 

A  l'ombre  de  la  roche,  en  face  du  drap  blanc  soulevé  par  la 
forme  rigide  du  cadavre,  la  mère  continuait  sa  monodie  sur  le 
rythme  rendu  sacré  par  les  douleurs  anciennes  et  récentes  de  sa 
race.  Et  il  semblait  que  sa  lamentation  ne  dût  jamais  finir. 

IV 

Au  retour  de  la  chapelle  du  Port,  Hippolyte  avait  su  l'acci- 
dent. Accompagnée  d'Hélène,  elle  avait  voulu  rejoindre  George 
sur  la  plage.  Mais,  en  approchant  du  lieu  tragique,  à  la  vue  du 
drap  qui  faisait  une  blancheur  sur  la  grève,  elle  avait  senti  ses 
forces  défaillir.  Saisie  d'une  crise  de  larmes,  elle  était  revenue 
sur  ses  pas,  était  rentrée  à  la  maison,  avait  attendu  George  en 
pleurant. 

Elle  s'apitoyait  moins  sur  le  petit  mort  que  sur  elle-même, 
hantée  par  le  souvenir  du  péril  qu'elle  avait  couru  l'autre  jour 
au  bain.  Et  une  répulsion  instinctive,  indomptable,  surgissait  en 
elle  contre  cette  mer. 

—  Je  ne  veux  plus  me  baigner  dans  la  mer,  je  ne  veux  plus 
que  tu  t'y  baignes,  enjoignit-elle  à  George  presque  durement,  sur 
un  ton  qui  exprimait  une  résolution  ferme  et  inébranlable.  Je  ne 
veux  pas,  entends-tu  ? 

Ils  passèrent  le  reste  de  ce  dimanche  dans  une  inquiétude 
anxieuse,  s'accoudant  sans  cesse  à  la  loggia  pour  regarder  la  tache 
blanche,  là-bas,  sur  la  rive.  George  gardait  dans  les  yeux  l'image 
du  cadavre,  accusée  par  un  relief  si  énergique  qu'elle  lui  paraissait 


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496  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

presque  tangible.  Et  il  avait  toujours  dans  les  oreilles  la  cadence 
de  la  monodie  chantée  par  la  mère.  —  La  mère  continuait-elle 
encore  sa  lamentation  à  l'ombre  de  la  roche  ?  Était-elle  restée 
seule  en  face  de  la  mer  et  de  la  mort  ?  —  Il  revit  en  son  âme  une 
autre  malheureuse.  Il  revécut  l'heure  de  la  lointaine  matinée  de 
mai  dans  la  maison  lointaine,  lorsqu'il  avait  senti  tout  à  coup  la 
vie  maternelle  se  rapprocher  de  sa  propre  vie  avec  une  sorte 
d'adhérence,  lorsqu'il  avait  senti  les  correspondances  mystérieuses 
du  sang,  et  la  tristesse  de  la  destinée  suspendue  sur  la  tête  de 
l'un  et  de  l'autre.  —  La  reverrait-il  jamais  de  ses  yeux  mortels? 
Re verrait-il  jamais  ce  faible  sourire  qui,  sans  remuer  aucune 
ligne  du  visage,  paraissait  étendre  un  léger  voile  d'espérance,  trop 
fugitif,  hélas!  sur  les  empreintes  indélébiles  de  la  douleur?  Lui 
serait-il  donné  de  baiser  encore  cette  main  longue  et  maigre,  dont 
la  caresse  ne  ressemblait  à  aucune  autre  caresse?  —  Et  il  revécut 
l'heure  lointaine  des  larmes,  lorsque,  à  la  fenêtre,  il  avait  reçu 
de  la  lueur  d'un  sourire  la  terrible  révélation;  lorsqu'il  avait 
enfin  réentendu  la  voix  chère,  la  voix  unique  et  inoubliable,  la 
voix  de  réconfort,  de  conseil,  de  pardon,  de  bonté  infinie;  lors- 
qu'il avait  enfin  reconnu  la  tendre  créature  de  jadis,  l'adorée.  Et 
il  revécut  l'heure  de  l'adieu,  de  l'adieu  sans  larmes  et  pourtant  si 
cruel,  alors  qu'il  avait  menti  par  pudeur  en  lisant  dans  les  yeux 
las  de  sa  mère  déçue  la  question  trop  triste  :  «  Pour  qui  m'aban- 
donnes-tu? »  Et  toutes  les  tristesses  passées  lui  remontèrent  à 
l'esprit,  avec  toutes  les  douloureuses  images  :  cette  figure  émaciée, 
ces  paupières  gonflées,  rougies  et  brûlantes,  le  sourire  doux  et 
déchirant  de  Christine,  l'enfant  maladif  dont  la  grosse  tête  restait 
toujours  penchée  sur  une  poitrine  presque  sans  vie,  le  masque 
cadavérique  de  la  pauvre  idiote  gourmande...  Et  les  yeux  las  de 
sa  mère  répétaient  :  «  Pour  qui  m'abandonnes-tu  ?  » 

Il  se  sentait  pénétré  comme  par  une  onde  molle  ;  il  s'alan- 
guissait,  se  dissolvait;  il  éprouvait  un  besoin  vague  de  plier  le 
front,  de  se  cacher  la  face  dans  un  sein,  d'être  caressé  chastement, 
de  savourer  lentement  son  amertume  secrète,  de  s'assoupir,  de 
périr  peu  à  peu.  C'était  comme  si  toutes  les  efféminations  de  son 
âme  se  fussent  épanouies  ensemble  et  eussent  flotté. 

Un  homme  passa  dans  le  sentier,  portant  sur  sa  tête  un  petit 
cercueil  de  sapin  blanc. 

Assez  tard  dans  l'après-midi,  la  justice  arriva  sur  la  plage.  Le 
petit  mort,  enlevé  de  dessus  les  pierres,  fut  emporté  sur  la  hau- 
teur, disparut.  Des  cris  perçans  parvinrent  jusqu'à  l'Ermitage. 
Ensuite,  tout  s'apaisa.  Le  silence  montant  de  la  mer  calme  reprit 
possession  des  alentours. 


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TRIOMPHE   DE   LA    MORT.  497 

La  mer  était  si  calme,  l'air  était  si  calme  que  la  vie  paraissait 
suspendue.  Une  claire  couleur  d'indigo  s'étendait  uniformément 
sur  toutes  choses. 

Hippolyte  était  rentrée  et  s'était  jetée  sur  le  lit.  George  était 
resté  dans  la  loggia,  assis  sur  une  chaise.  Tous  deux  souffraient, 
et  ils  ne  pouvaient  pas  se  dire  leur  peine.  Le  temps  coulait. 

—  Tu  m'as  appelé?  demanda  George  qui  croyait  avoir  entendu 
son  nom. 

—  Je  ne  t?ai  pas  appelé,  répondit-elle. 

—  Que  fais-tu?  Tu  t'endors? 
Elle  ne  répondit  pas. 

George  se  rassit,  ferma  les  yeux  à  demi.  Sa  pensée  retour- 
nait toujours  vers  la  montagne.  Dans  ce  silence,  il  sentait  le  si- 
lence du  jardin  solitaire  et  abandonné  où  les  petit  cyprès,  hauts 
et  droits,  se  dressaient  immobiles  vers  le  ciel,  religieusement, 
comme  des  cierges  votifs;  de  ce  jardin  où  par  les  fenêtres  des 
chambres  désertes,  restées  intactes  comme  des  reliquaires,  des- 
cendait une  religieuse  douceur  de  souvenirs, 

Et  il  lui  réapparut,  l'homme  doux  et  méditatif,  ce  visage  em- 
preint d  une  mélancolie  virile  auquel  donnait  une  expression 
étrange  la  boucle  de  cheveux  blancs  mêlée  aux  cheveux  noirs  sur 
le  milieu  du  front. 

«  Oh!  pourquoi,  disait-il  à  Démétrius,  pourquoi  n'ai-je  point 
obéi  à  ta  suggestion,  la  dernière  fois  que  je  suis  entré  dans  les 
chambres  où  habite  encore  ton  esprit?  Pourquoi  ai-je  voulu  faire 
un  nouvel  essai  de  la  vie  et  me  couvrir  de  honte  à  tes  yeux  ?  Com- 
ment ai-je  pu  m'égarer  à  poursuivre  la  possession  sûre  d'une  autre 
âme,  alors  que  je  possédais  la  tienne,  alors  que  tu  vivais  en  moi?  » 

Après  la  mort  physique,  l'âme  de  Démétrius  s'était  préservée 
dans  le  survivant,  sans  diminution  aucune;  elle  y  avait  même 
atteint  et  gardé  son  intensité  suprême.  Tout  ce  qui,  dans  la  per- 
sonne vivante,  se  dépensait  au  contact  de  ses  semblables;  tous 
ses  actes,  tous  ses  gestes,  toutes  ses  paroles  semées  dans  le  cours 
du  temps;  toutes  les  manifestations  diverses  qui  déterminaient  le 
caractère  spécial  de  son  être  en  rapport  avec  les  autres  êtres; 
toutes  les  formes,  constantes  ou  variables,  qui  distinguaient  sa 
personnalité  parmi  les  autres  personnalités,  qui  faisaient  de  lui 
un  homme  à  part  dans  la  multitude  humaine  ;  bref,  tout  ce  qui 
différenciait  sa  vie  propre  parmi  les  autres  vies,  tout  s'était  ra- 
massé, circonscrit,  concentré  dans  l'unique  attache  idéale  qui 
liait  le  défunt  au  survivant.  Et  le  divin  ostensoir  conservé  au 
Dôme  de  la  ville  natale  semblait  consacrer  ce  haut  mystère  :  Ego 
Démétrius  Aurispa  et  unicus  Georgius  filins  meus. 

tomk  cxxx.  —  1895.  32 


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498  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

La  créature  impure  qui  gisait  maintenant  sur  le  lit  luxurieux 
s'était  interposée.  La  terrible  corruptrice  était,  non  pas  seule- 
ment l'obstacle  à  la  vie,  mais  aussi  l'obstacle  à  la  mort  :  à  cette 
mort.  Elle  était  l'Ennemie  de  Tune  et  de  l'autre. 

Et  George,  en  pensée,  retourna  vers  la  montagne,  regagna  la 
vieille  maison,  rentra  dans  les  chambres  désertes.  Gomme  en  ce 
jour  de  mai,  il  franchit  le  seuil  tragique.  Et,  comme  en  ce  jour 
il  sentit  sur  sa  volonté  l'obscure  obsession.  Le  cinquième  anni- 
versaire était  proche.  De  quelle  manière  le  célébrerait-il? 

Un  cri  soudain  d'Hippolyte  lui  donna  un  violent  sursaut.  Il 
se  dressa,  il  accourut. 

—  Qu'as-tu  ? 

Assise  sur  le  lit,  épouvantée,  elle  se  passait  les  mains  sur  le 
front  et  sur  les  paupières,  comme  pour  en  écarter  quelque  chose 
qui  la  tourmentait.  Elle  fixa  sur  son  amant  de  grands  yeux  ha- 
gards. Puis,  d'un  geste  brusque,  elle  lui  jeta  les  bras  autour  du 
cou,  lui  couvrit  le  visage  de  baisers  et  de  larmes. 

—  Mais  qu'as-tu?  Qu'as-tu?  demandait-il,  étonné,  inquiet. 

—  Rien,  rien... 

—  Pourquoi  pleures-tu? 

—  J'ai  rêvé... 

—  Qu'as-tu  rêvé?  Dis-moi. 

Au  lieu  de  répondre,  elle  l'être ignit,  le  baisa  encore. 
Il  lui  prit  les  poignets,  se  dégagea  de  l'étreinte,  voulut  la  re- 
garder au  visage. 

—  Dis-moi,  dis-moi,  qu'as-tu  rêvé? 

—  Rien...  Un  vilain  rêve... 

—  Quel  rêve? 

Elle  se  défendait  contre  cette  insistance.  En  lui,  le  trouble 
croissait  avec  le  désir  de  savoir. 

—  Dis  donc! 

Toute  secouée  de  nouveau  par  le  frisson,  elle  balbutia  : 

—  J'ai  rêvé...  que  j'écartais  le  linceul...  et  c'était  toi  que  je 
voyafc... 

Elle  étouffa  le  dernier  mot  dans  les  baisers. 


Choisi  par  un  ami  et  pris  en  location  à  Ancône,  expédié  à  San 
Vito,  transporté  non  sans  peine  jusqu'à  l'Ermitage,  le  piano  fut 
accueilli  par  Hippolyte  avec  une  allégresse  enfantine.  On  l'installa 
dans  la  chambre  que  George  appelait  la  bibliothèque,  dans  la 
chambre  la  plus  vaste  et  la  mieux  décorée,  là  où  étaient  le  divan 


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TRIOMPHE   DE   LA   MORT.  499 

chargé  de  coussins,  les  longues  chaises  d  osier,  le  hamac,  les 
nattes,  les  tapis,  tous  les  objets  favorables  à  la  vie  horizontale 
et  au  rêve.  Il  arriva  aussi  de  Rome  une  caisse  de  partitions. 

Et  alors,  pendant  plusieurs  jours,  ce  fut  une  nouvelle  ivresse. 
Envahis  tous  deux  d'une  surexcitation  presque  folle,  ils  renon- 
cèrent à  toutes  leurs  habitudes,  ils  oublièrent  tout,  ils  s'abîmèrent 
entièrement  dans  ce  plaisir. 

Ils  ne  souffraient  plus  de  l'étoufifement  des  lentes  après-midi; 
ils  n'éprouvaient  plus  les  lourdes  somnolences  irrésistibles;  ils 
pouvaient  prolonger  les  veilles  presque  jusqu'à  l'aube;  ils  pou- 
vaient prolonger  le  jeûne  sans  en  souffrir,  sans  s'en  apercevoir, 
comme  si  leur  vie  corporelle  se  fût  affinée,  comme  si  leur  sub- 
stance se  fût  sublimée,  se  fût  dépouillée  de  tous  les  besoins 
vulgaires.  Ils  croyaient  sentir  leur  passion  croître  chimériquement 
au  delà  de  toute  limite,  la  palpitation  de  leur  cœur  atteindre  une 
prodigieuse  puissance.  Parfois  ils  croyaient  retrouver  cette  mi- 
nute d'oubli  suprême,  cette  minute  unique  qui  avait  passé  sur 
eux  au  premier  crépuscule;  parfois  ils  croyaient  retrouver  la 
sensation  indéfinissable  et  confuse  que  leur  être  se  dispersait  dans 
l'espace  avec  la  légèreté  d'une  vapeur.  Parfois  il  semblait  à  tous 
deux  que  le  point  où  ils  respiraient  était  indéfiniment  loin  des 
lieux  connus,  très  reculé,  très  isolé,  inaccessible,  presque  hors 
du  monde. 

Une  vertu  mystérieuse  les  rapprochait,  les  rejoignait,  les 
mêlait,  les  fondait  l'un  dans  l'autre,  les  rendait  semblables  par 
la  chair  et  par  l'esprit,  les  unissait  en  un  seul  être.  Une  vertu 
mystérieuse  les  séparait,  les  disjoignait,  les  repoussait  dans  leur 
solitude,  creusait  entre  eux  un  abîme,  mettait  au  fond  de  leur 
être  un  désir  désespéré  et  mortel. 

Dans  ces  alternatives,  ils  trouvaient  tous  deux  jouissance  et 
souffrance.  Ils  remontaient  à  la  première  extase  de  leur  amour 
et  redescendaient  jusqu'à  l'extrême  et  vain  effort  pour  se  possé- 
der; et  ils  remontaient  encore,  ils  remontaient  au  principe  de  la 
grande  illusion,  respiraient  l'ombre  mystique  où  pour  la  pre- 
mière fois  leurs  âmes  tremblantes  avaient  échangé  une  même 
parole  muette;  et  ils  redescendaient  encore,  ils  redescendaient 
vers  le  supplice  de  l'attente  déçue,  entraient  dans  une  atmosphère 
de  brumes  épaisses  et  suffocantes,  pareilles  à  un  tourbillon  d'étin- 
celles et  de  cendres  chaudes. 

Chacun  de  ces  musiciens  mages  qu'ils  aimaient  tissait  autour 
de  leur  sensibilité  aiguisée  un  sortilège  différent.  Une  Page  de 
Robert  Schumann  évoquait  le  fantôme  d'un  très  ancien  amour 
qui  avait  étendu  sur  lui-même  en  guise  d'artificiel  firmament  la 


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500  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

trame  de  ses  souvenirs  les  plus  beaux  et  qui,  avec  une  douceur 
étonnée  et  mélancolique,  les  voyait  peu  à  peu  pâlir.  Un  Im- 
promptu de  Frédéric  Chopin  disait,  comme  dans  un  rêve  :  «  J'en- 
tends, la  nuit,  lorsque  tu  dors  sur  mon  cœur,  j'entends  dans  le 
silence  de  la  nuit  une  goutte  qui  tombe,  qui  lentement  tombe, 
qui  toujours  tombe,  si  proche,  si  lointaine!  J'entends,  la  nuit, 
la  goutte  qui  de  mon  cœur  tombe,  le  sang  qui  goutte  à  goutte 
de  mon  cœur  tombe,  lorsque  tu  dors,  lorsque  tu  dors,  moi,  seul.  » 
De  hautes  courtines  de  pourpre,  sombres  comme  la  passion  sans 
merci,  autour  d'un  lit  profond  comme  un  sépulcre,  voilà  ce 
qu'évoquait  Y  Erotique  d'Edouard  Grieg;  et  aussi  une  promesse 
de  mort  dans  une  volupté  silencieuse,  et  un  royaume  sans  bornes, 
riche  de  tous  les  biens  de  la  terre,  attendant  en  vain  son  roi  dis- 
paru, son  roi  mourant  dans  la  pourpre  nuptiale  et  funéraire. 
Mais  c'était  surtout  dans  le  prélude  de  Tristan  et  Yseult  que  l'élan 
de  l'amour  vers  la  mort  se  déchaînait  avec  une  véhémence  inouïe, 
que  l'insatiable  désir  s'exaltait  jusqu'à  l'ivresse  de  la  destruc- 
tion. «  Pour  boire  là-bas  en  ton  honneur  la  coupe  de  l'éternel 
amour,  je  voulais,  avec  moi,  sur  le  même  autel,  te  consacrer  à 
la  mort.  » 

Et  cette  immense  trombe  d'harmonie  les  enveloppa  tous  deux 
irrésistiblement,  les  enserra,  les  emporta,  les  ravit  dans  «  le 
merveilleux  empire.  » 

Ce  n'était  pas  sur  le  chétif  instrument,  incapable  de  rendre 
le  moindre  écho  de  cette  plénitude  torrentielle,  c'était  dans  l'élo- 
quence, dans  l'enthousiasme  de  l'exégète  qu'Hippolyte  saisissait 
toute  la  grandeur  de  cette  Révélation  tragique.  Et,  de  même  que 
la  parole  de  l'amant  avait  un  jour  évoqué  la  ville  guelfe  déserte, 
la  ville  des  couvens  et  des  monastères,  de  même  faisait-elle  au- 
jourd'hui apparaître  à  son  imagination  la  vieille  ville  grise  de 
Bayreuth,  solitaire,  en  face  des  montagnes  bavaroises,  dans  un 
paysage  mystique  où  était  répandue  la  même  âme  qu'Albrecht 
Durer  emprisonna  sous  le  réseau  des  lignes  au  fond  de  ses  estampes 
et  de  ses  toiles. 

George  n'avait  oublié  aucun  épisode  de  son  premier  pèlerinage 
religieux  vers  le  théâtre  idéal  ;  il  pouvait  revivre  tous  les  instans 
de  son  émotion  extraordinaire,  à  l'heure  où  il  avait  découvert 
sur  la  douce  colline,  à  l'extrémité  de  la  grande  avenue  ombreuse, 
l'édifice  consacré  à  la  fête  suprême  de  l'Art;  il  pouvait  reconsti- 
tuer la  solennité  du  vaste  amphithéâtre  ceint  de  colonnes  et  d'ar- 
cades, le  mystère  du  golfe  Mystique.  —  Dans  l'ombre  et  dans  le 
silence  de  l'espace  recueilli,  dans  l'ombre  et  dans  le  silence  exta- 
tique de  toutes  les  âmes,  un  soupir  montait  de  l'orchestre  invi- 


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TRIOMPHE   DE   LA   MORT.  501 

sible,  un  gémissement  s'exhalait,  une  voix  murmurante  disait  le 
premier  appel  douloureux  du  désir  solitaire,  la  première  angoisse 
confuse  dans  le  pressentiment  du  supplice  futur.  Et  ce  soupir  et 
ce  gémissement  et  cette  voix  s'élevaient  de  la  souffrance  vague 
jusqu'à  l'acuité  d'un  cri  impétueux,  disant  l'orgueil  d'un  rêve, 
l'anxiété  d'une  aspiration  surhumaine,  la  volonté  terrible  et 
implacable  de  la  possession.  Avec  une  furie  dévorante,  comme 
un  incendie  qui  éclaterait  d'un  abîme  ignoré,  le  désir  se  dilatait, 
s'agitait,  flamboyait,  toujours  plus  haut,  toujours  plus  haut, 
alimenté  par  la  plus  pure  essence  d'une  double  vie.  L'ivresse  de 
la  flamme  mélodieuse  enveloppait  toutes  choses  ;  tout  ce  qu'il  y 
a  au  monde  de  souverain  vibrait  éperdument  dans  l'immense 
ivresse,  exhalait  sa  joie  et  sa  douleur  la  plus  cachée  en  se  subli- 
mant et  $e  consumant.  Mais,  soudain,  les  efforts  d'une  résistance, 
les  colères  d'une  lutte  frémissaient  et  vibraient  dans  l'essor  de 
cette  ascension  orageuse;  et  ce  grand  jet  de  vie,  brisé  tout  à  coup 
contre  un  invisible  obstacle,  retombait,  s'éteignait,  ne  jaillissait 
plus.  Dans  l'ombre  et  dans  le  silence  de  l'espace  recueilli,  dans 
l'ombre  et  dans  le  silence  frissonnant  de  toutes  les  âmes,  un  sou- 
pir montait  du  golfe  Mystique,  un  gémissement  mourait,  une 
voix  brisée  disait  la  tristesse  de  la  solitude  éternelle,  l'aspiration 
vers  la  nuit  éternelle,  vers  le  divin,  l'originel  oubli. 

Et  voici  qu'une  autre  voix,  une  voix  de  réalité  humaine,  une 
voix  modulée  par  des  lèvres  humaines,  jeune  et  forte,  mêlée  de 
mélancolie,  d'ironie  et  de  menace,  une  voix  chantait  une  chanson 
de  la  mer,  au  haut  du  mât,  sur  le  navire  qui  amenait  au  roi  Marc 
la  blonde  épouse  irlandaise.  Elle  chantait  :  «  Vers  l'Occident  erre 
le  regard  :  vers  l'Orient  file  le  navire.  Frais,  le  vent  souffle  vers 
la  terre  natale.  0  fille  d'Irlande,  où  t'attardes-tu?  Ce  qui  gonfle 
ma  voile,  sont-ce  tes  soupirs?  Souffle,  souffle,  ô  vent.  Malheur,  ah  ! 
malheur,  fille  d'Irlande,  amour  sauvage!  »  C'était  l'admonition 
de  la  vedette,  l'avertissement  prophétique,  allègre  et  menaçant, 
plein  de  caresse  et  de  raillerie,  indéfinissable.  Et  l'orchestre  se 
taisait.  «  Souffle,  souffle,  ô  vent.  Malheur,  ah!  malheur,  fille 
d'Irlande,  amour  sauvage  !  »  La  voix  chantait  sur  la  mer  tran- 
quille, seule  dans  le  silence,  tandis  que  sous  la  tente  Yseull, 
immobile  sur  sa  couche,  semblait  plongée  dans  le  rêve  obscur 
de  son  destin. 

Ainsi  s'ouvrait  le  drame.  Le  souffle  tragique,  qui  avait  déjà 
agité  le  prélude,  passait  et  repassait  dans  l'orchestre.  Subitement, 
la  puissance  de  destruction  se  manifestait  en  la  femme  magicienne 
contre  l'homme  qu'elle  avait  élu,  qu'elle  avait  voué  à  la  mort. 
Sa  colère  se  déchaînait  avec  l'énergie  des  élémens  aveugles;  elle 


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502  REVU!  DBS  D1UX  KONDSS. 

invoquait  toutes  les  forces  terribles  de  la  terre  et  du  ciel  pour 
détruire  l'homme  qu'elle  ne  pouvait  pas  posséder.  «  Éveille-toi  à 
mon  appel,  puissance  indomptable  ;  lève-toi  du  cœur  où  tu  t'es 
cachée  !  0  vents  incertains,  écoutez  ma  volonté.  Secouez  le  som- 
meil de  cette  mer  rêveuse,  ressuscitez  des  profondeurs  l'implacable 
convoitise,  montrez-lui  la  proie  que  je  lui  offre  !  Brisez  le  vais- 
seau, engloutissez  les  épaves  !  Tout  ce  qui  palpite  et  respire,  6 
vents,  je  vous  le  donne  en  récompense.  »  A  l'admonition  de  la 
vedette  répondait  le  pressentiment  de  Brangaine  :  «  0  malheur! 
Quelle  ruine  je  pressens,  Yseult  !  »  Et  la  femme  douce  et  dévouée 
tâchait  d'apaiser  cette  folle  fureur.  «  Oh  !  dis-moi  ta  tristesse, 
Yseult  !  Dis-moi  ton  secret  !  »  Et  Yseult  :  «  Mon  cœur  suffoque. 
Ouvre,  ouvre  la  courtine  toute  grande  !  » 

Tristan  apparaissait,  debout,  immobile,  les  bras  croisés,  le 
regard  fixé  sur  les  lointains  de  la  mer.  Du  haut  du  mât,  la  vedette 
reprenait  sa  chanson,  sur  le  flot  montant  de  l'orchestre.  «  Mal- 
heur, oh  !  malheur...  »  Et,  tandis  que  les  yeux  d' Yseult  contem- 
plaient le  héros,  allumés  d'une  sombre  flamme,  du  golfe  Mystique 
surgissait  le  motif  fatal,  le  grand  et  terrible  symbole  d'amour  et 
de  mort  en  qui  était  enfermée  toute  l'essence  de  la  tragique  fiction. 
Et,  de  sa  propre  bouche,  Yseult  proférait  l'arrêt  :  «  Élu  par  moi, 
perdu  par  moi.  » 

La  passion  mettait  en  elle  une  volonté  homicide,  réveillait 
dans  les  racines  de  son  être  un  instinct  hostile  à  l'être,  un  besoin 
de  dissolution,  d'anéantissement.  Elle  s'exaspérait  à  chercher  en 
elle  et  autour  d'elle  une  puissance  foudroyante  qui  frapperait  et 
détruirait  sans  laisser  de  trace.  Sa  haine  se  faisait  plus  atroce  à 
la  vue  du  héros  calme  et  immobile  qui  sentait  la  menace  se  con- 
denser sur  sa  tète  et  qui  savait  l'inutilité  de  toute  résistance.  Sa 
bouche  s'emplissait  d'un  amer  sarcasme.  «  Que  penses-tu  de  ce 
serf?  »  demandait-elle  à  Brangaine,  avec  un  sourire  inquiet.  D'un 
héros,  elle  faisait  un  serf,  elle  se  déclarait  dominatrice.  «  Dis-lui 
que  j'ordonne  à  mon  vassal  de  redouter  sa  souveraine,  moi, 
Yseult.  »  Tel  était  le  défi  qu'elle  lui  envoyait  pour  une  lutte 
suprême;  tel  était  l'appel  que  la  force  jetait  à  la  force.  Une 
solennité  sombre  accompagnait  la  marche  du  héros  vers  le  seuil 
de  la  tente,  lorsque  l'heure  irrévocable  avait  sonné,  lorsque  le 
filtre  avait  déjà  rempli  la  coupe ,  lorsque  le  destin  avait  déjà 
resserré  son  cercle  autour  des  deux  vies.  Yseult,  appuyée  à  sa 
couche,  pâle  comme  si  la  grande  fièvre  eût  consumé  tout  le  sang 
de  ses  veines,  attendait,  silencieuse;  silencieux,  Tristan  appa- 
raissait sur  le  seuil  :  l'un  et  l'autre  hauts  de  toute  leur  hauteur. 
Mais  l'orchestre  disait  l'indicible  anxiété  de  leurs  âmes. 

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TRIOMPHE   DB   LA   MORT.  503 

A  partir  de  ce  moment  recommençait  l'orageuse  ascension. 
Il  semblait  que  le  golfe  Mystique  s'enflammât  de  nouveau  comme 
une  fournaise  et  dardât  plus  haut,  toujours  plus  haut,  ses  flammes 
sonores.  «  Réconfort  unique  pour  un  deuil  éternel,  salutaire  breu- 
vage d'oubli,  je  te  bois  sans  peur!  »  Et  Tristan  approchait  la 
coupe  de  ses  lèvres.  «  À  moi  la  moitié  !  Je  la  bois  pour  toi  !»  . 
criait  Yseult  en  lui  arrachant  la  coupe  des  mains.  Vide,  la  coupe 
d'or  tombait.  — Avaient-ils  bu  tous  deux  la  mort?  Devaient-ils 
mourir?  —  Instant  de  surhumaine  angoisse.  Le  philtre  de  mort 
n'était  qu'un  poison  d'amour,  qui  les  pénétrait  d'un  feu  immortel. 
Étonnés  d'abord,  immobiles,  ils  se  regardaient,  ils  cherchaient  dans 
les  yeux  l'un  de  l'autre  l'indice  de  la  mort  à  laquelle  désormais  ils 
se  croyaient  voués.  Mais  une  vie  nouvelle,  incomparablement  plus 
intense  que  celle  qu'ils  avaient  vécue,  agitait  toutes  leurs  fibres, 
palpitait  à  leurs  tempes  et  à  leurs  poignets,  gonflait  leurs  cœurs 
d'un  flot  immense.  —  «  Tristan  !»  —  «  Yseult  !  »  —  Ils  s'appe- 
laient ;  ils  étaient  seuls  ;  autour  d'eux  rien  ne  subsistait  ;  les  appa- 
rences s'étaient  effacées  ;  le  passé  était  aboli  ;  l'avenir  était  une  nuit 
noire  que  ne  pouvaient  pas  rompre  les  éclairs  mêmes  de  la  récente 
ivresse.  Ils  vivaient;  ils  s'appelaient  d'une  vivante  voix;  ils  ten- 
daient l'un  vers  l'autre  par  une  fatalité  que  désormais  ne  pour- 
rait arrêter  aucune  force.  —  «  Tristan  !»  —  «  Yseult!  » 

Et  la  mélodie  de  la  passion  se  déployait,  s'élargissait,  s'exaltait, 
palpitait  et  sanglotait,  criait  et  chantait,  sur  la  sombre  tempête 
des  harmonies  toujours  plus  agitées.  Douloureuse  et  joyeuse, 
elle  prenait  un  irrésistible  essor  vers  les  cimes  des  extases  incon- 
nues, vers  les  cimes  de  la  volupté  suprême.  «  Délivré  du  monde, 
je  te  possède  enfin,  ô  toi  qui  seule  remplis  mon  âme,  suprême 
volupté  d'amour  !  » 

«  Salut  !  salut  à  Marc  !  salut  !  criait  l'équipage  parmi  les  éclats 
des  trompettes,  en  saluant  le  roi  qui  s'éloignait  du  rivage  pour 
aller  au-devant  de  sa  blonde  épouse.  Salut  à  Cornouailles  !  » 

C'était  le  tumulte  de  la  vie  commune,  c'était  la  clameur  de  la 
joie  profane,  c'était  la  splendeur  éblouissante  du  jour.  L'Élu,  le 
Perdu,  en  levant  un  regard  où  flottait  le  sombre  nuage  du  rêve, 
demandait  :  «  Qui  s'approche  ?»  —  Le  Roi.  —  Quel  Roi  ?  » 
Yseult,  pâle  et  convulsée  sous  le  manteau  royal,  demandait  : 
«  Où  suis-je?  Vis-je  encore?  Dois-je  vivre  encore?  »  Doux  et  ter- 
rible, le  motif  du  philtre  montait,  les  enveloppait,  les  enserrait 
dans  sa  spirale  ardente.  Les  trompettes  sonnaient  :  «  Salut  à  Marc  ! 
Salut  à  Cornouailles  !  Gloire  au  Roi  !  » 

Mais,  dans  le  second  prélude,  tous  les  sanglots  d'une  joie 
trop  forte,  tous  les  halètemens  du  désir  exaspéré,  tous  les  sur- 


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504  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sauts  de  l'attente  furieuse  alternaient,  se  mêlaient,  se  confondaient. 
L'impatience  de  l'âme  féminine  communiquait  ses  frémissemens 
à  l'immensité  de  la  nuit,  à  toutes  les  choses  qui,  dans  la  pure 
nuit  d'été,  respiraient  et  veillaient.  L'âme  enivrée  jetait  ses  appels 
à  toutes  les  choses,  pour  qu'elles  demeurassent  vigilantes  sous 
les  étoiles,  pour  qu'elles  assistassent  à  la  fête  de  son  amour,  au 
banquet  nuptial  de  son  allégresse.  Insubmersible  sur  l'océan 
inquiet  de  l'harmonie,  la  mélodie  fatale  flottait,  s'éclairant, 
s'obscurcissant.  L'onde  du  golfe  Mystique,  pareille  à  la  respira- 
tion d'une  poitrine  surhurtiaine,  se  gonflait,  s'élevait,  retombait 
pour  se  relever  encore,  pour  retomber  encore,  pour  s'apaiser  len- 
tement. 

«  Entends-tu  ?  Il  me  semble  que  le  bruit  s'est  dissipé  dans  le 
lointain.  »  Yseult  n'entendait  plus  que  les  sons  imaginés  par  son 
désir.  Les  fanfares  de  la  chasse  nocturne  retentissaient  dans  la 
forêt,  distinctes,  rapprochées.  «  C'est  le  chuchotement  trompeur 
des  feuilles  qu'agitent  les  jeux  du  vent...  Ce  son  si  doux  n'est 
pas  celui  des  cors;  c'est  le  murmure  de  la  source  qui  jaillit  et 
dévale  dans  la  nuit  silencieuse...  »  Elle  n'entendait  que  les  sons 
enchanteurs  suscités  en  son  âme  par  le  désir  y  composant  le 
vieux  et  toujours  nouveau  sortilège.  Dans  l'orchestre  comme 
dans  ses  sens  abusés,  les  résonances  de  la  chasse  se  transfor- 
maient magiquement,  se  dissolvaient  en  les  rumeurs  infinies  delà 
forêt,  en  la  mystérieuse  éloquence  de  la  nuit  estivale.  Toutes  les 
voix  étouffées,  toutes  les  séductions  subtiles  enveloppaient  la 
femme  haletante,  lui  suggéraient  l'ivresse  prochaine,  tandis  que 
Brangaine  avertissait  et  suppliait  en  vain,  dans  la  terreur  de  son 
pressentiment  :  «  Oh  !  laisse  resplendir  le  flambeau  protecteur  ! 
Laisse  sa  lumière  te  montrer  le  péril  !  »  Rien  n'avait  le  pouvoir 
d'éclairer  l'aveuglement  du  désir.  «  Quand  ce  serait  le  flambeau 
de  ma  vie,  sans  peur  je  l'éteindrais.  Et  je  l'éteins  sans  peur.  » 
D'un  geste  de  dédain  suprême,  intrépide  et  superbe,  Yseult  jetait 
à  terre  le  flambeau;  elle  offrait  sa  vie  et  celle  de  l'Élu  à  la  nuit 
fatale  ;  elle  entrait  avec  lui  dans  l'ombre,  pour  toujours. 

Alors  le  plus  enivrant  poème  de  la  passion  humaine  se  dérou- 
lait triomphalement,  comme  en  spirale,  jusqu'aux  sommets  du 
spasme  et  de  l'extase.  C'était  la  première  étreinte  frénétique, 
mêlée  de  volupté  et  d'angoisse,  où  les  âmes  avides  de  se  confondre 
rencontraient  J 'obstacle  impénétrable  des  corps;  c'était  la  pre- 
mière rancune  contre  le  temps  où  l'amour  n'existait  pas,  contre 
le  passé  vide  et  inutile.  C'était  la  haine  contre  la  lumière  hostile, 
contre  le  jour  perfide  qui  aiguisait  toutes  les  souffrances,  qui  sus- 
citait toutes  les  apparences  fallacieuses,  qui  favorisait  l'orgueil  et 
opprimait  la  tendresse.  C'était  l'hymne  A  la  nuit  amie,  à  l'ombre 


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TRIOMPHE   DE   LA   MORT.  o05 

bienfaisante,  au*  divin  mystère  où  se  dévoilaient  les  merveilles 
des  visions  intérieures,  où  s'entendaient  les  voix  lointaines  des 
mondes,  où  d'idéales  corolles  fleurissaient  sur  des  tiges  inflexibles. 
«  Dès  que  le  soleil  s'est  caché  dans  notre  poitrine,  les  étoiles  du 
bonheur  répandent  leur  lumière  riante.  » 

Et,  dans  l'orchestre,  parlaient  toutes  les  éloquences,  chantaient 
toutes  les  joies,  pleuraient  toutes  les  douleurs  que  la  voix 
humaine  a  jamais  exprimées.  Les  mélodies  émergeaient  des  pro- 
fondeurs symphoniques,  se  développaient,  s'interrompaient,  se 
superposaient,  se  mélangeaient,  se  fondaient,  se  dissolvaient,  dis- 
paraissaient pour  réapparaître.  Une  anxiété  de  plus  en  plus 
inquiète  et  déchirante  passait  par  tous  les  instrumens  et  exprimait 
un  continuel  effort  toujours  vain  pour  atteindre  l'inaccessible. 
Dans  l'impétuosité  des  progressions  chromatiques,  il  y  avait  la 
folle  poursuite  d'un  bien  qui  se  dérobait  à  toute  prise,  quoiqu'il 
resplendît  très  proche.  Dans  les  changemens  de  ton,  de  rythme 
et  de  mesure,  dans  la  succession  des  syncopes,  il  y  avait  une 
recherche  sans  trêve,  il  y  avait  une  convoitise  sans  limites,  il  y 
avait  le  long  supplice  du  désir  toujours  déçu  et  jamais  éteint.  Un 
motif,  symbole  de  l'éternel  désir  éternellement  exaspéré  par  la 
possession  décevante,  revenait  à  chaque  instant  avec  une  persis- 
tance cruelle;  il  s'élargissait,* il  dominait,  tantôt  illuminant  les 
crêtes  des  flots  harmoniques,  tantôt  les  obscurcissant  d'une  ombre 
tragique. 

L'effrayante  vertu  du  philtre  opérait  sur  l'âme  et  sur  la  chair 
des  deux  amans  déjà  consacrés  à  la  mort.  Rien  ne  pouvait  éteindre 
ou  adoucir  cette  ardeur  fatale,  rien,  hormis  la  mort.  Ils  avaient 
tenté  vainement  toutes  les  caresses  ;  ils  avaient  recueilli  vaine- 
ment toutes  leurs  forces  pour  s'unir  dans  un  embrassement 
suprême,  pour  se  posséder  enfin,  pour  devenir  un  seul  et  même 
être.  Leurs  soupirs  de  volupté  se  transformaient  en  sanglots 
d'angoisse.  Un  obstacle  infrangible  s'interposait  entre  eux, 
les  séparait,  les  rendait  étrangers  et  solitaires.  Leur  substance 
corporelle,  leur  personnalité  vivante,  tel  était  l'obstacle.  Et  une 
haine  secrète  naissait  chez  l'un  et  l'autre  :un  besoin  de  se  détruire, 
de  s'anéantir;  un  besoin  de  faire  mourir  et  un  besoin  de  mourir. 
Dans  la  caresse  même,  ils  reconnaissaient  l'impossibilité  de  fran- 
chir la  limite  matérielle  de  leurs  sens  humains.  Les  lèvres  ren- 
contraient les  lèvres  et  s'arrêtaient.  «  Qu'est-ce  qui  succomberait 
à  la  mort,  disait  Tristan,  sinon  ce  qui  nous  sépare,  sinon  ce  qui 
empêche  Tristan  d'aimer  Yseult  pour  toujours,  de  vivre  éternelle- 
ment pour  elle  seule  ?  »  Et  ils  entraient  déjà  dans  l'ombre  infinie. 
Le  monde  des  apparences  disparaissait.  «  Ainsi,  disait  Tristan, 
ainsi  nous  mourûmes,  ne  voulant  vivre  que  pour  l'amour,  insé- 

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506  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

parables,  toujours  unis,  sans  fin,  sans  réveil,  sans  peur,  sans  nom 
dans  le  sein  de  l'amour.  »  Les  paroles  s'entendaient  distinctes  sur 
le  pianissimo  de  l'orchestre.  Une  nouvelle  extase  ravissait  les 
deux  amans  et  les  emportait  jusqu'au  seuil  du  merveilleux  empire 
nocturne.  Déjà  ils  goûtaient  d'avance  la  béatitude  de  la  dissolu- 
tion, déjà  ils  se  sentaient  délivrés  du  poids  de  la  personne,  déjà 
ils  sentaient  leur  substance  se  sublimer  et  flotter,  diffuse  dans 
une  joie  sans  lin.  «  Sans  fin,  sans  réveil,  sans  peur,  sans  nom...  » 

«  Prenez  garde  !  prenez  garde  !  Voici  que  la  nuit  cède  au  jour, 
avertissait  d'en  haut  Brangaine  invisible.  Prenez  garde!  »  Et  le 
frisson  de  la  gelée  matinale  traversait  le  parc,  réveillait  les  fleurs. 
La  froide  lumière  de  l'aube  montait  lentement  et  recouvrait  les 
étoiles  qui  palpitaient  plus  fort.  «  Prenez  garde  !  »  Vain  avertis- 
sement de  la  vigie  fidèle.  Eux  n'écoutaient  pas  :  ils  ne  voulaient 
pas,  ne  pouvaient  pas  s'éveiller.  Sous  la  menace  du  jour,  ils  se 
plongeaient  toujours  plus  avant  dans  cette  ombre  où  ne  pouvait 
parvenir  aucune  lueur  de  crépuscule.  «  Qu'éternellement  la  nuit 
nous  enveloppe  !  »  Et  un  tourbillon  d'harmonies  les  enveloppait, 
les  étreignait  dans  ses  spirales  véhémentes,  les  transportait  sur 
la  plage  écartée  qu'invoquait  leur  désir,  là  où  nulle  angoisse 
n'opprimait  l'élan  de  l'âme  aimante,  par  delà  toute  langueur,  par 
delà  toute  douleur,  par  delà  toute  solitude,  dans  la  sérénité  in- 
finie de  leur  rêve  suprême. 

«  Sauve- toi,  Tristan!  »  C'était  le  cri  de  Kourwenal  après  le 
cri  de  Brangaine.  C'était  l'assaut  imprévu  et  brutal  qui  interrom- 
pait l'embrassement  extatique.  Et,  tandis  que  le  thème  d'amour 
persistait  dans  l'orchestre,  le  motif  de  lâchasse  éclatait  avec  un 
fracas  métallique.  Le  roi  et  les  courtisans  paraissaient.  Tristan 
cachait  sous  son  ample  manteau  Yseult  étendue  sur  le  lit  de  fleurs; 
il  la  dérobait  aux  regards  et  à  la  lumière,  affirmant  par  ce  geste 
sa  domination,  signifiant  son  droit  non  douteux.  «  Le  triste  jour, 
pour  la  dernière  fois  !  »  Pour  la  dernière  fois,  dans  l'attitude 
calme,  et  résolue  d'un  héros,  il  acceptait  la  lutte  avec  les  forces 
étrangères;  sûr  désormais  que  rien  ne  pouvait  modifier  ou  sus- 
pendre le  cours  de  son  destin.  Tandis  que  la  souveraine  douleur 
du  roi  Marc  s'exhalait  en  une  mélopée  lente  et  profonde,  il  se 
taisait,  inébranlable  dans  sa  pensée  secrète.  Et  finalement  il  répon- 
dait aux  questions  du  roi  :  «  Ce  mystère,  je  ne  puis  te  le  révéler. 
Jamais  tu  ne  pourras  connaître  ce  que  tu  demandes.  »  Le  motif  du 
philtre  condensait  sur  cette  réponse  l'obscurité  du  mystère,  la  gra- 
vité de  l'événement  irréparable.  «Veux-tu  suivre  Tristan, ô  Yseult? 
demandait-il  à  la  reine,  simplement,  en  présence  de  tous.  Sur  la 
terre  où  je  veux  aller,  le  soleil  ne  resplendit  pas.  C'est  la  terre 
des  ténèbres,  c'est  le  pays  nocturne  d'où  m'envoya  ma  mère 


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TRIOMPHE   DE    LA   MORT.  507 

lorsque,  conçu  par  elle  dans  la  mort,  dans  la  mort  je  vins  au 
jour...  »  Et  Ysolde  :  «  Là  où  est  la  patrie  de  Tristan, là  Ysoïde  veut 
aller.  Elle  veut  le  suivre,  douce  et  fidèle,  dans  le  chemin  qu'il  lui 
montrera...  » 

Et  le  héros  mourant  la  précédait  sur  cette  terre,  frappé  par 
le  traître  Melot. 

Cependant  le  troisième  prélude  évoquait  la  vision  du  rivage 
lointain,  des  récifs  arides  et  désolés  où,  dans  les  anses  secrètes, 
la  mer  semblait  pleurer  sans  trêve  un  deuil  inconsolable.  Une 
brume  de  légende  et  de  mystérieuse  poésie  enveloppait  les 
formes  rigides  de  la  roche,  aperçues  comme  dans  une  aube  in- 
certaine ou  dans  un  crépuscule  presque  éteint.  Et  le  son  du  cha- 
lumeau pastoral  réveillait  les  images  confuses  de  la  vie  passée, 
des  choses  perdues  dans  la  nuit  des  temps. 

«  Que  dit  l'antique  lamentation?  soupirait  Tristan.  Où 
suis-je?  » 

Le  pâtre  modulait  sur  le  roseau  fragile  la  mélodie  impéris- 
sable, transmise  par  les  ancêtres  à  travers  les  âges;  et,  dans  sa 
profonde  inconscience,  il  était  sans  inquiétude. 

Et  Tristan,  à  l'âme  de  qui  ces  humbles  notes  avaient  tout 
révélé  :  «  Je  ne  suis  point  resté  au  lieu  de  mon  réveil.  Mais  où 
ai-je  fait  séjour?  je  ne  saurais  te  le  dire.  Là  je  n'ai  vu  ni  le  soleil, 
ni  le  pays,  ni  les  habitans;  mais,  ce  que  j'y  ai  vu,  je  ne  saurais 
te  le  dire...  C'était  là  où  je  fus  toujours,  là  où  j'irai  pour  tou- 
jours :  dans  le  vaste  empire  de  l'éternelle  nuit.  Là-bas,  une  seule 
et  unique  science  nous  est  donnée  :  le  divin,  l'éternel,  l'originel 
oubli!  »  Le  délire  de  la  fièvre  l'agitait;  l'ardeur  du  philtre 
rongeait  ses  fibres  intimes.  «  Ah  !  ce  que  je  souffre,  tu  ne  peux 
pas  le  souffrir!  Ce  désir  terrible  qui  me  dévore,  ce  feu  implacable 
qui  me  consume...  Ah!  si  je  pouvais  te  le  dire,  si  tu  pouvais 
me  comprendre  !  » 

Et  le  pâtre  inconscient  soufflait,  soufflait  dans  son  chalumeau. 
C'était  le  même  air  ;  les  notes  étaient  toujours  les  mêmes  :  elles 
parlaient  de  la  vie  qui  n'était  plus,  elles  parlaient  des  choses  loin- 
taines et  anéanties. 

«  Vieille  et  grave  mélodie,  disait  Tristan,  tes  sons  lamentables 
parvenaient  jusqu'à  moi  sur  les  vents  du  soir  lorsque,  en  un 
temps  lointain,  la  mort  du  père  fut  annoncée  au  fils.  Tu  me  cher- 
chais, de  plus  en  plus  inquiète,  dans  l'aube  sinistre,  lorsque  le 
fils  apprit  le  sort  de  la  mère.  Quand  mon  père  m'engendra  et 
mourut,  quand  ma  mère  me  donna  le  jour  en  expirant,  la  vieille 
mélodie  arrivait  aussi  à  leurs  oreilles,  languissante  et  triste.  Elle 
m'a  interrogé  un  jour,  et  voici  qu'elle  me  parle  encore.  Pour  quel 
destin  suis-je  né?  Pour  quel  destin?  La  vieille  mélodie  me  le  répète  : 

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508  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

—  Pour  désirer  et  pour  mourir  !  Pour  mourir  de  désirer  !  — Oh  !  non, 
non.  Tel  n'est  point  ton  véritable  sens...  Désirer,  désirer,  désirer 
jusque  dans  la  mort  ;  mais  non  pas  mourir  de  désirer. . .  »  De  plus  en 
plus  puissant,  de  plus  en  plus  tenace ,  le  philtre  le  corrodait  jusqu'aux 
moelles.  Tout  son  être  se  tordait  dans  l'insoutenable  spasme. 
Par  momens,  Porchestre  avait  des  crépitations  de  bûcher.  La  vio- 
lence de  la  douleur  le  traversait  parfois  tout  entier  avec  une  impé- 
tuosité de  rafale,  en  avivant  les  flammes.  Des  sursauts  subits  le 
secouaient  ;  des  cris  atroces  s'en  échappaient  ;  des  sanglots  étouffés 
s'y  éteignaient.  «  Le  philtre!  le  philtre!  Le  terrible  philtre!  Avec 
quelle  furie  je  le  sens  monter  de  mon  cœur  à  mon  cerveau  !  Nul 
remède  désormais,  nulle  douce  mort  ne  peut  me  délivrer  de  la  tor- 
ture du  désir.  En  aucun  lieu, en  aucun  lieu, hélas!  je  ne  trouverai 
le  repos.  La  nuit  me  repousse  vers  le  jour,  et  l'œil  du  soleil  se 
repaît  de  mon  perpétuel  souffrir.  Ah  !  comme  le  soleil  ardent  me 
brûle  et  me  consume!  Et  n'avoir  pas  môme,  n'avoir  jamais  le 
rafraîchissement  d'une  ombre  pour  cette  brûlure  dévorante!  Quel 
baume  pourrait  procurer  un  soulagement  à  mon  horrible  sup- 
plice? »  Il  portait  dans  les  veines  et  dans  les  moelles  le  désir  de 
tous  les  hommes,  de  toute  l'espèce,  amassé  de  génération  en 
génération,  aggravé  des  fautes  de  tous  les  pères  et  de  tous  les  fils, 
des  ivresses  de  tous,  des  angoisses  de  tous.  En  son  sang  refleuris- 
saient les  germes  de  la  concupiscence  séculaire,  se  remêlaient  les 
impuretés  les  plus  diverses,  refermentaient  les  venins  les  plus 
subtils  et  les  plus  violens  que,  depuis  les  âges  immémoriaux,  de 
purpurines  bouches  sinueuses  de  femmes  avaient  versés  aux  mâles 
concupiscens  et  subjugués.  Il  était  l'héritier  du  mal  éternel.  «  Ce 
terrible  philtre  qui  me  condamne  au  supplice,  c'est  moi,  moi- 
même  qui  l'ai  composé.  Avec  les  agitations  de  mon  père,  avec 
les  convulsions  de  ma  mère,  avec  toutes  les  larmes  d'amour  ver- 
sées en  d'autres  temps,  avec  le  rire  et  avec  les  pleurs,  avec  les 
.voluptés  et  avec  les  blessures,  je  l'ai  composé  moi-même,  le 
poison  de  ce  philtre.  Et  je  l'ai  bu  à  longues  gorgées  de 
délices...  Maudit  sois-tu,  philtre  terrible!  Maudit  soit  qui 
t'a  composé!  »  Et  il  retombait  sur  sa  couche,  exténué,  inanimé, 
pour  reprendre  encore  ses  esprits,  pour  sentir  encore  l'ardeur  de 
sa  plaie,  pour  voir  encore  de  ses  yeux  hallucinés  l'image  sou- 
veraine traversant  les  champs  de  la  mer.  «  Elle  vient,  elle  vient 
vers  la  terre,  bercée  mollement  sur  de  grands  flots  de  fleurs  eni- 
vrantes. Son  sourire  verse  sur  moi  une  divine  consolation;  elle 
m'apporte  le  rafraîchissement  suprême...  »  Ainsi  invoquait-il, 
ainsi  voyait-il,  de  ses  yeux  clos  désormais  à  la  commune 
lumière,  la  magicienne,  la  maîtresse  des  baumes,  la  médicatrice 
de  toutes  les  blessures.  «  Elle  vient,  elle  vient!  Ne  la  vois-tu 


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TRIOMPHE   DE   LÀ   MORT.  509 

pas,  Kourwenal,  ne  la  vois-tu  pas  encore?  »  Et  les  ondes  émues 
du  golfe  Mystique  ramenaient  confusément  des  profondeurs 
toutes  les  mélodies  déjà  entendues,  les  mélangeaient,  les  empor- 
taient, les  submergeaient  dans  un  gouffre,  les  repoussaient  encore 
à  la  surface,  les  broyaient  :  celles  qui  avaient  exprimé  l'angoisse 
du  décisif  conflit  sur  le  pont  du  navire  ;  celles  où  Ton  avait  ouï 
le  bouillonnement  du  breuvage  versé  dans  la  coupe  d'or  et  le  bour- 
donnement des  artères  envahies  par  le  feu  liquide  ;  celles  où  Ton 
avait  ouï  la  mystérieuse  haleine  de  la  nuit  d'été  invitant  à  des 
voluptés  sans  an;  toutes  les  mélodies,  avec  toutes  les  images  et 
toutes  les  souvenances.  Et,  sur  cet  immense  naufrage,  la  fatale 
mélodie  passait,  altière,  souveraine,  implacable,  répétant  par  in- 
tervalles l'atroce  condamnation  :  «  Désirer,  désirer,  désirer  jusque 
dans  la  mort;  et  non  pas  mourir  de  désirer!  » 
'  «  Le  vaisseau  jette  l'ancre!  Yseult,  voilà  Yseult!  Elle 
s'élance  au  rivage!  »  criait  Kourwenal  du  haut  de  la  tour.  Et, 
dans  le  délire  de  la  joie,  Tristan  déchirait  les  bandages  de  sa 
blessure,  excitait  son  propre  sang  à  jaillir,  à  inonder  la  terre,  à 
empourprer  le  monde.  Comme  Yseult  et  la  Mort  approchaient,  il 
croyait  entendre  la  lumière.  «  N'entends-je  point  la  lumière?  Mes 
oreilles  n'entendent-elles  point  la  lumière?  »  Un  grand  soleil  in- 
térieur l'éblouissait  ;  tous  les  alomes  de  sa  substance  dardaient 
des  rayons  de  soleil  qui,  par  ondes  lumineuses  et  harmonieuses, 
s'épandaient  dans  l'univers.  La  lumière  était  musique  ;  la  musique 
était  lumière. 

Et  alors  le  golfe  Mystique  s'irradiait  réellement  comme  un 
ciel.  Les  sonorités  de  l'orchestre  semblaient  imiter  ces  lointaines 
harmonies  planétaires  que  jadis  des  âmes  de  contemplateurs  vigi- 
lans  crurent  surprendre  dans  le  silence  nocturne.  Peu  à  peu  les 
longs  frémissemens  de  l'inquiétude,  les  longs  sursauts  de  l'an- 
goisse, les  halètemensdes  vaines  poursuites  et  les  efforts  du  désir 
toujours  déçu,  toutes  les  agitations  de  la  misère  terrestre  s'apai- 
saient, se  dissipaient.  Tristan  avait  enfin  franchi  la  limite  du 
«  merveilleux  empire  »,  il  était  entré  enfin  dans  la  nuit  éternelle. 
Et  Yseult,  penchée  sur  la  dépouille  inerte,  sentait  enfin  se  dis- 
soudre lentement  le  poids  qui  l'écrasait.  La  mélodie  fatale,  de- 
venue plus  claire  et  plus  solennelle,  consacrait  le  grand  hymen 
funéraire.  Ensuite  les  notes,  semblables  à  des  fils  éthérés,  s'affi- 
naient pour  tisser  autour  de  l'amante  des  voiles  de  pureté  dia- 
phanes. Ainsi  commençait  une  sorte  d'assomption  joyeuse,  par  des 
degrés  de  splendeur,  sur  l'aile  d'un  hymne.  «  De  quel  suave  sou- 
rire il  sourit!  Ne  le  voyez-vous  pas?  Ne  l'entendez-vous  pas? 
Comme  il  resplendit  de  sidérale  clarté?  Ne  le  voyez- vous  pas? 
Ne  l'entendez-vous  pas  ?  Suis-je  seule  à  ouïr  cette  mélodie  nouvelle, 


510  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

infiniment  douce  et  consolante,  qui  jaillit  des  profondeurs  de  son 
être,  et  qui  me  ravit,  etqui  me  pénètre,  et  qui  m'enveloppe  ?  »  La  ma- 
gicienne d'Irlande,  la  formidable  maîtresse  des  philtres,  l'arbitre 
héréditaire  des  obscures  puissances  terrestres,  celle  qui,  du  haut  du 
navire,  avait  invoqué  les  tourbillons  et  les  tempêtes,  celle  dont 
l'amour  avait  élu  le  plus  fort  et  le  plus  noble  des  héros  pour  l'in- 
toxiquer et  le  perdre,  celle  qui  avait  fermé  le  chemin  de  la  gloire  et 
de  la  victoire  à  un  «  dominateur  du  monde  »,  l'empoisonneuse, 
l'homicide,  se  transfigurait  par  la  vertu  de  la  mort  en  un  être  de 
lumière  et  de  joie,  exempte  de  toute  convoitise  impure,  libre  de 
toute  basse  attache,  palpitant  et  respirant  au  sein  de  l'âme  diffuse 
de  l'univers.  «  Ces  sons  plus  clairs  qui  murmurent  à  mon  oreille 
ne  seraient-ils  pas  les  ondes  molles  de  l'air?  Dois-je  respirer,  boire, 
me  plonger,  naufrager  doucement  dans  les  vapeurs  et  dans  les  par- 
fums?» Tout  en  elle  se  dissolvait,  se  fondait,  se  dilatait,  retournait 
à  la  fluidité  originelle,  à  l'immense  océan  élémentaire  d'où  toutes 
les  formes  naissaient,  où  toutes  les  formes  disparaissaient  pour  se 
renouveler  et  pour  renaître.  Dans  le  golfe  Mystique,  les  transfor- 
mations et  les  transfigurations  s'accomplissaient  de  note  en  note, 
d'harmonie  en  harmonie,  sans  interruption.  Il  semblait  que  toutes 
choses  s'y  décomposassent,  y  exhalassent  leurs  essences  cachées, 
s'y  changeassent  en  immatériels  symboles.  Des  couleurs  jamais 
apparues  sur  les  pétales  des  plus  délicates  fleurs  terrestres,  des 
parfums  d'une  subtilité  presque  imperceptible  y  flottaient.  Des 
visions  de  paradis  secrets  s'y  révélaient  dans  un  éclair,  des  germes 
de  mondes  à  naître  s'y  épanouissaient.  Et  l'ivresse  panique  mon- 
tait, montait;  le  chœur  du  Grand  Tout  couvrait  l'unique  voix 
humaine.  Transfigurée,  Yseult  entrait  dans  le  merveilleux  empire, 
triomphalement.  «  Se  perdre,  s'abîmer,  s'évanouir  sans  con- 
science dans  l'infinie  palpitation  de  l'âme  universelle  :  suprême 
volupté!  » 

VI 

Durant  des  jours  entiers,  les  deux  ermites  vécurent  ainsi 
dans  la  grande  fiction,  respirèrent  cette  atmosphère  enflammée, 
se  saturèrent  de  cet  oubli  mortel.  Ils  crurent  se  transfigurer  eux- 
mêmes,  atteindre  eux-mêmes  un  cercle  supérieur  d'existence  ;  ils 
crurent  égaler  les  personnages  du  drame  dans  les  hauteurs  verti- 
gineuses de  leur  rêve  d'amour.  Ne  semblait-il  pas  qu'ils  eussent, 
eux  aussi ,  bu  un  philtre?  N'étaient-ils  pas,  eux  aussi,  tourmentés  par 
un  désir  sans  limite?  N'étaient-ils  pas,  eux  aussi,  enchaînés  par  un 
lien  indissoluble,  et  n'éprouvaient-ils  pas  souvent  dans  la  volupté 
les  affres  de  l'agonie,  n'entendaient-ils  pas  le  grondement  de  la 


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TRIOMPHE    DE   LA   MORT.  5H 

mort?  George,  comme  Tristan  lorsqu'il  avait  entendu  l'antique 
mélodie  modulée  par  le  pâtre,  trouvait  dans  cette  musique  la 
révélation  directe  d'une  angoisse  où  il  croyait  surprendre  enfin 
l'essence  vraie  de  son  âme  et  le  secret  tragique  de  son  destin.  Nul 
homme  mieux  que  lui  ne  pouvait  pénétrer  le  sens  symbolique  et 
mythique  du  philtre,  et  nul  homme  mieux  que  lui  ne  pouvait 
mesurer  la  profondeur  du  drame  intérieur,  uniquement  intérieur, 
où  le  héros  pensif  avait  consumé  ses  forces.  Nul  non  plus  ne 
pouvait  mieux  comprendre  le  cri  désespéré  de  la  victime  :  «  Ce 
terrible  philtre  qui  me  condamne  au  supplice,  c'est  moi,  moi- 
même  qui  rai  composé.  » 

II  entreprit  alors  sur  sa  maîtresse  une  œuvre  de  séduction 
funèbre.  Il  voulait  la  décider  lentement  à  mourir  ;  il  voulait  l'atti- 
rer avec  lui  vers  une  fin  mystérieuse  et  douce,  en  ce  pur  été  de 
l'Adriatique  plein  de  transparences  et  de  parfums.  La  grande 
phrase  d'amour,  —  qui  se  déployait  en  un  si  large  cercle  de 
lumière  autour  de  la  transfiguration  d'Yseult  —  avait  enfermé 
Hippolyte  dans  son  sortilège.  Elle  la  répétait  sans  cesse  à  voix 
basse,  quelquefois  même  à  haute  voix,  avec  des  signes  de  jubila- 
tion débordante. 

—  Ne  voudrais-tu  point  mourir  de  la  mort  d'Yseult?  lui 
demanda  George  souriant. 

—  Je  le  voudrais,  répondit-elle.  Mais,  sur  terre,  on  ne  meurt 
pas  de  cette  façon. 

—  Et  si  je  mourais,  moi?  reprit-il,  souriant  toujours. Si  tu 
me  voyais  mort,  en  réalité,  non  en  rêve? 

—  Je  crois  que  je  mourrais  aussi,  mais  de  désespoir. 

—  Et  si  je  te  proposais  de  mourir  avec  moi,  en  même  temps, 
de  la  même  manière? 

Pendant  quelques  secondes,  elle  resta  songeuse,  les  yeux 
baissés.  Puis,  relevant  vers  le  tentateur  un  regard  chargé  de  toute 
la  douceur  de  la  vie  : 

—  Pourquoi  mourir,  dit-elle,  si  je  t'aime,  si  tu  m'aimes,  si 
rien  désormais  ne  nous  empêche  de  vivre  en  nous  seuls? 

—  La  vie  te  plaît!  murmura-t-il  avec  une  amertume  voilée. 

—  Oui,  affirma-t-elle  avec  une  sorte  de  véhémence,  la  vie  me 
plaît  parce  que  tu  me  plais. 

—  Et  si  je  mourais  ?  répéta-t-il  sans  sourire,  parce  qu'il  sen- 
tait, une  fois  encore,  monter  en  lui  l'hostilité  instinctive  contre 
la  belle  créature  luxurieuse  qui  respirait  l'air  comme  une  joie. 

—  Tu  ne  mourras  point,  affirma-t-elle  avec  la  même  assurance. 
Tu  es  jeune,  pourquoi  devrais-tu  mourir? 

Dans  la  voix,  dans  l'attitude,  dans  toute  la  personne,  elle  avait 
une  insolite  diffusion  de  bien-être.  Son  aspect  était  celui  que  ta& 

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512  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

créatures  vivantes  ont  seulement  aux  heures  où  leur  vie  s'har- 
monise dans  un  équilibre  temporaire  de  toutes  les  énergies  d'ac- 
cord avec  les  conditions  extérieures  favorables.  Comme  d'autres 
fois,  elle  semblait  s'épanouir  dans  la  bonté  de  l'air  marin,  dans  la 
fraîcheur  du  soir  estival  ;  et  elle  faisait  penser  à  une  de  ces  ma- 
gnifiques fleurs  crépusculaires  qui  ouvrent  les  couronnes  de 
leurs  pétales  au  coucher  du  soleil. 

Après  une  longue  pause  où  Ton  entendit  sur  les  grèves  la 
rumeur  de  la  mer  pareille  à  un  bruissement  de  feuilles  arides, 
George  demanda  : 

—  Crois-tu  au  destin? 

—  Oui,  j'y  crois. 

Mal  disposée  à  la  gravité  triste  vers  laquelle  semblaient  tendre 
les  paroles  de  George,  elle  avait  répondu  sur  un  ton  léger  de 
badinage.  Lui,  blessé,  repartit  vivement  avec  amertume  : 

—  Sais-tu  quel  jour  c'est,  aujourd'hui? 
Perplexe,  inquiète,  elle  demanda  : 

—  Quel  jour? 

Il  eut  une  illusion.  Jusqu'alors  il  avait  évité  de  rappeler  à 
l'oublieuse  l'anniversaire  de  la  mort  de  Démétrius;  une  répu- 
gnance de  plus  en  plus  farouche  l'empêchait  de  proférer  ce  nom 
pur,  d'évoquer  cette  fière  image  hors  du  sanctuaire.  Il  sentait  qu'il 
aurait  profané  sa  religieuse  douleur  en  admettant  Hippolyte  à  la 
partager.  Et  ce  qui  avivait  encore  ce  sentiment,  c'est  qu'il  était 
dans  un  de  ces  intervalles  ordinaires  de  lucidité  cruelle  où  il 
revoyait  en  Hippolyte  la  femme  de  délices,  la  «  fleur  de  concu- 
piscence »,  l'Ennemie.  Il  se  contint,  et  avec  un  faux  rire  subit: 

—  Regarde!  s'écria-t-il.  C'est  fête  à  Ortone. 

Il  indiquait  dans  le  lointain  glauque  la  cité  maritime  qui  se 
couronnait  de  feux. 

—  Comme  tu  es  étrange,  aujourd'hui  !  dit-elle. 

Puis,  le  fixant  avec  cette  expression  singulière  qu'elle  avait 
coutume  de  prendre  lorsqu'elle  voulait  l'apaiser  et  l'adoucir,  elle 
ajouta  : 

—  Viens  ici,  viens  t'asseoir  à  mon  côté... 

Il  était  debout,  au  seuil  d'une  des  portes  qui  s'ouvraient  sur 
la  loggia,  dans  l'ombre.  Elle  était  assise  dehors,  sur  le  parapet, 
vêtue  d'une  légère  robe  blanche,  dans  une  pose  alanguie,  surgis- 
sant de  tout  le  buste  sur  le  fond  de  la  mer  où  s'attardaient 
encore  les  clartés  du  crépuscule  ;  et  le  profil  de  sa  tête  brune  se 
dessinait  dans  une  zone  d'ambre  limpide.  Elle  avait  l'air  de  re- 
naître, comme  au  sortir  d'un  lieu  clos  et  suffocant,  d'une  atmo- 
sphère lourde  d'exhalaisons  empoisonnées.  Aux  yeux  de  George, 
elle  avait  l'air  de  s'évaporer  comme   une  fiole  de  parfums,  de 

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TRIOMPHE   DE   LA   MORT.  513 

laisser  se  répandre  la  vie  idéale  qu'avaient  accumulée  en  elle  les 
puissances  de  la  musique,  de  se  vider  peu  à  peu  des  rêves  impor- 
tuns, de  revenir  à  la  primitive  animalité. 

George  pensait  :  «  Comme  toujours,  elle  n'a  fait  que  recevoir 
et  garder  docilement  les  attitudes  que  je  lui  ai  données.  La  vie 
intérieure  a  été  toujours  et  est  toujours  factice  chez  elle.  Ma  sug- 
gestion une  fois  interrompue,  elle  retourne  à  sa  nature  propre, 
elle  redevient  une  femme,  un  instrument  de  basse  lasciveté.  Rien 
ne  changera  jamais  sa  substance,  rien  ne  la  purifiera.  Elle  a  le 
sang  plébéien,  et  dans  le  sang,  qui  sait  quelles  hérédités  ignobles  ! 
Mais,  moi  non  plus,  je  ne  pourrai  jamais  m'affranchir  du  désir 
qu'elle  a  allumé  en  moi  ;  je  ne  pourrai  jamais  l'extirper  de  ma 
chair.  Et,  dorénavant,  je  ne  pourrai  vivre  ni  avec  elle  ni  sans  elle. 
Je  sais  que  je  dois  mourir;  mais  la  laisserai-je  à  un  successeur?  » 
Sa  haine  contre  l'inconsciente  créature  ne  s'était  jamais  soulevée 
avec  autant  de  violence.  Il  la  déchirait  saris  pitié,  avec  une  acri- 
monie qui  l'étonnait  lui-même.  C'était  comme  s'il  se  fût  vengé 
d'une  infidélité,  d'une  déloyauté  qui  aurait  dépassé  toutes  les 
limites  de  la  perfidie.  Il  éprouvait  l'envieuse  rancune  du  naufragé 
qui,  au  moment  où  il  enfonce, aperçoit  près  de  lui  son  camarade 
sur  le  point  de  se  sauver,  de  se  raccrocher  à  la  vie.  Pour  lui,  cet 
anniversaire  venait  apporter  une  nouvelle  confirmation  de  l'arrêt 
qu'il  savait  déjà  irrévocable.  Pour  lui,  ce  jour  était  l'Epiphanie  de 
la  Mort.  Il  sentait  qu'il  n'était  plus  maître  de  lui-même  ;  il  sen- 
tait l'absolue  domination  de  l'idée  fixe  qui,  d'un  instant  à  l'autre, 
pouvait  lui  suggérer  l'acte  suprême  et  en  même  temps  commu- 
niquer à  sa  volonté  l'impulsion  effective.  Et,  tandis  que  des 
images  criminelles  lui  traversaient  confusément  le  cerveau  :  «  Dois- 
je  mourir  seul? se  répétait-il  à  lui-même.  Dois-je  mourir  seul?  » 

Il  tressaillit  quand  Hippolyte  le  toucha  au  visage  et  lui  passa 
les  bras  autour  du  cou. 

—  Je  t'ai  fait  peur?  demanda- t-elle. 

En  le  voyant  disparaître  dans  l'ombre  de  plus  en  plus  épaisse 
qui  occupait  l'embrasure  de  la  porte,  une  inquiétude  singulière 
l'avait  prise  et  elle  s'était  levée  pour  l'embrasser. 

—  A  quoi  pensais-tu?  Qu'as-tu?  Pourquoi  es-tu  comme  cela 
aujourd'hui? 

Elle  lui  parlait  d'une  voix  insinuante,  et,  le  tenant  toujours 
embrassé,  elle  lui  caressait  la  tempe.  Lui,  dans  l'obscurité,  voyait 
la  mystérieuse  pâleur  de  ce  visage,  voyait  la  lueur  de  ces  yeux. 
Un  tremblement  incoercible  l'envahit. 

—  Tu  trembles?  Qu'as-tu?  Qu'as-tu  ? 

Elle  se  détacha  de   lui,  chercha  une    bougie  sur  la  table, 
l'alluma.  Et  elle  se  rapprocha,  inquiète,  lui  prit  les  deux  mains. 
Tom  cxxx.  —  1895.     -    '  '     n.  3& 


514  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Tu  es  malade? 

—  Oui,  balbutia-t-il,  je  ne  suis  pas  à  mon  aise.  C'est  une  de 
mes  mauvaises  journées... 

Ce  n'était  pas  la  première  fois  qu'elle  l'entendait  se  plaindre 
de  vagues  souffrances  physiques,  de  douleurs  sourdes  et  errantes, 
de  tiraillemens  et  de  fourmillemens  désagréables,  de  vertiges  et 
de  cauchemars.  Elle  croyait  ces  souffrances  imaginaires;  elle  y 
voyait  des  effets  de  la  mélancolie  habituelle,  des  excès  de  pensée; 
et  elle  n'y  connaissait  pas  de  meilleur  remède  que  les  caresses, 
les  rires  et  les  jeux. 

—  Où  souffres-tu? 

—  Je  ne  saurais  dire. 

—  Oh!  je  sais  bien,  moi,  la  cause  de  ton  mal...  La  musique 
t'excite  trop.  Il  faut  ne  plus  en  faire  pendant  une  semaine. 

—  Non,  nous  n'en  ferons  plus. 

—  Plus  du  tout. 

Et  elle  alla  vers  le  piano,  rabattit  le  couvercle  sur  le  clavier, 
ferma  la  serrure  et  cacha  la  petite  clef. 

—  Demain,  nous  reprendrons  nos  grandes  promenades,  nous 
passerons  toute  la  matinée  sur  la  plage.  Veux-tu?  Et  maintenant, 
viens  sur  la  loggia. 

Elle  l'attira  d'un  geste  tendre. 

—  Regarde  comme  la  soirée  est  belle  !  Sens  comme  les  roches 
embaument  ! 

Elle  aspira  le  parfum  saumâtre  en  frémissant,  en  se  serrant 
contre  lui. 

—  Nous  avons  tout  pour  être  heureux,  et  toi...  Comme  tu 
regretteras  ce  temps-ci  lorsqu'il  sera  passé!  Les  jours  passent. 
Voilà  bientôt  trois  mois  que  nous  vivons  ici. 

—  Penserais-tu  déjà  à  me  quitter?  demanda-t-il,  inquiet, 
soupçonneux. 

Elle  voulut  le  rassurer. 

—  Non,  non,  répliqua-t-elle ;  pas  encore;  mais  la  prolonga- 
tion de  mon  absence  devient  difficile,  à  cause  de  ma  mère.  J'ai 
même  reçu  aujourd'hui  une  lettre  de  rappel.  Tu  sais,  elle  a  besoin 
de  moi.  Lorsque  je  manque  à  la  maison,  tout  va  de  travers... 

—  Tu  dois  donc  retourner  prochainement  à  Rome? 

—  Non.  Je  saurai  trouver  encore  quelque  prétexte.  Tu  sais 
que,  pour  ma  mère,  je  suis  ici  en  compagnie  d'une  amie.  Ma 
sœur  m'a  aidée  et  m'aide  à  rendre  cette  invention  vraisemblable; 
et  d'ailleurs  ma  mère  n'ignore  pas  que  j'ai  besoin  des  bains  et 
que,  l'an  dernier,  je  me  suis  mal  trouvée  de  n'en  avoir  pas  pris... 
Tu  te  rappelles?  Je  passai  l'été  à  Caronno,  chez  ma  sœur.  Quel 
été  horrible! 


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TRIOMPHE   DE   LA    MORT.  515 

—  Et  alors? 

—  Je  pourrai  certainement  rester  avec  toi  tout  ce  mois  d'août, 
et  peut-être  aussi  la  première  semaine  de  septembre... 

—  Et  ensuite? 

—  Ensuite,  tu  me  permettras  de  retourner  à  Rome,  et  tu 
viendras  m'y  rejoindre.  Là,  nous  aviserons  pour  l'avenir.  J'ai 
déjà  quelque  chose  en  tête... 

—  Quoi? 

—  Je  te  le  dirai.  Mais,  pour  le  moment,  dînons.  Tu  n'as  point 
d'appétit,  toi? 

Le  dîner  était  prêt.  Comme  d'habitude,  la^  table  était  dressée 
en  plein  air,  dans  la  loggia.  On  alluma  la  grande  lampe. 

—  Vois-tu?  s'écria-t-elle,  lorsque  la  domestique  apporta  sur 
Ja  table  la  soupière  fumante.  Cela,  c'est  l'œuvre  de  Candie. 

Elle  avait  voulu  que  Candie  lui  apprêtât  une  soupe  rustique,  à 
la  mode  paysanne  :  un  mélange  savoureux,  riche  en  gingembre, 
coloré  et  odorant.  Elle  y  avait  déjà  goûté  quelquefois,  attirée  par 
l'odeur  dans  l'habitation  des  vieillards.  Elle  en  était  devenue 
gourmande. 

—  C'est  délicieux  !  Tu  vas  goûter. 

Elle  s'en  versa  une  écuelle  comble,  avec  un  geste  de  gour- 
mandise enfantine  ;  et  elle  avala  vivement  la  première  cuillerée  : 

—  Je  n'ai  jamais  mangé  rien  de  meilleur! 

Elle  appela  Candie  pour  lui  faire  des  complimens  : 

—  Candie  !  Candie  ! 

Le  femme  apparut  au  bas  de  l'escalier,  riant  : 

—  La  soupe  te  plaît,  madame? 

—  Elle  est  parfaite  ! 

—  Puisse-t-elle  se  convertir  en  bon  sang  pour  toi! 

Et  les  rires  naïfs  de  la  femme  enceinte  montèrent  dans  l'air 
calme. 

On  voyait  que  George  prenait  part  à  cette  gaîté.  Le  changement 
subit  de  son  humeur  était  manifeste.  Il  se  versa  du  vin,  but  d'un 
trait.  Il  fit  effort  pour  vaincre  sa  répugnance  à  manger,  cette  ré- 
pugnance qui,  dans  les  derniers  temps,  était  devenue  si  forte 
qu'elle  lui  rendait  parfois  insupportable  jusqu'à  la  vue  de  la  viande 
saignante. 

—  Tu  te  sens  mieux,  n'est-ce  pas?  demanda  Hippolyte  en  se 
penchant  vers  lui  et  en  déplaçant  même  un  peu  sa  chaise  pour  se 
rapprocher. 

—  Oui;  maintenant  je  me  sens  bien. 
Et  il  but  encore. 

—  Regarde!  s'écria-t-elle.  Regarde  Ortone  en  fête! 

Tous  deux  regardèrent  la  ville  lointaine,  couronnée  de  feux^ 

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516  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

sur  la  colline  qui  s'allongeait  dans  la  mer  ténébreuse.  Des  groupes 
des  ballons  lumineux,  pareils  à  des  constellations  de  flamme, 
s'élevaient  lentement  dans  l'air  tranquille  ;  et  ils  semblaient  se 
multiplier  sans  cesse,  ils  peuplaient  tout  ce  rivage  du  ciel. 

—  Ces  jours-ci,  dit-il,  ma  sœur  Christine  est  à  Ortone,  chez 
tes  Vallereggia,  sesparens. 

—  Elle  t'a  écrit? 

—  Oui. 

—  Comme  je  serais  heureuse  de  la  voir  !  Elle  te  ressemble, 
n'est-ce  pas?  Christine  est  ta  préférée. 

Pendant  quelques  secondes,  elle  resta  pensive. 

—  Comme  je  serais  heureuse  de  voir  ta  mère!  Puis  elle  re- 
prit :  J'ai  si  souvent  pensé  à  elle! 

Et,  après  une  autre  pause,  d'une  voix  tendre  : 

—  Comme  elle  doit  t'adorer  ! 

Une  émotion  imprévue  gonfla  le  cœur  de  George.  Son  âme  se 
tendit  de  nouveau  vers  la  maison  lointaine,  s'inclinant  tout  d'un 
coup  comme  un  arbre  investi  par  la  rafale.  Et  la  résolution  se- 
crète, —  prise  dans  l'obscurité  de  la  chambre  entre  les  bras 
d'Hippolyte,  —  vacilla  sous  le  heurt  d'un  avertissement  obscur, 
lorsqu'il  revit  en  mémoire  la  porte  close  derrière  laquelle  était  le 
lit  de  Démétrius,  lorsqu'il  revit  la  chapelle  mortuaire  à  l'angle 
du  cimetière,  dans  l'ombre  bleuâtre  et  solennelle  de  la  mon- 
tagne protectrice. 

Mais  Hippolyte  parlait,  devenait  loquace.  Comme  tant  d'autres 
fois,  elle  s'abandonnait  imprudemment  à  ses  souvenirs  domes- 
tiques. Et  lui,  comme  tant  d'autres  fois,  se  mit  à  écouter  en 
observant  avec  malaise  certaines  lignes  vulgaires  que  prenait  sa 
bouche  dans  l'abondance  et  dans  la  chaleur  du  discours  ;  en  obser- 
vant, comme  tant  d'autres  fois,  le  geste  particulier  qui  lui  était 
habituel  quand  elle  s'échauffait,  ce  geste  si  disgracieux  qu'il  ne 
paraissait  pas  lui  appartenir.  Elle  disait  : 

—  Ma  mère  à  moi,  tu  l'as  vue  un  jour  dans  la  rue.  Tu  t'en 
souviens?  Quelle  différence  entre  ma  mère  et  mon  père!  Mon 
père  a  toujours  été  bon  et  affectueux  pour  nous,  incapable  de 
nous  battre,  de  nous  réprimander  durement.  Ma  mère  est  vio- 
lente, impétueuse,  presque  cruelle.  Ah  !  si  je  te  racontais  le  martyre 
de  ma  sœur,  de  la  pauvre  Adrienne!  Elle  se  rebellait  toujours; 
et  cette  rébellion  exaspérait  ma  mère,  qui  la  frappait  jusqu'au 
sang.  Moi,  je  savais  la  désarmer  en  reconnaissant  ma  faute  et  en 
lui  demandant  pardon.  Cependant,  avec  toute  sa  dureté,  elle  avait 
pour  nous  un  immense  amour...  Notre  appartement  avait  une  fe- 
nêtre qui  correspondait  à  une  citerne.  Et  nous,  par  jeu,  nous  nous 
mettions  souvent  à  cette  fenêtre  pour  tirer  de  l'eau  avec  un  petit 


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TRIOMPHE   DE   LA   MORT.  517 

seau.  Un  jour  ma  mère  sortit,  et,  par  hasard,  nous  restâmes  seules. 
Quelques  minutes  après,  nous  la  vîmes  avec  surprise  rentrer  tout 
en  larmes,  bouleversée,  défaite.  Elle  me  prit  entre  ses  bras  et  me 
couvrit  de  baisers  furieux,  en  sanglotant  comme  une  folle.  Dans 
la  rue,  elle  avait  eu  le  pressentiment  que  j'étais  tombée  par  cette 
fenêtre  ! 

George  revit  en  mémoire  ce  visage  de  vieille  hystérique  où 
apparaissaient  exagérés  tous  les  défauts  du  visage  de  la  fille  :  le 
développement  de  la  mâchoire  inférieure,  la  longueur  du  menton, 
la  largeur  des  narines.  Il  revit  ce  front  de  Furie  sur  lequel  se  re- 
dressaient des  cheveux  gris,  secs,  épais;  ces  sombres  yeux  enfon- 
cés sous  l'arcade  sourcilière,  qui  révélaient  une  ardeur  fanatique 
de  bigote  et  une  avarice  opiniâtre  de  petite  bourgeoise  transté- 
vérine. 

—  Tu  vois  cette  cicatrice  que  j'ai  sous  le  menton?  poursuivait 
Hippolyte.  Elle  me  vient  aussi  de  ma  mère.  Nous  allions  à  l'école, 
ma  sœur  et  moi,  et  nous  avions  pour  l'école  des  robes  très  jolies, 
que  nous  devions  ôter  au  retour.  Un  soir,  en  rentrant,  je  trouvai 
sur  la  table  une  chaufferette  que  je  pris  pour  réchauffer  mes 
mains  glacées.  Ma  mère  me  dit  :  «  Va  te  déshabiller!  »  Je  répon- 
dis :  «  J'y  vais  »,  et  je  continuai  à  me  chauffer.  Elle  répéta  :  «  Va 
te  déshabiller  !  »  Je  répétai  :  «  J'y  vais.  »  Elle  avait  entre  les 
mains  une  grosse  brosse  et  brossait  un  vêtement.  Je  m'attardais 
au  milieu  de  la  chambre  avec  la  chaufferette.  Ma  mère  répéta  pour 
la  troisième  fois  :  «  Va  te  déshabiller!  »  Et  je  répétai  :  «  J'y 
vais.  »  Furieuse,  elle  me  lança  la  brosse,  qui  atteignit  et  brisa  la 
chaufferette.  Un  éclat  du  manche  me  frappa  ici,  sous  le  menton, 
et  me  coupa  une  veine.  Le  sang  coulait.  Vite  ma  tante  accourut 
à  mon  secours;  mais  ma  mère  ne  bougea  ni  ne  me  regarda. 
Le  sang  coulait.  Par  bonheur,  on  trouva  immédiatement  un  chi- 
rurgien qui  fit  la  ligature  de  la  veine.  Ma  mère  s'obstinait  à  garder 
le  silence.  Lorsque  mon  père  revint  et  me  vit  avec  un  bandage,  il 
me  demanda  ce  que  j'avais.  Ma  mère,  sans  une  parole,  me  fixa.  Je 
répondis  :  «  Je  suis  tombée  dans  l'escalier.  »  Ma  mère  se  lut.  Par 
la  suite,  j'ai  beaucoup  souffert  de  cette  perte  de  sang...  Mais 
Adrienne,  comme  on  l'a  battue!  Surtout  à  cause  de  Jules,  mon 
beau-frère.  Je  n'oublierai  jamais  une  scène  terrible... 

Elle  s'interrompit.  Peut-être  venait-elle  de  surprendre  sur  la 
figure  de  George  quelque  signe  équivoque. 

—  Je  t'ennuie,  n'est-ce  pas,  avec  tout  ce  bavardage? 

—  Non,  non.  Continue,  je  t'en  prie.  Ne  vois-tu  pas  que  je 
t'écoute  ? 

—  Nous  habitions  alors  àRipetta,  dans  la  maison  d'une  famille 
Angelini,  avec  qui  nous  nous  liâmes  d'intime  amitié.  Louis  Sergi, 


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518  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

le  frère  de  mon  beau-frère  Jules,  occupait  l'étage  inférieur  avec 
sa  femme  Eugénie.  Louis  était  un  homme  instruit,  studieux, 
modeste;  Eugénie  était  une  femme  de  la  pire  espèce.  Bien  que 
son  mari  gagnât  beaucoup,  elle  le  forçait  toujours  à  s'endetter; 
et  on  ne  savait  pas  de  quelle  façon  elle  dépensait  tout  cet  argent. 
A  en  croire  les  mauvaises  langues,  il  lui  servait  à  payer  ses 
amoureux...  Comme  elle  était  très  laide,  sa  laideur  accréditait  ce 
bruit  infâme.  Ma  sœur  s'était  liée  avec  Eugénie,  je  ne  sais  com- 
ment, et  elle  allait  sans  cesse  en  bas  sous  prétexte  de  se  faire 
donner  par  Louis  des  répétitions  de  français.  Cela  déplaisait  à 
maman,  mise  en  défiance  par  les  sœurs  Angelini,  vieilles  filles 
qui  feignaient  d'avoir  de  l'amitié  pour  les  Sergi,  mais  qui  en  réa- 
lité les  détestaient  comme  des  buzzurri  et  étaient  heureuses  d'en 
médire.  «  Permettre  qu'Adrienne  fréquente  la  maison  d'une 
femme  perdue  !  »  Les  sévérités  augmentèrent.  Mais  Eugénie  favo- 
risait toujours  les  amours  de  Jules  et  d'Adrienne.  Jules  venait  sou- 
vent pour  affaires  de  Milan  à  Rome.  Et,  un  jour  où  justement  il 
devait  venir,  ma  sœur  avait  grande  hâte  de  descendre  en  bas.  Ma- 
man lui  défendit  de  bouger.  Ma  sœur  insistait.  Dans  la  dispute, 
maman  leva  la  main.  Elles  se  saisirent  aux  cheveux.  Ma  sœur 
alla  jusqu'à  lui  mordre  le  bras  et  prit  la  fuite  par  l'escalier.  Mais, 
comme  elle  frappait  à  la  porte  des  Sërgi,  maman  lui  tomba  dessus, 
et,  en  plein  palier,  il  y  eut  une  scène  de  violence  que  je  n'ou- 
blierai jamais.  On  rapporta  chez  nous  Adrienne  presque  morte. 
Elle  tomba  malade,  eut  des  convulsions.  Maman,  repentante, 
l'entoura  de  soins,  fut  douce  comme  elle  ne  l'avait  jamais  été... 
Quelques  jours  plus  tard,  avant  même  d'être  tout  à  fait  guérie, 
Adrienne  prit  la  fuite  avec  Jules...  Mais  ceci,  je  te  l'ai  déjà  conté, 
je  pense. 

Et,  après  ces  naïfs  bavardages  où  elle  s'oubliait  sans  soup- 
çonner l'effet  produit  sur  son  amant  par  ces  vulgaires  souvenirs, 
elle  reprit  son  souper  interrompu. 

Il  y  eut  un  intervalle  de  silence  ;  puis  elle  ajouta  en  souriant  : 

—  Tu  vois  quelle  femme  terrible  est  ma  mère.  Tu  ne  sais  pas 
et  tu  ne  sauras  jamais  combien  elle  m'a  martyrisée,  lorsque  éclata 
la  lutte  contre...  lui.  Mon  Dieu  !  quel  supplice! 

Elle  resta  quelques  instans  songeuse. 

George  fixait  sur  l'imprudente  un  regard  chargé  de  haine  et 
de  jalousie,  souffrant  en  cette  minute  toutes  ses  souffrances  de 
deux  années.  Avec  les  fragmens  qu'elle  avait  l'imprudence  de 
lui  fournir,  il  reconstruisait  la  vie  intime  d'Hippolyte,  non  sans 
lui  attribuer  les  plus  mesquines  vulgarités,  non  sans  l'abaisser 
aux  contacts  les  plus  déshonorans.  —  Si  le  mariage  de  la  soeur 
^s'était  fait  sous  de  semblables  auspices,  dans  quelles  conditions, 


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TRIOMPHE   DE   LA   MORT.  519 

par  suite  de  quelles  circonstances,  s'était  donc  conclu  celui  d'Hip- 
polyte?  Dans  quel  monde  s'était  écoulée  sa  première  jeunesse?  Par 
quelles  intrigues  était-elle  tombée  aux  mains  de  l'homme  odieux 
dont  elle  portait  encore  le  nom?  —  Et  il  se  représenta  la  vie  cachée 
et  sordide  de  certaines  petites  maisons  bourgeoises  de  la  vieille 
Rome.  La  prédiction  d'Alphonse  Exili  lui  revint  à  la  mémoire  : 
«  Sais-tu  quel  sera  probablement  ton  successeur?  C'est  Mont i,  ce 
gros  propriétaire.  Il  a  des  sous,  Monti!  »  Il  lui  parut  probable 
qu'Hippolyte  finirait  de  cette  façon,  dans  un  amour  lucratif;  et 
qu'elle  aurait  le  consentement  tacite  des  siens,  alléchés  peu  à  peu 
par  une  existence  plus  facile,  débarrassés  des  gênes  domestiques, 
remis  en  possession  d'un  bien-être  plus  large  encore  que  celui  que 
leur  procurait  jadis  l'état  matrimonial  de  leur  fille.  «  Ne  pourrais-je 
pas  faire  moi-même  une  offre  de  ce  genre,  proposer  franchement 
à  Hippolyte  cette  position?  Elle  disait  l'autre  jour  qu'elle  avait 
quelque  chose  en  vue  pour  l'hiver,  pour  l'avenir.  Eh  bien,  ne 
pourrions-nous  pas  nous  arranger?  Je  suis  sûr  que,  après  avoir 
considéré  le  sérieux  de  l'offre  et  la  stabilité  de  la  position,  cette 
vieille  farouche  ne  montrerait  pas  trop  de  répugnance  à  m'ac- 
cepter  pour  substitut  du  gendre  fugitif.  Peut-être  même  finirions- 
nous  par  faire  la  popotte  ensemble  jusqu'à  la  fin  de  nos  jours.  » 
Le  sarcasme  lui  tordait  le  cœur  avec  une  intolérable  cruauté. 
Nerveusement,  il  se  versa  encore  du  vin  et  but. 

—  Pourquoi  bois-tu  tant  ce  soir  ?  lui  demanda  Hippolyte  en 
le  regardant  dans  les  yeux. 

—  J'ai  soif.  Et  toi,  tu  ne  bois  point? 
Le  verre  d'Hippolyte  était  vide. 

—  Bois!  dit  George,  qui  fit  le  geste  de  lui  verser  du  vin. 

—  Non,  répondit-elle.  Je  préfère  l'eau,  comme  d'habitude. 
Aucun  vin  ne  me  plaît,  excepté  le  Champagne...  Tu  te  rappelles, 
à  Albano?  Tu  te  rappelles  l'ébahissement  de  ce  bon  Pancrace, 
quand  le  liège  ne  sautait  pas  et  qu'il  fallait  recourir  au  tire-bou- 
chon? 

—  Il  doit  bien  en  rester  une  bouteille  en  bas,  dans  la  caisse. 
Je  vais  la  chercher. 

George  se  leva  vivement. 

—  Non,  non  !  Ce  soir,  non  ! 

Elle  voulait  le  retenir.  Mais,  comme  il  s'apprêtait  à  descendre  : 

—  J'y  vais  aussi,  dit-elle. 

Et  gaie,  légère,  elle  descendit  avec  lui  dans  une  chambre  du 
rez-de-chaussée  qui  servait  d'office. 

Candie  accourut  avec  une  lampe.  Ils  fouillèrent  au  fond  de 
la  caisse  et  trouvèrent  deux  bouteilles  au  col  d'argent,  les  der- 
nières. 

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520  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Les  voici!  s'exclama  Hippolyte,  envahie  déjà  d'une  exci- 
tation sensuelle.  Les  voici  !  Deux  encore  ! 

Et  elle  les  éleva,  brillantes,  vers  la  lampe. 

—  Allons  ! 

Comme  elle  sortait  en  courant,  avec  des  rires,  elle  heurta  le 
ventre  de  Candie  ;  et  elle  s'arrêta  pour  regarder  l'encombrement 
énorme. 

—  Dieu  te  bénisse  !  dit-elle.  Tu  enfanteras  un  colosse.  Est-ce 
pour  bientôt? 

—  Eh!  madame,  d'un  moment  à  l'autre,  répliqua  Candie; 
cette  nuit  peut-être... 

—  Cette  nuit? 

—  Je  sens  déjà  des  douleurs... 

—  Appelle-moi.  Je  veux  t'assister. 

—  Pourquoi  veux-tu  prendre  de  la  peine?  Ma  mère  en  a  bieu 
eu  vingt-deux... 

Et  la  bru  de  la  Cybèle  septuagénaire,  pour  figurer  ce  nombre, 
lança  quatre  fois  la  main  avec  les  cinq  doigts  ouverts  et  l'arrêta 
avec  l'index  et  le  pouce  en  fourche. 

—  Vingt-deux!  répéta-t-elle,  tandis  que  ses  dents  saines  bril- 
laient dans  un  sourire. 

Puis,  abaissant  les  yeux  sur  le  sein  d'Hippolyte,  elle  reprit: 

—  Et  toi,  qu'attends-tu  ? 

Hippolyte  s'enfuit  en  courant,  remonta  l'escalier,  posa  les 
bouteilles  sur  la  table.  Pendant  quelques  secondes,  elle  resta 
comme  égarée,  un  peu  haletante.  Puis  elle  hocha  la  tête. 

—  Regarde  Ortone! 

Elle  tendit  la  main  vers  la  ville  en  fête,  qui  semblait  envoyer 
jusqu'à  elle  un  vent  d'allégresse.  Une  lueur  rougeâtre  se  répandait 
sur  la  cime  de  la  colline  comme  sur  un  cratère  ;  et  de  cette  lueur 
continuaient  à  monter  dans  l'azur  sombre  des  ballons  innom- 
brables qui,  se  disposant  en  vastes  cercles,  offraient  l'image  d'un 
immense  dôme  lumineux  reflété  par  la  mer. 

Sur  la  table,  riche  de  fleurs,  de  fruits  et  de  dragées,  tourbil- 
lonnaient les  papillons  nocturnes.  L'écume  du  vin  généreux 
mouilla  la  nappe. 

—  Je  bois  à  notre  bonheur  !  dit-elle  en  tendant  sa  coupe  vers 
son  amant. 

—  Je  bois  à  notre  paix  !  dit-il  en  tendant  la  sienne. 

Les  cristaux  se  heurtèrent  si  fort  qu'ils  se  rompirent  l'un  et 
l'autre.  Le  vin  clair  se  renversa  sur  la  table,  inonda  la  pile  des 
belles  pêches  succulentes. 

—  Bon  augure!  bon  augure!  criait  Hippolyte,  plus  égayée 
par  cette  aspersion  que  si  elle  eût  bu  à  longs  traits. 


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TRIOMPHE   DE    LA    MORT.  521 

Et  elle  mit  la  main  sur  les  pêches  humides  empilées  devant 
elle.  C'étaient  des  pêches  magnifiques,  toutes  vermeilles  d'un  seul 
côté,  comme  si  la  dernière  aurore,  les  voyant  pendre  mûres  à  la 
branche,  les  eût  teintes  en  vermillon.  Cette  étrange  rosée  sem- 
blait les  vivifier. 

—  Quelle  merveille!  dit-elle  en  prenant  la  plus  fastueuse. 
Et,  sans  ôter  la  peau,  elle  mordit  goulûment.  Le  suc  lui  coula 

aux  angles  de  la  bouche,  jaune  comme  un  miel  liquide. 

—  Mords  maintenant,  toi! 

Et  elle  offrit  à  son  amant  la  pêche  ruisselante,  du  même  geste 
dont  elle  lui  avait  offert  le  reste  du  pain  sous  le  chêne,  dans  le 
crépuscule  du  premier  jour. 

Ce  souvenir  se  réveilla  dans  sa  mémoire.  Et  il  éprouva  le 
besoin  de  le  communiquer. 

—  Tu  te  souviens,  dit-il,  tu  te  souviens  du  premier  soir, 
lorsque  tu  mordis  le  pain  sortant  du  four  et  que  tu  me  l'offris 
tiède  et  humide?  Tu  te  souviens?  Comme  il  me  parut  bon  ! 

—  Je  me  souviens  de  tout.  Pourrais-je  oublier  le  moindre 
incident  de  ce  jour-là? 

Elle  revit  en  esprit  le  sentier,  jonché  de  genêts,  le  frais  et  dé- 
licat hommage  répandu  sur  son  chemin.  Pendant  quelques  instans 
elle  resta  muette,  absorbée  dans  cette  vision  de  poésie. 

—  Les  genêts  !  murmura-t-elle  avec  un  sourire  de  regret  im- 
prévu. 

Puis  elle  ajouta  : 

—  Tu  te  souviens?  Toute  la  colline  était  emmantelée  de  jaune, 
et  le  parfum  donnait  le  vertige. 

Elle  ajouta  encore,  après  une  pause  : 

—  Quelle  plante  étrange  !  Aujourd'hui,  à  voir  un  buisson  hir- 
sute, qui  pourrait  imaginer  cette  fête? 

Partout  sur  leur  chemin  ils  rencontraient  ces  buissons  dont 
les  longues  tiges  aiguës  portaient  au  sommet  des  gousses  noires 
couvertes  d'un  duvet  blanchâtre  ;  et  chaque  gousse  contenait  des 
graines  et  logeait  un  ver  de  couleur  verdâtre. 

—  Bois,  dit  George,  en  versant  le  vin  pétillant  dans  les  coupes 
nouvelles. 

—  Je  bois  à  notre  futur  printemps  d'amour!  dit  Hippolyte. 
Et  elle  but  jusqu'à  la  dernière  goutte. 

George  remplit  aussitôt  la  coupe  vide. 

Elle  mit  les  doigts  dans  une  boîte  de  loukoumes,  en  deman- 
dant: 

—  Veux- tu  l'ambre  ou  la  rose? 

C'étaient  les  confitures  orientales  expédiées  par  Adolphe  As- 
torgi  :  une  sorte  de  pâte  élastique  couleur  d'ambre  ou  couleur  de 

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522  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rose,  saupoudrée  de  pistaches,  si  parfumée  qu'elle  donnait  à  la 
bouche  l'illusion  d'une  fleur  charnue  et  riche  en  miel. 

—  Qui  sait  où  le  Don- Juan  est  à  cette  heure?  dit  George  en 
recevant  le  bonbon  des  doigts  d'Hippolyte,  blancs  de  sucre. 

Et  sur  son  âme  passait  la  nostalgie  des  îles  lointaines,  des  îles 
embaumées  par  la  mastica  et  qui  peut-être,  à  cet  instant  même, 
envoyaient  sur  la  brise  toutes  leurs  délices  nocturnes  pour  gonfler 
la  grande  voile. 

Dans  les  paroles  de  George,  Hippolyte  sentit  le  regret. 

—  Tu  préférerais  donc  être  à  bord,  là-bas,  avec  ton  ami,  plutôt 
qu'ici  seul  avec  moi?  dit-elle. 

—  Ni  ici,  ni  là-bas.  Ailleurs!  répliqua-t-il  en  souriant,  sur 
un  ton  de  badinage. 

Et  il  se  souleva  pour  tendre  ses  lèvres  à  sa  maîtresse. 

—  Tu  ne  bois  point,  dit-il  après  le  baiser,  avec  un  peu  d'alté- 
ration dans  la  voix. 

Elle  vida  la  coupe  sans  tarder. 

—  C'est  presque  tiède,  fit-elle  après  avoir  bu.  Tu  te  rappelles 
le  Champagne  frappé  de  Danieli,  à  Venise?  Oh  !  que  j'aime  à  le 
voir  couler  lentement,  lentement,  en  flocons  épais! 

Lorsqu'elle  parlait  des  choses  qui  lui  plaisaient  ou  des  ca- 
resses qu'elle  préférait,  elle  avait  dans  la  voix  des  morbidesscs 
singulières;  elle  avait,  pour  moduler  les  syllabes,  des  flexions  de 
lèvres  qui  exprimaient  une  sensualité  profonde.  Or,  en  chacune 
de  ces  paroles,  en  chacune  de  ces  flexions,  George  trouvait  un 
motif  de  souffrance  suraiguë.  Cette  sensualité,  qu'il  avait  lui- 
même  éveillée  en  elle,  il  la  croyait  parvenue  maintenant  au  point 
où  les  désirs,  nombreux  et  tyranniques,  ne  supportent  plus  aucun 
frein  et  réclament  une  immédiate  satisfaction.  Elle  lui  apparais- 
sait maintenant  comme  une  femme  irrésistiblement  adonnée  au 
plaisir  sous  toutes  les  formes,  quelques  dégradations  qu'il  dût 
lui  en  coûter.  Quand  il  serait  disparu  ou  quand  elle  serait  lasse 
de  cet  amour,  elle  agréerait  l'offre  la  plus  généreuse  et  la  plus 
certaine.  Peut-être  même  réussirait-elle  à  faire  monter  le  prix 
très  haut.  Où  trouver  en  effet  un  plus  rare  instrument  de  vo- 
lupté? Elle  possédait  à  présent  toutes  les  séductions  et  toutes 
les  sciences;  elle  avait  cette  beauté  qui  frappe  les  hommes  au 
passage,  et  les  trouble  intérieurement,  et  réveille  dans  leurs 
veines  l'implacable  convoitise;  elle  avait  l'élégance  féline  delà 
personne,  le  goût  raffiné  de  la  toilette,  l'art  exquis  des  couleurs 
et  des  modes  qui  s'harmonisaient  avec  sa  grâce  ;  elle  avait  appris 
à  moduler,  d'une  voix  suave  et  chaude  comme  le  velours  de  ses 
yeux,  les  syllabes  lentes  qui  évoquent  les  rêves  et  qui  assou- 
pissent les  peines;  elle  portait  au  fond  de  son  être  un  mal  secret 


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TRIOMPHE   DE    LA    MORT.  523 

qui  semblait  parfois  illuminer  mystérieusement  sa  sensibilité; 
elle  avait  tour  à  tour  les  langueurs  de  la  maladie  et  les  véhé- 
mences de  la  santé;  enfin,  elle  était  stérile.  —  On  trouvait  donc 
réunies  en  elle  les  vertus  souveraines  qui  destinent  une  femme 
à  dominer  le  monde  par  le  fléau  de  sa  beauté  impure.  Ces  vertus, 
la  passion  les  avait  affinées  et  compliquées.  Elle  était  au  comble 
de  sa  force.  Si  tout  à  coup  elle  se  trouvait  libre  et  sans  attaches, 
de  quelle  route  ferait-elle  choix  pour  continuer  la  vie?  George 
n'avait  plus  aucun  doute  ;  il  savait  quel  serait  ce  choix.  Il  se  con- 
firmait dans  la  certitude  que  son  influence  sur  elle  s'était  bornée 
aux  choses  des  sens  et  à  certaines  attitudes  factices  de  l'esprit.  Le 
fonds  plébéien  avait  persisté,  impénétrable  dans  son  épaisseur.  Il 
était  convaincu  que  ce  fonds  plébéien  lui  permettrait  de  s'adapter 
sans  peine  au  contact  d'un  amant  que  ne  distingueraient  aucunes 
qualités  supérieures,  ni  physiques,  ni  morales  :  en  somme,  d'un 
amant  vulgaire.  Et,  pendant  qu'il  versait  de  nouveau  dans  la 
coupe  vide  le  vin  qu'elle  préférait,  ce  vin  qu'on  emploie  pour 
égayer  les  soupers  secrets,  pour  animer  les  petites  orgies  mo- 
dernes à  huis  clos,  il  prêtait  en  imagination  des  attitudes  d'ou- 
trances impudiques  «  à  la  Romaine  pâle  et  vorace  ». 

—  Comme  ta  main  tremble  !  observa  Hippplyte  en  le  regardant. 

—  C'est  vrai,  dit-il,  avec  une  convulsion  qui  simulait  la  gaîté. 
J  ai  déjà  une  pointe  de  vin,  sais-tu?  Et  toi,  tu  ne  bois  pas, 
perfide  ! 

Elle  rit  et  but  pour  la  troisième  fois,  prise  d'une  allégresse 
enfantine  à  la  pensée  de  s'enivrer,  de  sentir  son  intelligence 
s'obscurcir  peu  à  peu.  Déjà  les  fumées  du  vin  opéraient  en  elle. 
Le  démon  hystérique  commençait  à  l'agiter. 

—  Regarde  comme  mes  bras  ont  noirci!  s'écria-t-elle  en  re- 
levant ses  larges  manches  jusqu'au-dessus  des  coudes.  Mais  regarde 
donc  mes  poignets! 

Bien  qu'elle  eût  la  carnation  brune,  d'une  couleur  d'or  chaude 
et  mate,  elle  avait  aux  poignets  la  peau  extrêmement  fine,  beau- 
coup plus  claire,  d'une  pâleur  étrange.  Le  soleil  avait  hâlé  la 
partie  des  bras  qu'il  frappait  ;  mais,  plus  bas,  les  poignets 
étaient  restés  pâles.  Et  sur  cette  finesse,  à  travers  cette  pâleur, 
les  veines  transparaissaient,  subtiles  et  pourtant  très  visibles,  d'un 
azur  intense  qui  tendait  un  peu  au  violet.  George  s'était  redit 
souvent  les  paroles  de  Cléopâtre  au  messager  d'Italie  :  «  Tiens! 
voici  mes  veines  les  plus  bleues  à  baiser.  » 

Hippolyte  lui  tendit  les  deux  poignets  et  dit  : 

—  Baise  ! 

Il  en  saisit  un,  et,  avec  son  couteau,  il  fit  le  geste  de  trancher. 
Elle  le  mit  au  défi. 


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524  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

—  Tranche,  si  tu  veux!  Je  ne  bouge  pas. 

En  faisant  le  geste,  il  regardait  fixement  la  délicate  trame 
Lieue  sur  cette  peau  si  claire  qu'elle  semblait  appartenir  à  un 
autre  corps,  à  un  corps  de  femme  blonde.  Et  cette  singularité 
l'attirait,  le  tentait  esthétiquement,  par  la  suggestion  d'une  image 
tragique  de  beauté. 

—  C'est  ton  point  vulnérable,  dit-il  avec  un  sourire.  L'indice 
est  sûr.  Tu  mourras  les  veines  coupées.  Donne  l'autre  main. 

Il  rapprocha  les  deux  poignets  et  fit  encore  le  geste  de  les 
trancher  d'un  seul  coup.  L'image  complète  surgissait  dans  son 
esprit.  —  Sur  le  seuil  marmoréen  d'une  porte  pleine  d'ombre  et 
d'attente,  celle  qui  devait  mourir  apparaissait,  tendant  ses  bras 
nus;  et,  aux  extrémités  des  bras,  par  les  veines  entaillées,  jail- 
lissaient et  palpitaient  deux  rouges  fontaines.  Et,  entre  ces  rouges 
fontaines,  la  face  prenait  lentement  une  surnaturelle  pâleur,  et  les 
cavités  des  yeux  s'emplissaient  d'un  mystère  infini,  et  le  fantôme 
d'une  indicible  parole  se  dessinait  sur  la  bouche  close.  Tout  à 
coup,  le  double  jet  cessait  de  couler.  Le  corps  exsangue  tombait 
à  la  renverse,  comme  une  masse,  dans  l'ombre. 

—  Dis-moi  ton  rêve  !  pria  Hippolyte  qui  le  voyait  absorbé. 
Il  lui  décrivit  l'image. 

—  Très  beau!  dit-elle  avec  admiration,  comme  devant  une 
estampe. 

Et  elle  alluma  une  cigarette.  Du  bout  des  lèvres,  elle  lança 
une  onde  de  fumée  contre  la  lampe  autour  de  laquelle  voletaient 
les  papillons  nocturnes.  Elle  regarda  un  moment  l'agitation  des 
petites  ailes  diaprées  entre  les  voiles  mobiles  du  nuage.  Puis  elle 
se  tourna  vers  Ortone  qui  scintillait  de  feux.  Elle  se  mit  debout 
et  leva  les  yeux  vers  les  étoiles. 

—  Que  la  nuit  est  chaude  !  dit-elle  en  respirant  avec  force.  Tu 
n'as  pas  chaud,  toi? 

Elle  jeta  sa  cigarette.  De  nouveau  elle  se  découvrit  les  bras. 
Elle  se  rapprocha  de  lui;  elle  lui  renversa  brusquement  la  tète; 
elle  l'enveloppa  dans  une  longue  caresse...  Il  tremblait  de  toutes 
ses  fibres,  comme  tantôt  lorsqu'elle  l'avait  enlacé  dans  la  chambre 
envahie  par  l'ombre du  dernier  crépuscule. 

—  Non,  non;  laisse-moi!  balbutiait-il  en  la  repoussant.  On 
nous  voit. 

Elle  se  détacha  de  lui.  Elle  chancelait  un  peu  sur  ses  jambes  et 
paraissait  réellement  ivre.  On  aurait  dit  qu'une  vapeur,  lui  pas- 
sant sur  les  yeux  et  dans  le  cerveau,  obscurcissait  sa  vue  et  sa 
pensée.  Avec  les  paumes,  elle  toucha  son  front  et  ses  joues 
ardentes. 

—  Qu'il  fait  chaud!  soupira-t-elle. 


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TRIOMPHE   DE   LA   MORT.  525 

George,  possédé  désormais  par  l'idée  fixe,  se  répétait  à  lui- 
même:  «  Dois-je  mourir  seul?  »  A  mesure  que  l'heure  avançait, 
Tac  te  violent  le  sollicitait  avec  plus  d'urgence.  Derrière  lui,  dans 
la  chambre  à  coucher,  il  entendait  le  tic  tac  de  l'horloge  ;  il  en- 
tendait les  coups  rythmiques  d'un  brisoir  sur  une  aire  lointaine. 
Ces  deux  bruits  cadencés  et  dissemblables  aiguisaient  en  lui  la 
sensation  de  la  fuite  du  temps,  lui  donnaient  une  sorte  de  terreur 
anxieuse. 

—  Regarde  Ortone  qui  s'enflamme  !  s'écria  Hippolyte.  Que  de 
fusées  ! 

La  ville  en  fête  illuminait  le  ciel.  Des  fusées  innombrables, 
partant  d'un  point  central,  se  déployaient  dans  le  ciel  à  la  façon 
d'un  large  éventail  d'or  qui,  lentement,  de  bas  en  haut,  se  dissol- 
vait en  une  pluie  d'étincelles  éparses  ;  et  soudain,  au  milieu  de  cette 
pluie,  un  nouvel  éventail  se  reformait,  entier  et  splendide,  pour 
se  dissoudre  encore  et  pour  se  reformer  encore,  tandis  que  les 
eaux  reflétaient  la  changeante  image.  On  percevait  un  crépitement 
sourd,  comme  d'une  fusillade  lointaine,  entrecoupé  de  coups 
plus  graves  que  suivaient  des  explosions  de  bombes  multicolores 
dans  les  hauteurs  de  l'azur.  Et,  à  chaque  coup,  la  ville,  le  port, 
le  grand  môle  allongé  apparaissaient  dans  une  lumière  différente, 
fantastiquement  transfigurés. 

Droite  contre  le  parapet,  Hippolyte  admirait  le  spectacle  et 
accueillait  les  plus  vives  splendeurs  avec  des  exclamations  d'allé- 
gresse. Par  momens,  il  se  répandait  sur  sa  personne  comme  un 
reflet  d'incendie. 

«  Elle  est  surexcitée,  presque  ivre,  prête  à  toutes  les  folies, 
pensait  George  en  la  regardant.  Je  pourrais  lui  proposer  une 
promenade  dont  elle  s'est  plusieurs  fois  montrée  curieuse  :  par- 
courir un  des  tunnels  à  la  lueur  d'une  torche.  Je  descendrais  au 
Trabocco  pour  prendre  la  torche.  Elle  m'attendrait  à  l'entrée  du 
pont.  Je  la  conduirais  ensuite  au  tunnel  par  un  sentier  que  je 
connais.  Je  ferais  en  sorte  que  le  train  nous  surprît  sous  la  voûte... 
Une  imprudence,  un  malheur...  » 

L'idée  lui  parut  facile  à  réaliser  ;  elle  s'était  offerte  à  son  esprit 
avec  une  netteté  extraordinaire,  comme  si  elle  se  fût  intégrée  au 
fond  de  son  inconscience  depuis  le  jour  où,  devant  les  rails  lui- 
sans,  il  en  avait  eu  la  première  lueur  confuse.  «  Elle  doit  mourir 
aussi.  »  Sa  résolution  s'affirmait,  immuable.  Il  entendait  derrière 
lui  le  battement  de  l'horloge,  avec  une  anxiété  dont  il  ne  parve- 
nait pas  à  se  rendre  maître.  —  L'heure  pressait.  Peut-être  leur 
restait-il  à  peine  le  temps  de  descendre.  Il  fallait  agir  sans  retard, 
s'assurer  immédiatement  de  l'heure  précise  que  marquait  l'hor- 
loge. —  Mais  il  lui  semblait  impossible  de  se  lever  de  sa  chaise; 


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526  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

il  lui  semblait  que,  s'il  adressait  la  parole  à  l'inconsciente,  la  voix 
allait  lui  manquer. 

Il  sauta  sur  ses  pieds  en  entendant  au  loin  le  grondement 
connu.  —  Trop  tard  !  —  Et  le  cœur  lui  battait  si  fort  qu'il  crut 
mourir  d'angoisse  tandis  que  le  grondement  et  le  sifflement  se 
rapprochaient. 

Hippolyte  se  retourna. 

—  Le  train  !  dit-elle.  Viens  voir. 

Il  vint;  et  elle  lui  ceignit  le  cou  de  son  bras  nu,  en  s'appuyant 
sur  son  épaule. 

—  Il  entre  dans  le  tunnel,  dit-elle  encore,  avertie  par  la  diffé- 
rence du  son. 

Aux  oreilles  de  George,  le  grondement  croissait  d'une  manière 
épouvantable.  Il  voyait,  comme  dans  une  hallucination,  sa  maî- 
tresse et  lui-même  sous  la  voûte  obscure,  l'approche  rapide  des 
fanaux  dans  les  ténèbres,  la  courte  lutte  sur  les  rails,  la  chute 
simultanée,  les  corps  fracassés  par  l'horrible  violence.  Et,  en 
même  temps,  il  sentait  le  contact  de  la  femme  souple,  cares- 
sante, toujours  triomphatrice.  Et  il  éprouvait,  jointe  à  l'horreur 
physique  pour  cette  destruction  barbare,  une  rancune  exaspérée 
contre  celle  qui  semblait  échapper  à  sa  haine. 

Penchés  tous  deux  sur  le  parapet,  ils  regardèrent  passer  le 
train  assourdissant,  rapide  et  sinistre,  qui  ébranlait  la  maison 
jusqu'aux  fondemens  et  leur  communiquait  cette  secousse  à  eux- 
mêmes. 

—  L.8  nuit,  dit  Hippolyte  en  se  serrant  davantage  contre  lui,  j'ai 
peur  lorsque  le  train  ébranle  la  maison  au  passage.  Et  toi  aussi, 
n'est-ce  pas?  Je  t'ai  souvent  senti  tressaillir... 

Il  n'entendait  point.  Il  avait  intérieurement  un  tumulte  im- 
mense; c'était  l'agitation  la  plus  rude  et  la  plus  obscure  que  son 
âme  eût  jamais  éprouvée  jusqu'à  cette  minute.  Des  pensées  et  des 
images  incohérentes  lui  tourbillonnaient  dans  le  cerveau,  et  son 
cœur  se  tordait  sous  mille  piqûres  cruelles.  Mais  une  image  fixe 
dominait  toutes  les  autres,  obscurcissait  et  chassait  peu  à  peu 
toutes  les  autres,  envahissait  le  centre  de  son  âme.  Que  faisait-il 
à  cette  heure,  cinq  ans  auparavant?  Il  veillait  un  cadavre;  il 
contemplait  un  visage  caché  sous  un  voile  noir,  une  main  longue 
et  pâle... 

Les  mains  inquiètes  d'Hippolyte  le  touchaient,  sïnsinuaient 
dans  ses  cheveux,  lui  chatouillaient  la  nuque.  Sur  son  cou,  sur 
son  oreille,  il  sentit  une  bouche  humide.  D'un  mouvement  ins- 
tinctif qu'il  ne  put  réprimer,  il  s'écarta,  se  retira.  Elle  rit  de  ce 
rire  singulier,  ironique  et  impudique,  qui  lui  brillait  et  lui  ré- 
sonnait aux  dents  lorsque  son  amant  lui  opposait  un  refus.  Et, 


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TRIOMPHE   DE   LA   MORT.  527 

sous  l'obsession,  il  réentendit  les  syllabes  lentes  et  limpides  : 
«  Par  peur  de  mon  amour!  » 

Un  crépitement  sourd  mêlé  de  coups  distincts  arriva  encore  de 
la  ville  en  fête.  C'était  une  reprise  du  feu  d'artifice.  Hippolyte  se 
retourna  vers  ce  spectacle. 

—  Regarde!  On  dirait  qu'Ortone  s'embrase. 

Une  vaste  rougeur  se  dilatait  dans  le  ciel,  se  reflétait  dans  les 
eaux  ;  et,  au  milieu  de  la  rougeur,  se  dessinait  le  profil  de  la  ville 
incendiée.  Les  fusées  jaillissaient  avec  des  fulgurations  inces- 
santes; les  bombes  éclataient  en  larges  roses  de  splendeurs. 

«  Passerai-je  encore  cette  nuit?  se  demandait  George  à  lui- 
même.  Recommencerai-je  à  vivre  demain?  Jusques  à  quand?  » 
Un  dégoût  aussi  amer  qu'une  nausée,  une  haine  presque  sauvage 
montait  des  racines  de  son  être,  à  la  pensée  que  la  nuit  prochaine 
il  aurait  encore  cette  femme  auprès  de  lui  sur  le  même  oreiller, 
qu'il  entendrait  encore  dans  son  insomnie  la  respiration  de  la  dor- 
meuse, qu'il  sentirait  encore  l'odeur  et  le  contact  de  cette  peau 
échauffée,  qu'il  succomberait  encore  au  désir,  et  puis  que  le  jour 
se  lèverait  de  nouveau  et  s'écoulerait  dans  l'habituelle  oisiveté 
parmi  la  torture  des  alternatives  perpétuelles... 

Un  éclat  de  lumière  le  frappa,  rappela  son  regard  vers  le 
spectacle  extérieur.  Une  vaste  rose  de  clarté  lunaire  s'épanouis- 
sait sur  la  ville  en  fête  et,  là-bas,  sur  le  rivage,  illuminait  à 
perte  de  vue  la  succession  des  petites  baies  échancrées  et  des 
pointes  en  saillie.  Le  cap  du  More,  la  Nicchiola,  le,  Trabocco,  les 
récifs  proches  ou  lointains  jusqu'à  la  Pointe  du  Vaste  apparurent 
quelques  secondes  dans  l'immense  irradiation. 

«  Le  promontoire  !  »  suggéra  soudain  à  George  Aurispa  une  voix 
secrète,  tandis  que  son  regard  se  portait  sur  la  hauteur  couronnée 
par  les  oliviers  tordus. 

La  lumière  blanche  s'éteignit.  Dans  le  silence,  George  perçut 
de  nouveau  les  oscillations  du  pendule  et  les  coups  rythmiques 
du  brisoir.  Mais,  maintenant,  il  était  maître  de  son  angoisse;  il 
se  sentait  plus  fort  et  plus  lucide. 

—  Veux-tu  sortir  un  peu?  demanda-t-il  à  Hippolyte,  d'une 
voix  à  peine  altérée.  Nous  irons  dans  un  endroit  découvert;  nous 
nous  étendrons  sur  l'herbe,  nous  prendrons  le  frais.  Vois!  la  nuit 
est  presque  aussi  claire  qu'une  nuit  de  pleine  lune. 

—  Non,  non,  restons  ici!  répondit-elle  avec  nonchalance. 

—  Il  n'est  pas  tard.  Tu  as  déjà  sommeil?  Je  ne  peux  pas,  tu 
sais,  me  mettre  au  lit  de  trop  bonne  heure  :  je  ne  dors  pas,  je 
souffre...  Je  ferais  volontiers  une  petite  promenade.  Allons,  ne  sois 
pas  paresseuse!  Tu  peux  venir  comme  tu  es,  sans  dérangement. 

—  Non,  non,  restons  ici! 


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528  REVUE   DBS   DEUX  MONDES. 

Elle  lui  avait  de  nouveau  passé  ses  bras  nus  autour  du  cou, 
languissante,  prise  de  désir. 

—  Restons  ici.  Viens  détendre  avec  moi  sur  le  divan.  Viens! 
Elle  essayait  de  l'enjôler,  de  l'entraîner,  envahie  d'un  désir 

d'autant  plus  âpre  qu'il  lui  opposait  plus  de  résistance.  Elle  était 
toute  ardente  et  toute  belle.  Sa  beauté  s'était  allumée  comme  un 
flambeau.  Son  long  corps  serpentin  vibrait  à  travers  la  finesse 
de  la  robe.  Ses  grands  yeux  sombres  répandaient  le  charme  fasci- 
nateur  des  heures  suprêmes  de  passion.  Elle  était  la  luxure  sou- 
veraine. 

—  Non,  non,  je  ne  veux  pas!  déclara  George  en  lui  saisissant 
les  poignets  avec  une  résolution  presque  brutale  qu'il  ne  sut  pas 
modérer. 

—  Ah  !  tu  ne  veux  pas?  repli qua-t-elle,  moqueuse,  amusée  par 
la  lutte,  sûre  de  vaincre,  incapable  de  renoncer  en  ce  moment  à 
son  caprice. 

Il  regretta  sa  brusquerie.  Pour  réussir  à  l'attirer  dans  le  guet- 
apens,  il  devait  se  montrer  doux  et  câlin,  simuler  l'ardeur  et  la 
tendresse.  Ensuite,  il  la  déciderait  certainement  à  la  promenade 
nocturne,  à  la  dernière  promenade.  Mais,  d'autre  part,  il  sentait 
aussi  l'absolue  nécessité  de  ne  pas  perdre  dans  l'cmbrassement 
cette  énergie  nerveuse  momentanée  qui  lui  était  indispensable 
pour  Y  action  prochaine. 

—  Ah  !  tu  ne  veux  pas?  répéta-t-elle  en  se  réenlaçant  à  lui, 
en  lui  fixant  de  très  près  les  yeux  dans  les  yeux  avec  une  sorte  de 
fureur  contenue. 

Et  toute  la  lasciveté  féline  de  l'Ennemie  se  déploya  de  nou- 
veau. Elle  dénoua  ses  cheveux,  relâcha  ses  vêtemens.  Elle  semblait 
savoir  qu'il  lui  fallait  désarmer  cet  homme,  l'énerver  et  le  briser, 
pour  l'empêcher  de  nuire 

.  Tout  à  coup,  elle  fut  prise  d'un  rire  nerveux,  frénétique  et 
incoercible,  lugubre  comme  le  rire  d'une  démente. 

Effrayé,  il  la  regardait  avec  une  horreur  manifeste  ;  il  pensait: 
'c  Est-ce  la  folie  ?  » 

Elle  riait,  riait,  riait,  se  tordant,  se  cachant  le  visage  dans  les 
mains,  se  mordant  les  doigts,  se  comprimant  les  flancs;  elle  riait, 
elle  riait  malgré  elle,  secouée  de  longs  hoquets  sonores. 

Par  intervalles  elle  s'arrêtait  une  seconde;  puis  elle  recom- 
mençait avec  une  violence  nouvelle.  Et  rien  n'était  plus  lugubre 
que  ces  rires  fous  dans  le  silence  de  cette  nuit  profonde. 

—  N'aie  pas  peur!  n'aie  pas  peur!  disait-elle  pendant  les 
pauses,  à  la  vue  de  son  amant  perplexe  et  épouvanté.  Je  me 
calme.  Va-t'en,  va  dehors.  Je  t'en  prie! 


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TRIOMPHE   DE   LA   MORT.  S29 

Il  sortit  sur  la  loggia,  comme  dans  un  rêve.  Néanmoins  son 
cerveau  gardait  une  lucidité  et  une  vigilance  étranges.  Tous  ses 
actes,  toutes  ses  perceptions  avaient  pour  lui  l'irréalité  d'un  rêve 
et  prenaient  en  même  temps  une  signification  aussi  profonde  que 
celle  d'une  allégorie.  Il  entendait  encore  derrière  lui  les  rires  mal 
réprimés.  Il  voyait  sur  lui  et  autour  de  lui  la  beauté  du  soir 
estival.  Il  savait  ce  qui  allait  s'accomplir. 

Les  rires  cessèrent.  De  nouveau,  dans  le  silence,  il  perçut 
les  vibrations  du  pendule  et  les  coups  du  brisoir  stir  Taire  loin- 
taine. Un  gémissement  venu  de  la  maison  des  vieillards  le  fit 
tressaillir  :  c'était  la  douleur  de  celle  qui  était  en  travail  d'en- 
fant. 

«  Tout  doit  s'accomplir!  »  pensa-t-il.  Et,  se  retournant,  il  mit 
le  pied  sur  le  seuil  sans  vaciller. 

Hippolyte  gisait  sur  le  divan,  recomposée,  pâlie,  les  yeux 
mi-clos.  A  l'approche  de  son  amant,  elle  sourit. 

—  Viens  !  assieds- toi  !  niurmura-t-elle  avec  un  geste  vague. 
Il  se  pencha  vers  elle  et  vit  entre  ses  cils  l'humidité  des 

larmes.  Il  s'assit. 

—  Tu  souffres?  demanda-t-il. 

—  Je  sens  un  peu  de  suffocation.  J'ai  un  poids  ici,  comme 
une  boule  qui  monte  et  descend... 

Et  elle  indiqua  le  milieu  de  la  poitrine.  Il  dit  : 

—  On  étouffe  dans  cette  chambre.  Tu  devrais  faire  un  effort 
pour  te  lever,  pour  sortir.  L'air  te  ferait  du  bien.  La  nuit  est  ma- 
gnifique. Allons,  viens  ! 

Il  se  leva  et  lui  tendit  les  mains.  Elle  offrit  les  siennes  et  se 
laissa  attirer.  Mise  debout,  elle  secoua  la  tête  pour  rejeter  en  ar- 
rière ses  cheveux  encore  dénoués.  Puis  elle  se  pencha  pour  cher- 
cher sur  le  divan  ses  épingles  perdues. 

—  Où  peuvent-elles  être? 

—  Qu'est-ce  que  tu  cherches? 

—  Mes  épingles. 

—  Laisse  donc  !  Tu  les  retrouveras  demain. 

—  Mais  j'en  ai  besoin  pour  rattacher  mes  cheveux. 

—  Laisse  tes  cheveux  dénoués.  Tu  me  plais  ainsi. 

Elle  sourit.  Ils  sortirent  sur  la  loggia.  Elle  tourna  le  visage 
vers  les  étoiles  et  respira  le  parfum  de  la  nuit  d'été. 

—  Tu  vois  comme  la  nuit  est  belle  !  dit  George,  d'une  voix 
rauque  mais  douce. 

—  On  bat  le  lin,  dit  Hippolyte,  l'oreille  tendue  au  rythme 
continuel. 

—  Descendons,  dit  George.  Promenons-nous  un  peu.  Pous- 
sons là-bas,  jusqu'aux  oliviers. 

tou  eux.  —  1895.  34 

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530  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

Il  semblait  suspendu  aux  lèvres  d'Hippolyte. 

—  Non,  non.  Restons  ici.  Tu  vois  dans  quel  état  je  suis? 
Elle  indiquait  ses  vêtemens  chiffonnés  et  relâchés. 

—  Qu'importe  ?  Qui  nous  verra  ?  A  cette  heure,  on  ne  rencontre 
âme  qui  vive.  Viens  comme  tu  es.  Moi  aussi  je  sors  sans  chapeau. 
Le  pays  est  presque  un  jardin  pour  nous.  Descendons. 

Elle  hésita  quelques  secondes.  Mais  elle-même  éprouvait  le 
besoin  de  changer  d'air,  de  s'éloigner  de  cette  maison  où  il  lui 
semblait  entendre  résonner  encore  l'écho  de  ses  horribles  rires. 

—  Descendons,  consentit-elle  enfin. 

A  ce  mot,  George  crut  que  son  cœur  cessait  de  battre. 

D'un  mouvement  instinctif,  il  s'approcha  du  seuil  de  la  chambre 
pleine  de  lumière.  Il  jeta  à  l'intérieur  un  regard  d'angoisse,  un 
regard  d'adieu.  Tout  l'ouragan  des  souvenirs  s'éleva  dans  son 
âme  éperdue 

—  Laissons-nous  la  lampe  allumée?  demanda-t-il  sans  y 
penser. 

Et  sa  propre  voix  lui  donna  une  sensation  indéfinissable  de 
chose  lointaine  et  étrangère. 

—  Oui,  répondit  Hippolyte. 
Ils  descendirent. 

Dans  l'escalier,  ils  se  prirent  par  la  main,  posant  le  pied  de 
marche  en  marche,  avec  lenteur.  George  faisait  un  effort  si  violent 
pour  réprimer  son  angoisse  que  cet  effort  même  lui  causait  une 
exaltation  étrange.  Il  considérait  l'immensité  du  ciel  nocturne  et 
le  croyait  rempli  par  l'intensité  de  sa  propre  vie. 

Ils  aperçurent  sur  le  parapet  de  la  cour  une  ombre  d'homme, 
immobile  et  silencieuse.  Ils  reconnurent  le  vieillard. 

—  Vous  ici  à  cette  heure,  Colas?  lui  dit  Hippolyte.  Vous 
n'avez  donc  pas  sommeil  ? 

—  Je  reste  pour  veiller  Candie  en  mal  d'enfant,  répondit  le 
vieillard. 

—  Et  tout  va  bien  ? 

—  Oui,  bien. 

La  porte  de  l'habitation  était  éclairée. 

—  Attends  une  minute,  dit  Hippolyte  à  son  amant.  Je  vais 
voir  Candie. 

—  Non,  n'y  va  pas  à  cette  heure,  pria  George.  Tu  la  verras 
au  retour. 

—  C'est  cela  :  je  la  verrai  au  retour.  Adieu,  Colas. 
Elle  fit  un  faux  pas  en  s'engageant  dans  le  sentier. 

—  Prends  garde  !  avertit  l'ombre  du  vieillard. 
George  lui  offrit  le  bras  : 

—  Veux-tu  t'appuyer? 


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TRIOMPHE   DE   LA   MORT.  531 

Elle  mit  son  bras  sous  le  bras  de  George. 

Ils  cheminèrent  quelque  temps  en  silence. 

La  nuit  était  claire,  glorieuse  de  toutes  ses  couronnes.  La 
Grande-Ourse  brillait  sur  leurs  têtes  en  son  septuple  mystère. 
Muette  et  pure  comme  le  ciel  supérieur,  l'Adriatique  don- 
nait pour  seuls  indices  d'elle-même  sa  respiration  et  son  par- 
fum. 

—  Pourquoi  te  hâtes-tu?  demanda  Hippoly te. 

George  ralentit  le  pas.  Dominé  par  une  pensée  unique,  talonné 
par  la  nécessité  de  l'acte,  il  n'avait  plus  qu'une  conscience  con- 
fuse de  tout  le  reste.  Sa  vie  interne  semblait  se  désagréger,  se 
décomposer,  se  dissoudre  dans  une  sourde  fermentation  qui 
envahissait  jusqu'aux  couches  les  plus  profondes  de  son  être  et 
ramenait  à  la  surface  des  fragmens  informes,  de  nature  diverse, 
aussi  peu  reconnaissables  que  s'ils  n'eussent  point  appartenu  à  la 
vie  du  même  homme.  Toutes  ces  choses  étranges,  inextricables, 
heurtées  et  violentes,  il  les  percevait  vaguement,  comme  dans  un 
demi-sommeil,  tandis  qu'un  point  unique  de  son  cerveau  gardait 
une  lucidité  extraordinaire,  et,  par  une  ligne  rigide,  le  guidait 
vers  lacté  final. 

—  Gomme  c'est  mélancolique, le  bruit  de  ce  brisoir  sur  l'aire! 
dit  Hippolyte  en  s'arrêtant.  Toute  la  nuit  ils  battent  le  lin.  Cela 
ne  te  donne  pas  de  mélancolie  ? 

Elle  s'abandonnait  sur  le  bras  de  George,  lui  effleurait  la  joue 
de  ses  cheveux. 

—  Tu  te  rappelles,  à  Albano,  les  paveurs  qui  battaient  le  pavé 
du  matin  au  soir  sous  notre  fenêtre  ? 

Sa  voix  était  voilée  de  tristesse,  un  peu  lasse. 

—  Il  nous  arrivait  de  nous  assoupir  à  ce  bruit. 
Elle  s'interrompit,  inquiète. 

—  Pourquoi  te  retournes-tu  continuellement? 

—  Il  me  semble  que  j'entends  le  pas  d'un  homme  nu-pieds, 
répondit  George  tout  bas.  Arrêtons-nous. 

Ils  s'arrêtèrent,  écoutèrent. 

George  était  sous  l'empire  de  la  même  horreur  qui  l'avait 
glacé  devant  la  porte  de  la  chambre  funèbre.  Tout  son  être  trem- 
blait, fasciné  par  le  mystère  ;  il  croyait  avoir  franchi  déjà  les 
confins  d'un  monde  inconnu. 

—  C'est  Giardino,  dit  Hippolyte  en  apercevant  le  chien  qui 
s'approchait  :  il  nous  a  suivis. 

Et,  à  plusieurs  reprises,  elle  appela  l'ami  fidèle,  qui  accourut 
avec  des  gambades.  Elle  se  pencha  pour  le  caresser,  lui  parla 
sur  le  ton  spécial  qu'elle  avait  l'habitude  de  prendre  quand  elle 
caressait  les  animaux  qui  lui  étaient  chers. 


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532  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Tu  ne  quittes  jamais  ton  amie,  n'est-ce  pas?  Tu  ne  la 
quittes  jamais? 

Le  chien  reconnaissant  se  roula  dans  la  poussière. 

George  fit  quelques  pas.  Il  éprouvait  un  grand  soulagement 
à  se  sentir  délivré  du  bras  d'Hippolyte  ;  car  jusqu'alors  ce  contact 
lui  avait  donné  un  malaise  physique  indéfinissable.  Il  imaginait 
l'action  soudaine  et  violente  qu'il  devait  accomplir,  il  imaginait 
l'étreinte  mortelle  de  ses  bras  autour  du  corps  de  cette  femme; 
et  il  aurait  voulu  ne  plus  la  toucher  jusqu'à  l'instant  suprême... 

—  Allons,  marche  :  nous  voici  arrivés,  dit-il  en  la  précédant 
vers  les  oliviers  qui  blanchissaient  sous  la  lumière  des  étoiles. 

Il  fit  halte  à  la  limite  du  plateau  et  se  retourna  pour  s'assurer 
qu'elle  le  suivait.  Une  fois  encore,  il  jeta  aux  alentours  un  regard 
éperdu,  comme  pour  embrasser  l'image  de  la  nuit.  Il  lui  sembla 
que,  sur  ce  plateau,  le  silence  était  devenu  plus  profond.  On 
n'entendait  que  les  coups  rythmiques  du  brisoir  sur  Taire  loin- 
taine. 

—  Marche!  répéta-t-il  d'une  voix  claire,  envahi  d'une  subite 
énergie. 

Et,  passant  entre  les  troncs  tordus,  sentant  sous  ses  pieds  la 
mollesse  de  l'herbe,  il  se  dirigea  vers  le  bord  du  précipice. 

Ce  bord  formait  une  saillie  libre  de  tous  côtés,  sans  aucune 
barrière.  George  appuya  ses  mains  sur  ses  genoux,  inclina  le  buste 
sur  cet  appui,  avança  la  tête  avec  précaution.  Il  examina  sous  lui 
les  récifs;  il  vit  un  coin  de  la  plage  sablonneuse.  Le  petit  mort 
étendu  sur  la  grève  lui  réapparut.  Elle  lui  réapparut  aussi,  la 
tache  noirâtre  qu'avec  Hippolyte  il  avait  vue  du  haut  du  Pincio 
sur  le  pavé,  au  pied  de  la  muraille;  il  réentendit  les  réponses  du 
charretier  à  l'homme  verdâtre;  confusément,  tous  les  fantômes 
de  cette  après-midi  si  lointaine  lui  repassèrent  sur  l'âme. 

—  Fais  attention  !  cria  Hippolyte  en  le  rejoignant.  Fais  atten- 
tion! 

Le  chien  aboyait  entre  les  oliviers. 

—  M'entends-tu,  George?  Retire- toi! 

Le  promontoire  tombait  à  pic  sur  les  récifs  noirâtres  et  déserts 
autour  desquels  l'eau  remuait  à  peine  avec  un  faible  clapotis, 
berçant  sur  ses  lentes  ondulations  les  reflets  des  étoiles. 

—  George!  George! 

—  Ne  crains  rien  !  dit-il  d'une  voix  rauque.  Approche  !  Viens, 
viens  voir  les  pêcheurs  qui  pèchent  aux  flambeaux  entre  les 
rochers... 

—  Non,  non!  J'ai  peur  du  vertige. 

—  Viens!  Je  te  tiendrai. 

—  Non,  non! 


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TRIOMPHE  DE   LA  MORT.  533 

Elle  semblait  frappée  par  l'accent  insolite  de  la  voix  de  George, 
et  un  effarement  vague  commençait  à  l'envahir. 

—  Viens  donc! 

Et  il  s'approcha  d'elle,  les  mains  tendues.  Brusquement,  il  la 
saisit  par  les  poignets,  l'entraîna  quelques  pas,  puis  la  saisit  dans 
ses  bras,  fit  un  bond,  essaya  de  la  renverser  vers  l'abîme. 

—  Non!  non!  non!... 

Elle  résistait  avec  une  énergie  furieuse.  Elle  parvint  à  se  dé- 
gager, fit  un  saut  en  arrière,  haletante  et  tremblante. 

—  Es-tu  fou?  cria-t-elle  avec  la  colère  dans  la  gorge.  Es-tu 
fou? 

Mais,  lorsqu'elle  le  vit  revenir  sur  elle  sans  rien  dire,  lors- 
qu'elle se  sentit  empoignée  avec  une  violence  plus  brutale  et 
traînée  de  nouveau  vers  le  précipice,  elle  comprit  tout,  et  un 
grand  éclair  sinistre  lui  foudroya  l'âme  de  terreur. 

—  Non .  George ,  non  !  Laisse-moi  !  laisse-moi  !  Une  minute 
encore!  Écoute!  écoute!  Une  minute.  Je  veux  te  dire... 

Folle  de  terreur,  elle  suppliait  en  se  tordant  les  mains.  Elle 
espérait  l'arrêter,  l'apitoyer. 

—  Une  minute  !  Écoute  I  Je  t'aime  !  Pardon  !  pardon  ! 

Elle  balbutiait  des  mots  incohérens,  désespérée,  se  sentant 
faiblir,  perdant  du  terrain,  voyant  la  mort. 

—  Assassin!  hurla-t-elle  alors,  furibonde. 

Et  elle  se  défendit  avec  les  ongles,  avec  les  dents,  comme  un 
fauve. 

—  Assassin!  hurla-t-elle,  saisie  par  les  cheveux,  renversée  à 
terre  sur  le  bord  du  gouffre,  perdue. 

Le  chien  aboyait  contre  le  groupe  tragique. 

Ce  fut  une  lutte  brève  et  féroce,  comme  entre  ennemis  impla- 
cables qui  auraient  couvé  jusqu'à  cette  heure  dans  le  fond  de 
l'âme  une  suprême  haine... 

Et  ils  s'abîmèrent  dans  la  mort,  enlacés. 

Gabriel  d'Annunzio. 


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AUGUSTE   COMTE 


II    <» 

SA  MORALE  ET  SA  RELIGION 


Le  but  c'est  de  constituer  une  morale,  ou,  plus  généralement, 
une  science  de  l'homme,  qui  n'ait  pas  besoin  de  métaphysique. 
Car  remarquez  qu'il  y  a  entre  les  sciences  de  l'homme  et  les 
sciences  de  la  nature  comme  un  grand  trou,  un  hiatus  énorme, 
par-dessus  lequel  il  faut  faire  un  saut,  ce  qui  est  étrange,  la  nature 
n'en  faisant  pas,  la  nature  présentant  partout  une  remarquable 
continuité.  Les  sciences  de  la  nature ,  quelque  mêlées  qu'elles 
aient  été  d'élémens  métaphysiques,  en  sont  assez  facilement  net- 
toyables.  Les  idées  métaphysiques  qui  y  ont  été  introduites  ne 
sont  guère  que  choses  verbales,  manières  de  dire,  espèces  d'al- 
légories que  Ton  peut  assez  aisément  dissiper,  comme  fantômes. 
Mais  dans  les  sciences  de  l'homme  la  métaphysique  règne  en  maî- 
tresse et  la  théologie  y  a  son  dernier  refuge.  Ici  ce  n'est  pas  la 
guerre  à  des  mots  dangereux  qu'il  faut  faire  ;  mais  à  des  idées  pro- 
fondément enracinées.  Abandonner  toutes  les  sciences  naturelles 
à  la  philosophie  positive,  réserver  les  sciences  de  l'homme  à  une 
philosophie  métaphysico-théologique  paraît  être  la  tendance  gé- 


(i)  Voyez  la  Revue  du  15  juillet. 


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AUGUSTE    COMTE.  535 

nérale  de  l'homme  moderne  «et  même  de  l'homme  en  général, 
cette  sorte  de  distribution  apparaissant  déjà  dans  ce  que  nous  con- 
naissons de  la  philosophie  antique.  L'homme,  —  qui  a  toujours 
dit  :  Le  monde  et  moi,  comme  s'il  ne  faisait  pas  partie  du  monde,  — 
croit  en  effet  très  facilement,  obstinément  aussi,  peut-être  pour 
jamais,  que  l'univers  a  sa  loi  et  lui  la  sienne.  Quand  il  en  arrive 
à  ce  point,  qui  est  un  progrès,  de  ne  plus  organiser  le  monde  à 
son  image,  comme  nous  voyions  qu'il  le  faisait  tout  à  l'heure,  il 
accorde  à  l'univers  de  n'être  pas  sur  le  modèle  de  l'homme  ;  mais 
il  ne  consent  pas  que  l'homme  soit  sur  le  modèle  de  l'univers,  et 
il  s'attribue  des  conditions  de  vie,  et  des  lois  de  vie  toutes  diffé- 
rentes de  celles  du  monde.  Par  exemple  il  dira  que  le  monde  est 
soumis  à  des  lois  fatales  et  que  l'homme  est  libre  ;  que  le  monde 
n'offre  pas  trace  de  moralité  et  que  l'homme  est  un  animal  moral  ; 
que  le  monde  ne  pense  pas  et  que  l'homme  pense;  que  le  monde 
n'offre  pas  trace  de  sentimens  désintéressés  et  que  l'homme  est 
capable  d'aimer  pour  le  seul  plaisir  d'aimer,  etc.  Ainsi  se  forme 
cette  manière  d'abîme  entre  l'homme  et  la  nature  et  d'abîme  entre 
les  sciences  de  la  nature  et  les  sciences  de  l'homme  qui  doit  être 
une  illusion,  qui  n'a  rien  de  rationnel,  qui  doit  autant  scandaliser 
notre  raison  qu'il  séduit  notre  amour-propre.  Car,  que  seul  dans 
l'immense  univers,  un  atome  imperceptible  ait  sa  loi  à  lui,  qui 
non  seulement  soit  différente  des  lois  universelles,  mais  leur  soit 
contraire  ;  qu'il  y  ait  une  exception  radicale  aux  lois  invariables 
de  l'univers  immense  et  que  cette  exception  énorme  ne  s'applique 
qu'à  un  seul  être  tout  petit  et  infime;  qu'il  y  ait  deux  lois  de 
l'univers,  radicalement  différentes,  Tune  pour  l'univers,  l'autre 
pour  un  ciron  ;  on  conviendra  que  c'est  bien  étrange  et  n'entre 
pas  dans  les  manières  ordinaires  de  raisonner  et  de  juger  du  vrai- 
semblable. 

Cet  abîme,  évidemment  fictif,  il  s'agit  de  le  combler;  cet 
homme  il  s'agit  de  le  faire  rentrer  dans  le  monde  dont  il  se  croit 
séparé:  entre  les  lois  de  l'univers  et  la  loi  de  l'homme  il  s'agit  de 
renouer  la  chaîne  ;  entre  les  sciences  de  la  nature  et  la  science  de 
l'homme  il  s'agit  de  jeter  le  pont. 

Ce  n'est  pas  aussi  difficile  qu'on  le  croit.  Il  suffit  de  recon- 
naître que  l'homme  se  distingue  de  la  nature  par  certaines  supé- 
riorités, et  de  montrer  ensuite  que  ces  qualités  supérieures  ne 
sont  pourtant  que  les  développemens  de  choses  qui  sont  déjà  dans 
la  nature,  et  que  par  conséquent  il  appartient  bien  aux  lois  uni- 
verselles, mais  seulement  aux  lois  universelles  arrivées  chez  lui 
à  une  plus  grande  complexité,  à  une  plus  grande  délicatesse.  De 
cette  manière,  entre  l'homme  et  l'univers,  la  distinction  subsistera, 


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536  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

la  contrariété  cessera.  L'homme  sera  un  animal  supérieur,  comme 
Tanimal  est  un  végétal  supérieur;  il  ne  sera  pas  je  ne  sais 
quel  monstre  intellectuel  et  moral  dans  l'ample  sein  *  de  la  na- 
ture. 

Examinons  en  effet.  Ce  qui  le  distingue  du  reste  du  monde, 
c'est  qu'il  pense,  c'est  qu'il  est  sociable,  c'est  qu'il  est  moral.  Tout 
cela  se  trouve  à  un  degré  inférieur,  avec  une  moindre  délica- 
tesse, mais  tout  cela  se  trouve  dans  la  nature.  L'animal  pense  et 
raisonne  ;  l'animal  est  sociable,  et  il  y  a  des  sociétés  animales 
parfaitement  organisées;  enfin  l'homme  est  un  animal  moral... 
ici  nous  voici  arrivés  à  la  vraie  différence  entre  l'homme  et  la  na- 
ture. —  Il  est  très  vrai  que  la  nature  ne  donne  à  l'homme  aucune 
leçon  de  moralité.  Cependant,  si  nous  écartons  la  morale  qui  a 
un  caractère  mystique,  nous  nous  apercevrons  que  la  morale  hu- 
maine peut  toute  se  ramener  à  l'instinct  social,  lequel  est  dans  la 
nature.  —  Décomposons  la  morale  humaine  :  Devoirs  envers 
soi-même  ne  sont  qu'égoïsme  bien  entendu  :  rien  n'est  plus  na- 
turel. Devoirs  envers  les  autres,  altruisme,  ne  sont  que  Finstinct 
social  très  développé.  L'altruisme,  c'est  l'égoïsme  de  l'espèce 
dans  une  espèce  très  intelligente.  Il  n'a  rien  de  métaphysique.  11 
est  ceci  :  l'homme  veut  vivre  ;  il  le  veut  comme  personne,  et 
il  le  veut  comme  espèce;  et  à  mesure  qu'il  comprend  mieux 
qu'il  ne  vit  que  socialement,  que  dans  et  par  l'espèce,  il  le  veut 
plus  énergiquement  comme  espèce  que  comme  personne.  Tous 
les  sentimens  donc  qui  «  nous  distinguent  des  animaux,  » 
d'abord  ne  nous  en  distinguent  pas,  si  ce  n'est  d'une  différence  de 
degré,  et  ensuite  se  ramènent  à  l'instinct  social  qui  est  une  chose 
parfaitement  physiologique.  La  morale  est  physiologique  parce 
que  la  morale  n'est  que  la  socialité. 

Il  y  en  a  bien  une  autre  et  même  quelques  autres,  que  la  sub- 
tilité des  hommes  a  inventées;  mais  examinez-les  bien  :  vous 
verrez  qu'elles  sont  immorales.  Elles  sont  immorales  parce  qu'elles 
sont  individuelles.  Le  stoïcien,  contempteur  de  l'humanité  fait  le 
bien  par  orgueil,  et  l'orgueil  est  un  sentiment  sécessioniste,  un 
sentiment  anti-social.  Le  chrétien,  d'abord,  en  principe,  a  une 
morale  semblable  à  la  nôtre  :  «  Aimez  le  prochain  comme  vous- 
même.  »  Et  ceci,  nous  l'acceptons  pleinement.  Mais,  en  sa  dégra- 
dation, cette  morale  devient  immorale.  Elle  promet  des  récom- 
penses; elle  est  un  appel  à  l'égoïsme,  à  l'esprit  de  lucre.  Et 
comment  s'est-elle  déclassée  ainsi?  En  devenant  de  morale  sociale 
morale  individuelle,  en  délaissant  le  «  aimez-vous  les  uns  les 
autres  »  pour  le  «  faites  votre  salut  ».  Revenons  donc  à  la  morale 
entendue  comme  simple  développement  de  l'instinct  social,  tout 


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AUGUSTE    COMTE.  537 

entière  comprise  en  lui,  constituée  par  lui,  progressant  avec  lui, 
et  s'égarant  à  en  sortir. 

Et  du  même  coup  voilà  le  pont  jeté  enfin  entre  les  sciences 
de  la  nature  et  les  sciences  de  l'homme;  l'homme  n'a  pas  une  loi 
propre  distincte  de  celle  du  monde,  surtout  contraire  à  celle  du 
monde  ;  il  n'est  pas  séparé  de  l'univers,  il  n'y  est  pas  un  monstre  ; 
il  en  est  le  prolongement  naturel  ;  les  racines  de  son  être  moral 
comme  de  son  être  physique  plongent  dans  la  nature;  il  n'est 
pas  une  «  chimère  »,  comme  disait  Pascal,  il  n'est  pas  un  être 
métaphysique  :  il  est  un  être  naturel.  Le  grand  effort  pour  établir 
des  lois  les  plus  générales  de  la  nature  aux  lois  les  plus  particu- 
lières de  l'homme  une  chaîne  continue,  des  sciences  les  plus  gé- 
nérales de  la  nature  aux  sciences  les  plus  complexes  de  l'animal 
compliqué  une  série  sans  interruption,  est  arrivé  à  une  solution 
raisonnable. 

Nous  n'en  avons  pas  fini  pourtant  avec  l'homme  ;  nous  avons 
laissé  de  côté  son  caractère  le  plus  distinctif.  Ce  n'est  pas  qu'il 
soit  sensible,  qu'il  soit  pensant,  qu'il  soit  volontaire,  qu'il  soit 
moral,  qu'il  soit  sociable  qui  distingue  le  plus  l'homme  au  milieu 
de  ses  frères  inférieurs,  qui  sont  les  êtres,  et  de  ses  ancêtres,  qui 
sont  les  choses  ;  —  ce  qui  l'en  distingue  le  plus,  c'est  qu'il  est  chan- 
geant. Les  animaux  le  sont  aussi,  ne  l'oublions  pas;  mais  ils  le 
sont  peu.  Ils  sont  susceptibles  d'éducation,  d'éducation  par  l'homme 
et  d'éducation  par  les  choses;  ils  n'agissent  pas  toujours  exacte- 
ment comme  leurs  ancêtres  ont  agi.  Et,  qu'ils  y  soient  contraints 
par  Thomme,  ou  qu'ils  y  soient  forcés  par  quelque  changement 
de  leurs  entours,  par  quelque  nouvel  obstacle  qu'ils  rencontrent, 
ils  se  modifient.  Mais,  d'une  part,  ces  modifications  ne  vont  pas 
très  loin  ;  et  d'autre  part  ils  ont  une  tendance  très  marquée  à 
oublier  ce  qu'ils  ont  appris,  à  revenir  à  leur  état  traditionnel,  à 
redevenir  ce  qu'ils  ont  été.  Ils  sont  modifiables  plutôt  que 
changeans,  ils  sont  modifiables  d'une  façon  passive  ;  ils  sont 
modifiés,  ils  ne  se  modifient  pas.  Ils  subissent  les  changemens  que 
la  nature  ou  l'homme  leur  impose;  mais,  la  nature  ne  changeant 
guère,  ils  participent  de  son  immutabilité,  et  l'homme  n'ayant  que 
sur  un  petit  nombre  d'entre  eux  une  action  éducative,  en  leur  en- 
semble ils  ne  changent  point.  —  L'homme  au  contraire  est  chan- 
geant par  nature  ;  il  est  modifiable  spontanément  ;  et  il  se  modifie 
sans  cesse.  C'est  pour  cela  qu'il  a  une  histoire.  Et  ceci  est  une 
nouvelle  science  de  l'homme  à  laquelle  nous  n'avions  pas  voulu 
prendre  garde  jusqu'ici.  Nous  avions  considéré  l'homme  jusqu'ici 
abstraction  faite  de  son  instabilité,  nous  avions  fait  la  science  de 
la  statique  sociale.  Il  nous  reste  à  faire  la  science  de  la  force  qui 


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538  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

le  pousse  à  changer.  Il  nous  reste  à  étudier  la  dynamique  sociale. 

La  dynamique  sociale  c'est  une  tendance  constante,  sous  les 
fluctuations  superficielles,  à  s'éloigner  de  plus  en  plus  de  l'anima- 
lité, de  l'état  d'enfance,  de  l'individualisme,  qui  sont  trois  choses 
analogues.  En  remontant  l'histoire  nous  nous  avisons  que  l'homme 
a  été  un  simple  animal,  à  très  peu  près,  pour  commencer.  L'hu- 
manité a  été  longtemps  impulsive.  Elle  obéissait  à  des  besoins  et 
à  des  passions  sur  lesquelles  la  réflexion  n'avait  pas  agi.  Et  de 
même  qu'il  était  impulsif  en  ses  commencemens,  l'homme  voyait 
le  monde  comme  un  peuple  d'êtres  impulsifs.  Il  attribuait  aux 
choses  qui  lui  étaient  favorables  ou  nuisibles  des  sentimens,  des 
âmes  très  capricieuses,  qu'il  fallait  encourager  dans  leurs  bonnes 
dispositions  ou  détourner  des  mauvaises  par  de  bonnes  paroles. 
Étant  animal  lui-même,  il  voyait  le  monde  comme  un  peuple 
d'animaux. 

Plus  tard  il  est  devenu  enfant,  état  intermédiaire  entre  l'ani- 
malité et  l'humanité.  Impulsif  encore,  mais  déjà  raisonneur,  il  a 
appris  à  coordonner  ses  idées.  Le  spectacle  des  choses,  régu- 
lières, tranquilles,  méthodiques,  a  pu  n'être  pas  pour  peu  dans 
ce  changement.  Et  tout  de  même  que  tout  à  l'heure,  l'homme  en 
cette  seconde  période,  a  vu  l'univers  comme  il  se  voyait  lui- 
même.  Il  y  a  vu  un  peuple  d'êtres  encore  passionnés,  mais  déjà 
raisonnables.  Les  Dieux  d'alors  ne  sont  plus  des  animaux,  des 
âmes  obscures  et  bizarres,  très  inquiétantes;  ce  sont  des  rois,  loin 
encore  d'être  bons,  mais  sensés  et  réfléchis,  aimant  mieux,  tout 
compte  fait,  le  bien  que  le  mal,  et  à  qui,  en  somme,  les  priant 
et  les  servant  bien,  on  peut  se  fier.  L'humanité,  et  avec  elle  ses 
Dieux,  qui  sont  ses  œuvres  et  ses  images,  ont  passé  de  l'animalité 
à  l'état  d'enfance. 

Puis  l'homme  est  devenu  homme.  Il  est  devenu  un  être  chez 
qui  l'intelligence  l'emporte  sur  les  passions.  Cet  homme  a  vu  le 
monde  d'une  façon  très  différente  encore  de  celle  dont  les  hommes 
précédons  l'avaient  vu.  Capable  d'une  très  grande'  généralisation, 
il  l'a  vu  dans  son  unité  et  son  éternité.  11  s'est  dit  qu'il  était  un, 
pensée  réalisée  d'un  seul  esprit,  et  éternel,  pensée  réalisée  d'un 
esprit  qui  ne  meurt  pas.  Idées  vraiment  nouvelles!  car  les  anciens 
n'étaient  pas  sûrs  que  le  monde  eût  été  créé  par  un  seul  Dieu,  et 
en  tous  cas  le  voyaient  administré  par  plusieurs  ;  et  ils  se  figuraient 
volontiers  des  Dieux  successifs,  ceux-ci  détrônant  ceux-là  et 
devant  un  jour  être  détrônés  à  leur  tour.  Le  monothéiste  est  un 
être  qui  a  le  soupçon  de  l'unité  du  monde.  C'est  lui  qui  a  décou- 
vert l'univers, et  qui  le  premier  le  comprend.  —  Pourquoi?  Parce 
que  lui-même  est  un  homme  tout  nouveau.  11  est  capable  d'une 


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AUGUSTE    COMTE.  539 

réflexion  qui  dépasse  la  longueur  d'une  vie  humaine  et  de  plu- 
sieurs vies  humaines.  L'histoire,  déjà  suffisamment  longue,  lui  a 
appris  que  les  choses  physiques  se  sont  comportées  de  la  même 
manière  depuis  bien  des  siècles,  qu'il  y  a  là  un  dessein  suivi 
depuis  des  milliers  d'années  avec  une  invariable  constance.  11  suffit 
d'une  généralisation  assez  naturelle  pour  passer  de  cette  consta- 
tation à  l'idée  de  l'unité  et  de  l'éternité  du  monde. 

Voilà  un  homme  tout  nouveau,  avons-nous  dit.  Sans  doute. 
Cependant,  qu'il  ne  croie  pas  être  infiniment  différent  de  ses 
ancêtres.  11  croit  à  un  Dieu  un;  mais  ce  Dieu,  universel  pour  sa 
raison,  est  pour  son  cœur  aussi  particulier  et  aussi  local  qu'un 
Pénate  ou  un  Fétiche.  11  le  prie  pour  lui,  il  l'invoque  pour  lui,  il 
lui  demande  des  grâces  particulières,  il  lui  promet  quelque  chose, 
discute  avec  lui,  ruse  avec  lui,  a  pour  lui  le  genre  de  culte  qu'a 
le  sauvage  pour  sa  poupée  protectrice.  Qu'est-ce  à  dire?  Que  cet 
homme,  moins  impulsif  que  ses  plus  anciens  aïeux,  moins  enfant 
que  ses  grands-pères,  est  encore  un  égoïste.  11  vit  en  lui  et  pour 
lui,  non  dans  l'espèce  et  pour  l'espèce;  il  n'a  qu'accidentellement 
l'instinct  humanitaire  à  l'état  de  passion,  de  sentiment  profond. 
A  ce  titre,  il  est  encore  un  animal  ou  un  enfant.  En  un  mot  il  est 
encore  individualiste  ;  tant  que  l'individualisme  ne  sera  pas 
aboli,  l'évolution  humaine  ne  sera  que  commencée.  Tant  que 
l'individualisme  ne  sera  pas  aboli,  l'humanité  ne  sera  pas  suffi- 
samment détachée  de  l'animalité.  La  morale  est  en  formation  ; 
elle  ne  sera  achevée  que  quand  l'instinct  social  pour  commen- 
cer, l'instinct  humanitaire  ensuite,  auront  complètement  remplacé 
l'individualisme. 

Et  voilà  la  morale  telle  que  la  conçoit  Auguste  Comte.  Elle  est 
toute  naturelle,  puisqu'elle  n'est  que  le  développement  de  l'instinct 
le  plus  ancien,  évidemment,  et  le  plus  profond  de  l'homme,  l'in- 
stinct social  ;  elle  est  régulière  en  son  développement  puisqu'elle 
suit  le  progrès  naturel  de  l'humanité,  puisqu'elle  suit  les  effets 
progressifs  de  la  dynamique  sociale,  puisqu'il  n'y  a  qu'à  la  prendre 
là  où  elle  est  arrivée  et  à  la  pousser  plus  loin  dans  le  même  sens; 
elle  ne  demande  rien  ni  à  la  métaphysique,  ni  à  la  théologie,  ni 
aux  merveilles  de  l'abstraction,  ni  aux  miracles  de  la  révélation. 
Elle  se  fonde  simplement  en  bonne  physiologie,  en  bonne  biologie 
et  en  bonne  histoire.  Elle  prend  l'homme  où  il  en  est. 

On  pouvait  craindre  que  cette  philosophie  positive,  ne  voulant 
pas  voir  d'abîme  entre  les  sciences  de  la  nature  et  les  sciences  de 
l'homme,  ne  pût  jamais  fonder  une  morale,  n'y  ayant  aucune 
morale  dans  les  sciences  naturelles,  ni  aucune  moralité  dans  la 
nature.  Mais  il  lui  a  suffi  de  prendre  l'homme  vraiment  tel  qu'il 


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540  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

est,  c'est-à-dire  comme  animal  social  et  en  même  temps  comme 
animal  intelligent,  capable  de  progrès,  pour  le  montrer  comme 
capable  de  transformer  progressivement  l'instinct  social  en  une 
morale  aussi  complète,  et  aussi  élevée  et  pure  qu'on  peut  la 
souhaiter. 

Oui,  Thomme  n'a  que  des  lois  physiques,  et  primitivement  il 
est  un  animal  comme  un  autre  ;  mais  une  de  ces  lois  consiste  à 
développer  tellement  le  plus  profond  de  ses  instincts  primitifs 
qu'il  s'écarte  presque  indéfiniment  de  ses  conditions  premières 
d'existence  ;  et  il  est  de  sa  nature  de  se  séparer  de  plus  en  plus 
de  la  nature  jusqu'à  subordonner  en  lui  l'animalité  à  l'esprit.  La 
morale  complète,  ou  la  socialité  achevée,  car  ces  mots  sont  exac- 
tement synonymes,  sera  le  triomphe  de  la  nature  sur  elle-même 
dans  le  mieux  doué  de  ses  enfans.  —  Pourquoi  non?  L'homme, 
nous  l'avons  montré,  voit  toujours  la  nature  comme  il  se  voit 
lui-même.  Le  philosophe  positiviste  voit  la  nature  remportant 
son  dernier  triomphe  à  se  vaincre  elle-même,  comme  l'homme 
n'est  jamais  plus  grand  que  quand  il  triomphe  de  lui. 


II 

C'est  cette  morale  qu'il  faut  achever  ;  c'est  cette  socialité  qu'il 
faut  amener  à  sa  perfection.  Pourquoi  cela  est-il  nécessaire? 
Comment  pourra-t-on  y  arriver? 

Cela  est  nécessaire  parce  qu'au  xixc  siècle  nous  semblons  bien 
être  à  un  de  ces  momens  de  l'histoire  où  l'humanité  recule,  à  un 
de  ces  momens  du  progrès  où  il  y  a  régression,  ce  qui  est  une  des 
lois  du  progrès.  La  morale  décline  et  la  socialité  diminue,  ce  qui 
est,  comme  on  sait,  la  même  chose.  Morale  publique,  morale  do- 
mestique fléchissent  sous  nos  yeux,  ensemble.  L'anarchie  intellec- 
tuelle est  la  préface  et  elle  est  un  agent  de  l'anarchie  morale. 
Régression  redoutable,  qui  peut  être  considérée  comme  durant 
depuis  trois  siècles,  depuis  le  déclin  du  catholicisme,  depuis  le 
commencement  de  la  période  métaphysique! 

Cette  période  a  trois  phases  :  le  protestantisme,  le  philoso- 
phisme, l'esprit  révolutionnaire  qui  règne  encore.  Avant  le  pro- 
testantisme le  christianisme  régnait  sous  la  forme  du  catholi- 
cisme. Il  avait  inventé  la  distinction  du  pouvoir  spirituel  et  du 
pouvoir  temporel.  Rien  de  plus  juste  et  rien  de  plus  salutaire. 
Rien  de  plus  juste;  car  les  hommes  ne  sont  jamais  bien  gouvernés 
dans  leurs  intérêts  matériels  par  les  savans  et  jamais  bien  dans 
leur  être  moral  par  les  gens  pratiques.  11  faut  donc  deux  gouver- 


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AUGUSTE   COMTE.  541 

nemens.  Songez  à  ce  qu'eût  été  le  moyen  âge  sans  le  clergé?  Il 
eût  été  un  retour  à  la  barbarie  primitive.  Au  lieu  de  cela,  les 
hommes  de  pensée,  trouvant  des  cadres  préparés  où  ils  se  plaçaient 
d'eux-mêmes,  constituaient  une  aristocratie  intellectuelle,  ouverte, 
solidement  liée  et  non  héréditaire,  c'est-à-dire  la  plus  parfaite 
que  le  monde  ait  vue,  laissant  à  l'aristocratie  temporelle  l'office 
pour  lequel  elle  est  faite.  Le  moyen  âge  a  été  l'époque  où  le  monde 
a  été  le  mieux  organisé. 

Ce  qui  eût  été  à  souhaiter  c'est  que  le  catholicisme  eût  été 
évolutif,  qu'il  eût  pu  «  s'incorporer  intimement  le  mouvement 
intellectuel  ».  Il  pouvait  le  faire.  Une  religion  n'étant  jamais  con- 
damnée à  mort  que  quand  l'humanité  trouve  un  principe  moral 
plus  élevé  que  celui  que  cette  religion  a  trouvé  elle-même,  le 
christianisme  ne  pouvait  jamais  être  condamné.  11  pouvait  donc 
accepter  tout  ce  que  l'humanité  lui  apportait  de  science  nouvelle, 
et  rester  toujours  en  tête  de  l'humanité  en  marche.  Mais  il  a  eu 
le  tort  de  se  rattacher  à  la  tradition  littérale.  Penchant  funeste, 
parce  qu'il  contraignait  le  catholicisme  à  l'immobilité.  11  le  for- 
çait à  tenir  la  science  biblique  comme  vérité  éternelle.  Il  le  forçait 
à  se  mettre  en  travers  de  tout  le  mouvement  de  la  pensée  moderne. 
Il  a  été  «  dépassé  ».  Ce  fut  une  «  décadence  mentale  ».  L'autorité, 
même  morale,  du  catholicisme,  en  a  été  diminuée.  La  science  dé- 
tourna progressivement  l'humanité  du  catholicisme.  C'est  ce  qui 
eut  lieu  dès  le  xv°  siècle. 

A  partir  de  ce  moment,  trois  assauts  contre  l'ancien  pouvoir 
spirituel  :  le  mouvement  protestant,  le  mouvement  philosophique 
le  mouvement  révolutionnaire.  Le  protestantisme,  après  avoir  été 
plus  réactionnaire  que  le  catholicisme  lui-même,  s'avisa  d'oppo- 
ser à  l'immobilité  catholique  l'idée  du  libre  examen.  Quand  ils 
eurent  trouvé  cela,  les  protestans  avaient  cause  gagnée,  —  et  aussi 
perdue.  Ils  avaient  trouvé  l'arrêt  de  mort  de  leurs  adversaires  et 
aussi  le  leur.  Celui  de  leurs  adversaires  :  car  en  face  d'une  reli- 
gion enchaînée  par  elle-même  et  engagée  dans  son  passé  comme 
un  terme  dans  sa  gaine,  ils  dressaient  une  religion  libre,  progres- 
sive, capable  de  tout  ce  que  la  libre  recherche  scientifique  lui  ap- 
porterait. Le  leur  :  car,  n'y  ayant  pas  de  limite  au  libre  examen, 
ils  créaient  une  religion  illimitée,  donc  indéfinie,  donc  indéfinis- 
sable, qui  ne  saurait  pas,  le  jour  où  le  libre  examen  lui  apporte- 
rait l'athéisme,  si  l'athéisme  fait  partie  d'elle-même  ou  non  ;  une 
religion  qui  ne  saurait  pas  où  elle  s'arrête  et  jusqu'où  elle  va;  une 
religion  destinée  à  s'évanouir  dans  le  cercle  indéfini  du  philoso- 
phisme qu'elle  a  ouvert.  Toute  la  libre  pensée  étant  impliquée  dans 
le  libre  examen,  toute  la  libre  pensée,  tout  le  philosophisme, 


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542  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

toute  l'anarchie  intellectuelle  étaient  contenus  dans  le  protestan- 
tisme dès  qu'il  cessait  d'être  un  catholicisme  radical. 

Ajoutez  à  cela  que,  comme  entrée  de  jeu,  il  supprimait  la 
grande  invention  chrétienne,  la  distinction  du  temporel  et  du 
spirituel.  Pour  lutter  contre  le  catholicisme,  il  faisait  rentrer,  sous 
le  pouvoir  temporel,  d'abord  le  pouvoir  spirituel  protestant,  en- 
suite le  pouvoir  spirituel  catholique.  11  mettait  dans  chaque  nation 
protestante  l'autorité  spirituelle  suprême  aux  mains  du  souve- 
rain civil.  Il  forçait,  dans  chaque  nation  catholique,  le  clergé 
catholique  à  se  serrer  autour  du  souverain  civil  ;  et  «  c'est  seule- 
ment à  cette  époque  de  décadence  que  commence  essentiellement, 
entre  l'influence  catholique  et  le  pouvoir  royal,  cette  intime  coa- 
lition spontanée  d'intérêts  sociaux...  »  A  partir  de  ce  moment 
il  est  presque  vrai  de  dire  que,  comme  il  y  a  des  protestantismes, 
il  y  a  aussi  efescatholicismes,  un  par  peuple,  chose  absolument 
contraire  au  principe,  à  l'esprit,  et  à  la  salutaire  influence  du 
catholicisme,  et  destructrice  de  sa  constitution,  de  son  organi- 
sation et  de  sa  vertu.  L'esprit  catholique  vit  encore,  ici,  là  et  plus 
loin;  mais  le  monde  catholique  n'existe  plus. 

C'est  alors  que,  du  sein  du  protestantisme  émancipé  et  hasar- 
deux, d'une  part,  du  sein  de  l'antiquité  renaissante  d'autre  part, 
le  philosophisme  s'élance,  se  dégage,  se  développe  et  se  répand. 
Il  est  la  pensée  humaine  libre,  indisciplinée,  sans  autorité  spiri- 
tuelle qui  la  guide,  l'éclairé  ni  la  contienne.  Il  est  la  pensée  indi- 
viduelle, sans  aucun  besoin  de  lien,  de  communauté,  de  commu- 
nion avec  d'autres  pensées.  11  va,  sans  plan  arrêté,  ce  qui  serait 
contraire  à  son  humeur  propre,  mais  il  va  cependant  du  protes- 
tantisme orthodoxe  au  protestantisme  libre,  du  protestantisme 
libre  au  déisme,  du  déisme  au  naturalisme  et  du  naturalisme  à 
l'athéisme.  —  Pourquoi  cette  progression  au  lieu  d'une  pure  et 
simple  anarchie,  et  d'un  pur  et  simple  chaos,  ce  qui  semblerait 
naturel,  la  pensée  étant  toute  libre  et  tout  individuelle?  D'abord 
à  cause  d'une  progression  dans  l'audace  qui  est  habituelle  à  l'es- 
prit de  l'enfant,  je  veux  dire  à  l'esprit  humain,  quand  il  s'affran- 
chit après  une  longue  discipline.  Ensuite  à  cause  du  mouvement 
scientifique  rapide,  précipité  et  mal  compris.  La  science  exclut  la 
métaphysique,  elle  s'en  passe  et  doit  s'en  passer.  Ce  n'est  pas  à 
dire  qu'elle  la  nie;  elle  se  refuse  seulement  le  droit  d'y  entrer. 
Mais  les  esprits  enivrés  de  certitude  scientifique,  de  ce  que  la 
science  ne  prouvait  pas  Dieu,  conclurent  qu'elle  prouvait  qu'il 
n'existait  pas.  Il  serait  aussi  ridicule  à  la  science  de  prétendre 
prouver  la  non-existence  de  Dieu  que  son  existence,  puisque  dans 
les  deux  cas  ce  serait  s'occuper  de  surnaturel,  ce  qui  par  défini- 


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AUGUSTE    COMTE.  343 

tion  la  dépasse  ;  mais  de  l'abstention  de  la  science  à  cet  égard  les 
esprits  légers  ont  conclu  à  la  négation;  et  l'athéisme,  ou  la  ten- 
dance à  l'athéisme,  a  été  le  dernier  terme  du  philosophisme 
pseudo-scientifique . 

A  un  point  de  vue  plus  général  encore,  l'esprit  du  philoso- 
phisme a  été  essentiellement  négateur  et  négatif.  Né  d'une  «  pro- 
testation )>  contre  l'ancienne  organisation  spirituelle,  ce  qu'il  a 
poursuivi  comme  instinctivement  c'est  toute  organisation  spiri- 
tuelle, et  même  sociale,  l'organisation  sociale  étant  un  effort  or- 
ganisateur de  l'esprit,  et  même  morale,  la  réglementation  morale 
étant  le  plus  grand  effort  organisateur  de  l'esprit  humain. 
«  L'homme  artificiel  »  de  Diderot  créé  par  la  civilisation  pour 
remplacer  l'homme  naturel,  et  qu'il  faut  détruire  tout  entier, 
c'est  la  vue  la  plus  nette  à  la  fois  et  la  plus  générale,  le  terme  ex- 
trême, logique  et  fatal  de  tout  le  mouvement  philosophique  des 
trois  siècles.  «  Depuis  le  simple  luthéranisme  primitif  jusqu'au 
déisme,  sans  en  excepter  ce  qu'on  nomme  l'athéisme  systéma- 
tique qui  en  constitue  la  phase  extrême,  cette  philosophie  n'a  ja- 
mais pu  être  historiquement  qu'une  protestation  croissante  et  de 
plus  en  plus  méthodique  contre  les  bases  intellectuelles  de  l'an- 
cien ordre  social,  ultérieurement  étendue,  par  une  suite  néces- 
saire de  sa  nature  absolue,  à  toute  véritable  organisation  quel- 
conque. »  Au  fond  le  mouvement  des  esprits  depuis  le  xvie  siècle 
jusqu'à  1789  est  une  révolte  ayant  l'individualisme  comme  ten- 
dance, le  nihilisme  pour  terme. 

L'esprit  révolutionnaire  est  venu  ensuite,  qui,  lui,  est  un  essai 
d'organisation.  Il  a  essayé  d'organiser  quelque  chose  avec  les  prin- 
cipes uniquement  désorganisateurs  que,  comme  héritier  de  l'esprit 
philosophique,  il  avait  entre  les  mains.  De  la  libre  pensée  indivi- 
duelle il  a  fait  le  dogme  de  la  liberté,  de  l'esprit  anti-hiérarchique 
il  a  fait  le  dogme  de  l'égalité,  de  l'esprit  anti-autoritaire  il  a  fait 
le  dogme  du  suffrage  universel. 

Tous  ces  principes  sont  autant  dénégations  auxquelles  on  donne 
des  noms  positifs.  Rien  d'excellent  comme  la  liberté  de  penser, 
de  chercher,  d'écrire,  de  parler,  mais,  évidemment,  à  la  condition 
qu'elle  aboutisse,  et  par  conséquent  qu'elle  cesse.  Quand  vous  vous 
donnez  à  vous-même,  personnellement,  la  liberté  de  chercher  ce 
que  vous  avez  à  faire,  c'est  probablement,  non  pas  pour  le  cher- 
cher toujours,  mais  pour  le  trouver;  et,  quand  vous  l'aurez  trouvé, 
pour  vous  y  tenir  et  vous  y  lier;  et,  donc,  pour  sortir  de  l'état  de 
liberté  où  vous  étiez  provisoirement  mis.  La  liberté  n'est  donc 
qu'un  état  négatif,  nécessaire  quelquefois,  pour  arriver  à  un  état 
positif  où  elle  cesse  et  doit  cesser.  Elle  est  essentiellement  un  ex- 


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544  1XVUB  DIS  MUX  MOHBBf. 

pédient  provisoire.  La  proclamer  comme  principe  permanent  est 
un  non-sens.  C'est  déclarer  qu'on  a  pour  maison  l'intention  de 
chercher  librement  les  moyens  d'en  bâtir  une.  La  liberté  est  prin- 
cipe de  destruction  ou  principe  de  recherche;  en  faire  un  prin- 
cipe de  constitution  répugne  dans  les  termes,  ne  peut  pas  même 
être  dit  dans  une  langue  bien  faite. 

Il  en  est  tout  de  même  de  l'égalité.  L'idée  d'égalité  comme 
principe  destructeur  d'une  hiérarchie  mauvaise  est  excellente. 
C'est  un  sophisme  salutaire,  comme  il  y  en  a  dans  les  temps  de 
lutte.  Comme  principe  organisateur  elle  ne  signifie  rien,  parce 
qu'elle  est  l'expression  de  quelque  chose  qui  n'existe  pas,  qui 
n'existe  jamais.  C'est  précisément  une  des  grandes  différences 
entre  l'homme  et  les  animaux.  Entre  les  animaux  d'une  même 
espèce,  il  n'existe  que  des  inégalités  physiques  assez  faibles  du 
reste,  et  quasi  aucune  inégalité  intellectuelle.  Il  n'y  a  pas  d'ani- 
maux de  génie,  il  n'y  a  pas  d'animaux  idiots.  Ils  ont  une  intel- 
ligence commune  à  l'espèce  tout  entière.  Voilà  pourquoi  ils 
peuvent  former  des  républiques  égalitaires.  Chez  l'homme  les 
différences  physiques  existent,  et,  incomparablement  plus  grandes, 
les  différences  intellectuelles.  On  peut  même  dire  que  l'espèce 
humaine  est  organisée  aristocratiquement  par  la  nature  même. 
Elle  est  pourvue  d'intelligence  en  quelques-uns  de  ses  individus, 
très  rares,  et  pourvue  de  l'instinct  d'imitation  en  son  ensemble. 
De  cette  façon  quelques-uns  inventent,  les  autres  acceptent  l'in- 
vention, et  la  civilisation  se  fait  et  se  maintient.  Cela  a  été  remar- 
qué très  bien  par  Buffon.  Le  caractère  même  de  l'espèce  humaine 
est  donc  l'extrême  inégalité.  L'égalité  n'existe  pas.  Si  on  la  pro- 
clame et  si  on  essaye  de  l'établir,  que  fait-on?  Rien,  ou  une  autre 
inégalité.  On  ne  peut  pas  établir  l'égalité;  car  on  ne  fait  rien 
contre  la  physiologie  et  on  ne  décrète  pas  l'abolition  de  l'histoire 
naturelle;  mais  on  peut  renverser  l'inégalité,  faire  dominer  ceux 
qui  dominaient  hier  par  ceux  qui  étaient  dominés.  Cela  n'est  pas 
très  heureux;  mais  c'est  possible;  et  en  proclamant  l'égalité  c'est 
ce  qu'on  a  fait.  On  a  dit  :  «  Personne  n'aura  plus  de  pouvoir  qu'un 
autre.  »  Immédiatement  quelqu'un  a  eu  plus  de  pouvoir  qu'un 
autre,  mais  ce  n'a  pas  été  le  même;  c'a  été  l'être  collectif  composé 
des  plus  nombreux.  La  foule  a  pris  immédiatement  le  pouvoir 
qu'autrefois  tenait  l'élite,  une  élite  peut-être  mal  choisie,  mal  se- 
lectée,  mais  enfin  une  élite. 

Et  remarquez  qu'ici  il  ne  s'agit  pas  du  pouvoir  gouverne- 
mental; il  en  sera  question  plus  loin;  mais  d'une  sorte  de  pouvoir 
spirituel.  La  foule  a  été  investie  du  droit  d'avoir  seule  raison.  B 
existe  des  parias  dans  l'organisation  moderne,  ce  sont  ceux  fflil 

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AUGUSTE    COMTE.  545 

pensent  par  eux-mêmes  ;  ils  sont  mal  vus  d'une  foule  qui  pense 
collectivement,  par  préjugés,  par  passions  générales,  par  vagues 
intuitions  communes.  Ils  sont  suspects  comme  originaux,  comme 
ne  pensant  pas  ce  que  tout  le  monde  pense,  comme  n'acceptant 
pas  les  banalités  intellectuelles.  Ils  ne  sont  ni  suivis,  ni  étudiés  au 
moins,  ni  guettés  avec  attention,  parce  que,  par  suite  du  dogme 
nouveau,  le  respect  s'est  écarté  d'eux,  même  au  sens  étymolo- 
gique, très  humble,  du  mot. 

L'imitation  persiste,  certes  :  elle  est  physiologique,  elle  est 
éternelle;  seulement  elle  a  changé  d'objet;  la  foule  s'imite  elle- 
même;  elle  écarte  l'esprit  original,  l'inventeur,  comme  objet  d'imi- 
tation. Or  l'imitation  de  l'individu  inventeur  par  la  foule  imita- 
trice étant  la  condition  même  de  la  civilisation,  il  y  a  risque  pour 
celle-ci;  ou  au  moins  elle  va  prendre  une  tournure  très  nouvelle, 
imprévue,  et  dont  on  ne  peut  rien  prévoir.  «  Le  progrès  continu 
de  la  civilisation,  loin  de  nous  rapprocher  d'une  égalité  chimé- 
rique, tend,  au  contraire,  par  sa  nature,  à  développer  extrême- 
ment les  différences  intellectuelles  entre  les  hommes...  Ce  dogme 
absolu  de  l'égalité  prend  donc  un  caractère  essentiellement  anar- 
chique  et  s'élève  directement  contre  l'esprit  de  son  institution 
primitive,  aussitôt  que,  cessant  d'y  voir  un  simple  dissolvant 
transitoire  de  l'ancien  système  politique,  on  le  conçoit  comme 
indéfiniment  applicable  au  système  nouveau.  » 

Enfin  le  suffrage  universel  est  l'expédient  d'une  société  désor- 
ganisée et  le  signe  qu'elle  l'est.  A  peu  près  dans  le  même  temps 
que  Comte  écrivait  la  Philosophie  positive,  Girardin  disait  :  «  Le 
suffrage  universel,  c'est  :  «  Il  faut  se  compter  ou  se  battre.  Il  est  plus 
court  de  se  compter.  On  se  bat  dans  la  barbarie.  Dans  la  civili- 
sation on  se  compte.  »  Rien  de  plus  juste,  rien  de  plus  lumineux, 
et  rien  qui  montre  mieux  que  le  suffrage  universel  est  la  barbarie 
raisonnée,  la  barbarie  exacte,  la  barbarie  mathématique,  la  bar- 
barie rationnelle,  mais  la  barbarie.  En  barbarie  qui  doit  com- 
mander? Les  plus  forts.  Qui  sont  les  plus  forts?  Les  plus  nom- 
breux. Ne  nous  battons  pas,  comptons-nous;  c'est-à-dire  voyons, 
sans  nous  battre,  qui  sont  les  plus  forts.  Une  société  qui  a  pro- 
clamé la  liberté  et  l'égalité,  qui  a  supprimé  la  hiérarchie  ne  peut 
plus  connaître  qu'une  loi,  celle  de  la  force,  si  tant  est  qu'elle 
veuille  qu'encore  pourtant  on  reste  en  société.  C'est  à  cette  loi 
qu'elle  a  recours  en  donnant  l'empire  au  nombre. 

—  Au  moins  ce  n'est  pas  l'anarchie!  —  Non,  puisque  c'est 
l'expédient  pour  y  échapper;  mais  c'est  quelque  chose  qui  est  tout 
près  de  l'être  ;  parce  que  ce  système,  comme  tout  à  l'heure  l'éga- 
lité, donne  un  office  spécial  à  quelqu'un  qui  n'est  pas  fait  naturel- 
tome  cxxx.  —  1895.  35 

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546  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

lement  pour  le  remplir.  Il  donne  la  décision  au  nombre.  La  foule 
est  très  bien  faite  pour  contrôler,  pour  juger  les  œuvres  faites  et 
les  hommes  après  qu'ils  ont  agi  ;  pour  décider,  non  ;  comme  tout 
à  l'heure  elle  était  reconnue  bien  faite  pour  imiter  avec  intelli- 
gence les  inventions  faites,  non  pour  inventer.  Or  prendre  une 
décision,  c'est  inventer,  c'est  avoir  une  idée,  c'est  avoir  une  ini- 
tiative. La  foule  n'est  point  faite  pour  cela.  Vous  lui  donnez  un 
office  qui  n'est  pas  dans  sa  vocation.  Qu'arrivera-t-il?  C'est  qu'elle 
ne  l'exercera  pas!  —  Eh  bien  !  tant  mieux.  C'est  ce  que  vous  vou- 
lez. —  Non  pas!  De  par  sa  nature  elle  ne  l'exercera  pas,  et  de  par 
le  droit  que  vous  lui  donnez,  et  dont  elle  sera  fière,  elle  ne  vou- 
dra pas  que  d'autres  l'exercent.  Elle  ne  sera  pas  une  supériorité  et 
sera  jalouse  des  supériorités.  Elle  ne  gouvernera  pas;  est-ce  qu'elle 
le  peut?  et  elle  ne  choisira  jamais  ceux  qui  sont  faits  pour  gou- 
verner. Elle  «  condamnera  éternellement  tous  les  supérieurs  à 
une  arbitraire  dépendance  envers  la  multitude  de  leurs  infé- 
rieurs, par  une  sorte  de  transport  aux  peuples  du  droit  divin  tant 
reproché  aux  rois.  »  Ce  système  a  plongé  la  foule  dans  un  espèce 
d'étourdissement  :  «  Quels  doivent  être  les  profonds  ravages  de 
cette  maladie  sociale  en  un  temps  où  tous  les  individus,  quelle 
que  puisse  être  leur  intelligence  et  malgré  l'absence  totale  de 
préparation  convenable,  sont  indistinctement  provoqués  par  les  plus 
énergiques  sollicitations  à  trancher  journellement  les  questions 
politiques  les  plus  fondamentales?  » 

Cet  étourdissement  aboutit  dans  la  pratique  à  cette  manière 
d'apathie  jalousé  qui  fait  que  la  foule  ne  gouverne  pas,  qu'elle 
n'aime  pas  qu'on  gouverne,  et  qu'en  définitive  il  n'y  a  pas  de  gou- 
vernement. C'est  une  sorte  d'anarchie  indolente,  —  d'anarchie  in- 
dolente, très  proche  du  reste  de  l'anarchie  aiguë;  car  la  foule  ne 
gouvernant  pas,  ceux  qui  sont  aptes  à  gouverner  ne  gouvernant 
pas  non  plus,  il  est  très  facile  à  une  minorité,  et  à  une  minorité 
qui  n'a  pour  elle  ni  la  force  du  nombre  ni  celle  des  lumières,  de 
mettre  en  échec  cette  société  invertébrée  et  amorphe  ;  et  par  suite, 
dans  cet  état  plus  que  dans  un  autre,  il  est  besoin,  périodique- 
ment, d'un  gouvernement  fort  qui  rétablisse  l'ordre.  Ce  gouverne- 
ment la  foule,  dans  le  besoin,  le  prend  un  peu  au  hasard,  selon 
les  circonstances;  et  en  définitive  une  anarchie  indolente,  réveil- 
lée de  temps  en  temps  par  des  anarchies  aiguës,  que  réprime  une 
crise  de  despotisme,  c'est  l'histoire  normale  des  démocraties.  — 
De  toutes  ces  anarchies  tant  intellectuelles  et  morales  que  so- 
ciales, il  faudrait  enfin  sortir. 


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AUGUSTE    COMTE.  547 


III 

On  n'en  sortira  que  par  l'organisation  d'un  nouveau  pouvoir 
nrituel.  C'est  le  catholicisme  qui  avait  raison.  Il  n'était  pas  la 
Srité  comme  conception  générale  du  monde;  il  Tétait  comme 
mception  du  gouvernement  des  hommes.  Il  a  inventé  le  seul 
loyen  de  sauver  la  liberté  sans  glisser  vers  l'anarchie.  La  sépa- 
ition  du  pouvoir  temporel  et  du  pouvoir  spirituel  c'est  le  fon- 
3ment  même  de  la  liberté  vraie,  et  l'antidote  de  l'esprit  anar- 
îique  en  même  temps.  Les  libéraux  veulent  que  tout  ce  qui  est 
itellectuel  dans  l'homme,  pensée,  doctrine,  croyance,  théorie, 
digion,  conscience,  soit  soustrait  à  l'État,  et  c'est,  pour  eux,  la 
berté.  Ils  ont  raison  de  soustraire  à  l'État  toute  cette  partie  intel- 
ctuelle  de  l'homme  ;  et  c'est  précisément  ce  que  fait  la  séparation 
1  spirituel  et  du  temporel.  Mais  ils  ajoutent  :  «  ...  soustrait  à 
État,  et  tenu  pour  propriété  sacrée  de  t  individu.  »  C'est  ici  qu'ils 
ndent  à  un  individualisme  stérile  qui  a  pour  terme  l'anarchie  ; 

c'est  ici  que  nous  intervenons  pour  dire  :  «  Organisons,  au  con- 
aire,  en  un  pouvoir  constitué,  tout  cet  élément  intellectuel  de 
îumanité  pour  le  soustraire  à  l'État,  et  pour  en  faire  quelque 
lose  de  constitué,  de  solide  et  de  fécond.  » 

Au  fond,  le  pouvoir  spirituel  c'est  un  état,  lui  aussi.  L'état 
vil  c'est  ce  que  les  citoyens  mettent  en  commun  de  forces  ma- 
rielles  pour  faire  de  la  nation  un  corps  organisé  ;  le  pouvoir  spi- 
tuel  c'est  ce  que  les  intelligences  mettent  en  commun  de  forces 
tellec  tu  elles  pour  en  faire  un  organisme  durable,  fécond  et  pro- 
cessif; c'est  un  état  spirituel.  Il  a  existé,  il  a  sauvé  le  patrimoine 
tellectuel  de  l'humanité  ;  il  a  empêché  l'humanité  de  retourner 
la  bestialité  pure;  il  a  sauvé  la  liberté  intellectuelle;  il  faut  le 
staurer.  Il  faut  reprendre  l'œuvre  du  catholicisme,  en  abandon- 
int  ses  théories;  il  faut  ressaisir  son  esprit  de  gouvernement 
mr  organiser  un  pouvoir  spirituel  semblable  au  sien;  il  faut 
ncentrer  l'effort  scientifique  de  l'humanité  moderne,  comme  il 
ncen trait  l'effort  théologique,  métaphysique,  moral,  littéraire 
déjà  scientifique  de  l'humanité  ancienne. 

Remarquez  que  ce  pouvoir  spirituel  séparé  du  pouvoir  civil  a 
S  un  progrès  sur  l'antiquité  ;  donc  il  ne  peut  pas  disparaître  ; 
cun  progrès  ne  disparaît  ;  tout  progrès  est  acquis  et  subsiste  ; 
se  transforme,  mais  il  ne  tombe  pas.  —  Remarquez  déplus  que 

progrès  n'a  pas  fourni  son  évolution  naturelle.  Le  catholi- 
ime  a  eu  dix  siècles  de  formation,  deux  siècles  de  prépondé- 
îce,  de  Grégoire  VII  à  Boniface  VIII,  cinq  siècles  de  décompo- 


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548  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sition  et  <f  «  agonie  chronique  >>.  C'est  un  signe  que  «  ce  qui 
devait  périr  ainsi  dans  le  catholicisme,  c'était  la  doctrine,  et  non 
l'organisation f  qui  n'a  été  passagèrement  ruinée  que  par  suite  de 
son  adhérence  à  la  philosophie  théologique...  »  —  C'est  cette  orga- 
nisation qu'il  faut  rétablir. 

Remarquez  enfin  que  ce  pouvoir  spirituel  ne  périt  jamais; 
seulement  il  y  a  des  époques  anarchiques  où  il  est  exercé  par 
n'importe  qui.  Il  Test  de  nos  jours  par  des  littérateurs,  des  roman- 
ciers, des  avocats,  des  journalistes.  Il  devrait  l'être  par  des  gens 
sachant  quelque  chose.  Organisons  le  pouvoir  spirituel  de  la 
science.  11  y  a  une  «  papauté  de  l'avenir  ».  Ce  sera  une  papauté 
scientifique. 

Cette  idée  n'est  pas  au  terme  des  méditations  d'Auguste 
Comte;  elle  est  au  commencement,  au  milieu  et  à  la  fin.  Elle  est 
en  1825  dans  les  articles  du  Producteur  sur  «  l'organisation  du 
pouvoir  spirituel  »  ;  elle  est  l'objet  où  tend  le  Cours  de  philoso- 
phie positive  tout  entier.  Le  réaliser  est  ce  qu'essaye  la  Politique 
positive.  Il  n'y  a  aucune  contradiction  ni  môme  aucun  change- 
ment véritable  dans  la  pensée  de  Comte  de  1820  à  1857.  On  a, 
depuis  longtemps,  abandonné  l'idée  d'opposer  la  Politique  positive 
à  la  Philosophie  positive.  Celle-là  est  le  développement  naturel 
de  celle-ci.  Dans  la  Politique  positive  l'organisation  du  pouvoir 
spirituel  se  transforme  simplement  en  une  religion.  Mais  quelle 
religion?  Religion  non  théologique,  religion  non  métaphysique. 
Comte  avait  posé  en  principe  que  la  morale  consistait  à  s'écarter 
progressivement  de  l'animalité,  de  l'état  d'enfance,  de  l'indivi- 
dualisme. Il  en  vient  naturellement  à  une  morale  sociale  qui 
considère  l'individu  comme,  en  vérité,  n'existant  pas,  et  l'espèce 
comme  existant  seule.  Confondre  ses  intérêts  avec  ceux  de  l'espèce, 
vivre  en  elle  et  en  elle  seule,  ne  considérer  que  son  progrès,  se 
considérer  comme  une  cellule  seulement  de  ce  grand  corps,  voilà 
la  morale.  Mais  l'espèce  ne  doit  pas  être  considérée  seulement 
au  temps  où  nous  sommes  ;  mais  dans  son  ensemble  depuis  qu'elle 
existe;  c'est  donc  à  l'humanité  tout  entière,  depuis  son  commen- 
cement jusqu'à  son  avenir  le  plus  éloigné,  que  nous  nous  don- 
nons corps  et  âme.  De  là  le  «  culte  de  l'humanité  ».  L'humanité 
est  le  dieu  que  nous  devons  adorer.  A  elle  toutes  nos  pensées  et 
en  considération  d'elle  tous  nos  actes. 

Voilà  la  religion  de  Comte  dégagée  de  l'appareil  liturgique 
dont  son  imagination  s'est  plu  à  la  surcharger  assez  ridiculement. 
Car  Comte  est  un  curieux  exemple  à  l'appui  de  sa  théorie  sur  la 
survivance  des  anciens  états  à  travers  les  nouveaux  :  il  a  l'esprit 
scientifique  ;  de    la  période  métaphysique  il  garde   le  goût  des 


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AUGUSTE   COMTE.  549 

abstractions  et  des  subtilités;  et  de  la  période  théologique  il  garde 
l'esprit  sacerdotal.  Mais,  dépouillée  de  certaines  rêveries  et  sur- 
tout de  certains  arrange  mens  ecclésiastiques,  sa  nouvelle  religion 
se  réduit  à  ceci  :  adorer  l'humanité.  Elle  est  une  simple  exten- 
sion de  sa  morale.  L'anti-anarchisme  devait  aller  tout  naturelle- 
ment jusqu'à  F  anti-individualisme,  et  l'anti-individualisme  jus- 
qu'à faire  toute  une  morale  de  l'absorption  de  l'individu  dans  la 
communauté,  et  cette  morale  jusqu'à  devenir  une  religion  de  la 
grande  communauté  humaine,  un  culte  extatique  de  l'humanité. 

C'est  là  que  Comte  s'est  arrêté  comme  au  terme  naturel,  très 
facile  à  prévoir,  très  attendu,  ou  qui  devait  l'être,  de  son  évolu- 
tion intellectuelle.  Cette  religion  c'est  au  pouvoir  spirituel  de 
l'avenir,  à  la  «  papauté  future  »  qu'elle  devait  être  confiée.  Elle 
devait  embrasser,  comme  toutes  les  religions  passées,  la  doctrine 
religieuse  elle-même,  la  morale,  la  sociologie  qui  se  confond 
désormais  avec  la  morale  puisque  la  morale  se  confond  avec  elle, 
la  science,  et  la  propagation  de  la  science,  c'est-à-dire  l'édu- 
cation. 

Comment  ce  pouvoir  spirituel  se  fondera-t-il?  Comme  tous 
les  pouvoirs  spirituels  se  sont  fondés,  sans  aucune  participation 
de  I l'État  civil,  en  dehors  de  lui,  et  sans  la  moindre  hostilité 
contre  lui;  cependant,  il  faut  s'y  attendre,  contre  son  gré.  L'État, 
depuis  l'antiquité,  a  toujours  une  tendance,  très  naturelle,  et 
même  honorable,  quoique  illégitime,  à  absorber  le  pouvoir  spi- 
rituel s'il  existe,  à  se  transformer  en  un  pouvoir  spirituel,  s'il 
nren  existe  pas.  C'est  donc  à  l'initiative  individuelle  qu'il  faut 
s'adresser  pour  constituer  le  pouvoir  spirituel  nouveau.  C'est 
précisément  l'individualisme  qu'il  faut  solliciter  à  mettre  son 
énergie  à  se  détruire,  en  lui  persuadant  que  ce  qu'il  a  de  meil- 
leur en  lui  revivra  plus  fort  dans  la  collectivité  où  il  saura 
s'absorber,  et  que  des  forces  individualistes  le  nouveau  pouvoir 
spirituel  sera  à  la  fois  l'épuration  et  l'exaltation,  n'utilisant 
pas  celles  qui  sont  factices  ou  éphémères  et  les  laissant  périr, 
renforçant,  multipliant,  éternisant  celles  qui  sont  destinées 
à  durer. 

Une  grande  association,  internationale,  comme  le  fut  le  catho- 
licisme, acceptant  les  principes  de  la  religion  positive  et  s'enga- 
geant  à  les  propager,  trouvant  plus  tard  son  organisation  et  le 
détail  de  son  administration,  réunissant  tous  les  hommes  qui 
auront  renoncé  à  tout  esprit  métaphysique  et  théologique,  et 
propageant  la  science  et  la  philosophie  scientifique,  voilà  les  bases 
du  pouvoir  spirituel  de  l'avenir.  La  civilisation  est  attachée  à  ce 
qu'il  naisse  et  se  développe. 


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550  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

Il  ne  se  peut  pas,  du  reste,  qu'il  ne  naisse  point.  S'il  en  était 
ainsi  il  y  aurait  une  rupture  entre  le  présent  et  le  passé,  ce  qui 
ne  s'est  jamais  vu,  ce  qui  est  contraire  aux  lois  naturelles,  qui 
sont  celles  de  l'humanité  comme  de  la  nature  entière.  Alors  l'état 
anarchique  sera  conjuré.  «  Tant  que  les  intelligences  individuelles 
n'auront  pas  adhéré  par  un  sentiment  unanime  à  un  certain 
nombre  d'idées  générales  capables  de  former  une  doctrine  sociale 
commune,  on  ne  peut  se  dissimuler  gue  l'état  des  nations  restera 
essentiellement  révolutionnaire,  malgré  tous  les  palliatifs  poli- 
tiques qui  pourront  être  adoptés  et  ne  comportera  que  des  insti- 
tutions provisoires.  Il  est  également  certain  que  si  cette  réunion 
des  esprits  dans  une  même  communion  de  principes  peut  être  une 
fois  obtenue,  les  institutions  convenables  en  découleront  néces- 
sairement, sans  donner  lieu  à  aucune  secousse  grave,  le  plus 
grand  désordre  étant  déjà  dissipé  par  ce  seul  fait.  » 

IV 

Tel  est  ce  grand  système,  un  des  mieux  liés,  un  des  plus  forts, 
et  aussi  un  des  mieux  appuyés  sur  des  observations  justes,  que 
non  seulement  les  temps  modernes,  mais  l'humanité  entière  ait 
vus  naître.  La  grande  observation  qui  en  fait  la  base  consiste  à 
avoir  bien  vu  ce  penchant  vraiment  nouveau  et  en  même  temps 
persistant  de  l'esprit  humain  à  attacher  à  la  science  la  foi  qu'il 
attachait  autrefois  au  mystère.  C'est  un  «  proverbe  des  gens 
d'esprit  »  que  de  dire  :  «  L'homme  ne  croit  qu'à  ce  qu'il  ne  com- 
prend pas.  »  Il  reste  juste;  mais  il  est  moins  juste  qu'autrefois. 
Se  rendre  bien  compte  de  ce  changement  et  en  chercher  toutes 
les  causes  et  en  prévoir  tous  les  résultats,  c'est  ce  qu'a  voulu 
Auguste  Comte.  Il  en  a  tiré  sa  loi  des  «  trois  états  »,  c'est-à-dire 
toute  une  philosophie  de  l'histoire.  Cette  philosophie  de  l'histoire 
est  merveilleuse  d'ordonnance,  de  netteté,  de  vraisemblance  même, 
et  toute  pleine  d'idées  de  détail  qui  sont  des  fêtes  pour  l'esprit. 
Elle  reste  contestable  en  son  ensemble.  D  abord  eue  encourt  le 
reproche  adressé  à  un  des  maîtres  de  Comte,  c'est-à-dire  à  Bos- 
suet.  Elle  laisse  de  côté  la  moitié  ou  les  deux  tiers  du  monde. 
Comte  ne  s'occupe  ni  des  Indiens,  ni  des  Chinois,  ni  des  Maho- 
métans,  il  ne  s'occupe,  de  son  aveu  même,  que  «  de  la  majeure 
partie  de  la  race  blanche,  en  se  bornant  même,  pour  plus  de  préci- 
sion, surtout  dans  les  temps  modernes,  aux  peuples  de  l'Europe 
occidentale.  »  Pourquoi?  Je  crains  que  l'explication  ne  soit  amu- 
sante. Parce  que  «  nous  ne  devons  comprendre,  parmi  les  maté- 
riaux historiques  de  cette  première  coordination  philosophique 


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AUGUSTE   COMTE.  S51 

du  passé  humain  que  des  phénomènes  sociaux  ayant  évidemment 
exercé  une  influence  réelle  sur  l'enchaînement  graduel  des  phases 
successives  qui  ont  effectivement  amené  l'état  présent  des  nations 
les  plus  avancées.  »  En  d'autres  termes,  Comte  ne  tient  compte 
pour  établir  sa  loi  historique  que  de  ce  qui  ne  la  contrarie  pas.  Il 
l'avoue  avec  la  naïveté  assez  ordinaire  aux  grands  génies  :  «  Ce 
puéril  et  inopportun  étalage  d'une  érudition  stérile  et  mal  digé- 
rée qui  tend  aujourd'hui  à  entraver  f  étude  de  notre  évolution 
sociale  parle  vicieux  mélange  de  l'histoire  des  populations  qui, 
telles  que  celles  de  l'Inde,  de  la  Chine,  etc.,  n'ont  pu  exercer  sur 
notre  passé  aucune  véritable  influence,  devra  être  hautement 
signalé  comme  une  source  inextricable  de  confusion  radicale 
dans  la  recherche  des  lois  réelles  de  la  sociabilité  humaine,  dont 
la  marche  fondamentale  et  toutes  les  modifications  diverses 
devraient  être  ainsi  simultanément  considérées,  ce  gui,  à  mon 
gré,  rendrait  le  problème  essentiellement  insoluble.  »  Ainsi  le  pro- 
blème est  insoluble  si  l'on  en  prend  toutes  les  données;  mais 
nous  n'allons  en  prendre  que  les  données  favorables  à  la  solution 
que  nous  en  voulons,  et  vous  verrez  comme  il  se  résoudra  bien. 
On  pourrait  fermer  un  ouvrage  dont  la  partie  essentielle  débute 
par  ce  postulatum. 

J'irai  plus  loin.  Eût-il  tenu  compte  de  tout  ce  que  nous 
savons  de  l'histoire  de  l'humanité,  c'est  évidemment  si  peu  de 
chose,  et  ce  que  nous  en  ignorons  dépasse  d'une  façon  si  formi- 
dable ce  que  nous  en  savons,  qu'il  n'aurait  pas  été  admis,  en 
bonne  méthode  scientifique,  à  en  tirer  une  loi  générale.  L'huma- 
nité a  été  fétichiste,  polythéiste,  monothéiste,  elle  est  encore  féti- 
chiste, polythéiste  et  monothéiste  selon  les  endroits;  voilà  tout 
ce  que  nous  en  savons.  L'ordre  et  la  succession  de  ces  états  d'es- 
prit nous  est  parfaitement  inconnu.  Nous  tirons  de  l'existence  de 
ces  états  d'esprit  cette  conclusion  que  l'homme  est  un  animal 
mystique  jusqu'à  nouvel  ordre  ;  voilà  tout  ce  que  nous  pouvons 
en  déduire.  N'allons  pas  plus  loin,  et  si  cela  ne  nous  donne  pas 
une  loi  de  l'évolution  humaine,  tant  pis  pour  nous.  Il  est  essen- 
tiel de  savoir  se  résigner. 

Une  partie  de  son  système  historique,  qui  marque  bien  ce  que 
tout  son  système  a  d'hypothétique  et  de  factice,  c'est  ce  qui  con- 
cerne le  prétendu  état  métaphysique.  Il  a  besoin  comme  transi- 
tion entre  l'état  théologique  et  l'état  scientifique  d'un  état  méta- 
physique où  l'humanité  a  vécu  d'abstractions.  Cet  état  il  le  fait 
de  très  courte  durée.  Je  ne  vois  pas  qu'il  aille  à  plus  de  trois 
siècles,  du  xvie  au  xixe.  Voilà  un  des  trois  grands  états  de  l'hu- 
manité, un  état  qui  dure  trois  cents  ans;  le  premier  ayant  duré 


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552  REVUS  DES  DEUX  MONDES. 

vingt  mille  ans,  et  le  troisième  devant  durer  toujours!  L'histoire 
naturelle  humaine  est  bien  différente  de  l'histoire  naturelle  pro- 
prement dite!  Et  notez  que  durant  cet  état,  l'état  théologique 
durait  encore,  ce  que  reconnaît  Comte,  mais  de  plus  avait  encore 
pour  lui  les  dix-neuf  vingtièmes  et  très  probablement  les  neuf 
cents  quatre-vingt-dix-neuf  millièmes  de  l'humanité.  N'en  fau- 
drait-il pas  conclure  qu'il  y  a  eu  des  métaphysiciens  dans  tous  les 
temps  ;  et  qu'il  n'y  a  pas  eu  de  période  métaphysique  ?  Et  voilà 
tout  le  système  qui  s'écroule. 

En  réalité  il  ne  tient  aucunement,  il  n'est  qu'une  hypothèse 
brillante,  assez  inutile,  du  reste,  et  dont  Comte  pouvait  très  bien 
se  passer.  Il  pouvait  envisager  l'humanité,  d'ensemble,  comme 
partagée,  très  inégalement,  entre  l'esprit  théologique,  l'esprit 
métaphysique  et  l'esprit  scientifique,  et  s'efforcer  de  prouver  qu'il 
y  en  avait  deux  de  trop. 

Quant  à  cette  élimination  même  de  l'esprit  théologique  et  de 
l'esprit  métaphysique,  Comte  la  fait  avec  sûreté,  avec  suite  et  avec 
une  vigueur  de  dialectique  très  remarquable.  Il  faut  cependant 
faire  une  distinction.  Comte  est  sensiblement  exempt  d'esprit 
théologique,  et  j'ai  fait  remarquer  que  quand  il  a  transformé  sa 
morale  en  une  religion,  même  de  cette  religion  toute  idée  vrai- 
ment théologique  est  absente;  mais  il  n'est  pas  exempt,  pas  du 
tout,  d'esprit  métaphysique.  Il  reproche  aux  métaphysiciens  leurs 
entités  ;  il  a  les  siennes.  Dans  les  mêmes  pages  où  il  raille  les 
politiques  encore  imbus  d'esprit  métaphysique  d'expliquer  les 
phénomènes  sociaux  par  «  la  grande  entité  générale  de  Igl  nature  », 
il  énonce  sa  prétention  de  les  expliquer  par  «  les  lois  naturelles  » 
de  la  sociologie,  il  montre  ces  «  lois  naturelles  »  agissant  sur  les 
hommes  et  les  pliant  à  leur  empire  et  les  faisant  passer  d'un 
«  état  »  à  un  autre;  et  vraiment  il  me  semble  bien  voir  là  des 
abstractions  personnifiées,  nouvelles  divinités  qui  gouvernent  le 
monde  et  qui  sont  écloses  du  cerveau  de  notre  penseur.  En  effet 
Comte  n'a  jamais  démontré  pourquoi  les  hommes  ont  passé  d'un 
état  à  un  autre  état,  par  quelles  modifications  propres,  intimes, 
intrinsèques,  de  leur  être,  et  il  semble,  dès  lors,  que  ces  lois  de 
leur  évolution  s'imposent  à  eux  du  dehors,  les  poussent  et  les  for- 
cent d'en  haut,  et  nous  voilà  en  pleine  conception  métaphysique; 
il  semble  que  l'homme  ait  passé  par  ces  phases  successives  pour 
satisfaire  le  dessein  de  je  ne  sais  quelle  providence.  Très  souvent 
le  cours  de  philosophie  positive  fait  l'effet  d'un  Discours  sur  l'his- 
toire universelle  sans  Dieu;  l'on  y  voit  les  hommes  menés,  et 
menés  avec  une  suite  et  une  rigueur  inflexibles,  sans  qu'on  sache 
par  qui  ;  mais  ils  le  sont,  ils  rentrent  dans  un  dessein  qu'ils  n'ont 


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AUGUSTE   COMTE.  553 

pas  conçu,  qu'ils  n'ont  aucune  raison  de  suivre  et  qu'ils  suivent. 
Il  y  a  là  une  sorte  de  fatalité  des  lois  de  l'évolution.  Cette  fatalité 
est  bien  une  entité  métaphysique.  On  peut  l'écrire  avec  une  ma- 
juscule. 

De  même  il  reproche  aux  métaphysiciens  leurs  finalités,  et  il 
a  la  sienne:  c'est  le  progrès.  Il  croit  que  les  lois  de  l'évolution 
ont  un  but,  et  ce  but  il  le  connaît  :  c'est  le  progrès,  non  pas 
indéfini,  il  n'y  croit  pas,  mais  le  progrès  se  prolongeant  d'une 
façon  qui  le  fait  paraître  à  nos  yeux  comme  devant  être  indéfini. 
Voilà  la  grande  cause  finale  de  la  nature,  et  Comte  raisonne  sans 
cesse  en  en  tenant  compte,  quoiqu'il  ait  dit  qu'il  ne  faut  jamais 
raisonner  par  cause  finale;  et  non  seulement  il  en  tient  compte, 
mais  c'est  le  fond  même  de  tous  ses  raisonnemens.  Le  progrès 
devait  exister  et  c'est  pour  cela  que  l'homme  a  passé  par  le  féti- 
chisme, le  polythéisme,  etc.  ;  il  doit  continuer,  et  c'est  pour  cela 
que  la  séparation  du  temporel  et  du  spirituel  ayant  été  une  fois 
trouvée  ne  peut  pas  se  perdre,  etc.  Nous  raisonnons  ici  par  cause 
finale  autant  qu'il  est  possible  de  raisonner  par  cause  finale. 

Je  sais  bien  que  Comte  est  penseur  trop  pénétrant  pour  être 
dupe  du  mot  progrès  à  la  façon  des  auteurs  de  manuels  pour  in- 
struction civique.  Il  sait  que  l'idée  de  progrès  est  extrêmement  ré- 
cente ;  qu'elle  date  du  xvnic  siècle,  ou  tout  au  plus  de  la  «  querelle 
des  anciens  et  des  modernes  »  ;  que  l'antiquité  ne  l'a  jamais  eue,  et 
a  eu  plutôt  l'idée  contraire  ;  d'autre  part,  il  ne  croit  pas  du  tout  au 
progrès  indéfini  ;  il  a  même  une  page  très  spirituelle  sur  cette  chi- 
mère de  l'indéfini  appliqué  aux  choses  humaines  :  il  est  constant 
que  l'homme  civilisé  mange  moins  que  le  barbare,  et  de  moins 
en  moins;  il  est  peu  vraisemblable  pourtant  qu'il  arrive  à  ne  pas 
manger  du  tout;  ainsi  du  reste.  Il  écarte  même  quelquefois  les 
mots  de  progrès  et  de  perfectionnement  comme  n'étant  pas  scien- 
tifiques, et  les  remplace  par  le  mot  développement;  mais  encore 
le  mot  développement  comporte  une  certaine  idée,  sinon  d'accrois- 
sement, du  moins  d'extension  régulière,  de  déploiement  normal 
et  heureux  d'une  force  jusque-là  enveloppée  et  comprimée,  qui  est 
bien  analogue  à  ce  qu'on  entend  généralement  par  progrès.  —  Or 
cela  même  n'est  pas  scientifique.  Tout  ce  que  nous  savons  en  con- 
templant l'humanité  dans  sa  carrière,  c'est  qu'elle  change,  c'est 
que  les  choses  ne  sont  pas  toujours  la  même  chose.  Nous  ne 
savons  exactement  rien  de  plus.  La  loi  de  l'humanité  c'est  le  chan- 
gement :  voilà  une  loi  qu'on  peut  accepter;  changement  pour  le 
mieux,  nous  n'en  savons  rien,  pour  le  plus  compliqué  même,  ou 
pour  le  plus  simple,  nous  n'en  savons  rien.  Éloignement  de 
l'animalité;  il  est  probable;  mais  éloignement  progressif  et  sans 


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554  mvui  ras  Dira  mokdks. 

retour  possible,  nous  n'en  savons  rien.  Que  l'homme  ait  été  un 
animal  et  ait  su  s'arracher  à  l'animalité,  il  est  vraisemblable; 
qu'il  continue  et  soit  destiné  à  continuer  à  s'en  éloigner  de  plus  en 
plus,  nous  n'en  savons  rien;  car  le  progrès  n'étant  pas  indéfini, 
comme  Comte  le  reconnaît,  il  est  possible  que  ce  que  l'homme 
peut  en  réalité,  soit  atteint;  et  depuis  longtemps;  et  qu'à  partir  du 
moment  où  l'homme  s'est  séparé  nettement  de  l'animalité  il  n'ait 
fait  que  tourner  dans  un  cercle  ou  osciller  comme  un  pendule, 
changeant  toujours,  c'est  sa  loi,  mais  sans  avancer.  Or  c'est  bien 
sur  l'idée  qu'il  avance  et  continuera  longtemps,  sinon  indéfiniment, 
d'avancer,  que  Comte  fonde  tout  son  système.  Il  repose  sur  une 
hypothèse,  et  sur  une  hypothèse,  non  pas  plus  hypothétique  que 
celle  du  progrès  indéfini,  mais  plus  fragile  encore  :  il  repose  sur 
cette  hypothèse  que  l'homme,  ayant  progressé  au  commencement, 
doit  progresser  jusqu'à  une  certaine  date,  et  que  cette  date  n'est 
pas  atteinte.  Oh  !  qu'en  savez- vous?  Qui  vous  a  mis  dans  le  secret 
de  cette  chronologie? 

Mais  le  grand  point,  le  nœud  du  système,  c'est  le  pont  jeté  entre 
les  sciences  naturelles  et  les  sciences  morales.  Ici  V instinct  de  la 
vraie  question  est  merveilleux,  l'effort  admirable,  et  les  intentions 
excellentes.  La  vraie  question  de  l'humanité  est  bien  là  en  effet. 
Quelle  est  la  loi  de  nos  actions  et  où  devons-nous  la  prendre?  En 
nous?  Hors  de  nous?  En  nous  elle  est  indistincte,  quoi  qu'on 
en  ait  dit.  La  conscience  est  vacillante  et  obscure.  Notre  âme  est 
trop  complexe  pour  que  nous  distinguions  très  facilement  quelle 
est  celle  de  ses  mille  voix  que  nous  devons  écouter.  Il  y  faut  toute 
une  science,  très  difficile.  Les  hommes  ont  toujours  désiré  trouver 
hors  d'eux  la  loi  d'eux-mêmes.  Ils  l'ont  demandée  au  monde.  Le 
monde  leur  a  très  bien  répondu.  Gouverné  par  des  dieux  ou  un 
Dieu  assez  justes,  assez  bons  et  assez  charitables,  il  leur  a  ré- 
pondu qu'il  fallait  être  bons  et  justes,  et  une  morale  théologique 
plus  ou  moins  élevée  a  été  fondée.  Mais  ce  monde,  qui  répondait 
ainsi,  était  très  probablement  un  monde  factice.  C'était  un  monde 
que  l'homme  avait  imaginé  sur  le  modèle  de  lui-même;  qu'il 
avait  créé,  à  qui  il  avait  donné  pour  âmes  ou  pour  âme,  des  ares 
ou  un  être  semblables  à  lui,  un  peu  meilleurs  que  lui.  Ce  que 
l'homme  écoutait  donc  c'était  lui-même  projeté  par  lui-même  an 
bout  du  monde,  et  des  extrémités  de  l'univers  c'était  la  voix  de 
lui-même,  un  peu  meilleur,  qui  lui  revenait.  Si  aucun  divorce 
n'existait  entre  l'homme  et  la  nature,  c'est  que  l'homme  voyait  fa 
nature  comme  gouvernée  par  un  être  qui  n'était  qu'un  homme 
perfectionné.  Au  fond,  c'était  à  lui-même  qu'il  obéissait,  mais  à  lui 
agrandi,  épuré  et  cru  autre,  ce  qui  était  nécessaire  pour  qu'il  obéît,  j 

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AUGUSTE   COMTE.  588 

Mais  quand  les  hommes,  —  à  quelque  époque  du  reste  que, 
plus  ou  moins  nombreux,  ils  s'en  soient  avisés,  —  ont  vu,  ou  cru 
voir,  que  le  monde  était  immoral,  qu'il  n'avait  aucun  sentiment 
de  justice  ou  de  bonté,  qu'ils  étaient  les  seuls  êtres  moraux  de 
l'univers,  ils  ont  été  épouvantés.  Ils  se  sont  vus  seuls, et  ils  se  sont 
vus  mystérieux.  Ils  se  sont  écriés  :  «  Quelles  chimères  sommes- 
nous?  Quels  monstres?  Quels  êtres  incompréhensibles?  »  Et  alors 
le  trouble  a  été  très  grand  dans  l'humanité.  Les  uns  ont  osé  dire  : 
«  Eh  bien!  soyons  comme  le  reste  de  la  nature.  C'est  elle  qui 
doit  avoir  raison.  Soyons  naturels.  Détruisons  en  nous  l'être 
artificiel  que  quelques  trompeurs  sans  doute  ont  fabriqué.  Ne 
prétendons  pas  valoir  mieux  que  le  reste  de  l'univers.  »  D'autres 
ont  dit  :  «  Eh  bien  !  soit  !  La  nature  entière  a  sa  loi  qui  est  mé- 
prisable, et  nous  avons  la  nôtre.  Pourquoi  non?  Suivons  la  nôtre 
avec  d'autant  plus  d'énergie  que  le  monde  semble  nous  railler  de 
la  suivre;  nous  nous  montrerons  supérieurs  à  lui,  et  voilà  tout.  » 
Et  la  rupture  entre  les  lois  naturelles  et  les  lois  de  l'homme  a  été 
consommée. 

Enfin  vient  le  positiviste  qui  dit  :  «  Ce  n'est  pourtant  pas 
possible.  Il  ne  peut  y  avoir  de  contrariété  si  absolue  entre  une 
bestiole  et  tout  l'univers.  Il  doit  y  avoir  un  moyen  de  rattacher  la 
loi  de  l'homme  aux  lois  générales.  »  Et  il  tente  sa  conciliation 
et  sa  réconciliation  de  la  morale  avec  la  physiologie. 

S'il  y  réussissait,  l'accord  ancien,  l'harmonie  du  monde  aux 
yeux  de  l'homme  serait  rétablie.  L'homme  n'apercevait  pas  de 
rupture  entre  lui  et  le  monde  parce  qu'il  voyait  le  monde  sem- 
blable à  lui;  de  nouveau  il  n'en  apercevrait  pas,  parce  qu'il  se 
verrait  semblable  au  monde.  Comte  a  très  bien  dit  qu'il  y  avait 
synthèse  des  sciences  morales  et  des  sciences  naturelles  dans  l'es- 
prit théologique,  séparation  des  unes  d'avec  les  autres  dans  l'es- 
prit métaphysique,  synthèse  nouvelle  des  unes  et  des  autres  dans 
l'esprit  positiviste.  Mais  le  positiviste  réussit  peu  dans  cette  con- 
ciliation, et  il  y  réussira  peut-être  de  moins  en  moins.  Plus 
les  sciences  morales  et  les  sciences  naturelles  seront  poussées 
avant,  plus  sans  doute  leur  divorce  s'accusera.  Ce  n'est  point  des 
différences  qu'elles  aperçoivent  entre  elles,  c'est  une  contrariété. 
Plus  la  nature  est  connue,  plus  elle  fait  horreur  à  l'homme;  plus 
il  la  connaît,  plus  il  est  indigné  de  cette  chose  éternelle  et 
énorme  qui  n'a  pas  de  but,  qui  n'a  pas  de  moralité,  qui  même 
est  cruelle,  sorte  de  monstre  aveugle  et  féroce,  en  tout  cas,  être, 
si  c'est  un  être,  aussi  contraire  que  possible  à  tout  ce  que  l'homme 
sent  de  bon  en  lui.  Ce  n'est  pas  à  elle  qu'il  peut  se  résigner  à  de- 
mander des  leçons  de  morale.  Il  lui  ressemble  trop  peu  pour 


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556  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

n'avoir  pas  peur  de  lui  ressembler.  Il  ne  peut  pas  y  avoir  de 
morale  naturelle,  parce  que  la  nature  est  immorale. 

—  Mais  il  peut  y  avoir  une  morale  sociale,  et  fondée  unique- 
ment sur  la  socialité.  —  Nous  voilà  au  point  précis,  en  effet. 
Mais  remarquez  d'abord  que  vous  abandonnez  déjà  votre  ferme 
connexion  entre  les  sciences  naturelles  et  les  sciences  de  l'homme. 
La  morale  science  sociale,  c'est  la  morale  science  humaine.  Si 
c'est  dans  l'instinct  social  de  l'humanité  que  je  dois  puiser  la  loi 
de  mes  actes,  ce  n'est  plus  dans  la  nature  que  je  la  puise.  Ce  n'est 
pas  dans  le  mot,  sans  doute,  mais  c'est  dans  l'homme.  Une  morale 
sociale  consiste  à  se  représenter  les  hommes  au  milieu  de  la 
nature  comme  ayant  leur  loi  à  eux  qu'ils  n'empruntent  qu'à  eux  : 
le  divorce  entre  l'homme  et  la  nature  n'est  plus  supprimé,  il  est 
rétabli.  Votre  adversaire  a  cause  gagnée. 

De  plus,  la  morale  fondée  sur  l'instinct  social  est  bonne,  sans 
doute,  parce  que  la  morale  dès  qu'elle  redevient  humaine  rede- 
vient bonne,  mais  combien  incomplète  !  La  socialité  est  meilleure 
maîtresse  de  moralité  que  le  naturalisme,  mais  non  pas  excel- 
lente ;  la  société  est  moins  immorale  que  la  nature,  mais  elle 
n'est  pas  d'une  moralité  très  haute.  Ce  n'est  pas  à  considérer  les 
hommes,  aies  étudier,  qu'on  apprend  à  être  d'une  très  pure  vertu. 
N'a-t-on  pas  remarqué  que  la  vie  de  société  affine  l'esprit  et 
corrompt  le  cœur?  Sans  aller  jusqu'aux  paradoxes  de  Rousseau, 
dont,  quoique  solitaire  et  cénobite  vous-même,  vous  êtes  l'anti- 
pode exact,  n'est-il  pas  vrai  que  les  hommes  sont  faits  pour  vivre 
en  société  à  condition  de  n'y  pas  trop  vivre?  La  socialité  inspire 
des  sentiraens  f ort  moraux  à  la  condition  presque  de  s'y  soustraire. 
Est  dévoué  à  la  société  celui  qui  a  l'instinct  social  très  prononcé 
et  qui  ne  se  mêle  pas  à  la  société,  qui  la  sert  de  loin,  l'aimant 
moins  elle-même  que  l'idée  abstraite  qu'il  s'en  fait,  et  qu'il  n'en 
garde  qu'à  la  condition  de  la  fréquenter  peu.  Cela  ne  laisse  pas 
d'être  significatif. 

Généralisons.  Considérons  l'humanité  en  tout  son  ensemble, 
dans  le  présent  et  le  passé.  L'histoire  est  immorale,  moins  immo- 
rale que  la  nature,  mais  immorale.  Moins  que  la  nature,  mais 
assez  net  encore,  elle  montre  le  triomphe  de  la  force,  de  la  ruse, 
de  la  violence,  etc.  Comme  la  fréquentation  de  la  société,  la  con- 
templation de  l'humanité  est  peu  édifiante.  Ici  encore  on  est 
dévoué  à  l'humanité  à  la  condition  de  la  connaître  d'une  façon 
un  peu  idéale  et  philosophique,  comme  vous,  par  exemple,  la 
connaissez.  Encore  une  fois  on  peut  trouver  là  une  morale,  mais 
il  faut  y  mettre  je  ne  sais  quelle  bonne  volonté.  Il  semble  que 
l'homme  qui  ne  serait  pas  doué  d'un  instinct  moral  par  lui-même, 


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AUGUSTE   COMTE.  557 

qui  n'aurait  que  l'instinct  social,  et  qui  fréquenterait  les  hommes 
et  qui  lirait  l'histoire,  serait  un  bon  citoyen,  soumis  aux  lois,  non 
révolutionnaire,  ce  qui  pour  vous  est  la  moitié  de  la  vertu,  bref 
un  fort  honnête  homme  ;  mais  dévoué  aux  hommes,  charitable, 
généreux,  capable  de  sacrifice,  non;  ou  l'on  ne  voit  pas  trop 
pourquoi  ïl  le  serait.  Dieu  permette  que  tous  les  hommes  arri- 
vent seulement  au  niveau  moral  que  la  morale  de  Comte  établit! 
mais  encore  ce  n'est  pas  un  niveau  bien  élevé. 

On  le  voit  bien  quand  Auguste  Comte  transforme  la  morale 
en  religion.  Cette  religion  de  l'humanité  est  un  retour  incon- 
scient à  l'esprit  théologique, ou,  comme  dit  Comte,  à  l'état  théo- 
logique. Elle  ne  contient  pas  un  mot  de  théologie,  sans  doute,  je 
l'ai  dit  ;  mais  elle  procède  comme  l'homme  procède  en  «  état 
théologique  »,  en  procédant  moins  bien.  Il  faut  adorer  l'huma- 
nité. Cela  veut  dire  que  le  plus  grand  danger  pour  chaque  homme 
étant  de  s'adorer  soi-même,  il  faut  qu'il  adore  un  grand  être  per- 
manent, éternel,  producteur  de  moralité,  semblable  à  chaque 
homme,  mais  meilleur  que  lui,  et  qui  peut  être  pour  chaque 
homme  un  bon  modèle.  Un  être  permanent,  éternel,  producteur 
de  moralité,  semblable  à  l'homme  et  meilleur  que  lui,  et  modèle 
à  imiter  pour  l'homme,  c'est  précisément  ce  que  l'homme  adore 
dans  l'état  théologique.  Comme  c'est  lui  qui  fait  son  Dieu,  et 
comme  il  le  fait  à  son  image,  c'est  l'humanité  divinisée  qu'il  adore  ; 
c'est  l'humanité  épurée,  subtilisée,  purgée  de  tout  ce  qu'elle  a 
de  mauvais,  centuplée  en  tout  ce  qu'elle  a  de  bon  ;  mais  ce  n'est 
pas  autre  chose  que  l'humanité.  —  Seulement  c'est  l'humanité 
adorée  indirectement;  et  voilà  la  supériorité  de  la  religion  théo- 
logique sur  la  religion  humanitaire.  C'est  l'humanité  adorée  sans 
que  l'on  croie  que  ce  soit  elle  qu'on  adore.  De  tout  ce  qu'il  y  a  de  bon 
dans  l'humanité  on  a  fait  un  être  extérieur  à  elle,  détaché  d'elle, 
bien  autrement  imposant,  bien  autrement  séduisant  aussi,  auquel 
on  s'attache  de  cœur,  d'âme,  avec  passion,  toutes  choses  que  l'on 
ne  fait  pas  si  facilement  à  l'égard  de  l'humanité  directement  con- 
sidérée, en  songeant  à  la  masse  d'éléraens  parfaitement  indignes 
d'adoration  qu'elle  a  contenus.  — Et  ce  Dieu  nous  commande 
d'aimer  les  hommes  ;  et  nous  les  aimons  à  cause  de  lui,  nous  les 
aimons  en  lui,  ce  qui  est  plus  facile  que  de  les  aimer  directement. 
—  L'homme  dans  l'état  théologique  fait  donc  exactement  ce  que  fait 
Comte;  mais  il  le  fait  d'une  manière  plus  complète,  plus  puis- 
sante, avec  une  force  d'abstraction  plus  grande,  et  de  façon  à  ce 
que  cela  serve  à  quelque  chose.  D'instinct  ou  d'adresse,  pour 
aimer  l'humanité,  il  l'a  transformée  en  un  être  adorable  qui  n'est 
pas  l'humanité  et  qui  lui  commande  d'aimer  l'humanité.  Avec  ce 


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558  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

détour  on  ne  l'aime  déjà  pas  assez  ;  sans  ce  détour  il  n'est  pas- 
probable  qu'on  l'aime  guère.  La  religion  de  Comte  n'aura  jamais 
beaucoup  de  dévots. 

Quant  au  pouvoir  spirituel  destiné  à  propager  cette  religion 
et  cette  morale,  Comte  savait  trop  bien  et  a  trop  bien  montré 
combien  est  fort  l'individualisme  moderne  pour  avoir  grande  con- 
fiance dans  l'établissement  d'une  pareille  force  spirituelle  collec- 
tive. Est-il  même  à  désirer  qu'elle  s'établisse,  nous  l'examinerons 
une  autre  fois  ;  mais  ce  qu'aujourd'hui  nous  ferons  remarquer 
c'est  que  la  philosophie  positive,  particulièrement,  n'était  pas  apte 
à  la  fonder.  Ce  qui  a  toujours  groupé  les  hommes,  c'est  leurs 
passions,  urines  ou  mauvaises.  La  philosophie  positive,  froide 
comme  la  science,  peut  éclairer  les  hommes,  les  instruire  et 
même  les  améliorer  ;  elle  ne  les  groupera  guère.  Elle  n'inspire 
pas  l'exaltation,  l'enthousiasme,  qui  fondent  les  églises.  On 
m'objectera  le  stoïcisme,  et  c'est  précisément  au  stoïcisme  que  je 
songe  pour  m  appuyer.  Le  stoïcisme  a  fait  office  de  religion  pen- 
dant quelque  temps.  Mais  s'il  a  été  si  vite  et  si  complètement, 
soit  balayé,  soit  absorbé  par  le  christianisme,  c'est  qu'il  n'avait 
pas  ces  vertus  excitantes  dont  je  parlais;  et  s'il  n'a  jamais  été 
qu'une  religion  aristocratique,  tandis  que  le  christianisme  a  été  si 
vite  une  religion  populaire,  c'est  pour  les  mêmes  causes. 

Ce  n'est  pas  à  dire  que  l'influence  de  Comte  n'ait  pas  été  très 
grande.  Elle  a  été  immense.  Adopté  presque  entièrement  par 
Stuart  Mill  ;  s'imposant,  quoi  qu'il  en  ait  dit,  à  Spencer,  ou,  comme 
il  arrive,  coïncidant  avec  lui  et  s'engrenant  à  lui  d'une  manière 
singulièrement  précise  ;  dominant  d'une  façon  presque  tyrannique 
la  pensée  de  Renan  en  ses  premières  démarches,  comme  on  le 
voit  par  V Avenir  de  la  science;  inspirant  jusque  dans  ses  détails 
l'enquête  philosophique,  historique  et  littéraire  de  Taine  ;  se 
combinant  avec  l'évolutionnisme,qui  peut  être  considéré  comme 
n'en  étant  qu'une  transformation,  —  son  système  a  rempli  toute  la 
seconde  moitié  du  xixe  siècle,  et  on  l'y  rencontre  ou  tout  pur,  ou 
à  peine  agrandi,  ou  légèrement  redressé,  ou  un  peu  altéré,  à 
chaque  pas  que  l'on  fait  dans  le  domaine  de  la  pensée  moderne. 
Il  a  rendu  d'éclalans  services  à  l'esprit  humain.  Personne  n'a 
mieux  tracé  les  limites  respectives  de  la  science,  de  la  philosophie, 
de  la  religion  et  marqué  le  point  où  l'une  doit  s'arrêter,  où  l'autre 
commence,  le  point  aussi  où  l'une,  sans  s'en  douter,  prend  l'es-N 
prit  et  la  méthode  de  l'autre,  avec  péril  de  tout  brouiller  et  de 
tout  confondre.  Ces  délimitations  sont  nécessaires  et  tout  le 
monde  y  gagne  ou  doit  savoir  y  gagner.  Personne  n'a  mieux 
défini  les  trois  tendances  essentielles  de  l'esprit  humain,  qu'il 


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AUGUSTE   COMTE.  559 

prend,  sans  doute  à  tort,  pour  des  époques,  mais  qui,  sans  doute 
éternelles,  doivent  être  exactement  définies  pour  que  l'esprit  voie 
clair  en  lui-même.  Sa  pénétration,  son  intelligence,  à  force  de 
tout  comprendre,  Ta  conduit  à  tout  aimer,  sauf  ce  qui  est  décidé- 
ment trop  étroit,  trop  négatif,  trop  exclusivement  polémique,  et 
un  esprit  de  haute  impartialité  règne  dans  toute  son  œuvre.  Il  a 
eu  dans  l'avenir  de  la  science,  dans  sa  prépondérance  finale,  dans 
son  aptitude  à  suffire  à  l'esprit  humain  et  à  gouverner  exclusive- 
ment l'humanité  une  confiance  peut-être  trop  grande,  et  le  posi- 
tivisme n'a  pas  paru  capable  de  tout  ce  qu'il  mettait  en  lui,  ni 
de  satisfaire  complètement  l'esprit  humain.  Il  répondrait  que  c'est 
affaire  de  temps  et  queles  résidus  théologiques  et  métaphysiques, 
pour  n'être  pas  encore  brûlés,  ne  sont  pas  moins  destinés  à  l'être 
un  jour.  Sans  en  être  aussi  sûr  que  lui,  on  peut  répondre  que 
c'est  beaucoup  d'avoir,  d'un  des  élémens  essentiels  de  notre 
connaissance,  donné  une  définition  précise  et  une  description 
systématique  admirablement  claire,  logique  et  ordonnée,  d'en  avoir 
tracé  et  subdivisé  le  domaine  et  fermement  marqué  les  limites. 
C'est  quelque  chose  surtout  que  de  faire  penser,  et  Auguste 
Comte  est  merveilleux  pour  cela  :  c'est  le  semeur  d'idées  et  l'exci- 
tateur intellectuel  le  plus  puissant  qui  ait  été  en  notre  siècle,  le 
plus  grand  penseur,  à  mon  avis,  que  la  France  ait  eu  depuis  Des- 
cartes. Comme  ayant  cru  que  l'intelligence,  et  l'intelligence  seule, 
doit  être  reine  du  monde,  et  comme  ayant  lui-même  été  une 
intelligence  souveraine,  il  ne  peut,  il  ne  doit  avoir  décidément 
contre  lui  que  les  anti-intellectualistes.  Il  l'a  prévu;  il  n'en  serait 
pas  mécontent;  et  ce  n'est  pas  un  mauvais  signe. 

Emile  Faguet. 


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CONDITION 


DE    LA 


FEMME  AUX  ÉTATS-UNIS 


VI  w 
EN  LOUISIANE 


I.   —  VERS  LE   SUD 


L'une  des  impressions  les  plus  vives  que  j'aie  reçues  durant 
mon  séjour  aux  États-Unis  a  été  celle  du  brusque  passage  dune 
tempête  de  neige  dans  le  Nord  à  un  printemps  quasi  tropical  dans 
le  Sud.  Encore  ces  contrastes  de  la  nature  extérieure  m'ont-ils 
frappée  beaucoup  moins  que  la  différence  des  mœurs  et  de  l'es- 
prit chez  les  habitans  de  ces  deux  régions  si  opposées.  C'était  à 
l'époque  du  plus  beau  carnaval  qui  soit  au  monde  :  celui  de  la 
Nouvelle-Orléans.  De  tous  les  points  du  continent  on  y  afflue. 
Je  tombai  de  la  vie  pratique  en  pleine  fantaisie,  de  la  réalité  dans 
un  conte  bleu. 

Mon  train  avait  quitté  New- York  au  milieu  d'un  blizzard  (2 1 
effroyable.  L'atmosphère  cependant  s'éclaircit  assez  vite  et  je  pus 

(1)  Voyez  la  Revue  des  1er  juillet,  lw  septembre,  15  octobre  et  !♦'  décembre  1894. 
du  15  avril  1895. 

(2)  11  est  difficile,  quand  on  n'a  pas  habité  New- York,  d'imaginer  l'horreur  du 
mélange  de  froid  intense,  de  vent  ininterrompu,  et  de  neige  tourbillonnante  qui 
constitue  le  blizzard. 


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CONDITION   DE   LA   FEMME   AUX  ÉTATS-UNIS.  561 

distinguer,  sur  de  vastes  et  monotones  étendues,  ces  espèces  de 
jouets  d'enfans  en  bois  savamment  découpé  qui  représentent 
presque  partout  les  maisons  de  campagne.  L'immensité  d'un  pay- 
sage sans  relief  ni  détails  les  faisait  paraître  plus  petites  encore  ; 
on  eût  dit  autant  de  châteaux  de  cartes  épars  sur  un  tapis  illi- 
mité de  velours  blanc.  Ce  tapis  réussissait  à  tout  cacher  sauf,  çà 
et  là,  les  affiches  gigantesques  aux  enluminures  barbares  qui 
déshonorent  les  plus  beaux  sites,  les  solitudes  les  plus  agrestes 
d'un  bout  à  l'autre  des  États-Unis,  recommandant  des  toniques,  des 
purgatifs  et  autres  drogues  auxquelles  sont  liés  les  noms  de  Hood, 
de  Pitcher,  de  Carter,  etc.,  peints  en  lettres  d'un  pied  de  haut 
sur  les  barrières  des  champs,  sur  le  toit  des  granges  et  des  ber- 
geries. Hood  s  sarsaparilla,  Hood*  s  Cures,  ou  simplement  Hood  s! 
perçaient  encore  quelquefois  la  neige.  Ce  n'étaient  d'ailleurs  que 
rivières  gelées,  stalactites  attachées  par  l'hiver  à  la  paroi  des 
rochers  qu'a  fait  sauter  la  mine.  Les  villes  manufacturières,  telles 
que  Newark,  mêlaient  par  intervalles  le  noir  de  leurs  usines,  de 
leurs  établissemens  métallurgiques,  à  cette  blancheur  salie  par  la 
fumée.  Soudain  l'intervention  d'un  incendie  flamboyant  changea 
toutes  choses  ;  après  South-Elizabeth  il  éclata  dans  le  ciel  ;  nous 
eûmes  le  spectacle  d'un  de  ces  couchers  de  soleil  septentrionaux 
qui,  par  une  heureuse  compensation,  sont,  non  moins  que  les 
blizzards,  particuliers  à  l'Amérique.  Toute  la  neige  en  resta  rose, 
d'un  rose  pâlissant  jusqu'au  gris  violàtre  et  livide  qui  fait  pensera 
la  mort.  Après  quoi  la  nuit  se  déroula,  épaisse  et  profonde.  Phila- 
delphie m'apparut  comme  une  éblouissante  agglomération  de  feux 
électriques  tandis  que,  dans  le  train  énorme  et  surchargé,  s'affir- 
mait, égoïste  et  brutale,  la  lutte  pour  l'existence.  On  faisait  queue 
à  la  porte  de  la  salle  à  manger,  et  c'était  une  formidable  poussée 
pour  conquérir  une  petite  table  où  le  repas  disputé  n'arrivait 
qu'après  une  longue  attente.  Cependant  les  domestiques  nègres 
mettaient  beaucoup  plus  de  vivacité  à  transformer  notre  vestibule- 
salon  en  dortoir;  mais  là  encore  on  était  serré  à  faire  pitié.  Il  fal- 
lait, vu  le  nombre  des  voyageurs,  s'accommoder  de  couchettes 
superposées,  se  résigner  à  dormir  deux  par  deux,  sous  les  mêmes 
rideaux,  hommes  et  femmes  pêle-mêle.  Tout  le  monde  voyage 
en  Amérique  et  sans  distinction  de  classes.  Telle  petite  bourgeoise 
ou  du  moins  une  personne  qu'ici  on  appellerait  de  ce  nom,  — 
une  vieille  fille  qui  n'irait  jamais  chez  nous  plus  loin  que  le  chef- 
lieu  de  son  département,  —  se  rend  de  la  Nouvelle-Angleterre  au 
Texas,  munie  d'un  petit  panier  de  provisions  et  de  sa  Bible.  Tel 
fermier  pensylvanien,  à  cheveux  blancs,  au  visage  sévère,  fait, 
accompagné  de  sa  fille,  la  tournée  circulaire  jusqu'à  San  Fran- 
cisco. Il  est  rangé  sur  la  planchette  au-dessus  de  moi  : 
tome  cxxx.  —  1895.  ^ 


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562  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Behave  yourself!  Conduisez- vous  bien,  poppa!  lui  crie  la 
jeune  fille  en  riant  de  mon  ennui. 

Il  est  desséché  par  soixante  ans  de  travail,  léger  comme  une 
plume,  ce  qui  me  rassure  un  peu.  On  m'a  raconté  mainte  his- 
toire aussi  terrible  qu'humoristique  de  cadres  rompus  et  d'alertes 
nocturnes  qui  se  sont  terminées  par  des  coups  de  pistolet  lâchés  à 
Pétourdie  !  Mais  c'était  sans  doute  avant  la  création  de  ces  Pull- 
mann  luxueux  auxquels  ne  manque  aucun  engin  de  confort,  le  tout 
solidement  établi.  N'importe,  un  train  au  grand  complet,  fût-il 
magnifique,  n'est  jamais  agréable  à  l'heure  des  repas  ni  à  celle 
du  coucher.  Le  reste  du  temps  on  ne  s'aperçoit  point  de  l'encom- 
brement, chacun  étant  dispersé,  qui  au  fumoir,  qui  sur  les  plates- 
formes  extérieures,  et  assuré  dans  tous  les  cas  de  la  possession 
d'un  fauteuil  assez  large  pour  représenter  au  moins  deux  places 
de  nos  wagons  de  France. 

Quand  on  est  du  vieux  monde,  on  dort  plus  ou  moins  mal, 
agité  par  le  va-et-vient  qui  se  produit  à  chaque  station,  par  le 
moindre  frôlement  suspect  le  long  des  rideaux  boutonnés,  sous 
lesquels  on  gît  en  compagnie  de  sacoches  qui  renferment  le  nerf 
du  voyage.  Mais  quel  moment  intéressant  que  celui  où  le  jour 
commence  à  poindre,  où,  encore  couché,  on  écarte  les  rideaux  de 
sa  fenêtre!  —  Je  me  rappelle  tant  et  de  si  vives  surprises  à  cette 
heure  de  l'aube  depuis  mon  arrivée  en  Amérique  !  Le  matin  mé- 
morable, par  exemple,  où,  débarquée  de  la  veille,  je  m'éveillai 
dans  l'Ouest  devant  une  pancarte  beaucoup  plus  haute  que  les 
maisons  environnantes  et  qui  portait  en  grosses  lettres  :  «  Ceci 
est  Battle  Creek,  Micbigan,  à  mi-chemin  entre  Chicago  et  Détroit, 
une  ville  manufacturière  toujours  grandissante,  de  18000  âmes 
déjà.  »  Suivaient  tous  les  avantages  offerts  par  Battle  Creek, 
depuis  les  innombrables  facilités  de  transport  pour  les  marchan- 
dises jusqu'à  l'imprimerie,  «  la  plus  belle  du  monde.  »  Un  million 
de  dollars  répandu  chaque  année  en  salaires.  «  Nous  invitons 
l'industrie  de  l'univers  entier  à  se  joindre  à  nous.  Welcome!  »  Et 
cette  bienvenue,  criée  au  bord  du  chemin,  avait  toute  l'ampleur 
de  l'hospitalité  américaine  avec  l'inévitable  mélange  de  hâblerie 
à  demi  consciente.  D'autres  fois,  devant  quelque  défrichement, 
le  soleil  se  levait  sur  un  village  à  peine  sorti  de  terre  :  cabanes 
provisoires  éparpillées,  dépenaillées,  chacun  des  colons  plantant 
sa  maison  selon  son  goût,  sans  aucun  souci  du  voisin  ni  des  lois 
de  la  symétrie.  Partout  des  souches  percent  le  sol;  l'arbre  abattu, 
on  ne  s'est  pas  donné  la  peine  d'enlever  ses  racines,  elles  hérissent 
encore  les  rues  toutes  neuves  de  plus  d'une  ville  déjà  prospère, 
à  plus  forte  raison  un  campement  à  peine  conquis  sur  la  forêt  ! 
Mais  quel  est  ce  cavalier  en  chapeau  de  feutre,  à  tournure  de  cowr 


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CONDITION    DE   LÀ    FEMME    AUX   ÉTATS-UNIS.  563 

boy  qui,  sa  sacoche  en  bandoulière,  part  au  galop?  C'est  l'agent 
de  la  civilisation,  émule  de  Buffalo  Bill,  le  porteur  du  courrier. 
Longtemps  je  l'ai  suivi  des  yeux  à  travers  la  Prairie  embrumée 
qui  se  déroulait  comme  une  mer  houleuse,  en  songeant  aux  es- 
paces qu'il  devait  parcourir  avant  de  rencontrer  de  nouveau  un 
misérable  groupe  de  champignons  destiné  à  devenir  avant  très 
peu  d'années  une  cité  populeuse. 

Par  ce  matin  de  février,  dans  le  Sud,  voilà  autre  chose  encore. 
L'impression  est  lugubre,  presque  tragique  :  un  monument  funèbre 
commémoratif,  des  tombes  éparses  sous  des  cyprès,  l'aspect  d'ui\ 
pays  dévasté.  Je  suis  sur  le  théâtre  même  de  la  guerre  civile.  Il 
y  a  pourtant  plus  de  trente-trois  ans  que  deux  batailles,  —  celle  de 
Bull-Run  et  celle  de  Manassas,  —  furent  livrées  ici  successive- 
ment, presque  coup  sur  coup.  Les  confédérés  remportèrent  cette 
double  victoire,  mais  combien  de  revers  la  suivirent  dont  les  traces 
subsistent  encore  !  Cet  air  de  pauvreté,  de  délabrement,  opposé 
à  la  richesse  du  Nord  vainqueur;  ces  cabanes  en  bois,  plantées 
dans  l'argile  rouge,  jaune  ou  blanchâtre  qu'ont  délayée  des  pluies 
diluviennes;  ces  négresses  en  guenilles,  aux  attitudes  simiesques, 
qui,  le  pied  en  dedans,  nous  regardent  passer;  ces  bois  inondés, 
ces  champs  de  tabac  et  de  coton  très  fertiles  sans  doute,  l'été 
venu,  mais  dont  la  nudité  ajoute  pour  le  moment  à  la  désolation 
générale,  —  tels  me  paraissent  être  les  principaux  caractères  de 
la  Caroline  du  Nord.  On  y  entre  en  quittant  la  Virginie  au  delà  de 
Dan  ville,  centre  de  la  région  du  tabac.  Dan  ville  est  la  première 
cité  de  quelque  importance  qui  se  montre  après  tant  de  villages 
fangeux  accroupis  au  bord  de  rivières  troubles  sur  lesquelles  sont 
jetées  des  passerelles  légères.  Malgré  la  mauvaise  saison  et  la 
pluie  qui  tombe,  on  se  sent  au  midi.  Cette  physionomie  méri- 
dionale est  soulignée  surtout  par  la  couleur  de  la  population. 
Des  tas  de  négrillons  grouillent  pêle-mêle;  leurs  mères,  presque 
invisibles  sous  le  sunbonnet  en  indienne  qui  les  abrite  aussi  soi- 
gneusement que  si  le  soleil  brillait  et  qu'elles  eussent  un  teint  à 
ménager,  s'occupent  des  chèvres  et  des  poules.  Toutes  les  locali- 
tés que  nous  côtoyons  sont  consacrées  à  la  préparation  du  tabac  ; 
je  ne  vois  que  fabriques  de  cigarettes;  la  campagne,  dans  l'inter- 
valle de  ces  localités  noirâtres,  est  d'un  ton  rouge  foncé  rehaussé 
du  vert  sombre  et  dur  de  la  verdure  éternelle  des  pins.  Des  bœufs 
tondent  l'herbe  rousse;  dans  les  clairières  pratiquées  au  milieu 
des  bois,  les  rangs  pressés  des  souches  doivent  rendre  la  culture 
difficile.  De  temps  en  temps  un  nègre  passe  à  cheval.  Là  où 
s'étendaient  autrefois  les  riches  plantations  de  leurs  maîtres,  ces 
anciens  esclaves  traînent  la  misère  d'ouvriers  mal  payés,  si  j'en 
crois  les  haillons  qui  les  couvrent.  Des  myriades  de  marmots 

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564  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

plus  ou  moins  charbonnés  s'arrachent  les  sous  que  nous  leur 
jetons  chaque  fois  que  le  train  s'arrête.  On  dirait  de  jeunes  cha- 
cals se  disputant  une  proie. 

La  Caroline  du  Sud  où  nous  entrons  après  Charlotte  a  un 
autre  nom,  Palmetto  State,  un  nom  qui  fait  rêver  de  végétation 
tropicale  :  il  n'y  a  pourtant  pas  encore  trace  de  palmiers  nains 
ni  de  lataniers  sur  notre  chemin  qui  continue  à  courir  entre  des 
ravines  boisées  et  des  nappes  d'eau  grisâtres  débordant  parmi  les 
broussailles  et  les  défrichemens.  A  Spartanburg,  je  suis  tentée  de 
descendre  pour  prendre  la  ligne  d'Àsheville.  Elle  me  conduirait 
vers  de  merveilleux  paysages,  dans  un  climat  que  les  gens  du 
Nord  vantent  comme  très  doux  en  hiver  et  où  les  habitans  du- 
Sud  vont  chercher  l'été  une  fraîcheur  relative.  Je  songe  avec  re- 
gret que  quelques  heures  seulement  me  séparent  de  cette  branche 
des  Àlleghanys,  les  grandes  Montagnes  fumeuses,  dont  un  ro- 
mancier féminin,  au  talent  viril  comme  son  nom  de  plume,  Egbert 
Craddock,  a  décrit  les  sauvages  splendeurs.  Il  semble  qu'en  Amé- 
rique le  sentiment  de  la  couleur  locale  dans  les  œuvres  d'imagi- 
nation ait  été  porté  au  plus  haut  degré  par  les  femmes.  Bret  Harte 
et  Cable  exceptés,  nul  n'approche  sous  ce  rapport  des  authoresses 
qui  se  sont  partagé  pour  ainsi  dire  les  États-Unis  :  Sarah  Jewett 
et  Mary  Wilkins  nous  ont  donné  l'essence  même  de  la  Nouvelle- 
Angleterre;  Mary  Murfree  (Egbert  Craddock)  est  le  peintre  viril 
et  puissant  des  montagnes  du  Tennessee;  Alice  French  (Octave 
Thanet)  a  l'Ouest  pour  domaine  et  nous  fait  respirer  à  pleins 
poumons  l'atmosphère  agreste  de  l'Arkansas;  Grâce  King  s'est 
réservé  le  Sud  et  les  mœurs  créoles.  Elles  ne  font  pas  preuve 
seulement  d'art  en  se  consacrant  ainsi  chacune  à  sa  province, 
mais  encore  de  patriotisme,  ce  patriotisme  de  clocher  qui  est  le 
plus  sincère  et  le  plus  touchant.  Comment  oublier  par  exemple 
cette  description  des  Montagnes  fumeuses  : 

«  Toujours  drapés  des  brumes  de  l'illusion,  touchant  toujours 
aux  nuages  qui  leur  échappent,  ces  grands  pics  font  penser  à 
quelque  idéal  aride  qui  aurait  échangé  contre  le  vague  isolement 
d'une  haute  atmosphère  tous  les  biens  matériels  du  monde,  moins 
âpre  au-dessous  de  lui.  Sur  ces  dômes  puissans  aucun  arbre  ne 
prend  racine,  aucun  feu  ne  s'allume.  L'humanité  est  étrangère 
aux  Montagnes  fumeuses;  l'utile  chez  elles  est  réduit  à  néant. 
Plus  bas  de  denses  forêts  couvrent  les  pentes  massives  et  abruptes 
de  la  chaîne;  au  milieu  de  cette  sauvage  solitude,  quelque  défri- 
chement montre  çà  et  là  le  toit  de  planches  d'une  humble  cabane. 
Plus  bas  dans  la  vallée,  beaucoup  plus  bas  encore,  une  rouge 
étincelle  fait,  au  crépuscule,  pressentir  un  foyer.  Le  grain  pousse 
vite  dans  ces  rares  clairières,  sur  certains  points  où  la  terre  est 


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CONDITION   DE  LA   FEMME   AUX   ÉTATS-UNIS.  565 

îeuble  ;  les  mauvaises  herbes  aussi  pullulent  à  l'infini  ;  pour  les 
xtirper  dans  la  saison  humide  les  charrues  se  hâtent...  »  Et, 
ravaillant  aux  champs,  comme  aucune  femme  ne  le  ferait  dans 
3S  parties  plus  civilisées  de  l'Amérique,  Egbert  Craddock  nous 
îontre  une  belle  fille  qui  interrompt  souvent  sa  besogne  pour 
ontempler  la  fantasmagorie  des  brumes  sur  le  front  étincelant 
t  chauve  du  grand  pic,  où  disparut  le  prophète  du  pays  em- 
orté  dans  les  nuées  à  la  façon  d'Élie,  selon  une  légende  locale. 
In  réalité,  le  pauvre  bon  pasteur  a  donné  sa  vie  pour  la  plus 
ndigne  entre  ses  brebis.  Ayant  enseigné  toujours  qu'il  ne  fallait 
as  tuer,  il  s'est  substitué  volontairement,  sous  le  couvert  de  la 
uit,  à  un  misérable  qu'on  allait  lyncher  et  peut-être  en  échange 
-t-il  retrouvé  h  l'heure  du  sacrifice  la  foi  qu'il  avait  perdue  tout 
n  la  prêchant  aux  autres.  C'est  un  simple  chef-d'œuvre  que 
ette  idylle  tragique  (1)  et  je  donnerais  beaucoup  pour  en  voir  le 
héâtre  à  loisir.  Malheureusement  notre  train  s'est  écarté  de  la 
oute  qui  conduit  vers  la  «  Terre  du  ciel  ».  Nous  roulons  toujours 
armi  les  mêmes  bois  de  pins  alternant  avec  des  champs.  On 
econnaît  le  coton  aux  petites  houppes  blanches  oubliées  lors 
e  la  récolte  et  le  maïs  aux  tiges  nues  pareilles  à  des  bâtons  qui 
à  et  là  se  brisent.  • 

A  Greenville,  je  remarque  une  fois  de  plus,  en  atteignant  la 
are,  les  mots  :  «  Salle  d'attente  pour  les  gens  de  couleur.  »  Ceux- 
i  ne  sont  pas  autorisés  à  monter  comme  voyageurs  dans  les  trains 
ue  prennent  les  blancs.  Les  Américains  du  Nord  blâment  cette 
igneur;  en  revanche,  à  la  Nouvelle-Orléans,  noirs  et  blancs  se 
assemblent  devant  Dieu  à  l'église,  ce  qui  n'arriverait  point  à  New- 
ork  ou  à  Boston.  Le  voyageur  étranger  ne  saisit  pas  sans  peine 
mtes  ces  nuances.  Pour  ajouter  dans  le  cas  présent  à  ma  per- 
lexité,  la  paisible  vieille  fille  qui  se  rend  au  Texas  avec  sa  Bible 
t  son  petit  panier  répond  sèchement  à  l'exclamation  indignée  qui 
l'échappe  par  ces  mots  de  l'Écriture  :  «  Le  Christ  lui-même  a 
it  :  —  Il  y  a  plusieurs  demeures  dans  la  maison  de  mon  père.  » 
e  crois  que  tout  abolitionniste  qu'elle  soit,  il  lui  serait  désagréable 
e  partager  une  éternité  bienheureuse  avec  ces  fils  de  Cham  qui 
n  réalité  ne  se  présentent  pas  ici  sous  un  aspect  fort  engageant. 
;t  la  campagne  n'a  rien  non  plus  qui  émerveille.  A  partir  de 
rreenville  seulement  elle  devient  plus  accidentée.  La  Géorgie 
ous  montre  au  premier  plan  des  forêts  dont  les  teintes  se  ré- 
uisent,  hélas!  à  la  rousseur  hivernale  des  chênes,  mais  elles  sont 
îagnifiquement  situées,  tantôt  s'engouffrant  dans  des  gorges  pro- 
:mdes,  tantôt  orgueilleusement  dressées  sur  des  assises  rocheuses 

(i)  The  Prophet  of  the  Great  Smoky  mountains,  by  Egbert  Craddock  ;  Boston. 


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566  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

et  entrecoupées  de  blocs  de  granit  qui  ont  roulé  en  désordre. 
Grande  exploitation  de  bois,  chemins  pittoresques  creusés  entre 
les  collines.  Dans  le  lointain  les  montagnes  qui  forment  le  Blue 
ridge  plaquent  sur  le  ciel  éclairci  leurs  découpures  d'un  bleu  de 
lapis.  Elles  semblent  nous  suivre  longtemps.  Ce  n'est  pas  la  sai- 
son où  les  excursionnistes  encombrent  les  hôtels  qui  avoisinent  le 
mont  Airy  et  les  chutes  de  Tellulah  ;  rien  ne  se  révèle  à  nous  que 
la  vie  nègre  étudiée  probablement  en  ces  parages  mêmes  par 
Thumoriste  Uncle  Remus,  de  son  vrai  nom  Joël  Chandler  Harris, 
qui  a  fixé  sa  demeure  à  Atlanta.  Elle  est  assez  misérable,  cette 
vie  nègre,  à  en  juger  par  l'état  des  fermes  clairsemées  et  des 
cabanes  croulantes  en  bois  vermoulu,  munies  d'une  cheminée 
extérieure  qui  descend  en  s'élargissant  jusqu'à  la  base  comme 
pour  servir  d'appui  au  reste.  Des  pourceaux  en  liberté  se  pro 
mènent  loin  de  toute  habitation,  cherchant  leur  pâture  dans  les 
bois;  les  balles  de  coton  voyagent  le  long  des  routes  sur  de 
curieuses  charrettes  plates  traînées  par  des  bœufs.  Une  des  der- 
nières choses  que  je  distinguerai  à  travers  les  ombres  du  soir  sera 
la  sempiternelle  annonce  :  Castoria!  Les  enfans  pleurent  pour  en 
avoir!  Castoria! 

Nous  atteignons  dans  l'obscivité  Atlanta  où  l'on  change  de 
train.  Cette  capitale  de  la  Géorgie  soutint  un  siège  fameux  contre 
le  général  Sherman  et  fut  en  partie  brûlée.  Il  n'y  paraît  plus, 
c'est  une  cité  florissante,  fière  de  son  commerce.  Les  rues 
brillamment  éclairées  m  apparaissent  de  loin  pendant  que  nous 
nous  installons  pour  la  nuit  d'une  façon  plus  incommode  encore 
que  la  veille,  car  des  familles  nombreuses  sont  venues  se  joindre 
à  nous.  Que  disait  donc  jadis  Hepworth  Dixon  que  l'Amérique 
manquait  d'enfans?  Pourquoi  écrivait-il  le  chapitre  inquiétant: 
Elles  ne  veulent  pas  être  m&es?  Bah  !  il  y  a  de  cela  près  de  trente 
années,  plus  qu'il  n'en  faut  pour  opérer  un  changement  radical 
dans  ce  pays  où  tout  marche  si  vite.  Aujourd'hui  le  dévouement 
maternel  est  à  la  mode  ;  il  est  même  poussé  jusqu'à  une  exagéra- 
tion d'intensité  que  certains  comparent  volontiers  au  peu  de  dé- 
pense émotionnelle  et  sentimentale  faite  par  les  mères  françaises; 
et  les  babies  pullulent  partout.  J'ajouterai,  je  répéterai  plutôt, 
qu'ils  affirment  énergiquement  leur  présence  ayant  déjà  la  dose 
voulue  d'individualité.  Mais  mon  intention  n'est  nullement  de 
médire  pour  cela  des  jeunes  Américains.  Habitués  de  bonne 
heure  à  la  liberté  des  écoles  publiques,  ils  ne  ressemblent  pas 
sans  doute  aux  enfans  français  surveillés  de  près  et  dressés 
cependant  à  ne  pas  occuper  d'eux  :  ils  ne  sont  pas  bien  élevés 
à  ce  point  de  vue.  La  plupart  semblent  ignorer  ce  que  nous 
appelons  la  déférence  ;  on  ne  leur  a  jamais  enseigné  à  se  tenir  à 


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CONDITION    DE   LA   FEMME   AUX   ÉTATS-UNIS.  567 

leur  place;  mais  personne  ne  se  tient  à  sa  place  en  Amérique; 
pourquoi  les  enfans  commenceraient-ils?  Suffit  qu'ils  soient  vifs, 
intelligens  et  drôles.  Vous  ne  pouvez  causer  avec  eux  sans  être 
stupéfait,  presque  intimidé  par  l'abondance  de  leurs  idées  géné- 
rales. Gela  s'attrape  probablement  au  Kinder garten,  qui  prend 
l'enfant  en  Amérique  aussitôt  qu'il  commence  à  faire  des  ques- 
tions, et  où  tout  contribue  à  développer  chez  lui  la  spontanéité 
en  même  temps  qu'à  lui  faire  ramener  les  effets  aux  causes.  Avant 
le  Kindergarten  ils  savent  voyager.  Il  y  a  dans  mon  car  une  très 
petite  fille  qui  ne  peut  encore  que  balbutier  quelques  mots  ;  pen- 
dant deux  longues  journées  de  route  elle  ne  cesse  de  trottiner  le 
long  de  la  galerie  qui  sépare  les  places,  souriant  à  celle-ci,  à 
celui-là,  à  celui-là  plutôt,  car  elle  préfère  les  hommes.  Sa  mère  lit 
dans  un  coin,  levant  les  yeux  de  temps  à  autre  pour  voir  trébu- 
cher la  petite  robe  blanche  qui  perd  l'équilibre  :  nous  sommes 
lancés  à  toute  vitesse.  Plus  d'une  fois  la  bambine  tombe,  se  re- 
lève silencieusement  sans  pleurer,  ou  bien  se  rattrape  au  genou 
d'un  monsieur.  S'il  l'y  invite,  elle  reste  à  jouer,  à  coqueter,  oui, 
à  flirter  tout  de  bon  comme  elle  le  fera  dans  vingt  ans,  lui  con- 
fiant sa  poupée,  lui  jetant  son  mouchoir,  riant,  poussant  de  pe- 
tits cris,  très  amusante.  Pendant  ces  deux  jours,  je  ne  l'ai  pas 
entendue  geindre  ou  grogner  une  fois,  dormant  quand  il  le  fal- 
lait, mangeant  quand  on  voulait,  et  prenant  son  bain  dans  le  ca- 
binet de  toilette  des  dames  comme  elle  l'eût  fait  chez  elle,  de 
sorte  qu'à  l'arrivée,  une  autre  petite  robe  blanche  étant  sortie  du 
sac  maternel,  la  jeune  personne  se  trouva  aussi  fraîche,  aussi 
élégante  qu'au  départ,  distribuant  des  adieux  de  la  main  aux 
voyageurs  séduits  et  prête  à  entamer  de  nouvelles  conquêtes. 

II.   —  LA  NOUVELLE-ORLÉANS 

Notre  descente  à  la  Nouvelle-Orléans  tint  en  vérité  de  la  magie, 
magie  qui  commença  ce  dimanche-là  dès  le  lever  du  soleil,  un 
vrai  soleil  dominical.  Il  éclaira  d'abord  la  région  sablonneuse 
des  pins  aux  branches  desquels  flottait,  en  drapeaux  de  deuil,  ce 
parasite  d'un  effet  mélancolique  et  bizarre  qu'on  appelle  mousse 
espagnole.  Du  train  qui  glisse  sur  les  deux  bras  de  la  Pascagoula^ 
on  aperçoit  vaguement  les  grands  navires  à  l'ancre  dans  le  golfe 
du  Mexique;  ils  attendent  leur  chargement  de  bois  de  charpente. 
Plus  loin,  en  passant  près  de  Biloxi,  le  point  où  commença  en 
1699  la  colonisation  française,  au  milieu  d'Indiens  hostiles  qui 
harcelaient  cette  poignée  d'aventuriers,  je  devine,  plutôt  que  je 
ne  les  vois,  les  iles  de  sable  formant  le  long  de  la  côte  une  espèce 
de  chaîne,  d'où  résulte  le  Sund,  le  détroit  mississipien.  Encore, 


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568  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

toujours  des  pins:  par  les  trouées  que  guette  mon  regard,  appa- 
raît de  temps  en  temps  une  courbe  d'azur  pareille  à  celle  de  quelque 
lac  immense.  Cette  côte  est  très  peuplée,  le  climat  de  la  Passe 
Christian  et  des  stations  avoisinantes  étant  recommandé  aux  ma- 
lades. Tout  le  long  de  notre  parcours  s'égrènent  des  maisons  à 
vérandas  plus  grandes  qu'elles,  entourées  de  petits  jardins  où 
ressort  sur  un  luisant  feuillage  vernissé  le  fruit  d'or  de  l'orange 
amère.  Arrivés  à  la  baie  Saint-Louis,  qui  a  peu  de  profondeur, 
nous  cheminons  sur  pilotis  entre  le  ciel  et  l'eau.  Il  est  délicieux 
de  fendre  ainsi  de  grandes  étendues.  Porté  au  ras  de  l'onde,  le 
voyageur  se  demande  presque  s'il  nage  ou  s'il  est  soutenu  par  des 
ailes.  Et  le  rêve  se  prolonge  à  souhait,  car  nous  nous  arrêtons 
pour  jouir  d'une  vue  superbe  sur  le  golfe  lointain  et  sur  les  pro- 
montoires de  la  rive  prochaine  couverte  de  cyprès,  d'yeuses,  et 
de  magnoliers,  dont  la  verdure  sombre  sert  de  repoussoir  par 
place  à  des  joyaux  de  pourpre,  quelque  espèce  d'érable,  je  sup- 
pose. 

Un  de  mes  compagnons  de  voyage  m'effraye  un  peu  en  me 
disant  que  cette  route  aquatique  n'est  pas  des  plus  sûres.  Elle 
fut  d'une  construction  très  difficile  à  cause  du  taret  destructeur 
qui  a  vite  fait  de  cribler  de  trous  les  piles  de  bois  sur  lesquelles 
nous  roulons.  On  finit,  après  des  expériences  de  toute  sorte,  par 
tremper  le  bois  dans  de  la  créosote,  ce  qui  le  rend  inflammable 
au  contact  de  la  moindre  étincelle.  Tout  flamba  en  1879.  Espé- 
rons que  notre  plaisir  ne  sera  pas  troublé  aujourd'hui  avant  la 
fin  du  spectacle  de  plus  en  plus  captivant.  A  mesure  que  Ton 
approche  de  la  rivière  Perle,  les  sables  disparaissent,  les  terres 
basses  chargées  d'une  végétation  à  demi  submergée  semblent  se 
fondre  dans  des  marécages  chers  aux  alligators;  ce  sont  des 
espèces  de  jungles  hérissées  de  cannes  et  de  lataniers,  des  savanes 
tachetées  de  bœufs  qui  enfoncent  dans  l'herbe  mouvante,  des 
«  bayous  »  creusés  par  les  fougueuses  sorties  du  Mississipi  qui 
se  crée  ainsi  d'innombrables  affluens.  Devant  ce  combat  de  la 
terre  et  des  eaux,  je  peux  croire  que  la  partie  du  globe  où  nous 
sommes  en  est  restée  au  deuxième  jour  de  la  création.  La  parole: 
«  Vous  viendrez  jusqu'ici,  vous  n'irez  pas  plus  loin  »,  n'a  pas  été 
entendue  apparemment  par  ces  flots  troubles;  la  séparation  n'est 
qu'à  moitié  faite.  Vraiment  l'esprit  s'égare  dans  ce  paysage  aqua- 
tique qui  ne  ressemble  à  rien  au  monde  et  ne  devrait  être  habité 
que  par  des  amphibies.  Cependant,  les  qualités  du  sol  humide  et 
tiède  tentent  de  nombreux  horticulteurs;  ils  cultivent,  dans  les 
enclos  qui  se  succèdent,  beaucoup  de  fruits  et  de  fleurs.  Des  cha- 
pelets de  roses  grimpantes  parent  les  vérandas  où  de  jeunes 
femmes  fixent  sur  nous  leurs  beaux  yeux  de  créoles  ;  les  négresses 


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CONDITION    DE   LA    FEMME    AUX    ÉTATS-UMS.  369 

rient,  le  poing  sur  la  hanche.  Nous  passons,  me  dit-on,  de  l'état 
du  Bayou  à  celui  du  Pélican,  du  Mississipi  en  Louisiane.  Je  ne 
sais  plus  ce  qui,  de  toute  cette  eau  environnante,  est  la  rivière 
Perle,  le  lac  Borgne,  les  Bigolets  qui  rattachent  celui-ci  au  lac 
Pontchartrain,  le  lac  Catherine  ou  le  Sund.  Des  ponts-levis  qui 
s'ouvrent  pour  laisser  passer  les  bateaux  nous  portent  d'une  prai- 
rie tremblante  à  une  autre,  parmi  les  cyprès  enguirlandés  de 
mousses  qui  font  penser  à  de  sombres  stalactites  vivantes.  Le 
Mississipi  pourrait  aussi  bien  être  la  mer,  vu  sa  largeur,  une  mer 
jaunâtre.  Nous  abordons  la  ville  du  Croissant  protégée  par  ses 
levées  contre  les  empiétemens  du  fleuve  plus  haut  qu'elle.  Ce 
n'est  pas  trop  des  plus  solides  défenses  pour  tenir  en  échec  la  vio- 
lence et  la  perfidie  d'un  pareil  adversaire. 

Comment  ne  pas  songer,  en  découvrant  le  port,  à  toutes  les 
existences  humaines  qui  s'engloutirent  dans  ce  limon  insondable 
avant  que  n'en  sortît  une  grande  ville,  —  aux  malheureux  coloni- 
sateurs français  qui  débarquèrent  là  pour  mourir  de  misère? 
Tandis  qu'on  s'arrachait  à  Paris  les  chimériques  actions  du  Mis- 
sissipi, tandis  que  la  fureur  de  l'agio  atteignait  son  paroxysme 
dans  les  antres  de  la  rue  Quincampoix,  les  victimes  les  plus  naïves 
du  système  de  Law  émigraient  bravement.  Ce  fut  au  début  un 
élan  volontaire,  puis  des  recruteurs  eurent  recours  à  la  fraude, 
aux  enlèvemens  môme;  enfin  les  prisons  et  les  hôpitaux  vomirent 
leur  écume  sur  ce  rivage  apparemment  maudit.  Les  trafiquans 
d'esclaves  ajoutaient  force  cargaisons  noires  à  la  foule  des  misé- 
rables dupes  blanches,  et  la  famine  régnait,  complice  de  la  fièvre; 
les  cadavres  putréfiés  s'entassaient  dans  la  vase,  servant  d'assises 
à  la  cité  meurtrière  qui  prospéra  malgré  les  épidémies  et  les 
inondations  périodiques,  qui  s'accrut  pour  ainsi  dire  de  tant  d'es- 
pérances mortes  et  de  vies  sacrifiées.  L'écroulement  de  la  Com- 
pagnie des  Indes  ne  fut  après  tout  qu'une  simple  bulle  crevée  à 
la  surface  du  Mississipi,  un  bouillonnement  après  tant  d'autres. 
Le  nom  lui  en  est  resté,  très  expressif  en  anglais  :  the  Mississipi 
bubble. 

Je  me  suis  plongée,  chemin  faisant,  dans  l'histoire  de  la  Loui- 
siane, ce  qui  explique  le  fugitif  cauchemar  dont  mon  imagination 
est  frappée  bien  mal  à  propos,  car  nous  passons  d'un  paysage 
enchanté  à  une  ville  en  fête.  C'est  le  dimanche  gras.  Tout  le 
peuple  est  dehors  pour  accueillir  les  détachemens  militaires 
venus  des  différens  points  des  Etats-Unis  et  qui,  musique  en  tête, 
marchent  vers  les  réjouissances  du  carnaval  :  lanciers  de  Boston, 
compagnies  venues  de  Détroit,  d'Albany  et  d'autres  villes  encore. 
La  Nouvelle-Orléans  se  trouve  conquise  amicalement  par  une 
soldatesque  jadis  ennemie,  réconciliée  aujourd'hui.  A  la  ren- 

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570  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

contre  de  ces  hôtes  en  uniformes  variés  se  portent  le  gouverneur 
et  son  état-major,  les  principaux  commandans  militaires,  le 
maire,  les  notables,  les  gardes  continentaux,  l'artillerie  louisia- 
naise,  en  même  temps  que  de  nombreux  visiteurs  étrangers  avides 
du  spectacle  que  donne  une  multitude  à  laquelle  le  monde  entier 
semble  avoir  fourni  son  contingent  :  tous  les  types  en  effet  y  sont 
représentés  et  confondus  de  la  façon  la  plus  pittoresque,  ce  qui 
s'explique  sans  peine ,  puisque ,  d'après  le  dernier  recensement, 
18  pour  cent  seulement  des  242  000  habitans  de  la  Nouvelle- 
Orléans  sont  Anglo-Américains  :  il  y  a  17  pour  cent  de  Français, 
le  reste  est  composé  d'Allemands,  d'Irlandais,  d'Italiens,  d'Espa- 
gnols; plus  25  pour  cent  de  gens  de  couleur.  Dans  cette  foule, 
le  nègre  domine  par  son  exubérance,  sa  gaîté  enfantine,  son  intel- 
ligence du  plaisir.  Il  faut  bien  dire  du  reste  que  le  carnaval  est 
pour  tous ,  du  haut  en  bas  de  l'échelle ,  l'affaire  importante  de 
Tannée  ;  on  ne  cesse  d'en  tirer  gloire,  de  le  préparer  ou  de  s'en 
souvenir.  Longtemps  à  l'avance  les  journaux  annoncent,  d'un  ton 
convaincu,  que  Rex  a  quitté  Stamboul  :  —  «  Le  roi  Rex  approche, 
disent  naïvement  les  nègres  qui  se  précipitent  aux  nouvelles.  On 
l'a  vu  ici  ou  là.  » 

Il  semble  que  ces  grands  enfans  parlent  d'une  majesté  réelle, 
tant  ils  y  mettent  de  sérieux,  —  le  genre  de  sérieux  que  les  pro- 
priétaires de  petits  souliers  accordent  à  la  venue  de  l'enfant  Jésus 
ou  de  saint  Nicolas  dans  la  nuit  de  Noël  ;  peut-être  n'y  croient- 
ils  pas  tout  à  fait,  mais  ils  ne  sont  pas  sûrs  de  douter.  En  atten- 
dant le  roi,  voilà  ses  courtisans  qui  arrivent  de  partout  :  les  ca- 
nons tonnent,  les  fanfares  éclatent,  des  hourras  montent  dans  les 
.airs.  Je  prends  ma  part  de  l'ovation  dont  sont  l'objet  au  débotté 
les  délégués  militaires  descendus  du  même  train.  Cette  ovation 
se  terminera  le  soir  par  un  banquet  à  l'Arsenal.  Là  des  toasts 
seront  échangés  par  d'anciens  adversaires  qui,  tout  en  sablant  le 
Champagne,  rappelleront  avec  courtoisie  les  coups  qu'ils  échan- 
gèrent, chacun  rendant  justice  à  la  bravoure  des  autres,  et  fini- 
ront par  boire  à  la  paix,  à  la  camaraderie,  à  l'hospitalité. 

Le  temps  est  loin  où  les  fonctionnaires  et  officiers  du  Nord 
étaient  impitoyablement  mis  en  quarantaine,  où  un  général  des 
anciennes  armées  fédérales  voyait  toutes  les  femmes  de  la  ville 
se  lever  en  masse  et  sortir  de  leurs  loges  à  l'Opéra  le  soir  où  il 
osa  y  entrer.  Si  les  dernières  traces  d'un  profond  ressentiment 
sont  éteintes,  il  faut  reconnaître  que  le  rôle  de  conciliateur  a  été 
souvent  joué  par  le  carnaval.  Il  arrive  sous  le  masque  de  Rex, 
octroyant  à  tous,  étrangers  et  amis,  des  titres,  des  décorations, 
les  enrôlant  pêle-mêle  sous  sa  bannière.  De  fait  le  carnaval  est 
un  roi  très  puissant,  un  roi  qui  ne  craint  aucune  révolution,  le 


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CONDITION    DE   LA   FEMME   AUX   ÉTATS-UNIS.  571 

vrai  maître  de  cette  capitale  hispano-française,  la  dernière  Majesté 
enfin  qui  s'impose  à  Y  Amérique  républicaine. 

Sa  puissance  repose,  comme  celle  de  la  plupart  des  institu- 
tions vraiment  fortes,  sur  l'association  et  sur  le  mystère.  Tous 
les  membres  des  divers  clubs  de  la  Nouvelle-Orléans  composent 
des  sociétés  secrètes  d'un  genre  inoffensif  et  joyeux  :  Fes- 
toyeurs  de  la  douzième  Nuit,  Chevaliers  de  Cornus,  Équipage 
de  Protée,  d'autres  encore  qui  se  partagent  la  distribution  des 
plaisirs  de  la  ville.  Les  Festoyeurs,  par  exemple,  célèbrent  le 
jour  des  Rois,  le  6  janvier,  par  un  grand  bal,  et  à  cette  occasion 
offrent  aux  jeunes  filles  un  gâteau  où  la  fève  traditionnelle  est 
représentée  par  un  bijou.  Mais  à  l'occasion  du  carnaval  surtout 
le  rôle  des  «  sociétés  mystiques  »  devient  d'une  haute  importance. 
Les  invitations  pieuvent  et  des  préparatifs  considérables  se  pour- 
suivent sans  que  personne  jusqu'au  dernier  moment  puisse  môme 
soupçonner  la  composition  du  programme.  C'est,  entre  les  mem- 
bres de  telle  ou  telle  société,  une  espèce  de  franc-maçonnerie, 
dont  les  devoirs  folâtres  m'ont  paru  très  sérieusement  acceptés; 
dans  chaque  famille  les  femmes  ne  se  permettraient  jamais  une 
question  indiscrète  à  l'égard  de  leurs  frères,  de  leurs  fils  ou  de 
leurs  maris,  quoiqu'elles  sachent  fort  bien  à  quoi  s'en  tenir.  Si 
quelqu'un  des  chevaliers,  pour  mieux  cacher  son  jeu,  déclare  à 
la  veille  du  mardi  gras  qu'il  va  s'absenter,  il  est  tacitement  con- 
venu que  ce  voyage  ne  le  portera  pas  plus  loin  que  son  club. 

Parmi  les  jeunes  filles  l'émotion  est  grande.  Quelle  sera  la 
reine?  Quelles  seront  les  reines  plutôt,  car  Rex  et  Cornus  choi- 
sissent chacun  leur  compagne  parmi  les  plus  belles,  les  plus 
élégantes,  les  plus  à  la  mode.  Mystérieusement  l'élue  est  avertie; 
elle  ignore  quel  est  celui  qui  l'appelle  à  partager  ses  grandeurs; 
elle  ne  le  verra  que  sous  un  masque,  mais  elle  est  sûre  qu'il  fait 
partie  de  la  meilleure  société  de  la  ville.  On  devine  que  pendant 
onze  mois  sur  douze  beaucoup  de  jeunes  têtes  travaillent  et  que 
les  ambitions  se  donnent  carrière.  Évidemment  toutes  ces  aspi- 
rantes à  une  fugitive  royauté  ne  peuvent  être  comme  les  puri- 
taines de  Boston  occupées  par-dessus  tout  de  culture  et  de  phi- 
lanthropie. Le  mariage  est  encore  leur  but  principal,  un  but 
qu'elles  n'atteignent  pas  sans  peine,  la  question  d'argent,  sous 
forme  d'espérances,  sinon  de  dot,  n'étant  pas  toujours  dédaignée. 
Aussi  faut-il  avouer  qu'il  y  a  peu  de  villes  d'Amérique  où  le  flirt 
soit  plus  répandu  qu'à  la  Nouvelle-Orléans,  flirt  sans  malice  ni 
complications  d'ailleurs,  qui  va  droit  son  chemin  et  ne  se  propose 
que  des  fins  légitimes. 


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572  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 


III.   —    PENDANT   ET   APRÈS  LE  CARNAVAL 

Je  dus  entrer  d'emblée  dans  la  fiction  qu'acceptait  toute  la 
ville,  et  durant  deux  éblouissantes  journées  suivre  le  roi  de  fête 
en  fête.  Le  lundi  gras,  selon  l'usage,  il  arriva  censé  d'Orient  dans 
les  passes  du  Mississipi.  Un  vapeur  pavoisé  se  prête  à  la  circon- 
stance, des  barques  nombreuses  lui  font  escorte,  toutes  les  cloches 
sont  en  branle,  tous  les  vaisseaux  de  la  rade  saluent,  les  drapeaux 
de  toutes  les  nations  flottent  dans  l'air  qui  retentit  de  musique. 
Rex,  la  couronne  au  front  et  le  sceptre  à  la  main,  apporte  la  joie 
à  ses  féaux  sujets.  Qui  est-il?  Quelle  est  la  nuée  de  grands  sei- 
gneurs qui  l'entourent?  On  s'efforce  en  vain  de  reconnaître  les 
figures  sous  les  masques  en  carton  peint  qui  ne  se  lèvent  jamais. 
Ces  masques,  faits  avec  beaucoup  d'art,  vous  donnent  l'illusion, 
quand  il  le  faut,  de  la  beauté  féminine,  car  aucune  femme  ne 
figure  tout  de  bon  dans  ces  folles  cérémonies  de  la  rue.  Les 
reines  n'apparaissent  qu'aux  bals  du  soir,  le  visage  découvert. 

J'assiste  à  l'entrée  du  roi  d'une  des  fenêtres  du  Pickwick- 
Club  où  le  beau  monde  trompe  les  ennuis  de  l'attente  en  prenant 
des  glaces  et  en  causant.  La  police  à  cheval  maintient  sur  deux 
rangs  une  populace  bigarrée,  l'élément  de  couleur  dans  tous  ses 
atours.  Pendant  deux  jours  et  deux  nuits,  ces  gens-là  sont  sur 
pied;  beaucoup  de  masques,  parmi  eux,  le  nègre  sachant  se  cos- 
tumer à  ravir  avec  une  loque  ou  du  papier;  les  blancs  se  déguisent 
en  noirs,  les  noirs  en  blancs;  des  bandes  de  faux  Indiens  tatoués 
défilent  ;  les  arbres  sont  chargés  de  jeunes  singes  à  la  tête  lai- 
neuse, la  bouche  fendue  par  un  rire  d'extase. 

Voici  la  musique  militaire,  l'état-major,  la  garde  nationale, 
les  milices,  des  uniformes  de  couleurs  variées,  à  pied,  à  cheval  : 
rouges,  blancs,  gris.  Ce  sont  ces  derniers  qu'on  applaudit  le  plus 
fort,  les  gris  du  Sud.  Puis  des  voitures  défilent,  chargées  de  nota- 
bilités, d'hôtes  étrangers  de  haut  parage;  des  bravos  partent 
de  toutes  les  fenêtres.  Rex,  qui  a  passé  la  matinée  à  se  promener 
sur  le  fleuve  d'un  navire  à  l'autre,  et  dont  le  prétendu  bagage, 
que  se  disputent  les  portefaix  enthousiastes,  a  été  transféré  en 
triomphe  de  la  barque  royale  à  l'Hôtel  de  Ville;  Rex,  en  grand 
appareil,  se  dirige  au  milieu  de  ses  ducs  et  de  ses  chevaliers  vers 
ce  même  édifice,  où  le  maire  lui  remet,  sur  un  coussin  de  ve- 
lours, les  clés  de  la  Nouvelle-Orléans.  Ensuite,  il  cède  momenta- 
nément la  place  à  Protée  que,  le  soir,  nous  verrons  apparaître, 
coiffé  d'un  casque  et  yorlé  sur  le  dos  d'un  griffon,  à  la  clarté  des 
torches  brandies  par  des  centaines  de  nègres  en  cagoules  rouges. 
Il  s'est  métamorphosé,  cette  fois,  en  prince  persan.  Le  griffon 


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CONDITION    DE   LA   FEMME    AUX   ÉTATS-UNIS.  573 

qu'il  chevauche  semble  effleurer  de  ses  ailes  d'acier  la  crête  d'une 
vague.  Dix-neuf  chars  le  suivent,  représentant  l'épopée  fabuleuse 
des  premiers  rois  de  Perse  :  je  ne  citerai  qu'un  de  ces  chars  pour 
donner  l'idée  des  autres,  tous  d'une  égale  beauté,  portant  des 
monumens  énormes  et  des  douzaines  de  personnages  :  l'Épreuve 
du  Feu,  où  le  roi  Kaus,  sous  un  palanquin  d'or,  avec  toute  sa 
cour,  regarde  son  fils,  faussement  accusé,  se  précipiter  à  cheval 
dans  les  flammes.  Derrière,  ce  sont  les  armées  de  Féridoun,  tra- 
versant le  Tigre  au  milieu  des  palmiers  et  des  cactus;  —  le  culte 
du  feu  célébré  par  des  prêtres,  en  grand  appareil,  sous  la  voûte 
d'un  temple  embrasé;  —  la  lutte  de  Roustan  contre  un  dragon  de 
quatre-vingts  pieds  de  longueur;  —  certaine  vision  du  ciel  où  un 
fleuve  d'argent  roule  ses  eaux  scintillantes  d'un  bout  du  tableau  à 
l'autre.  Tout  cela  défile  lentement,  au  pas  mesuré  des  mules  revê- 
tues de  housses  brodées  de  fleurs  de  lis,  au  son  de  la  musique  et 
des  vivats  ;  et  tant  de  flammes  enveloppent  la  scène  entière  qu'on 
aurait  grand'peur  d'un  véritable  incendie  si  le  char  des  pompiers 
ne  suivait  avec  des  échelles  et  tous  les  engins  nécessaires,  en  cas 
d'accident,  car  on  a  vu  quelqu'un  des  édifices  mouvans  s'écrouler 
sous  le  poids  des  danseurs  et  des  mimes;  une  jambe  cassée,  des 
contusions  quelconques  peuvent  en  résulter  pour  les  acteurs;  tous 
les  secours  sont  donc  à  portée  de  la  main. 

Rome,  Venise,  Nice  n'ont  jamais  égalé  les  merveilles  toujours 
diverses,  créées  d'année  en  année  par  l'imagination  féconde  des 
organisateurs  du  carnaval  à  la  Nouvelle-Orléans.  Les  costumes 
commandés  sur  dessins  spéciaux  coûtent  des  sommes  extrava- 
gantes et  ne  doivent  servir  qu'une  fois.  Il  n'est  pas  un  cercle  qui 
ne  soit  illuminé  :  le  Boston  et  le  Pickwick,  le  Cercle  militaire, 
celui  du  Commerce,  beaucoup  d'autres  se  sont  mis  en  frais  ;  les 
balcons  des  deux  premiers  sont  chargés  de  femmes  parées  pour  le 
bal  qui,  vers  dix  heures,  aura  lieu  à  l'Opéra.  On  n'entre  à  ce  bal 
qu'invité  spécialement  et  sur  la  présentation  d'un  billet  gravé 
avec  luxe.  Quand  j'y  arrive,  toutes  les  loges  sont  garnies;  l'am- 
phithéâtre, réservé  aux  seules  jeunes  filles,  ressemble  à  un  par- 
terre de  fleurs.  Invasion  de  la  scène  par  l'équipage  de  Protée. 
Chaque  masque  choisit  sa  danseuse  et  alors  commence,  le  plus 
gaiement  et  le  plus  honnêtement  du  monde,  sous  le  regard  loin- 
tain des  familles  qui  remplissent  les  loges,  un  bal  où  les  dames 
ignorent  le  nom  et  la  qualité  de  leurs  cavaliers.  Ceux-ci  offrent 
des  présens,  bijoux  de  clinquant,  jolis  colifichets,  et  parlent 
d'une  voix  de  carton,  sans  se  faire  reconnaître. 

Le  lendemain,  mardi  gras,  redoublement  d'animation;  nou- 
veau cortège,  celui  de  Rex,  qui  partage  les  honneurs  avec  le 
Bœuf  gras,  lequel  a  un  char  à  lui  tout  seul.  Couvert  de  guirlandes 


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574  REVUE  DE8  DEUX  MONDES. 

de  roses  et  de  myrtes,  comme  une  victime  expiatoire,  il  est 
entouré  de  bourreaux  demi-nus,  qui  brandissent  des  haches  et 
des  glaives.  Ce  nouveau  cortège  a  un  caractère  tout  littéraire.  On 
y  voit  figurer  pêle-mêle  des  scènes  de  la  Jérusalem  délivrée,  du 
Renard,  de  Gœthe,  du  Paradis  perdu,  du  Tannhœuser,  etc.,  la 
Table  ronde,  l'Iliade,  la  Bible,  la  mythologie  Scandinave,  que 
sais-je?  Rex  domine  le  tout  sur  un  trône  sidéral  que  soutient  la 
croupe  d'un  dragon  gigantesque  à  ailes  de  cygne. 

D'autres  sociétés  secondaires  comprenant  des  jeunes  gens  de 
condition  plus  modeste  ont  chacune  leur  parade  respective.  Le 
soir,  du  haut  d'une  tribune  où  la  reine  de  son  choix,  tout  en 
satin  blanc  à  crevés  de  dentelle,  tient  le  sceptre  à  ses  côtés,  Rex 
recevra  l'hommage  de  la  plus  belle  des  processions,  celle  de 
Cornus.  Les  contes  de  fée  défilent  à  la  suite  les  uns  des  autres, 
derrière  leur  jeune  roi,  qui  personnifie  par  excellence  le  Prince 
Charmant.  Dans  quelques  minutes,  à  l'Opéra,  Cornus  retrouvera 
une  reine  digne  de  lui,  vêtue  comme  Sarah  Bernhardt  dans  Ruy 
Blas,  avec  sa  haute  fraise,  ses  broderies  d'argent  et  sa  petite 
couronne  coquettement  posée;  les  couples  royaux  se  rejoindront 
après  une  tournée  de  visites  faites  aux  différens  bals  de  la  ville, 
et  princes,  princesses,  fées,  génies,  sylphes,  animaux  merveilleux 
s'entremêleront  dans  de  magiques  quadrilles. 

Pendant  ce  temps,  les  danses  nègres  prennent  leurs  ébats  dans 
certains  quartiers  moins  aristocratiques  ;  toute  la  ville  est  en  liesse, 
et  ce  sont  des  fronts  blancs  et  noirs  terriblement  fatigués  qui, 
le  matin,  vont  s'incliner  sous  la  cendre  à  l'église  catholique, 
ou  entendre  prêcher  à  l'église  protestante  que  tout  est  vanité. 
Après  quoi,  les  sociétés  mystiques  se  réunissent  derechef,  —  tou- 
jours en  cachette — pour  discuter  et  combiner  le  sujet  des  pompes 
de  Tannée  suivante,  décider  les  costumes  dont  elles  surveillent 
Fexécution,  répéter  les  tableaux,  etc.,  de  sorte  que  l'on  peut 
bien  crier  dès  le  carême  :  «  Le  roi  est  mort,  vive  le  roi!  » 

Pourtant  il  n'y  a  pas  beaucoup  d'années  qu'au  lendemain 
d'une  guerre  fratricide,  cette  ville  qui  s'amuse  si  franchement  et 
si  joliment  semblait  écrasée,  presque  anéantie  ;  les  festoyeurs  du 
carnaval  sont  les  fils  de  ces  aristocrates  du  Sud  auxquels  leurs 
adversaires  ont  reproché  des  torts  graves.  Joueurs,  duellistes, 
corrompus  par  le  contact  de  l'esclavage,  que  n'étaient-ils  pas? 

Ils  avaient  du  moins  tous  les  genres  de  courage.  Le  monde 
étonné  les  vit  demander  des  ressources  au  commerce,  aux  affaires, 
se  créer  vaillamment  une  prospérité  nouvelle.  Et  partout  où  la 
pauvreté  existe  encore  à  la  Nouvelle-Orléans,  elle  est  voilée  d'élé- 
gance ;  on  la  tient  en  honneur  comme  dans  d'autres  parties  des 
États-Unis  on  estime  la  richesse  ;  les  planteurs  d'autrefois  aiment 


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CONDITION    DE   LA   FEMME    AUX   ÉTATS-UNIS.  575 

assez  à  se  déclarer  ruinés  et  à  expliquer  fièrement  pourquoi, 
en  revenant  sur  les  horreurs  d'un  temps  évanoui  où  ils  eurent 
l'occasion  de  se  montrer  héroïques  avant  d'être  réduits  à  devenir 
raisonnables.  Rien  de  plus  saisissant  que  les  récits  de  la  guerre, 
entendus  dans  telle  ou  telle  maison  qui  fut  opulente,  qui  est  res- 
tée hospitalière.  Tous  les  hommes  se  battaient,  les  femmes 
demeuraient  seules  dans  les  plantations,  fidèlement  gardées  par 
ces  nègres,  au  nom  desquels  s'entr'égorgeaient  fédéraux  et  con- 
fédérés. Les  troupes  du  Nord  passaient,  brûlant  les  bâtimens, 
détruisant  les  vivres,  et  les  dames  affectaient  devant  l'ennemi 
de  fières  attitudes.  Elles  stimulèrent,  en  véritables  Spartiates, 
la  bravoure  de  leurs  maris,  de  leurs  fils,  de  leurs  frèces,  ne  se 
plaignirent  jamais,  travaillèrent  quand  il  le  fallut  de  leurs  belles 
mains  habituées  longtemps  à  l'oisiveté.  Maintenant  encore  on  ne 
sait  pas  bien  souvent  quelle  part  active  la  plupart  d'entre  elles 
prennent  au  soin  matériel  du  ménage  sans  en  laisser  rien  voir, 
et  en  continuant  d'accueillir  leurs  hôtes  avec  autant  d'entrain 
que  si  elles  n'avaient  à  songer  qu'aux  arts  d'agrément,  aux  choses 
mondaines.  Pour  ne  parler  que  du  carnaval,  combien  de  toilettes 
de  bal  sont  l'ouvrage  même  de  celles  qui  les  portent  avec  une 
si  gracieuse  désinvolture!  Hélas,  cette  folie  apparente  doit  recou- 
vrir des  regrets  de  toute  sorte.  Plus  d'un,  sous  Haccoutrement 
mythologique  qui  le  place  momentanément  au-dessus  des  sim- 
ples mortels,  sur  un  trône  de  papier  mâché,  déplore  peut-être  la 
nécessité  qui  l'a  forcé  d'abandonner  ses  études  universitaires 
pour  descendre  dans  un  comptoir.  J'ajouterai  que  ce  contraste 
des  réalités  que  l'on  soupçonne  et  de  la  farce  extérieure,  poéti- 
que à  la  manière  d'une  mascarade  shakspearienne ,  n'est  peut- 
être  pas  la  moindre  séduction  du  carnaval  de  la  Nouvelle- 
Orléans. 

Durant  les  jours  qui  suivent,  il  semble  qu'un  feu  d'artifice  se 
soit  éteint:  la  ville  entière  ressemble  à  cette  filleule  de  fée  qui 
sur  le  coup  de  minuit  voit  ses  diamans  se  changer  en  guenilles  et 
son  carrosse  redevenir  citrouille.  On  s'aperçoit  alors  que  les  rues 
sont  fort  sales,  entrecoupées  d'horribles  égouts  où  tout  ce  qui 
ailleurs  se  cache  est  lamentablement  visible  ;  les  maisons,  dépouil- 
lées de  leurs  tentures  de  fête,  montrent  souvent  une  façade 
lépreuse  aux  peintures  écaillées;  les  balcons  de  fer  forgé  qui 
s'avançaient  la  nuit  comme  à  l'affût  d'une  sérénade  sont,  au  soleil, 
chargés  de  rouille.  Je  parle  ici  surtout  du  vieux  quartier  français, 
séparé  de  la  nouvelle  ville  par  une  grande  voie  populeuse, 
Canal  Street,  à  laquelle,  quoi  qu'on  fasse,  on  aboutit  toujours. 
Canal  Street  est  la  rue  des  brillans  magasins.  Elle  trace  une  ligne 
de  frontière  entre  deux  mondes  absolument  différons.  D'un  côté 


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le 


576  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

la  population  américaine  habitant  de  larges  avenues  bien  ou- 
vertes, bordées  de  jardins  qui  entourent  des  maisons  fort  co- 
quettes, construites  en  bois  généralement  pour  éviter  l'humidité; 
de  l'autre  les  créoles  fidèles  aux  rues  étroites  qui  portent  des 
noms  de  France  :  rue  Royale,  rue  de  Chartres,  rue  Dauphine,  rue 
Saint-Louis,  rue  Conti,  rue  de  Toulouse.  Là  les  enseignes  sont 
françaises,  on  n'entend  guère  parler  que  français  ou  bien  le 
patois  nègre.  Pour  les  Américains  du  Nord  qui  pénètrent  dans  ce 
labyrinthe  c'est  déjà  presque  l'étranger  ;  c'est  avant  tout  un  passé 
auquel  ils  n'ont  point  de  part.  Pour  nous  c'est  une  ville  de  pro- 
vince du  Midi,  peut-être  de  la  frontière  d'Espagne.  La  Place 
d'Armes,  par  exemple,  majestueusement  encadrée  de  grands 
bâtimens  de  briques  à  arcades  et  à  balcons,  rappellerait  nos  vieux 
pays  sans  la  statue  centrale,  un  Andrew  Jackson  en  bronze  saluant 
du  geste  comme  il  fit  en  1815,  lors  de  l'ovation  décernée  par  une 
foule  enthousiaste  au  vainqueur  des  Anglais.  Les  bâtimens  du 
tribunal  se  trouvent  là.  Dans  le  plus  ancien,  qui  fut  jadis  le  Ca- 
bildo,  est  aujourd'hui  logée  la  cour  suprême  ;  du  haut  de  ce  balcon 
retentit  à  trois  reprises  la  proclamation  par  laquelle  la  Louisiane 
était  cédée  par  un  maître  à  un  autre.  Les  portraits  des  principaux 
gouverneurs  garnissent  la  salle  où  l'on  m'introduit.  Là  j'apprends 
entre  autres  choses  que  la  loi  louisianaise  est  encore  fondée  sur  le 
code  Napoléon. 

De  la  Cour  suprême  nous  passons  à  un  tribunal  beaucoup 
plus  modeste  dont  la  porte  ouverte  sur  une  petite  rue  nous  invite 
à  entrer.  Nous  prenons  place  au  milieu  de  visages  étrangement 
tailladés  et  endommagés  sous  les  linges  qui  les  emmaillotent, 
parmi  des  quarteronnes  suspectes,  des  figures  patibulaires  dont 
la  couleur  varie  du  jaune  au  noir.  Le  juge,  voyant  deux  dames 
blanches,  les  prie  courtoisement  de  se  rapprocher  de  son  estrade 
où  elles  trouveront  des  chaises,  et  nous  assistons  au  jugement 
sommaire  d'un  certain  Charlie,  à  la  physionomie  bestiale,  qu'une 
demoiselle  en  chapeau  à  plumes  et  en  cotonnade  bleue  accuse  de 
l'avoir  battue  cruellement.  Le  paquet  qu'elle  présente  renferme 
ses  habits  coupés  en  petits  morceaux  par  ce  «  gentleman  »  qui  a 
menacé  de  la  traiter  de  même.  Plusieurs  témoins  féminins  d'une 
extrême  volubilité  sont  entendus.  Le  juge,  toujours  galant,  ne 
cesse  de  les  interrompre  dans  la  crainte  que  leurs  révélations  ne 
blessent  les  oreilles  des  dames  blanches  assez  imprudentes  pour 
s'être  aventurées  dans  ce  guêpier.  Charlie  ne  trouve  aucun  argu- 
ment de  défense,  mais  il  nie  avec  une  telle  fureur  et  de  tels  re- 
gards à  sa  victime,  que  le  juge  lui  dit  sévèrement  :  «  — Vous  avez 
l'air  tout  prêt  à  recommencer!  »  —  On  l'emmène  et  il  recommen- 
cera peut-être  en  effet  après  ses  vingt-cinq  jours  de  prison.  Les 


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CONDITION    DE   LA    FEMME    AUX   ÉTATS-UNIS.  577 

nègres  sont  vindicatifs,  plus  d'un  meurtre  a  ensanglanté  la  rue 
dans  des  conditions  semblables.  Inutile  de  trop  approfondir  tout 
ce  que  révèlent  certains  recoins  du  vieux  quartier  français  où, 
derrière  les  jalousies  et  les  grillages,  sont  embusquées  des  formes 
provocantes  et  où  foisonnent  les  débits  de  liqueurs  de  l'apparence 
la  plus  louche.  La  charité  a  placé  de  loin  en  loin  auprès  de  ces  mau- 
vais lieux  des  postes  de  refuge  et  de  salut  (rescue  homes).  11  suffit 
qu'une  créature  affolée,  poursuivie,  perdue  de  quelque  manière, 
sonne  la  nuit  à  cette  porte  éclairée  qui  s  ouvre  immédiatement 
devant  elle  et  se  referme  aussitôt.  Derrière  la  porte,  il  y  a  un  gîte 
assuré,  des  promesses  de  réhabilitation  et  de  travail,  des  inter- 
médiaires qui  ramènent  la  brebis  égarée  au  bercail,  dans  la  famille 
ou  à  l'atelier.  —  Quel  état  moral  suppose  ce  genre  de  secours! 
s'écrie  le  Nord  vertueux  en  se  voilant  la  face.  —  Question  de  cli- 
mat et  de  race  en  somme,  impulsions  plus  violentes  vers  le  mal 
et  plus  promptes  vers  le  bien;  il  faut  des  remèdes  appropriés; 
le  même  régime  ne  peut  suffire  à  tous. 

Mais  quittons  ces  ruelles  mal  famées  pour  revenir  à  la  Place 
d'Armes  ;  là  encore  nous  trouverons  matière  à  nous  scandaliser, 
—  tout  au  moins  rétrospectivement.  —  Les  arcades  du  Cabildo  en 
effet  furent  témoins  d'une  scène  épouvantable,  antérieure  à  l'abo- 
lition de  l'esclavage.  On  y  déposa  les  victimes  mutilées  de  cette 
belle  et  féroce  M"16  Laborie  dont  le  nom  est  resté  en  horreur  et 
dont  l'exemple,  d'ailleurs  unique,  suffit  à  expliquer  les  accusations 
beaucoup  trop  générales  portées  dans  la  Case  de  l'Oncle  Tom 
contre  les  propriétaires  d'esclaves.  Mmo  Laborie  inventait  pour 
punir  les  siens  des  châtimens  monstrueux.  Lorsque  la  populace, 
forçant  les  portes  de  sa  maison,  lui  demanda  compte  de  cruautés 
qui  avaient  soulevé  l'opinion  publique,  on  trouva  des  misérables 
plongés  jusqu'au  menton  dans  un  puits  à  la  surface  duquel  les 
retenaient  des  cordes;  d'autres  étaient  réduits  à  l'état  de  sque- 
lettes sous  les  chaînes  qui  les  rivaient  au  sol.  Ce  fut  une  exaspé- 
ration facile  à  concevoir  ;  Mme  Laborie  eût  été  lacérée  sur  l'heure 
sans  le  dévouement  de  son  cocher  nègre  qui  la  fit  monter  en 
voiture  et  poussa  brusquement  les  chevaux  au  milieu  de  la  foule 
surprise.  Avant  qu'on  se  fût  mis  à  sa  poursuite  elle  avait  gagné 
le  port  et  s'était  embarquée  pour  la  France.  Les  justiciers  n'eurent 
l'autre  ressource  que  de  brûler  sa  maison. 

Sur  la  Place  d'Armes  encore  se  trouve  la  cathédrale,  assez 
iaide  malgré  quelques  prétentions  architecturales;  mais  une  fres- 
que représentant  le  départ  de  saint  Louis  pour  la  croisade  nous 
reporte  à  l'ancien  monde  ;  d'agréables  voix  de  femmes  chantent  à 
[a  grand'messe,et  quelle  jolie  sortie  ensuite  de  dévotes  ravissantes, 
û  gaies,  si  rieuses  !  Je  me  rappelle  une  véritable  pluie  tropicale 
tome  cxxx.  —  1895.  ./*  T;   i  37 

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MYUB  DBS  DEUX  M0NM1. 


qui  avait  farce  à  jeter  des  planches  comme  des  passerelles  dans 
les  rues  inondées.  Avant  de  s'élancer  sous  Fa  verse,  leurs  jupes  ras- 
semblées dans  la  main  au-dessus  de  leurs  petits  pieds  décou- 
verts beaucoup  plus  haut  que  la  cheville,  ces  demoiselles  habil- 
laient sous  le  porche  avec  des  admirateurs  empressés  et  les 
plaisirs  à  peine  évanouis  du  carnaval  faisaient  les  frais  de  ren- 
tre tien.  Vraiment  ce  n'est  guère  qu'en  Italie  ou  en  Espagne  qu  on 
se  permet  autant  de  familiarité  avec  le  bon  Dieu. 

La  tombe  de  Manon  Lescaut  ne  se  trouve  pas,  comme  on  me 
lavait  affirmé,  parmi  les  nombreuses  pierres  funéraires  qui  se 
mêlent  aux  dalles  du  chœur;  mais  pour  me  consoler  de  son 
absence,  un  marchand  de  bric-à-brac  de  la  rue  Saint-Charles 
m  offrit  une  cafetière  portant  le  chiffre  de  cette  «  personne 
légère  »  (sic)  qui  s'en  était  très  certainement  servie,  plus  un  cou- 
vert aux  armes  de  son  amant  des  Grieux  dont  le  père  fut,  en  Loui- 
siane, amiral  de  la  flotte  française.  Il  y  aurait  un  chapitre  à 
écrire  sur  la  singulière  galerie  où  se  trouvaient  ces  reliques 
précieuses  au  milieu  d'objets  d'art  créoles,  Rubens  et  Teniers 
apocryphes,  porcelaine  et  verrerie  de  luxe  représentant  les 
épaves  de  bonnes  familles  ruinées,  confondues  avec  des  objets 
de  deux  sous  que  le  plus  imaginatif  des  fabricans  de  curiosités 
vendait  pour  pièces  historiques.  Il  n'est  pas  étonnant  que  des  écri- 
vains tels  que  George  Cable  et  Grâce  King,  aient  trouvé  tant  àê 
choses  piquantes  à  nous  dire  sur  la  Nouvelle-Orléans.  Les  moind^S, 
détails  y  sont  suggestifs.  Ce  petit  enclos,  par  exemple,  derrière  kl 
cathédrale ,  c'est  le  jardin  du  Père  Antoine,  un  saint  prêtre  espagnol  j 
qui,  venu  en  Louisiane  dans  le  ferme  propos  d'y  établir  l'inqnisH 
tion,  fut  prié  de  retourner  sans  retard  dans  son  pays  d'où  il  revist] 
par  la  suite,  non  plus  avec  un  mandat  du  Saint-Office,  maïs  pa«f| 
exercer  librement  une  mission  de  charité  qui  rendit  son  nom  vtrj 
nérable.  Dans  les  sous-sols  de  l'hôtel  Royal,  rue  Saint-Louis,  an 
lieu  autrefois  la  vente  des  noirs  aux  enchères.  Congo-Square  tires 
nom  de  danses  africaines  que  les  nègres  y  exécutaient  le  f  ~ 
au  son  du  tambour  accompagné  d'un  cliquetis  d'os,  sans  se  1 
attrister  par  le  voisinage  sinistre  de  la  prison,  témoin  plus  #i 
fois  de  scènes  sanglantes.  Voici  la  calaboose,  où  les  maîtres! 
saient  fouetter  leurs  esclaves.  L'aspect  du  vieux  cimetière 
Louis  m'a  frappée  d'horreur.  Les  tombes  éparses,  sans 
dans  un  dédale  humide  où  il  est  difficile  de  se  retrouver,  na  J 
tent  guère  que  des  inscriptions  en  français  et  en  espagnol  < 
cées  sous  la  mousse  gluante  et  les  pâles  lichens  qui  se 
aux  monumens,  plus  ou  moins  dégradés.  Il  y  en  a  de  somf 
mais  la  plupart  sont  d'un  goût  médiocre,  représentant  une* 
de  commode  en  marbre  munie  de'  ses  tiroirs.  Comme  on  tel 


CONDITION    DE    LA    FEMME    AUX   ÉTATS-UNIS.  379 

creuser,  même  à  une  légère  profondeur,  sans  rencontrer  de  l'eau, 
%  il  faut  coucher  le  mort  au-dessus  du  sol  et  l'entourer  d'ouvrages 
en  maçonnerie  très  solides,  pour  empêcher  des  exhalaisons  dan- 
gereuses que  je  crois  sentir  néanmoins,  comme  si  elles  s'échap- 
paient de  toutes  ces  pierres  disjointes.  Je  fuis  lâchement,  me 
croyant  poursuivie  par  la  fièvre  jaune. 

Un  peu  au  delà  de  la  place  Jackson,  sur  la  levée,  a  lieu  tous 
les  dimanches  matin  le  marché  français.  Il  comprend  le  marché 
à  la  viande,  le  marché  au  poisson,  le  marché  aux  fruits  et  le 
bazar  qui  étale  non  seulement  des  marchandises  variées  mais 
encore  des  spécimens  de  toutes  les  races.  Les  Indiens  Choctaws  y 
apportent  ces  paniers  qu'ils  tressent  à  ravir  et  des  simples  de  toute 
sorte,  dont  ils  connaissent  les  vertus  ;  les  Acadiens,  —  ces  paysans 
de  France  transplantés  dans  la  Nouvelle-Ecosse,  chassés  de  là  par 
les  Anglais  et  finalement  réduits,  comme  l'a  raconté  l'auteur 
d'Évangeline,  à  former  une  communauté  patriarcale  sur  les  bords 
de  la  Tèche,  —  déplient  leurs  belles  cotonnades  filées  et  teintes 
au  logis,  dans  des  villages  pareils  aux  hameaux  de  Normandie  où 
l'on  ne  parle  que  français,  où  sont  conservées  nos  mœurs,  nos 
habitudes,  notre  religion  catholique.  Les  Siciliens  vendent  des 
bananes  et  des  oranges;  les  bouchers,  me  dit-on,  sont  presque 
tous  d'origine  gasconne  ;  les  négresses  ont  devant  elles  des  pla- 
teaux de  sucreries;  les  pêcheurs  espagnols  et  italiens  vous  offrent 
des  poissons  inconnus,  aux  noms  bizarres  comme  leurs  formes, 
des  crabes,  des  tortues,  des  coquillages,  tout  ce  qui  entre  dans  les 
savoureux  courts-bouillons,  dans  les  jumbolayùs  si  savamment 
épicées,  qui,  avec  le  gombo,  les  fricassées  au  safran  relevées  de 
curry  et  tant  d'autres  mets  inimitables,  sont  la  gloire  de  la  cui- 
sine créole,  celle  de  toutes  les  cuisines  où  il  entre  le  plus  d'imagi- 
nation, d'audace  et  d'esprit.  C'est  au  marché  un  bourdonnement 
sans  nom  de  patois  confondus,  une  amusante  Babel,  et  la  confu- 
sion des  langues  ne  laisse  pas  d'être  parfois  pimentée,  surtout 
quand  les  nègres  s'en  mêlent. 

Toujours  dans  cette  partie  française  de  la  ville,  rue  d'Orléans, 
j'ai  visité  le  couvent  de  la  Sainte-Famille,  tenu  par  des  religieuses 
de  couleur.  La  présence  de  ces  saintes  filles  a  donné  le  baptême 
pour  ainsi  dire  au  local  déconsidéré  où  avait  lieu  autrefois  cer- 
tain bal  de  quarteronnes  trop  célèbre.  Les  lits  à  quenouilles 
des  pensionnaires  de  leur  race,  qu'elles  élèvent  si  pieusement,  sont 
rangés  sur  deux  lignes  correctes  et  régulières  des  deux  côtés  de 
la  salle  de  danse  qui  a  gardé  son  même  plancher  de  cyprès,  sur 
lequel  glissèrent  tant  de  petits  pieds  lascifs.  Et,  comme  pour  con-* 
jurer  les  fantômes  qui  pourraient  venir  troubler  des  rêves  inno- 
cens,  la  chapelle  s'ouvre  près  de  ce  dortoir  aux  profanes  souvenirs. 


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580 


REVUB  DES  DEUX  MOHDBS. 


Ici  tout  est  d'un  ton  brun  foncé,  les  briques  de  la  grande 
maison  au  long  balcon  en  saillie,  les  vieilles  boiseries  intérieures, 
les  visages  des  enfans  et  toutes  ces  figures  encadrées  de  coiffes 
blanches  qui  les  noircissent  encore  par  le  contraste,  figures  que 
la  nature  ne  semble  pas  avoir  modelées  pour  le  voile,  mais  qui 
sont    cependant   si   dignes  de   le  porter.   Devant  elles  il   faut 
bien  croire  aux  anges  noirs  et  admettre  que  leur  race  est  non 
seulement  capable  d'impulsions  généreuses,  mais  aussi  de  persé- 
vérance. C'est  en  1842  que  trois  ou  quatre  jeunes  filles  de  cou- 
leur se  réunirent  pour  fonder  cette  congrégation,  d'abord  dans 
un  petit  local  où  elles  faisaient  le  catéchisme,  préparant  les  né- 
gresses de  tout  âge  à  la  première  communion,  prenant  soin  des 
malades.  Mais  elles  se  heurtaient  à  des  difficultés  de  toute  sorte, 
auxquelles  mit  fin  seulement  l'abolition  de  l'esclavage.  Les  maisons 
de  la  Sainte-Famille  se  multiplièrent  pour  les  orphelins,  pour  les  in- 
firmes; les  bonnes  sœurs  ouvrirent  môme  une  école  de  garçons.  Au- 
jourd'hui ces  religieuses  sont  au  nombre  de  quarante-neuf,  sui- 
vant la  règle  de  saint  Augustin  ;  le  noviciat  est  très  long  pour  elles, 
et  chaque  année  elles  renouvellent  leurs  vœux  qui  ne  deviennent 
perpétuels  qu'au  bout  de  dix  ans  révolus.  Celle  qui  nous  fit  les 
honneurs  du  couvent  de  la  rue  d'Orléans,  une  toute  petite  femme 
délicate,  me  toucha  par  son  humilité  charmante  :  «  Ah  !  disait- 
elle,  si  nous  pouvions  être  aidées  par  quelques  mai  tresses  venues 
de  France  !  »  Le  programme  d'études  de  leur  «  Académie  »  est 
peut-être  un  peu  vieillot  et  naïf;  je  le  transcris  sans  commentaires: 
Éducation  solide,  utile  et  chrétienne.  Les   cours  embrassent: 
lecture,  écriture,  dictée,  orthographe,  grammaire,  compositions, 
géographie,  arithmétique,  algèbre,  histoire,   rhétorique,  philo- 
sophie naturelle,  astronomie,  science,  étiquette,  couture  en  tout 
genre,  broderie,  crochet,  tapisserie,  fleurs  artificielles  (en  cire, 
en  tarlatane,  en  écailles  de  poisson),  dessin,  peinture,  français, 
espagnol,  musique. 

Deux  petites  demoiselles,  —  lune  en  pain  d'épices,  l'autre 
ébène,  —  me  prouvèrent  que  la  musique  au  moins  était  très 
enseignée,  ce  qui  me  donne  bon  espoir  pour  les  autres  bran< 
d'instruction,  même  si  la  science  et  la  philosophie  ne  sont 
poussées  bien  loin.  L'essentiel  en  tout  cas  est  appris  à  ces 
fans  :  elles  subissent  la  contagion  de  vertus  admirables.  Dans 
cour  où  sèche  une  lessive,  je  vois  jouer  et  se  traîner  les /n'a 
nies,  les  tout  petits  négrillons  de  l'asile  qui  touche  au  pensioi 
—  «  Oh  !  me  dit  la  sœur  avec  son  doux  parler  sans  r,  nous 
avons  de  bien  plus  jeunes  !  On  n'en  refuse  aucun,  pas  même 
bambins  de  quelques  mois  à  peine.  Nous  les  nourrissons 
nous  pouvonp.  Le  moyen  de  les  abandonner  î  t^C 


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CONDITION    DE    LA    FKMME    ALX    ÉTATS-UNIS.  581 

Qui  songerait  en  effet  à  délaisser  les  orphelins  dans  cette  ville 
où  les  épidémies  ont  si  souvent  livré  des  troupeaux  d'enfans  à 
la  charité  publique?  Il  y  a  plus  d'asiles  qu'on  n'en  peut  visiter, 
presque  tous  dirigés  par  des  religieuses,  —  petites  sœurs  des  pau- 
vres, sœurs  de  Saint  Vincent  de  Paul,  etc.,  —  mais  la  Sainte- 
Famille  est  le  seul  couvent  de  couleur.  Un  homme  riche  de  cette 
même  race,  Thomy  Lafon,  lui  a  fait  sa  part  dans  les  214  000  dollars 
qu'il  légua  récemment  à  divers  établissemens  d'éducation  et  de 
bienfaisance,  sans  acception  de  blancs  ou  de  noirs.  La  religieuse 
qui  nous  reçoit  parle  de  lui  avec  une  effusion  de  gratitude,  tout  en 
m'apprenant  cette  particularité  singulière  que  Lafon  n'appartenait 
pas  à  l'église  de  son  vivant,  quoiqu'il  assistât  souvent  aux 
offices  par  goût  ;  il  ne  fit  sa  première  communion  qu'au  lit  de 
mort.  Je  m'écriai,  surprise  :  —  «  Comment,  ce  juste  n'était  pas 
chrétien?  »  Et  la  petite  sœur  de  répondre  vivement  :  «  Oh  !  si, 
puisqu'il  avait  la  charité  !  » 

IV.    —   ASPECTS   ET   CARACTÈRES   LOUISIANAIS 

Le  nom  d'un  autre  ami  des  pauvres  et  des  orphelins,  Julien 
Poydras,  est  gravé  à  l'hôpital,  sur  une  tablette  de  marbre.  Nul 
philanthrope  n'a  dépassé  en  générosité  Julien  Poydras.  Voici  en 
deux  mots  le  résumé  de  sa  vie  à  la  fois  si  utile  et  si  romanesque, 
d'après  les  documens  fournis  par  leprofesseurÀlcéeFortier,  dont 
j'ai  goûté  vivement  la  conversation  intéressante,  sans  parler  de 
son  excellent  livre  plein  d'érudition  sur  l'histoire,  la  littérature, 
les  mœurs  et  les  dialectes  de  la  Louisiane  (1). 

Julien  Poydras  de  Lallande  était  Breton  et  marin.  Fait  prison- 
nier par  les  Anglais  en  1760,  il  réussit  à  s'échapper  et  passa  en 
Louisiane,  croyant  aborder  sur  une  terre  française.  Malheureuse- 
ment il  arriva  au  moment  même  où  elle  retombait  sous  le  joug 
espagnol  après  l'exécution  barbare  d'un  groupe  de  braves  gens  (2) 
décidés  à  rester  fidèles  à  la  mère  patrie,  fût-ce  malgré  elle.  Poy- 
dras témoigna  d'une  intelligence  et  d'une  volonté  peu  communes; 
il  comprit  que  tout  était  à  faire  au  point  de  vue  commercial  dans 
l'intérieur  de  ce  pays  si  riche  :  un  ballot  sur  l'épaule,  il  devint 
colporteur,  marchant  sans  relâche  de  plantation  en  plantation,  et 
bien  reçu  partout.  Il  lui  fallut  peu  de  temps  pour  amasser  la 
somme  nécessaire  à  l'acquisition  d'une  terre  sur  le  Mississipi,  à 
Pointe-Coupée,  l'endroit  le  mieux  choisi  pour  des  transactions 

(1)  Louisiana  Studies,  par  Alcée  Forticr,  professeur  de  langue  et  de  littérature 
française  à  l'Université  de  Tulane;  Nouvelic-Orléans. 

(2)  MM.  de  Lafrénièrc,  de  Noyan,  de  Villeré,  Marquis,  Caresse   et  Milhet,  tou^ 
jours  désignés  comme  «  les  martyrs  de  la  Louisiane  ». 


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582  RKVUE  DIB  DEUX  MOKBEI. 

d'une  part,  avec  les  nombreux  villages  qui  se  succèdent  jusqu'à 
ia  Nouvelle-Orléans,  de  l'autre  avec  les  Indiens  et  les  postes  mi- 
litaires. Des  agens  le  représentaient  à  de  grandes  distances  et  sa 
fortune  grossissait  toujours.  Toujours  aussi  croissait  le  désir  qui 
l'avait  soutenu  jusque-là  :  retourner  en  Bretagne.  Mais  au  mo- 
ment où  il  préparait  enfin  le  départ  tant  souhaité,  notre  Révo- 
lution éclata  :  Poydras  ne  put  surmonter  l'horreur  que  lui  in- 
spiraient les  excès  de  93  et,  au  lieu  d'aller  rejoindre  sa  famille, 
fit  venir  les  parens  qui  lui  restaient.  Jusqu'à  sa  mort,  qui  n'arriva 
qu'en  1824,  il  garda  les  vètemens  et  les  habitudes  d'un  homme 
du  xvnie  siècle,  et  ce  fut  un  fidèle  sujet  du  roi  Louis  XV  qui  reçut 
en  1798  Louis-Philippe  duc  d'Orléans  dans  l'habitation  de  la 
Pointe-Coupée.   Toujours  à  la  mode  du  xvme  siècle,  Poydras 
faisait  volontiers  des  vers,  au  milieu  de  ses  occupations  de  plan- 
teur, de  marchand  et  même  d'homme  politique,  car  vers  l'âge 
de  soixante-dix  ans  il  accepta  d'être  délégué  au  congrès.  Plutôt 
que  d'user  des  nouveaux  moyens  de  locomotion,  il  franchit  alors 
gaillardement  à  cheval  la  distance  qui  le  séparait  de  Washington, 
ce  qui  lui  prit  six  semaines.  Il  reste  de  lui  un  poème  épique, 
la  Prise  du  Morne  du  Bâton-Rouge,  premier  produit  d'une  litté- 
rature française  transplantée  en  Louisiane  et  qui  a  quelquefois 
porté  de  meilleurs  fruits.  Si  Julien  Poydras  n'était  qu'un  faible 
imitateur  de  Lebrun  et  de  Le  Franc  de  Pompignan,  comme  le 
dit  M.  Fortier,  —  qui  lui  fait  encore  beaucoup  trop  d'honneur  par 
cette  comparaison,  —  il  gardait  fidèlement  les  vertus  bretonnes. 
Célibataire,  il  mena  une  vie  pieuse  et  sans  reproche;  rêva  l'émaa- 
cipation  de  l'esclavage  longtemps  avant  qu'elle  ne  fût  possible; 
et  ordonna  que  vingt-cinq  ans  après  lui  tous  ses  esclaves,  —  il  en 
avait  1 200,  —  fussent  mis  en  liberté.  Cette  clause  de  son  testa- 
ment ne  devait  pas  être  réalisée!  Mais,  par  bonheur,  on  respecta 
les  autres,  qui  ont  enrichi  l'hôpital  de  la  Charité,  assuré  l'exis- 
tence de  plusieurs  orphelinats,  et  qui  chaque  année  aident  à  se 
marier  quelques  filles  pauvres  des  paroisses  du  Bâton-Rouge  et 
de  la  Pointe-Coupée. 

Il  n'est  pas  nécessaire  de  se  reporter  à  un  passé  déjà  lointain 
pour  découvrir  à  la  Nouvelle-Orléans  des  figures  expressives  et 
originales;  j'ai  rencontré  deux  types  de  contemporains,  biea 
frappans  chacun  en  son  genre  :  le  général  Nicholls  et  le  juge 
Gayarré. 

Jamais  je  n'oublierai  l'impression  que  produisit  sur  moi  ta 
noble  et  martiale  apparence  du  premier,  mutilé  par  la  guerre  I 
ce  point  que  l'on  pourra  écrire,  sur  la  tombe  qui  ne  renfermera 
qu'une  moitié  de  son  corps,  l'épitaphe  du  grand  Rantzau  : 

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CONDITION    DE   LA    FEMME    AUX   ÉTATS-UNIS.  583 


Il  dispersa  partout  ses  membres  et  sa  gloire... 
Et  Mars  ne  lui  laissa  rien  d'entier  que  le  cœur. 

Deux  fois  gouverneur,  il  défendit  avec  une  indomptable 
énergie  les  droits  de  la  Louisiane  et  porte  aujourd'hui  d'un  con- 
sentement unanime  le  titre  de  chief  justice,  grand-juge,  qualité  à 
laquelle  son  passé  de  patriote  et  de  soldat,  son  désintéressement, 
ses  vertus  toutes  stoïques  lui  donnent  des  droits  incontestables. 

Si  le  général  Nicholis  est  un  type  superbe  d'Américain  anglo- 
saxon,  l'honorable  Charles  Gayarré  m'a  paru  le  plus  intéres- 
sant des  créoles,  et  avant  tout,  il  faut  préciser  cette  désignation 
de  créole,  sur  laquelle,  dans  le  Nord,  on  affecte  souvent  de  se 
tromper  en  l'appliquant  au  sang  môle.  Les  créoles  sont  pure- 
ment et  simplement  les  enfans  de  parens  européens  fixés  aux 
colonies.  Le  nom  de  Gayarré  est  un  nom  navarrais,  celui  d'un 
des  trois  commissaires  qui,  en  1766,  vinrent  prendre  possession 
du  pays  cédé  par  la  France  à  l'Espagne.  C'est  pourtant  un  Fran- 
çais de  la  vieille  roche  que  j'ai  trouvé  dans  l'intérieur  très  mo- 
deste que  l'historien  de  la  Louisiane,  décédé  depuis,  remplissait 
encore,  malgré  son  grand  âge,  de  sa  verve  et  de  son  esprit.  Il  se 
rattachait  à  notre  pays  par  les  femmes,  sa  mère  étant  une  Bore, 
la  fille  d'Etienne  de  Bore,  ancien  mousquetaire  de  la  maison  du 
roi  Louis  XV  qui,  le  premier  parmi  les  planteurs,  réussit  à  fabri- 
quer du  sucre.  Le  petit-fils  d'Etienne  de  Bore  se  distingua  au  bar- 
reau et  dans  la  politique,  devint  secrétaire  d'Etat  et  publia  en 
français  une  histoire  de  la  Louisiane  très  remarquée,  dont  l'édition 
anglaise  ne  parut  que  plus  tard.  La  Revue  des  Deux  Mondes  a  si- 
gnalé autrefois  une  composition  dramatique  hardie,  the  School 
for  politics,  que  traduisit  le  comte  de  Sartiges,  notre  ancien  am- 
bassadeur à  Washington.  Charles  Gayarré  dénonça  toute  sa  vie 
les  fraudes  et  les  manœuvres  d'une  fausse  démocratie,  qu'il  appe- 
lait avec  lord  Byron  une  aristocratie  de  drôles.  Il  fut  de  ceux  qui 
n'admettent  que  les  républiques  où  des  lettres  de  noblesse  sont 
accordées  à  une  élite  intellectuelle  et  morale.  Et  lui-même  avait 
l'air  d'un  grand  seigneur,  malgré  la  mauvaise  fortune  qui,  après 
tant  de  services  rendus,  de  missions  brillamment  remplies,  d'em- 
plois éminens  tenus  avec  éclat,  ne  lui  laissait  plus  rien,  sauf, 
il  est  vrai,  le  bonheur  domestique  et  un  goût  inextinguible  pour 
les  lettres,  deux  talismans  grâce  auxquels  on  peut  défier  le  sort. 
Cet  octogénaire  encore  jeune  me  parla  de  Paris  avec  tout  le  feu  de 
ses  anciens  souvenirs.  Je  fus  frappée  de  l'intelligence  des  choses 
de    chez  nous  qu'il  gardait  après  tant  d'années,   réunissant  la 


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584  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

France  et  l'Amérique  dans  un  même  amour,  s'appliquant  à  mon- 
trer les  liens  étroits  de  parenté  entre  les  républiques  sœurs,  à 
faire  ressortir  les  rapports  qu'offrent  leurs  deux  histoires.  L'énu- 
mération  des  travaux  que  produisit  la  plume  infatigable  de 
Gayarré  serait  ici  trop  longue.  Il  a  touché  à  toutes  les  questions 
historiques,  financières,  commerciales,  industrielles  de  son  pays; 
il  a  fait  du  théâtre,  du  roman  ;  il  a  contribué  aux  progrès  de 
l'instruction  publique.  Orateur  politique  avant  tout,  il  s  est  acquis 
une  réputation  de  conférencier  dans  les  deux  langues  qu'il  écri- 
vait également  bien.  La  Nouvelle-Orléans  n'a  pas  produit  d'es- 
prit plus  varié,  plus  fécond,  ni  de  caractère  plus  intègre.  Je 
m'estime  heureuse  d'avoir  pu  le  saluer  dans  sa  retraite. 

Le  nombre  des  créoles  de  ce  type  si  tranché  devient  rare 
depuis  la  fin  de  l'ancien  régime.  Beaucoup  de  fils  de  famille  étaient 
alors  élevés  en  France  ou  allaient  du  moins  y  achever  leurs 
études;  la  fondation  de  l'Université  mit  fin  à  cette  tradition,  sur- 
tout après  le  développement  que  lui  donnèrent  les  dons  magni- 
fiques de  Paul  Tulane,  —  philanthrope  originaire  de  notre  vieille 
Touraine,  —  lequel  consacra  1  050  000  dollars  à  une  œuvre  qui  l'a 
fait  justement  considérer  comme  le  grand  bienfaiteur  de  la  Loui- 
siane. Aujourd'hui  on  chercherait  en  vain  de  ces  lettrés  créoles 
qui,  sous  prétexte  d'avoir  été  au  collège  à  Paris,  ne  savaient  plus 
parler  anglais;  mais  le  français  est  encore  pour  un  grand  nombre 
la  langue  maternelle,  celle  dont  on  se  sert  entre  soi  dans  l'inti- 
mité de  la  famille.  Les  femmes  surtout  conservent  pieusement 
cette  habitude.  Ce  sont  de  véritables  Françaises  qui  m'ont  servi 
de  ciceroni  dans  plusieurs  de  mes  promenades,  des  Françaises 
qui  faisaient  honneur  par  la  distinction  et  la  beauté  à  leur  loin- 
taine patrie,  et  chez  lesquelles  je  constatais  des  qualités  senti- 
mentales, un  enthousiasme,  d'aimables  préjugés  remontant  à  une 
époque  disparue  chez  nous,  mais  qui  se  perpétue  là-bas. 

Avec  orgueil  elles  me  montrent  non  loin  de  la  ville  «  les 
Chênes»,  le  magnifique  bouquet  d'arbres  géans  mélancoliquement 
frangés  de  mousse  espagnole  qui  pend  à  tous  leurs  rameaux  en- 
deuillés. L'ombre  noire  qu'ils  projettent  abrita  plus  d'un  duel  à 
mort.  C'était  là,  au  bon  temps,  un  terrain  de  combat.  Je  m'explique 
maintenant  cette  inscription  :  Victime  de  [honneur,  que  Ton  ren- 
contre souvent  dans  le  vieux  cimetière  Saint-Louis.  Les  cime- 
tières, non  pas  celui-là,  mais  trois  ou  quatre  cimetières  moins 
anciens,  la  Métairie,  Greenwood,  Chalmette,  etc.,  sont  de  véri- 
tables parcs.  Les  promeneurs  y  trouvent  des  allées  bien  entre- 
tenues, de  superbes  ombrages,  des  monticules  surmontés  de 
statues,   un   luxe  merveilleux    de    fleurs.  Morts  et  vivans  se 


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CONDITION   DE   LA   FEMME   AUX   ÉTATS-UNIS.  585 

réunissent  ainsi,  les  premiers  semblant  faire  bon  accueil  aux 
seconds.  Après  la  tournée  de  cimetière,  en  cimetière  on  invite 
les  étrangers  à  visiter  sur  l'Esplanade  les  beaux  jardins  du 
Jockey-Club,  où,  par  les  nuits  d'été,  ont  lieu  des  illuminations, 
des  concerts  et  des  bals.  Au  bord  du  lac  Pontchartrain  des  restau- 
rans  renommés  attendent  les  amateurs  de  canotage  et  de  régates. 
C'est  là  le  couronnement  pour  ainsi  dire  de  toutes  les  excursions. 
Je  me  rappelle  comme  un  rêve  certaine  course  en  voiture  décou- 
verte le  long  du  bayou  Saint-John,  où  glissaient  les  bateaux;  et 
l'exubérante  croissance  de  lataniers  étalant  leurs  éventails  sous 
les  cyprès  gigantesques,  sous  les  chênes  verts  aux  chevelures 
flottantes;  et  la  fameuse  route  pavée  en  coquilles;  et  les  bosquets 
d'orangers,  et  les  jardins  de  roses,  et  le  bout  du  lac  encore  pai- 
sible, —  car  nous  étions  loin  de  la  saison  où  dans  ce  site  enchan- 
teur il  y  a  trop  de  lumière  électrique,  trop  de  spectacles  d'été,  trop 
de  musique,  trop  de  dîners  de  poissons  du  grand  faiseur;  —  et 
les  faubourgs  enfin  si  curieux  avec  leurs  maisonnettes  à  volets 
verts  sur  les  marches  desquelles,  tout  le  long  du  trottoir  (ban- 
quette), se  roulent  et  piaillent  les  pickanninies.  Je  ne  regardais 
pas  seulement,  j'écoutais,  —  j'écoutais  mes  amies  créoles  me 
raconter  dans  leur  français  très  doux  des  choses  extraordinaires, 
—  comment  il  arrive  d'aventure  que,  les  vents  d'est  soufflant  l'eau 
du  golfe  dans  le  lac,  celui-ci  s'élève,  remplit  les  canaux  et  inonde 
soudain  les  derrières  de  la  ville,  la  partie  qui  n'était  autrefois 
qu'un  marais  immense  tout  bourdonnant  de  moustiques,  tout 
grouillant  de  serpens  et  où  se  traînaient  en  paix  les  alligators. 
C'était  au  temps  de  la  fièvre  jaune,  un  temps  légendaire  ;  il  n'y 
a  pas  de  ville  moins  malsaine  aujourd'hui  que  la  Nouvelle- 
Orléans.  Encore  quelques  lépreux,  il  est  vrai...  Ils  sont  parqués 
à  l'extrémité  d'un  faubourg  dans  des  bâtimens  délabrés,  près  de 
l'hôpital  des  varioleux.  Ah  !  les  pauvres  gens  auraient  grand  be- 
soin d'un  Père  Damien  !  Ils  sont  réduits  à  s'entre-servir  et  manquent 
souvent  du  nécessaire.  L'affreuse  maladie  n'attaque  guère  que  des 
misérables...  Pourtant  ces  dames  se  rappellent  un  lépreux  homme 
du  monde...  il  était  môme  poète.  On  l'avait  installé  à  part,  dans 
une  cabane  où  il  écrivait  sans  relâche  des  vers  sur  sa  triste  situa- 
tion. Et  sa  fiancée  lui  parlait  de  temps  en  temps  derrière  la  fenêtre, 
car  il  allait  se  marier  quand  la  lèpre  l'avait  pris...  Somme  toute, 
ils  ne  sont  guère  aujourd'hui  qu'une  quinzaine  tout  au  plus.  Com- 
bien y  en  avait-il  davantage  au  temps  où  on  les  expulsait  là-bas 
dsfls  les  marécages  de  «  la  terre  aux  lépreux  »  (1)  ! 

(1)  Voir  dans  la  Revue  du  Ie'  novembre  1883,  Jean  Roquelin,  par  Geqrge  Catjle. 

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586  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Une  visite  que  les  étrangers  de  passage  font  toujours,  c  est 
la  visite  à  l'archevêché,  d'abord  par  déférence  pour  M**  Janssens, 
un  des  prélats  dont  à  juste  titre  l'Amérique  s'enorgueillit  le  plus, 
et  aussi  pour  voir  de  près  sa  demeure  pittoresque,  l'ancien  cou- 
vent des  Ursulines,  au  coin  de  la  rue  de  Chartres.  Il  date  de  1727  ce 
long  bâtiment  à  deux  étages,  au  toit  élevé  d  un  rouge  noirâtre,  aux 
lourds  volets  de  cyprès  défendant  les  hautes  fenêtres.  Sous  le  porche 
on  aperçoit,  dans  les  profondeurs  d'une  cour-jardin  sur  laquelle 
donne  une  véranda  ombreuse,  toute  sorte  de  feuillages  exotiques  : 
palmes,  figuiers,  myrtes,  bananiers,  lauriers-roses;  c'est  un  jardin 
échevelé,  négligé,  délicieux  par  cela  même,  comme  tous  les  vieux 
jardins  de  la  Nouvelle-Orléans.  Au  bout  se  trouve  une  petite  église. 

Depuis  longtemps  les  Ursulines  se  sont  transportées  dans  un 
magnifique  établissement  situé  hors  la  ville;  elles  continuent 
d'élever,  selon  les  anciens  systèmes,  un  grand  nombre  de  jeunes 
créoles  catholiques,  tandis  que  les  Américaines  protestantes  sont 
tout  aux  méthodes  nouvelles,  importées  du  Nord  et  qui  les  con- 
duisent parfois  jusqu'à  une  brillante  annexe  de  l'Université  de 
Tulane,  le  collège  de  Sophie  Newcomb,  fondé  par  une  mère  en 
mémoire  de  sa  fille  (1).  Il  y  a  là  un  double  courant  qui  crée  des 
personnalités  presque  aussi  différentes  que  peuvent  être  différens 
les  tempéramens  anglais  et  français.  Depuis  cent  cinquante  ans, 
les  Ursulines  maintiennent  d'une  main  ferme  en  Louisiane  l'édu- 
cation de  couvent;  elles  ont  été  mêlées  aux  origines  de  la  Nou- 
velle-Orléans et  connaissent  leur  importance.  Six  Ursulines  arri- 
vèrent de  Rouen  à  l'appel  de  Bienville,  qui  avait  fait  venir  de 
même  les  Jésuites,  ayant  besoin  d'éducateurs  pour  les  enfans  de 
sa  colonie.  Le  voyage  des  pauvres  religieuses  fut  une  terrible 
odyssée ,  il  ne  prit  pas  moins  de  six  mois  ;  enfin  elles  passèrent 
d'un  bateau  criblé  d'avaries  dans  des  pirogues  qui  remontèrent  le 
Mississipi  jusqu'à  un  misérable  village  enfoui  dans  les  roseaux. 
C'était  la  cité  naissante.  Sans  perdre  courage,  elles  se  mirent  à 
élever  les  Indiens  et  les  nègres  ;  à  prendre  soin  des  trop  nombreux 
malades;  puis  elles  eurent  à  recevoir  les  filles  à  la  cassette,  —  des 
demoiselles  honnêtes  et  pauvres  que  le  roi  envoyait  épouser  1» 
colons,  avec  un  trousseau  contenu  dans  la  cassette  en  question. 

V.  —  LE  RÔLE  DES  FEMMES  DANS  LE  SUD 

L'éducation  coloniale  fut  d'abord  entièrement  entre  les  raain> 
des  ordres  religieux;  le  collège,  qui  s'ouvrit  en  1805,  a  formé 

(1)  Mrs  Newcomb,  de  New- York,  était  veuve  d'un  riche  négociant  de  1*  Noo- 
vclîe-Orléans. 


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CONDITION    DE    LA    FEMME    AUX    ÉTATS-UNIS.  587 

cependant  beaucoup  d'hommes  distingués.  A  partir  de  1840  les 
pensionnats,  les  académies  se  multiplièrent  à  l'infini;  on  ne  man- 
quait pas  de  ressources  pour  l'éducation  même  des  femmes.  La 
preuve,  c'est  qu'après  la  guerre  les  veuves  et  les  filles  orphelines 
de  personnages  haut  placés  dans  les  affaires  civiles  et  militaires 
purent  se  consacrer  à  l'enseignement.  Sans  doute  il  ne  faut  pas 
comparer  le  genre  de  culture  des  femmes  du  Sud  à  la  culture 
intense  de  leurs  sœurs  du  Nord.  Le  rapport  envoyé  au  dépar- 
tement de  l'Intérieur  à  Washington,  après  douze  années  d'in- 
spection attentive,  par  le  Révérend  docteur  A.-D.  Mayo,  une  auto- 
rité en  fait  de  questions  se  rattachant  à  l'éducation,  nous  permet 
de  toucher  du  doigt  les  différences.  —  Jamais,  écrit-il,  aucun  pays 
civilisé  n'a  rien  vu  de  semblable  à  l'exemple  donné  par  l'Amé- 
ricaine de  la  Nouvelle-Angleterre  depuis  le  jour  où  elle  atteignit 
son  rocher  de  Plymouth.  Durant  deux  siècles  elle  a  contribué 
sans  relâche  pour  sa  part  au  développement  de  la  République  : 
rien  ne  l'a  rebutée,  ni  un  climat  dur,  ni  le  manque  de  serviteurs, 
ni  l'obligation  de  travailler  de  ses  mains.  Elle  a  souffert  patiem- 
ment, lutté  en  silence,  jusqu'à  ce  que  l'immigration  irlandaise  et 
le  secours  des  machines  l'aient  relevée  de  son  volontaire  escla- 
vage. Alors  elle  a  trouvé  350  manières  différentes  de  gagner 
manuellement  sa  vie;  elle  a  occupé  les  neuf  dixièmes  des  places 
dans  le  corps  enseignant  des  écoles  publiques,  et  envahi  les 
universités;  elle  s'est  mêlée  des  affaires  municipales  toutes  les 
fois  que  l'éducation  était  en  cause.  La  vie  de  la  femme  au  Sud 
était  tout  autre  :  elle  avait  certes  son  importance,  mais  une 
importance  purement  domestique,  qui  ne  se  manifestait  guère  que 
sur  la  plantation  :  là  elle  était  vraiment  reine,  avec  de  grandes 
responsabilités  et  des  occasions  continuelles  d'exercer  son  initia- 
tive, initiative  utile  et  bienfaisante  le  plus  souvent,  quoi  qu'on  en 
ait  dit.  Depuis  l'émancipation  cependant,  le  cercle  de  ses  devoirs 
et  de  ses  droits  s'est  élargi  :  ISO  établissemens  d'instruction 
supérieure  s'ouvrent  aujourd'hui  aux  jeunes  filles  du  Sud,  et  dans 
cinquante  de  ces  écoles  la  co-éducation  est  admise;  les  univer- 
sités de  l'Alabama,  du  Mississipi,  du  Texas  et  du  Kentucky  re- 
çoivent des  femmes;  8000  étudiantes  sont  réparties  dans  les 
collèges  de  la  Louisiane,  de  la  Caroline  du  Nord,  du  Tennessee,  de 
la  Virginie,  etc. ,  sans  compter  la  foule  de  celles  qui  vont  chercher 
des  diplômes  au  Nord.  Pour  ce  qui  concerne  l'instruction  secon- 
daire, il  serait  difficile  d'établirdes  statistiques,  —  les  écoles  par- 
culières  et  les  couvens  catholiques  ne  s'y  prêtant  pas, — maison  sait 
que  dans  six  États  les  femmes  sont  déclarées  compétentes  à  voter 
pour  tout  ce  qui  concerne  les  questions  scolaires.  Les  progrès  ont 


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588  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

donc  été  considérables  en  vingt  ans,  après  dix  années  environ 
d'arrêt  absolu  dans  le  développement  de  l'instruction  publique, 
ruinée  par  la  guerre  comme  tout  le  reste  ;  et  encore  les  fonds  que 
Ton  préférerait  appliquer  aux  écoles  blanches  sont-ils  en  partie 
dévorés  par  les  lourdes  taxes  qu'exige  le  maintien  des  écoles 
de  couleur.  Le  Sud  est  prêt  d'ailleurs  à  tous  les  sacrifices  pour 
éviter  ce  qui  lui  semble  intolérable  :  l'éducation  en  commun  des 
deux  races.  Ce  que  j'ai  vu  à  Galesburg,  —  Kindergarten  panaché  de 
noir  et  de  blanc,  —  ne  serait  jamais  accepté  à  la  Nouvelle-Orléans. 
On  me  cite  certains  exemples  de  tolérance  dans  le  Kentucky,  mais 
il  faudra  de  longues  années  pour  détruire  des  préventions  aussi 
profondément  enracinées.  Le  plus  petit  village  a  deux  maisons 
d'école,  celle  des  noirs  et  celle  des  blancs.  Ces  écoles  de  couleur 
s'imposent  de  plus  en  plus,  et  non  pas  seulement  les  écoles  pri- 
maires :  le  nègre  aspire  aux  hautes  études;  il  y  est  fortement 
encouragé  par  le  Nord,  qui  a  donné  son  argent,  prêté  ses  profes- 
seurs. La  Société  de  secours  des  affranchis  supporte  avec  l'aide 
des  églises  21  écoles  normales  et  industrielles,  où  233  maîtres 
instruisent  4  971  étudians,  lesquels,  devenus  maîtres  à  leur  tour, 
élèvent  des  enfans  par  centaines  de  mille. 

La  seule  Association  des  missionnaires  a  créé,  outre  73  écoles 
supérieures  d'un  ordre  moins  ambitieux,  6  institutions  qualifiées 
du  nom  d'universités;  mais  il  faut  se  rappeler  que  le  Sud  a  ainsi 
que  l'Ouest  l'habitude  d'user  à  la  légère  de  ces  désignations  un 
peu  exagérées;  c'est  un  des  shams,  des  menus  charlatanismes 
américains.  Il  est  assez  rare  que  l'étiquette  exprime  exactement 
le  rang  et  le  caractère  de  la  chose.  N'importe  :  l'essentiel  c'est 
que  45000  professeurs  de  couleur  soient  aujourd'hui  préparas  à 
conduire  7  millions  de  leurs  pareils,  qui  sont  devenus  autant  de 
citoyens.  Dans  cette  élite,  les  femmes  se  distinguent  comme  par- 
tout. La  femme  de  couleur  s'entend  à  merveille  à  élever  les  en- 
fans;  elle  a  des  qualités  incomparables  de  patience,  de  douceur, 
de  gaîté,  de  dévouement,  sachant  les  amuser  et  les  comprendre. 
Un  observateur  intelligent  a  fait  remarquer  qu'elles  ne  sont  pas 
pour  rien  les  filles  de  ces  admirables  mammies  et  aunties,  nour- 
rices et  gardiennes,  que  jadis  sur  les  plantations  on  traitait 
comme  des  membres  de  la  famille,  et  que  tout  bon  Virginien, 
tout  bon  Louisianais,  chérissait  presque  à  l'égal  de  sa  propre 
mère.  Quinze  millions  de  dollars  ont  été  mis  par  des  bienfaiteurs 
du  Nord,  notamment  par  des  bienfaitrices  bostoniennes,  dans  cette 
œuvre  des  collèges  de  couleur.  Les  gens  du  Sud  sont  d'avis  pour 
la  plupart  que  beaucoup  de  choses  inutiles  y  sont  enseignées; 
mais  à  cela  on  leur  répond  :  «  Il  n'y  a  pas  de  corps  sans  tête  : 


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CONDITION    DE    LA    FEMME    AUX    ÉTATS-UNIS.  589 

nous  formons  ici  la  tête  dirigeante.  »  Bien  entendu,  elle  est  for- 
mée à  la  mode  du  Nord. 

—  Vous  voyez,  me  disait  un  défenseur  de  l'ancien  régime 
en  visitant  avec  moi  l'un  de  ces  établissemens,  il  n'y  a  sur  les 
murs  que  des  portraits  de  leurs  grands  hommes.  Et  pourquoi 
Edgar  Poë,  auquel  en  France  vous  rendez  justice,  pourquoi 
Sidney  Lanier,  musicien  autant  que  poète,  qui  entreprit  d'exprimer 
en  paroles  ce  qui  n'est  peut-être  possible  qu'à  la  musique,  mais 
qui  fut  un  novateur  et  un  prophète  à  sa  façon,  pourquoi  ces 
gloires  du  Sud  ne  se  trouvent-elles  pas  ici,  auprès  des  Longfel- 
low,  des  Hawthorne,  des  Emerson?  Ils  sont  absens,  comme  est 
absent  aussi  le  drapeau  louisianais,  qui  pourrait  bien,  vous 
l'avouerez,  garder  sa  petite  place  à  l'ombre  du  drapeau  des 
Etats-Unis.  Malgré  l'unité  accomplie,  malgré  la  réconciliation, 
il  y  a  toujours  un  fond  de  rivalité  entre  les  anciens  adversaires. 
Tout  ce  qu'on  peut  dire  de  la  prépondérance  des  dames  de 
Boston,  n'empêche  pas  que  la  première  statue  élevée  en  Amé- 
rique à  la  gloire  d'une  femme  Tait  été  à  la  Nouvelle-Orléans! 
C'est  un  fait  :  sur  la  place  Margaret,  avec  ses  fontaines  et  ses 
allées  bordées  de  buissons  fleuris,  se  dresse  une  statue  de  marbre 
blanc,  qui  ne  représente  d'ailleurs  ni  une  artiste  ni  une  savante, 
mais  une  simple  femme  du  peuple,  un  enfant  à  ses  côtés. 
La  bonne  Margaret  Haughery,  née  dans  la  pauvreté,  com- 
mença par  vendre  du  lait,  puis  du  pain,  le  pain  qui  a  nourri  des 
pauvres  en  foule.  Le  surnom  d'«  Amie  des  orphelins  »  fut  bien  mé- 
rité par  cette  sublime  boulangère  :  elle  leur  consacra  ce  qui  de 
sa  vie  n'appartenait  pas  aux  affaires  et  leur  fit  don  d'une  grosse 
fortune  laborieusement  gagnée .  Le  petit  jardin  qui  entoure 
sa  statue  s'étend  devant  un  asile  qu'elle  enrichit,  l'asile  que 
gouverna  la  Sœur  Régis,  tenue  elle  aussi  en  vénération.  Rien 
ne  m'a  paru  plus  touchant  que  cet  hommage,  rendu  par  une 
ville  aristocratique  d'instinct  à  une  femme  qui  ne  savait  pas  lire. 
L'incomparable  grandeur  de  la  bonté  se  trouve  donc  avoir  été 
honorée  en  Amérique  avant  toutes  les  autres  suprématies,  avant 
la  plus  haute  culture  elle-même. 

Et  cependant  la  Nouvelle-Orléans,  malgré  son  infériorité  en  ma- 
tière de  pédagogie,  a  produit  des  femmes  très  remarquables  intel- 
lectuellement, des  écrivains,  des  artistes;  j'ai  essayé  de  faire  con- 
naître le  plus  brillant  de  ses  romanciers  féminins,  miss  Grâce  King, 
dans  une  précédente  étude  (1),  et  bientôt  une  traduction  mettra 
en  lumière  le  talent  frais,  naturel  et  charmant  de  Mrs  M.  Davis. 

(i)  Voyez  dans  la  Revue  du  1°'  avril  1893  :  Les  romanciers  du  Sud  en  Amérique. 

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590  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Sans  avoir  non  plus  le  même  génie  d'organisation  que  les 
dames  du  Nord  elles  savent,  au  besoin,  se  mettre  à  la  tète  de  mou- 
vemens  généreux  :  par  exemple  elles  se  sont  liguées  contre  la  lo- 
terie, un  danger  public,  et  elles  ont  réussi,  tout  appauvries  qu'elles 
soient,  à  rassembler  en  s'associant  la  somme  nécessaire  pour 
élever  dans  le  cimetière  de  Greenwood  un  monument  à  la  mé- 
moire des  soldats  confédérés. 

Mrs  M.-R.  Field,  qui  signe  Catharine  Cole  ses  articles  du 
Picayune,  ne  fui  pas  la  moins  écoutée  parmi  les  oratrices  à  la 
Foire  universelle.  Elle  a  exposé  avec  autant  de  netteté  que  d'élo- 
quence le  développement  des  arts,  de  l'industrie,  du  commerce, 
de  l'agriculture  dans  son  État  natal;  et,  ce  qui  m'a  intéressée 
beaucoup  plus  encore  que  cette  nouvelle,  dédiée  aux  partisans  de 
l'égalité  des  sexes  :  —  une  femme  est  capitaine,  en  Louisiane, 
d'un  bateau  à  vapeur!  —  c'est  ce  qu'elle  a  dit  du  goût  que  mon- 
trent beaucoup  de  jeunes  filles  pour  les  travaux  de  la  terre.  Un 
grand  exemple  leur  est  donné  par  miss  K.  Minor,  à  qui  son  au- 
torité reconnue,  en  ce  qui  concerne  l'industrie  du  sucre,  valut 
d'être  chargée  de  prononcer  une  adresse  devant  le  congrès  des 
agronomes  réuni  à  Chicago.  Dans  toutes  les  paroisses  autour  de 
la  Nouvelle-Orléans  se  trouvent  des  femmes  planteurs,  horticul- 
teurs et  éleveurs,  d'excellentes  fermières.  Tout  le  long  de  la  ligne 
centrale  de  l'Illinois,  il  y  a  des  vergers  et  des  potagers  exploités 
par  les  femmes  ;  elles  envoient  des  fraises  et  des  petits  pois  pré- 
coces en  janvier  aux  millionnaires  de  Chicago.  Les  fruits,  les 
fleurs  de  la  Louisiane  représentent  une  richesse  ;  et  quel  emploi 
plus  charmant  de  l'activité  d'une  femme  que  la  culture  d'un 
jardin? 

La  nature  en  effet  donne  sans  qu'on  l'y  invite  dans  ces  climats 
quasi  tropicaux  :  la  mousse  espagnole  qui  semble  n'exister  que 
pour  prêter  aux  forêts  assombries  une  beauté  fantastique  se  vend 
de  trois  à  sept  sous  la  livre  avant  d'aller  rembourrer  les  matelas 
sous  le  nom  de  crin  végétal  ;  les  négresses  en  arrachent  des  poi- 
gnées en  passant  pour  les  troquer  contre  diverses  marchandises; 
les  racines  fibreuses  du  latanier  servent  de  brosses.  Catharine 
Cole  énuméra  en  détail  les  ressources  inépuisables  de  son  pays  : 
forêts  de  cyprès  qui  fournissent  pour  les  bateaux,  les  barils,  les 
meubles,  les  charpentes,  leur  bois  veiné  comme  de  l'onyx;  pâtu- 
rages sans  bornes,  sources  minérales,  marais  giboyeux,  cours 
d'eau  remplis  de  poissons  délicats,  roseaux  d  où  s'envole  la  pré- 
cieuse aigrette  blanche,  bétail  qui  disparait  presque  dans  l'épais- 
seur du  trèûe,  que  sais-je  encore? Et  elle  ajouta  triomphalement: 
«  Dans  ce  pays  béni,  point  de  divorces,  ou  si  peul  »  en  finissant 


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CONDITION   DE   LA    FEMME    AUX   ÉTATS-UNIS.  591 

par  l'éloge  des  hommes,  qui  sont  tous,  disait-elle,  les  gardes 
d'honneur  de  la  femme  du  Sud. 

Ces  gardes  d'honneur,  il  faut  bien  le  reconnaître,  ont  au  fond, 
avec  leur  chevalerie,  legs  précieux  de  l'occupation  espagnole, 
quelques-unes  des  idées  du  vieux  monde  sur  le  lot  de  notre 
sexe  ici-bas.  Ils  veulent  des  femmes  belles,  aimables,  dévouées 
à  la  famille,  disposées  à  se  marier  jeunes»  et  ne  trouvent  nulle- 
ment utile  qu'on  autorise  leurs  compagnes  à  voter.  La  conta- 
gion des  réformes  parties  du  Nord  et  leur  effet  graduel  sur  la 
société  du  Sud  offre  donc  pour  nous  un  intérêt  spécial.  Ce  qui 
sera  essayé,  ce  qui  réussira  en  Louisiane,  cette  sœur  américaine 
de  la  France,  aura  grande  chance  de  s'acclimater  chez  nous.  Il 
n'existe  pas  entre  les  Américaines  du  Sud  et  les  Françaises  de 
ces  différences  fondamentales  qui  tiennent  pour  ainsi  dire  au  tem- 
pérament et  qui  ne  peuvent  se  définir,  quoiqu'on  les  sente  si  bien. 
Exemple  :  A  New- York  une  conférencière  parle  éloquemment 
de  Jeanne  d'Arc,  en  soutenant  qu'il  n'y  eut  aucun  mystère  dans 
l'histoire  de  la  Pucelle,  sauf  l'éternel  mystère  du  génie  militaire 
transcendant  et  que  ce  fut  l'accident  du  sexe  qui  seul  l'empêcha 
d'être  estimée  à  l'égal  de  Napoléon  par  un  peuple  rempli  de  pré- 
jugés masculins.  —  «  Non,  s'écrie  un  de  nos  compatriotes  qui  se 
trouve  parmi  les  auditeurs,  non,  jamais  les  Américains  et  les 
Français  ne  s'accorderont  sur  les  femmes  !  »  —  Cette  anecdote  si 
caractéristique  m'a  été  racontée  par  W.  C.  Brownell,  qui  savait  pour 
sa  part,  ayant  habité  Paris,  combien  la  figure  idéale  de  Jeanne 
d'Arc  plane  au-dessus  de  tous  les  conquérans.  Il  Ta  mise  dans 
ses  French  Traits,  pénétrant  essai  de  critique  comparative  qui 
fourmille  d'idées  originales  et  où  un  Américain  fortement  imbu 
des  procédés  de  Taine,  nous  révèle  l'Amérique  encore  mieux  peut- 
être  qu'il  ne  nous  fait  connaître  à  elle,  car  les  demi-erreurs  sur 
notre  compte  ne  manquent  pas  à  côté  de  nombreuses  vérités; 
mais  elles  sont  ingénieuses,  elles  assaisonnent  l'ouvrage  d'un 
grain  de  paradoxe  très  piquant.  Tout  le  monde  en  France  de- 
vrait lire  French  Traits  et  méditer  les  leçons  indirectes  qu'un 
étranger  nous  donne. 

VI.   —   DISCUSSION   DU   SUFFRAGE  FÉMININ 

J'arrêterai  ici,  sans  avoir  épuisé  le  sujet,  bien  loin  de  là,  ces 
renseignemens  sur  la  condition  des  femmes  aux  États-Unis.  Il 
me  resterait  beaucoup  à  dire  et  je  montrerai  peut-être  un  jour 
comment  l'organisation  de  la  famille,  si  différente  de  la  nôtre, 
contribue  au  développement  de  caractères  qu'il  ne  nous  est  pas 


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592  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

facile  de  comprendre  en  France,  où  tout  a  été  si  longtemps  réglé, 
hiérarchisé.  L'instinct  social  est  ce  qui  chez  nous  frappe  le  plus 
les  Américains  (1),  comme  étant  l'opposé  de  leur  trait  principal, 
Tindividualisme. 

Pour  que  mes  notes  fussent  complètes  il  faudrait  aussi  placer 
auprès  des  femmes  sérieuses  qui  dans  chaque  ville  travaillent 
consciencieusement  à  créer  l'avenir  celles  qui  ne  se  soucient  que 
de  représenter  ce  qu'on  appelle  par  excellence  «  le  monde  »  et 
pour  qui  l'Amérique  est  le  paradis  de  leur  sexe,  un  paradis  sans 
efforts  et  sans  sacrifices.  Mais  j'ai  étudié  très  peu  celles-là. 
Comment  oserait-on  du  reste,  après  M.  Paul  Bourget,  revenir 
sur  l'idole  qui  passe  de  son  palais  de  Madison  ou  de  Fifth  Avenue 
à  un  cottage  de  Newport,  lequel  n'a  de  simple  que  le  nom,  pour 
aller  finir  la  saison  dans  les  montagnes  du  Berkshire  chantées 
jadis  par  plus  d'un  poète  et  que  la  mode  réduit  aujourd'hui  à 
servir  de  cadre  aux  prouesses  du  sport  :  courses,  polo,  lawn- 
tennis,  défilés  d'équipages?  Les  premiers  chapitres  ày Outre-Mer 
nous  donnent  de  ces  choses  un  tableau  plein  de  vie  et  de  couleur 
tracé  par  le  peintre  qui  a  le  mieux*  rendu  toutes  les  modernités 
de  mœurs  et  de  sentimens.  Je  ne  sais  si  l'Amérique  a  compris  le 
bien  que  lui  ont  fait  aux  yeux  de  l' Europe  entière  les  critiques 
mêmes  de  M.  Paul  Bourget.  La  vue  d'ensemble  vraiment  énorme 
qu'il  se  proposait  de  prendre  ne  lui  a  pas  permis  de  s'arrêter  aux 
détails,  mais  il  laisse  à  ses  lecteurs  une  ineffaçable  impression  de 
la  puissance  de  volonté  souveraine,  de  la  robuste  santé  morale  dont 
peut  se  vanter  l'Amérique  ;  et  ses  portraits  de  beautés  profession- 
nelles font  entrevoir  sous  tels  défauts  impossibles  à  nier  des 
trésors  d'énergie,  d'activité  physique  et  intellectuelle  que  devraient 
envier  les  simples  mondaines  d'Europe.  J'ai  remarqué  partout 
le  goût  passionné  que  presque  sans  exception  les  Américaines 
ont,  non  pas  seulement  pour  les  exercices  en  plein  air  qui  servent 
de  prétexte  comme  autre  chose  à  la  coquetterie  et  à  la  vanité, 
mais  encore  pour  la  nature  dans  ses  parties  les  plus  sauvages, 
pour  le  retour  temporaire  aux  rudesses,  à  la  simplicité  de  la  vie 
primitive.  L'été,  rien  ne  leur  plaît  davantage  que  de  camper  ici 
ou  là  en  pleine  solitude  agreste  devant  de  beaux  sites.  L'une 
d'elles  me  disait  : 

—  ISous  avons  passé  un  temps  délicieux  dans  les  Adirondacks. 
Je  couchais  à  la  belle  étoile,  et  nous  allions  d'un  lac  à  l'autre 
avec  nos  guides,  dont  les  canots  sont  ce  que  je  préfère,  après  les 
gondoles  de  Venise. 

[\)  French  Traits,  hy  W.-C.  Brownell;  New- York,  1893. 

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CONDITION    DE   LA    FEMME    AUX    ÉTATS-UNIS.  593 

Une  lettre  sur  le  même  ton,  qui  m'a  été  écrite  des  montagnes 
du  Maine,  montre  l'une  des  personnes  les  plus  dignes,  les  plus 
posées  qui  se  puissent  imaginer,  arpentant  les  forêts,  sautant 
de  pierre  en  pierre,  comme  un  gamin,  le  long  des  ruisseaux  où 
elle  péchait  la  truite,  et  dormant  en  plein  air,  elle  aussi,  sous  des 
couvertures.  «  Trop  heureuse  quand  une  bonne  averse  n'arrosait 
pas  mon  sommeil!  C'était  enchanteur,  ces  réveils  à  l'aube  :  j'ou- 
vrais les  yeux  pour  voir  le  ciel  violet  à  travers  l'épais  feuillage 
des  hêtres  et  les  lueurs  orangées  de  notre  feu  de  bivouac.  »  Tout 
cela  sonne  juste  et  aucune  prétention  morbide  ne  résisterait,  je 
crois,  à  un  pareil  régime.  Les  amoureuses  du  plein  air  et  de  la 
nature  se  préoccupent  fort  peu  généralement  de  la  question 
du  suffrage. 

Au  surplus  où  en  est  cette  question  d'un  intérêt  primordial? 
Il  importerait  de  le  savoir,  car  si  le  droit  de  voter  est  accordé 
aux  femmes  dans  une  partie  du  monde,  quelle  qu'elle  soit,  il 
s'imposera  partout  peu  à  peu,  et  une  révolution  dont  on  ne  sau- 
rait calculer  les  conséquences  devra  s'ensuivre,  modifiant  pro- 
fondément les  mœurs  sociales.  Beaucoup  de  journaux,  trop 
pressés,  signalent  déjà  la  chose  comme  faite,  parce  que  l'Ouest, 
plus  audacieux  que  le  reste  de  l'Amérique,  a  tenté  l'expérience  ; 
mais,  en  réalité,  on  en  est  encore  à  la  discussion.  Les  meilleurs 
esprits  forment  deux  camps  qui  soutiennent  le  pour  et  le  contre 
avec  une  grande  abondance  d'argumens.  Je  ne  crois  pas  qu'on 
puisse  lire  rien  de  plus  instructif  à  ce  sujet  que  les  récens  dé- 
bats entre  le  sénateur  Hoar  et  le  docteur  Buckley(l).  Ils  m'ont 
paru  résumer  tous  les  autres.  Le  sénateur  Hoar  est  de  l'avis  de 
John  Stuart  Mill,  avec  lequel,  dit-il,  se  trouvaient  d'accord  le 
penseur  Emerson,  le  poète  Whittier  et  Lincoln  lui-même:  il  veut 
que  l'on  marche  résolument  dans  la  voie  ouverte  par  Lucy  Stone 
et  suivie  par  Mrs  Ward  Howe,  que  la  femme  soit  appelée  à  prendre 
une  part  active  aux  affaires  du  pays  et  devienne  éligible  à  tous  les 
emplois.  De  fait,  elle  a  déjà  le  pied  à  Tétrier  de  la  politique.  N'est- 
ce  pas  une  fonction  politique  comme  une  autre  celle  dont  s'acquitte 
dans  les  hôpitaux,  après  s'être  distinguée  au  temps  de  la  guerre 
pour  le  service  des  ambulances,  Mrs  Clara  Barton,  la  grande 
organisatrice,  avec  Mrs  J.  Ware,  du  régime  pénitencier  pour  les 
femmes?  Et  Mrs  Léonard,  leur  émule  dans  les  mêmes  œuvres, 
une  puissance  elle  aussi,  n'a-t-elle  pas  maintes  fois  voté  comme 
membre  du  Conseil  d'administration  des  asiles  d'indigens  et 
d'aliénés  dans  le  Massachusetts?  Et  Mrs  Haie,  dont  la  bienfai- 

(1)  The  right  and  expediency  of  woman  suffrage,  August  1894  :  The  Century 
JtfontWy  Magazine, 

TO¥J  jçxxx,  -=-  4895.  38 


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594  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

santé  influence  eut  pour  théâtre  la  maison  des  fous  à  Worcester, 
un  établissement  de  l'État  comprenant  mille  pensionnaires?  Et 
tant  de  femmes  qui  tiennent  entre  leurs  mains  les  rouages  de 
Tlnstruction  supérieure,  dira-t-on  qu'elles  n'ont  pas  été,  qu'elles 
ne  sont  pas  encore  au  pouvoir?  Mieux  vaudrait  le  reconnaître 
franchement  et  s'assurer  le  concours  de  toutes  leurs  pareilles 
dans  ces  devoirs  publics  qu'elles  savent  si  bien  remplir.  Les  lé- 
gislateurs prétendent  être  tout  prêts  à  leur  accorder  le  suffrage, 
pourvu  qu'une  majorité  le  réclame;  mais  ceci  équivaut  à  un 
refus.  Jamais  les  femmes  ne  revendiqueront  en  majorité  aucun 
droit:  ce  n'est  pas  ainsi  qu'elles  ont  depuis  vingt-cinq  ans  fait 
tant  de  conquêtes,  dont  l'une  des  plus  considérables  est  le  pri- 
vilège d'administrer  elles-mêmes  leurs  propres  biens.  Les  femmes 
en  masse  sont  toujours  hésitantes  devant  les  réformes  :  qu'on  se 
passe  donc  de  l'avis  des  timides!  Celles  qui  ne  se  soucient  pas  de 
voter  seront  libres  de  s'abstenir. 

Ainsi  raisonne  le  sénateur  Hoar,  plus  royaliste  que  la  reine, 
c'est  le  cas  de  le  dire.  A  quoi  le  docteur  Buckley  répond  assez 
judicieusement  : 

«  Peut-être  avant  de  modifier  la  loi  qui  écarte  la  femme  des 
affaires  publiques,  faut-il  réfléchir  que  d'un  trait  de  plume  on 
changera  entièrement  la  nature  des  relations  entre  les  deux  sexes 
telles  qu'elles  existent  depuis  que  le  monde  est  monde.  La  per- 
manence de  la  famille,  d'où  résulte  la  cohésion  de  la  société, 
dépend  de  certaines  différences  admises  une  fois  pour  toutes  entre 
le  masculin  et  le  féminin  :  le  premier  gouverne  d'un  commun 
accord.  Or  le  vote  est  l'expression  même  du  gouvernement.  Voter 
avec  intelligence  c'est  penser  et  agir  au  mode  impératif.  Pour 
devenir  votantes,  les  filles  devront  être  dressées  à  penser,  sentir  et 
agir  dans  le  même  esprit  que  les  garçons.  De  quel  côté  s'exercera 
la  contagion  de  l'exemple?  Est-on  autorisé  à  croire  que  les  femmes 
subissent  moins  que  les  hommes  les  effets  du  milieu,  qu'ad- 
mises aux  assemblées  politiques,  elles  ne  passionneront  pas  les 
débats,  qu'elles  resteront  inaccessibles  à  la  corruption?  »  Le  doc- 
teur Buckley  ne  se  permet  pas,  bien  entendu,  dans  ses  remarques 
aussi  respectueuses  que  modérées,  de  faire  ressortir  le  côté  un  peu 
chimérique  des  jugemens  portés  à  l'occasion  par  les  femmes  de 
son  pays  sur  la  nature  masculine  en  général  ;  mais  j'ai  déjà  dit,  je 
crois,  combien  leur  ignorance  plus  ou  moins  volontaire  sous  ce 
rapport  est  faite  pour  nous  étonner,  nous  autres  Françaises,  mieux 
renseignées  apparemment.  Il  s'ensuit  un  optimisme  qui  ravit 
leurs  maris,  leurs  frères  et  leurs  amis,  comme  la  preuve  d'une 
virginité  d'âme  à  laquelle  les  Américains  tiennent  par-dessus 


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CONDITION    DE    LA    FEMME    ACX    ÉTATS-UNIS.  595 

tout,  si  peu  entravée  dans  ses  actes  que  soit  chez  eux  la  jeune 
fille.  Cette  sorte  d'ignorance,  convenue  ou  non,  permet  aux 
femmes  de  porter  le  langage  des  anges  au  milieu  des  brutales 
mêlées  humaines.  Mais  si  elles  descendaient  une  bonne  fois  dans 
la  poussière  de  l'arène,  que  feraient-elles  de  ce  prestige  de  l'inex- 
périence? que  deviendrait  la  womanliness,  qui  est  leur  force?  Je 
crois  bien  que  le  docteur  Buckley  lance  discrètement  un  trait 
railleur  à  ces  belles  utopistes  en  disant  qu'elles  croiraient  pou- 
voir du  jour  au  lendemain,  pour  purifier  l'air,  fermer  tous  les 
saloons,  les  tripots  et  les  mauvais  lieux,  sans  souci  de  la  liberté. 
Et,  en  admettant  que  la  femme  entre  résolument  dans  les  réalités 
de  son  nouveau  rôle,  qu'elle  acquière  tout  de  bon  l'expérience 
d'un  leader y  comment  associera-t-elle  ce  rôle  à  la  subordination 
de  l'épouse?  Les  divergences  politiques  en  famille,  les  inévitables 
rivalités  multiplieraient  les  cas  de  divorce  déjà  trop  nombreux,  et 
toute  cette  excitation  ne  serait  pas  de  nature  à  supprimer  le 
fléau  croissant  des  maladies  nerveuses.  Il  faudrait  qu'on  demandât 
sur  ce  dernier  point  l'avis  formel  du  docteur  WeirMitchell,  connu 
à  Paris  et  à  Londres  comme  à  Philadelphie  pour  son  éminente 
spécialité,  laquelle  ne  l'empêche  pas  d'écrire  des  poèmes  pleins 
d'imagination  (4).  Me  rappelant  le  soupir  significatif  qu'il  poussa 
lorsque  je  l'interrogeai  sur  les  effets  de  la  culture  à  outrance 
appliquée  aux  cerveaux  de  femmes,  je  crois  prévoir  quelle  serait 
sa  réponse.  Mais  à  quoi  bon  en  somme  appeler  les  médecins,  les 
logiciens  et  les  moralistes  à  la  rescousse  du  bon  sens?  L'Amé- 
rique compte  avant  tout,  pour  que  les  réformes  n'aillent  ni  trop 
loin  ni  trop  vite,  sur  la  sagesse  des  femmes  elles-mêmes.  Cette 
sagesse  les  a  préservées  jusqu'ici  des  excès  du  parti  féministe 
proprement  dit  tel  qu'il  se  manifeste  depuis  peu  en  Angleterre  ;  elle 
a  empêché  le  périlleux  antagonisme  des  deux  sexes,  les  hommes 
laissant  habituellement  aux  femmes  le  soin  de  combattre  certaines 
illusions  de  femmes. 

Et  elles  s'en  acquittent  à  souhait.  J'ai  rencontré  chez  plusieurs 
directrices  de  collèges  le  plus  louable  souci  de  conjurer  le  dan- 
ger qu'entraînent  pour  les  étudiantes  Téloignement  trop  complet 
de  la  famille  à  un  âge  qui  devrait  être  celui  de  l'application  aux 
devoirs  domestiques,  préludes  du  mariage.  C'est  une  femme  qui 
a  tourné  l'arme  du  ridicule  contre  ces  petits  phalanstères  comme 
il  en  existe  à  New-York,  formés  exclusivement  de  jeunes  filles 

(1)  Ce  genre  de  cumul  n'est  pas  aussi  rare  qu'ailleurs  en  Amérique  et  ne  nuit  ni 
au  poète  ni  au  médecin.  J'ai  entendu  le  Dr  Weir  Mitchell  lire  lui-même  —  et  admi- 
rablement, —  devant  une  nombreuse  assemblée,  dans  un  club  de  Philadelphie,  son 
beau  drame  en  vers,  d'une  si  màio  et  si  fière  inspiration,  Francis  Drake. 


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596  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

du  monde  qu'enlèvent  à  leur  milieu  naturel  de  prétendues  obses- 
sions philanthropiques  et  des  aspirations  très  vagues  vers  une 
plus  haute  féminité,  le  tout,  étayé  par  certains  rêves  creux  d'entre- 
prise personnelle  et  par  la  curiosité  de  vivre  en  garçons  (1). 
Enfin,  sur  le  chapitre  du  suffrage,  elles  laissent  généralement 
leurs  partisans  mâles  déployer  plus  de  zèle  qu'elles  n'en  montrent 
elles-mêmes.  Quelques-unes,  —  et  de  celles  que  leur  supériorité 
semblerait  autoriser  aux  revendications,  — vont  jusqu'à  se  pronon- 
cer nettement  contre  un  droit  qu'elles  jugent  inutile  ou  intem- 
pestif. Détail  piquant  :  Mrs  Ware,  Mrs  Léonard,  dont  un  avocat 
empressé  invoquait  les  noms  à  l'appui  de  ses  argumens,  refusent 
de  faire  cause  commune  avec  lui.  Elles  trouvent  l'influence  de 
la  femme  beaucoup  plus  efficace  sans  suffrage  et  sans  situation 
politique,  «  parce  qu'il  est  possible  ainsi  de  discuter  toutes  les 
grandes  questions  sur  la  base  de  leurs  seuls  mérites.  » 

La  crainte  de  se  rencontrer  dans  la  vie  publique  avec  un  ra- 
massis d'ambitieuses,  d'intrigantes  et  de  viragos,  politiciennes 
de  l'avenir,  qui  rivaliseraient  de  cupidité,  de  menées  basses  et 
tortueuses  avec  certains  politiciens  du  présent,  contribue  autant 
que  tout  le  reste  ensemble  à  cette  réserve  de  bon  augure. 

Peut-être  néanmoins  le  mouvement  ne  se  laissera-t-il  pas 
toujours  contenir,  et  les  plus  prudentes  finiront- elles  par  être 
entraînées  bon  gré  mal  gré  ;  peut-être  la  Walkyrie  perdra-t-elle 
dans  le  combat  ses  armes  idéales  et  sera-t-elle  réduite  aux  coups 
de  poing  vulgaires,  cette  lance  de  lumière  et  ce  bouclier  de  jus- 
tice qu'elle  possède  aujourd'hui  ne  trouvant  plus  leur  emploi,  si 
légalité  proclamée  doit  supprimer  toute  chevalerie.  Évitons  les 
pronostics  en  cette  ère  d  aiïranchissemens  précipités  et  de  sou- 
daines transformations.  Mon  but  était  simplement,  après  un  assez 
long  séjour  en  Amérique,  de  noter  quelques  grands  progrès  qui 
intéressent  le  monde  entier.  Ils  ont  été  accomplis  sans  fracas  par 
la  grâce  d'un  groupe  de  femmes  qu'avec  admiration  j'ai  vues  à 
l'œuvre  et  trouvées  dignes  de  servir  de  modèle  à  toutes  les 
autres. 

Th.  Bentzon. 

(1)  A  Bachelor  Gh-l,  par  Mrs  Harrison,  New- York,  1891. 


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L'ESTHÉTIQUE  DES  BATAILLES 


Jamais  au  milieu  de  tant  de  paix  on  n'a  tant  rêvé  de  guerre.  Le 
cauchemar  est  incessant  et  il  est  universel.  Vainement  vingt-cinq 
ans  se  sont-ils  écoulés  depuis  la  dernière  guerre  de  France  et  dix- 
huit  depuis  la  dernière  grande  guerre  européenne  ;  vainement  les 
congrès  sa  van  s,  les  conférences  philanthropiques,  les  ententes 
industrielles,  les  ligues  internationales  et  sociales  croisent-elles 
leurs  réseaux  par-dessus  les  frontières,  partageant  le  monde  en 
des  camps  qui  n'ont  rien  de  commun  avec  les  nationalités  :  le 
fantôme  est  debout  et  partout.  En  haut,  le  souverain  au  casque 
d'argent  et  à  l'aigle  d'or  n'invite  quelques  parlementaires  à  dîner 
que  pour  leur  faire,  après  boire,  un  cours  de  tactique  navale.  En 
bas,  la  foule  contemple  avec  terreur,  dans  les  expositions,  ou  sur 
les  routes  pendant  les  grandes  manœuvres,  ces  engins  de  plus 
en  plus  perfectionnés  qu'on  invente  pour  la  broyer.  En  attendant, 
elle  les  paie  et,  avant  que  ces  monstres  de  fer  nç  torturent  sa  chair, 
ils  lui  dévorent  son  pain. 

Aussi  bien,  pénétrez  dans  les  tribunes  d'un  parlement  :  qu'en- 
tendez-vous ?  Demander  de  l'argent...  Pour  quoi?  Pour  ce  cui- 
rassé qui  n  a  pas  assez  de  cuirasses,  pour  ce  fusil  qui  n'a  pas  assez 
de  balles  dans  sa  crosse;  pour  cet  obus  qui  ne  peut  projeter  sa 
mitraille  que  dans  une  ellipse  de  deux  cents  mètres  de  long... 
Entrez  dans  une  cour  de  justice  :  on  y  juge  un  touriste  qui  a  été 
vu  photographiant  un  paysage  dans  une  zone  défendue,  -^  le  cau- 
chemar de  l'espionnage, — ou  un  chimiste  qui  a  communiqué  une 
formule  scientifique  à  un  étranger, — le  cauchemar  de  la  trahison  ! 
Visitez  une  exposition  :  voici  des  wagons  arrangés  en  dortoirs, 
avec  des  hamacs,  des  cuisines,  des  armoires  pleines  de  linge 

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598  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

blanc.  Pourquoi  ces  lits?  Pour  les  blessés  de  la  prochaine  guerre; 
et,  comme  la  croix  sanglante  qui  les  surmonte,  ces  linges  blancs 
seront  rouges  un  jour... 

Veut-on  secouer  cette  réalité  navrante  et  se  réfugier  dans  le 
rêve,  c'est  le  Rêve  de  Détaille  qui  se  lève  devant  les  yeux.  Car  la 
poésie  est  faite  de  ce  qui  est  loin  ou  de  ce  qui  n'est  plus.  Or 
la  pensée  s'envole-t-elle  vers  ces  régions  sereines  et  chimériques 
de  l'extrême-Orient  où  elle  avait  accoutumé  de  trouver  son 
repos,  le  fantôme  l'y  attend.  Dans  ces  campagnes  mamelonnées, 
où  les  personnages  des  Tori-i  faisaient  jadis  paisiblement  la  cueil- 
lette des  iris  en  fumant  leurs  pipettes,  où  les  porteuses  de  sel  et 
les  acteurs  jouant  du  koto  aux  treize  cordes  passaient  sur  les 
ponts  en  dos  d'âne,  s'émerveillant  à  la  vue  du  printemps,  des  eaux 
et  des  fleurs,  voici  que  passent  maintenant  les  bataillons  du  ma- 
réchal Oyama  aux  tuniques  noires,  aux  képis  français,  où  seule 
une  applique  en  forme  de  chrysanthème  rappelle  les  beaux  jours 
de  l'Art  et  de  la  Paix.  Ping-Yang,  Port-Arthur,  Wei-Ha-Weï  ne 
sont  plus  que  des  évocations  de  massacres  et  de  mutilations.  Des 
cris  de  victoire,  des  cris  horribles,  où  il  y  a  du  saké  et  du  sang, 
nous  arrivent  de  ces  bords  enchanteurs  où  notre  imagination  se 
plaisait  à  débarquer  jadis,  et  l'Europe  attentive,  inquiète,  tend 
l'oreille,  se  demandant  si  ce  ne  sont  pas  là  les  cris  avant-coureurs 
d'une  invasion  jaune. 

Réfugions-nous  donc  dans  le  passé,  direz- vous;  ouvrons  un 
de  ces  Mémoires  qu'on  aime  tant  lire  aujourd'hui,  tous  nous  par- 
lent de  guerre  :  de  la  grande  guerre  épique  où  Ton  ramassait  des 
duchés  sur  le  champ  de  bataille  ;  de  la  guerre  fantaisiste  et  enso- 
leillée où  un  galop  de  charge  enlevait  une  cité  opulente  comme 
un  trésor  des  Mille  et  une  Nuits  et  mouvante  comme  un  mirage  ; 
enfin  de  la  guerre  triste  et  sérieuse  comme  un  devoir,  où  Ton  dis- 
putait à  l'envahisseur  des  champs  que  la  neige  avait  faits  assez 
froids  pour  servir  de  tombeaux.  Ainsi  le  passé  autant  que  le  pré- 
sent, les  choses  lointaines  autant  que  les  choses  immédiates,  nous 
parlent  de  la  guerre,  de  la  guerre  de  demain.  De  temps  en  temps, 
l'humanité  se  débattant  prononce  bien  les  mots  de  :  Désarme- 
ment !  désarmement  !  comme  un  homme  qui  cherche  à  s'éveiller 
de  son  cauchemar  en  poussant  un  cri,  en  appelant  à  son  aide... 
Mais  on  parlait  de  désarmement  aussi  à  la  veille  d'Iéna.  Et  le 
spectre  de  cette  guerre  qui  n'arrive  toujours  pas  et  qu'on  croit 
fatale,  ressemble  à  un  de  ces  mauvais  songes  qu'on  sait  n'être 
qu'un  songe  et  dont  on  ne  peut  parvenir  à  se  réveiller. 

Voilà  un  phénomène  curieux.  En  voici  un  second.  Ces  guerres 
dont  tout  le  monde  parle,  personne  ne  les  peint  plus.  Chaque 
année  le  nombre  des  tableaux  de  bataille  décroît,  et,  plus  encore 


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l'esthétique  des  batailles.  599 

que  leur  nombre,  la  valeur  de  ceux  qui  les  font.  Au  printemps 
dernier,  les  Champs-Elysées  n'en  contenaient  guère  qu'une  demi- 
douzaine,  le  Champ-de-Mars  qu'un  seul,  et  aucun  n'était  signé 
d'un  grand  nom.  Dans  ce  pays  où  les  maîtres  d'autrefois,  —  les 
David,  les  Gros,  les  Géricault,  les  Vernet,  et,  à  l'occasion,  les 
Delacroix,  les  Decamps,  —  demandaient  leurs  inspirations  à  la 
lutte  en  masse,  à  l'effort  physique  et  moral,  violent  et  prestigieux 
vers  un  but  commun,  nos  maîtres  d'aujourd'hui  se  tournent 
plus  volontiers  vers  des  scènes  calmes  et  individuelles.  Patriotes 
autant  que  leurs  devanciers,  nos  artistes  semblent  se  désintéresser 
des  spectacles  patriotiques.  Eux  qui  eussent,  dans  un  combat, 
saisi  le  fusil  échappé  aux  mains  défaillantes  des  Charlet,  des 
Bellangé,  des  Protais,  des  Neuville,  ils  n'ont  pas  relevé  leurs 
pinceaux  tombés.  Il  en  est  de  même  à  l'étranger.  En  dehors  des 
parades  officielles  de  M.  de  Werner,  les  maîtres  allemands 
dédaignent  la  guerre,  et,  par  exemple,  M.  de  Uhde,  qui  a  fait  la 
campagne  de  1870,  s'est  soigneusement  abstenu  de  la  peindre.  Il 
faut  descendre  jusqu'aux  sergens-majors  de  la  peinture  pour  y 
trouver  la  préoccupation  de  ces  choses  brutales  et  magnifiques. 

Et  cela  |est  d'autant  plus  frappant,  qu'au  contraire  la  littérature 
en  est  pleine.  A  un  bout  de  l'Europe  Tolstoï,  à  l'autre  boutM.  Zola, 
ont  consacré  aux  spectacles  et  aux  sentimens  que  procure  la 
guerre  leurs  pages  les  plus  saisissantes.  Ils  y  ont  découvert  un 
intérêt  que  leurs  prédécesseurs  ne  soupçonnaient  point.  La  lon- 
gueur inusitée  de  la  paix  a  même  permis  d'étudier  et  d'expri- 
mer les  impressions  du  soldat  mieux  qu'on  ne  l'avait  fait  jusqu'ici. 
Ce  capitaine  de  chasseurs  n'a  pas  occasion  de  charger  l'ennemi  : 
il  écrit  l'histoire  d'un  régiment  de  cavalerie  légère  et  il  y  trouve 
un  réconfort  «  aux  heures  de  désillusion  et  de  découragement, 
aux  heures  où  tout  officier  se  demande  s'il  verra  jamais  se  rompre 
la  monotone  série  des  exercices  de  garnison,  s'il  atteindra  jamais 
un  idéal  qui,  chaque  jour,  semble  s'éloigner  vers  des  horizons 
plus  obscurs  (i).  »  Ce  lieutenant  d'artillerie  ne  tire  que  sur  des 
cibles  automobiles  :  il  écrit  le  journal  de  sa  vie  militaire,  «  les 
impressions  qu'un  jeune  officier  éprouve  en  entrant  au  service... 
sa  jouissance  de  posséder  des  hommes  et  de  leur  appartenir  (2).  » 
Ce  lieutenant  de  vaisseau  ne  lance  pas  de  torpilles  homicides  :  il 
écrit  les  réflexions  et  les  images  qui  passent  dans  sa  pensée  et 
devant  ses  yeux.  Il  semble  que  l'écrivain,  le  psychologue  aient 
trouvé  un  intérêt  d'autant  plus  profond  à  la  guerre  que  le  peintre 
s'en  désintéressait  davantage  et  qu'ils  aient,  en  quelque  sorte 
permuté. 


(i)  Aubier,  Introduction  aux  Souvenirs  de  Parquin. 
(2)  Art  Roë,  Pingot  et  Moi. 


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600  REVUS  DES  DEUX  MONDES. 

Est-ce  là  simple  hasard,  fragile  coïncidence  qu'hier  n'a  pas 
connue,  mais  que  demain  ne  connaîtra  pas  davantage?  ou  n'est- 
ce  pas  plutôt  l'indice  d'un  grand  changement  qui  se  fait  dans  la 
réalité,  dans  l'idée  et  dans  l'image  de  la  guerre?  Pour  nous  en 
tenir  à  ce  dernier  point,  la  guerre  moderne  qui  préoccupe  tous 
les  esprits  n'offre-t-elle  plus  aux  yeux  des  images  qui  les  émeuvent 
ou  qui  les  charment?  Tout  le  pittoresque  et  toute  la  poésie  des 
batailles  qui  séduisaient  tant  les  imaginations  de  nos  pères  se 
sont-elles  retirées  de  nos  luttes  contemporaines  pour  ne  nous  en 
laisser  que  toute  l'horreur? L'appareil  de  plus  en  plus  scientifique 
du  combat,  le  rôle  de  plus  en  plus  intellectuel  du  combattant, 
ont-ils  tari  les  sources  où  puisait  le  peintre,  en  même  temps  qu'ils 
ouvraient  une  voie  plus  profonde  au  psychologue,  au  romancier? 
et  la  guerre,  en  un  mot,  serait-elle  devenue  un  de  ces  objets 

Que  l'art  judicieux 

Doit  offrir  à  l'esprit  et  reculer  des  yeux  ? 

Telle  est  la  question  que  se  posent  les  admirateurs  de  nos 
vieux  peintres  militaires.  Pour  l'éclaircir,  nous  allons  examiner 
les  principales  représentations  du  combat  autrefois  et  aujour- 
d'hui, et  tâcher  de  déterminer  ainsi  la  beauté  plastique  de  la 
lutte,  les  conditions  de  cette  beauté,  quelque  chose  comme  Y  Esthé- 
tique des  batailles. 

I 

Pour  voir  les  chefs-d'œuvre  de  l'art  grec  primitif  il  faut 
prendre  le  train  de  Bavière,  et  pour  voir  ceux  de  l'âge  d'or  grec,  le 
paquebot  de  Douvres.  Munich  possède  les  marbres  d'Égine,  et 
Londres  les  marbres  d'Elgin.  Mais  une  simple  visite  au  vestibule 
de  notre  École  des  beaux-arts  ou  au  Musée  de  sculpture  com- 
parée du  Trocadéro  suffit  pour  avoir  une  idée  des  premiers,  et  une 
station  au  rez-de-chaussée  du  Louvre  pour  apercevoir  un  spé- 
cimen des  seconds.  Or  dans  les  uns  et  les  autres,  le  sujet  est  un 
combat.  Les  figures  qui  ornaient  les  frontons  du  temple  d'Égine 
étaient  celles  de  guerriers  grecs  et  troyens  se  battant  sur  le  corps 
de  Patrocle.  D'autre  part,  celles  qui  remplissaient  les  métopes 
du  Parthénon,  enlevées  à  l'Acropole  par  lord  Elgin,  sont  les 
images  des  Lapithes  luttant  contre  les  Centaures.  Ainsi,  dès  les 
exemples  les  plus  connus  et  les  plus  imposans  de  l'art  antique, 
statues  si  Ton  regarde  le  fronton  d'Égine,  hauts  reliefs  si  Ton 
regarde  les  métopes  du  Parthénon,  la  lutte  d'homme  à  homme 
nous  apparaît  comme  une  matière  inépuisable  aux  appropria- 
tions du  sculpteur. 


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l'esthétique  des  batailles.  601 

Rien  de  plus  sculptural  en  effet  que  le  combat  antique.  Quelles 
que  soient  les  exigences  de  la  plastique,  il  les  satisfait.  Que  de- 
mande avant  tout  le  statuaire  pour  dresser  sur  un  socle  ou  profiler 
sur  une  frise  des  figures  de  héros?  Que  ces  héros  offrent  non  seu- 
lementàTâmede  beaux  sentimens,  maisauxyeux  de  belles  lignes  ; 
et,  comme  jusqu'ici  les  costumiers  sont  demeurés  à  ce  point  de 
vue  fort  au-dessous  du  Créateur,  et  comme  celui-ci  a  fait  l'homme 
nu,  le  statuaire  demande  que  ces  héros  soient  nus,  plutôt  qu'en- 
sevelis dans  les  redingotes  de  nos  orateurs  ou  juchés  dans  les 
bottes  de  nos  généraux.  Or  le  guerrier  antique  est  fort  peu  vêtu. 
Le  Gaulois  ne  l'est  presque  pas,  le  Germain  non  plus,  et  ils  char- 
gent la  poitrine  découverte.  Le  Dace  combat  avec  une  sorte  de 
tunique  et  de  longs  pantalons,  mais  tout  cela  est  un  tissu  flexible 
et  lâche  qui  se  modèle  sur  la  forme  du  corps.  La  catafracte  ou 
cuirasse  du  cavalier  sarmate  ne  dérobe  pas  plus  la  forme  de  son 
corps  que  les  écailles  celle  du  corps  d'un  poisson.  Le  combattant 
oriental,  sauf  le  sapeur  assyrien,  entièrement  recouvert  d'une 
cotte  de  mailles,  a  les  membres  à  demi  nus,  et  l'on  peut  s'en  rendre 
compte  dès  le  premier  pas  qu'on  fait  dans  la  salle  asiatique  du 
Louvre,  en  entrant.  Le  soldat  grec  pareillement  :  sa  cuirasse 
ne  cache  que  la  poitrine,  et  encore,  loin  d'imposer  à  la  vue  une 
forme  différente  de  celle  de  l'académie,  comme  le  «  corset  de 
fer  »  de  nos  cuirassiers,  elle  reproduit  les  saillans  et  les  creux 
de  la  poitrine  ;  loin  de  masquer  l'homme,  elle  le  révèle.  Le  chiton 
descend  à  peine  au  milieu  des  cuisses.  Sans  doute  le  Grec  a  une 
ou  deux  jambières,  des  cnémides,  mais  qui  ne  couvrent  qu'une 
partie  de  la  jambe  et  en  se  modelant  si  exactement  sur  elle  qu'on 
croit  voir  une  pièce  de  sculpture  ou  d'anatomie.  Son  casque 
cache  ses  joues  comme  son  crâne,  mais  ce  qui  est  sculptural  en 
l'homme  n'est  point  la  tête,  la  physionomie,  puisque  de  parti  pris 
la  sculpture  supprime  l'expression  des  yeux  :  c'est  le  torse,  les 
jambes,  les  bras.  Or,  chez  le  Grec,  la  cuirasse  est  représentative 
du  torse  ;  presque  toute  la  jambe  et  le  bras  sont  nus. 

Du  légionnaire  romain  on  peut  dire  la  même  chose  :  son 
torse,  bien  que  cerclé  de  fer,  garde  l'aspect  de  l'académie;  son 
visage  apparaît  sous  un  casque  très  simple  ;  ses  bras  et  ses  jambes 
sont  nus,  Yocrea  ou  jambière  n'étant  qu'une  exception  à  certaines 
époques  et  selon  certains  grades;  et  ainsi  dans  chacun  de  ses 
muscles,  contracté  ou  détendu,  on  lit  l'effort  ou  le  plaisir.  Le 
sculpteur  connaît  de  longue  date  ces  lignes  qui  s'offrent  à  lui  et 
il  sait  quel  parti  en  tirer.  Il  ne  se  trouve  pas,  comme  s'il  avait 
affaire  à  un  guerrier  moderne,  en  présence  d'un  pied  d'éléphant 
en  basane  ou  d'un  cylindre  de  drap  compliqué  d'épaulettes  et  de 
galons  que  l'Apollon  ou  le  Discobole  n'ont  jamais  connus.  Sous  le 


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602  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

soldat  il  reconnaît  l'homme,  dont  Praxitèle  ou  Agasias  lui  a  fourni 
le  type  accompli.  C'est  le  même  qu'il  a  vu  courir  dans  les  jeux, 
lancer  le  disque  ou  le  javelot,  descendre  aux  bains,  s'oindre 
d'huile  et  user  du  strigile.  Le  vainqueur  de  Salamine  n'est  autre 
que  l'athlète  du  Vatican  qui  a  fini  de  jouer.  Tous  ces  exercices 
l'ont  préparé  à  combattre  non  pas  seulement  vaillamment,  mais 
noblement  ;  ne  l'ont  pas  seulement  rendu  brave,  mais  l'ont  rendu 
beau.  Le  sculpteur  ne  peut  rêver  un  plus  beau  modèle  dans  un 
plus  grand  sujet. 

Que  demande-t-il  ensuite  ?  Que  la  figure  à  représenter  ne  soit 
pas  nécessairement  déparée  par  des  accessoires  inesthétiques. 
Sous  peine  de  montrer  leurs  héros  désarmés,  nos  sculpteurs 
actuels  sont  obligés  de  leur  faire  brandir  des  fusils  à  baïonnette 
où  ne  manque  ni  une  vis  ni  une  capucine,  ou  bien  un  revol- 
ver, heureux  quand  la  couleur  locale  ne  réclame  pas  l'introduc- 
tion de  toute  l'horlogerie  d'un  hotch/ciss.  Dans  l'antiquité,  le 
sculpteur  ne  voyait  pas  avec  effroi  un  soldat  entrer  en  armes  dans 
son  atelier.  Plutôt  qu'un  embarras,  ces  armes  étaient  une  parure. 
Épées  celtiques  en  forme  de  feuille  d'iris,  glaives  de  Mycènes  en 
forme  de  feuille  de  saule,  haches  palstaves  des  guerriers  du  nord, 
khopeshs  ou  cimeterres  égyptiens,  lourds  scramasaxes  des  Ger- 
mains, courts  parazones  des  chefs  de  Rome,  piques  sarisses  lon- 
gues de  quatorze  coudées,  ont  tous  des  lignes  calmes  et  conti- 
nues qui  rappellent  quelque  forme  naturelle.  Rien  de  plus  simple 
que  l'arc,  —  une  branche  qui  se  détend;  que  la  flèche,  —  une 
baguette  qui  vole  ;  la  fronde,  —  un  fil  replié  qui  se  balance.  Le 
bouclier  romain  ressemble  à  la  moitié  de  l'écorce  ôtée  à  un  tronc 
d'arbre.  Si  la  guerre  antique  met  en  œuvre  des  machines,  c'est 
l'exception,  en  vue  d'un  siège,  et  au  contraire  la  règle  est  le  com- 
bat à  l'épée  et  au  javelot.  Ceux-ci,  loin  de  détruire  l'harmonie 
des  lignes  courbes  et  changeantes  de  l'être,  la  complètent  en  lui 
opposant  l'antithèse  de  la  ligne  droite  et  immobile  de  la  chose.  La 
panoplie  antique  n'eût  servi  à  rien  dans  le  combat,  que  le  sculp- 
teur eût  dû  l'inventer  pour  l'usage  quïl  en  faisait. 

Ne  pouvant,  comme  le  peintre,  ordonner  des  perspectives 
et  creuser  des  profondeurs,  ce  qu'il  réclame  d'un  sujet  ce  n'est 
pas  seulement  qu'il  soit  plastique,  c'est  aussi  qu'il  soit  simple, 
clair  et  puisse  se  résumer  en  l'action  de  deux  ou  trois  figures. 
Les  autres  conditions  sont  pour  satisfaire  l'œil  :  celle-ci  pour 
satisfaire  l'esprit.  Le  combat  antique  y  répond  merveilleuse- 
ment, car  il  se  compose  non  d'une  combinaison  d'actions  dis- 
semblables, mais  d'une  série  de  duels.  C'est  seulement  dans  les 
temps  modernes  que  les  progrès  de  la  science  ont  permis  de  tuer 
de  mille  façons  différentes  et  d'appliquer  au  meurtre  en  masse 


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l'esthétique  des  batailles.  603 

l'admirable  loi  économique  de  la  division  du  travail.  Un  canon* 
nier  ne  tue  pas  de  la  même  façon  qu'un  mineur,  ni  un  mineur 
qu'un  dragon,  ni  un  dragon  qu'un  fantassin,  et  la  part  que  prend 
à  la  bataille  le  servant  d'une  pièce  d'artillerie  qui  porte  les  gar- 
gousses  ne  ressemble  nullement  à  celle  du  lancier  qui  pique  les 
fuyards.  La  représentation  qu'on  nous  fera  de  l'un  n'évoquera 
nullement  l'idée  complète  de  la  bataille,  parce  qu'elle  ne  sera 
pas  du  tout  la  représentation  de  l'autre.  Au  contraire,  un  soldat 
romain  frappe  comme  un  autre  soldat  romain.  Vainement  on 
voudrait  ici  nous  opposer  la  division  des  armées  antiques  en  ca- 
valerie, infanterie,  et  de  celle-ci  en  infanterie  de  ligne  et  en  ve- 
ntes, en  archers  et  fantassins  répandus  dans  la  cavalerie.  Nous 
ne  parlons  pas  ici  de  parade,  mais  de  combat.  Or,  dans  le  combat, 
ils  faisaient  tous  le  môme  ouvrage.  Le  pilum  une  fois  lancé,  —  et 
il  ne  menaçait  que  le  bouclier  de  l'ennemi  qu'il  avait  pour  but 
d'embarrasser  et  d'appesantir,  —  on  s'abordait  à  l'épée.  Les  ar- 
chers et  les  frondeurs  en  arrivaient  vite  là  s'ils  se  voulaient  dé- 
fendre. L'effet  de  leurs  traits  devait  être  bien  peu  de  chose,  puis- 
qu'à  Pharsale,  par  exemple,  l'armée  de  César  qui  s'y  trouva  en 
butte  ne  perdit  que  deux  cents  hommes,  tandis  que  les  Pompéiens 
en  perdaient  quinze  mille.  Les  cavaliers  antiques,  mal  armés, 
sans  étriers,  ne  faisaient  pas  de  véritables  évolutions  de  cava- 
lerie, et  nous  voyons  qu'ils  mettaient  pied  à  terre  pour  combattre. 
Polybe  raconte  qu'à  Cannes  les  cavaliers  romains  et  carthaginois 
sautèrent  de  cheval  et  saisirent  chacun  son  adversaire.  Tite-Live 
rapporte  la  même  chose  d'un  combat  contre  les  Herniques.  On 
descendait  aussi  des  chars  :  César  dit  que,  dans  une  bataille  contre 
les  Bretons,  les  soldats  des  chars  combattirent  à  pied  avec  avan- 
tage (4).  Ainsi,  pas  plus  la  cavalerie  que  l'infanterie  légère  ne 
donnait  un  aspect  particulier  à  l'action.  Toutes  les  théories  tac- 
tiques qu'on  a  édifiées  sur  la  phalange  ou  sur  la  légion  ne  doivent 
pas  nous  faire  oublier  que,  pour  combattre  réellement  son  enne- 
mi, le  soldat  était  obligé  de  le  joindre,  et  qu'à  ce  moment,  quelle 
que  fût  d'ailleurs  la  résistance  qu'on  lui  opposait,  qu'il  y  eût  choc, 
ou  face  à  face,  ou  poursuite,  on  voyait  apparaître  un  groupe  de 
lutte,  avec  de  belles  armes,  en  de  beaux  mouvemens,  qui  person- 
nifiait et  résumait  toute  une  bataille  partout  semblable  à  elle- 
même,  —  un  groupe  sculptural  en  un  mot. 

Voilà  ce  que  la  vie  guerrière  antique  a  fourni  à  l'art  :  voyons 
ce  que  l'art  adonné  à  la  vie.  Il  a  enchanté  les  regards  des  enfans  par 
l'image  des  combats  où  s'étaient  illustrés  leurs  pères.  Il  a  surtout 
ravi  les  grands  enfans,  qui  sont  les  hommes,  en  leur  contant  les 

(1)  Colonel  Àrdant  du  Picq,  Études  sur  le  combat. 


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604  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

luttes  de  leurs  aïeux  putatifs,  qui  sont  les  dieux.  Marathon  fait 
pendant  à  la  Gigantomachie,  et  la  Centauromachie  au  combat  des 
Amazones.  En  faisant  le  tour  du  monument  d'Attale,  sur  l'Acro- 
pole, on  passait  insensiblement  de  l'histoire  des  anciens  à  leur 
légende,  et  ainsi  on  faisait  le  tour  de  leur  pensée.  Ces  batailles, 
l'Art  les  a  non  seulement  figurées  en  raccourci,  par  des  statues, 
comme  le  Phrygien  ou  le  Perse  combattant  du  Vatican,  les  bar- 
bares luttans  ou  vaincus  de  Venise,  de  Naples,  du  Louvre,  du 
Capitole,  de  la  collection  Torlonia,  l'Amazone  foulant  les  guer- 
riers du  casino  Borghèse  :  il  les  a  déroulées  indéfiniment,  tou- 
jours pareilles  et  toujours  nouvelles,  —  chevaux  cabrés,  ho- 
plites surgissant,  barbares  aux  longs  cheveux,  renversés  à  terre, 
—  soit  resserrées  deux  à  deux  dans  des  métopes,  coupées  par 
les  triglyphes  aux  trois  gouttelettes,  soit  cavalcadant  librement 
sur  l'architrave  et  tournant  à  chaque  angle  de  l'édifice  pour 
continuer  au  couchant  la  lutte  commencée  au  midi.  Il  les  a 
hissées  sur  les  arcs  de  triomphe,  enroulées  autour  des  colonnes 
élevées  à  la  gloire  des  vainqueurs,  et  l'œil  du  vieux  soldat  voyait 
avec  surprise  cette  prodigieuse  ascension  d'une  armée  vers  le 
ciel  bleu,  ou  reconnaissait  avec  fierté  la  cohorte  à  laquelle  il  avait 
appartenu.  Il  les  revoyait  aussi  sur  les  vases,  les  amphores, 
retracées  à  l'infini,  sous  ses  pieds  en  des  mosaïques  reproduisant 
les  tableaux  célèbres,  jusque  dans  les  coupes  où  était  figuré  le 
massacre  des  vaincus.  Et  lorsque  le  vieux  guerrier  ne  pouvait 
plus  lever  les  yeux  vers  les  frises  des  temples  ou  vers  les  co- 
lonnes, lorsqu'il  allait  au  delà  des  murs,  dormir  son  dernier 
sommeil,  la  bataille  recommençait  autour  de  lui,  et,  sculptés  sur 
son  sarcophage,  les  chevaux  cabrés,  les  bras  tendant  les  javelots, 
les  porteurs  d'enseignes,  les  barbares,  entouraient  de  leur  lutte 
furieuse  ce  corps  qui  ne  craignait  désormais  plus  rien  de  leurs 
coups.  —  Les  métopes  du  Parlhénon,  comme  les  frises  de  la  Vic- 
toire Aptère,  du  Thésée,  du  Jupiter  d'Olympie,  des  temples  de 
Phigalie,  de  Pergame  et  de  Gjôlbaschi,  comme  les  bas-reliefs  de 
l'arc  d'Orange,  des  colonnes  Trajane  et  Antonine,  et  des  sarco- 
phages répandus  partout,  à  Brescia,  à  Sidon.  au  Campo  Santo  de 
Pise,  pour  ne  citer  que  quelques-uns  des  plus  fameux,  nous  mon- 
trent que  les  artistes  grecs  ou  gréco-romains  ont  fait  des  luttes 
sanglantes  qui  avaient  bouleversé  leur  patrie,  un  accompagne- 
ment et  un  ornement  pour  les  vivans  et  pour  les  morts. 

La  composition  de  ces  batailles  est  toujours  la  même  quant  aux 
grandes  lignes.  Placés  de  profil,  les  personnages  combattent  deux  à 
deux.  C'est  le  seul  thème  adopté  dans  les  métopes  du  Parthénon  et 
dans  la  frise  de  Phigalie  et  le  plus  ordinairement  suivi  dans  les 
bas-reliefs  de  la  Victoire  Aptère,  de  Gjôlbaschi,  du  sarcophage  de 


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l'esthétique  des  BATAILLES.  60ÏÏ 

Sidon,  et  des  frises  de  Magnésie  du  Méandre,  ces  dernières  au 
Louvre.  Souvent  un  troisième^et  un  quatrième  agresseurs  arrivent 
à  la  rescousse,  un  mort  encombre  le  terrain,  un  ami  chargé  d'un 
blessé  passe  au  second  plan,  mais  la  lutte  n'en  est  pas  moins 
resserrée  dans  d'étroites  limites,  et  le  drame  d'à  côté  se  confond 
si  peu  arec  elle,  que,  parfois,  les  combattans,  voisins  pied  à  pied, 
se  tournent  complètement  le  dos.  Sans  doute  l'antiquité  nous  offre 
des  exemples  de  batailles  par  masses  ou  par  files,  mais  c'est  dans 
ses  œuvres  inférieures,  sur  les  bas-reliefs  de  Ninive,  contant  la 
gloire  de  Sennachérib  ou  d'Assourbanipal,  sur  les  monumens 
d'Egypte  proclamant  la  grandeur  de  Ménéphthah  ou  de  Ramsès  III, 
ou  bien,  à  l'autre  bout  de  son  histoire,  sur  la  colonne  Trajane. 
Là,  l'artiste  a  voulu  donner  l'idée  de  la  masse  par  un  pêle-mêle 
indescriptible  ou  par  des  processions  de  guerriers  cheminant  un 
à  un,  ou  bien  par  des  monceaux  de  têtes  réparties  dans  l'épaisseur 
du  bas-relief,  à  des  plans  différens.  Mais  tout  ceci  se  passe  bien 
avant  la  belle  époque  de  la  sculpture  antique,  ou  bien  après  elle. 
À  l'époque  classique,  la  foule,  impossible  à  figurer  par  le  relief, 
disparaît  presque  entièrement  devant  le  type.  Comme  le  dit  très 
bien  l'auteur  de  Kampfgruppe  und  Kâmpfertypen  :  «  Nous  voyons 
avec  quelle  force  consciente  d'elle-même,  les  artistes  se  sont 
débarrassés  de  tout  réalisme,  de  tout  récit  à  la  manière  épique, 
et  se  sont  seulement  appliqués  à  faire  rendre  par  leur  art  le  côté 
dramatique  de  la  lutte.  Ils  ne  se  sont  plus  dès  lors  inquiétés  le 
moins  du  monde  de  représenter,  au  vrai  et  au  long,  la  suite  du 
combat,  mais  bien  de  faire  évoluer  de  jeunes  corps  nus  dans  des 
attitudes  intéressantes  et  hardies.  Ils  ont  laissé  là  la  réalité  qui, 
dans  le  combat,  précipite  une  masse  contre  l'autre  ;  ils  ont  placé 
l'homme  contre  l'homme  et  ils  ont  donné  à  l'individu  une  im- 
portance qu'il  n'a  jamais  eue  dans  la  nature,  mais  bien  dans  la 
fantaisie  vivante  de  l'artiste  (1).  »  Le  duel,  plus  ou  moins  compliqué 
par  la  présence  d'un  mort  entre  les  combattons,  d'un  blessé  qui 
se  relève,  d'un  ami  qui  accourt  à  l'aide,  forme  le  fond  de  toute 
cette  composition. 

Où  se  passe  ce  duel  ?  L'artiste  ne  nous  le  dit  pas  et  qu'avons- 
nous  besoin  de  le  savoir?  Tout  ici  réside  dans  la  force  ou  l'agilité 
de  l'être  et  rien  dans  le  concours  des  choses.  D'ailleurs,  la  bataille 
antique  se  passe  le  plus  souvent  dans  une  plaine  unie  ou  mollement 
ondulée,  comme  à  Zama,  à  Verceil,  à  la  Trébie,  et  le  terrain  n'ayant 
aucune  part  dans  le  choix  des  manœuvres  et  de  l'action,  la  nature 
n'entre  pour  aucune  dans  la  victoire.  Aussi,  la  plupart  du  temps,  il 
n'y  a  même  pas  un  essai  de  la  montrer!  Les  bas-reliefs  de  Kouyoun- 

(1)  Qscar  Bie,  Kampfgruppe  und  Kâmpfertypen  in  for  Antike, 

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606  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

djik,  qui  sont  de  véritables  procès-verbaux,  nous  montrent  bien  les 
files  d'archers,  de  lanciers,  d'eunuques  ou  de  frondeurs  assyriens 
cheminant  entre  des  bandes  treillagées  qui  représentent  des  mon- 
tagnes, sous  des  branches  écartelées,  qui  représentent  des  forêts 
et  sur  de  grandes  chevelures  emmêlées  de  poissons  qui  repré- 
sentent des  fleuves.  Parfois  même  des  carrés  de  roseaux,  droits 
comme  des  fers  de  lances,  nous  donnent  à  soupçonner  des  marais, 
et  Ton  peut  voir  dans  un  escalier  du  Louvre  des  soldats  de  Sen- 
nachérib  passant  l'eau,  étendus  sur  des  outres,  préludant  ainsi 
aux  expériences  faites  il  y  a  quelques  années  par  les  élèves  de 
TÉcole  de  Joinville-le-Pont  pour  traverser  les  rivières  sur  des 
bidons.  Mais  le  dessin  du  paysage  joue  là  un  rôle  indicatif  plutôt 
que  descriptif.  C'est  toujours  l'épi  de  blé  que  le  graveur  chaldéen 
figure  auprès  d'un  taureau,  pour  donner  à  entendre  que  ce  taureau 
est  dans  un  champ.  D'autre  part,  nous  apercevons  bien  sur  la 
colonne  Trajane  des  rocailles  figurant  les  Garpathes  facilement 
enjambées  par  les  Daces  qui  y  cherchent  un  refuge  contre  les 
légions.  Mais  dans  la  sculpture  grecque,  le  combat  va  sans  aucune 
indication  de  la  nature  qui  l'environne.  Supérieur  à  elle,  n'atten- 
dant de  sa  part  ni  péril  ni  secours,  le  guerrier  se  profile  sur  un 
horizon  nu  et  irréel,  comme  l'Olympe,  ne  demandant  à  la  terre 
que  de  le  porter  tant  qu'il  combat  et,  s'il  succombe,  de  le  recou- 
vrir. 

Avec  un  beau  spectacle,  l'art  antique  a  donné  à  la  vie  un 
exemple  de  dignité.  Pour  l'apprécier,  il  faut  noter  que  le  combat 
d'alors,  s'il  était  plus  plastique  que  les  nôtres,  était  aussi  beau- 
coup plus  cruel  et  presque  bestial.  Toute  blessure  qui  désarmait 
l'homme  sur  le  champ  de  bataille  était  immédiatement  suivie 
du  coup  de  grâce.  Dans  le  grand  bas-relief  d'Ibsamboul,  nous 
voyons  les  soldats  jeter  en  tas  aux  pieds  des  vainqueurs  les  mains 
coupées  des  ennemis  et  les  scribes  égyptiens  en  dresser  l'inven- 
taire avec  la  plus  tranquille  exactitude.  Dans  les  bas-reliefs  de 
Kouyoundjik,  ce  sont  les  têtes  qu'on  entasse  ainsi  et  toujours  des 
scribes  sont  là  pour  en  prendre  note.  Un  triomphe  d'Assourba- 
nipal  ne  va  pas  sans  que,  devant  le  cortège  royal,  on  jette  en 
l'air,  comme  on  fait  les  roses  dans  les  processions,  les  têtes  des 
vaincus.  Sur  la  colonne  Trajane,  on  voit  un  légionnaire  romain 
tenant,  entre  ses  dents  serrées,  la  tête  d'un  Dace  qu'il  vient  de  tran- 
cher d'un  coup  de  glaive.  Voilà  ce  que  l'art  trop  naïf  ou  déjà  dé- 
pravé de  l'antiquité  orientale  ou  de  la  basse  antiquité  romaine 
nous  apprend  sur  la  réalité  des  combats.  L'art  grec,  reproduisant 
ce  combat  bestial,  Ta  ennobli.  Il  n'a  presque  jamais  montré  de 
telles  scènes.  Il  a  fait  voir  la  lutte  parfois  terrible,  non  la  cruauté; 
la  victoire,  non  la  vengeance  ;  il  a  voilé  le  plus  possible  la  brutalité 


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l'esthétique  des  batailles.  607 

du  corps  à  corps.  II  a  fait  comme  les  témoins  intelligens  d'un 
duel  :  il  a  écarté  les  adversaires  au  moment  où  les  coups  deve- 
naient aveugles.  Il  a  cherché  les  attitudes  qui  excitent  l'admira- 
tion plutôt  que  celles  qui  écrasent  l'ennemi.  Dans  les  marbres 
de  Phigalie,  Amazones  et  Athéniens,  on  dirait  un  jeu  plutôt 
qu'une  lutte.  La  sérénité  admirable  qui  plane  sur  tout  l'art  grec  a 
pénétré  ces  furieux.  Ils  ont  la  puissance  des  Dieux  et  aussi  leur 
calme  immortel.  Regardez  les  guerriers  d'Égine  :  ils  sont  nobles, 
aisés,  mélancoliques  et  presque  gracieux.  Le  sourire  de  ceux  qui 
tombent  est  mystérieux  comme  leur  destin.  Ceux  qui  combattent 
encore  le  font  avec  vigueur,  mais  sans  rage,  avec  volonté,  mais 
sans  passion.  Ils  semblent  savoir  qu'ils  dominent  de  bien  haut 
les  hommes  et  que  leur  bataille  se  livre  plus  près  du  ciel,  sur  un 
fronton. 

La  sculpture  grecque  a  fait  plus  encore.  Elle  a  ennobli  ce  que 
les  Grecs  méprisaient  le  plus  au  monde  :  le  Barbare,  c'est-à-dire 
l'âme  sans  philosophie  et  le  corps  sans  gymnastique.  Elle  l'a 
choisi  non  comme  comparse  ou  trophée  d'un  triomphe,  mais 
comme  objet  lui-même  d'admiration.  Elle  Ta  célébré  non  pas  vic- 
torieux, mais  vaincu,  et  vaincu  non  pas  rêvant  une  revanche 
possible,  mais  mourant.  Elle  a  fait  Le  gladiateur  ou  plutôt  le 
Gaulois  expirant  qui  est  au  Capitole.  On  ne  sait  qui  est  cet  homme 
aux  cheveux  crépus,  affaissé  sur  son  bouclier,  la  tête  basse,  une 
épée  brisée  à  la  main,  qui  semble  écouter  son  sang  couler  par 
les  lèvres  de  sa  blessure.  Il  gît  au  milieu  de  la  salle,  tout  seul. 
Autour  de  lui,  se  tiennent  debout,  dans  des  attitudes  joyeuses  et 
triomphantes,  des  dieux,  des  prêtresses,  des  déesses,  des  satyres, 
des  philosophes,  aristocratie  de  la  forme  et  de  la  mythologie, 
êtres  qui  ont  un  nom,  une  naissance,  une  histoire,  membres 
qui  ont  eu  une  éducation,  que  l'huile  a  assouplis,  que  la  pa- 
lestre a  développés,  que  le  massage  a  rendus  harmonieux,  torses 
élancés,  lèvres  souriantes  :  Antinous,  Apollon,  Bacchus,  une  jeune 
fille  portant  une  colombe...  Sa  forte  et  soucieuse  physionomie 
de  sauvage  qui  souffre  injustement  semble  refléter  autant  de  sur- 
prise que  de  peine  et  son  cerveau  aussi  impuissant  à  s'expliquer 
le  pourquoi  de  la  défaite  que  le  pourquoi  de  la  douleur.  A  cet 
homme  qui  défendait,  nu  et  d'instinct,  le  sol  des  ancêtres  contre 
un  envahisseur  bardé  de  fer  et  de  logique,  nous  nous  sentirions 
incapables  de  dire  quelque  chose  qui  pût  le  consoler,  sinon  que 
nous  croyons  le  comprendre.  Chaque  fois  que  nous  avons  suc- 
combé après  une  de  ces  luttes  où  ce  qui  est  inexpérimenté,  bar- 
bare et  généreux  en  nous  s'est  mesuré  avec  ce  qui  est  civilisé, 
conventionnel  et  égoïste  dans  le  vieux  monde  où  nous  sommes 
venus  combattre,  nous  avons  un  peu  ressemblé  à  ce  Gaulois  ex- 


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608  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pirant.  Nous  avons  senti  qu'une  impulsion  noble  en  nous  était 
brisée  et  que  brisé  aussi  était  le.  buccin  où,  naïvement,  nous 
croyions  annoncer  aux  autres  quelque  vérité  ou  quelque  justice. 
Et  nous  avons  regardé,  comme  lui,  s'écouler,  de  la  blessure  faite 
par  les  réalités,  le  flot  de  nos  espérances  et  de  nos  illusions. 

Est-ce  donc  là  un  symbole  et  le  sculpteur  a-t-il  voulu  enno- 
blir la  défaite?  Peut-être,  mais  quand  même  il  n'aurait  pas  eu  ce 
but  précis,  il  a  sûrement  voulu,  et  cela  se  voit  à  chaque  tournant 
de  sa  statue,  ennoblir  l'académie  barbare,  faire  voir  non  comme 
dans  une  caricature,  mais  comme  dans  une  ethnographie,  la 
beauté  particulière  de  ce  corps  rude  et  non  dégrossi,  de  ces  mem- 
bres bruts,  de  cette  poitrine  et  de  ce  torse  taillés  en  carrés,  où  la 
culture  grecque  n'a  pas  mis  son  empreinte .  Et  il  y  a  merveilleuse- 
ment réussi.  Pas  un  des  triomphateurs  qui  ont  gravi  ces  degrés 
fameux,  là,  sous  les  fenêtres,  n'a  connu  la  gloire  que  ce  soldai 
obscur  a  remportée.  On  ne  monte  plus  au  Capitole  aujourd'hui 
que  pour  venir  l'admirer.  Et  tous  les  dieux  de  cette  salle  ne 
semblent  avoir  été  groupés  autour  de  cette  agonie  que  pour  servir 
de  cortège,  eux,  les  célèbres  et  les  immortels,  à  ce  Barbare  sans 
nom  et  sans  histoire,  qui  va  mourir. 

II 

L'arquebuse  n'a  pas  tué  seulement  le  héros  du  combat  indi- 
viduel et  renversé  tout  l'ordre  de  choses  établi  par  la  lutte  à  l'arme 
blanche.  Cet  «  artifice  du  diable  »,  comme  disait  Montluc,  a  tué 
aussi  la  sculpture  guerrière.  En  fait,  rarement  les  sculpteurs 
modernes  se  sont  avisés  de  représenter  des  batailles.  En  prin- 
cipe, ils  ne  peuvent  y  réussir.  C'est  à  un  autre  art  désormais  que 
cette  tâche  est  dévolue.  La  poudre  écarte  les  combat  tans  :  il  faut 
donc  représenter  l'espace.  Elle  les  force  à  se  dissimuler  derrière 
des  accidens  de  terrain  :  il  faut  donc  montrer  le  paysage.  Elle 
change  l'aspect  du  ciel  en  y  répandant  de  superbes  et  sinistres 
nuages,  signes  avant-coureurs  d'une  grêle  qui  fauche  les  hommes 
comme  l'autre  les  épis  de  blé  :  il  faut  donc  représenter  l'air.  Elle 
diversifie  à  l'infini  les  fonctions  des  combattans,  en  sorte  que 
ceux-ci,  les  tirailleurs,  ne  sont  vus  qu'un  à  un;  ceux-là,  les 
canon niers,  qu'en  groupes;  ces  autres,  enfin,  les  troupes  de  ligne 
marchant  sur  une  position,  qu'en  masse.  Cette  masse,  il  faut  la 
montrer  dans  sa  profondeur,  indiquer  la  houle  des  têtes,  et,  par 
la  perspective,  l'étendue  des  lignes  engagées,  —  toutes  choses  que 
le  relief  ne  peut  faire  ou  fait  mal.  En  même  temps,  les  armes 
simples  des  anciens  ont  fait  place  à  des  engins  compliqués.  On 
ne  peut  évider  le  marbre   jusqu'à  lui  faire  exprimer  tous  les 


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l'esthétique  des  batailles.  609 

rouages  et  les  ressorts  d'une  arquebuse.  L'impossibilité  de  résis- 
ter aux  coups  de  l'artillerie  fait  qu'on  ne  porte  plus  de  cuirasses, 
le  goût  du  confort,  qu'on  se  recouvre  entièrement  de  vêtemens, 
et  la  gloriole,  qu'on  les  veut  magnifiques  et  brodés,  hérissés 
d'appendices  et  d'affiquets  bizarres.  C'est  fort  peu  sculptural. 
Regardez,  pour  vous  en  convaincre,  les  statues  de  l'arc  de  triomphe 
du  Carrousel  — surtout  le  sapeur,  dont  un  moulage  au  musée  du 
Trocadéro  nous  permet  de  distinguer  tous  les  détails —  ou  encore 
le  Tambour  de  bronze,  battant  la  charge,  auprès  de  la  colonne 
de  Raffet,  dans  le  jardin  de  l'Infante,  au  Louvre. 

D'autre  part,  si  la  sculpture  est  impuissante  à  rendre  l'espace 
qui  est  entre  les  combattans,  le  paysage,  le  feu,  la  fumée,  quelles 
ressources  la  peinture  n'y  trouvc-t-elle  pas?  Ce  qu'a  été  la  pein- 
ture de  batailles  dans  l'antiquité,  nous  l'ignorons  et  ce  ne  sont 
pas  les  descriptions  de  Pline  ou  de  Pausanias  ou  un  morceau  de 
la  mosaïque  de  la  bataille  d'Arbelles,  qui  peuvent  nous  dire  si  le 
combat  d'alors  prêtait  beaucoup  à  l'interprétation  par  le  pinceau. 
Mais  assurément,  il  y  prêtait  moins  que  le  combat  moderne. 
L'union  intime  de  l'homme  et  de  la  nature,  celle-ci  servant  à 
celui-là  non  pour  se  promener,  mais  pour  se  retrancher  ;  non  de 
décor,  mais  de  défense  ;  celui-là  n'étant  plus  pour  celle-ci  le  «  bon- 
homme qui  fait  bien  dans  le  paysage  »,  mais  le  héros  qui  lutte 
pour  garder  ce  paysage  à  son  pays,  voilà  le  thème  pittoresque  par 
excellence!  Et  quoi  de  plus  pittoresque  aussi  que  ces  uniformes 
colorés,  bigarrés,  mille  fois  plus  variés  que  les  vêtemens  de 
guerre  des  anciens,  ces  feutres  empanachés,  ces  chabraques,  ces 
buffleteries,  ces  musiques,  tout  cet  attirail  que  le  sculpteur  s'épui- 
serait en  vain  à  reproduire?  Dans  la  bataille  antique  le  combat- 
tant était  plastiquement  beau.  Dans  le  combat  moderne,  il  est 
pittoresque.  La  peinture  de  batailles  a  paru. 

La  bataille  est,  d'ailleurs,  pour  l'artiste  une  occasion  et,  si 
l'on  y  réfléchit,  peut-être  la  seule  où  il  puisse  montrer  une  masse 
en  mouvement,  animée  d'un  élan  unique,  vers  un  but  facile  à 
percevoir.  Elle  lui  permet  de  varier  à  l'infini  tous  les  mouvemens 
particuliers  des  hommes  qui  composent  cette  masse,  et  ainsi  de 
nous  donner  une  des  plus  grandes  jouissances  esthétiques  :  la 
sensation  de  la  variété  dans  l'unité.  Elle  fournit  une  diversité 
d'attitudes  qu'aucun  sujet  n'égale,  de  sentimens  qu'aucun  événe- 
ment n'inspire,  parce  qu'elle  ramasse  et  concentre  en  un  point 
toutes  les  manifestations  de  l'énergie  physique  ou  morale,  —  et 
de  son  contraire.  Elle  joint  le  calme  au  désordre,  la  souffrance 
à  l'enivrement,  l'inquiétude  à  l'espoir,  la  mort  à  la  vie.  Le  geste 
mbdéré  du  chef  qui  prévoit,  ordonne  et  désigne,  s'oppose  aux 
gestes  outrés  des  soldats  qui  s'entraînent,  s'excitent,  et,  selon 
toot  cxxx.  —  1805.        ^^vT^"  ^7^  P$ 


V  -*r-^\ 


610  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

l'énergique  expression  de  Souvaroff,  «  fuient  en  avant  ».La  posi- 
tion droite  ou  agenouillée  de  celui  qui  tiraille  tranche  avec  l'atti- 
tude courbée  de  celui  qui  marche  à  l'ennemi.  Le  blessé  qui 
s'affaisse,  le  clairon  qui  sonne,  l'ami  qui  relève  et  soutient  un  ami, 
le  tirailleur  à  court  de  munitions  qui  fouille  dans  la  giberne  d'un 
camarade  hors  de  combat,  la  recrue  qui  s'arrête  épouvantée 
devant  quelque  horrible  blessure,  brisent  la  monotonie  du  mou- 
vement général  des  tètes  tendues  et  des  bras  dirigés  vers  le  même 
but.  Et  lorsque  l'artiste  a  employé  toutes  les  expressions  que  lui 
fournissent  la  frayeur,  la  colère,  l'exaltation,  le  désespoir,  lors- 
qu'il a  épuisé  toutes  les  attitudes  bondissantes,  rampantes,  pro- 
vocantes, hésitantes,  défaillantes,  tous  ces  mouvemens  réflexes 
qui  révèlent  la  vie  à  ce  moment  où  le  cœur  bat  plus  vite  et  où  il 
semble  que  la  vie  atteigne  son  maximum  d'intensité,  il  lui  reste 
encore  la  ressource  inépuisable  et  suprême  du  mouvement  défi- 
nitif de  ceux  qui  ne  feront  plus  de  mouvemens,  de  l'attitude  de 
ceux  qui  ne  prendront  plus  volontairement  aucune  attitude,  — 
des  morts.  Ainsi  l'horreur  de  la  guerre  sert  l'artiste,  autant  que 
sa  beauté.  Les  victimes  concourent  à  la  joie  de  son  œuvre  comme 
les  triomphateurs,  parce  que  les  unes  et  les  autres,  plus  que  des 
personnages  de  la  vie  ordinaire,  lui  offrent  des  poses  contrastées 
et  saisissantes.  Et  il  y  a  vraiment  une  esthétique  des  batailles, 
parce  qu'il  y  a  une  esthétique  du  mouvement. 

Au  début,  le  peintre  ne  s'en  rend  pas  bien  compte.  Ni  Paolo 
Ucello,  dont  une  Bataille  est  au  Louvre,  ni  Simone  Memmi 
et  Luca  di  Tommé  au  palais  public  de  Sienne,  ni  même  beaucoup 
plus  tard  Vasari,  au  Palazzo  Vecchio  de  Florence,  ne  parvien- 
nent à  faire  évoluer  leurs  masses.  Puis,  tout  d'un  coup,  ils  ne 
voient  plus  dans  la  guerre  que  la  mêlée.  Le  type  de  cette  con- 
ception du  mouvement  est  la  Bataille  de  Salvator  Rosa  (au 
Louvre).  Comme  lui  Parrocel,  Casanova,  Wouwerman,  Le  Brun, 
le  Bourguignon,  s'imaginent  que  les  escadrons  se  choquent, 
se  pénètrent  et  s'embrouillent  jusqu'à  ne  plus  se  reconnaître; 
conception  très  fausse,  car  dans  la  réalité,  «  jamais  deux  troupes 
de  cavalerie  ne  s'abordent  à  la  charge.  L'une  d'elles  est  toujours 
rompue  avant  que  le  choc  se  produise,  comme  si  elle  éclatait 
sous  la  puissance  irrésistible  de  l'air  comprimé  (1).  »  «  C'est  l'ima- 
gination des  peintres  et  des  poètes  qui  a  vu  la  mêlée  (2).  »  Ils  la 
voient  presque  exclusivement,  jusqu'à  Van  der  Meulen,  qui,  le 
premier,  fait  sentir,  dans  la  bataille,  comme  Malherbe  dans  les 
vers,  une  «  juste  cadence  ».  Malheureusement  le  mouvement 
s'arrête,  ou  du  moins  se  restreint  aux  personnages  de  premier 

(1)  Général  du  Barail,  Mes  Souvenirs. 

(2)  Colonel  Ardant  du  Picq,  Etudes  sur  le  combat. 


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l'esthétique  des  batailles.  611 

plan,  tandis  que  semblent  immobiles,  au  fond  du  tableau,  des 
milliers  d'hommes  rangés  comme  des  soldats  de  plomb.  C'est 
l'école  tactique  où  Martin,  Lenfant  et  Blaremberghe  sont  passés 
maîtres,  dans  le  temps  où  triomphe  la  tactique  prussienne  et  où 
il  semble  «  qu'on  ne  puisse  mener  trois  hommes  de  l'autre  côté 
d'un  fossé  sans  une  table  de  logarithmes.  (1)  »  Mais  tandis  que 
Blaremberghe  continue,  en  ses  gouaches  laborieuses,  à  célébrer 
les  victoires  tactiques  de  Louis  XV,  un  autre  art  militaire  boule- 
verse le  monde.  Avec  Bonaparte  le  mouvement  des  masses  rentre 
dans  la  guerre,  et  avec  Gros  dans  l'art.  Ce  n'est  plus  la  mêlée  de 
Casanova  ni  la  tactique  de  Van  der  Meulen  :  l'idée  de  la  masse 
en  mouvement  commence  à  XAboukir  de  Gros,  inspire  tous  les 
grands  peintres  militaires  et  se  fixe  dans  un  vrai  chef-d'œuvre  : 
V Assaut  de  Constantine  d'Horace  Vernet. 

De  nos  jours, les  peintres  ont  compris  de  même  où  était  l'intérêt 
esthétique  des  batailles.  Ils  ont  gardé  le  mouvement  mais  ils  ont 
abandonné  la  masse.  C'est  l'épisode  mouvementé  qui  les  a  tentés 
et  c'est  lui  que  de  Neuville  et  Détaille  ont  peint.  Les  exemples  en 
sont  présens  à  toutes  les  mémoires.  Écrasée  dans  les  actions  en 
masse,  la  France  s'est  rejetée,  dans  son  art,  comme  elle  l'avait  fait 
dans  sa  campagne  de  1 870,  vers  les  glorieux  petits  faits  épisodiques. 
Ses  artistes  font  de  la  peinture  de  francs-tireurs.  Ils  montrent  une 
embuscade,  une  surprise,  une  escarmouche,  un  contact  d'avant- 
postes,  le  mouvement  individuel  comme  d'autres  ont  montré  le 
mouvement  en  groupes  ou  en  masses.  Ils  font  voir  la  bataille  par 
tout  petits  morceaux,  non  en  Clausewitz  ni  en  Jominis,  mais  en 
Marbots  et  parfois  tout  simplement  en  capitaines  Coignets.  Mais 
combien,  par  ailleurs,  ils  diffèrent  des  Marbots  et  des  Coignets,  des 
Lejeunes  et  des  Parquins,  de  tous  ceux  qui,  comme  le  général  du 
Barail,  n'ont  rien  connu  de  plus  beau  que  «  de  s'en  aller  dans 
la  vie,  bercé  sur  un  bon  cheval,  en  entendant  le  bruit  du  fer  qui 
choque  les  routes  sonores  et  le  cliquetis  du  sabre  sur  les  éperons,  » 
il  suffit  pour  s'en  apercevoir  de  regarder  ces  pages  navrantes 
qui  furent  le  Siège  de  Paris  de  Philippoteaux  et  la  Bataille  de 
Nuits  de  Poilpot,  le  Champigny  de  Détaille  et  de  Neuville;  les 
charges  de  M.  Morot,  le  Cimetière  de  Saint-Privat,  le  Bourget. 
Car  si  au  point  de  vue  esthétique,  toute  la  bataille  tient  au 
mouvement  qu'elle  imprime  à  des  masses,  on  peut  y  considérer, 
au  point  de  vue  humain,  un  autre  côté  :  le  sentiment  qu'elle 
fait  naître  en  nous  :  horreur  ou  admiration,  plaisir  ou  souf- 
france. Ce  sentiment  c'est  lui  que  nous  allons  étudier  mainte- 
nant pour  nous  rendre  compte  de   l'évolution  de  la  peinture, 


(1)  Colmar  von  der  Gollz,  Rosbach  et  léna. 


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612  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

car,  autant  que  l'idée  du  mouvement,  ce  sentiment  a  changé. 
Tout  d'abord  nos  peintres  actuels  ont  serré  de  plus  près  la 
réalité  navrante  du  champ  de  bataille  et  y  ont  découvert  ce 
qu'avant  notre  époque  on  n'y  avait  jamais  soupçonné  :  la  souf- 
france. Jusqu'à  de  Neuville  et  Détaille,  tous,  sauf  un  seul,  Callot, 
l'ont  ignorée.  On  n'avait  quasi  jamais  représenté  les  blessures 
ni  les  agonies,  ou,  si  on  les  avait  représentées,  c'était  pour  faire 
ressortir  l'énergie  surhumaine  des  blessés  ou  des  agoni  s  ans.  Dans 
la  Bataille  d'Eylau  de  Gros,  le  jeune  Lithuanien  ne  pense  pas  à  sa 
jambe  fracassée,  mais  uniquement  à  prêter  à  l'Empereur  un  ser- 
ment de  fidélité.  Dans  le  Hohenlinden  de  Schopin,  le  geste  du 
blessé  est  le  même  et  le  serment  semblable.  Ce  sont  les  frères  de 
ce  sergent  des  gardes-françaises  qu'on  apportait  mourant  au  camp 
et  qui  dit  :  «  Ce  n'est  rien,  le  régiment  s'est  bien  montré!  »  ;  de  ce 
soldat  d'Austerlitz  qui  ne  pouvait  se  tenir  immobile  pendant  que 
les  chirurgiens  l'amputaient  d'une  jambe  et  qui  criait  radieux  : 
«  Voyez  donc  comme  ils  avancent!  »  ;  de  ce  canonnier  qui,  ayant 
le  bras  coupé  par  un  boulet,  le  ramassa,  le  mit  dans  la  gueule  du 
canon  et  l'envoya  à  l'ennemi.  Regardez  à  Versailles  tous  ces  ta- 
bleaux représentant  les  guerres  du  premier  Empire  :  il  y  a  fort 
peu  de  blessés  dans  ces  images  d'une  époque  qui  en  vit  tant. 
Dans  les  combats  de  Wertingen,  d'Aïcha,  d'Hollabrunn,  de 
Hanau,  de  Montmirail,  on  n'en  trouve  presque  pas.  Ceux  du 
Combat  de  la  Corogne,  par  Lecomte,  ont  l'air  parfaitement  sa- 
tisfait. Ceux  de  la  Bataille  d'Austerlitz ,  de  Gérard,  sont  des  enne- 
mis qui  ne  se  plaignent  visiblement  que  de  la  défaite  ;  ils  té- 
moignent d'une  douleur  patriotique,  non  physique.  A  Lutzen, 
de  Raffct,  comme  à  Wiïrtchen,  comme  à  Lobau,  de  Meynier,  s'il 
y  a  des  blessés,  c'est  pour  acclamer  l'Empereur  qui  passe.  Ils 
sont  là  «  pour  l'enthousiasme  »,  comme  ces  pauvres  diables, 
transis,  les  pieds  dans  la  boue,  que  le  général  Thiébault  rencontra, 
attendant  sur  une  route  la  calèche  de  Napoléon  (1).  Dans  le  Fré- 
déric H  saluant  le  régiment  d  Anspach-Bayreuth  après  Hohen- 
friedberg,  par  Camphausen,  on  ne  voit  que  trois  blessés.  Un  gre- 
nadier atteint  à  la  main  gauche,  qu'il  repose  sur  son  fusil,  rit  de 
plaisir  en  voyant  les  drapeaux  conquis  et  les  ennemis  prisonniers; 
un  autre,  la  tête  entourée  d'un  linge,  acclame  le  roi  en  souriant. 
Personne  ne  pense  à  ces  bagatelles.  Ce  sont  toujours,  à  ce  point 
de  vue,  les  successeurs  de  Vander  Meulen,  et  Van  der  Meulen  n'a 
rien  vu  dans  la  guerre  que  de  gracieux.  On  y  va  comme  à  une 
fête,  ayant  seulement  noué  sa  cravate  peut-être  un  peu  plus  vite 
que  de  coutume.  On  caracole,  on  cause,  on  sourit  et  Ton  dîne.  Il 

(!)  Baron  Thiébault,  Mémoires, 

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l'esthétique  des  batailles.  613 

n'y  a  guère  de  différence  entre  le  Repas  de  chasse,  de  Van  Loo, 
qui  est  au  Louvre  et  le  Camp  entre  Saint-Sébastien  et  Fontarabie, 
de  Martin,  qui  est  à  Versailles.  Les  airs  des  gardes-françaises 
sont  gais  comme  le  cliquetis  des  verres.  Le  devoir  patriotique  n'a 
pas  une  autre  figure  que  le  plaisir. 

Il  n'y  avait  donc  pas  alors  de  blessures  hideuses,  de  misères, 
de  cris  de  désespoir  et  peut-être  de  reproches  pour  les  auteurs  de 
toutes  ces  tueries?  —  Non,  il  n'y  en  avait  pas.  N'en  croyons  pas 
les  historiens  armés  de  statistiques,  croyons-en  ces  peintures  ! 
Lart  est  plus  vrai  que  la  vie.  Non,  il  n'y  avait  pas  de  plaies 
hideuses  puisque  les  yeux  des  artistes  n'en  voyaient  pas,  ni  de 
cris  de  désespoir  puisqu'ils  n'arrivèrent  pas  aux  oreilles  des 
poètes.  Non,  il  n'y  avait  sans  doute  pas  de  récriminations  contre 
le  souverain,  puisque  l'artiste  a  pu,  sans  soulever  de  protesta- 
tions indignées,  peindre  des  sourires  jusque  sur  les  lèvres  blê- 
missantes des  mourans.  Non,  il  n'y  avait  pas  de  regrets  de  la  vie 
qui  s'écoulait  par  ces  blessures,  de  la  nature  qui  verdissait  dans 
ces  rameaux,  de  l'avenfr  qui  brillait  dans  ces  yeux  jeunes  d'en- 
fans,  de  ces  villes  qui  hérissaient  l'horizon  de  leurs  clochers 
conquis.  Il  n'y  avait  surtout  pas  dans  les  âmes  de  ces  interroga- 
tions pédantesques  et  sociologiques  :  Pourquoi  la  guerre?  pour- 
quoi la  lutte  entre  les  pauvres,  qui  y  trouvent  un  supplément  de 
souffrances,  tandis  que  seuls  quelques  chefs  y  trouvent  un  supplé- 
ment de  prospérité?  Non,  ces  sentimens  ne  sont  venus  que  plus 
tard  à  des  gens  qui,  ne  se  battant  plus  par  plaisir  ni  par  car- 
rière, ne  se  battant  plus  que  par  devoir,  étaient  bien  plus  près  de 
ne  plus  se  battre  du  tout.  Il  n'y  avait  alors  que  la  joie  :  joie  du 
jeu,  joie  de  la  gloire,  joie  d'entrer  en  courant  dans  les  villes,  de 
passer  en  chantant  les  fleuves,  de  planter  sur  les  bastions  des 
drapeaux  étoiles  de  balles,  et  de  revenir  conter  ces  choses  entre 
deux  représentations  de  Quinault!  Gardons-nous  d'imaginer  chez 
ces  ancêtres  poudrés  des  idées  et  des  sentimens  qui  ne  nous  sont 
venus  qu'après  eux,  de  vouloir  qu'ils  souffrissent  de  nos  maux, 
eux  qui  ne  jouissaient  pas  de  nos  plaisirs;  et,  de  même  que  nous 
ne  pouvons  raisonnablement  espérer  qu'ils  eussent  ressenti  nos 
enthousiasmes  pour  la  Walkyrie  ou  pour  le  Petit  Eyolf,  ne  les 
plaignons  pas  d'être  morts,  un  jour  de  victoire,  en  voyant  passer 
le  Roi! 

Car  ils  voyaient  leur  chef,  ces  soldats  des  anciens  tableaux  de 
bataille.  La  patrie  se  présentait  à  eux  non  comme  une  imperson- 
lelle  entité,  un  ensemble  de  forces  concomitantes  dont  la  longue 
léfinition  exige  la  collaboration  de  plusieurs  Académies,  mais 
tous  les  traits  d'un  homme  beau,  dispos,  alerte,  splendidement 
rêtu,  le  même  homme  qu'à  ce  moment  on  invoquait  Ut-bas,  au 

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614  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pays,  dans  les  chaumières,  et  ils  avaient  tout  dit,  ils  avaient  tout 
rappelé,  de  leur  famille,  de  leur  clocher,  de  leur  pays,  quand  ils 
avaient  crié  :  Vive  le  Roi!  Dans  la  bataille  antique,  le  chef  est 
tout.  Ramsès  sur  son  char  représente  à  lui  seul  l'armée  égyptienne, 
et  seul  il  vient  à  bout  de  cent  ennemis  de  taille  lilliputienne,  ou 
même  d'une  ville  fortifiée,  dont  les  défenseurs,  criblés  par  ses 
flèches,  implorent  sa  merci.  Dans  les  batailles  de  la  Renaissance, 
le  chef  est  toujours  au  milieu  de  la  mêlée,  et  sur  les  murs  du 
Vatican,  Constantin  charge  Maxence  avec  le  même  entrain 
qu'Alexandre  le  satrape  dans  la  mosaïque  d'Arbelles.  Avec  Van  der 
Meulen  et  toute  son  école,  le  roi  absorbe  toujours  le  premier  plan. 
Ordinairement  bien  campé  sur  un  cheval  cabré,  il  montre  du  bout 
de  sa  cravache  la  bataille  à  un  aide  de  camp  qui  reçoit,  chapeau 
bas,  l'ordre  de  la  gagner.  Dans  le  Fontenoy  de  Lenfant,  Louis  XV 
est  là  au  moment  où  le  duc  de  Richelieu  accourt  et  à  cette  ques- 
tion :  «  Quelles  nouvelles?  »  répond  :  «  La  bataille  est  gagnée,  si  Ton 
veut.  »  Au  loin,  on  voit  bien  les  pièces  d'artillerie  qui  ont  ébranlé 
la  colonne  anglaise  et  la  Maison  du  roi  chargeant  par  cette 
brèche,  mais  on  sent  que  toute  la  bataille  est  dans  cette  noble 
attitude  du  roi,  refusant  de  désespérer  et  de  reculer  derrière  l'Es- 
caut. A-t-on  besoin  de  rappeler  que  Napoléon,  chez  Gros,  chez 
Gérard,  joue  le  premier  rôle  et  que  chez  Vernet  il  représente, 
comme  Ramsès,  toute  la  bataille?  A  Iéna,  on  ne  voit  que  lui,  se  re- 
tournant furieux,  des  cris  intempestifs  des  jeunes  soldats.  A  Fried- 
land,  peint  d'après  un  croquis  d'après  nature  du  grenadier  Pils,  on 
ne  voit  que  lui,  donnant  à  Oudinot  Tordre  de  terminer  l'affaire.  A  Wa- 
gram,  on  ne  continue  à  ne  voir  que  lui,  maniant  la  lorgnette  d'une 
main  et  tendant  de  l'autre,  à  son  page  Gudin,  une  des  cartes  de 
Racler  d'Albe.  Mais  cette  grande  figure  une  fois  disparue  des  ta- 
bleaux de  bataille,  personne  ne  prendra  plus  sa  place.  On  ne  croira 
plus  qu'un  seul  homme  représente  une  nation  et  gagne  une  ba- 
taille. On  ne  croira  plus  à  Ramsès.  Delaroche  nous  montre  bien 
encore  le  duc  d'Angoulême,  assistant  à  la  prise  du  Trocadéro, 
appuyé  contre  les  gradins  de  franchissement,  et  Horace  Vernet 
donne  une  assez  bonne  place  au  maréchal  Rugeaud  dans  la  ba- 
tail  d'Isly,  mais  c'est  la  fin.  Avec  Meissonier,  on  ne  voit  Napo- 
léon III,  à  Solférino,  qu'au  second  plan.  Avec  Détaille  et  de  Neu- 
ville, il  a  disparu  tout  à  fait,  et  ses  généraux  aussi.  Ce  n'est  même 
pas  le  fantôme  tragique  qui,  chez  M.  Zola,  cherche  la  mort  à  la 
Râpée .  Regardez  les  tableaux ,  non  seulement  de  Neuville  et  Détaille, 
mais  de  MM.  Morot,  Armand-Dumaresq ,  Rerne-Bellecour,  h 
figure  du  chef  y  manque  presque  toujours.  On  dirait  aies  voirqne 
les  généraux  n'ont  joué  aucun  rôle  dans  la  guerre  de  1870,  —  les 
images  sont  parfois  cruelles,  —  et  que  ce  fût  là  une  guerre  à 


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l'esthétique  des  batailles.  615 

hasard  et  de  soldats.  Jusqu'à  nos  peintres,  on  a  toujours  montré 
la  guerre,  vue  du  côté  du  roi.  Avec  eux  on  la  voit  du  côté  du 
peuple. 

Le  chef  disparaissant,  les  regards  qui  étaient  tenus  levés  vers  lui 
et  comme  distraits  par  cette  incarnation  de  la  patrie  ont  mieux 
aperçu  les  misères  et  les  dégoûts  de  la  guerre.  Les  anciens  peintres 
montraient  un  chef  rayonnant  de  joie  et  pas  de  blessés,  les  con- 
temporains ne  nous  montrent  pas  le  chef,  mais  ils  insistent  sur 
les  meurtrissures  de  la  chair  à  canon.  Toute  joie  est  tombée. 
Évoquez  ces  pages  lugubres  de  Neuville,  de  Berne-Bellecour,  de 
Morot,  ces  soldats  harassés,  hâves,  maigris,  couverts  de  givre  ou 
de  poussière  ;  les  routes  défoncées,  les  talus  ensanglantés,  les 
blessés  grattant  la  terre  de  leurs  doigts  crispés,  les  ambulances, 
les  bouillies  de  chairs  vives,  ces  tas  de  débris  de  maisons  môles 
de  débris  d'hommes,  dont  les  premiers  plans  de  ces  tableaux  sont 
encombrés.  Et  ne  dites  pas  que  ces  peintres  ont  vu  la  guerre  si 
laide  parce  qu'ils  l'ont  vue  du  côté  de  la  défaite,  semblables  à 
ces  blessés  qu'on  emporte  du  champ  de  bataille,  qui  peignent 
toujours  la  journée  sous  les  plus  noires  couleurs  parce  qu'elle  n'a 
pas  été  heureuse  pour  eux.  M.  Vereschaguine,  qui  est  venu  après 
eux,  a  peint  la  victoire  ;  il  a  vu  les  Russes  entrer  à  Plevna;  et  ses 
tableaux  sont  à  ce  point  navrans  qu'un  critique  anglais  disait  qu'un 
seul  d'entre  eux  «  annulerait  l'éloquence  du  plus  persuasif  des 
sergens  recruteurs  qui  se  tiennent  au  coin  de  Parliament 
Street  (1)  ».  —  Le  panorama  du  siège  de  Paris,  dont  on  se  souvient 
sans  doute,  fut  la  première  grande  révélation  de  cet  aspect  de  la 
guerre.  On  n'y  voyait  pas  d'assauts  brillans  et  héroïques,  pas  de 
luttes  à  gestes  sculpturaux,  pas  de  corps  à  corps,  pas  de  ces 
mouvemens  d'ensemble  qu'on  prête  à  une  foule,  et  qui  pour  dix 
mille  corps  ne  révèlent  qu'une  âme  ;  on  n'y  voyait  même  pas  l'en- 
nemi. La  mort  ne  montait  pas  sur  les  remparts,  comme  une 
hydre  magnifique,  aux  mille  têtes  étincelantes,  ni  avec  des  chants 
entrain  ans,  des  écharpes  déployées,  flottant  au  vent.  Non.  Çà  et 
là,  un  homme  s'affaissait  comme  pris  d'un  mal  subit.  On  voyait  des 
brancards,  des  civières,  des  linges  ensanglantés.  Les  uniformes 
avaient  pâli  à  ce  point  qu'on  ne  distinguait  plus  un  militaire  d'un 
civil,  —  c'est  dire  l'homme  vêtu  de  bleu,  de  rouge  et  d'or,  qui 
s'offre  à  la  mort  dans  la  force  et  la  beauté  de  son  âge,  comme  ce 
colonel  de  Vérigny  qui  réservait  ses  plus  belles  tenues  pour  les 
les  jours  de  combat  (2),  —  et  l'homme  qui,  lugubrement  habillé  de 
noir,  semble  porter  toute  sa  vie  le  deuil  d'une  fin  médiocre  et  d'un 
destin  inutilement  évité.  Les  officiers  n'avaient  plus  en  main  le 


(1)  Hilary  Skinner,  War  Arlists  and  war  piclures. 

(2)  Commandant  Parquin,  Souvenirs  et  Campagnes. 


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616  REVUE  DES  DEUX  M0NDE8. 

sabre  qui  jette  des  éclairs,  mais  la  lorgnette  du  touriste  ou  de 
l'abonné  de  l'Opéra.  Ils  ne  brandissaient  pas  de  drapeaux,  comme 
Bonaparte  à  Arcole.  Immobiles,  dans  les  bastions,  à  la  musique 
des  balles,  ils  attendaient  le  danger  froidement,  sans  excitation 
du  corps  ni  de  l'esprit,  comme  un  médecin  au  lit  d'un  cholé- 
rique. 

Si  l'on  veut  mesurer  exactement  la  différence  d'impression  que 
les  misères  de  la  guerre  font  sur  un  artiste  de  notre  temps  et  celle 
qu'elles  éveillaient  chez  un  artiste  du  temps  de  Napoléon,  il  faut 
comparer  ceux-ci  non  pas  traitant  des  sujets  différens  d'après  des 
données  diverses,  mais  traitant  le  même  sujet,  munis  des  mêmes 
renseignemens.  On  se  rappelle  peut-être  le  Maréchal  Lannes  à  Ess- 
ling,  de  M.  Boutigny,  exposé  au  Salon  de  1894.  Quatre-vingt  quatre 
ans  auparavant,  en  1810,  le  Salon  contenait  aussi  les  Derniers  mo- 
mens  du  duc  de  Montebello,  par  Bourgeois,  et  ce  tableau  a  été  gravé 
dans  les  Victoires  et  Conquêtes.  Il  y  a  de  grandes  analogies  entre 
les  deux.  Napoléon  entouré  de  sa  garde  est  descendu  de  cheval  et 
se  jette  sur  son  ami  en  lui  prenant  la  main.  Dans  les  deux,  Lannes 
est  représenté  couché  sur  un  brancard,  le  corps  de  trois  quarts,  la 
tête  de  profil,  tournée  à  notre  droite,  vers  l'Empereur.  Mais  dans 
le  tableau  de  Bourgeois,  il  n'y  a  qu'un  blessé,  et  encore  parce  que 
le  peintre  ne  pouvait  faire  autrement  :  c'est  le  maréchal  Lannes. 
Dans  celui  de  M.  Boutigny,  en  1894,  il  y  en  a  sept.  Chez  Bourgeois, 
la  scène  se  passe  en  plein  champ,  au  milieu  des  soldats,  avec  une 
éclaircie  sur  la  bataille.  La  garde  entoure  le  groupe  formé  par 
Lannes,  ses  porteurs  et  Napoléon.  Les  chevaux  caracolent,  les 
plumets  jaillissent,  les  fumées  tourbillonnent,  les  aigles  impé- 
riales  planent,  les   cheveux  des   tètes    découvertes  flottent  en 
boucles  au  vent  des  batailles  :  c'est  l'action  à  peine  interrompue, 
c'est  une  halte  humanitaire  et  l'occasion  de  gestes  de  sensibilité, 
dans  une  charge  héroïque.  Begardez  le  héros  lui-même.  Est-il 
blessé?  On  ne  le  voit  guère.  Sa  main  droite  gantée  tient  encore 
son  épée  nue  ;  sa  main  gauche  place  la  main  de  l'Empereur  sur 
sa  poitrine  découverte.  La  jambe  emportée  est  dissimulée  sous  un 
large  manteau.  Larrey  est  là,  en  grand  uniforme,  fouillant  dans 
une  cassette,  mais  on  ne  voit  point  ce  qu'il  en  retirera.  En  1894, 
au  contraire,  la  scène  est  vue  dans  une  triste  cour  de  ferme,  aux 
bâtimens  vermoulus,  aux  carreaux  brisés,  loin  de  tout  spectacle 
entraînant.  Çà  et  là,  des  blessés  qui  souffrent.  Le  maréchal  est 
étendu  sans  geste  théâtral  ;  sa  jambe  mutilée,  enveloppée  de  linges, 
est  la  chose  que  le  spectateur  voit  tout  d'abord  et  avec  un  profond 
sentiment  de  répugnance.  Les  instrumens  de  chirurgie  sont  au  pre- 
mier plan:  un  bassin  plein  de  sang  y  est  aussi  et  Larrey,  revêtu 
du  tablier  qui  lui  a  servi  pendant  l'opération,  semble  encore  ses- 


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l'esthétique  des  batailles.  617 

suyer  les  mains.  Puis,  contre  un  mur,  bien  en  évidence,  énormes, 
le  sabre  que  la  main  ne  brandira  plus,  le  chapeau  à  plumes  qui 
n'ombragera  plus  qu'un  cercueil.  Le  premier  tableau  était  une 
scène  de  fête  guerrière:  le  second  est  une  vue  d'ambulance.  Toute 
la  différence  entre  la  peinture  de  bataille  d'hier  et  celle  d'aujour- 
d'hui tient  entre  ces  deux  mots. 

En  même  temps  que  le  spectacle  des  ambulances  nous  fait 
oublier  la  gloire  de  l'homme  en  attachant  nos  yeux  sur  ses  mi- 
sères, un  autre  spectacle  va  nous  faire  oublier  l'homme  même, 
ou  du  moins  va  le  réduire  à  un  rôle  bien  secondaire  :  c'est  l'appa- 
rition de  la  Nature.  Longtemps  on  l'a  ignorée,  dans  l'art  comme 
dans  les  récits.  Mont  lue  ne  met  jamais  un  coin  de  paysage  dans 
ses  Mémoires,  et  s'il  nous  parle  d'arbres  c'est  à  titre  de  potences, 
pour  nous  dire  qu'il  y  a  pendu  les  huguenots  «  sans  dépense 
d'encre  ni  de  papier  »;  de  telle  façon  qu'on  pût  suivre  à  ces 
<(  enseignes  »  le  chemin  par  où  il  était  passé  (1).  Callot  fait  de 
même.  Les  peintres  de  «  mêlées  »  négligent  d'ordinaire  de  nous 
montrer  où  elles  ont  eu  lieu.  Pour  les  peintres  de  l'école  topo- 
graphique ou  lactique,  les  bastions  sont  les  seules  montagnes,  les 
tranchées  les  seules  vallées.  Si  Martin, Lenfant,Blaremberghe  nous 
montrent  un  arbre,  c'est  «  l'arbre  de  mémoire  »  exigé  par  l'Acadé- 
mie au  premier  plan,  arbre  maigre  et  compassé  comme  on  en  voit 
dans  les  cours  de  collège.  Van  der  Meulen  ou  Parrocel  déploient 
un  horizon  académique  sans  émotion,  sans  intérêt,  sans  vie. 
Lisez  les  récits  de  guerre  du  grand  Frédéric  :  le  paysage  y  paraît 
moins  encore.  Mais  voici  que  le  xvme  siècle  finit.  Rousseau  a 
tourné  les  regards  des  spectateurs  et  des  acteurs  eux-mêmes  vers 
le  fond  de  toutes  les  scènes  de  ce  monde.  Derrière  les  person- 
nages éphémères,  le  décor  éternel  est  apparu.  Qu'y  a-t-il  dans  ce 
décor,  quels  en  sont  les  fils  cachés  et  les  mystères?  Jusque  dans 
la  bataille,  cette  préoccupation  suit  l'homme  des  temps  nou- 
veaux. Pendant  le  bombardement  de  Verdun,  Gœthe,  qui  faisait 
partie  de  l'armée  alliée,  se  promenant  dans  les  vignes,  avec  le 
prince  do  Reuss,  l'entretient  d'un  phénomène  de  réfraction  des 
couleurs  observé  le  matin  même,  et  tous  deux  s'émerveillent,  non 
de  la  tactique  de  Dumouriez,  mais  de  ce  que  «  l'atmosphère,  les 
vapeurs,  la  pluie,  l'eau  et  la  terre  nous  offrent  incessamment  des 
teintes  changeantes,  et  dans  des  conditions  et  des  circonstances 
si  diverses,  qu'on  doit  désirer  d'apprendre  à  les  connaître  d'une 
manière  plus  précise  (2).  »  Le  général  Lejeune  éprouve  les  mêmes 
impressions  en  passant  dans  la  forêt  d'Amstetten,  et  fait  admirer 
à  Murât  la  terre  et  les  arbres  couverts  de  neige.  «  Le  givre 


(1)  Montluc,  Mémoires. 

(2)  Gœthe,  Campagne  de  France. 


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618  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

argenté  adoucissait  la  couleur  éclatante  des  feuilles  mortes  du 
chêne  et  le  vert  sombre  des  sapins.  Cette  enveloppe  glacée 
dissimulait  un  peu  les  formes  et  les  teintes  que  la  vapeur  rendait 
encore  plys  suaves  et  offrait  un  tableau  charmant.  Éclairés  par 
le  soleil,  des  milliers  d'énormes  glaçons,  semblables  à  ceux  de 
nos  fontaines  et  des  roues  de  nos  fabriques,  pendaient  à  ces 
arbres  comme  autant  de  lustres  éblouissans.  Jamais  salle  de  bal 
n'avait  reflété  autant  de  diamans...  »  Mais  voici  que  huit  régi- 
mens  autrichiens  et  hongrois  viennent  interrompre  la  rêverie.  D 
faut  du  canon...  «  Ces  deux  pièces  chargées  à  mitraille  culbu- 
tèrent toute  la  tête  de  colonne  ennemie.  Pas  un  seul  biscaïen  ne 
fut  perdu.  La  commotion  fit  crouler  sur  nos  têtes  les  amas  de 
neige  suspendus  aux  arbres  et,  comme  par  enchantement,  les  esca- 
drons disparurent  enveloppés  dans  un  nuage  (4).  »  Voilà  que  le 
charme  de  la  nature  a  éclipsé  la  vaillance  de  l'homme.  Voici  que, 
chez  Gros,  sa  mélancolie  recouvre  et  domine  toutes  les  misères, 
comme  la  neige  toutes  les  blessures,  et  que  l'agonie  de  l'hiver  a 
surpassé  en  horreur  l'agonie  des  combat  tans.  Regardez  la  Bataille 
cTEylatt,  qui  est  au  Louvre,  et  ne  pensez  pas  que  ce  soit  l'âme  seu- 
lement des  artistes  ou  des  poètes  qui  ait  senti  la  tristesse  infinie  de 
cette  plaine.  Parquin,  qui  n'était  qu'un  sabreur,  en  a  eu  le  cœur 
serré.  «  Les  forêts  de  sapins  qui  abondent  dans  ce  pays  et  qui 
bordaient  le  champ  de  bataille  le  rendaient  encore  plus  triste. 
Ajoutez  à  cela  un  ciel  brumeux  dont  les  nuages,  paraissant  ne 
pas  s'élever  au-dessus  des  arbres,  jetaient  sur  toute  cette  scène 
une  teinte  lugubre  et  nous  rappelaient  involontairement  que 
nous  étions  à  trois  cents  lieues  du  beau  ciel  de  France  (2).  » 

Avec  Horace  Vernet,  Protais  et  tous  les  peintres  de  ce  temps, 
la  nature  pénètre  encore  davantage  le  tableau  de  bataille.  Le 
combat  de  l'Habrah  est  un  paysage  autant  qu'un  tableau  de 
figures.  La  prise  d'Alger,  de  Gudin,  n'est  qu'un  paysage.  Les 
compagnons  de  Bonaparte  n'avaient  vu  en  Egypte  que  les  traces 
des  hommes,  des  Pharaons.  Ceux  du  duc  d' Au  maie  voient  en 
Afrique  des  paysages  nouveaux  et  splendides.  Devant  Laghouat, 
avant  de  conter  le  bombardement,  M.  du  Barail  prend  le  temps  de 
dépeindre  :  «  L'aspect  du  paysage  est  d'une  tristesse  grandiose.  En 
dehors  de  l'oasis,  aussi  loin  que  la  vue  peut  s'étendre,  on  n'aper- 
çoit pas  un  brin  d'herbe.  Partout  du  sable.  Dans  les  profondeurs 
du  sud,  le  désert  paraît  stérile  et  nu.  Du  côté  du  nord,  le  regard 
est  arrêté  par  une  ligne  de  rochers  qu'un  sable  jaune,  rutilant, 
plaqué  dans  leurs  anfractuosités,  fait  paraître  plus  noirs  et  plus 
brûlés.  Dans  les  grandes  chaleurs  de  l'été,  alors  que  l'air  vibre 


i 


(1)  Général  Lejeune,  De  Valmy  à  Wagram. 

(2)  Commandant  Parquin,  Souvenirs  et  Campagnes. 


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l'esthétique  des  batailles.  619 

autour  de  soi,  on  dirait  voir  des  flammes  léchant  du  charbon  (1).  » 
A  tout  instant  la  nature  vient  ainsi  prendre,  dans  les  récits  des 
officiers  eux-mêmes,  la  place  réservée  autrefois  aux  héros  et  la 
beauté  de  son  œuvre  pacifique  fait  pâlir  la  beauté  des  œuvres  de 
destruction.  Ses  lumières  du  matin  brillent  plus  que  les  feux  de 
salves;  ses  nuages  planent  longtemps  après  que  les  fumées  du 
canon  se  sont  dissipées.  —  Chez  les  peintres  de  la  guerre  de  1870, 
l'impression  sera  la  même,  mais  centuplée  par  l'éducation  que 
nous  a  donnée  notre  récente  école  de  paysage.  Regardez,  dans 
la  grande  galerie  de  Versailles,  quel  est,  de  tous  ces  champs  de 
bataille,  celui  qui  donne  le  plus  profondément  l'idée  de  la  nature: 
c'est  le  Combat  de  la  Plâtrière,  d'Alphonse  de  Neuville.  Dans  la 
plupart  de  ses  autres  toiles  :  le  Courrier  intercepté,  De  Montbé- 
liard  à  Strasbourg,  A  la  recherche  d'un  gué,  le  Combat  sur  une 
voie  ferrée,  comme  dans  celles  de  Détaille  :  En  retraite,  la 
Colonne  Vincendon  en  Tunisie,  les  Prisonniers,  le  paysage  envahit 
et  occupe  les  deux  tiers,  parfois  les  trois  quarts  de  la  composi- 
tion. Les  bois,  les  champs,  les  coteaux,  les  eaux  fuyantes,  les 
brumes,  tout  le  décor  où  s'agite  l'homme  nous  pénètre  et  nous 
émeut  plus  que  ce  qu'y  fait  l'homme  même.  Le  stratège  du 
xixe  siècle,  fût-il  M.  de  Moltke,  ne  peut  plus  considérer  un 
paysage  comme  un  simple  terrain  de  manœuvres  :  malgré  lui, 
une  poésie  s'en  dégage  qui,  un  instant,  lui  fait  oublier  tout  le 
reste  :  «  Le  séjour  de  Greisau  doit  être  fort  agréable,  écrit-il,  de 
Ferrières,  le  21  septembre  1870,  à  présent  où  l'automne  donne 
aux  feuilles  des  arbres  leurs  teintes  rouges  et  dorées.  Les  pluies 
que  vous  avez  eues  il  y  a  quelque  temps  auront  été  très  favo- 
rables aux  gazons  et  aux  plantations  d'arbres,  et  j'espère  que  la 
verdure  sera  bien  fraîche  tout  autour  de  la  chapelle...  »,  et  le 
4  mars  1871  :  «  Les  arbustes  se  couvrent  de  feuilles  et  je  crois 
que  dans  une  quinzaine,  les  cerisiers  pourraient  peut-être  bien 
fleurir  (2)...  » 

Nous  ne  savons  ce  qu'il  est  advenu  des  cerisiers  de  M.  de 
Moltke,  mais  ce  qui  fleurira  sûrement  dans  les  âmes  des  hommes 
de  guerre  de  l'avenir,  c'est  ce  sentiment  que  nos  conquêtes  sont 
peu  de  chose  auprès  des  prodiges  de  la  nature  et  nos  agitations 
au  prix  de  sa  sérénité.  Elle  est  la  grande  charmeresse  des  âmes 
contemporaines;  dans  les  images  que  nos  peintres  nous  font  de 
la  guerre,  elle  envahit,  elle  absorbe,  elle  résorbe  tout.  A  mesure 
que  le  paysage  augmente  d'importance  dans  le  tableau  de  ba- 
tailles, voici  que  les  splendeurs  de  l'uniforme,  l'héroïsme  des 
gestes,  le  théâtral  des  attitudes,  tout  ce  qui  faisait  la  beauté  des 


(1)  Général  du  Barail,  Mes  Souvenirs. 

(2)  Comte  de  Moltke,  Lettres  à  sa  mère,  édition  française,  par  E.  Jaeglé. 


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620  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tueries  napoléoniennes  diminue.  Tant  mieux.  La  nature  enva- 
hissant le  champ  de  bataille,  c'est  la  vie  prenant  la  place  de  la 
mort.  C'est  le  travail  sourd  et  incessant  de  Dieu  pour  le  bien  et 
pour  la  beauté  à  la  place  de  notre  ingéniosité  pour  le  mal  et  de 
notre  virtuosité  pour  le  laid.  Les  mousses  et  les  lierres  réunis- 
sent et  affermissent  entre  elles  les  pierres  que  nos  obus  ont  divi- 
sées et  brisées.  Les  arbres  croissent  et  prodiguent  des  fruits  là  où 
les  affûts  prodiguèrent  la  mort.  L'homme  se  lasse  ;  la  terre  ne  se 
lasse  pas.  Elle  donne  le  pain  comme  elle  a  donné  le  fer,  mais  son 
suc  qui  rouille  les  épées  nourrit  les  plantes.  Tous  —  môme  ceux 
que  leur  carrière  incline  à  la  guerre  —  éprouvent  cet  enseigne- 
ment de  paix  et  l'expriment.  Je  n'en  veux  pour  preuve  que  ces 
mots  d'un  officier  d'artillerie  racontant  qu'au  milieu  de  ses  ma- 
nœuvres en  plein  champ  il  a  pris  pour  point  de  direction  un 
marronnier  en  fleurs  :  «  Que  de  lieues  on  trace  sur  cette  lieue 
carrée!  En  avant,  demi-tour,  en  arrière,  et  des  déploiemens 
obliques  et  des  défilés  aussi!  L'herbe  qu'on  écrase  rend  une 
odeur  de  rêve  épanchée  et  de  la  terre  égratignée  s'élève  et  nous 
grise  doucement  l'âme  des  germes  endormis.  Y  a-t-il  encore  une 
guerre  quelque  part,  dans  l'espace  ou  dans  le  temps?  Non,  la 
guerre  est  abolie  de  par  la  sérénité  de  la  nature  (1).  » 

III 

On  aperçoit  déjà  comment  finit  la  peinture  de  batailles,  c'est- 
à-dire  comment  elle  tend  à  n'être  plus  qu'une  variété  du  paysage, 
—  qu'un  paysage  animé.  On  l'apercevra  mieux  encore  si  l'on 
examine  ce  que  seront  vraisemblablement  les  combats  de  demain, 
non  pas  au  point  de  vue  de  leurs  résultats  politiques  ni  même  à 
celui  des  sentimens  qu'ils  éveilleront  dans  les  âmes,  mais  au  point 
de  vue  des  spectacles  qu'ils  dérouleront  devant  les  yeux.  — 
Sera-ce  un  spectacle  d'ensemble,  comme  celui  qu'eurent  les 
habitans  de  Tournay  le  11  mai  1745,  du  haut  des  remparts  de 
leur  ville,  tandis  qu'entre  Anthoin  et  le  bois  de  Barry  les  essaims 
blancs  et  bleus  des  Français  disloquaient  l'énorme  masse  rouge 
de  la  colonne  Cumberland?  Ou  comme  celui  qu  eurent  du  haut 
des  collines  de  Vienne  les  invités  du  prince  de  Ligne,  le  5  juil- 
let 1809,  lorsque,  dans  l'immense  plaine  de  Wagram,  l'Empe- 
reur semblait  débordé  par  les  troupes  autrichiennes,  et  que  les 
mouchoirs  de  l'aristocratique  assistance  flottaient  au  vent,  vers 
les  armes  allemandes,  comme  un  appel  et  un  espoir?  Non.  A 
cette  époque,  les  adversaires  se  rapprochaient  assez  pour  qu'à 

(1)  Art  Roi*,  Vingot  et  mot* 

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l'esthétique  des  batailles.  621 

Fontenoy  les  Français  pussent  faire  aux  Anglais  la  fallacieuse 
politesse  de  les  engager  à  tirer  les  premiers,  pour  qu'à  Essling  les 
grenadiers  décimés  par  le  canon  autrichien  criassent  en  voyant 
mettre  le  feu  aux  pièces  :  «  C'est  pour  moi  »  (1)!  On  apercevait 
donc  du  même  coup  d'œil  les  deux  armées  se  faisant  face.  Au- 
jourd'hui que  les  fusils  nettoient  l'espace  devant  eux  à  plus  de 
mille  mètres  et  les  canons  à  plus  de  quatre  mille,  des  batailles 
entières  pourront  avoir  lieu  sans  que  personne,  sauf  les  gens  du 
service  aérostatique,  voient  à  la  fois  les  deux  côtés  de  la  lutte,  et 
si  ceux-ci  les  voient,  ce  sera  sous  forme  de  lignes  noires  se  mou- 
vant sur  une  carte  topographique.  On  pourra  concevoir  la  ba- 
taille avec  l'esprit;  on  ne  la  verra  plus  avec  ses  yeux. 

Pourra-t-on  au  moins,  en  ne  montrant  qu'un  côté  de  l'action, 
en  faire  sentir  la  grandeur?  Figurer  à  côté  des  soldats  qui  exé- 
cutent le  chef  qui  conçoit,  la  tête  qui  dirige,  et  qui  apparaît,  dans 
les  luttes  futures,  comme  le  facteur  principal  du  succès?  On  le 
pourra  moins  encore.  Car  la  prodigieuse  puissance  des  canons 
modernes  ne  rendra  pas  seulement  intenable  toute  position  trop 
rapprochée,  elle  obligera  les  ennemis  même  éloignés  à  ne  pas  se 
grouper  entre  eux.  Les  obus  à  mélinite  en  démolissant  les  mai- 
sons, les  obus  à  mitraille  en  répandant,  comme  un  coup  d'arro- 
soir, trois  cents  balles  sur  un  petit  périmètre  feraient  trop  de 
ravages  dans  des  bataillons  serrés.  Il  ne  faut  donc  pas  seule- 
ment que  les  lignes  s'écartent  l'une  de  l'autre  ;  il  faut  que  chacune 
d'elles  sespace.  Une  armée  développée  avec  les  effectifs  dont  on 
dispose  aujourd'hui  ne  tiendra  pas  moins  de  dix  kilomètres; 
elle  en  tiendra  davantage  si  elle  est  coupée  par  des  obstacles 
naturels,  des  marais,  qui  viendront  s'ajouter  à  cette  longueur. 
Où  sera  le  chef  de  cette  masse  d'hommes,  le  cerveau  d'où  parti- 
ront et  auquel  aboutiront  toutes  les  fibres  nerveuses  de  cet  orga- 
nisme? Évidemment  assez  loin  en  arrière.  «  On  a  reproché  à  l'Em- 
pereur son  inaction  à  la  Moskowa,  dit  Marbot,  il  faut  cependant 
reconnaître  que  du  point  central  où  il  se  trouvait  avec  ses  ré- 
serves il  était  à  même  de  recevoir  les  fréquens  rapports  de  ce  qui 
se  passait  sur  toute  la  ligne.  Tandis  que  s'il  eût  été  d'une  aile  à 
l'autre  en  parcourant  un  terrain  aussi  accidenté,  les  aides  de 
camp,  porteurs  de  nouvelles  pressantes,  n'auraient  pu  l'aperce- 
voir ni  le  trouver.  »  Dans  l'avenir,  le  chef  fera  de  même.  Il  se 
tiendra  en  un  point  relativement  équidistant  de  tous  les  points 
de  la  ligne  engagée  et  il  est  aisé  de  .comprendre  que  plus  une  ligne 
sera  longue,  plus  ce  point  en  arrière  sera  éloigné. 

Il  faudra  donc  choisir,  représenter  ou  le  chef  ou  l'armée.  Le 

(i)  Les  Cahiers  du  capitaine  C  oigne  t. 

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622  REVUS  DES  DEUX  MONDES. 

chef  ?  Quel  spectacle  pittoresque  offrira-t-il  donc  ?  Trop  loin  de 
Tennemi  pour  le  voir,  trop  loin  de  ses  troupes  pour  être  vu 
d'elles,  ne  correspondant  avec  ses  lieutenans  que  par  téléphone 
ou  estafettes,  il  n'apparaîtra  plus  dans  ces  attitudes  vigoureuses 
et  significatives  que  lui  prêtait  l'imagination  sans  doute,  mais 
aussi  parfois  la  réalité.  On  a  vu  Lannes  saisir  l'échelle  d'assaut 
à  Ratisbonne,  Ney  prendre  un  fusil  pour  protéger  la  retraite  de 
Russie,  Drouot  défendre  ses  pièces  contre  une  charge  de  cavalerie, 
à  Hanau,  Napoléon  lui-même  pointer  un  canon  en  1814,  Canro- 
bert,  enfin,  à  Saint-Privat,  accourant  tête  nue,  l'épée  en  main,  au 
milieu  de  ses  batteries.  Notez  d'ailleurs  que  c'est  toujours  dans  la 
défaite,  dans  la  retraite  ou  à  des  momens  désespérés,  que  le  chef, 
au  lieu  d'être  à  son  poste,  qui  est  au  loin,  près  des  réserves,  — 
là  où  la  vue  physique  de  l'action  lui  est  interdite,  mais  où  la  vue 
intellectuelle  en  est  plus  sûre  et  plus  complète,  —  vient  se  mêler 
à  ses  soldats,  faire  un  métier  héroïque,  mais  qui  n'est  pas  le 
sien.  Dans  la  guerre  à  venir,  il  se  tiendra  calme  et  isolé,  dans  une 
méditation  féconde  peut-être,  mais  intraduisible  aux  yeux.  Un 
monde  de  pensées  et  de  sensations  pourra  rouler  dans  sa  tête  sans 
que  rien  n'en  paraisse  au  dehors.  «  N'y  a-t-il  pas  quelques  mouve- 
mens  visibles  dans  les  muscles  de  la  figure  ou  de  la  main  ?  se  de- 
mande M.  Vereschaguine  en  observant  Skobeleff  au  milieu  d'une 
bataille  dans  les  Ralkans.  — Non,  répond-il,  sa  physionomie  est 
calme  et  ses  mains  sont,  comme  à  l'ordinaire,  enfoncées  dans  les 
poches  de  son  pardessus.  »  (1)  Le  romancier,  le  poète  écriront 
peut-être  sur  ce  calme  leurs  plus  belles  pages,  mais  que  voulez-vous 
que  le  peintre  fasse  d'un  général  qui  a  les  mains  enfoncées  dans 
les  poches  d'un  pardessus  ! 

Regardons  les  soldats.  Eux  aussi  sont  loin  de  l'ennemi.  Ils  ne 
peuvent  le  menacer  ni  du  geste,  ni  du  regard,  ni  de  la  voix. Ils 
en  sont  réduits  à  des  mouvemens  machinaux  généralement  pré- 
vus par  la  théorie.  Quelques-uns  d'entre  eux  jouent  un  rôle  pure- 
ment mécanique  et  tout  ce  qu'on  leur  demande  c'est  de  garder 
assez  de  sang-froid  pour  l'exécuter  mécaniquement.  Autrefois  le 
canonnier  d  une  place  pointait  lui-même  sa  pièce.  Aujourd'hui  il 
ne  regarde  même  plus  du  côté  de  l'ennemi.  Penché  sur  les  gra- 
duations du  niveau,  attentif  aux  indications  de  l'officier,  le  collier 
est  tout  le  champ  visuel  où  son  œil  se  meut.  S'il  se  relève, 
fera-t-il  des  gestes  de  défi,  d'encouragement?  Non,  il  demeurera 
immobile.  Brandira-t-il  une  épée?  Non,  il  tiendra  un  goniomètre 
La  crainte  se  manifestera-t-elle  au  moins  chez  ces  hommes  par 
des  mouvemens  pittoresques?  Jadis,  à  Sébastopol,  chaque  coup  de 

(i)  Vassili  Vereschaguine,  Souvenirs,  Enfance,  Voyages,  Guerres. 

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I 


l'esthétique  des  batailles.  623 

l'ennemi  était  annoncé  par  le  veilleur  qui  criait  :  «  Mor-tier!  »  et 
tout  le  monde  se  jetait  à  terre,  attendant  que  la  bombe  eût  éclaté. 
Autant  de  poses  curieuses  et  significatives.  L'homme  voyait  dis- 
tinctement le  danger  qui  le  menaçait  :  «  Quelqu'un  le  souleva 
par  les  épaules,  il  ouvrit  les  yeux  avec  effort  et  vit  sur  sa  tète 
le  ciel  d'un  bleu  sombre,  des  myriades  d'étoiles  et  deux  bombes 
qui  volaient  dans  l'espace,  comme  cherchant  à  se  dépasser  (1).  » 
Mais  à  l'avenir,  avec  une  vitesse  initiale  de  500  mètres,  le  projectile 
vient  trop  vite  pour  qu'on  en  soit  averti.  Ce  n'est  plus  la  bombe 
qui  prenait  le  temps  de  fumer  avant  d'éclater,  faisant  comme 
le  voleur  classique  qui  demandait,  au  lieu  de  frapper,  la  bourse  ou 
la  vie.  L'obus  fusant  aura  éclaté  avant  même  d'avoir  touché  le 
sol.  Avant  d'avoir  fait  un  geste  de  frayeur,  le  vivant  ne  sera  plus 
qu'un  mort. 

Si  au  moins,  à  défaut  de  la  signification  des  gestes  et  des  atti- 
tudes, les  batailles  futures  offraient  le  pittoresque  des  costumes 
et  de  l'armement!  Mais  bien  au  contraire,  toutes  les  armures, 
selon  le  mot  de  Musset,  sont  tombées  pièce  à  pièce  et  toutes  les 
broderies  fleur  à  fleur.  Nous  ne  reverrons  plus  les  magnifiques 
parures  d'autrefois  :  les  pelisses,  les  brandebourgs,  les  «  flammes  » 
aurore  ou  jonquille,  les  tresses  en  cadenettes.  les  feutres  brodés 
d'argent  ;  nous  ne  reverrons  plus  ni  les  «  dragons  chevelus  »  qui 
portaient  de  la  peau  de  panthère  au  front,  ni  les  carabiniers  qu'on 
appelait  les  «chevaux  noirs  »,'ni  les  cuirassiers  qu'on  appelait  les 
«  corsets  de  fer  »,  ni  les  grenadiers  aux  bonnets  à  poil  qu'on  appe- 
lait «  les  ruches  à  miel  », 

Ni  les  rouges  lanciers  fourmillant  dans  les  piques, 
Comme  des  fleurs  de  pourpre  en  l'épaisseur  des  blés! 

Ruskin  voulait  que,  pour  incliner  les  peuples  au  travail  et  au 
bien,  l'on  habillât  de  pourpre  et  d'or  les  laboureurs  et  les  phi- 
lanthropes et  que,  pour  les  détourner  de  la  guerre,  on  vêtit  les 
soldats  de  noir,  comme  le  bourreau.  Il  doit  être  satisfait.  L'égalité, 
comme  le  roi  antique,  fauche  de  son  sceptre  tous  les  plumets  qui 
dépassent  la  mesure,  et  si  l'on  n'a  pas  encore  réduit  au  noir  les 
uniformes  de  nos  soldats,  c'est  que  cette  couleur  plus  qu'aucune 
autre  tranche  dans  la  campagne  et  les  désignerait  aux  coups;  les 
armes  qu'ils  manient  sont  aussi  les  plus  disgracieuses  qu'on  puisse 
imaginer.  Leurs  formes  ont  perdu  tout  souvenir  des  choses  natu- 
relles qui  les  avaient  inspirées.  Depuis  longtemps  le  chien  du 
fusil  n'était  plus  le  véritable  chien  du  début,  tenant  une  pierre 
de  pyrite  entre  ses  mâchoires,  et  les  ooulevrines,  serpentines  ou 

(i)  Léon  Tolstoï,  les  Cosaques;  Sébastopol. 

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624  REVDB  DBS  DEUX  MONDES. 

dragonneaux,  ornés  de  foudres,  de  flammes,  de  lions  et  d'amours, 
décorés  de  banderoles  où  on  lisait  velox  et  atrox,  igné  et  arte, 
étaient  allés,  dans  les  musées,  rejoindre  le  bomerang  égyptien. 
Aujourd'hui  on  tue  avec  des  bâtons  sans  grâce  emmanchés  dans 
une  boîte  et  qu'on  appelle  des  hotchkiss.  Détaille  encombre  ses 
batteries  de  lunettes  d'approche  et  de  «  caisses  d'instrumens  », 
et  dans  le  tableau  de  M.  Roll,  exposé  il  y  a  quelques  années  sous 
ce  titre  :  la  Guerre,  tout  le  premier  plan  était  rempli  par  un  ap- 
pareil dont  on  ne  savait  trop  s'il  servait  à  la  cuisine  ou  à  la  pho- 
tographie et  qui  se  trouvait  être  celui  de  la  télégraphie  optique! 

Il  restait  encore  au  combat  moderne  un  élément  pittoresque 
et  par  momens  poétique  ;  la  fumée  dont  Tolstoï  nous  a  décrit  «  les 
nuages  lilas  clair  se  déroulant  et  se  développant  tour  à  tour  », 
dont  les  artistes  de  Tokio  se  servent  pour  voiler  les  aspects  ines- 
thétiques des  villes  ou  des  champs  dans  leurs  illustrations  de  la 
guerre  sino-japonaise.  Lisez  sur  la  fumée  du  combat  de  Prairial 
ces  lignes  de  Moreau  de  Jonnès  :  «  Le  nuage  qui  nous  envelop- 
pait ainsi  était  produit  par  la  combustion  de  100000  barils  de 
poudre  à  canon  ;  il  ne  ressemblait  pas  à  la  brume  océanique  des 
jours  précédens;  au  lieu  d'en  avoir  la  couleur  grise  uniforme,  il 
variait,  selon  une  foule  d'accidens,  d'intensité,  de  formes  et  de 
teintes.  Tantôt  il  était  d'un  noir  opaque,  fuligineux,  brillante 
d'étincelles  et  envahi  subitement  par  des  flammes  rougeâtres,  et 
tantôt  il  était  diaphane,  donnant  à  la  lumière  du  jour  l'aspect  d'un 
clair  de  lune,  et  effaçant  les  objets,  par  une  sorte  de  mirage  fan- 
tastique. Il  était  souvent  parsemé  de  cercles  brunâtres  s'élevant 
dans  l'air  horizontalement,  et  qui  rappelaient  ceux  que  les  peintres 
du  moyen  âge  traçaient  au-dessus  de  la  tête  de  leurs  personnages 
saints...  Quand  le  nuage  se  déchirait,  quelque  vaisseau  ennemi, 
ceint  d'une  double  et  triple  zone  jaune  et  rouge  nous  montrait 
son  flanc  hérissé  de  canons  prêts  à  nous  foudroyer  (1).  »  —  Or  ce 
dernier  spectacle  pittoresque  de  la  guerre,  la  poudre  sans  fumée 
nous  l'enlève.  La  foudre  éclate  dorénavant  sans  orage  et  ces  petits 
flocons  qui,  dans  les  tableaux  de  Neuville,  indiquent  encore  où 
est  l'ennemi,  disparaissent  de  la  bataille  à  venir.  On  ne  voit  plus 
rien. 

Ainsi  la  peinture  n'est  plus  l'art  qui  pourra  dégager  le  côté 
intéressant  de  la  guerre.  Sera-ce  par  hasard  la  musique?  Si  le 
combat  n'a  plus  comme  dans  les  temps  antiques  un  aspect  sculp- 
tural, ni,  comme  hier  encore,  un  aspect  pittoresque,  ne  conserve- 
t-il  pas  un  aspect  auditif  qu'on  notera  d'autant  plus  soigneusement 
que  les  autres  auront  disparu?  Les  bruits  du  çanop,des  balles, les 

(1)  Moreau  de  Jonnès,  Aventures  de  guerre, 

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l'esthétique  des  batailles.  625 

plaintes  des  blessés,  les  hourrahs  des  vainqueurs  mêlés  aux  voix 
de  la  nature,  n'ont-ils  pas  do  quoi  tenter  un  art  nouveau?  Nul  ne 
peut  nier  que  cet  aspect  existe.  Tolstoï  a  noté  «  les  sifflemens  des 
balles  qui  tantôt  bourdonnent  comme  des  guêpes,  tantôt  gémissent 
et  fendent  l'air  en  vibrant  comme  une  corde  d'instrument  »,et  leur 
cri  particulier, lorsqu'elles  arrivent  «  par  essaims  comme  passent  au- 
dessus  de  nos  têtes,  en  automne,  des  volées  de  petits  oiseaux  (1).  » 
C'est  surtout  la  nuit,  lorsque  la  pensée  n'est  plus  accaparée  par  les 
impressions  visuelles,  que  se  révèle  dans  le  combat  l'aspect  auditif. 
«  Chaque  soir,  dit  un  canonnier  de  la  batterie  nord  de  Sébastopol, 
nous  nous  amusions  à  suivre  le  vol  de  la  bombe  et  nous  l'appe- 
lions «  la  colombe  »,  car  elle  roucoulait  comme  un  pigeon  (2).  » 
Les  soldats  qui  veillaient  aux  avant-postes  pendant  le  siège  de 
Paris,  reconnaissaient  bien  les  motifs  principaux  do  cette  sym- 
phonie de  la  guerre,  les  sons  sourds  des  pièces  allemandes  se 
modifiant  au  loin,  selon  la  distance,  et  la  vibration  en  si  bémol  des 
pièces  françaises  une  fois  qu'elles  avaient  tiré.  Et  si  vous  lisez  la 
description  de  la  nuit  qui  précéda  Inkermann,  dans  Camille 
Rousset,  vous  y  trouverez  un  tableau  auditif  très  complet  :  «  La 
journée  du  4  novembre  avait  été  sombre  et  pluvieuse  ;  la  nuit 
vint  vite.  Aux  tranchées  d'attaque,  arrivaient  de  la  ville  comme 
des  bouffées  de  rumeurs;  on  entendait  des  cris,  des  chants;  les 
chiens  aboyaient  plus  fort  et  plus  longtemps  que  de  coutume. 
Après  minuit,  les  cloches  sonnèrent.  Vers  trois  heures  il  y  eut 
comme  une  salve  d'acclamations,  puis,  de  nouveau,  le  son  des 
cloches,  ensuite  des  bruits  sourds,  des  roulemens  de  voitures  et 
des  grincemens  de  roues...  A  minuit,  quand  les  cloches  avaient 
sonné  d'abord,  c'était  que,  dans  les  églises,  les  prières  commen- 
çaient pour  les  combattans  du  S  novembre  ;  après  trois  heures, 
c'étaient  leurs  acclamations  soulevées  par  les  harangues  éner- 
giques de  leurs  chefs,  puis  le  son  des  cloches  qui  annonçaient  la 
solennelle  bénédiction  des  prêtres  ;  enfin  les  bataillons  s'étaient 
mis  en  marche  et  les  grincemens  des  roues  venaient  de  l'artillerie 
qui  suivait  le  chemin  raboteux  de  Karabelnaïa  (3).  »  N'a-t-on 
pas  fait  souvent  de  la  musique  imitative  pour  moins  que  cela? 
Lulli  n'a-t-il  pas  harmonisé  dans  son  Alceste  le  combat  d'Hercule 
assiégeant  une  ville?  Jeannequin  ne  reproduisit-il  pas  dans  un 
choral  le  bruit  de  la  bataille  de  Marignan,  avec  les  cris  des  com- 
battans et  les  détonations  :  tarata  boum!  Beethoven  n'a-t-il  pas 
composé  pour  Wellington  une  Bataille  de  Vittoria  où  l'on  entend 

(1)  Léon  Tolstoï,  les  Cosaques;  Sébastopol, 

(2)  Souvenirs  de  Sébastopol  recueillis  et  rédigés  par  Alexandre  III.  Traduction  de 
M.  Notovitch. 

(3)  Camille  Rousset,  Histoire  de  la  guerre  de  Crimée. 

TOilE  cxxx.  —  1895.  Ms 

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626  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

les  trompettes  sonnant  le  réveil  des  Anglais,  puis  une  grosse 
caisse  figurant  les  coups  de  canon,  et  enfin  une  «  machine  à  fu- 
sillade »  indiquée  dans  la  partition  pour  compléter  l'illusion?  Et 
plus  près  de  nous,  pour  peindre  les  sentimens  qu'un  combat  agite 
dans  le  cœur  d'un  homme, —  fût-ce  un  enchanteur, —  Wagner 
n'a-t-il  pas  fait  dire  par  Klingsor,  au  commencement  du  deuxième 
acte  de  Parsifal,  toutes  les  phases  de  la  lutte  qu'il  aperçoit  par 
la  fenêtre  !  Mais  il  faut  bien  avouer  qu'aucun  de  ces  essais  —  sauf 
le  dernier,  —  n'a  été  assez  heureux  pour  qu'on  puisse  raison- 
nablement attendre  quelque  chose  de  leurs  recommencemens. 
La  plupart  des  bruits  de  la  bataille  moderne,  les  sifflemens  stri- 
dens  des  balles  surtout,  excèdent  de  beaucoup  notre  puissance 
d'analyse  auditive,  et  Berlioz  a  eu  beau  mettre  un  coup  de  canon 
dans  une  de  ses  symphonies,  nous  devons  douter  que  les  «  co- 
lombes »  de  l'artillerie  enchantent  jamais  nos  oreilles.  Ce  sont  là 
des  bruits,  ce  ne  sont  pas  des  sons. 

Mais  qu'avons-nous  besoin  de  chercher  plus  longtemps  la  forme 
d'art  qui  exprimera  le  côté  nouveau,  suggestif,  du  combat  mo- 
derne, et  ne  l'a-t-on  pas  trouvée?  N'est-elle  pas  dictée  par  la 
complexité  des  sentimens  que  les  âmes  contemporaines,  moins 
fermes  peut-être  mais  plus  affinées,  plus  analystes  que  les  autres, 
ressentiront  au  milieu  du  danger?  Dans  le  combat  antique, 
l'homme  était  beau  ;  dans  le  combat  moderne,  jusqu'au  milieu 
de  ce  siècle,  il  était  pittoresque.  Aujourd'hui,  il  n'est  ni  beau  ni 
pittoresque,  mais  plus  que  jamais  il  est  pensant.  Ce  n'est  donc 
plus  à  la  sculpture,  ni  à  la  peinture,  mais  bien  à  la  littérature 
et  à  cette  variété  de  littérature  qu'on  appelle  psychologique,  que 
le  combattant  ressortira  désormais.  Dire  ses  pressentimens,  ses 
craintes,  ses  souvenirs;  noter  ses  colères,  ses  pitiés, ses  dégoûts; 
saisir  ses  sympathies  obscures  pour  l'ennemi  inconnu  que  son 
arme  va  étendre  blême  et  sanglant;  mettre  au  jour  ses  réflexions 
confuses  sur  le  profit  qu'il  retirera  lui-même  de  ce  meurtre; 
peser  les  motifs  déterminans  de  demeurer  ferme  au  poste  : 
l'amour-propre  vis-à-vis  de  quelques  camarades,  le  désir  d'un 
galon,  l'entêtement  d'un  parti  pris,  la  lassitude  d'avoir  peur,  et 
ceux  de  se  mettre  à  l'abri  :  la  sollicitation  de  la  «  carcasse,  » 
comme  disait  Turenne,  ou  de  «  mon  frère  âne,  »  selon  le  mot  de 
saint  François  ;  l'idée  de  la  famille,  nombreuse  là-bas,  qui  attend 
le  retour;  peindre  enfin  le  combat  qui  se  livre  en  lui  plutôt 
qu'autour  de  lui,  et  qui  sera  d'autant  plus  vif  qu'on  s'étourdira 
moins  et  qu'on  réfléchira  davantage,  que  les  baïonnettes  seront 
moins  sanglantes  et  seront  plus  «  intelligentes  »,  n'est-ce  pas  la 
tâche  exclusive  de  l'écrivain? 

Dans  tous  les  pays  il  s'en  acquitte,  et  le    résultat   est  qu'il 


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l'esthétique  des  batailles.  627 

donne  à  tous  l'horreur  de  la  guerre,  tandis  que  le  peintre  leur 
en  donnait  l'admiration.  Faut-il  s'en  applaudir?  C'est  une  grande 
question  qu'on  ne  saurait  décider  en  peu  de  mots,  à  la  légère,  ni 
de  sitôt.  Nous  observerons  seulement,  ici,  que  l'homme  ne  va 
qu'aux  choses  dont  il  se  fait  une  image  favorable,  et  si  l'on  ne 
peint  plus,  si  Ton  ne  peut  plus  peindre  de  beaux  tableaux  de 
batailles,  c'est  un  signe  qu'on  ne  voit  plus  dans  la  guerre  ce 
caractère  de  poésie  ou  de  «  divinité  »  qu'un  de  Maistre  ou  un 
Proudhon  y  voyaient  encore  il  y  a  cent  ans.  Et  Proudhon  ou  de 
Maistre  n'avaient  pas  manqué  de  contradicteurs.  Avant  eux  maint 
philosophe  avait  essayé  de  démontrer  l'inutilité  de  la  guerre.  On 
les  avait  à  peine  écoutés.  Pas  plus  au  temps  des  Vernet  et  des 
Gros  qu'au  temps  des  Van  der  Meulen  ou  des  Salvator  Rosa,  les 
nations  n'avaient  mesuré  leur  enthousiasme  pour  les  victoires  au 
profit  qu'elles  en  retiraient,  et  les  plus  inutiles  avaient  continué 
de  leur  sembler  les  plus  belles.  On  n'a  permis  aux  philan- 
thropes de  plaider  l'inutilité  de  la  guerre  que  du  jour  où  les 
peintres  n'ont  plus  montré  sa  beauté. 

Mais  puisque  aujourd'hui  la  tristesse  des  combats  a  remplacé 
leur  éclat,  puisque  toutes  nos  forces  vives  se  tournent  vers  le 
progrès  industriel  et  social  ou  la  recherche  du  bien-être,  vers 
l'art  de  se  conserver  et  d'augmenter  ses  jouissances  et  non  de  se 
détruire  en  supprimant  la  source  de  toutes  les  jouissances,  nous 
non  plus  nous  ne  regretterons  pas  la  perte  de  l'esthétique  des 
batailles.  Nous  souhaiterons  seulement  que  la  Paix,  reine  du 
monde,  ne  soit  pas  le  repos  ou  l'indolence,  pires  que  la  mort. 
Nous  souhaiterons  que  ce  ne  soit  pas  la  bride  lâchée  à  tous  les 
appétits  et  à  toutes  les  fantaisies  du  «  moi  » ,  désormais  sevré 
d'émotions  fortes,  curieux  d'émotions  factices  et  débarrassé  du 
seul  correctif  qu'on  lui  connût  :  le  besoin  de  la  solidarité  dans 
un  grand  danger  national.  Que  sous  ce  masque  béni  de  la  charité 
ne  se  cache  pas  précisément  son  contraire,  l'égoïsme,  qui  ne  cher- 
cherait dans  la  paix  qu'une  assurance  contre  la  principale  occa- 
sion de  dévouement!  La  guerre  avait  ses  grandeurs;  la  paix,  pour 
l'égaler,  doit  avoir  ses  sacrifices.  Elle  doit  n'être  qu'un  autre  champ 
de  bataille  avec  d'autres  ennemis  à  combattre  :  le  vice,  qui  endurcit 
l'âme  plus  que  la  lutte;  la  misère,  qui  tue  le  corps  mieux  que 
les  balles.  Dieu  veuille  que  dans  Ja  paix  nous  ne  regrettions 
jamais  ce  qu'au  milieu  de  la  guerre  on  voyait  parfois  transpa- 
raître, malgré  toutes  les  cruautés  et  toutes  les  tristesses  :  le  grand 
frisson  d'enthousiasme  qui  console  des  heures  où  il  faut  vivre  et 
qui  adoucit  l'heure  où  il  ne  faut  plus  qu'espérer. 

Robert  de  la  Sizeranne. 

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ESSAI  SUR  GŒTHE 


11  w 

LA  GRISE  ROMANTIQUE 


Un  des  traits  les  plus  caractéristiques  do  Gœthe,  c'est  que  son 
développement  fut  continu.  Il  ne  s'arrêta  jamais  longtemps  sur 
une  idée  ni  sur  un  parti  pris,  tant  que  dura,  du  moins,  la  période 
de  sa  «  formation  »  qui  est,  à  coup  sûr,  la  plus  intéressante  de 
sa  longue  carrière.  Son  développement  représente  alors  et  repro- 
duit celui  de  ses  contemporains  :  il  traverse  leurs  expériences,  il 
se  pénètre  de  leurs  pensées,  il  s  assimile  sans  efforts  leurs  modes 
et  leurs  goûts,  qui  se  modifient  assez  vite,  en  sorte  qu'il  nous 
apparaît  pour  ainsi  dire  s'éloignant  de  lui-même  et  toujours  diffé- 
rent. Il  a  beaucoup  changé,  il  s'est  rattaché  à  des  écoles  opposées, 
il  a  professé  des  doctrines  contradictoires,  et  c'est  peut-être  bien 
dans  ce  perpétuel  mouvement  —  dans  cet  «  éternel  devenir  », 
comme  il  aurait  dit,  —  que  son  génie  a  puisé  le  meilleur  de  sa 
force.  Ainsi,  sa  première  œuvre  importante  fut  romantique.  Mais 
il  était,  de  sa  nature,  le  moins  romantique  des  hommes  :  le 
romantisme,  qui  convenait  si  bien  aux  Klopstock  et  aux  Schiller, 
ne  fut  pour  lui  qu'une  crise  que  déterminèrent  certaines  circon- 
stances, assez  artificielles  en  réalité,  à  laquelle  il  échappa  de  bonne 
heure  et  complètement.  Nous  voudrions,  dans  les  pages  qui 
suivent,  en  retracer  les  phases  et  en  examiner  le  résultat  le  plus 
direct  :  ce  drame  de  Gœtz  de  Berlichingen,  qui  demeure,  avec 
ses  imperfections,  une  des  œuvres  les  plus  vivantes  de  Gœthe, 
une  de  celles  qu'on  peut  encore  goûter  avec  le  plus  de  franchise. 

(1)  Voyez  la  Revue  du  iw  juillet. 

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EtSAI    SUH    GŒTHE.  629 


I 

La  première  éducation  de  Gœthe  avait  été  toute  classique, 
dans  le  sens  assez  étroit  que  comportait  ce  mot  pendant  la  seconde 
moitié  du  xvme  siècle,  en  Allemagne  surtout  où  il  signifiait  alors 
imitateur,  et,  plus  spécialement,  imitateur  du  goût  français.  Les 
idées  de  son  père,  —  personnage  qu'il  est  impossible  de  se  re- 
présenter autrement  qu'en  pur  style  rococo;  —  l'occupation  de 
Francfort,  pendant  sa  petite  enfance,  par  des  troupes  françaises; 
la  représentation  du  Théâtre-Français,  installé  dans  la  ville,  qu'il 
fréquentait  avec  passion  ;  le  commerce  du  comte  de  Thorane, 
lieutenant  du  roi,  qui,  logé  dans  sa  maison  paternelle,  se  prit 
pour  lui  d'une  affection,  très  vive  :  tout  cela  devait  l'incliner,  de 
bonne  heure,  vers  la  culture  d'outre-Rhin,  à  laquelle  adhéraient, 
en  ce  temps-là,  la  plupart  des  beaux  esprits  de  son  pays.  La  lec- 
ture de  la  Messiade,  d'ailleurs  interdite  comme  livre  dangereux, 
ne  fut  point  une  révélation,  fut  à  peine  un  incident.  A  Leipzig,  les 
leçons  de  Gellert  et  de  Clodius  ne  contrarièrent  point  ces  disposi- 
tions acquises  :  le  premier,  vieilli,  perdait  peu  à  peu  l'action  très 
grande  qu'il  avait  exercée  sur  ses  élèves;  le  second,  petit  homme 
un  peu  ridicule  d'aspect,  mais  d'esprit  modéré  et  judicieux,  leur 
donnait  quelques  bons  préceptes  qu'il  contredisait  ensuite  par  ses 
mauvais  vers  boursouflés  d'expressions  prétentieuses.  Aussi,  les 
lettres  et  les  travaux  de  cette  époque  témoignent-ils,  chez  le  jeune 
Wolfgang  Gœthe,  d'un  esprit  rompu  à  une  discipline  acceptée, 
contre  laquelle  il  ne  songe  même  point  à  s'insurger.  A  vrai  dire, 
les  lectures  de  Lessing  et  de  Winckelmann,  comme  aussi  les  leçons 
d'Oeser,  son  professeur  de  dessin,  déposèrent  en  lui  les  germes 
d'idées  nouvelles;  mais  ces  idées  ne  devaient  éclore  que  plus  tard, 
sous  des  influences  plus  actives. 

Ce  fut  pendant  son  séjour  à  Strasbourg,  où  il  arriva  au  mois 
d'avril  1770,  pour  poursuivre  ses  études  de  droit,  que  Gœthe 
subit  sa  première  et  complète  transformation.  Il  y  entra  en  rela- 
tions avec  Herder,  son  aîné  de  peu  d'années,  que  la  publication 
des  Fragmens  sur  la  nouvelle  littérature  allemande  et  des  Forêts 
critiques  avait  déjà  rendu  célèbre,  et  qui  travaillait  à  son  traité 
sur  V Origine  du  langage.  Or,  Herder  était  un  novateur  :  il  avait 
rompu  avec  toutes  les  idées  classiques  et  néo-classiques  dans  les- 
quelles Gœthe  avait  été  jusqu'alors  élevé.  Fervent  de  poésie  popu- 
laire ou  primitive,  épris  de  simplicité,  il  admirait  Shakspeare  et 
la  Bible,  Ossian;  Homère  et  le  Vicaire  de  Wakefield.  A  Kœnigs- 
berg,  il  avait  assidûment  fréquenté  un  personnage  singulier, 


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630  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Hamann,  le  «  Mago  du  Nord  »,  l'auteur  bizarre  de  livres  hermé- 
tiques, dont  le  «  front  douloureux  »,  le  «  regard  de  prophète  », 
la  «  bouche  à  la  fois  parlante  et  silencieuse  »,  et  les  écrits  obscurs, 
où  roulaient  de  grandes  idées  vagues  comme  des  nuages  dans 
l'espace,  l'avaient  fasciné.  Des  écrivains  français  alors  en  vogue, 
un  seul  trouvait  grâce  aux  yeux  du  jeune  critique  :  Rousseau, 
que  Kant,  son  professeur,  lui  avait  fait  connaître,  et  dont  il 
accepta  avec  enthousiasme  quelques-unes  des  idées  :  la  bonté 
naturelle  de  Phomme,  la  nécessité  de  recourir  à  la  nature,  la 
haine  de  la  civilisation,  etc.  Malade,  mélancolique,  soumis  au 
pénible  traitement  qu'exigeait  l'opération  d'une  fistule  à  l'œil  dont 
il  souffrait  depuis  longtemps,  Herder  reçut  souvent  la  visite  du 
jeune  Gœthe,  lui  exposa  ses  doctrines,  se  fit  lire  par  lui  ses  écri- 
vains préférés,  les  commenta,  le  marqua  de  son  empreinte.  Et  ce 
fut,  dans  l'âme  neuve  de  l'étudiant,  toute  une  moisson  nouvelle 
qui  poussa,  étouffant  l'ancienne. 

Bien  des  années  plus  tard,  en  quelques-unes  des  pages  les 
plus  profondes  des  Mémoires  (1),  Gœthe  a  expliqué  comment  il 
se  dégagea,  avec  ses  amis,  des  influences  jusqu'alors  passivement 
subies.  C'est  un  morceau  magistral  de  critique  générale,  qui  semble 
écrit  de  verve,  dans  l'ardeur  d'une  conviction  toute  fraîche,  et  je 
ne  crois  pas  qu'on  ait  jamais  marqué  en  traits  plus  frappans,plus 
décisifs,  le  défaut  de  la  littérature  vieillie  qui  agonisait  avec  la 
société  dont  elle  était  le  fruit.  Surtout,  je  ne  crois  pas  qu'on  ait 
jamais  expliqué  avec  plus  de  clarté  comment,  au  cours  de  cette 
période,  les  écrivains  allemands,  jusqu'alors  dépendant  des 
reîtres,  se  détachèrent  d'eux  pour  acquérir  leur  conscience  et 
leur  originalité.  Mais  si  ces  pages  retracent  un  épisode  intellectuel 
de  la  jeunesse  de  Gœthe,  elles  ont  été  écrites  avec  toute  l'expé- 
rience, toute  la  réflexion  de  sa  maturité  :  vécues  vers  la  vingt- 
deuxième  année,  elles  ne  furent  en  réalité  pensées  que  beaucoup 
plus  tard;  aussi,  tout  en  retenant  les  résultats  qu'elles  constatent, 
ne  peut-on  pas  laisser  à  l'étudiant  de  Strasbourg  l'honneur  de  les 
avoir  authentiquemcnt  conçues  à  l'heure  de  son  histoire  où  il  lui 
plaît  de  les  placer.  Quoi  qu'il  en  soit,  elles  marquent  la  rupture 
complète  avec  la  littérature  dont  Voltaire  était  le  plus  illustre 
représentant,  et  l'effort  vers  un  idéal  entièrement  opposé. 

Déjà  auparavant  et  à  diverses  reprises  ramenés  à  la  nature  nous  ne  vou- 
lûmes rien  admettre  que  la  vérité  et  la  sincérité  de  sentiment,  et  son  expres- 
sion vive  et  forte  : 

L'amitié,  l'amour,  la  paternité, 
Ne  se  produisent-ils  pas  eux-mêmes? 
(1)  Livre  XI. 


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ESSAI    SUR   GŒTHE.  631 

Tel  fut  le  mot  d'ordre  et  le  cri  de  guerre  avec  lequel  les  membres  de 
notre  petite  bande  universitaire  avaient  coutume  de  se  reconnaître  et  de  s'en* 
courager. 

C'était  donc,  dans  toute  son  ampleur,  avec  les  exagérations 
qu'elle  comporte  volontiers,  la  doctrine  du  retour  à  la  nature, 
telle  que  Rousseau  l'avait  prêchée.  Mais  cette  doctrine  n'est  point 
d'une  pratique  facile  :  entre  la  nature  et  nous,  il  y  a  la  solide  bar- 
rière qu'ont  élevée  des  siècles  de  civilisation,  en  sorte  que  nous 
pouvons  à  peine  encore  la  sentir  et  la  comprendre  autrement  qu'à 
travers  ceux  qui  l'ont  comprise  et  sentie  avant  nous.  Goethe,  en 
réalité,  ne  se  détachait  des  Français  que  pour  tomber  sous  d'autres 
influences;  et  il  Ta  reconnu,  en  partie  du  moins,  car  s'il  ne  con- 
fesse pas  assez  clairement  peut-être  la  part  qui  revient  à  Rousseau 
dans  son  nouveau  catéchisme,  du  moins  proclame-t-il  que  Shaks- 
peare  fut  son  véritable  éducateur  et  l'empêcha  de  retomber,  de 
parti  pris,  dans  l'état  sauvage. 

Cest  ainsi  qu'à  la  frontière  de  France,  dit-il  en  se  résumant,  nous  fûmes 
tout  d'un  coup  affranchis  et  dégagés  de  l'esprit  français.  Nous  trouvions 
leur  manière  de  vivre  trop  arrêtée  et  trop  aristocratique,  leur  poésie  froide, 
leur  critique  négative,  leur  philosophie  abstruse  et  pourtant  insuffisante, 
en  sorte  que  nous  étions  sur  le  point  de  nous  abandonner,  du  moins  par 
manière  d'essai,  à  l'inculte  nature,  si  une  autre  influence  ne  nous  avait 
préparés  depuis  longtemps  à  des  vues  philosophes  et  des  jouissances  intel- 
lectuelles plus  libres,  plus  élevées  et  non  moins  vraies  que  poétiques,  et 
n'avait  pas  exercé  sur  nous  une  autorité,  d'abord  modérée  et  secrète,  puis 
toujours  plus  énergique  et  plus  manifeste.  J'ai  à  peine  besoin  de  dire  qu'il 
s'agit  ici  de  Shakspeare. 

Gœlhe  connaissait  Shakspeare  dès  Leipsig,  où  il  avait  appris 
à  l'aimer  dans  le  livre  de  Dodd  [Beauties  of  Shakspeare)  et  dans 
la  traduction  en  prose  que  Wieland  avait  achevée  en  1766.  Mais 
ce  fut  Herder  qui  lui  en  donna  la  passion  :  Herder,  en  effet,  ne  se 
contentait  pas  de  le  lire,  il  l'étudiait  :  «  dans  le  sens  que  je  donne 
à  ce  mot,  »  écrivait-il  à  son  ami  Merck  avec  son  habituelle  suffi- 
sance. Il  en  traduisait  en  vers  des  fragmens  et  des  scènes,  il  le 
récitait  et  le  déclamait  avec  l'enthousiasme  qui  était  de  mode  dans 
le  petit  cénacle.  Goethe  ne  tarda  pas  à  renchérir  encore.  11  devint, 
comme  l'appelait  un  de  leurs  camarades,  Lerse,  «le  digne  ami  de 
Shakspeare  »  ;  il  interpella  Shakspeare  en  empruntant  à  Dante 
son  vers  fameux  : 

Tu  sei  lo  mio  maestro  él  mio  autore; 

il  rêva  de  faire,  après  lui,  une  «  tragédie  épico-dramatique  »  sur 
Jules  César;  enfin,  rentré  à  Francfort,  il  y  organisa  une  fête 
shakspearienne,  au  cours  de  laquelle  il  prononça  une  sorte  de 


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632  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

discours  dithyrambique,  dont  le  style  emphatique  et  violemment 
imagé  rappelle  d'assez  près  celui  de  Herder,  et  qui  est  d'ailleurs 
assez  caractéristique  pour  qu'il  faille  le  lire  (1)  : 

Ne  vous  attendez  pas  à  ce  que  j'écrive  d'une  manière  suivie.  Le  repos 
de  l'âme  n'est  pas  une  robe  de  fête  et  je  n'ai  pas  encore  beaucoup  pensé  à 
Shakspeare  ;  je  l'ai  pressenti,  éprouvé,  et  c'est  tout  ce  que  j'ai  pu  faire.  La 
première  page  que  j'ai  lue  dans  son  œuvre  me  fit  sien  pour  la  vie;  et,  Quand 
j'eus  achevé  sa  première  pièce,  je  restai  comme  un  aveugle  de  naissance  qui 
a  recouvré  la  vue  en  un  instant,  grâce  à  une  main  miraculeuse.  Je  compre- 
nais, je  sentais  très  vivement  que  mon  existence  s'était  élargie  à  l'infini; 
tout  était  nouveau  pour  moi,  inconnu,  et  cette  lumière  à  laquelle  je  n'étais 
pas  accoutumé  me  faisait  mal  aux  yeux.  J'appris  à  voir  peu  à  peu,  et,  grâce 
a  mon  génie  compréhensif,  je  sens  encore  vivement  ce  que  j'ai  appris.  Je  ne 
doutai  pas  un  instant  que  je  renoncerais  au  théâtre  régulier.  L'unité  de  lieu 
me  semblait  triste  comme  une  prison,  les  unités  d'action  et  de  temps  ni  ap- 
parurent comme  de  pesantes  chaînes  mises  à  notre  imagination.  Je  sautai 
dans  l'espace  libre  et  sentis  seulement  alors  que  j'avais  des  mains  et  des 
pieds.  Et  maintenant  que  je  vois  combien  de  mal  m'ont  fait  de  leur  trou  les 
maîtres  des  règles,  et  combien  d'âmes  libres  sont  encore  courbées  sous  leur 
joug,  mon  cœur  crèverait  si  je  ne  leur  déclarais  la  guerre  et  ne  cherchais 
chaque  jour  à  renverser  leurs  tours.  Le  théâtre  grec,  que  les  Français  ont 
pris  pour  modèle,  était  tel,  qu'un  marquis  aurait  plus  facilement  imité  Alci- 
biade  que  Corneille  suivi  Sophocle.  D'abord  intermède  du  service  divin, 
puis  solennellement  politique,  la  tragédie  montra  au  peuple  de  grandes 
actions  isolées  de  ses  ancêtres,  avec  la  pure  simplicité  de  la  perfection; 
elle  éveilla  de  grands  et  complets  sentimens  dans  les  âmes,  car  elle  était 
elle-même  grande  et  complète.  Et  dans  quelles  âmes!  Des  âmes  grecques. 
Je  ne  puis  pas  m'expliquer  ce  que  cela  signifie,  mais  je  le  sens,  et  en  raison 
du  peu  d'espace  dont  je  dispose,  je  m'en  rapporte  a  Homère,  à  Sophocle, 
à  Théocrite  :  ce  sont  eux  qui  m'ont  appris  à  sentir. 

Là-dessus,  je  nepuism'empêcher  dédire:  Petit  Français,  que  veux-tu  faire 
de  l'armure  des  Grecs?  elle  est  trop  grande  et  trop  lourde  pour  toi.  C'est  pour- 
quoi toutes  les  tragédies  françaises  sont  aussi  des  parodies  de  soi-même.  Vous 
savez,  messieurs,  par  expérience,  comme  elles  sont  faites  selon  la  règle,  se 
ressemblent  comme  deux  souliers,  et  sont  ennuyeuses,  par-dessus  le  marché: 
je  ne  m'étendrai  donc  pas  là-dessus. 

Je  ne  sais  pas  au  juste  qui,  le  premier,  a  introduit  sur  le  théâtre  l'action 
capitale  et  nationale;  c'est  là  l'occasion  pour  les  amateurs  d'un  débat  cri- 
tique. Je  doute  que  l'honneur  de  la  découverte  appartienne  à  Shakspeare; 
mais  il  suffît  qu'il  ait  porté  cette  conception  à  un  degré  qui  a  toujours 
paru  le  plus  élevé,  car  il  est  peu  de  regards  capables  d'y  atteindre  et  peu 
d'espoir  qu'on  parvienne  à  voir  au  delà,  ou  même  à  le  dépasser.  Shaks- 
peare, mon  ami,  si  tu  étais  encore  de  ce  monde,  je  ne  pourrais  vivre  qu'au- 
près de  toi;  quelle  joie  j'aurais  à  jouer  le  rôle  secondaire  d'unPylade: 
pourvu  que  tu  fusses  Oreste,  je  le  préférerais  à  celui  plein  de  dignité  d'un 
grand  prêtre  du  temple  de  Delphes. 

Mais  je  m'arrête,  messieurs,  pour  écrire  la  suite  demain,  car  je  suis 
monté  à  un  ton  qui  ne  vous  paraît  peut-être  pas  si  édifiant,  bien  qu'il  émane 
de  l'entière  sincérité  de  mon  cœur. 

(I)  Publié  par  Otto  Jahn,  Biographische  Aufsalze;  Leipzig,  1866. 

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ESSAI    SUR    GŒTHE.  633 

Le  théâtre  de  Shakspeare  est  comme  une  boîte  à  surprises,  où  l'histoire 
du  monde  se  déroule  devant  nos  yeux,  suspendue  aux  fils  invisibles  du 
temps.  Ses  plans,  pour  parler  dans  le  style  commun,  ne  sont  pas  des  plans  ; 
mais  toutes  ses  pièces  tournent  autour  d'un  point  secret  (qu'aucun  philo- 
sophe n'a  encore  vu  ni  déterminé)  dans  lequel  l'originalité  de  notre  moi,  la 
prétendue  liberté  de  notre  vouloir  s'entre-choquent  dans  la  marche  nécessaire 
du  tout.  Mais  notre  goût  gâté  enveloppe  nos  yeux  d'un  tel  brouillard,  qu'il 
nous  faudrait  presque  une  nouvelle  création  pour  ressortir  de  ces  ténèbres. 

Tous  les  Français,  et  les  Allemands  infectés  d'imitation,  môme  Wieland, 
se  sont  fait  peu  d'honneur  envers  lui.  Voltaire,  qui  a  toujours  professé  de 
maudire  toutes  les  majestés,  s'est  montré  un  vrai  Thersite.  Si  j'étais  Ulysse, 
je  lui  ferais  courber  le  dos  sous  mon  sceptre.  La  'plupart  de  ces  messieurs 
se  heurtent  surtout  à  ses  caractères.  Et  je  crie  :  Nature,  nature!  rien  n'est 
plus  naturel  que  les  personnages  de  Shakspeare. 

...Il  rivalisa  avec  le  Prométhée,  il  copia,  trait  pour  trait,  ses  personnages 
d'après  lui,  mais  dans  des  dimensions  colossales;  c'est  pourquoi  nous  recon- 
naissons en  eux  nos  frères  ;  puis  il  les  anime  du  souffle  de  son  esprit;  il  parle 
à  travers  eux  tous  et  chacun  reconnaît  sa  parenté. 

Et  comment  notre  siècle  peut-il  s'arroger  le  droit  de  juger  de  la  nature  ? 
D'où  la  connaîtrions-nous,  nous,  qui  dès  notre  jeunesse  avons  appris  à  sentir 
d'une  manière  amphigourique  et  gênée  et  à  voir  par  les  autres?  Souvent, 
j'ai  honte  devant  Shakspeare,  car  il  m'arrive  quelquefois  de  penser  au  pre- 
mier abord  :  J'aurais  fait  cela  autrement;  ensuite,  je  reconnais  que  je  suis 
un  pauvre  pécheur,  que  la  nature  prononce  par  Shakspeare  des  arrêts 
sans  appel,  et  que  nos  personnages  à  côté  des  siens  ne  seraient  que  des 
bulles  de  savon  romanesques. 

Et  maintenant  je  termine,  quoique  je  n'aie  pas  encore  commencé.  Ce  que 
de  nobles  philosophes  ont  dit  du  monde  peut  se  dire  aussi  de  Shakspeare  ; 
ce  que  nous  appelons  le  mal  n'est  que  le  revers  du  bien,  qui  doit  exister,  de 
même  que  les  zones  tropicales  doivent  être  brûlantes  et  la  Laponie  glacée 
pour  qu'il  y  ait  des  zones  tempérées.  Il  nous  conduit  à  travers  le  monde  en- 
tier, mais  nous,  en  hommes  expérimentés  et  délicats,  nous  disons  à  chaque 
sauterelle  qu'il  nous  fait  voir  :  Seigneur,  il  veut  nous  manger! 

Allons,  messieurs,  sonnez  la  trompette  pour  appeler  les  nobles  âmes  hors 
de  l'Elysée  du  prétendu  bon  goût,  où  elles  vivent  à  moitié  engourdies  dans 
un  ennuyeux  crépuscule,  avec  des  passions  dans  le  cœur  et  pas  de  moelle 
dans  les  os,  pas  assez  fatiguées  pour  se  reposer  et  pourtant  trop  paresseuses 
pour  agir,  en  sorte  qu'elles  gaspillent  et  perdent  leur  vie  obscure  entre  les 
myrtes  et  les  lauriers. 

Les  livres  ne  furent  cependant  pas  les  seuls  éducateurs  de 
Gœthe  qui  dut,  au  lieu  même  de  son  séjour,  la  révélation  d'un 
monde  aussi  nouveau  pour  lui  que  celui  de  Shakspeare.  Dès  son 
arrivée  à  Strasbourg,  il  avait  couru  à  la  cathédrale,  qui  l'avait 
fortement  impressionné.  «  Elle  produisit  sur  moi,raconte-t-il,une 
impression  toute  particulière,  que  je  fus  incapable  de  démêler 
sur-le-champ,  et  dont  j'emportai  l'idée  confuse  en  montant  bien 
vite  à  la  tour,  afin  de  ne  pas  laisser  échapper  le  moment  favo- 
rable d'un  soleil  haut  et  clair,  qui  allait  me  découvrir  tout  ce 
vaste  et  riche  pays...  »  Il  conserva  toujours  un  vif  souvenir  de 


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634  REVUE  0X8  DEUX  MONDES. 

cette  première  impression,  souvent  renouvelée,  dans  laquelle  ve- 
naient se  confondre  le  charme  du  paysage  et  l'admiration  de 
l'édifice,  d'abord  inconsciente,  puis  bientôt  raisonnée  et  cristal- 
lisée en  doctrine  esthétique.  Cette  doctrine  fut  exposée  dans  un 
petit  écrit  intitulé  :  l'Architecture  allemande,  que  Herder  inséra 
plus  tard  dans  son  traité  sur  la  Manière  de  fart  allemand.  C'est 
encore  un  dithyrambe,  un  discours  déclamatoire,  un  peu  puéril, 
dont  l'esprit  et  le  ton  rappellent  de  la  manière  la  plus  frappante  le 
discours  sur  Shakspeare.  On  remarque  que  Goethe  a  substitué  à 
l'expression  habituelle  «  architecture  gothique  »,  celle  de  son  choix, 
a  architecture  allemande  » .  Dans  le  fait,  sa  brochure  est  tout  en- 
flammée d'un  beau  zèle  national  ;  il  apostrophe  assez  violemment 
les  «  Welches  »  auxquels  il  reproche  leur  «  constante  imitation 
de  l'antiquité  qui  enchaîne  leur  génie  »  ;  il  célèbre  «  l'originalité 
des  vieux  Allemands,  il  félicite  son  pays  de  posséder  un  «  art 
national  »  qu'il  proclame  «  le  seul  vrai  »  ;  et,  dans  le  fragment 
essentiel  de  l'opuscule,  essaie  non  sans  une  certaine  pénétration 
de  préciser  les  motifs  de  son  enthousiasme  : 

Lorsque  j'allai,  pour  la  première  fois,  à  la  cathédrale,  j'avais  la  tête 
remplie  de  notions  générales  sur  le  bon  goût.  J'honorais,  par  ouï-dire,  l'har- 
monie de  l'ensemble,  la  pureté  des  formes,  j'étais  un  ennemi  juré  de  la  spon- 
tanéité confuse  de  l'ornementation  gothique.  Sous  la  rubrique  «  gothique  » 
comme  dans  un  article  du  dictionnaire,  je  comprenais  toutes  les  obscurités 
synonymes  qui  évoquaient  en  moi  des  impressions  d'indéfini,  de  désordonné, 
d'anormal,  de  compilé,  de  rapiécé,  de  surchargé.  Sans  plus  d'intelligence 
que  le  peuple  qui  appelle  barbare  tout  le  monde  étranger,  je  qualifiais  de 
gothique  tout  ce  qui  ne  rentrait  pas  dans  mon  système,  depuis  les  sculptures 
et  les  figurines  multicolores  et  faites  au  tour  qui  ornent  les  maisons  bour- 
geoises de  nos  gentilshommes,  jusqu'aux  restes  sérieux  de  la  vieille  archi- 
tecture allemande,  sur  laquelle,  pour  quelques  volutes  bizarres,  j'entonnais 
le  chant  commun  :  «  Tout  écrasé  d'enjolivures.  »  J'éprouvais  le  même  sen- 
timent désagréable  qu'à  rencontrer  un  monstre  mal  venu  et  broussailleux. 

Quelle  sensation  inattendue  me  surprit  dès  l'entrée  !  Une  impression  pro- 
fonde, complète,  remplit  mon  âme;  et  parce  qu'elle  se  composait  de  mille 
détails  harmonieux,  je  pouvais  la  goûter  et  en  jouir,  mais  je  n'aurais  pu 
l'expliquer  ni  la  décrire.  On  dit  qu'il  y  a  ainsi  des  joies  du  ciel.  Que  de  fois 
je  suis  revenu  goûter  cette  joie  céleste  et  terrestre  d'embrasser  l'esprit  gi- 
gantesque de  nos  vieux  frères  dans  leurs  œuvres!  Que  de  fois  je  suis  revenu, 
de  partout  et  de  loin,  pour  contempler  sous  chaque  lumière  du  jour  sa  di- 
gnité et  sa  magnificence  !  Il  est  pénible  à  l'esprit  de  l'homme  de  ne  pouvoir 
s'incliner  et  adorer  quand  l'œuvre  de  son  frère  est  si  sublime.  Que  de  fois 
le  crépuscule  du  soir  a  délassé  mes  yeux  fatigués  d'explorer  dans  sa  paix  ami- 
cale, alors  que  les  innombrables  parties  se  fondaient  en  une  seule  masse 
qui,  grande  et  simple,  se  dressait  devant  mon  âme!  Et  je  tendais  mes  forces 
avec  délices,  pour  jouir  et  pour  m'instruire.  C'est  alors  que  se  révéla  à  moi, 
dans  un  pressentiment  secret,  le  génie  du  grand  maître  de  l'œuvre.  «  De 
quoi  t'étonnes-tu?  murmurait-il.  Toutes  ces  masses  étaient  nécessaires;  ne 
les  vois-tu  pas  dans  toutes  les  vieilles  églises  de  ma  ville?  Ce  ne  sont  que 

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ESSAI    SUR    GŒTHE.  635 

leurs  dimensions  arbitraires  que  j'ai  élevées  à  une  proportion  harmonieuse. 
Ainsi,  au-dessus  de  l'entrée  principale,  flanquée  de  deux  plus  petites,  s'ouvre 
le  vaste  cercle  de  la  fenêtre,  d'habitude  correspondant  à  la  nef  de  l'église  et 
qui  n'était  autrefois  qu'une  lucarne,  analogue  aux  petites  fenêtres  des  clo- 
chers, —  tout  cela  était  nécessaire  et  je  l'ai  fait  beau.  Mais,  hélas!  voici  que 
je  plane  à  côté  de  ces  nobles  et  sombres  ouvertures,  qui  me  paraissent 
abandonnées,  vides  et  inutiles!  Dans  leurs  formes  sveltes  et  hardies,  j'ai  ca- 
ché les  forces  mystérieuses  qui  devaient  élever  dans  les  airs  ces  deux  tours, 
dont  je  constate  avec  tristesse  qu'il  n'existe  qu'une  encore,  sans  le  diadème 
à  sept  tourelles  que  je  lui  destinais,  afin  que  les  provinces  voisines  lui  ren- 
dissent l'hommage,  ainsi  qu'à  sa  sœur  royale.  »  —  Ce  fut  sur  ces  mots  qu'il 
me  quitta,  et  je  m'enfonçai  dans  une  tristesse  sympathique  jusqu'à  ce  que 
les  oiseaux  du  matin,  qui  nichent  dans  ses  mille  ouvertures,  m'éveillassent 
en  saluant  le  soleil.  De  quelle  fraîcheur  il  brillait  dans  l'éclat  parfumé  du 
matin!  avec  quelle  joie  je  tendis  les  bras  vers  lui,  regardant  la  grande 
masse  harmonieuse,  vivante  en  ses  innombrables  détails,  comme  dans  les 
œuvres  de  l'éternelle  nature  où  tout,  jusqu'au  moindre  filament,  tend  à 
compléter  l'ensemble!  Comme  l'énorme  édifice,  aux  solides  fondations, 
s'élève  légèrement  dans  les  airs  !  comme  tout  y  est  ajouré  et  pourtant  con- 
struit en  vue  de  l'éternité!  Je  dois  à  tes  enseignemens  de  génie,  de  ne  plus 
chanceler  devant  les  profondeurs,  la  goutte  de  paix  délicieuse  installe  dans 
mon  âme  l'esprit  qui  peut  contempler  de  haut  une  pareille  création,  et  dire 
semblable  à  Dieu  :  «  Cela  est  bon.  » 

Rapproché  du  discours  sur  Shakspeare,  ce  morceau  nous  donne 
une  idée  assez  exacte  de  ce  qu'était  l'état  d'esprit  de  Goethe  en 
4771 ,  au  moment  où  il  rencontra  le  sujet  de  Gœtz  de  Berlichingen 
et  composa  sa  première  œuvre  importante.  Il  s'était  épris  de  la 
période  de  l'histoire  où  le  génie  allemand,  déchu  depuis  la  guerre 
de  Trente  ans,  se  déployait  avec  le  plus  d'ampleur;  il  avait  rompu 
avec  les  influences  classiques  jusqu'alors  subies,  avec  d'autant 
plus  de  violence  qu'une  telle  rupture  était,  de  sa  part,  un  acte 
d'émancipation  ;  enthousiaste  de  la  forme  littéraire  la  plus  opposée 
qu'il  y  eût  aux  moules  antiques  et  français,  il  rêvait  de  l'illustrer 
en  toute  intransigeance;  enfin,  il  était  animé  de  cette  belle  ardeur 
juvénile,  de  cette  confiance  en  soi  dont  on  étaye  ses  premiers 
efforts. 


II 

Cette  première  pièce,  dans  sa  première  forme  (Histoire  de 
Gœtz  de  Berlichingen  dramatisée),  fut  écrite  en  six  semaines,  de 
verve.  Elle  nous  apparaît  comme  une  œuvre  fort  complexe, 
qui  est  à  la  fois  historique  et  personnelle,  qu'un  jeune  écrivain  a 
composée  avec  le  parti  pris  bien  arrêté  de  réaliser  un  idéal  litté- 
raire déterminé,  et  dans  laquelle,  entraîné  par  la  pente  irrésis- 
tible de  son  génie  avant  tout  personnel,  il  s'est  livré  lui-même 


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636  REVUE   DES  DKCX  MONDE*. 

d'une  façon  bien  plus  complète  qu'il  ne  le  croit.  Il  nous  faut  dé- 
mêler ces  élémens  divers. 

Si  l'on 'se  reporte  aux  doctrines  littéraires  et  philosophiques 
que  nous  venons  d'analyser,  on  se  représentera  facilement  ce  que 
devait  être,  dans  la  pensée  de  Gœthe,  son  premier  drame.  Il 
devait,  d'abord,  s'éloigner  autant  que  possible  de  toute  forme 
classique  :  point  de  règles!  liberté  d'allures  complète,  comme  il 
convient  à  un  successeur  de  Shakspeare!  de  l'humanité,  —  de  la 
nature,  rien  de  plus,  mais  en  abondance!  Shakspeare  a  trouvé 
ses  plus  beaux  sujets  dans  le  champ  de  l'histoire  nationale,  de  ma- 
nière à  pouvoir  combiner  les  caractères  de  l'épopée  avec  ceux  du 
drame,  à  réunir  sous  sa  main  les  élémens  poétiques  que  fournit  la 
triple  source  de  l'histoire,  de  la  légende,  de  la  religion  :  il  fallait 
chercher  et  trouver  dans  le  même  domaine  ;  et  là  commençaient  les 
difficultés,  l'histoire  de  l'Allemagne  n'offrant  guère  d'unité,  du 
moins  en  ses  époques  les  plus  séduisantes.  Enfin,  en  dehors  de  sa 
signification  poétique,  l'œuvre  devait  encore  représenter  les  idées 
générales  que  Rousseau  avait  répandues.  —  On  reconnaîtra  que  le 
sujet  choisi  réalisait  à  peu  près  ces  conditions. /l  peu  près,  disons* 
nous,  car  ce  ne  fut  pas  sans  subterfuges  que  Goethe  parvint  à 
faire,  du  personnage  de  son  choix,  un  héros  national. 

C'est  à  Strasbourg  qu'il  avait  appris  à  le  connaître,  en  lisant 
l'autobiographie  que  le  chevalier  Gœtz  de  Berlichingen  avait 
écrite  de  sa  main  de  fer,  en  haut  allemand  du  xvie  siècle;  et, 
d'emblée,  comme  il  s'était  passionné  pour  Erwin  de  Steinbach, 
il  se  passionna  pour  ce  personnage.  Il  raconte  qu'à  ce  propos, 
avant  de  se  mettre  à  l'œuvre,  il  étudia  de  très  près  l'histoire  de 
l'Allemagne  pendant  les  xv°  et  xvie  siècles.  J'imagine  cependant 
que  ces  études  portèrent  sur  les  détails  pittoresques  et  sur  les 
mœurs  bien  plus  que  sur  les  questions  politiques  :  car  s'il  était  entré 
dans  ce  domaine  ardu,  effroyablement  compliqué,  il  n'en  serait 
point  sorti;  surtout,  il  n'en  aurait  point  rapporté  la  conception 
simplifiée  de  ce  Gœtz  qu'il  nous  a  livrée. 

Gœtz  de  Berlichingen  (1),  en  effet,  tel  qu'il  nous  apparaît  dans 
l'histoire  et  même  dans  son  autobiographie  —  recueil  d'anec- 
dotes contées  sur  un  ton  de  brusquerie  soldatesque  —  n'est  point 
une  des  figures  de  premier  plan  de  la  Renaissance,  de  même  que 
les  événemens  auxquels  il  prit  part  ne  sont  que  des  épisodes  de 
second  ordre.  Vu  de  près,  il  nous  apparaît  bien  inférieur  à  cer- 
tains de  ses  contemporains  avec  lesquels  il  n'est  pas  sans  quelque 

(1)  L'histoire  de  Gœtz  de  Berlichingen  a  été  écrite  plusieurs  fois.  Voir  entre  autres 
J.-W.  von  Berlichingen  f  Geschichte  des  Ri  tiers  Gœtz  von  Berlichingen;  Leipzig, 
1861,  et  Jansscn,  V Allemagne  à  la  fin  du  moyen  âge. 

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ESSAI    SUR    GŒTHE.  637 

ressemblance,  tels  que  Ulrich  de  Hûtten  ou  Franz  de  Sickingen. 
C'était,  tout  simplement,  un  de  ces  Ratibritter  (chevaliers-bri- 
gands), dont  les  villes  commerçantes  de  rAllemagné,  surtout 
Nuremberg,  eurent  tant  à  se  plaindre,  et  qui  finirent  quelquefois 
ignominieusement  suppliciés  par  les  bourgeois  vainqueurs.  Il 
contribua,  pour  sa  bonne  part,  à  troubler  ce  qu'on  appelle  aujour- 
d'hui la  «  paix  publique  »,  mot  qui,  sous  l'empereur  Maximilien, 
n'avait  guère  de  sens.  C'était  un  rude  compagnon,  farouche,  vio- 
lent, à  qui  plaisait  la  rapine,  qui  ne  détestait  ni  le  pillage,  ni 
Tincendie.  En  1504,  à  Tâge  de  24  ans,  il  prit  part,  aux  côtés  du 
margrave  d'Ànspach ,  à  la  guerre  de  succession  de  Bavière  ;  un 
boulet  de  canon  lui  enleva  la  main  droite.  Il  la  remplaça  par  une 
main  de  fer,  que  lui  fabriqua  un  armurier,  et  qui  lui  permit  de 
manier  encore  la  lance  et  l'épée.  Cette  main  de  fer  dut  frapper 
fortement  l'imagination  de  Gœthe,  à  qui  elle  apparut  comme  un 
symbole  de  force,  de  courage  et  de  loyauté.  Mais  le  bon  cheva- 
lier ne  la  leva  pas  toujours  pour  les  meilleures  causes.  D'abord, 
il  éprouvait  un  plaisir  de  soudard  à  s'en  servir.  C'était  un  batail- 
lard,  qui  aimait  pour  eux-mêmes  les  coups  qu'on  donne  et  qu'on 
reçoit.  Il  entrait  en  campagne  contre  Nuremberg,  par  exemple, 
par  simple  amour  de  l'art,  «  parce  qu'il  avait  eu  envie  de  se  me- 
surer un  peu  avec  ceux  de  Nuremberg  »,  dit-il.  Ce  goût  du  sang 
lui  est  si  naturel,  que,  loin  de  s'en  excuser,  il  s'en  vante.  Écoutez, 
par  exemple,  le  récit  de  cet  épisode,  et  dites-moi  si  jamais  on  a 
plus  allègrement  célébré  le  plaisir  de  se  battre  :  «  Un  jour,  comme 
j'étais  sur  le  point  d'attaquer,  j'aperçus  une  troupe  de  loups  fon- 
dant sur  un  troupeau  de  moutons;  cet  incident  me  parut  d'un 
heureux  augure.  Nous  allions  commencer  le  combat;  un  berger 
se  trouvait  tout  près  de  nous,  gardant  ses  moutons,  lorsque, 
comme  pour  nous  donner  le  signal,  cinq  loups  se  jettent  en  môme 
temps  sur  le  troupeau;  je  le  vis  et  le  remarquai  volontiers;  je 
leur  souhaitai  bonne  réussite  et  à  nous  aussi,  leur  disant  :  «  Bonne 
chance,  chers  compagnons,  bon  succès  à  vous,  en  tous  lieux  !  » 
Je  regardai  comme  un  fort  bon  signe  que  nous  eussions  com- 
mencé l'attaque  ensemble...  »  S'il  aimait  à  se  battre  pour  le  plai- 
sir, Gœtz  ne  détestait  point  non  plus  les  bénéfices  qu'on  peut  re- 
tirer des  bonnes  surprises  et  des  bons  guets-apens.  S'étant  emparé 
du  comte  Philippe  de  Waldeck,  il  ne  le  relâcha  que  contre  une 
rançon  de  dix-huit  mille  florins.  Lui  arriva-t-il  d'entrer  en  cam- 
pagne pas  pur  amour  de  la  justice,  pour  soutenir  les  droits  lésés 
des  faibles?  Gœthe  semble  le  croire,  et  raconte,  comme  s'il  s'agis- 
sait d'un  exploit  très  noble,  la  lutte  que  son  héros  soutint  contre 
Cologne,  Examinons  cet  épisode  d'un  peu  plus  près. 


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638  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Un  tailleur  de  Stuttgart,  nommé  Sindelfinger,  qui  était  bon 
tireur  d'arbalète,  avait  gagné  le  premier  prix  dans  un  concours  de 
tir  ouvert  par  la  ville  de  Cologne,  prix  qui  consistait  en  une  somme 
de  300  florins.  Sous  de  mauvais  prétextes,  on  ne  le  paya  pas. 
Sindelfinger,  aussitôt,  renonce  à  son  pacifique  métier  de  tailleur 
pour  entrer  dans  les  gardes  du  corps  du  duc  de  Wurtemberg, 
dont  il  comptait  obtenir  la  protection  pour  recouvrer  ses  300  flo- 
rins. Le  duc,  en  effet,  s'efforce  d'intervenir  en  sa' faveur.  De 
puissans  seigneurs  s'intéressent  à  l'affaire,  et  adressent  des  récla- 
mations au  conseil  et  au  bourgmestre  de  Cologne,  qui  ne  nient 
point  leur  dette,  mais  qui  persistent  à  ne  la  pas  payer.  Alors,  les 
réclamans  remettent  leurs  intérêts  entre  les  mains  de  Gœtz,  et 
l'affaire  se  corse  aussitôt.  Gœtz  envoie  au  conseil  de  Cologne  une 
lettre  de  défi  (qui  se  trouve  encore  dans  les  archives  de  la  ville), 
et  ouvre  les  hostilités  en  s'emparant  de  deux  marchands  colonais, 
qui  d'ailleyrs  jouent  au  plus  fin  avec  lui  et  réussissent  à  l'attirer 
dans  de  nouvelles  difficultés  avec  l'évêque  de  Bamberg.  Enfin 
après  cinq  années,  l'affaire  s'arrange  grâce  à  l'intervention  du 
comte  de  Kônigstein,  et  se  règle  enfin  par  le  paiement  à  Gœtz 
et  à  Sindelfinger  d'une  somme  de  1 000  florins  d'or,  soit,  d'après 
des  calculs  d'équivalences,  vingt-trois  fois  la  valeur  de  la  somme 
originairement  contestée.  Le  comte  de  Kônigstein,  en  récom- 
pense de  sa  médiation,  reçut  aussi  de  la  bonne  ville  des  bijoux 
de  grande  valeur.  —  Est-ce  que  cette  justice  de  chevaliers  ne  fait 
pas  apprécier  celle  des  procureurs? 

Mais  la  page  la  plus  noire  de  la  biographie  de  Gœtz,  c'est 
celle  où  son  histoire  se  confond  avec  celle  de  la  guerre  des 
paysans  de  1525.  Ayant  eu  le  tort  d'accepter  de  faire  cause  com- 
mune avec  des  révoltés  sanguinaires  et  d'être  leur  chef,  il  eut 
encore  celui  de  les  abandonner.  Ses  actes  en  cette  occurrence  sont 
les  seuls  qu'il  s'efforce,  dans  son  autobiographie,  de  justifier.  Us 
lui  valurent  d'être  poursuivi  par  la  ligue  souabe  (ligue  des  princes, 
prélats  et  villes  impériales  qui  s'efforçaient  de  maintenir  la  paix 
intérieure  en  lieu  et  place  de  l'empereur,  lequel  avait  trop  d'autres 
soucis  pour  se  livrer  à  cette  difficile  besogne  et  manquait  d'ail- 
leurs des  moyens  nécessaires).  —  Mis  en  jugement  et  condamné, 
il  passa  deux  ans  en  prison.  Grâce  à  de  puissantes  interventions, 
il  fut  relâché  contre  une  caution  de  25000  florins,  et  sous  pro- 
messe solennelle  de  ne  plus  quitter  son  château  de  Hornberg.  11  y 
vécut  une  vieillesse  pieuse  ;  pendant  ses  dernières  années,  il  fré- 
quenta assidûment  le  pasteur  de  son  village,  qui  finit  par  s'établir 
auprès  de  lui,  moyennant  un  traitement  de  16  muids  de  blé  et 
de  10  florins  d'argent  comptant.  Il  mourut  en  1862;   son  toro- 


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ESSAI    SUR   GŒTHE.  639 

beau,  sur  lequel  il  est  représenté  agenouillé  et  priant,  a  été  con- 
servé jusqu'aujourd'hui,  et  Ton  en  peut  voir  une  reproduction  au 
musée  germanique  de  Nuremberg. 

Que  cette  histoire  soit  haute  en  couleur,  qu'elle  ait  un  cachet 
pittoresque,  attrayant  pour  un  poète,  on  ne  saurait  le  nier.  Mais 
que  le  héros  nous  en  soit  donné  comme  un  modèle  de  chevalerie, 
c'est  ce  qu'il  nous  est  plus  difficile  d'admettre.  Pourtant,  Gœtz 
de  Berlichingen  a  trouvé  ses  apologistes.  L'un  d'entre  eux, 
M.  Reinehld  Pallmann,  qui  a  étudié  de  très  près  les  sources  de 
son  histoire,  s'efforce  de  le  justifier  par  un  raisonnement  assez 
spécieux  (1)  :  selon  lui,  Gœtz  de  Berlichingen  et,  avec  lui,  la 
plupart  des  chevaliers  souabes  et  franconiens  [dont  l'histoire  res- 
semble à  la  sienne,  manifestaient,  dans  leurs  luttes  contre  les 
princes,  les  prélats  et  les  villes  de  la  ligue  souabe,  «  d'un  ins- 
tinct très  sain  de  l'avenir  qu'on  pouvait  souhaiter  à  l'empire  alle- 
mand ».  Les  princes,  les  prélats  et  les  villes  tendaient  è,  l'accrois- 
sement de  leur  puissance  locale,  aux  dépens  de  la  puissance 
impériale  affaiblie  et  chancelante.  En  les  combattant,  les  cheva- 
liers combattaient  donc  pour  l'empire:  «  Ils  voulaient  média- 
tiser... Ils  poursuivaient  un  but  social  d'une  signification  émi- 
nente.  Dans  leurs  tendances,  et  nullement  dans  celles  des  princes 
de  l'époque...  était  le  véritable  avenir  de  l'Empire  allemand. 
Et  c'est  le  fait  de  l'aveuglement  historique  ou  du  particularisme, 
de  les  signaler  et  de  les  condamner  comme  anarchistes.  »  Il  va  de 
soi  que  cette  interprétation,  qui  d'une  façon  bien  inattendue 
découvre  en  Gœtz  de  Berlichingen  un  ancêtre  politique  de  M.  de 
Bismarck,  justifie  aux  yeux  de  notre  auteur  la  conception 
gœthéenne  du  personnage  :% 

«  Récapitulons,  dit  M.  Pallmann  en  conclusion  de  son  étude, 
ce  que  le  Gœtz  de  Berlichingen  authentique  est  à  la  caricature 
que  la  précédente  critique  en  a  créée,  et  nous  verrons  que  le  por- 
trait du  brave  chevalier,  animé  d'un  inépuisable  amour  de  la 
liberté,  tel  que  Gœthe  nous  l'a  donné,  n'est  point  un  portrait  de  fan- 
taisie. Au  contraire,  malgré  l'insuffisance  des  secours  historiques 
dont  il  disposait,  il  a,  avec  cet  instinct  qui  est  le  propre  des 
grands  poètes,  restauré  en  son  personnage  le  vrai  Gœtz  historique 
et  placé  ainsi  devant  les  yeux  du  peuple  allemand  un  héros 
national  représentatif.  C'est  pour  cela  que  son  chevalier  à  la  main 
de  fer,  comme  type  du  véritable  honneur  allemand,  fascine  encore 
aujourd'hui  les  spectateurs,  si  même  ils  ne  connaissent  pas  exacte- 


(1)  Ver  his Loris che  Gœtz  von  Berlichingen  mit  der  eisernen  Hand  und  Gœthe' s 
Schauspiel  Uàerihn;  Berlin,  1894. 


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640  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ment  les    véritables  circonstances  dans  lesquelles  vécurent  et 
agirent  le  chevalier  et  ses  amis.  » 

Sans  pénétrer  dans  le  labyrinthe  inextricable  de  l'histoire  de 
l'Allemagne  pendant  le  premier  tiers  du  xvie  siècle,  il  ne  serait 
point  difficile  de  marquer  la  faiblesse  d'une  telle  interprétation, 
d'ailleurs  ingénieuse  et  bien  d'accord  avec  les  tendances  des  histo- 
riens du  nouvel  empire.  Il  suffirait  de  constater,  d'abord,  que  ces 
goûts  de  rapine  et  cette  humeur  batailleuse  avoués  avec  une  can- 
deur si  naïve,  montrent  bien  en  notre  héros  un  animal  d'instinct 
et  de  proie,  un  «  loup  »,  plutôt  qu'un  penseur  profond  cherchant 
à  démêler,  dans  l'obscurité  des  temps,  le  vrai  fil  des  destinées  de 
son  pays;  ensuite,  que  Gœtz  n'exprime  nullement  ces  «  aspira- 
tions »,  et  que,  s'il  se  réclame  de  l'empereur,  c'est  parce  que 
l'autorité  de  celui-ci  est  éloignée,  faible,  impuissante  à  s'imposer, 
tandis  que  celle  de  la  ligue  souabe  est  immédiate.  Il  sait  fort  bien 
qu'il  n'a  rien  à  redouter  ni  de  Maximilien,  ni  du  faible  Charles  V  : 
c'est  pour  cela,  sans  doute,  qu'ils  ont  ses  sympathies;  et  s'il  a  du 
goût  pour  l'idée  impériale,  ce  n'est  point  parce  qu'elle  flatte  son 
sentiment  national  :  c'est  parce  que,  pour  lui,  l'empire  c'est  le 
désordre,  c'est-à-dire  le  libre  exercice  de  sa  force  et  le  triomphe 
de  sa  violence. 

Du  reste,  Goethe  n'alla  pas  chercher  si  loin.  Il  n'était  point 
alors  un  esprit  politique,  et  il  ne  le  fut  jamais,  bien  qu'il  dût  un 
jour,  comme  on  sait,  arriver  aux  affaires.  Il  n'était  pas  non  plus 
patriote,  nous  l'avons  déjà  vu.  Il  ne  l'était  pas  même  en  ce  temps- 
là,  où  la  vieille  Allemagne  ne  l'attirait  que  par  son  éclat  pitto- 
resque, où  son  «  nationalisme  »  était  un  sentiment  essentielle- 
ment littéraire.  Si  l'on  en  doute,  qu'on  lise  l'article  qu'il  publia 
dans  les  Frankfurter  Gelehrten  Anzeigen,  peu  de  temps  après  Gœtz, 
sur  «  l'amour  de  la  patrie  »  (1):  «  Si  nous  trouvons  une  place 
au  monde,  y  dit-il,  où  nous  reposer  avec  nos  biens,  un  champ 
pour  nous  nourrir,  un  toit  pour  nous  couvrir,  n'avons-nous  pas 
là  une  patrie  ?  Et  est-ce  que  des  milliers  et  des  milliers  d'hommes 
n'ont  pas  cela  dans  chaque  état?...  Le  patriotisme  romain,  que 
Dieu  nous  en  préserve  !...  etc.  »  Il  assistait  en  paisible  philoso- 
phe à  l'agonie  du  vieil  empire,  sans  en  rêver  un  nouveau;  et  je 
crois  que  M.  Pallmann  lui-même,  malgré  toute  son  ingéniosité, 
ne  parviendrait  point  à  faire  de  lui,  comme  de  son  héros,  un 
précurseur  de  M.  de  Bismarck.  Son  idée  a  été  beaucoup  plus 
simple  :  il  s'est  épris  de  Gœtz  pour  des  raisons  analogues  à  celles 
qui  l'avaient  attaché  à  Shakspeare.  Gœtz  a  représenté,  pour  lui, 

(1)  A  propos  d'un  lirro  de  J.  von  Sonnenfels  intitulé  :  Ueber  die  Liebe  des  Voter- 
lands  et  publié  à  Vienne  en  1771. 


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ESSAI    SUR    GŒTHE.  641 

dans  le  domaine  social,  la  nature  et  la  liberté,  comme  Shaks- 
peare  les  représentait  dans  le  domaine  littéraire,  comme  le 
gothique  les  représentait  dans  celui  de  l'art.  Il  Ta  opposé  à  la 
tyrannie  des  institutions  établies,  qui  choquaient  ses  opinions 
libertaires,  comme  il  opposait  Shakspeare  aux  règles  classiques 
et  les  ogives  de  la  cathédrale  de  Strasbourg  aux  colonnes  de  l'ar- 
chitecture antique.  Il  Ta  compris,  en  un  mot,  à  travers  Rousseau. 
C'est  pour  cela,  et  non  pour  des  motifs  plus  compliqués,  et  non 
plus  par  une  intuition  prophétique  des  temps  futurs,  qu'il  le  dé- 
fend, qu'il  le  justifie,  qu'il  l'idéalise,  qu'il  le  fait  mourir  —  non 
pas  assisté  par  un  bon  pasteur  de  campagne  occupé  de  nettoyer 
son  âme,  mais  en  murmurant  :  «  Air  céleste...  Liberté  !  Liberté  !  » 
et  quril  conclut  :  «  Homme  généreux  !  Malheur  au  siècle  qui  t'a 
repoussé!...  Malheur  à  la  postérité  qui  te  méconnaîtra!...  »  En 
réalité,  son  Gœtz,  si  Ton  veut  lui  trouver  un  sens  général,  est  un 
frère  aîné  de  Cari  Moor,  le  brigand  modèle,  redresseur  des  torts 
des  honnêtes  gens  ;  malgré  tout  l'effort  de  Goethe  pour  lui  donner 
une  couleur  «  renaissance  »,  il  demeure  un  homme  de  la  fin  du 
xviii'  siècle,  qui  a  lu  le  Contrat  social  et  ï Emile. 

Cet  effort,  —  où  tant  de  dramaturges  devaient  persister  sans 
un  succès  meilleur  et  qui  ne  nous  a  dotés  que  du  trompe-l'œil 
baptisé  du  nom  de  «  couleur  locale  »,  —  cet  effort  aboutit  le  plus 
souvent  à  des  résultats  puérils.  Nous  lui  devons  des  fragmens 
épisodiques  que  Goethe  fut  d'ailleurs  obligé  de  supprimer  plus 
tard,  quand  sa  pièce  dut  être  jouée  au  théâtre  de  Weimar,  et  qui 
sont  en  elles-mêmes  de  peu  d'intérêt.  Telles  sont  les  scènes  qui 
se  passent  au  palais  épiscopal  de  Bamberg,  où  paraissent  des 
personnages  qui  n'ont  avec  le  drame  aucun  lien,  même  indi- 
rect, et  qui  tiennent  des  propos  dont  le  seul  but  évident  est  de 
nous  montrer  que  l'auteur  est  au  courant  des  «  papotages  »  de 
l'époque  : 

L'évêqce.  —  Y  a-t-il  maintenant  beaucoup  d'Allemands  de  la  noblesse 
qui  étudient  à  Bologne? 

Olêarius.  —  Des  nobles  et  des  bourgeois.  Et,  soit  dit  sans  vanité,  ils  s'y  font 
le  plus  grand  honneur.  On  a  coutume  de  dire  à  l'Académie,  en  manière  de 
proverbe  :  «  Studieux  comme  un  gentilhomme  allemand.  »  Car,  tandis  que  les 
bourgeois  s'efforcent,  avec  un  zèle  honorable,  à  compenser  par  leur  savoir 
leur  défaut  d'origine,  les  nobles  s'appliquent  avec  une  louable  émulation  à 
relever  encore  leur  éclat  natif  par  le  mérite  le  plus  éclatant. 

L'évoque.  —  Ah  ! 

Liebitraut.  —  Qu'on  dise  que  le  monde  ne  s'améliore  pas  tous  les  jours! 
Studieux  comme  un  gentilhomme  allemand  !  voilà  ce  que  je  n'ai  pas  entendu 
de  mon  temps.  Si  quelqu'un  m'avait  prédit  cela  pendant  que  j'étais  à  l'école, 
je  l'aurais  traité  de  menteur.  On  voit  qu'il  ne  faut  jurer  de  rien. 

Olêarius.  —  Oui,  ils  font  l'admiration  de  toute  l'Académie.  Quelques-uns 

Tom  cxxx.  —  1895.  41 


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642  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

des  plus  âgés  et  des  plus  habiles  reviendront  bientôt  comme  doctores.  L'Em- 
pereur sera  heureux  de  pouvoir  leur  confier  des  emplois. 

Liebitraut.  —  Cela  ne  manque  pas. 

L'abbé.  —  Ne  connaîtriez- vous  pas,  par  exemple,  un  jeune  gentilhomme..» 
Il  est  delaHesse... 

Oléarius.  —  Il  y  a  beaucoup  de  Hessois  à  Bologne. 

L'abbé.  —  Il  s'appelle...  Il  est  de...  Aucun  de  vous  ne  le  connaît?...  Sa 
mère  était  une;...  Oh!  son  père  n'avait  qu'un  œil...  il  était  maréchal. 

Liebitraut.  —  De  Wildenlholtz? 

L'abbé.  —  C'est  cela!  de  Wildenlholtz! 

Oléarius.  —  Je  le  connais  bien.  Un  jeune  homme  de  beaucoup  de  talent. 
On  loue  surtout  son  habileté  dans  la  dispute. 

L'abbé,  -t-  Il  tient  cela  de  sa  mère. 

Liebitraut.  —  Mais  son  père  ne  s'en  vanta  jamais.  Cela  montre  comment 
les  défauts  ne  sont  que  des  vertus  déplacées. 

L'évéque.  —  Comment  disiez-vous  que  s'appelle  l'Empereur  qui  a  écrit 
votre  Corpus  juris  ? 

Oléarius.  — Justinien. 

L'évéque.  —  Un  excellent  seigneur  !  Qu'il  vive  ! 

Oléarius.  —  A  sa  mémoire  ! 

(Ils  boivent.) 

L'abbé.  —  Et  son  livre  doit  ôtre  un  beau  livre. 

Oléarius.  —  On  pourrait  l'appeler  le  livre  des  livres.  Un  recueil  de  toutes 
les  lois,  avec  les  sentences  faites  pour  tous  les  cas  ;  et  ce  qui  pouvait  être 
encore  défectueux  ou  obscur  est  complété  par  les  commentaires  dont  les 
hommes  les  plus  sages  ont  orné  cet  excellent  ouvrage. 

L'abbé.  —  Un  recueil  de  toutes  les  lois?  Peste!  On  y  trouve  aussi  les  dix 
commandemens? 

Oléarius.  —  Implicite,  oui,  mais  non  explicite. 

L'abbé.  —  C'est  bien  ce  que  je  veux  dire  :  simplement,  sans  autre  expli- 
cation . 

L'évéque.  —  Et  ce  qu'il  y  a  de  plus  beau,  c'est  qu'un  État  pourrait,  comme 
vous  le  dites,  vivre  dans  la  paix  et  la  tranquillité  les  plus  sûres,  si  ces  lois 
y  étaient  bien  établies  et  bien  maintenues... 

La  volonté  de  respecter  l'histoire  et  de  l'introduire  au  com- 
plet dans  son  drame  est  pour  Goethe  une  gêne  continuelle  ;  mais, 
plutôt  que  de  s'en  libérer,  il  préfère  paraître  maladroit.  Prenons, 
par  exemple,  l'anecdote  caractéristique  du  tailleur  Sindelfingen 
que  nous  avons  contée  plus  haut  :  Gœthe  tient  à  l'utiliser.  Dans 
sa  première  version,  qui  est  la  plus  longue,  elle  se  trouve  intro- 
duite avec  assez  de  naturel  dans  une  discussion  qu'ont  ensemble 
Elisabeth  (la  femme  de  Gœtz)  et  Marie  (sa  sœur),  tout  en  racon- 
tant des  histoires  au  petit  Charles  (son  fils)  : 

Dans  la  seconde  version,  plus  resserrée,  l'anecdote  perd  presque 
tout  son  sens,  étant  présentée  autrement  : 

Elisabeth.  —  ...  Te  souviens- tu  encore  de  la  dernière  sortie  de  ton  père, 
lorsqu'il  t'apporta  un  petit  pain  blanc  ? 
Charles.  —  M'en  apportera-t-il  encore? 
Elisabeth.  —  Je  le  pense.  Vois-tu,  il  y  avait  un  tailleur  de  Stuttgart  qui 


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ESSAI   SUR   GŒTHE.  643 

•était  fort  habile  à  tirer  de  Tare,  et  qui  avait  gagné  &  Cologne  le  prix  de  tir. 

Charles.  —Était-ce  beaucoup? 

Elisabeth.  —  Cent  florins.  Et  ensuite  ils  ne  voulurent  plus  le  lui  donner. 

Marie.  —  N'est-ce  pas,  Charles,  que  c'est  vilain? 

Charles.  —  Vilains  jeux  ! 

Elisabeth.  —  Alors,  le  tailleur  vint  trouver  ton  père,  pour  le  prier  de 
l'aider  à  obtenir  son  argent.  Et  ton  père  partit  à  cheval,  et  enleva  à  ceux  de 
-Cologne  un  couple  de  marchands  et  les  tourmenta  jusqu'à  ce  qu'ils  eussent 
donné  l'argent... 

Dans  la  troisième  version,  la  scène  se  rétrécit  encore,  en 
sorte  qu'elle  semble  faite  uniquement  pour  ce  petit  récit,  dont  le 
-caractère  anecdotique  s'accentue  ainsi  de  plus  en  plus  et  qu'aucun 
lien  ne  rattache  plus  à  l'action  générale.  Il  est  vrai  que  l'esthé- 
tique de  Goethe  n'admet  pas  ce  que  nous  appelons  la  «  composi- 
tion »  :  elle  réclame  toutes  les  libertés  shakspeariennes  et  veut 
que  le  poète  se  promène  sans  entraves  d'aucune  sorte  à  travers 
•son  sujet.  Cette  liberté  ne  lui  réussit  que  lorsqu'il  la  prend  tout 
entière  :  les  plus  belles  scènes  de  la  partie  historique  de  Gœtz 
sont  à  coup  sûr  celles  du  siège  de  Jaxthausen,  parce  que  là,  s'il  a 
toujours  sous  les  yeux  le  texte  des  mémoires  de  son  héros,  il 
ne  s'astreint  point  à  le  suivre  et  en  profite  sans  abdiquer  son 
indépendance. 

III 

Du  reste,  le  véritable  intérêt  de  l'œuvre  se  trouve  bien  davan- 
tage dans  sa  partie  fictive,  ajoutée  et,  si  l'on  peut  dire,  person- 
nelle. 

Rappelons  que  Goethe  l'écrivit  à  Francfort,  en  revenant  de 
Strasbourg,  dans  un  moment  plutôt  pénible  de  sa  vie.  Il  venait 
de  quitter  une  ville  qui  lui  plaisait,  une  existence  libre,  des  amis 
avec  lesquels  il  se  trouvait  en  communauté  d'idées,  et  la  douce 
Frédérique  Brion,  la  fille  du  pasteur  de  Sesenheim,  dont  l'aimable 
souvenir  ne  laissait  pas  que  de  lui  causer  des  remords  assez 
vifs.  Il  se  trouvait,  de  nouveau,  dans  la  confortable  maison  de  la 
Fosse-aux-Cerfs,  où  son  père,  plus  maniaque  que  jamais,  le  rap- 
pelait sans  cesse  à  la  poursuite  de  cette  carrière  juridique  qui  ne 
lui  plaisait  guère,  qu'il  acceptait  pourtant  comme  un  joug  qu'on 
n'a  pas  la  force  de  secouer,  et  qui  allait  le  conduire  à  Wetzlar  : 
en  pleine  prose  donc,  bien  loin  des  libres  chevauchées  à  tra- 
vers la  campagne  alsacienne,  des  rêveries  dans  la  cathédrale,  des 
belles  conversations  avec  Herder  ou  Lerse.  Son  esprit,  exalté  par 
ses  rêveries,  bouillonnant  de  jeunesse,  se  lança  d'abondance  sur 
la  piste  que  lui  avaient  ouverte  les  mémoires  du  chevalier  à  la 


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644  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

main  de  fer.  «  Tout  mon  génie,  écrivait-il  à  son  ami  Salzmann, 
se  tourne  vers  une  entreprise  pour  laquelle  Homère,  et  Shaks- 
peare,  et  tout  est  oublié.  Je  dramatise  l'histoire  d'un  des  plus 
nobles  Allemands;  je  sauve  la  mémoire  d'un  brave  homme; et 
Ténorme  travail  que  cela  me  coûte  me  procure  un  véritable  passe- 
temps  dont  j'ai  si  grand  besoin  ici.  Car  il  est  triste  de  se  trouver 
dans  un  lieu  où  toute  notre  activité  doit  se  dévorer  elle-même...  » 
En  six  semaines,  il  rédigea  la  première  version  de  son  œuvre,— 
qui  demeure  peut-être  bien  supérieure  à  ses  autres  remaniemens. 
Au  fur  et  à  mesure,  il  en  faisait  lecture  à  Cornélie,  qui  se  passion- 
nait avec  lui  pour  ses  héros.  Ceux-ci  perdirent  bientôt,  malgré 
la  «  couleur  locale  »  répandue  à  flots,  leur  personnalité  histo- 
rique :   ils  devinrent  de  vrais   contemporains  de    l'auteur,    ils 
s'identifièrent  aux  êtres  qu'il  rencontrait    tous    les  jours;  son 
imagination  se  plut  à  mêler  aux  figures  que  lui  fournissaient  les 
données  authentiques  des  «  mémoires  »  d'autres  figures  dont  elle 
fit  tous  les  frais.  Parfois,  c'était  de  parti  pris  qu'il  faisait  interve- 
nir ses  souvenirs  dans  son  œuvre  :  ainsi,  il  se  plut,  de  son  propre 
aveu,  à  mettre  en  scène  un  de  ses  amis  de  Strasbourg,  Franz 
Lesse,  qui  devient,  dans   l'infortune,  le  fidèle  compagnon  de 
Gœtz  (1).  De  l'amie,  de  la  confidente  qu'il  avait  en  sa  sœur  Cor- 
nélie, il  prend  quelques  traits  pour  les  donner  à  la  sœur  de  Gœtz, 
Marie.  Cornélie  était,  en  ce  moment-là,  fiancée  à  un  ancien  ca- 
marade de  son  frère  nommé  Schlosser.  De  là,  les  fiançailles  de 
la  pièce,  qui  ne  sont  point  historiques,  car  une  sœur  de  Gœtz 
de  Berlichingen  fut  en  effet  la  femme  d'un  chevalier  nommé 
Martin  de  Sickingen,  lequel   n'était  point  le  fameux  Franz  de 
Sickingen,  et  si  Gœtz,  en  parlant  de  celui-ci  dans  ses  mémoires, 
l'appelle  quelquefois  son  «  beau-frère  »,  c'est  en  suivant  un  usage 
particulier  aux  chevaliers  franconiens.  Comme  Marie  pour  Weis- 
lingen,  Cornélie  avait  eu  auparavant  un  vif  attachement  pour  an 
«  jeune  Anglais  »  dont  Gœthe  ne  nous  donne  pas  le  nom  (2).  Or 
ce  souvenir  est  particulièrement  reconnaissable  dans  la  pièce  : 
lisez,  je  vous  prie,  la  scène  où  Franz  de  Sickingen  vient  deman- 
der la  main  de  Marie,  changez  les  noms  des  personnages,  suppri- 
mez quelques  détails,  et  dites  si  elle  n'a  pas  Y  odeur  de  la  réalité, 

(1)  «  ...  Il  disait  souvent  que  le  ciel  ne  l'ayant  pas  fait  pour  être  un  héros  de 
guerre  et  d'amour,  il  voulait  se  contenter  du  rôle  de  second,  entendu  dans  le  setf 
du  roman  et  de  l'escrime.  Comme  il  resta  toujours  égal  à  lui-même  et  qu'il  offrait 
le  vrai  modèle  du  caractère  ferme  et  bon,  son  idée  se  grava  dans  mon  esprit  es 
traits  aussi  profonds  qu'agréables,  et  quand  j'écrivis  Gœtz  de  Berlichingen,  je  a* 
sentis  engagé  à  consacrer  le  souvenir  de  notre  amitié,  et  je  donnai  le  nom  de  France 
Lerse  au  brave  homme  qui  sait  se  subordonner  si  noblement.  (  Vérité  et  Poéne,l  Iî«) 

(2)  Vérité  et  poésie,  1.  VI. 


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ESSAI   SUR   GŒTHE.  645 

si  Ton  ne  croirait  pas  entendre  une  conversation  authentique 
entre  deux  jeunes  lecteurs  de  Rousseau  et  des  romans  anglais, 
épris  des  sentimens  naturels,  résolus  à  la  générosité,  naturelle- 
ment grandiloquens. 

Schlosser.  —  Oui,  je  viens  demander  à  votre  noble  sœur  son  cœur  et  sa 
main.  Et  si  votre  voulez  me  donner  son  âme  pure,  alors 

Gœthe.  —  Je  voudrais  que  vous  fussiez  venu  plus  tôt.  Il  faut  que  je  vous 
avoue  que  X...  a  déjà  demandé  son  amour...  11  voltige  de  côté  et  d'autre 
pour  chercher  sa  pâture,  Dieu  sait  sur  quel  buisson  ! 

Schlosser.  —  Est-ce  possible  ? 

Gœthe.  —  Gomme  je  vous  le  dis. 

Schlosser.  —  11  a  rompu  un  double  lien. 

Gœthe.  —  La  pauvre  fille  passe  maintenant  sa  vie  à  pleurer  et  à  prier. 

Schlosser.  —  Nous  allons  la  faire  chanter. 

Gœthe.  —  Quoi  !  vous  vous  décideriez  à  épouser  une  fille  abandonnée  ? 

Schlosser.  —  Cela  vous  honore  tous  deux  d'avoir  été  trompés  par  lui. 
Faut-il  que  la  pauvre  fille  entre  au  couvent  parce  que  le  premier  homme 
qu'elle  a  connu  était  un  indigne?  Non,  je  persiste!... 

Gœthe.  —  Je  vous  dis  qu'elle  ne  le  regardait  pas  avec  indifférence. 

Schlosser.  —  As-tu  si  peu  de  confiance  en  moi,  que  tu  me  croies  inca- 
pable de  chasser  le  souvenir  d'un  misérable?  Allons  auprès  d'elle! 

En  traçant  le  portrait  de  cette  mélancolique  délaissée,  Gœthe 
pensait  certainement  aussi  à  la  pauvre  fille  qui  lui  avait  donné  tout 
son  cœur,  mais  à  laquelle  il  ne  prêtait  pas,  semble- t-il,  des  senti- 
mens aussi  généreux  que  ceux  dont  s'inspirait  sa  littérature  ;  car, 
son  œuvre  publiée,  il  recommandait  en  ces  termes  à  son  ami 
Salzmann  d'en  faire  tenir  un  exemplaire  à  M11-  Brion  :  «  La 
pauvre  Frédérique  se  trouvera  en  quelque  mesure  consolée 
puisque  l'infidèle  est  empoisonné...  » 

Il  serait  facile  de  relever,  dans  le  détail,  bien  d'autres  concor- 
dances avec  la  réalité.  Ce  qui  nous  intéressera  davantage,  c'est 
de  voir  comment  Gœthe  s'est  traité  lui-même,  ce  qu'il  a  mis, 
dans  son  œuvre,  de  son  propre  moi. 

D'instinct,  il  a  trouvé  le  procédé  qui  devait  si  bien  lui  réussir 
plus  tard,  auquel  nous  devons  ses  deux  créations  les  plus  célè- 
bres :  le  dédoublement.  Ceci  est  déjà  fort  instructif  :  Gœthe  a 
senti  sa  complexité,  il  n'a  pas  cru  possible  de  réunir,  en  une  seule 
figure  littéraire,  les  traits  contradictoires  que  la  réalité  se  plaît 
si  volontiers  à  combiner  dans  un  même  être.  Il  a  donc  créé  le 
personnage  de  Weislingen,pour  servir  à  la  fois  de  complément  et 
de  réponse  à  Gœtz;  et  il  a  pu, ainsi,  manifester  les  faces  opposées 
de  son  âme,  se  mettre  tout  entier  dans  son  œuvre,  sans  offenser 
la  psychologie  conventionnelle  dont  il  subissait  encore  incon- 
sciemment les  lois,  et  sans  paraître  se  confesser.  Gœtz  est  orné 


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646  REVUE  DE8  DEUX  MONDES. 

de  qualités  dont  l'ensemble  constituait  à  ses  yeux  le  véritable 
héros  :  il  est  loyal  et  chevaleresque,  généreux,  désintéressé, 
joyeux;  le  mobile  de  ses  actes,  l'axe  de  ses  pensées,  c'est  l'amour 
ardent  de  l'indépendance  ;  il  ne  combat  que  pour  la  conquérir; 
et  il  combat  contre  les  hommes  et  les  principes  que  Gœthe  n'ai- 
mait pas,  contre  les  prêtres  ambitieux,  étroits,  cupides,  tels  que 
les  «  philosophes  »  aimaient  à  les  décrire,  contre  une  aristocratie 
oppressive  et  rusée,  pour  sa  liberté,  pour  celle  des  autres,  pour 
les  droits  des  faibles.  S'il  paraît  inconséquent  ou  coupable  en  se 
laissant  entraîner  dans  les  rangs  de  fanatiques  sanguinaires,  ce 
n'est  qu'une  fausse  apparence  :  il  s'est  sacrifié  dans  un  noble  dessein, 
pour  arrêter  la  révolte,  pour  en  changer  les  caractères,  pour 
éviter  les  cruautés  inutiles.  Il  a  raison,  seul  contre  tous.  Il  meurt 
en  disant  aux  siens  :  «  Fermez  vos  cœurs  avec  plus  de  soin  que 
vos  portes.  Voici  le  temps  de  la  fraude;  la  carrière  lui  est  ouverte. 
Les  méchans  régneront  par  la  ruse,  et  le  noble  cœur  tombera 
dans  les  filets.  »  Pas  un  doute  sur  la  légitimité  de  ses  actes  n'im- 
portune sa  conscience.  Il  est  l'honnête  homme  au  sens  complet 
du  mot,  le  brave  homme,  et  encore  l'homme  joyeux,  qui  puise 
sa  gaîté  dans  la  pureté  de  son  âme.  Mais  Gœthe  sait  bien  que,  si 
c'est  là  ce  qu'il  voudrait  être,  ce  n'est  point  précisément  ce  qu'il 
est.  Il  a  déjà  des  souvenirs  de  Leipzig  et  de  Strasbourg,  qui  sont 
lourds  à  son  cœur  que  le  sentiment  de  sa  supériorité  n'a  pas 
encore  desséché.  Il  ne  peut  regarder  derrière  soi,  sans  frissonner 
en  songeant  aux  larmes  qu'il  a  déjà  fait  répandre.  Il  est  mûr  pour  la 
crise  de  mélancolie  qu'il  va  traverser  bientôt.  C'est  pour  cela  qu'il 
conçoit  Weislingen,  l'homme  faible  sans  méchanceté,  trop  facile- 
ment gouverné  par  les  impressions  de  l'heure  présente,  ce  malheu- 
reux «  excédé  de  ce  qu'il  est  »,  traître  et  honteux  de  ses  trahisons, 
qui  ne  peut  sans  rougir  regarder  le  loyal  Berlichingen, —  et  qui 
est  peut-être  bien  la  figure  la  mieux  dessinée  de  la  pièce,  la  plus 
fouillée  en  tout  cas,  la  plus  humaine,  la  moins  conventionnelle  et 
la  plus  vraie.  Que  Gœthe,  en  la  créant,  ait  songé  à  son  propre  cas, 
on  n'en  saurait  douter,  d'autant  moins  qu'on  la  retrouvera  dans  ses 
prochaines  œuvres,  dans  Clavijo,  dans  Stella,  marquée  de  traits 
plus  vigoureux.  Ses  amis,  cependant,  s'y  trompèrent  :  et  le  laissè- 
rent au  bénéfice  de  son  Gœtz,  dont  ils  devaient  bientôt  lui  donner 
le  nom,  à  leur  table  d'hôte  de  Wetzlar.  Il  savait  bien  qu'on  le 
flattait,  mais  la  méprise  ne  dut  pas  lui  déplaire  :  mieux  vaut 
passer  pour  Faust  que  pour  Méphisto,  pour  don  Quichotte  que 
pour  Sancho  Pança. 


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ESSAI    SUR    GŒTHE.  647 


IV 


Cependant,  ces  élémens,  fournis  les  'uns  par  l'histoire,  les 
autres  par  la  vie,  ne  constituent  pas  toute  l'œuvre.  Un  autre  élé- 
ment vient  encore  s'ajouter  à  leur  mélange,  un  élément  purement 
romantique,  dans  le  plus  mauvais  sens  du  mot,  c'est-à-dire  arti- 
ficiel, conventionnel  et  factice.  Il  est  représenté  surtout  par  la 
figure  d'Adélaïde  et  par  les  scènes  qu'elle  inspire. 

Adélaïde  est  tout  imaginaire.  Goethe  ne  l'a  rencontrée  ni  dans 
l'histoire  ni  dans  la  vie  :  il  l'a  tirée  de  son  propre  fonds  ;  et  vrai- 
ment l'on  reconnaîtra  qu'elle  ne  lui  fait  pas  beaucoup  d'honneur. 
Dans  sa  pensée,  elle  doit  avoir  une  valeur  symbolique  :  elle  in- 
carne, je  suppose,  les  mauvaises  tendances  de  l'Allemagne,  les 
tendances  aristocratiques  et  cléricales,  celles-là  mêmes  que  sou- 
tenaient Tévèque  de  Bamberg  et  Weislingen,  et  que  Gœtz  com- 
battait. De  plus,  opposée  aux  deux  autres  femmes  de  la  pièce, 
Elisabeth  et  Marie,  Tune  vaillante  et  l'autre  tendre,  elle  repré- 
sente les  séductions  funestes  des  dangereuses  charmeresses  :  elle 
est  la  «  femme  fatale  »  qui  arrête  la  marche  des  héros,  sème 
la  haine  entre  eux,  manie  avec  une  égale  habileté  le  mensonge, 
la  ruse  et  le  poison  :  Circé,  lady  Macbeth,  que  sais-je  (1)?  Nul 
ne  l'approche  sans  être  vaincu  par  elle  ;  Goethe  lui-même,  de  son 
propre  aveu,  subit  le  sort  commun  :  pour  elle,  il  oublia  son  loyal 
héros,  qui,  peu  à  peu  (dans  la  première  version)  s'efface  pour  lui 
livrer  la  scène  :  «  Malgré  moi,  confesse-t-il,  ma  plume  lui  appar- 
tenait tout  entière,  l'intérêt  qu'elle  avait  allait  croissant;  et  comme 
à  la  fin  Gœtz  demeure  en  dehors  de  l'action  et  ne  reparaît  que 
pour  prendre  fâcheusement  part  à  la  guerre  des  paysans,  il  est 
bien  naturel  qu'une  charmante  femme  l'ait  supplanté  auprès  de 
l'auteur  qui,  secouant  les  liens  de  l'art,  pensait  à  s'essayer  dans 
un  nouveau  champ.  »  Cette  «  charmante  femme  »  n'est  rien  moins 
que  la  cheville  ouvrière  de  la  pièce  :  c'est  elle  qui,  en  séduisant 
Weislingen,  l'éloigné  de  Marie  et  empêche  sa  réconciliation  avec 
Gœtz;  elle  séduit  aussi  Sickingen;  elle  séduit  Franz,  Técuyer  de 
Weislingen,  qui,  sur  ses  ordres,  empoisonnera  son  maître.  Une 
sentence  de  la  Sainte- Weh me  arrête  enfin  le  cours  de  ses  exploits  ; 
mais  elle  séduit  aussi  le  messager  chargé  de  l'exécuter,  et,  si  elle 
reçoit  de  lui  le  juste  châtiment  de  tant  d'abominables  crimes, 

(1)  «  Adélaïde  est  la  contre-partie  la  plus  complète  du  parti  vieil  allemand;  elle 
est  la  beauté  en  lutte  contre  la  force,  mais  la  beauté  coquette,  élégante,  fausse,  —  la 
beauté  telle  que  les  vieux  allemands  pouvaient  l'attribuer  à  l'art  français.  »  Richard 
M.  Meycr,  Gœthe,  Berlin,  1895. 


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648  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

c'estque  sa  force  ou  son  adresse  la  trahissent  au  moment  suprême. 
Ramenée  à  ces  grandes  lignes,  la  conception  d'Adélaïde  paraît 
d'un  romanesque  plutôt  médiocre,  et  Ton  est  déjà  tenté  de  la 
classer  dans  la  galerie  de  ces  héroïnes  de  mélodrame  qui  ne 
sauraient  exciter  en  nous  qu'un  intérêt  vulgaire.  Que  sera-ce  si 
nous  l'examinons  de  plus  près,  dans  le  détail  des  nombreuses 
scènes  qui  lui  sont  consacrées?  Bien  qu'elle  monologue  volontiers, 
tout  exprès  pour  dévoiler  la  noirceur  de  ses  desseins,  il  n'en  est 
pas  une  où  l'art  du  poète  parvienne  à  l'expliquer,  pas  une  non 
plus  où  elle  prenne  vie.  Elle  flotte  dans  un  nuage  de  romanesque 
de  pacotille,  dans  les  brumes  d'un  moyen  âge  d'opéra.  Le  mobile 
de  ses  actes,  les  ressorts  de  ses  sentimensne  nous  sont  point  mon- 
trés :  sans  comprendre  pourquoi  ni  comment,  nous  voyons  seule- 
ment qu'elle  fait  de  détestable  politique  et  change  d'amans  avec 
une  blâmable  complaisance.  Puis,  quand  la  mesure  de  ses  for- 
faits est  comble,  on  nous  transporte  dans  le  caveau  souterrain 
où  siège  le  «  Tribunal  secret  »,  et  le  décor  prépare  le  dialogue  : 
sept  «  grands-juges  »  siègent  autour  d'une  table  recouverte  d'un 
tapis  noir  où  sont  posés  un  glaive  et  une  corde  ;  de  chaque  côté, 
sept  juges  assistans  restent  debout,  en  longues  robes  blanches,  et 
le  jugement  commence  : 

Premier  grand-juge.  —  Juges  du  Tribunal  secret,  vous  avez  juré  sur  la 
corde  et  le  glaive  d'être  irréprochables,  de  juger  en  secret,  de  punir  en  se- 
cret, pareils  à  Dieu.  Si  vos  mains  et  vos  cœurs  sont  purs,  levez  les  bras  et 
appelez  sur  le  malfaiteur  :  Malheur!  Malheur! 

Tous,  levant  le  bras.  —  Malheur  !  Malheur  ! 

Premier  grand-juge.  —  Crieur,  commence  le  jugement. 

Le  premier  juge  assistant,  s'avançant.  —  Moi,  crieur,  je  porte  plainte 
contre  le  malfaiteur.  Que  celui  dont  le  cœur  et  les  mains  sont  purs,  pour 
jurer  par  la  corde  et  le  glaive,  qu'il  accuse  par  la  corde  et  le  glaive!  qu'il 
accuse  !  qu'il  accuse  ! 

Un  second  juge  assistant,  s'avançant.  —  Mon  cœur  est  pur  de  crimes,  et 
mes  mains  de  sang  innocent.  Que  Dieu  me  pardonne  les  mauvaises  pensées 
et  arrête  la  volontél  Je  lève  ma  main,  et  j'accuse!  j'accuse!  j'accuse! 

Premier  grand- juge.  —  Qui  accuses-tu? 

L'accusateur.  —  J'accuse  sur  le  glaive  et  la  corde  Adélaïde  de  Weislin- 
gen...  etc. 

Maintenue  dans  la  seconde  version,  cette  scène  mélodrama- 
tique fut  supprimée  dans  la  troisième.  Ici,  d'ailleurs,  les  rema- 
niemens  prennent  un  intérêt  particulier,  en  ce  sens  du  moins 
qu'ils  nous  montrent  à  quel  degré  d'incertitude  et  d'incohérence 
était  la  pensée  de  Gœthe  par  rapport  à  ce  personnage  d'Adélaïde, 
sa  création  préférée  cependant,  dont  il  allonge  et  rétrécit  tour  à 
tour  le  rôle  élastique. 

Dans  la  première  version,  le  jugement  était  suivi,  après  une 


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ESSAI   SUR   GŒTHE.  649 

courte  scène  intermédiaire,  de  l'exécution.  Adélaïde,  seule  dans 
sa  chambre  à  coucher,  tourmentée  par  de  «  singuliers  pressen- 
timens  »,  inquiète  de  l'obscurité,  remuait  de  vagues  pensées  en 
un  monologue  trop  évidemment  destiné  à  prévenir  la  surprise 
du  spectateur  :  «  Weislingen  est-il  mort?  Franz  est-il  mort? 
C'était  un  brave  garçon...  »  On  l'aurait  crue  en  proie  à  quelques 
remords,  on  aurait  pensé  à  lady  Macbeth,  si  elle  ne  s'était  brus- 
quement endormie.  On  entendait  alors  un  appel  de  la  voix  de 
Franz  :  l'exécuteur  de  la  Sainte-Wehme  sortait  de  sa  cachette, 
sous  le  lit;  un  «  Esprit  »  appelait  :  «  Adélaïde!  »  Elle  s'éveil- 
lait :  et  la  scène  du  meurtre  s'accomplissait,  rapide,  violente, 
mélodramatique  comme  celle  du  jugement  : 

Adélaïde,  réveillée.  —  Je  l'ai  vu.  Il  se  débattait  dans  les  affres  de  la  mort  ! 
Il  m'appelait!  il  m'appelait!  Ses  yeux  étaient  creux  et  pleins  d'amour!... 
Assassin!  assassin! 

L'assassin.  —  Ne  crie  pas  !  Tu  appelles  la  Mort.  Des  esprits  vengeurs  fer- 
ment les  oreilles  du  secours. 

Adélaïde.  —  Veux-tu  mon  or?  mes  bijoux?  Prends-les!  mais  laisse-moi 
la  vie. 

L'assassin.  —  Je  ne  suis  pas  un  voleur.  Les  ténèbres  ont  jugé  les  ténèbres, 
et  tu  dois  mourir. 

Adélaïde.  — Malheur!  malheur! 

L'assassin.  —  Sur  ta  tête  !  Si  les  horribles  spectres  de  ton  action  ne  tour- 
nent pas  ton  regard  effrayé  vers  l'enfer,  alors  regarde  en  haut,  regarde  le 
vengeur  dans  le  ciel,  et  prie-le  de  se  contenter  du  sacrifice  que  je  lui  offre. 

Adélaïde.  —  Laisse-moi  vivre!  Que  t'ai-je  fait?  Je  suis  à  tes  pieds. 

L'assassin,  à  part.  —  Une  princesse  royale!  Quel  regard!  quelle  voix! 
Dans  ses  bras,  moi  misérable,  je  serais  un  dieu...  Si  je  la  trompais!  Puis- 
qu'elle est  en  mon  pouvoir. 

Adélaïde.  —  11  semble  ému. 

L'assassln.  — Adélaïde,  tu  m'attendris.  Veux-tu  me  promettre? 

Adélaïde.  —  Quoi? 

L'assassin.  —  Ce  qu'un  homme  peut  demander  à  une  belle  femme  dans 
la  nuit  profonde. 

Adélaïde,  à  part.  —  La  mesure  est  comble.  Le  vice  et  la  honte,  comme 
des  flammes  infernales,  m'ont  enlacée  dans  des  bras  diaboliques.  J'expie, 
j^expie!  C'est  en  vain  que  j'essaie  d'effacer  le  vice  par  le  vice,  la  honte  par 
la  honte.  Le  déshonneur  le  plus  affreux  ou  la  mort  la  plus  vile  se  présentent 
à  mes  yeux  dans  une  image  d'enfer. 

L'assassin.  —  Décide-toi. 

Adélaïde,  à  part.  —  Un  rayon  de  délivrance!  {Elle  s'approche  du  lit;  il 
ta  suit  :  elle  tire  un  poignard  des  colonnes  et  Ven  frappe.) 

L'assassin.  —  Traîtresse  jusqu'à  la  fin.  (Il  tombe  sur  elle  et  Vétrangle!) 
Serpent!  (Il  lui  donne  des  coups  de  poignard.)  Je  saigne  aussi.  Voici  le  prix 
de  tes  désirs  sanguinaires!  Tu  n'es  pas  la  première.  Dieu,  qui  l'as  faite  si 
belle,  ne  pouvais-tu  la  faire  bonne?  (Il  sort.) 

Dans  la  seconde  version,  cette  scène  disparaît  :  le  jugement 
seul  nous  renseigne  sur  le  sort  d'Adélaïde.  Puis,  dans  la  troi- 


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650  BJBVUB  M»  DEUX  MORDES. 

sième,  il  n'y  a  plus  ni  jugement  ni  exécution,  Gœthe  ayant  sans 
doute  reconnu  la  violence  excessive  et  la  valeur  banale  de  telles 
scènes.  Et  tout  cela  est  remplacé  par  une  scène  de  remords  et  de 
terreur,  tout  aussi  romantique  et  shakspearienne  si  Ton  veut, 
bien  qu'un  peu  moins  invraisemblable  et  composée  : 

Adélaïde,  seule.  —  Heureux  enfant  !  pressé  par  le  sort  le   plus  terrible, 
tu  joues  encore!  Le  mouvement  puissant  des  flots  se  tourne  en  écume,  l'acti- 
vité puissante  de  la  jeunesse  se  tourne  en  jeu.  Je  veux  te  suivre  :  ma  forme 
blanche,  comme  un  esprit,  regardera  vers  toi  du  haut  de  ces  murailles.  Je 
le  vois,  oh!  si  distinctement!  sur  son  cheval  blanc  :  la  lumière  du  jour  l'en- 
toure, et  les  mouvantes  ombres  aiguës  l'accompagnent!  Il  s'arrête;  il  déploie 
le  voile:  sait-il  que  je  lui  fais  signe?  Il  veut  continuer!  Il  hésite  encore! 
Marche  donc,   adolescent  !  marche  à  ton  triste  but  !  C'est  étrange,  ce  noir 
passant  qui  vient  à  sa  rencontre.  Une  forme   sombre   et  noire    de  moine 
s'avance.  Ils  se  rencontrent.  S'arrêteront-ils?  se  parleront-ils?  Ils  passent  à 
côté  l'un  de  l'autre  sans  avoir  l'air  de  se  voir  !  Chacun  suit  sa  route.  Franz 
descend,  et,jeneme  trompe  pas,  le  moine  monte  vers  le  château!  Pourquoi 
un  frisson  d'effroi  pénètre-t-il  mes  moelles  ?  N'est-ce  pas  un  de  ces  moines 
dont  j'ai  vu  des  milliers  de  nuit  et  de  jour?  Pourquoi  celui-là  me  ferait-il 
peur?  Il  marche  toujours,  lentement,  très  lentement.  Je  le  vois   distincte- 
ment, sa  forme,   ses   mouvemens.  (On  sonne.)  Le  portier  doit   garder  les 
portes  fermées,  et  ne  laisser  entrer  personne  avant  le  jour,  qui  que  ce  puisse 
être.  (A  la  fenêtre.)  Je  ne  le  vois  plus.  A-t-il  pris  le  sentier  ?  (On  sonne.)  On 
examine  sans  doute  les  petites  portes  de  derrière,  si  elles  sont  bien  verrouil- 
lées et  fermées. . .  Murs,  châteaux,  liens  et  verrous,  quel  bienfait  pour  ceux 
qui  ont  peur, qui  s'angoissent!  Et  pourquoi  est-ce  que  je  m'angoisse? L'hor- 
reur s'approche-t-elle  de  moi  qu'on  accomplit  au  loin,  sur  mon  ordre? Est-ce 
là  le  crime  qui  me  met  devant  les  yeux  l'image  d'une  sombre  vengeance?  Non, 
non  :  c'était  un  être  réel,  étrange,  inconnu!  Si  c'était  un  jeu  de  mon  imagi- 
nation, je  devrais  le  voir  ici  aussi.  (Une  forme  noire  voilée,  tenant  une  corde 
et  un  poignard,  entre,  menaçante,  par  une  porte  de  derrière,  et  s* avance  vers 
Adélaïde,  {placée  de  telle  manière  qu'elle  ne  peut  pas   voir  cette  apparition 
effrayante  de  ses  yeux  physiques  ;  en  effet,  elle  regarde  plutôt  du  côté  opposé.) 
Mais  là-bas,  là-bas,  il  y  a  une  ombre!  Qu'est-ce   que  c'est?  Qu'est-ce  que 
c'est  que  cette  tache  obscure  qui  passe  sur  le  mur?Malheur,  malheur  à  moi! 
je  suis  folle!  Domine-toi,  remets-toi!  (Elle  ferme   un  instant  les  yeux,  puis 
retire  ses  mains  et  regarde  dans  la   direction  opposée.)  Voici   qu'elle  plane 
ici,  voici  qu'elle  se  traîne  là.  Lance-toi  sur  elle  !  Mais  elle  disparaît.  Va-t'en, 
vision  de  ma  folie  !  Elle  fuit,  elle  s'éloigne  !  Ainsi  veux- je  te  persécuter,  ta 
pourchasser!  (Tout  en  repoussant  Cimage,elle  aperçoit  tout  à  coup  la  figvrt 
réelle  qui  traverse  la  chambre  à  coucher.  Elle  pousse  un  cri  et  se  jette  sur  l* 
sonnette.)  Des  lumières,  des  lumières,  des  flambeaux!  Tout  le  monde  ici! 
Encore  des  flambeaux  !  Que  la  nuit   qui   m'environne   devienne  le  jour! 
Sonnez  l'alarme!  que  chacun  coure  aux  armes  !  (On  entend  sonner.)  Inspecte! 
cette  chambre  !  Elle  n'a  point  d'autre  issue.  Trouvez-le,   enchaînez-le.  — 
Pourquoi   tremblez-vous  ?  Un  criminel    est    caché   ici.    (Quelques  soldats 
s$ éloignent.)  Vous  autres,  entourez-moi.  Tirez  vos  épées  !  Sortez  vos  halle* 
bardes  !...  A  présentée  suis  plus  calme.  Restez  tranquilles.  Attendez.  Soute? 
nez-moi,  mes  chères  amies!  Ne  me  laissez  pas  tomber!  Mes  genoux  chan- 
cellent.   (On  lui  offre  un  siège.)  Approchez-vous,  défenseurs  !  Entoures-moi» 
veillez  sur  moi.  Qu'aucun  de  vous  ne  bouge  d'ici  jusqu'au  plein  jour! 


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ESSAI   8UR    GŒTHE.  651 


De  tels  remaniemens  dépassent  de  beaucoup  l'importance  et  la 
signification  des  retouches  habituelles.  On  est  en  tout  cas  fondé  à 
en  conclure  que  l'auteur,  pris  de  doutes  sur  son  œuvre,  n'en 
ignorait  point  les  imperfections  :  il  trouvait  plus  facile  de  les  re- 
connaître que  de  les  corriger.  C'est  qu'il  ne  s'agissait  pas  de  dé- 
tails d'exécution,  mais  d'un  vice  plus  grave,  d'un  vice  inhérent  à 
la  conception  même  de  la  pièce,  qu'il  nous  faut  signaler. 

Un  des  reproches  que  la  critique  a  le  plus  souvent  adressés  à 
Gœtz  de  Berlichingen,  c'est  de  manquer  d'unité.  Or,  en  prenant 
ce  mot  dans  son  sens  le  plus  classique,  les  apologistes  de  Gœthe 
n'ont  guère  eu  de  peine  à  montrer  que  ce  reproche  n'avait  point 
de  raison  d'être.  Il  est  évident,  en  effet,  que  Gœthe  n'a  point  voulu 
que  son  œuvre  soit  une  à  la  façon  d'une  tragédie  de  Racine  ou 
même  de  Corneille  :  d'autant  moins  que  l'idée  qu'on  se  fait  de 
l'unité  n'est  pas  la  même  sous  les  diverses  latitudes,  pour  un  Alle- 
mand et  pour  un  Latin,  pour  un  Anglais  et  pour  un  Français. 
Mais  il  y  a  une  unité  supérieure  aux  trois  unités  d'Aristote,  et  plus 
indispensable,  quelle  que  soit  la  race  du  poète  et  de  son  public  : 
c'est  celle  que  je  voudrais  appeler  pour  un  instant  Yunité  d'in- 
tention. Or  celle-ci  manque  complètement  à  la  première  œuvre  de 
Gœthe,  par  le  fait  même  de  la  diversité  des  élémens  dont  elle 
est  composée.  Il  n'y  a  pas  d'accord  possible,  pas  d'harmonie,  entre 
les  sentimens  contradictoires  dont  le  poète  s'inspire,  les  uns  con- 
temporains, et  jaillissant,  pour  ainsi  dire,  d'une  source  naturelle, 
les  autres  laborieusement  empruntés  à  l'histoire,  d'autres  encore 
tout  artificiels,  procréés  au  hasard  des  soubresauts  d'une  imagi- 
nation de  vingt-deux  ans.  Le  poète  se  trouve  pris  entre  le  besoin 
qu'il  a  de  s'exprimer  lui-même  à  travers  des  personnages  histo- 
que  et  sa  ferme  volonté  de  respecter  les  données  authentiques 
qu'il  croit  posséder.  La  figure  d'Adélaïde,  produit  capricieux 
de  sa  fantaisie,  achève  de  bouleverser  l'équilibre  plus  ou  moins 
solide  qu'il  avait  cru  établir  dans  le  premier  acte  ;  en  sorte  que 
le  résultat  final  de  ses  efforts  n'est  autre  que  le  triomphe  de 
l'incohérence. 

S'il  était  nécessaire  de  plaider  les  circonstances  atténuantes, 
on  pourrait  rappeler  que  Gœthe,  lorsqu'il  acheva  sa  première 
version,  —  laquelle  demeure,  malgré  tout,  la  plus  importante,  — 
atteignait  à  peine  sa  vingt-deuxième  année  ;  qu'entre  sa  première 
et  sa  seconde  rédaction,  il  commit  l'imprudence  de  demander 
le  conseil  de  ses  amis,  dont  il  reçut,  comme  toujours,  des  avis 


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652  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

inconciliables,  allant  du  blâme  catégorique  (Herder)  à  l'enthou- 
siasme absolu  ;  que  sa  troisième  version  ne  fut  en  réalité  qu'une 
tentative  malheureuse  pour  rendre   possible  la  représentation 
d'une  œuvre  qu'à  l'origine  il  ne  destinait  point  à  la  scène  ;  qu'au 
moment  où  il  composa  Gœtz,  le  théâtre  allemand  ne  lui  offrait 
aucun  modèle,  les  pièces  de  Lessing  se  rapprochant  encore  trop, 
pour  son  goût  d'alors,  du  «  genre  classique  »,  et  la  meilleure 
pièce  «  romantique  »  existant  alors,  VUgolin  de  Gerstenberg, 
étant  bien  loin  d'être  un  chef-d'œuvre  ;  enfin  que,  tout  imprégné 
de  Shakspeare,  tout  rempli  de  théories  absolues  comme  on  l'est 
volontiers  à  son  âge,  il  ne  se  trouvait  point  en  état  de  dégager 
encore  sa  personnalité.  Mais  ce  plaidoyer  n'aurait  pas  sa  raison 
d'être,  car  Gœtz  de  Berliching en ,  tel  qu'il  était,  obtint,  en  somme 
l'accueil  le  plus  favorable,  voisin  de  l'enthousiasme.  Il  souleva 
—  ce  qui  ne  fut  point  pour  déplaire  à  son  auteur  —  quelque 
colère  parmi  les  «  classiques  ».  Un  critique,  qui  n'était  autre  que 
le  roi  de  Prusse,  le  condamna  vertement  :  «  On  peut  pardonner 
à  Shakspeare  des  écarts  bizarres,  dit  en  effet  Frédéric  II  dans 
son  petit  écrit  intitulé  :  De  la  littérature  française;  car  la  nais- 
sance des  arts  n'est  jamais  le  point  de  leur  maturité.  Mais  voilà 
encore  un  Gœtz  de  Berlichingen  qui  paraît  sur  la  scène,  imitation 
détestable  de  ces  mauvaises  pièces  anglaises,  et  le  public  applaudit 
et  demande  avec  enthousiasme  la  répétition  de  ces  dégoûtantes 
platitudes.  »  Mais  on  sait  que  Frédéric  n'était  pas  «  dans  le 
mouvement   »,  du  moins  en  littérature.  Par  une  contradiction 
qu'on  a  souvent  relevée,  le  prince  qui  travaillait  alors  à  pré- 
parer l'avenir  politique  de  l'Allemagne  ne  comprenait  point  le 
parti  qu'il  aurait  pu  tirer  des  aspirations  a  nationalistes  »  éparses 
autour  de  lui;  d'ailleurs,  outre  la  forme  déréglée  de   Gœtz,  il 
ne  pouvait  qu'en  désapprouver  les  tendances  libertaires,  lui  dont 
on  sait  le  goût  pour  les  gouvernemens  solides  ;  et  comment  l'ami 
de  Voltaire,  pénétré  des  doctrines  de  son  siècle,  eût-il  pu  goûter 
ce  moyen  âge  idéaliste,  de  morale  austère,  et,  en  somme,  chré- 
tienne? En  revanche,  l'œuvre  nouvelle  parut  une  révélation  aux 
«  vieux  allemands  »  de  la  suite  de  Klopstock,  aux  «  hommes 
libres  »,  fanatiques  de  Rousseau  ou  disciples  de  Herder  (qui, lui, 
faisait  ses  réserves),  aux  jeunes  poètes  du  Hainbund  groupés  au- 
tour de  Bûrger  et  de  Vosz  :  à  tel  point  que  plusieurs  d'entre 
eux,  parmi  les  plus  considérables,  Lavater,  Stilling,  Klopstock 
lui-même,  tinrent   à  honneur  de   féliciter  le   jeune  poète  et 
d'entrer  en  relations  personnelles  avec  lui.  Le  public  suivit  ce 
mouvement  :  mise  en  vente  au  prix  de  douze  groschen,  la  pièce 
reçut  un  tel  accueil  que,  dès  1774,  l'acteur  Karle.  de  Berlin. 

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Karl^gfte 


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ESSAI    SUR    GŒTHE.  653 

essaya  de  la  mettre  à  la  scène;  quelque  difficile  ou  impos- 
sible qu'elle  fût,  cette  entreprise  n'en  excita  pas  moins  l'intérêt 
général;  et  la  pièce  lui  valut  de  si  bonnes  recettes,  qu'il  put  la 
jouer  treize  fois  dans  le  courant  de  l'année.  L'auteur  avait  donc 
mille  raisons  d'être  satisfait;  et  il  Tétait  :  «  Maintenant,  quant 
à  mon  cher  Gœtz,  écrivait-il  à  un  ami  quelques  semaines  après  la 
publication  de  sa  pièce,  je  me  confie  à  sa  bonne  nature  :  il  réussira 
et  il  durera.  C'est  un  fils  des  hommes  qui  a  beaucoup  de  défauts, 
et  cependant  l'un  des  meilleurs...  Mais  j'ai  déjà  reçu  de  tels  ap- 
plaudissemens  que  j'en  suis  étonné.  Je  ne  crois  pas  que  je  fasse  de 
longtemps  quelque  chose  qui  touche  autant  le  public.  »  Cette  bonne 
opinion  qu'il  avait  de  sa  première  pièce,  il  ne  la  perdit  jamais.  Alors 
même  que  son  périple  autour  des  idées  l'avait  entraîné  bien  loin 
du  romantisme,  il  demeurait  plein  d'indulgence  pour  les  «  défauts  » 
de  son  chevalier  à  la  main  de  fer  :  «  J'ai  écrit  mon  Gœtz  de  Berli- 
chingen  quand  j'avais  vingt-deux  ans,  disait-il  à  Eckermann,  et 
dix  ans  plus  tard  j'étais  étonné  de  la  vérité  de  mes  peintures.  Je 
n'avais  rien  connu  par  moi-même,  rien  vu  de  ce  que  je  peignais; 
je  devais  donc  posséder  par  anticipation  la  connaissance  des 
différentes  conditions  humaines.  » 

Cependant,  quoique  satisfait,  Goethe  ne  devait  pas  persévérer 
dans  la  voie  qui  lui  avait  valu  ce  premier  succès,  car  elle  était  con- 
traire à  son  véritable  génie.  Gœtz  demeure,  en  effet,  la  seule  de 
ses  œuvres  qui  porte  nettement  la  marque  de  l'époque  du  Sturm 
und Drang,  de  tempête  et  de  violence;  elle  est  la  seule  qu'ait  pro- 
duite la  crise  romantique  où  d'autres,  comme  Klopstock,  s'attar- 
dèrent, mais  qui,  pour  Goethe,  devait  être  rapide  et  légère  comme 
une  maladie  d'enfant. 

Edouard  Rod. 


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LA  QUESTION  TCHÈQUE 


Il  y  a  vingt-six  ans  déjà  que  M.  Saint-René  Taillandier  pu- 
bliait ici  même,  sur  la  situation  politique  de  la  Bohême,  un 
article  qui  était  un  cri  d'alarme  (1).  L'écho  s'en  perdit  vite  dans 
Tindifférencedu  public  mal  préparé  à  le  comprendre,  dont  l'atten- 
tion ne  fut  que  trop  distraite  par  les  événemens.  Depuis  1869,  la 
«  question  tchèque  »  n'a  cessé  de  devenir  plus  grave  et  plus  aiguë 
d  année  en  année.  Elle  est  aujourd'hui  la  question  vitale  de  la 
politique  autrichienne.  Elle  est,  surtout,  le  principal  obstacle  au 
progrès  du  germanisme.  A  ce  double  titre,  elle  a  pour  la  France 
un  intérêt  de  premier  ordre.  «  Il  s'agit  de  nous!  »  disait  déjà 
M.  Saint-René  Taillandier  à  une  époque  où  notre  territoire  était 
intact  et  où  nos  prochains  désastres  n'étaient  même  pas  soup- 
çonnés. Il  s'agit  de  nous,  aujourd'hui,  plus  que  jamais.  Combien 
de  Français  le  savent-ils?  Notre  souhait  et  notre  but  seraient  qu'il 
y  en  eût  quelques-uns  de  plus. 

I 

Si  on  jette  les  yeux'  sur  une  carte  ethnographique  de  l'Europe, 
on  remarquera  que  la  frontière  de  la  race  et  de  la  langue  alle- 
mandes dessine,  à  l'Est,  un  grand  angle  rentrant.  Tandis  que  l'Al- 
lemand du  Nord  s'avance  jusqu'à  Breslau  et  l'Allemand  du  Midi 
jusqu'à  Vienne,  au  centre  même  de  l'Allemagne,  la  race  germa- 
nique ne  dépasse  pas  la  frontière  de  Bavière.  Le  chemin  de  fer  de 
Nuremberg  à  Prague  n'a  pas  plutôt  franchi  la  forêt  de  Bohême 
que  le  paysage,  les  costumes,  la  langue,  tout  change  comme  un 


(1)  V Autriche  et  la  Bohême  en  1869.  La  question  tchèque  et  Vintérêt  français, 
1»  août  1860. 


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LA   QUESTION   TCHÈQUE.  655 

décor.  Un  plateau  un  peu  triste,  et  des  vallées  sans  grandes  lignes 
succèdent  aux  plaines  bavaroises  :  et  les  champs  sont  peuplés  de 
paysans  aux  vétemensde  couleurs  voyantes,  dont  l'aspect  n'a  rien 
d'allemand.  C'est  le  pays  slave.  Le  grand  losange  dessiné  par  les 
montagnes  de  Bohême,  flanqué  à  l'Est  par  la  Moravie,  qui  le  relie 
aux  nations  de  la  même  race,  est  la  patrie  des  Tchèques,  cette 
avant-garde  du  monde  slave,  qui  a  survécu  à  la  disparition  de 
«es  congénères  du  Nord  et  du  Sud,  les  Slaves  de  la  Baltique  et 
ceux  du  Danube.  Au  Sud  comme  au  Nord,  la  germanisation  a  fait 
son  œuvre.  Les  Tchèques  de  Bohème  restent  seuls  debout,  en- 
tourés de  trois  côtés  par  les  Allemands,  mais  luttant  our  leur 
race  et  pour  leur  langue  avec  une  énergie  sans  égale.  Épieu  en- 
foncé dans  la  chair  allemande,  comme  on  dit  en  Allemagne.  Ro- 
cher battu  par  la  mer  germanique,  disent  les  Slaves  avec  plus  de 
justesse.  L'histoire  de  l'assaut  furieux  qui  lui  est  livré  depuis 
plusieurs  siècles  est  intéressante  comme  un  drame. 

Déjà  la  vague  allemande  en  a  emporté  plus  d'un  morceau.  La 
-couronne  de  saint  Venceslas,  ceinte  depuis  1526  par  les  princes 
de  la  maison  d'Autriche,  réunissait  les  trois  pays  de  Bohême, 
Moravie  et  Silésie.  La  paix  de  1742  a  fait  passer  aux  mains  de  la 
Prusse  la  plus  grande  partie  de  la  Silésie,  et  la  province  prus- 
sienne qui  porte  aujourd'hui  ce  nom  ne  compte  plus  que  des  Alle- 
mands et  quelques  Polonais.  En  Bohême  même  et  en  Moravie, 
la  race  allemande  s'est  emparée  de  districts  entiers.  A  la  suite  de 
la  terrible  défaite  de  la  Montagne-Blanche  en  1619.  qui  a  été  pour 
la  Bohême  ce  que  la  déroute  de  Mohâcs  avait  été,  un  siècle  plus 
iôt,  pour  la  Hongrie,  le  pays  a  été  mis  en  coupe  réglée  au  profit 
•des  Allemands.  Conquête  plus  terrible  que  celle  des  Turcs,  car  la 
domination  turque,  une  fois  disparue,  ne  laisse  pas  de  traces, 
tandis  que  la  domination  allemande  marque  partout  son  empreinte, 
-et  poursuit  une  œuvre  systématique.  La  noblesse  tchèque  périt 
sur  l'échafaud,  et  des  Allemands  se  partagèrent  ses  dépouilles. 
Les  colons  allemands,  les  marchands  allemands,  les  jésuites  alle- 
mands, l'administration  allemande,  purent  accomplir  sans  obs- 
tacle, pendant  cent  cinquante  ans,  leur  œuvre  de  dénationalisation. 
La  géographie  même  du  pays  fut  germanisée,  et  tous  les  noms  de 
lieux  reçurent  des  formes  allemandes  qui  ont  passé  dans  les  habi- 
tudes européennes,  et  qui  ont  fait  trop  souvent  prendre  le  change 
sur  la  véritable  nationalité  du  pays.  A  la  fin  du  xvme  siècle,  la 
langue  tchèque  n'était  plus  parlée  que  par  des  paysans,  et  on 
pouvait  déjà  se  permettre  de  calculer  le  petit  nombre  de  généra- 
tions qu'il  lui  faudrait  pour  disparaître  tout  à  fait,  comme  avaient 
autrefois  disparu  les  Slaves  de  la  Saxe  et  du  Brandebourg. 


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656  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Le  réveil,  ou,  comme  on  dit  en  Bohême,  la  résurrection  dn 
peuple  tchèque,  est  un  des  faits  les  plus  extraordinaires  de  l'his- 
toire des  nationalités.  La  Grèce  elle-même  et  la  Hongrie  n'ont  pas 
eu  à  vaincre  des  difficultés  de  même  ordre.  Pour  tirer  de  l'oubli 
la  langue  nationale  réfugiée  dans  les  campagnes,  pour  renouer  les 
traditions  interrompues,  faire  revivre  l'ancienne  littérature,  rajeu- 
nir et  enrichir  une  langue  qui  ne  suffisait  plus  aux  idées  et  aux 
besoins  modernes,  composer  jusqu'à  un  alphabet  et  une  ortho- 
graphe, créer  des  œuvres  nouvelles,  reconquérir  les  villes,  l'ad- 
ministration, les  écoles,  vaincre  la  résistance  et  souvent  la  persé- 
cution d'un  gouvernement  hostile,  il  a  fallu  des  prodiges  de 
volonté  et  de  ténacité.  Les  Tchèques  ont  accompli  ces  prodiges. 
Ils  ont  voulu  avoir,  et  ils  ont  eu,  des  historiens,  des  littérateurs, 
des  poètes,  des  philologues,  des  hommes  d'État.  Les  noms  de 
Kollar,  de  Çelakovsky,  de  Jungmann,  de  Safarik,  de  Tomek,  de 
Palacky  surtout,  pour  ne  citer  que  les  plus  célèbres,  sont  inti- 
mement liés  à  l'histoire  de  la  Bohême>  et  ont  acquis  un  éclat  et 
une  réputation  européennes.  Grâce  à  eux,  et  après  un  siècle 
d'efforts  soutenus  et  de  luttes  persistantes,  la  Bohême  a  repris 
son  rang  de  peuple  civilisé,  de  kulturland,  à  la  grande  déception 
de  ses  voisins  allemands,  et  replacé  la  vieille  langue  des  hussites 
parmi  les  plus  belles  et  les  plus  riches  de  l'Europe. 

Le  mouvement  national  avait  déjà  un  demi-siècle  de  durée, 
et  le  peuple  tchèque  avait  repris  possession  de  lui-même,  lors- 
que éclatèrent  les  événemens  de  1848.  Ce  fut  partout,  en  Europe 
et  surtout  en  Autriche,  l'année  des  illusions  démesurées.  Les 
Tchèques  purent  croire  un  instant  que  les  droits  historiques  de 
la  couronne  de  saint  Venceslas  allaient  être  reconnus  et  consacrés 
par  une  constitution  fédérative  de  la  monarchie  autrichienne.  Ils 
purent  même  se  leurrer  de  l'espoir  d'une  entente  fraternelle  avec 
leurs  compatriotes  de  race  allemande,  séduits,  eux  aussi,  par  le 
libéralisme  indécis  de  l'époque  qui  prêtait  si  commodément  à  tous 
les  malentendus.  La  désillusion  fut  prompte.  L'échauffourée 
encore  mal  expliquée  de  juin  1848  ramena  le  régime  militaire  et 
autoritaire,  et  après  la  défaite  des  Hongrois  insurgés,  ce  fut  la 
Bohême,  restée  fidèle  à  la  monarchie,  qui  paya  pour  eux.  Quant 
aux  Allemands,  on  ne  tarda  guère  à  comprendre  que  leurs  aspi- 
rations avant  tout  pangermanistes  et  impériales  n'avaient  rien  de 
commun  avec  les  droits  de  la  Bohême.  La  célèbre  réponse  de 
Palacky  au  Congrès  de  Francfort  :  «  Je  ne  suis  pas  Allemand  ». 
souleva  dans  toute  l'Allemagne  un  cri  de  colère  contre  le  peuple 
qui  refusait  d'élire  des  députés  à  la  diète  germanique,  et  qui  con- 
voquait, à  Prague,  un  congrès  slave. 


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LA  QUESTION  TCHÈQUE.  657 

Les  douze  années  qui  suivirent  furent  des  plus  dures  pour 
la  Bohême.  Les  derniers  vestiges  de  l'ancienne  constitution 
avaient  disparu.  La  Diète,  depuis  1848,  n'était  plus  convoquée.  Le 
régime  de  centralisation  allemande  et  d'autoritarisme  militaire 
se  montra  dans  toute  sa  rigueur.  Ce  fut  le  temps  des  procès  de 
presse,  des  persécutions  et  des  tracasseries  administratives f  le 
temps  du  «  système  autrichien  »  dans  le  sens  le  plus  déplaisant 
du  mot.  Pour  que  le  découragement  n'ait  pas  envahi  les  Tchèques, 
il  n'a  fallu  rien  moins  que  leur  extraordinaire  énergie  et  leur 
foi  enracinée  dans  leur  droit  et  dans  leur  avenir. 

Les  revers  de  la  guerre  d'Italie  marquèrent  la  fin  du  système. 
Le  gouvernement  autrichien  sentit  que  le  régime  d'autorité  avait 
fait  son  temps  et  que  le  moment  était  venu  de  constituer  des 
représentations  nationales. 

Trois  fois,  en  1861,  en  1863,  en  1870,  les  Tchèques  purent 
croire  que  cette  volte-face  du  gouvernement  tournerait  à  la  recon- 
naissance de  leurs  droits.  Trois  fois  cet  espoir  fut  déjoué  par  les 
efforts  combinés  des  Allemands  et  des  Magyars. 

Le  diplôme  du  10  octobre  1860  avait  tracé  les  grandes  lignes 
d'une  constitution  fédérative  de  la  monarchie  autrichienne,  avec 
un  parlement  central  composé  de  députés  élus  par  les  diètes  de 
chaque  État.  La  joie  fut  immense  en  Bohême  :  et  la  déception 
n'en  fut  que  plus  sentie  lorsque  la  constitution  du  24  février  1861 , 
doublée  de  lois  électorales  qui  sont  encore  en  vigueur  aujour- 
d'hui, établit  à  Vienne  un  Reichsrath,doté  de  l'essentiel  des  attri- 
butions législatives,  en  réduisant  singulièrement  le  rôle  des  diètes 
locales,  et  en  réglant  les  élections  de  façon  à  assurer  partout,  à 
ces  diètes  comme  au  parlement  de  Vienne,  la  majorité  aux  Alle- 
mands. 

Le  Reichsrath  institué  en  1861  put  à  peine  siéger.  Les  Hon- 
grois, les  Croates,  les  Tchèques  et  les  Moraves  avaient  refusé 
d'y  envoyer  des  députés.  Le  gouvernement  dut  céder.  En  1865, 
le  ministère  Schmerling  fut  remplacé  par  un  ministère  Belcredi, 
qui  reçut  la  mission  de  rédiger  une  constitution  plus  en  har- 
monie avec  les  aspirations  des  diverses  nationalités.  La  Diète  de 
Bohême  vota  aussitôt  une  adresse  de  remerciemens,  à  laquelle 
l'empereur  répondit  par  la  promesse  de  se  faire  couronner  roi  : 
promesse  dont  il  faut  saisir  toute  l'importance,  en  se  rappelant  que 
la  vieille  constitution  de  Bohême  n'admet  l'autorité  que  du  roi 
couronné,  et  que  de  tous  les  souverains  de  la  Bohême,  le  roi 
François-Joseph  était  le  seul  et  le  premier  qui  n'eût  pas  ceint  so- 
lennellement, à  Prague,  la  couronne  historique. 

Les  événemens  de  1866  se  chargèrent  de  renverser  encore 
tous  cxxx.  —  1895.  42 


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658  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

cette  fois  les  espérances  des  Tchèques.  Sous  l'influence  du  comte 
de  Beust,  qui  avait  succédé  à  Belcredi,  une  seule  des  nationalités 
de  la  monarchie,  la  seule  qui  ne  portât  point  ombrage  aux  aspira- 
tions pangermaniques  grandissantes,  les  Magyars,  se  firent  la 
part  du  lion.  La  Hongrie  obtint  une  quasi  indépendance.  Le 
reste  de  la  monarchie,  sorte  de  demi-cercle  composé  des  élémens 
les  plus  disparates,  fut  constitué  en  Etat  distinct,  désigné,  faute 
de  mieux,  sous  le  nom  d'Etat  «  cisleithan  »,  avec  parlement  central 
à  Vienne,  pourvu  des  attributions  les  plus  larges. 

Les  Tchèques  refusèrent  de  siéger.  Le  22  août  1868,  les  dé- 
putés tchèques  signèrent  une  déclaration  expliquant  qu'il  n'y  avait 
pas  de  place  pour  les  représentans  de  la  Bohême  dans  une  as- 
semblée dont  l'existence  même  était  la  négation  des  droits  de  leur 
patrie. 

Cette  abstention  était  un  grave  péril  pour  les  nouvelles  in- 
stitutions. Depuis  que  le  dualisme  avait  séparé  la  Hongrie  du 
reste  de  la  monarchie,  la  Bohême  et  ses  annexes  étaient  devenues 
le  plus  important  des  «  royaumes  et  pays  représentés  au  Reichs- 
rath  »,  pour  parler  le  style  officiel.  Que  devenait  le  Reichsrath 
sans  les  députés  de  ce  royaume?  Dès  1869,  des  efforts  furent  tentés 
pour  amener  un  compromis,  et  le  12  septembre  1870,  sous  la 
pression  des  événemens,  sentant  la  nécessité  de  résister  à  la  puis- 
sance croissante  de  l'Allemagne  par  la  coalition  de  toutes  les 
forces  non  allemandes  de  l'empire,  le  gouvernement  autrichien, 
par  décret,  reconnaissait,  plus  officiellement  que  jamais,  les  droits 
historiques  de  la  Bohême,  et  renouvelait  la  promesse  solennelle 
du  couronnement. 

L'illusion,  cette  fois,  ne  dura  que  six  semaines.  La  velléité 
de  résistance  à  l'Allemagne  avait  fait  place  à  la  crainte  de  la  nou- 
velle et  formidable  puissance  qui  allait  être  l'empire  allemand.  La 
Diète  de  Bohème  avait  à  peine  élaboré  des  articles  fondamentaux, 
en  harmonie  avec  le  décret  du  12  septembre,  que,  le  30  octobre, 
l'ordre  fut  donné  de  procéder  aux  élections  comme  par  le 
passé. 

Les  députés  tchèques  persévérèrent  dans  leur  abstention  : 
mais  elle  ne  tarda  pas  à  leur  être  reprochée  en  Bohême  même. 
Leur  absence  au  Reichsrath  permettait  le  vote  des  lois  les  plus 
funestes,  notamment  celui  des  lois  électorales  de  1873,  conçues 
de  manière  à  favoriser  partout  l'élément  allemand.  D'autre  part, 
le  système  des  élections  directes  ayant  été  substitué  à  celui  des 
élections  par  les  diètes,  la  raison  de  l'abstention  n'était  plus  la 
même.  La  Bohême  ne  pouvait  envoyer  de  représentans  au  Reichs- 
rath :  mais  les  électeurs  de  chaque  circonscription  le  pouvaient 


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LÀ  QUESTION   TCHÈQUE.  659 

d'autant  mieux  que  les  députés  des  circonscriptions  de  langue 
allemande  ne  se  faisaient  pas  faute  de  siéger.  La  question  fut 
l'objet  de  longs  débats,  et  donna  naissance  à  la  scission  entre  les 
Vieux-Tchèques,  qui  voulaient  continuer  le  système  d'abstention, 
et  les  Jeunes-Tchèques,  décidés  à  siéger.  Ceux-ci  l'emportèrent  en 
1879.  Les  Tchèques  parurent  à  la  Chambre  des  députés  de  Vienne, 
non  sans  faire  entendre  une  déclaration  solennelle,  portant  qu'ils 
n'entendaient  renoncer  à  aucun  des  droits  de  la  Bohême. 

Depuis  cette  époque,  la  question  du  droit  public  de  la  Bo- 
hême n'a  pas  fait  un  pas.  Le  ministère  conciliant  du  comte 
Taaffe  a  été,  pour  les  Tchèques,  une  période  de  calme  relatif. 
À  sa  chute,  les  tendances  centralistes  ont  repris  de  plus  fort.  Le 
procès  de  l'Omladina,  la  proclamation  du  petit  état  de  siège  à 
Prague,  en  sont  de  tristes  symptômes.  La  question  tchèque  reste 
pendante,  et,  après  tant  de  déceptions,  la  solution  en  semble  au- 
jourd'hui plus  éloignée  que  jamais. 

II 

La  lutte  continue,  néanmoins,  toujours  plus  âpre  et  plus  ar- 
dente, contre  les  Allemands  et  la  germanisation  d'abord,  contre 
l'administration  autrichienne  et  les  tendances  centralistes  ensuite. 
Double  guerre  qui,  au  fond,  n'en  fait  qu'une;  pour  tenir  tête  à 
tant  d'ennemis,  ce  n'est  pas  trop  de  la  vigilance  et  de  l'énergie  de 
tout  un  peuple. 

Contre  l'envahissement  allemand,  c'est  la  guerre  de  langues, 
et  son  application  directe,  la  guerre  d'écoles.  Il  n'est  pas  aisé  à 
des  Français  de  se  rendre  un  compte  exact  de  ces  luttes  de  races 
qui  sont  le  fond  de  la  politique  de  toute  l'Europe  centrale  et 
orientale.  Le  sentiment  de  la  patrie  est  chez  nous  indépendant  de 
la  race,  et  il  n'est  nulle  part  plus  vif  que  dans  ceux  de  nos  dé- 
partemens  qui  ne  parlent  pas  français.  Il  en  est  tout  autrement 
entre  Allemands  et  Slaves.  La  langue,  la  race,  la  patrie  ne  font 
qu'un.  Tout  Slave  qui  cesse  de  parler  slave  pour  s'exprimer  en 
allemand  pense  en  allemand,  a  le  cœur  allemand  et  est  perdu 
pour  les  Slaves.  Le  jour  où  la  Bohême  parlerait  allemand,  il  n'y 
aurait  plus  de  Bohême,  mais  une  province  allemande. 

La  situation  géographique  des  Tchèques,  au  milieu  des  Alle- 
mands qui  les  entourent,  est  heureusement  favorable.  Ils  occu- 
pent le  centre  du  pays.  Les  Allemands,  qui  ont  débordé  de  toutes 
parts  la  frontière  de  Bohême,  se  répandent  en  bande  allongée  le 
long  de  cette  frontière,  et  ne  forment  une  masse  compacte  qu'au 
Nord,  surtout  au  Nord-Ouest,  dans  la  région  connue  par  les  bains 


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660  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

de  Teplitz,  de  Carlsbad  et  de  Marienbad.  Les  Tchèques  ont,  de 
plus,  la  majorité.  Ils  sont  3  millions  trois  quarts  en  Bohême, 
contre  2  millions  d'Allemands;  1  million  trois  quarts  en  Moravie, 
contre  500000  Allemands;  140000  en  Silésie,  contre  280000  Alle- 
mands et  180000  Polonais;  en  tout  5650000  Tchèques  contre 
180000  Polonais  et  3  millions  d'Allemands. 

En  revanche,  ils  sont  isolés  du  reste  des  Slaves.  Au  Nord,  au 
Sud  et  à  l'Ouest,  ils  sont  entourés  par  les  Allemands.  A  l'Est,  ils 
touchent  aux  Polonais,  qui,  pour  des  raisons  politiques,  tiennent 
dans  le  monde  slave  une  place  à  part  et  ne  leur  prêtent  aucun 
appui,  et  aux  2  millions  de  Slovaques  de  Hongrie,  qui  sont  des 
Tchèques,  mais  tellement  persécutés  par  les  Magyars  qu'ils  ont 
trop  à  faire  à  se  défendre  pour  songer  à  porter  secours  à  d'autres. 
Les  Tchèques  ne  peuvent  compter  que  sur  eux-mêmes. 

C'est  donc  avec  leurs  propres  forces  qu'ils  ont  lutté  et  luttent 
encore  pour  obtenir  l'usage  de  leur  langue  dans  les  administra- 
tions, dans  les  tribunaux,  dans  les  assemblées  politiques,  dans 
les  écoles.  Non  pas  qu'ils  entendent,  —  ils  s'en  sont  toujours 
défendus,  —  imposer  leur  langue  à  ceux  qui  ne  la  parlent  pas, 
comme  font  les  Magyars  en  Hongrie.  Ce  qu'ils  demandent,  c'est 
l'égalité  de  traitement  (rovnoprdvnost)  et  l'abolition  définitive  du 
système  unitaire  et  allemand  de  Joseph  II,  que  le  gouvernement 
autrichien  ne  peut  se  décider  à  répudier  tout  à  fait. 

La  loi  constitutionnelle  du  21  décembre  1867  a  pourtant  pro- 
clamé le  principe  de  ce  traitement  égal,  en  décidant  que  les  lan- 
gues autres  que  l'allemand,  dans  tous  les  pays  cisleithans,  seraient 
usitées  concurremment  avec  l'allemand  dans  l'école,  dans  les 
administrations  et  dans  la  vie  publique  (c'est-à-dire  la  prépara- 
tion, la  discussion  et  la  publication  des  lois  et  ordonnances).  La 
fameuse  ordonnance  sur  les  langues  du  ministère  Taaffe,  en  1880 
(Sprachenverordnung),  a  consacré  cette  égalité  dans  les  détails, 
en  décidant  que  les  fonctionnaires  seraient  tenus  de  répondre  au 
public,  oralement  et  par  écrit,  dans  la  langue  de  leur  interlocu- 
teur; que  les  publications  officielles  seraient  faites  dans  les 
diverses  langues  usitées  dans  chaque  pays;  que  les  dires  des 
témoins  seraient  consignés  dans  leur  langue  ;  que  les  inscriptions 
sur  les  registres  publics  seraient  faites  dans  la  langue  des  requé- 
rans  ;  et  que  les  jugemens  seraient  rendus,  en  matière  pénale, 
dans  la  langue  de  l'accusé,  et  en  matière  civile,  dans  celle  de  l'as- 
signation. Malgré  les  efforts  désespérés  des  Allemands  pour  em- 
pêcher l'effet  de  cette  ordonnance  et  faire  prévaloir  le  principe 
d'une  langue  allemande  officielle,  elle  est  demeurée  en  vigueur, 
au  grand  avantage  des  Tchèques  dont  les  plus  instruits  savent 


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LA    QUESTION   TCHÈQUE.  661 

l'allemand,  taudis  que  les  Allemands  répugnent  à  apprendre  le 
tchèque,  ce  qui  les  écarte  des  fonctions  publiques.  Une  loi  du 
28  février  1882  a  créé  l'Université  tchèque,  en  dédoublant  l'Uni- 
versité de  Prague;  et  presque  aussitôt,  les  étudians  tchèques  se 
sont  trouvés  d'un  tiers  plus  nombreux  que  les  étudians  alle- 
mands. Les  deux  Universités,' tchèque  et  allemande,  occupent 
encore  (sauf  pour  la  médecine),  le  même  bâtiment;  mais  toute 
communication  est  murée,  et  la  grande  salle,  qui  a  deux  portes 
d'entrée,  sert  alternativement  à  l'une  et  à  l'autre,  suivant  un  règle- 
ment rigoureux. 

Enfin,  le  même  principe  d'égalité  a  été  appliqué  aux  écoles. 
Partout  où  la  population  est  tchèque,  l'école  doit  être  tchèque  ;  et 
dans  les  localités  ou  districts  où  les  deux  langues  sont  parlées, 
dès  que  le  nombre  des  enfans  tchèques  atteint  le  minimum  légal, 
leurs  parens  ont  le  droit  de  réclamer  une  école  tchèque. 

Tel  est  le  principe  ;  mais  l'application  en  laisse  singulière- 
ment à  désirer.  Les  recensemens,  qui  doivent  servir  à  attribuer 
telle  ou  telle  localité  à  la  langue  tchèque  où  à  la  langue  alle- 
mande, sont  conduits  de  manière  à  fausser  continuellement  la 
vérité.  Un  Allemand  est-il  installé  dans  une  ville  tchèque?  Il 
réclamera  sa  qualité  d'Allemand  qui  lui  sera  reconnue  sans  diffi- 
culté. Un  Tchèque  habite-t-il  un  pays  allemand?  On  lui  expli- 
quera que  comme  il  est  entouré  d'Allemands,  la  langue  qu'il  em- 
ploie le  plus  habituellement  (Umgangssprache)  est  nécessairement 
l'allemand,  et  qu'il  convient,  par  suite,  de  le  classer  comme  Alle- 
mand. Gomme  ce  Tchèque  est  le  plus  souvent  un  ouvrier  sans  res- 
sources et  sans  défense,  il  n'ose  protester.  Pour  achever,  les 
patrons  et  chefs  d'industrie,  qui  sont  presque  tous  Allemands, 
obligent  leurs  ouvriers  tchèques,  sous  peine  de  congé  immédiat, 
à  envoyer  leurs  enfans  à  l'école  allemande.  Il  va  de  soi,  enfin, 
que  partout  où  il  est  question  de  fonder  une  école  tchèque,  l'ad- 
ministration ne  manque  pas  d'y  trouver  mille  difficultés  ;  et  les 
municipalités  allemandes  épuisent,  avant  de  s'y  résigner,  tous  les 
recours  administratifs  et  tous  les  degrés  de  juridiction. 

Les  Tchèques  ont  compris  que  la  loi  ainsi  appliquée  ne  suffi- 
sait pas.  Elle  suffisait  d'autant  moins  qu'elle  laissait  la  porte  toute 
grande  ouverte  à  l'envahissement  germanique,  en  donnant  aux 
Allemands  la  faculté  de  créer,  même  en  pays  tchèque,  des  écoles 
allemandes  où  les  parens  tchèques,  par  nécessité  ou  par  faiblesse, 
envoient  leurs  enfans.  Cette  œuvre  de  germanisation  est  merveil- 
leusement secondée  par  le  Schulverein  allemand,  qui  dispose  de 
ressources  considérables,  et  qui  ne  néglige  rien  pour  façonner  à 
l'allemande  les  jeunes  générations,  en  leur  donnant  une  éduca- 


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662  REVUE  DES  DEUX  M0NDB8. 

tion  allemande  qui  influe  sur  toute  leur  existence.  Les  plus  puis- 
sans  auxiliaires  du  Schulverein  sont  les  juifs,  au  nombre  de  près 
de  100000  en  Bohême,  et,  là,  comme  partout,  des  prosélytes 
infatigables  de  germanisation.  Bien  qu'établis  presque  tous  en 
pays  tchèque,  52  pour  100  se  sont,  au  recensement,  déclarés  de 
langue  allemande.  Toute  école  israélite —  et  les  écoles  Israélites 
sont  ouvertes  aux  enfans  de  toutes  les  confessions  —  est  une 
école  allemande  ;  et  dans  bien  des  localités,  sans  l'école  israélite, 
il  ne  pourrait  y  avoir  d'autre  école  qu'une  école  tchèque. 

Le  danger  que  le  Schulverein  fait  courir  à  la  nationalité 
tchèque  est  des  plus  menaçans.  Depuis  un  demi-siècle,  depuis 
l'instruction  obligatoire  et  la  poussée  irrésistible  qui  entraîne  les 
classes  inférieures  à  élever  le  niveau  de  leur  culture  intellec- 
tuelle, l'école  est  devenue  une  arme  terrible  entre  les  mains  des 
gouvernemens  et  des  partis.  Nous  en  savons  quelque  chose  en 
France  par  les  luttes  religieuses  qui  sont  nées  des  lois  scolaires. 
En  Autriche,  et  surtout  en  Bohême,  où  toutes  les  questions 
s'effacent  devant  les  questions  de  nationalité,  l'école  est  le  grand 
instrument  de  la  guerre  des  langues.  C'est  à  coup  d'écoles  que 
le  Schulverein  prétend  germaniser  la  Bohème,  et  s'il  avait  toute 
liberté  de  le  faire,  il  lui  suffirait  sans  doute  de  deux  ou  trois 
générations  pour  y  parvenir. 

A  ce  péril  évident,  les  Tchèques  cherchent  à  parer  en  se  ser- 
vant de  la  même  arme.  Au  Schulverein  ils  ont  opposé  la  Malice 
skolska.  Fondée  en  1880,  la  Malice,  ou  fonds  tchèque,  a  déjà 
fondé  2  gymnases,  56  écoles  publiques  et  48  écoles  maternelles. 
Elle  entretient  actuellement  1  gymnase,  42  écoles  primaires  et 
40  écoles  maternelles  sur  ses  seules  ressources.  Tantôt  elle  crée 
des  écoles,  en  pays  mixte,  dès  que  le  nombre  d'enfans  parlant  le 
tchèque  est  suffisant  ;  tantôt  elle  se  substitue  à  l'administration  et 
fonde  elle-même  l'école  tchèque  privée  là  où  une  école  publique 
devrait  exister,  aux  termes  de  la  loi.  Déjà  elle  a  forcé  la  main  à 
l'administration  en  l'obligeant  à  prendre  à  son  compte  1  gymnase 
et  15  écoles  primaires,  fondés  par  elle.  9328  enfans  fréquen- 
taient, en  1894,  les  écoles  de  la  Malice,  et  4000  les  écoles  fon- 
dées par  la  Malice  et  devenues  publiques.  Ce  sont,  en  tout, 
13330  enfans  sauvés  de  la  germanisation,  qui,  sans  elle,  les  aurait 
sûrement  atteints. 

Pour  subvenir  aux  frais  considérables  de  ces  écoles,  et  entre- 
tenir partout  un  mouvement  d'opinion  en  faveur  de  l'éducation 
nationale,  la  Malice  a,  sur  tout  le  territoire,  des  comités  locaux  : 
elle  en  compte  221  en  Bohême,  43  en  Moravie,  3  en  Silésie; 
chiffres  bien  insuffisans  encore,  si  on  les  compare  à  ceux  du 


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LA  QUESTION    TCHÈQUE.  663 

Schulverein,  plus  puissant,  il  çst  vrai,  et  plus  ancien  de  date,  qui 
n'a  pas  moins  de  500  comités  en  Bohême,  152  en  Moravie  et  51 
en  Silésie,  sans  compter  244  en  haute  et  basse  Autriche.  La 
même  inégalité  se  retrouve  dans  les  ressources.  Les  recettes  de 
la  Matice  se  sont  élevées,  en  1893,  à  221 943  florins,  et  ses  dé- 
penses à  197346  florins,  alors  que  le  Schulverein,  soutenu  par  les 
banquiers  allemands  et  israélites,  alignait  284547  florins  de 
recettes  et  231242  florins  de  dépenses. 

La  difficulté  d'action  est,  aussi,  bien  plus  grande  pour  la  Ma- 
tice. L'école  allemande  germanise  les  enfans  qu'elle  instruit. 
L'école  tchèque  ne  slavise  personne,  par  la  raison  décisive  que 
les  enfans  allemands  ne  la  fréquentent  pas,  tandis  que  nombre 
de  Tchèques,  par  faiblesse  ou  par  crainte,  ou  par  désir  de  donner 
à  leurs  enfans  une  éducation  qu'ils  croient  plus  avantageuse,  les 
envoient  à  l'école  allemande  :  on  en  compte  près  de  17000, 
aujourd'hui  encore. 

Ce  n'est  pas  tout,  et  la  fondation  des  écoles  tchèques  est 
semée  d'obstacles  de  tout  genre.  Non  seulement  l'administration 
suscite  toutes  les  difficultés  imaginables,  mais  les  propriétaires, 
qui,  en  pays  de  frontière  ethnographique,  sont  généralement  tous 
allemands,  refusent  de  vendre  leurs  terrains  pour  la  construc- 
tion des  bâtimens  scolaires.  Il  faut,  pour  déjouer  leurs  efforts,  se 
livrer  à  des  ruses  de  toute  espèce.  Au  mois  de  mai  dernier,  un 
avocat  de  Prague  a  réussi,  avec  la  complicité  d'une  vieille 
paysanne  dévouée  à  la  cause  nationale,  à  arracher  à  un  proprié- 
taire allemand  la  vente  d'un  emplacement  destiné  à  une  future 
école,  en  lui  donnant  à  entendre  qu'il  s'agissait,  pour  l'acquéreur, 
d'établir  une  boulangerie  dont  il  montrait  les  plans. 

Un  autre  désavantage  des  Tchèques,  c'est  qu'ils  ne  peuvent  pas, 
ou  n'ont  pu  jusqu'à  présent,  suivre  hors  de  Bohême  ceux  de  leurs 
compatriotes  qui  s'y  établissent,  et  leur  fournir  les  écoles  dont 
ils  auraient  besoin  pour  leurs  enfans.  A  Vienne  seulement,  la 
colonie  tchèque  compte  250000  personnes;  et  jusqu'ici,  malgré 
les  efforts  réitérés  des  députés  et  de  la  presse,  il  n'a  pas  été  pos- 
sible d'ouvrir  à  Vienne  une  seule  école  ni  même  une  église 
tchèque.  Tous  les  enfans  tchèques  sont  obligés  d'aller  à  l'école 
allemande,  et  de  recevoir  l'enseignement  religieux  en  alle- 
mand. 

Aussi  l'objet  de  la  Matice  est-il  avant  tout  défensif.  Le  Schul- 
verein poursuit  une  œuvre  de  conquête  ;  la  Malice  fait  œuvre  de 
préservation  nationale.  Son  emblème,  une  femme  qui  défend 
des  orphelins,  est  d'une  parfaite  justesse.  Son  principe  est  le 
droit,  proclamé  par  Komensky  au  début  de  ce  siècle,  qui  appar- 


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664  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tient  à  tous  les  parens  tchèques  de  faire  donner  l'éducation  à 
leurs  enfans  dans  leur  langue  nationale.  Malgré  ses  ressources  in- 
suffisantes, la  Malice  est  soutenue  par  un  sentiment  public  tellement 
puissant  qu'elle  réussit  à  arrêter  la  marche  en  avant  de  la  race 
germanique.  L'honneur  en  revient  à  l'infatigable  dévouement 
des  hommes  qu'elle  a  placés  à  sa  tête,  au  premier  rang  desquels 
il  convient  de  placer  un  savant  doublé  d'un  patriote,  M.  Çela- 
kovsky,  et  aux  efforts  continus  de  toutes  les  classes  de  la  popu- 
lation. Tout  est  mis  en  œuvre  pour  la  propagande  :  comptes  ren- 
dus, brochures  de  toute  espèce,  traités  dans  le  genre  de  ceux  que 
distribuent  les  sociétés  bibliques,  fondations  de  bibliothèques, 
jusqu'à  la  création  de  jeux  de  cartes  nationaux,  dont  les  figures 
représentent  des  personnages  de  l'histoire  de  Bohême,  et  qui  sont 
vendus  au  profit  de  la  Malice.  Aussi  les  souscriptions  affluent- 
elles  jusque  dans  les  plus  petits  villages,  et  si  le  total  en  est 
encore  bien  insuffisant,  c'est  que  les  contributions  des  paysans 
sont  nécessairement  très  réduites.  Les  générosités  considérables 
restent  encore  à  l'état  d'exception  ;  elles  existent  pourtant  :  telle, 
par  exemple,  celle  de  M.  Jean  Neff ,  qui  donnait,  l'année  dernière, 
10000  florins  à  l'école  réale  de  Lipnik,  en  Moravie,  et  autant  à 
l'école  commerciale  de  Brno  (Brunn). 

La  résistance  de  la  nationalité  tchèque  s'accentue  si  bien  que 
les  Allemands  paraissent  renoncer  à  l'attaquer  de  front.  Dans  ces 
derniers  temps,  une  sorte  de  mouvement  stratégique  se  dessine 
dans  leurs  procédés  d'investissement.  C'est  sur  la  Silésie  et  sur 
la  Moravie  qu'ils  portent  désormais  tous  leurs  efforts. Les  Tchèques, 
dans  ces  deux  pays,  sont  beaucoup  moins  bien  organisés  qu'en 
Bohême  :  les  villes  sont  en  grande  partie  allemandes.  La  race 
slave  y  occupe  une  bande  beaucoup  moins  large,  et  comme 
étranglée  entre  la  Silésie  allemande  et  l'Autriche  allemande.  Si 
le  Schulverein  parvenait  à  germaniser  la  Moravie  et  la  Silésie 
autrichienne,  la  Bohême  serait  coupée  du  monde  slave,  et  resterait 
à  l'état  d'épave  ou  d'îlot  perdu  dans  la  mer  allemande.  La  Malice 
a  compris  le  danger,  et  en  ce  moment  même,  c'est  en  Moravie  et 
en  Silésie  qu'elle  accumule  ses  moyens  de  défense. 

Par  contre,  en  Bohême  même,  les  écoles  tchèques  suivent  une 
marche  progressive  qui  menace  de  couper  en  deux  les  popula- 
tions allemandes.  Non  pas  que  la  Malice  poursuive  en  cela  le 
moindre  calcul  :  elle  ne  peut  songer,  et  serait  impuissante,  à  sla- 
viser  les  Allemands.  Mais  elle  suit  naturellement  le  mouvement  de 
la  population,  et  ce  mouvement  se  porte,  par  la  force  des  choses, 
du  côté  des  régions  industrielles,  où  l'ouvrier  tchèque  est  parti- 
culièrement apprécié  par  les  chefs  d'usines.  Aussi  le  nord  de  la 


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LA   QUESTION   TCHÈQUE.  665 

Bohême,  sur  la  frontière  de  Saxe,  est-il  le  théâtre  d'une  immigra- 
tion constante  de  Tchèques  en  pays  allemand.  Les  écoles  de  la 
Matice,  déjà  très  nombreuses  sur  ce  point,  les  empêchent  de  se 
germaniser  au  contact  des  populations  de  la  région,  et  il  est 
permis  d'espérer  que  plus  d'un  district  purement  allemand  sera 
ainsi  transformé,  par  lente  infiltration,  tout  au  moins  en  pays 
bilingue. 

Les  résultats  acquis,  depuis  le  commencement  du  siècle,  sont 
de  nature  à  justifier  cet  espoir  et  à  donner  aux  Tchèques  con- 
fiance dans  leur  avenir.  Il  y  a  soixante  ans,  Prague  pouvait 
encore  passer  pour  une  ville  allemande.  Il  y  a  quinze  ans  encore, 
elle  semblait  disputée  entre  les  deux  langues.  Quel  changement 
depuis  !  A  part  le  quartier  des  étrangers,  où  l'allemand  se  montre 
aux  enseignes  et  s'entend  dans  les  conversations  à  peu  près 
comme  l'anglais  dans  quelques  rues  de  Paris,  la  ville  est  rede- 
venue tchèque.  Les  quartiers  de  Vinohrady,  de  Novémiesto,  de 
Smichov,  sont  entièrement  tchèques,  au  point  qu'il  est  souvent 
difficile,  à  celui  qui  ne  parle  que  l'allemand,  de  s'y  faire  com- 
prendre. A  vrai  dire,  la  ville  n'avait  jamais  cessé  d'être  slave  :  elle 
avait  pris  seulement  un  vernis  allemand  qui  faisait  illusion,  et 
qui  a  disparu,  grâce  aux  efforts  du  patriotisme  tchèque. 

Ce  patriotisme  a  véritablement  fait  des  merveilles.  Il  n'est 
pas  un  paysan,  un  ouvrier  en  Bohême  qui  ne  se  considère 
comme  un  champion  de  sa  nationalité  et  comme  obligé  de  la 
défendre.  C'est  à  l'aide  de  milliers  de  souscriptions  recueillies 
obole  par  obole,  que  les  Tchèques  ont  édifié  leur  musée  national, 
qui  est  aujourd'hui  une  des  gloires  de  Prague,  et  que  les  gens  de 
province  viennent,  enfouie  invraisemblable,  visiter  les  dimanches, 
par  manifestation  de  patriotisme.  C'est  de  la  même  manière  que, 
sans  subvention  d'aucune  sorte,  a  été  construit  le  théâtre  national, 
élégant  monument  dans  un  site  admirable,  sur  le  quai  de  la 
Vltava,  en  vue  des  hauteurs  du  Hradçany.  A  peine  construit 
depuis  quelques  semaines,  en  1881,  ce  théâtre  a  brûlé  de  fond  en 
comble.  Le  dévouement  à  la  cause  nationale  ne  s'est  pas  décou- 
ragé :  les  souscriptions  ont  recommencé  à  affluer,  et  deux  ans 
après,  un  nouveau  théâtre  plus  beau  que  l'ancien  s'élevait  à  la 
même  place. 

En  ce  moment  même,  une  exposition  tchéquo-slave,  où  tout 

ce  qui  touche  à  la  nation  tchèque  et  aux  Slovaques  de  Hongrie  a 

été  historiquement  et  artistement  groupé,  attire  à  Prague  tous  les 

Tchèques  du  fond  de  toute  la  province.  La  visite  de  l'exposition 

«st  un  devoir  patriotique,  une  sorte  de  pèlerinage  auquel  chacun 

«consacre  ses  économies. 


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666  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

Ce  patriotisme  se  manifeste  même  dans  les  petites  choses  et 
dans  les  détails  de  la  vie  de  tous  les  jours.  Lorsque  le  gouver- 
nement autrichien,  à  l'instigation  des  Hongrois,  a  cessé  d'imprimer 
les  billets  de  banque  dans  toutes  les  langues  de  la  monarchie, 
et  a  mis  en  circulation  de  nouveaux  billets  en  deux  langues 
seulement,  allemand  d'un  côté,  magyar  de  l'autre,  les  Tchèques 
ont  protesté  à  leur  manière  en  écrivant  à  la  main,  sur  tous  les 
billets  qui  passaient  par  la  Bohême,  les  mentions  tchèques  au- 
dessous  des  inscriptions  officielles.  C'était  une  besogne  nationale: 
dans  chaque  maison,  on  y  travaillait  le  soir  à  la  table  de  famille. 
Il  a  fallu,  pour  y  mettre  un  terme,  décréter  que  les  billets  ainsi 
surchargés  n'auraient  plus  cours. 

Un  «  catéchisme  national  »,  publié  cette  année  même  et  ré- 
pandu à  milliers  d'exemplaires,  contient,  outre  des  renseignemens 
ethnographiques  très  précis,  des  prescriptions  minutieuses  sur  les 
devoirs  des  Tchèques  envers  leur  pays.  Il  faut  qu'ils  donnent  à 
leurs  enfans  des  noms  tchèques,  qu'ils  emploient  constamment  la 
langue  tchèque,  sauf  le  cas  de  nécessité  absolue,  qu'ils  disposent 
leur  intérieur  à  la  mode  nationale,  qu'ils  ne  laissent  passer  aucune 
occasion  de  se  défendre  pied  à  pied  contre  l'envahissement  alle- 
mand, et  de  le  manifester.  Ces  exhortations  sont  suivies  à  la 
lettre.  Les  journaux  sont  remplis  d'annonces  comme  celle-ci: 
«  Moulin  à  vendre,  dans  telles  conditions.  Ne  sera  vendu  qu'à  un 
Tchèque  de  patriotisme  éprouvé.  »  Le  moulin  est  en  pays  de 
frontière  ethnographique  :  il  ne  faut  pas  y  perdre  un  pouce  de 
terrain,  et  le  meunier  est  une  sentinelle  postée  en  face  de  l'ennemi 
qui  ne  saurait  être  relevée  par  le  premier  venu. 

III 

Un  semblable  effort  témoigne,  chez  un  petit  peuple,  d'une 
singulière  vitalité.  Pourtant  il  ne  représente  que  la  moitié  de  sa 
tâche  :  et  il  a  eu  à  dépenser  une  énergie  au  moins  égale  dans  une 
autre  lutte,  la  défense  des  droits  historiques  de  la  Bohême  conte 
la  centralisation  autrichienne. 

Sur  ce  terrain,  toutes  les  forces  du  pays  devraient,  semble- 
t-il,être  unies.  Tchèques  et  Allemands  devraient  lutter  de  concert 
pour  la  reconnaissance  des  droits  et  de  l'autonomie  de  leur  patrie 
commune.  De  fait,  il  en  a  été  ainsi  autrefois,  au  temps  des  illu- 
sions de  1848.  Mais  les  Allemands  n'ont  pas  tardé  à  se  séparer  des 
Tchèques.  Bien  plus  Allemands  que  Bohémiens,  ce  qu'ils  désirent 
et  appellent  de  tous  leurs  vœux,  c'est  le  régime  de  centralisation 
allemande,  qui  réduirait  la  Bohême  à  l'état  de  province.  11  a  été 


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LA    QUESTION    TCHÈQUE.  667 

sérieusement  question,  il  y  a  quinze  ans,  pour  leur  donner  satis- 
faction, de  couper  la  Bohême  en  deux,  et  de  séparer  le  pays 
allemand  du  pays  tchèque,  ce  qui  aurait  été  la  négation  de  tous 
les  traités  et  la  violation  du  droit  la  plus  ouverte.  A  vrai  dire,  les 
Allemands  de  Bohême  sont  des  descendans  d'immigrés  qui  n'ont 
jamais  cessé  de  se  rattacher  à  leur  patrie  d'origine.  Les  vrais  et 
les  seuls  Bohémiens,  ce  sont  les  Tchèques. 

Par  malheur,  les  Allemands  comptent  parmi  eux  à  peu  près 
toute  la  noblesse.  C'est  là  un  avantage  capital,  dans  un  pays  où 
la  noblesse  a  encore  des  privilèges  politiques  considérables  et 
une  fortune  territoriale  immense.  La  noblesse  de  Bohême  possède 
environ  le  cinquième  du  territoire.  Une  influence  de  cette  im- 
portance, employée  au  service  de  la  cause  nationale,  en  aurait 
vraisemblablement  déterminé  le  succès.  C'est  ce  qui  est  arrivé  en 
Hongrie,  où  la  noblesse,  restée  magyare,  a  toujours  marché  à  la 
tête  du  mouvement  national.  Mais  la  noblesse  de  Bohême  a  péri 
presque  tout  entière  lors  des  sanglantes  exécutions  qui  ont  suivi 
le  désastre  de  la  Montagne-Blanche.  On  peut  voir  à  Prague, 
malgré  les  remaniemens  que  le  monument  a  subis,  la  place  de 
l'échafaud  de  1621,  où  le  gouvernement  autrichien  infligea  à  la 
Bohême  vaincue  une  blessure  qu'elle  ressent  encore.  La  no- 
blesse allemande  implantée  dans  le  pays,  et  enrichie  des  dé- 
pouilles de  l'ancienne,  lui  est  restée  étrangère.  Ce  qui  restait  de 
la  noblesse  tchèque,  ou,  comme  on  dit,  de  la  noblesse  historique, 
s'est  à  moitié  germanisé,  et,  sauf  rares  exceptions,  ses  membres 
n'ont  pas  su  inspirer  confiance  à  la  nation  qui  les  accuse  de  ne 
l'avoir  soutenue  que  dans  la  stricte  limite  de  leurs  intérêts  parti- 
culiers. La  langue  allemande,  signe  caractéristique,  est  restée  sa 
langue  de  prédilection.  Elle  est  parlée  dans  les  intérieurs,  et  sert 
à  l'éducation  des  enfans. 

Le  peuple  tchèque  en  est  donc  réduit  à  ne  compter  que  sur 
lui-même  pour  défendre  les  droits  historiques  de  sa  patrie.  La 
reconnaissance  de  ces  droits  a  été  la  condition  de  l'union  per- 
sonnelle de  la  Bohême  et  de  l'Autriche  lors  du  mariage  de  Fer- 
dinand avec  l'héritière  de  Bohême  en  1521,  et  de  son  élection  par 
les  délégués  des  États  en  1526.  La  Bohême,  comme  la  Hongrie, 
n'a  jamais  cessé,  en  droit,  d'être  un  royaume  distinct,  ayant  sa  con- 
stitution, sa  Diète,  ses  lois,  et  n'obéissant  qu'à  son  roi  couronné. 
Mais  la  Hongrie,  dont  l'union  remonte  à  la  même  date  et  aux 
mêmes  actes,  a  vu  reconnaître  et  consacrer  ses  droits  par  le  com- 
promis de  1867.  La  Bohême,  moins  heureuse,  attend  encore.  Le 
roi  n'est  pas  couronné  ;  la  constitution  historique  n'est  pas  ob- 
servée; l'existence  même,  à  Vienne,  d'un  parlement  commun  à 


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668 


RBVOB  OU  MUX  MOHM6. 


toute  la  Cisleithanie,  où  siègent  des  députés  tchèques,  en  est  la 
négation  directe  et  la  violation  de  tous  les  jours. 

Assurément,  il  ne  saurait  être  question  de  se  séparer  de  l'Au- 
triche. L'union  avec  la  monarchie  de  Habsbourg  est  une  nécessité 
pour  les  pays  de  la  couronne  de  saint  Venceslas.  C'est  leur  seule 
sauvegarde  contre  l'absorption  et  l'engloutissement  par  l'Alle- 
magne.  Mais  cette  union  peut  revêtir  bien  des  formes,  et  elle  se 
concilierait  admirablement  avec  le  respect  des  points  essentiels 
de  la  constitution  du  pays  et  de  son  autonomie  traditionnelle. 
L'Autriche,  disait,  il  y  a  cinquante  ans  déjà,  un  des  plus  éminens 
parmi  les  Tchèques,  sera  fédérative  ou  elle  ne  sera  pas.  Entre 
toutes  les  formes  de  fédération  que  la  fertilité  du  droit  public 
moderne  a  su  inventer,  le  choix  serait  à  faire  et  la  formule  i 
trouver  ;  mais  en  réclamant  le  système  fédératif  sous  une  forme 
quelconque,  les  Tchèques,  il  est  impossible  de  ne  pas  le  recon- 
naître, ne  réclament  que  le  minimum  de  leurs  droits. 

Ce  n'est  pas  qu'ils  soient,  eux-mêmes,  tous  d'accord  dans  leurs 
revendications,  et  surtout  dans  la  conduite  politique  à  tenir  pour 
les  faire  triompher.  La  division  des  partis,  vieux-tchèque  et 
jeune-tchèque,  qui  a  éclaté  vers  1879,  à  propos  de  la  présence 
des  députés  au  Reichsrath,  est  une  des  calamités  de  la  Bohême, 
et  le  serait  surtout  si  elle  devait  durer.  A  vrai  dire,  pourtant,  elle 
s'explique  par  l'extrême  difficulté  de  la  situation.  Sans  alliés  so- 
lides, en  face  de  ministères  autrichiens  qui  ne  diffèrent  le  plus 
souvent  que  par  le  degré  de  leur  mauvaise  volonté,  et  d'un  Reichs- 
rath où  la  majorité  est  allemande,  ayant  de  plus  à  tenir  tête  à 
l'hostilité  des  Hongrois  et  au  danger  qui  vient  d'Allemagne,  le 
peuple  tchèque  peut-il  nourrir  des  espérances  sérieuses?  Les 
Vieux-Tchèques  sont  d'avis  de  les  borner,  et  de  ne  réchiner 
que  l'absolue  égalité  de  traitement  des  deux  nationalités 
tchèque  et  allemande.  Les  Jeunes-Tchèques,  qui  ont  obtenu 
aux  dernières  élections  une  majorité  écrasante,  sont  d'awî 
contraire.  Pour  eux,  l'égalité  de  traitement  viendra  nécessaire- 
ment; on  y  marche  tous  les  jours.  Ce  qu'ils  entendent  réclamer 
de  toute  leur  énergie,  c'est  la  reconnaissance  de  tous  les 
de  la  Bohême,  c'est  la  constitution  d'un  État  analogue  à  celui 
la  Hongrie,  depuis  1867.  Le  dualisme,  pour  les  Jeunes-Tch 
n'est  qu'une  étape.  L'injustice  serait  souveraine  de  ne  pas  éi 
au  moins  à  la  Bohême  le  bienfait  de  l'autonomie  dont  la  H< 
jouit  depuis  près  de  trente  ans. 

Il  est  difficile  de  n'être  pas  frappé  de  ce  que  ces  aspirations 
d'équitable.  Un  certain  degré  d'autonomie  est  la  condition  de 
vie  d'une  nation,  et  si  la  Bohême  ne  l'obtenait  pas,  le 

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LA   QUESTION   TCHÈQUE.  669 

de  l'effort  séculaire  qu'elle  a  fait  pour  se  reprendre  et  se  recon- 
stituer serait  tous  les  jours  remis  en  question.  Nous  autres,  dont 
l'unité  et  l'indépendance  remontent  plus  haut  que  celles  de  tous 
les  autres  peuples,  nous  avons  peine  à  nous  figurer  ce  qu'elles 
représentent.  Pour  s'en  rendre  compte,  il  suffit  de  comparer  la 
Bohême  à  la  Hongrie,  Prague  à  Budapest.  Les  progrès 
accomplis  par  la  Hongrie,  depuis  trente  ans,  tiennent  presque 
du  merveilleux.  Les  finances  ont  été  restaurées,  l'industrie  en- 
couragée, l'agriculture  a  pris  un  développement  énorme,  la  capi- 
tale a  quadruplé,  le  réseau  des  chemins  de  fer  s'est  accru  de  nou- 
velles lignes  d'importance  européenne,  le  travail  législatif  a  été 
poussé  avec  énergie;  à  dix  ans  de  distance,  les  changemens  ac- 
complis frappent  l'observateur  le  plus  superficiel.  La  Bohême, 
qui  ne  dispose  ni  de  sa  législation,  ni  de  ses  finances,  ni  de  ses 
voies  ferrées,  ni  de  ses  écoles,  qui  alimente  par  ses  impôts  le 
budget  autrichien,  ne  peut  pas  se  permettre  de  semblables  visées. 
Ce  sont  les  moyens  d'action  qui  lui  manquent.  Ce  sont  eux  qu'elle 
demande  à  une  organisation  politique  où  ses  droits  seront  reconnus 
et  respectés. 

Quelle  espérance  lui  est  exactement  permise?  Le  terrain  est 
brûlant,  et  on  comprendra  que  nous  nous  tenions  ici  dans  des  gé- 
néralités. La  dislocation  de  la  coalition,  l'effondrement  du  parti 
libérai  allemand,  la  démission  de  M.  de  Plener,  sont  d'hier,  et 
peut-être  tous  ces  événemens  marquent-ils  un  tournant  dans  la 
politique  autrichienne.  Quoi  qu'il  en  soit,  une  des  questions  qui 
ont  contribué  à  la  chute  du  ministère,  celle  de  la  réforme  électo- 
rale, est  de  celles  qu'on  n'évite  plus  quand  elles  ont  été  une  fois 
mises  à  l'ordre  du  jour;  et  cette  question  est  capitale  pour  les 
Tchèques.  Ira-t-on  jusqu'au  suffrage  universel,  comme  le  propo- 
sait le  comte  Taffe?  C'est  assez  improbable  ;  mais  alors  même  que 
la  réforme  s'arrêterait  à  moitié  chemin,  les  Slaves  en  général,  et 
les  Tchèques  en  particulier  ne  peuvent  qu'en  tirer  des  avantages 
signalés.  Par  toute  l'Autriche,  à  l'heure  actuelle,  la  législation 
électorale  est  combinée  de  telle  sorte  que  la  majorité  des  habi- 
tans  est  en  minorité  dans  la  Diète  locale  aussi  bien  qu'au  Reichs- 
rath;  et  cette  injustice  tourne  constamment  au  détriment  des 
Slaves  et  au  profit  des  Allemands,  voire  des  Italiens.  Si  le  suf- 
frage universel  existait  en  Cisleithanie,  et  s'il  était  sincèrement 
appliqué,  la  majorité  des  députés  au  Reichsrath  de  Vienne  serait 
slave. 

L'extrême  enchevêtrement  dos  nationalités  et  des  partis  poli- 
tiques complique,  il  est  vrai,  singulièrement  la  question.  Parmi 
les  Slaves,  les  Polonais  forment  un  groupe  à  part,  dont  les  sym- 


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670  «VUl  DBS  DEUX  M0RDBS. 

pathies  paraissent  bien  plutôt  acquises  aux  Allemands  qu'à  leurs 
congénères  tchèques,  ruthènes,  siovènes  et  dalmates.  Par  con- 
tre, les  Allemands  sont  eux-mêmes  fort-divisés  ;  et  s'il  y  en  a 
beaucoup,  à  Vienne  et  ailleurs,  qui  rêvent  de  la  grande  Allemagne, 
il  en  est  aussi  qui  ont  conscience  d'être  avant  tout  Autrichiens. 
Les  cléricaux  du  Tyrol  et  les  antisémites  seraient,  le  cas  échéant, 
un  appoint  tout  trouvé  pour  assurer  la  majorité  aux  Tchèques  et 
à  leurs  alliés.  Des  combinaisons  ont  déjà  été  tentées  et  des  coali- 
tions peuvent  se  former  ou  sont  même  déjà  formées  à  l'heure 
actuelle.  Si  les  Tchèques  sont  assez  politiques  pour  rester  unis  et 
ne  pas  commettre  de  fautes,  ils  auront,  sous  peu,  une  partie  sé- 
rieuse à  engager,  et  qui  sait  ce  qui  peut  en  sortir? 

L'intérêt  bien  entendu  de  la  monarchie  ne  serait-il  pas,  d'ail- 
leurs, de  les  soutenir?  L'hégémonie  allemande  et  hongroise, 
résultant  du  système  du  dualisme,  est  pour  elle  un  danger  per- 
manent. L'élément  allemand  n'a  que  trop  de  tendance  à  chercher 
son  point  d'appui  à  l'étranger,  et  la  fidélité  des  Magyars  ne  résis- 
terait peut-être  pas  à  une  épreuve  sérieuse.  Les  nationalités 
slaves,  au  contraire,  sont,  par  la  force  même  des  choses,  les  sou- 
tiens de  l'Autriche  sans  laquelle  elles  ne  peuvent  subsister,  et 
qui,  sans  elles,  n'aurait  plus  cette  raison  d'être  qui  faisait  dire  à 
Palacky  que  si  elle  n'existait  pas  il  faudrait  l'inventer.  Le  jour  où 
l'empereur  laissera  seulement  entrevoir  aux  Tchèques  qu'il  est 
prêt  à  entrer  dans  la  voie  des  concessions,  le  sentiment  de 
reconnaissance  et  d'attachement  pour  sa  personne  fera  explosion 
dans  tous  les  pays  de  la  couronne  de  saint  Yenceslas.  Beaucoup 
d'entre  eux  ne  sont  pas  éloignés  de  croire  que  cette  attitude  est 
possible  ou  même  prochaine.  Le  réseau  de  questions  nationales 
et  internationales  qui  enveloppe  toute  l'Autriche  y  rend  les  solu- 
tions particulièrement  lentes  et  difficiles,  et  exige  du  monârqea 
une  prudence  et  une  dextérité  singulières.  Ne  serait-il  pas  préma- 
turé de  perdre  patience,  et  ceux  qui  ont  raison  ne  seraient-ils  pas 
ceux  qui  espèrent? 

En  terminant  son  recueil  de  poésies  allégoriques  :  les  Chante 
de  Fesclave,  qui  a  fait  sensation  à  Prague,  cette  année  même,  et 
qui  a  donné  quelque  alarme  à  la  police,  le  poète  Svatopluk  Çech, 
qui  a  malheureusement  le  tort  de  mêler  la  cause  socialiste  aux 
revendications  nationales,  semble  entrevoir  l'aurore  de  temps 
nouveaux  :  «  Je  sais  qu'elle  brillera,  cette  aurore,  et  que  ce  n'est 
pas  une  pure  illusion  de  mes  rêves  et  de  mes  souhaits  ardais. 
Pour  moi,  il  ne  me  sera  pas  donné  de  secouer  le  joug  de  mon 
vieux  front...  des  mains  d'esclaves  jetteront  sur  mes  chaînes,  dans 
la  tombe,  des  poignées  d'argile;  mais  vous,  ô  chers  jeunes  gens, 

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LA    QUESTION   TCHÈQUE.  671 

avant  que  s'accomplisse  le  cours  de  vos  années,  vous  foulerez 
d'un  pied  heureux  le  rivage  ensoleillé  de  la  liberté.  Aussi  laissez 
la  dure  main  du  maître  brandir  son  fouet  dans  l'ombre,  et  que 
chacun  garde  fidèlement  en  son  cœur  la  foi  dans  l'avenir  ;  que  le 
lien  d'un  môme  effort  unisse  fortement  toutes  vos  pensées;  que 
toutes  vos  forces  soient  concentrées  pour  le  jour  de  Faction  : 
l'humanité  fraternisera,  les  chaînes  des  esclaves  tomberont,  et 
alors  notre  drapeau,  ô  mes  frères,  flottera  haut  et  étincelant.  » 

IV 

Si  ce  souhait  d'un  poète,  que  nous  ne  voulons  prendre,  bien 
entendu,  qu'au  sens  national  et  patriotique,  venait  à  se  réaliser, 
saurions-nous,  en  France,  à  quel  danger  nous  aurions  échappé? 
Il  n'est  que  temps  de  le  signaler  pendant  qu'il  menace  encore, 
que  la  lutte  dure,  et  que  l'issue  eu  est  toujours  cruellement  in- 
certaine. 

L'ennemi  que  combattent  les  Tchèques,  quelle  que  soit  la 
forme  de  leur  lutte,  politique  ou  ethnographique,  c'est  le  vieil 
ennemi  héréditaire  de  la  race  slave,  c'est  l'Allemand.  Or  cet  ennemi 
est  aussi  le  nôtre.  Il  l'a  été  hier,  il  peut  l'être  demain  encore, 
sur  les  champs  de  bataille.  Il  l'est  aujourd'hui,  sous  des  allures 
plus  dissimulées,  mais  plus  dangereux  encore  que  dans  la  guerre, 
et  poursuivant  avec  ténacité  un  plan  de  conquête  pacifique  qui 
menace  toute  l'Europe. 

L'Autriche  n'est-elle  sortie  de  la  Confédération  germanique, 
en  1866,  que  pour  graviter  dans  l'orbite  du  nouvel  empire  alle- 
mand, et  pour  devenir  par  son  gouvernement,  son  administra- 
tion, sa  politique  économique  et  douanière,  un  instrument  de 
germanisation?  C'est  bien  ainsi  qu'on  l'entend  en  Allemagne:  la 
poussée  vers  l'Est,  le  Drang  nach  Osten,  qui  a  été  assigné  pour 
objet  aux  visées  autrichiennes,  n'a  pas  d'autre  sens.  Le  dualisme 
a  été  créé  en  1867  tout  exprès  pour  diriger  l'Autriche  dans  cette 
voie  en  attribuant  une  prépondérance  décisive  à  deux  minorités 
dans  l'empire,  les  Allemands  et  les  Magyars. 

Or  cette  germanisation  menace  directement  et  uniquement 
les  Slaves.  Les  sept  millions  ou  sept  millions  et  demi  de  Magyars, 
entourés  de  peuples  slaves  de  tous  les  côtés,  tout  à  fait  en  dehors 
des  frontières  ethnographiques  de  l'Allemand,  et  ne  se  rattachant 
à  aucun  peuple  congénère,  ne  portent  au  germanisme  aucun 
ombrage.  Bien  au  contraire,  ils  l'aident  puissamment  dans  sa  lutte 
contre  les  Slaves,  que  nul  ne  s'entend  à  poursuivre  avec  autant 
d'âpreté.   Mais  les  Tchèques,   les    Slovaques,  les  Polonais,  les 


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672  REVUS  DBS  DBUX  MCftlDBS. 

Rut  h  en  es,  les  Slovènes,  les  Croates,  les  Serbes,  Slaves  du  Nord  et 
Slaves  du  Sud,  sont  les  victimes  désignées  de  la  politique  aile* 
mande  et  de  l'envahissement  du  germanisme.  Il  n'est  pas  d'objet 
qui  tienne  plus  à  cœur  à  tout  bon  Allemand.  L'existence  du  Slave, 
à  ses  côtés  et  sur  le  sol  autrichien,  lui  apparaît  comme  une  ano- 
malie qu'il  faut  faire  disparaître,  comme  un  obstacle  au  dévelop- 
pement et  au  progrès  de  la  civilisation  allemande,  presque  comme 
une  honte.  Lorsque  les  Sty riens  d'Autriche,  au  printemps  der- 
nier, ont  délégué  une  députation  pour  féliciter  le  prince  de 
Bismarck  à  l'occasion  de  son  anniversaire,  il  n'a  pas  dédaigné, 
en  répondant  à  leurs  souhaits,  de  traiter  avec  eux  ce  problème.  D 
leur  a  expliqué  qu'il  s'était  demandé  souvent  pourquoi  la  provi- 
dence n'avait  pas  voulu  que  la  terre  entière  fût  habitée  par  use 
seule  race:  il  est  aisé  de  supposer  laquelle.  Après  réflexion, la 
solution  lui  était  apparue.  Il  avait  compris  que  la  condition  de 
la  vie,  c'est  la  lutte.  Pour  développer  la  vitalité  de  la  race  germa- 
nique, il  lui  fallait  donc  des  adversaires,  et  c'est  là,  évidemment, 
le  rôle  providentiel  que  les  autres  races  sont  appelées  à  jouer. 

Ce  n'est  pas  seulement  le  cerveau  du  prince  de  Bismarck  que 
cette  idée  hante  et  obsède.  Elle  est  universelle  en  Allemagne,  et  se 
traduit  de  toutes  les  manières.  Sans  vouloir  attacher  plus  d'im- 
portance que  de  raison  à  une  fantaisie,  n'est-ce  pas  une  sorte  du 
thermomètre  de  l'opinion  allemande  que  ce  récit  d'imagination, 
paru  il  y  a  quelques  mois  sous  le  titre  de  Germania  triomphons, 
qui  se  propose  de  décrire  l'état  de  l'Europe  et  du  monde  dans  un 
quart  de  siècle,  et  qui  nous  montre  une  Allemagne  démesuré* 
ment  étendue  à  l'Est  aux  dépens  des  pays  slaves,  comme  le  der- 
nier mot  des  aspirations  et  des  ambitions  germaniques?  L'auteur 
de  cette  singulière  brochure  a  son  plan  tout  tracé,  qui  n'est 
peut-être  pas  si  chimérique  :  amuser  la  France  en  l'occupant 
dans  les  quatre  parties  du  monde  ;  lui  tailler  même  aux  antipodes 
de  larges  compensations  pour  lui  faire  oublier  et  accepter  sa  vu* 
tilation;  et  soumettre  les  Slaves  conquis  à  une  germanisation 
rationnelle,  scientifique  et  progressive,  par  les  moyens  d'ailleurs 
les  plus  vexatoires  :  voilà  le  rêve.  Et  au  bout  de  ce  rêve,  cari 
cinquante  millions  d'hommes  parlant  allemand,  répandus  & 
Hambourg  à  Constantinople. 

Ce  qui  est  plus  sérieux,  c'est  le  régime  administratif  et  pofê* 
tique  de  l'Autriche  et  de  la  Hongrie,  c'est  le  Schulverein,  c'eà 
l'envahissement  germanique  par  le  commerce,  par  l'industriel 
par  les  lignes  de  chemins  de  fer,  par  les  traités  et  par  la  coaKSÉ 
naison  des  tarifs  de  douanes.  Ce  qui  se  passe   en   Bohême  if  \ 
répète,  sous  des  formes  variées,  en  Galicie,  en  Carniole,  enlstrie, 

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LA   QUESTION   TCHÈQUE.  67$ 

en  Croatie,  en  Bosnie,  en  pays  slovaque.  Partout  l'élément  slave 
est  combattu  à  outrance,  pourchassé  et  traqué,  voire,  ce  qui  est 
presque  inconcevable,  au  profit  des  irrédentistes  italiens  1  Si, 
dans  cette  lutte  de  vie  ou  de  mort,  l'élément  allemand  venait  à 
l'emporter  définitivement,  si  la  germanisation  de  l'Autriche 
entière  venait  à  ne  plus  être  qu'une  question  d'années,  si  le 
torrent  rompait  toutes  ses  digues,  le  résultat  serait  bien  quelque 
chose  d'analogue  aux  songes  de  l'auteur  fantaisiste  qui  signe  : 
Ein  gràsstdeutscher.  La  nation  compacte  et  gigantesque  que  pour- 
rait être  l'Allemagne  de  demain  serait,  ethnographiquement, 
politiquement  et  économiquement,  l'arbitre  de  l'Europe  et  du 
monde.  Ce  jour-là,  nous  serions  définitivement  un  très  petit 
peuple,  tenu  à  discrétion  par  un  voisin  démesuré.  * 

L'Allemagne  s'entend  à  cette  guerre  de  races  autant  et  plus 
qu'à  celle  des  armes.  Elle  s'y  prépare  de  longue  main  ;  elle  y  pro- 
cède méthodiquement  et  scientifiquement  :  elle  y  fait  servir  et 
contribuer  toutes  ses  forces  et  toutes  ses  ressources.  Ce  n'est 
point  à  de  nouveaux  combats  qu'elle  prétend  demander  sa  gran- 
deur future  ;  l'œuvre  qu'elle  poursuit  en  pleine  paix  est  autrement 
féconde,  et  d'autant  mieux  conçue  que  notre  sécurité  n'en  prend 
pas  d'alarme. 

Quelle  en  sera  l'issue?  Tout  repose  sur  la  force  de  résistance, 
sur  la  vitalité  et  sur  l'énergie  des  Slaves  d'Autriche,  et  avant  tout 
des  Tchèques,  qui  sont  leur  avant-garde.  La  Bohême  emportée, 
il  est  peu  vraisemblable  que  le  reste  puisse  tenir.  La  marche  en 
avant  ou  le  recul  de  la  langue  tchèque  ou  de  la  langue  allemande, 
dans  les  villages  de  Bohême,  marque  une  étape  d'un  mouvement 
formidable  qui  doit  entraîner  l'Autriche  et  l'Europe  avec  elle. 

C'est  là  ce  qui  nous  semble  donner  quelque  intérêt  à  ce  que 
nous  avons  appelé  la  «  question  tchèque  ».  Cette  question  est  à 
peu  près  ignorée  en  France,  et  la  raison  en  est  assez  claire.  La 
langue  des  Tchèques  n'est  pas  connue,  et  tout  ce  qui  nous  arrive 
de  Bohême  parvient  par  l'intermédiaire  des  journaux  allemands 
et  des  correspondans  allemands  qui  s'entendent  à  merveille  à 
propager  leur  version  particulière,  ou  même  à  organiser,  sur  les 
points  qui  les  gênent,  la  conspiration  du  silence.  Il  est  à  peine 
croyable  que  la  presse  française  ait  accepté,  et  accepte  encore 
docilement,  sur  ce  point,  les  leçons  toutes  faites  qui  lui  sont 
servies  de  Vienne  ou  de  Budapest.  Tel  de  nos  grands  journaux  a, 
sans  se  douter  de  ce  qu'il  faisait,  des  années  durant,  combattu  la 
cause  tchèque  et  soutenu  celle  du  germanisme.  N'est-ce  pas  aussi 
notre  presse  qui,  à  la  veille  de  Sadowa,  prodiguait  ses  encou- 
ragemens  à  la  Prusse? 

tow  eux.  —  1895.  43 


i 


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674  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Notre  ignorance,  en  cette  matière,  va  jusqu'à  l'incroyable. 
Nulle  part,  dans  les  écoles  françaises,  l'ethnographie  n'est  ensei- 
gnée ou  même  soupçonnée.  Beaucoup  de  nos  hommes  politiques 
n'ont  jamais  voulu  se  rendre  compte  que  les  «  provinces  alle- 
mandes de  l'Autriche  »  ne  comprennent  pas  tout  ce  qui  faisait 
partie  de  la  Confédération  germanique.  La  grande  majorité  des 
Français  n'est  pas  plus  avancée  que  Chateaubriand,  qui,  rendant 
visite,  à  Prague,  à  Charles  X,  exilé,  voyait  d'une  fenêtre  du 
Hradçany  un  passant  en  écouter  un  autre  avec  une  extrême  atten- 
tion, et  disait  à  son  voisin  :  «  Savez-vous  à  quoi  pense  cet  homme? 
Il  attend  le  verbe.  »  Il  eût  été  bien  surpris  d'apprendre  que,  selon 
toute  probabilité,  le  trait  portait  à  faux  et  que  ces  deux  hommes 
parlaient  une  langue  slave  où  le  verbe  ne  «  s'attend  »  pas.  Des 
hommes  d'État  comme  M.  Thiers,  comme  Jules  Ferry,  n'ont 
jamais  connu  ni  compris  la  question  slave.  Le  grand  public  sait 
à  peine  distinguer  la  Bohême  de  la  Hongrie,  et  n'a  su  montrer 
qu'une  bienveillante  surprise  chaque  fois  que  les  Tchèques  ont 
tenté  de  manifester  leurs  sympathies  à  notre  endroit  en  nous 
envoyant  une  députation  de  leurs  Sokols. 

Il  serait  temps  d'en  finir  avec  cette  routine.  Depuis  un  siècle, 
les  Français  n'ont  cessé  de  gaspiller  leurs  sympathies.  L'Italie,  la 
Pologne,  la  Hongrie,  la  Prusse  elle-même,  ont  tour  à  tour  excité 
notre  enthousiasme.  C'est  hier  seulement  que  nous  avons  renoncé 
à  la  légende  du  péril  russe,  si  soigneusement  entretenue  par  les 
Polonais  et  les  Allemands,  si  docilement  acceptée.  M.  Saint-René 
Taillandier  lui-même,  dans  l'article  que  nous  avons  cité,  ne 
faisait-il  pas,  en  1869,  un  crime  impardonnable  à  Palacky  d'être 
allé  au  congrès  slave  de  Moscou  ? 

L'heure  du  désenchantement  a  sonné  pour  presque  toutes  no* 
illusions.  C'est  un  commencement;  mais  il  ne  suffit  pas  de 
reconnaître  que  notre  amitié  s'est  égarée,  il  faudrait  encore  savoir 
la  reporter  sur  ceux  qui  la  méritent  en  effet.  Et  s'il  est  vrai  que 
la  communauté  d'intérêts  est  le  meilleur  ciment  de  l'amitié  des 
peuples,  où  est-elle  plus  évidente  qu'entre  Français  et  Slaves? La 
poussée  germanique  les  menace,  les  uns  et  les  autres,  de  la  même 
manière.  A  l'Ouest  comme  à  l'Est,  elle  vise  à  les  rejeter  hors  de* 
grands  courans  européens,  à  reculer  leur  frontière  politique  et 
ethnographique,  à  faire  prendre  à  l'Allemagne,  sur  Taxe  central 
de  l'Europe,  une  position  dominatrice  et  inexpugnable.  Voilà 
pourquoi  la  question  est  vitale,  pour  les  Slaves  comme  potf 
nous.  C'est  là  qu'est  le  fond  de  Y  «  alliance  russe  »,  si  mal  com- 
prise par  tant  de  Français. 

En  tendant  la  main  aux  Tchèques,  les  Français  feraient  preutt 


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LA   QUESTION   TCHÈQUE.  675 

du  patriotisme  le  plus  intelligent.  Cette  héroïque  petite  nation 
est  habituée  à  se  passer  d'alliés  et  à  ne  compter  que  sur  elle- 
même.  «  Ndrod  sobè  »  (populus  srèe), porte  la  fière  inscription  du 
théâtre  tchèque,  qui  peut  servir  de  devise  à  tout  ce  qui  s'est  fait 
en  Bohème.  Mais  qui  pourrait  dire  ce  que  lui  apporterait  d'en- 
couragement un  peu  de  sympathie  française?  L'avantage  que 
nous  y  trouverions  serait  même  très  direct.  Le  grand  obstacle  à 
l'action  commune  des  Slaves  est  la  multiplicité  de  leurs  langages. 
S'il  n'est  pas  vrai  de  dire,  comme  on  le  répète  en  Allemagne,  que 
deux  Slaves  qui  ne  parlent  pas  la  même  langue  sont  obligés, 
pour  se  comprendre,  de  s'exprimer  en  allemand,  il  est  certain  que 
le  besoin  d'une  langue  internationale  est  vivement  senti  par  tous 
les  Slaves.  Ne  serait-il  pas  d'une  importance  énorme  pour  nous 
que  ce  fût  la  langue  française?  Déjà  il  s'est  formé,  à  Prague,  une 
«  alliance  française  »  qui  propage  de  toutes  ses  forces  l'étude  de 
notre  langue.  Mais  combien  ce  mouvement  n'aurait-il  pas  plus 
d'efficacité  si,  de  France,  il  recevait  encouragement  et  appui? 
La  cause  des  Tchèques  est  la  nôtre.  De  l'issue  de  la  lutte  qu'ils 
soutiennent,  comme  les  Français  du  Canada,  et  par  des  moyens 
tout  à  fait  analogues,  contre  un  ennemi  dix  fois  supérieur  en 
nombre,  dépend  le  sort  de  l'Autriche,  et  peut-être  celui  de  l'Eu- 
rope, où  les  questions  autrichiennes  sont  appelées,  d'un  jour  à 
l'autre,  à  passer  au  premier  plan.  —  Pour  peu  que  nous  soyons 
soucieux  de  l'avenir,  notre  intérêt  national  est  de  considérer  et 
de  suivre  avec  attention  ce  qui  se  passe  à  Prague. 

Pierre  Dà reste. 


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JEAN-JACQUES  ROUSSEAU 

BT 

LE  COSMOPOLITISME  UTTÉRA1RE 


Jean-Jacques  Rousseau  et  les  Origines  du  Cosmopolitisme  litteimre,  par  M.  J.  Texte; 

Hachette,  1895. 

«  Le  lecteur  serait  étonné  si  je  dressais  ici  la  liste  de  ce  que 
nous  avons  de  travaux  sur  l'histoire  de  la  vie  et  des  œuvres  de 
Jean-Jacques  Rousseau  »,  écrivait-on  à  cette  place  il  y  a  neuf 
ans  ;  et  depuis  lors,  la  liste  s'est  accrue  d'une  vingtaine  de  volumes, 
à  ma  connaissance,  et  de  je  ne  sais  combien  d'articles  en  France 
et  à  l'étranger.  S'il  fallait  avoir  lu  cette  bibliothèque  et  se  la  rap- 
peler pour  parler  de  Rousseau,  ou  si  l'on  n'était  reçu  à  parler  de  lui 
qu'à  la  condition  d'apporter  des  vues  inattendues  et  de  ne  jamais 
se  rencontrer  avec  les  devanciers,  je  me  récuserais  tout  le  premier; 
et  je  crois  bien  que  M.  Texte  lui-même,  en  dépit  de  son  érudition 
abondante,  se  verrait  accusé  d'information  sommaire  ou  d'invo- 
lontaire plagiat.  Il  a  pensé,  nous  pensons  comme  lui  que  dans  un 
grand  sujet  et  autour  d'un  grand  nom,  chacun  a  licence  de  glaner 
à  son  tour,  sans  autre  souci  des  moissonneurs  qui  lièrent  les 
gerbes  d  où  le  grain  est  tombé. 

Jean-Jacques  n'intervient  d'ailleurs  dans  la  thèse  de  M.  Texte 
qu'à  titre  d'importateur  du  cosmopolitisme  littéraire  en  France. 
La  découverte  n'est  pas  neuve  ;  depuis  Mme  de  Staël,  cette  fonction 
spéciale  de  l'écrivain  genevois  apparaît  avec  une  évidence  crois- 
sante à  tous  ceux  qui  étudient  la  marche  des  idées  dans  notre 
pays.  Rousseau,  disent-ils  tous,  personnifia  une  réaction  victo- 
rieuse du  germanisme  contre  la  tradition  latine.  J'aurai  quelque* 
réserves  à  faire  sur  la  propriété  de  ces  termes,  je  crois  qu'on  en 
peut  trouver  de  plus  justes  pour  qualifier  un  phénomène  sor 


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JEAN-JACQUES    ROUSSEAU.  677 

lequel  nous  sommes  d'accord.  Acceptons  provisoirement  les  dé- 
finitions que  notre  auteur  emprunte  à  Mme  de  Staël.  Il  ne  prétend 
rien  découvrir,  mais  il  a  beaucoup  exhumé  ;  de  quelques  remarques 
éparses  chez  ceux  qui  l'avaient  précédé,  il  a  fait  un  système  for- 
tement coordonné  et  tout  un  chapitre  qui  manquait  dans  les 
histoires  de  notre  littérature.  Il  ne  sera  plus  permis  de  parler  du 
xviii6  siècle  sans  se  référer  à  ce  livre  substantiel,  également  informé 
sur  la  France  et  sur  l'Angleterre,  aussi  recommandable  par  le 
savoir  de  l'érudit  que  par  l'intelligence  du  critique. 

Une  heureuse  fortune  a  servi  M.  Texte.  Il  voulait  traiter  un 
point  d'hisloire  ;  il  y  rencontre  un  débat  réveillé  par  nos  contem- 
porains. Les  controverses  anciennes  qu'il  résume,  elles  retentissent 
à  nos  oreilles  avec  les  mêmes  argumens  de  part  et  d'autre  ;  son 
ouvrage  en  est  tout  réchauffé  ;  si  bien  qu'à  la  soutenance  de  la  thèse, 
en  Sorbonne,  l'audacieux  se  vit  admonesté.  Des  voix  officielles,  ou 
qui  le  furent,  défendirent  contre  lui  l'intégrité  du  génie  français, 
qui  n'a  jamais  été  violée,  comme  l'on  sait,  et  les  intérêts  de  la 
librairie  française,  commis  à  la  vigilance  des  censeurs  de  la  Ré- 
publique. On  croyait  entendre  Voltaire  lui-même,  au  temps  où 
il  s'effrayait  devant  des  curiosités  qu'il  n'avait  plus. 

Divertissons-nous  à  retrouver  dans  les  témoignages  recueillis 
par  M.  Texte  la  terreur  instinctive  des  bonnes  d'enfans,  quand 
elles  voient  leur  petit  bonhomme  grandir,  courir  et  déchirer  ses 
lisières.  Nous  constaterons  en  passant  de  quel  poids  ce  prodigieux 
Jean-Jacques  pèse  sur  tout  notre  établissement  intellectuel.  Nous 
chercherons  enfin  si  les  diverses  révolutions  dont  il  fut  l'excita- 
teur ne  seraient  pas  les  effets  d'une  cause  historique  plus  lointaine 
et  plus  générale  encore  que  celles  dont  on  se  contente  d'habi- 
tude. 

I 

La  conquête  de  la  France  par  l'Angleterre  au  dernier  siècle, 
tel  pourrait  être  le  titre  de  l'ouvrage  qui  nous  occupe.  M.  Texte 
suit  pas  à  pas  l'envahisseur  et  retrace  les  phases  successives  de 
l'annexion.  Aux  beaux  temps  de  Louis  XIV,  on  n'imagine  même 
pas  qu'il  y  ait  un  foyer  d'art  et  de  pensée  chez  «  ce  peuple  enragé, 
quoique  stupide  et  septentrional  »,  ainsi  que  le  qualifie  le  jésuite 
Cou  Ion.  Les  séditieux  ameutés  par  un  Cromwell  contre  la  ma- 
jesté royale  n'inspirent  d'autre  sentiment  que  l'horreur.  Quand 
le  Grand  Roi  a  la  curiosité  de  s'enquérir  des  écrivains  et  des 
savans  qui  pourraient  exister  en  Angleterre,  son  ambassadeur 
Comminges  lui  parle  vaguement  «  d'un  nommé  Miltonius,  qui 


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618  rivot  ras 

s'est  rendu  plus  infâme  pair  ses  dangereux  écrits  que  les  bar- 
reaux et  lés  assassins  de  leur  Prince.  »  Oublieuse  de  ce  qu'elle  a 
dû  récemment  à  l'Espagne  et  à  l'Italie,  la  France  de  Boileau 
estime  qu'au  delà  de  ses  frontières,  et  surtout  du  côté  du  Nord, 
le  reste  du  monde  ne  pense  pas  honnêtement.  C'est  l'heureuse 
persuasion  de  la  Chine  :  d'une  Chine  admirable,  et  très  fondée  à 
revendiquer  sa  supériorité,  mais  aussi  naïve  que  l'autre  dans  sa 
prévention  contre  l'universelle  barbarie  de  tout  ce  qui  n'est  pas 
elle.  Comme  à  la  Chine,  on  n'admettait  de  rivaux  et  de  maîtres 
que  dans  le  lointain  passé  ;  les  nôtres  dormaient  dans  les  tom- 
beaux de  la  Grèce  et  de  Rome.  Le  seul  doute  auquel  l'esprit 
français  pût  s'ouvrir  naissait  de  la  querelle  des  anciens  et  à» 
modernes,  très  différente  des  controverses  futures  sur  le  cosmo- 
politisme; querelle  de  famille,  entre  des  élèves  et  des  maîtres 
dont  nous  étions  évidemment  les  uniques  héritiers. 

Par  une  de  ces  conséquences  imprévues  qui  font  de  l'histoire 
une  ironie  perpétuelle,  les  premières  atteintes  à  la  tradition  da 
grand  siècle  allaient  sortir  de  la  révocation  de  l'Édit  de  Nastes, 
décrétée  pour  sauvegarder  l'unité  française.  Une  foule  d'esprits 
curieux,  portés  par  leur  doctrine  au  libre  examen,  se  répaatô 
sur  l'Europe  et  principalement  en  Angleterre.  Le  choc  en  retour 
ne  se  fit  pas  attendre.  Obligés  d'apprendre  la  langue  du  pays 
d'exil,  promptement  séduits  par  le  nouveau  monde  qu'ils  décou- 
vraient, les  bannis  renvoyèrent  dans  leurs  écrits  les  premières 
notions  de  ce  monde  à  la  mère  patrie.  Ils  formèrent  un  vaffc 
atelier  de  journalisme  et  de  propagande;  les  idées  anglaise^** 
bientôt  les  œuvres  traduites,  circulaient  entre  Londres,  la  Jbfi 
et  Genève  :  on  n'imprimait,  on  ne  lisait  que  Bibliothèques  briitfr 
niques  et  Mémoires  littéraires  sur  t  Angleterre  ;  ces  feuilles  afri» 
vaient  à  Paris.  Cent  ans  plus  tard,  l'exode  semblable  des  émigrés 
aura  les  mêmes  effets;  notre  pays  désigne  de  temps  à  autre  4k 
victimes  pour  aller  lui  chercher  des  idées.  Je  croirais  pourtaat 
que  M.  Texte,  entraîné  par  un  épisode  qu'il  a  consciencieuseflfcflt 
étudié,  grossit  quelque  peu  l'importance  du  rôle  qu'il  attrih** 
aux  réfugiés  pro  tes  tans.  Les  communications  actives  ente  W 
deux  peuples  voisins  ne  s'établirent  qu'après  1720;  les 
sateurs  qui  allumèrent  la  curiosité  française  furent  le  Suisse 
de  Murait,  avec  un  ouvrage  très  goûté  des  contemporains,  M 
Prévost  et  le  jeune  Voltaire. 

On  a  trop  bien  parlé  ici  de  Prévost  pour  qu'il  soit  n< 
de  rappeler  l'enthousiasme  contagieux  du  bénédictin  d< 
revenu  d'Angleterre  avec  des  romans  imités  de  ceux  qu\ 
sait  à  Londres,  avec  un  bagage  de  traductions  qu'il  allait  " 

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JEAN-JACQUBS   ROUSSEAU.  679 

compléter  en  faisant  passer  dans  notre  langue  la  fameuse  Clarisse. 
Quant  à  Voltaire,  M.  Texte  ne  dit  rien  de  trop  en  avançant  que 
les  Lettres  philosophiques,  ou  Lettres  sur  les  Anglais,  marquèrent 
en  1734  une  date  de  l'histoire  littéraire  aussi  décisive  que  celle  de 
1810,  où  Mme  de  Staël  donna  son  livre  De  l'Allemagne.  La  pas- 
sion anglaise  de  Voltaire  se  changera  plus  tard  en  dénigrement  ; 
mais  au  temps  de  sa  jeunesse  et  de  son  voyage  à  Londres,  il  était 
tout  aux  jouissances  de  curiosité  qu'il  voulait  faire  partager  aux 
Welches.  Avec  des  initiateurs  aussi  persuasifs,  le  branle  se  com- 
muniqua rapidement;  l'anglomanie  qui  sévit  en  France  dès  le 
second  tiers  du  xvin*  siècle  égala  nos  plus  frénétiques  engoûmens 
d'aujourd'hui.  Elle  s'étendit  à  tout,  aux  modes,  aux  aspirations 
politiques,  déjà  tournées  vers  l'idéal  de  la  liberté  britannique, 
&  la  philosophie  athée,  qui  se  repaissait  de  Locke  et  de  Hume, 
aux  prédilections  littéraires. 

Shakspeare  n'est  pas  encore  connu  ;  les  anglomanes  du  siècle 
dernier  ne  remontèrent  que  fort  tard  à  cette  source  mère  et  ne 
s'y  enivrèrent  jamais.  Les  grands  livres  anglais  de  leur  temps  leur 
suffisaient;  le  roman  en  premier  lieu,  sous  la  forme  réaliste 
et  bourgeoise  que  lui  avaient  donnée  nos  voisins,  et  qui  allait 
faire  de  ce  genre  dédaigné  ce  qu'avait  été  pour  d'autres  époques 
la  poésie  épique,  l'expression  vivante  et  habituelle  des  mœurs,* 
des  senti  mens,  des  idées.  C'est  Robinson,  le  livre  merveilleux 
qui  est  toute  l'Angleterre  :  une  audace  individuelle  nourrie 
dans  une  Bible,  conquérant  un  empire  sur  la  mer,  et  le  façon- 
nant toujours  pour  des  résultats  positifs;  Robinson,  qui  explique- 
rait à  lui  seul  la  formation  des  États-Unis  par  les  naufragés  de 
sa  race,  jetés  sur  les  grèves  du  Nouveau  Monde  avec  ce  seul  via- 
tique, leur  Bible,  avec  ce  seul  instrument  pour  refaire  une  civili- 
sation, leur  volonté  anglaise.  C'est  Clarisse  Harlowe,  le  roman 
qui  a  changé  les  âmes  dans  toute  l'Europe,  qu'on  ne  lit  plus 
depuis  cinquante  ans,  et  sans  lequel  l'homme  de  nos  jours  ne 
serait  pas  ce  qu'il  est.  —  Ce  sont,  avec  des  prises  moins  univer- 
selles, Swift,  Fielding,  Sterne;  et  les  poètes,  Pope,  Thomson, 
Gray,  ce  décalque  anticipé  du  Lamartine  des  Méditations. 

Ce  sont  enfin  —  je  cours  sur  les  sommets  —  Toung  et  Mac- 
pherson.  Le  succès  du  pseudo-Ossian  est  plus  ancien  qu'on  ne- 
croit,  il  n'a  pas  attendu  la  protection  de  Bonaparte.  Les  pre- 
miers Fragmens  de  Macpherson  parurent  en  1760,  Fingal  en 
1762;  ils  passèrent  aussitôt  en  France.  L'enchantement  opéra  dès 
cette  époque  et  alla  croissant.  «  Sous  le  Directoire,  raconte 
M.  Texte,  les  habitans  du  bois  de  Boulogne  furent  épouvantés  de 
voir  briller  au  milieu  des  arbres  une  grande  flamme;  s'étant  ap- 


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680  REVUS  DBS  DEUX  MONDES. 

proches,  ils  aperçurent  des  hommes  accoutrés  à  la  Scandinave 
qui  tentaient  de  mettre  le  feu  à  un  sapin,  et  chantaient  d'un  air 
inspiré  en  s'accompagnant  d'une  guitare  :  c'étaient  des  admira- 
teurs d'Ossian  qui  voulaient,  comme  les  héros  calédoniens,  dormir 
en  plein  air  et  allumer  des  arbres  pour  se  chauffer.  »  Les  admi- 
rateurs d'Ibsen  n'en  sont  pas  encore  là. 

Pour  être  moins  pittoresques,  les  témoignages  accumulés  par 
notre  auteur  sur  la  vogue  aes  importations  anglaises  ne  sont  pas 
moins  significatifs.  Diderot  est  tout  flamme,  suivant  son  habitude  : 
il  met  Richardson  «  sur  le  même  rayon  avec  Moïse,  Homère,  Eu- 
ripide et  Sophocle.  »  L'Éloge  qu'il  écrivit  à  la  gloire  de  l'Homère 
moderne  rencontra  peu  de  contradicteurs.  Marmontel  place  le 
romancier  anglais   au-dessus  de  tous  les  écrivains  anciens  et 
récens.  «  Si  l'on  osait,  dit  d'Argenson,  on  nommerait  le  sieur 
Grandisson  un  nouveau  Christ  apparu  sur  la  terre,  tant  il  est  par- 
fait. »  Le  grave  Bufîon  se  laisse  gagner.  Chez  les  femmes  qui 
mènent  le  siècle,  c'est  une  fureur.  Après  la  mort  de  Richardson, 
Mma  de  Genlis  va  voir  en  Angleterre  le  portrait  du  grand  homme. 
Mma  de  Tessé  se  prosterne  sur  le  tombeau  avec  un  désespoir  qui 
inquiète  son  guide.  Mme  du  Deffand  écrit  à  Walpole  :  «  Depuis 
.vos  romans,  il  m'est  impossible  de  lire  aucun  des  nôtres.  »  L'ai- 
mable Lespinasse  imagine  la  plus  féminine  et  la  plus  touchante 
des  louanges,  dans  une  lettre  adressée  à  son  amant  un  jour  de  dé- 
couragement :  «  Je  crois  que  si  je  lisais  Clarisse  ce  soir,  je  n'y 
trouverais  ni  amour  ni  passion.  Mon  Dieu  !  peut-on  tomber  plus 
bas?  »  Richardson  est  dieu;  mais  tous  ses  compatriotes  sont  pro- 
phètes. Gibbon  et  Sterne  s'étonnent  des  ovations  que  leur  vaut  en 
France  le  seul  nom  d'Anglais.  «  Nos  opinions,  dit  le  premier,»» 
mœurs,  même  nos  habits  étaient  adoptés  en  France;  un  rayon 4* 
gloire  nationale  illuminait  tout  Anglais,  dont  on  supposait  ton» 
jours  qu'il  était  né  patriote  et  philosophe.  »  Au  lendemain  même 
du  traité  de  Paris,  le  public  acclame  en  plein  théâtre  des  vers 
de  Favart,  où  le  peuple  anglais  est  glorifié.  Moins  d'un  demi- 
siècle  après  la  mort  de  Louis  XIV,  la  France  est  moralement  coft* 
quise  par  des  pensées,  des  sentimens,  des  formes  d'art  qui  tel 
brèche  dans  sa  tradition  classique.  Et  Ruckle  peut  écrire,  noa 
sans  raison  :    «  La  jonction  des  esprits  français  et  anglais],  si 
nous  considérons  ses  effets  immenses,  est  le  fait  le  plus  importât 
dans  l'histoire  du  xvme  siècle.  » 

Des  protestations  s'élèvent,  cependant  ;  timides  d'abord,  comiae 
celle  de  J.-B.  Rousseau,  gémissant  sur  «  ce  malheureux  esprit 
anglais  qui  s'est  glissé  parmi  nous  depuis  vingt  ans  »,  ou  celle  dl 
Fréron:  «  La  saine  antiquité  n'est  plus  consultée;  à  peine 

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JEAN-JACQUES   ROUSSEAU.  681 

naît-on  de  nom  les  plus  beaux  génies  d'Athènes  et  de  Rome.  » 
Les  Mémoires  de  Trévoux  s'inquiètent  de  voir  la  France  devenue 
a  bien  bonne  amie  de  la  littérature  d'Angleterre.  »  L'opposition 
parle  plus  haut,  elle  éclate,  quand  Voltaire  en  prend  la  tête  : 
Voltaire,  qui  avait  été  le  principal  ouvrier  du  rapprochement, 
qui  cherchait  dans  sa  vieillesse,  comme  le  sorcier  de  la  ballade, 
des  mots  efficaces  pour  arrêter  le  génie  trop  docile  à  son  premier 
appel  et  devenu  menaçant  dans  la  maison  inondée.  Il  faut  faire 
dans  cette  résistance  la  part  des  qualités  du  patriarche,  le  bon 
sens,  l'esprit  de  mesure;  la  part  aussi  de  ses  pires  défauts,  la 
jalousie,  l'irritation  contre  tout  ce  qui  alarmait  son  règne;  et 
rien  ne  l' alarmait  plus  que  le  succès  des  écrivains  anglais,  de 
leurs  disciples  français,  du  maudit  petit  horloger  de  Genève.  La 
verve  endiablée  du  vieillard  dissimule  mal  le  travail  de  rétraction 
qui  s'est  opéré  dans  son  intelligence,  après  1760.  Le  grand  cu- 
rieux de  jadis,  sensible  à  toutes  les  manifestations  de  la  pensée, 
est  revenu  au  classicisme  le  plus  sec  et  le  plus  étroit  :  les 
personnages  de  ses  tragédies  ont  exprimé  de  l'homme  tout  ce 
qu'on  en  peut  dire  sans  sortir  des  bonnes  règles.  Si  l'idéal  litté- 
raire de  Voltaire  avait  triomphé,  il  n'y  aurait  eu  de  place  après 
lui  que  pour  Viennet  et  Luce  de  Lancival.  Quelle  confiance  pou- 
vait-on mettre  dans  les  sentences  du  critique  qui  écrivait  à  cette 
époque  la  lettre  à  Bettinelli  ?  «  Je  fais  grand  cas  du  courage  avec 
lequel  vous  avez  osé  dire  que  le  Dante  était  un  fou,  et  son  ouvrage 
un  monstre...  Le  Dante  pourra  entrer  dans  les  bibliothèques  des 
curieux,  mais  il  ne  sera  jamais  lu.  »  Ses  jugemens  sur  les  An- 
glais seront  désormais  du  même  goût;  et  non  seulement  sur 
Shakspeare,  dont  personne  n'avait  encore  l'intelligence,  mais  sur 
tous  les  Anglais  contemporains  qui  tournent  les  têtes  welches,  de 
Swift  à  Macpherson.  Tous  monstres,  barbares;  il  injurie,  selon 
sa  coutume,  il  aurait  volontiers  recours  au  bras  séculier,  il  ap- 
pelle l'ombre  de  Richelieu  à  la  défense  de  la  tradition  nationale. 
L'auteur  de  l Orphelin  de  la  Chine  s'est  refait  chinois;  ce  même 
homme,  qui  oppose  au  christianisme  les  grandes  religions  orien- 
tales et  le  redoutable  argument  de  la  relativité  des  conceptions 
du  divin,  raisonne  en  littérature  comme  le  mandarin  proclamant 
aux  antipodes  que  rien  ne  compte  en  dehors  de  sa  tradition  :  du 
moins  celui-ci  le  dit-il  pour  quatre  cents  millions  de  personnes 
convaincues. 

Derrière  Voltaire,  un  Dorât  se  lamente  sur  «  le  monstrueux 
mélange  d'un  génie  étranger  »  ;  Condorcet,  La  Harpe,  Marie- 
Joseph  Chénier  vont  renchérir.  La  querelle  s'envenime  entre  les 
enthousiastes  et  les  récalcitrans  :  ceux-là  invoquent  les  droits  de 


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682  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

l'esprit  humain,  ceux-ci  l'autel  de  la  patrie  et  la  discipline  des 
ancêtres.  Les  accusations,  les  plaidoyers,  les  brocards  échangés 
entre  les  deux  camps  ne  diffèrent  pas  de  ceux  que  nous  enten- 
dons aujourd'hui;  et  comme  aujourd'hui,  le  public  laisse  dire  les 
guides  patentés,  il  va  où  son  instinct  le  porte.  Des  besoins  de  sen- 
timent ont  grandi,  auxquels  ne  répond  plus  la  littérature  dessé- 
chée des  encyclopédistes;  des  sources  ont  jailli,  qui  contentent 
ces  besoins;  le  public  s'y  désaltère,  il  se  soucie  peu  de  savoir  si 
elles  sont  étrangères  ou  nationales.  Le  travail  d'élargissement  et 
de  métamorphose  s'accomplit,  irrésistible  comme  les  phénomènes 
naturels  de  la  végétation,  indifférent  aux  vents  contraires  qui 
ne  troublent  qu'un  instant  le  cours  régulier  des  saisons. 

Pour  ceux  qui  ont  peine  à  séparer  de  l'initiative  puissante 
d'un  homme  ce  fonctionnement  nécessaire  des  lois  historiques, 
l'arrivée  de  Rousseau  explique  le  gain  de  la  bataille.  Sans  lui, 
elle  fût  peut-être  restée  longtemps  incertaine  ;  il  décida  l'avenir 
en  absorbant  la  sève  étrangère  pour  ajouter  de  nouvelles  branches 
au  vieux  tronc  français. 

II 

Il  arrive  en  France  vers  le  milieu  du  siècle,  à  l'heure  de  la 
grande  fortune  des  livres  anglais  ;  ses  amis  les  lui  vantent,  Diderot 
lui  en  rebat  les  oreilles;  il  les  lit,  il  est  pris,  au  moment  même 
où  il  cherche  l'expression  littéraire  des  idées  qui  fermentent  dans 
son  cerveau  et  des  sentimens  qui  bouillonnent  dans  son  cœur.  Le 
livre  qu'il  va  écrire  sera-t-il  donc,  comme  tant  d'autres,  une  imi- 
tation plus  ou  moins  adroite  de  Richardson?  Non.  Chez  tous  ces 
Parisiens  anglomanes,  la  contagion  n'a  touché  que  quelques  par- 
ties de  l'être  :  elle  envahit  Rousseau  jusqu'aux  moelles,  parce  qu'il 
apporte  une  nature  très  différente  de  la  leur,  septentrionale,  ger- 
manique, comme  on  voudra  l'appeler,  en  tout  cas  sérieuse,  pro- 
fonde, sentimentale  et  morale.  Il  reconnaît  du  premier  coupdans 
les  romans  britanniques  l'aliment  approprié  à  sa  sensibilité  ;  il  assi- 
milera et  reproduira  avec  son  originalité  individuelle  ce  que  les 
autres  goûtent  et  imitent.  Avant  lui,  dirait  un  chimiste,  il  y  avait 
eu  mélange  des  deux  esprits;  avec  lui,  il  y  a  combinaison.  C'est 
le  dernier  et  nécessaire   période  des    inoculations    littéraires; 
aussi  longtemps  qu'il  n'est  pas  atteint,  on  en  reste  aux  curiosités 
passagères,  à  l'engouement;  les  acquisitions  du  cosmopolitisme  ne 
se  fixent  et  ne  deviennent  nôtres  que  par  la  souveraineté  d'un 
écrivain  qui  les  naturalise.  Toute  lacomplexion  de  Jean-Jacques 
le  désignait  pour  csl  office.  Il  commence  à  quarante-cinq  ans  le 


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JEAN-JACQUES   ROUSSEAU.  683 

roman  bourgeois  et  lyrique,  raisonneur  et  ingénu,  analytique  et 
passionné,  qui  transportera  dans  notre  langue,  dans  nos  mœurs, 
avec  notre  habit  et  notre  accent,  la  substance  même  des  romans 
anglais;  Héloïse  paraît  et  fait  oublier  Clarisse;  la  transfusion  du 
sang  a  réussi. 

De  nos  jours,  la  Nouvelle  Héloïse  n'est  guère  plus  lue  que 
Clarisse  Harlowe.  C'est  un  grand  tort,  et  Ton  se  prive  de  jouis- 
sances que  le  préjugé  d'ennui  ne  permet  pas  d'imaginer.  Je  le  dis 
timidement  et  bien  bas,  je  cherche  encore  dans  notre  langue  un 
roman  supérieur  à  celui  de  Jean-Jacques.  Et  voici  mon  critérium  : 
les  années  où  je  relis  la  Nouvelle  Héloïse,  je  ne  puis  plus  sup- 
porter de  longtemps  la  lecture  d'un  autre  roman.  Le  style  est 
emphatique,  je  l'accorde;  encore  quelques  tours  de  cadran,  et  le 
style  de  nos  romantiques  paraîtra  aussi  boursouflé,  aussi  démodé  ; 
quelques  tours  encore,  et  l'on  trouvera  des  rides  sur  la  prose  de 
Flaubert  et  de  nos  réalistes  ;  les  beautés  intérieures  des  grands 
ouvrages  n'en  subsisteront  pas  moins.  Qu'importe  le  vêtement 
usé,  quand  il  recouvre  un  homme,  quand  on  devine  une  âme  dans 
cet  homme?  Il  faudrait  couper  la  moitié  de  Y  Héloïse,  toutes  les 
digressions  intolérables  sur  des  objets  qui  ne  nous  intéressent 
plus,  j'en  conviens;  mais  dans  la  moitié  qui  demeurerait,  le  cri 
de  la  passion  retentit  plus  strident  qu'il  ne  se  fit  jamais  entendre  ; 
et  les  effets  de  cette  passion  sont  étudiés  jusque  dans  chaque  fibre 
des  victimes  qu'elle  possède. 

Pour  la  première  fois,  un  écrivain  français  est  venu  qui  a  dit  ceci  : 
L'amour  n'est  pas  l'accident  qu'ont  dépeint  nos  poètes,  nos  tragi- 
ques, nos  romanciers  de  l'âge  classique;  ce  n'est  ni  un  passe-temps 
léger,  ni  une  idylle,  ni  un  thème  à  bel  esprit,  ni  une  sentimenta- 
lité à  fleur  de  peau,  ni  une  vertu  chevaleresque,  ni  même  le  mal 
sacré  qui  s'attache  à  la  chair  d'une  Phèdre  ou  d'une  Hermione  ; 
c'est  une  révolution  douloureuse  qui  intéresse  toute  la  personne 
humaine,  jusque  dans  les  idées,  les  raisonnemens,  les  actes  où  il 
y  a  en  apparence  le  moins  de  rapports  avec  la  passion.  Les  opi- 
nions de  Julie  et  de  Saint-Preux,  leurs  vues  sur  la  société  et  sur 
l'univers  sont  profondément  modifiées  du  moment  qu'ils  aiment. 
C'est  un  effort  désespéré  pour  réaliser  dans  le  cercle  des  choses 
visibles  les  aspirations  infinies  insufflées  à  l'homme  moderne  par 
la  promesse  chrétienne.  C'est  une  association  permanente  de 
toute  la  nature  au  drame  particulier  de  deux  existences  ;  le  pay- 
sage, à  peine  aperçu  des  amans  classiques,  devient  un  état  d'âme, 
comme  l'on  dit,  ou  plutôt  un  état  du  cœur.  Phèdre  souhaitait 
reposer  à  l'ombre  des  forêts;  pour  Saint-Preux,  les  forêts,  les 
eaux,  les  montagnes  sont  dans  Julie,  et  Julie  est  partout  en  elles. 


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684  REVUE  DBS  DEUX  M0KDE8. 

L'amour  subi  ainsi  est  inséparable  d'une  constante  préoccupa- 
tion morale;  mais  ce  n'est  plus  la  morale  inflexible  qui  lui  op- 
posait sa  règle  simple  dans  Corneille;  c'est  une  plaidoirie  per- 
pétuelle du  sentiment  devant  le  tribunal  de  la  conscience,  un 
travail  de  casuistique  pour  chercher  des  accommodemens,  pour 
transformer  l'égarement  en  vertu  ;  c'est  surtout  et  toujours  une 
confession,  où  l'homme  savoure  le  triste  plaisir  de  scruter  son 
cœur. 

Cette  confession  voluptueuse  et  mélancolique  des  faiblesses, 
cet  alliage  du  naturalisme  païen  et  de  l'infini  désir  chrétien,  ce 
tourment  dans  l'ivresse  amoureuse  d'autre  chose  qu'on  voudrait 
y  mettre,  c'est  proprement  le  lyrisme  moderne,  celui  dont  Shaks- 
peare  fut  le  père  dans  le  monde,  dont  Rousseau  fut  le  père  chez 
nous.  On  en  discerne  sans  doute  quelques  frémissemens  ayant 
lui,  dans  un  vers  de  Racine  ou  de  La  Fontaine,  dans  un  soupir 
de  Mme  de  Lafayette,  de  Fénelon  ou  de  Vauvenargues,  dans  un 
cri  divinatoire  de  Rossuet  ou  de  Rourdaloue.  Avec  un  peu  d'ingé- 
niosité et  beaucoup  de  lecture,  il  sera  toujours  facile  de  grouper 
un  faisceau  de  citations  où  l'on  nous  montrera  le  romantisme 
des  classiques;  tout  au  moins  celui  que  nous  leur  prétons.  Mais 
réunir  ces  traits  épars,  en  faire  la  trame  même  d'une  œuvre, 
mettre  à  nu  dans  cette  œuvre  sa  personne  saignante  et  gémissante, 
cela  était  réservé  à   Rousseau  ;  comme  il   lui   était  réservé  de 
détrôner  les  rois  tragiques  et  les  seigneurs  anonymes  pour  nous 
intéresser  à  d'humbles  bourgeois  du  <&nton  de  Vaud,  à  tout  le 
détail  de  leur  vie  quotidienne,  à  leurs  embarras  d'argent  et  aux 
embellissemens  de  leur  jardinet.  Si  les  petites  gens  avaient  déjà 
diverti  la  bonne  compagnie  avec  la  gaîté  picaresque  d'un  Gil 
Blas  ou  la  tendre  folie  d'une  Manon,  ils  n'avaient  jamais  essayé 
de  s'imposer  par  un  pathétique  sérieux  qui  les  égalât  à  Titus  et 
à  Bérénice,  ils  n'avaient  jamais  réclamé  l'attention  en  raison 
même  de  leur  simplicité  et  comme  représentai  de  la  vie  du  plus 
grand  nombre.  Toute  la  littérature  de  notre  siècle,  sortie  de  cette 
double  révolution,  est  contenue    en  germe   dans    la    Nouvelle 
Héloïse  :   le    romantisme   d'abord,  puis  le   réalisme.  Julie  est 
l'aïeule  de  filles   très  dissemblables   dont  elle  ne  peut  renier 
aucune,  depuis  Atala   jusqu'à   Emma   Rovary;  quant  à  Saint- 
Preux,  ses  descendans  s'appellent  légion,  ils  ont  tous   le  signe 
héréditaire,  de  Werther  et  de  René  jusqu'à  ceux  qui  naissent 
à  cette  heure;  on  en  trouverait  chez  les  Rougon,on  en  trouverait 
chez  les  Macquart. 

On  se  demande,  en  vérité,  si  ce  colossal  Jean-Jacques,  infé- 
rieur à  beaucoup  de  nos  grands  écrivains  par  l'étendue  de  l'esprit 


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JEAN-JACQUES   ROUSSEAU.  685 

et  la  perfection  de  l'art,  eut  jamais  un  égal  en  puissance  créa- 
trice. En  même  temps  qu'il  nous  dotait  d'une  littérature  nou- 
velle, il  s'emparait  de  tout  notre  avenir  politique  et  social!  Je 
regrette  que  M.  Texte,  limité  par  l'objet  spécial  de  son  étude, 
n'ait  pu  montrer  en  Rousseau  que  l'initiateur  littéraire.  Le 
monstre  est  trop  incomplet,  trop  incompréhensible,  quand  on  ne 
l' envisage  pas  sous  tous  ses  aspects,  inventeur  du  lyrisme  et  du 
sentiment  de  la  nature,  propagateur  de  la  littérature  bourgeoise 
et  de  la  littérature  personnelle,  évangéliste  de  la  Révolution  et 
de  la  démocratie. 

Nos  pères  avaient  au  commencement  de  ce  siècle  une  idée  très 
imparfaite  des  origines  de  la  Révolution  et  de  l'action  prépondé- 
rante de  Jean-Jacques  ;  ils  le  confondaient  dans  la  colonne  d'assaut 
des  encyclopédistes,  ils  résumaient  leur  jugement  dans  le  refrain 
populaire  : 

C'est  la  faute  à  Voltaire, 
C'est  la  faute  à  Rousseau. 

* 
A  mesure  que  les  horizons  du  passé  se  dégagent,  le  rôle  de 
Rousseau  se  précise  et  grandit,  il  s'oppose  au  rôle  des  autres  phi- 
losophes. Ceux-ci  furent  surtout  des  destructeurs  :  il  fut  un  con- 
structeur, très  dangereux  à  notre  avis,  mais  enfin  il  le  fut.  Voltaire 
et  ses  acolytes  préparèrent  la  Révolution  en  tant  qu'ils  firent 
table  rase  ;  il  reste  bien  peu  de  chose  de  leur  apport,  en  dernière 
analyse,  dans  les  élémens  qui  ont  servi  à  la  refonte  sociale,  dans 
l'idéal  démocratique.  L'élaboration  des  matériaux  résistans  est  le 
fait  de  Rousseau.  Pour  Voltaire  en  particulier,  ce  serait  un  lieu 
commun  de  rappeler  combien  cet  aristocrate  eût  été  déçu  et  scan- 
dalisé par  le  tour  que  la  Révolution  a  pris.  A  l'heure  où  elle  l'eût 
fait  guillotiner  proprement,  elle  ne  retenait  déjà  plus  rien  de  son 
esprit.  Cet  esprit  plane  encore  sur  la  Constituante,  sur  les  grands 
seigneurs,  les  juristes,  les  lettrés  qui  saluent  l'aube  libérale  et 
humanitaire  de  89  ;  qu'en  reste-t-il  en  93,  au  moment  où  Rous- 
seau est  dieu,  un  dieu  inspirant  et  agissant?  Qu'en  reste-t-il 
aujourd'hui?  Le  pli  de  pensée  qu'on  appela  le  voltairianisme,  et  qui 
fut  assez  général  dans  la  bourgeoisie  française  pendant  la  pre- 
mière moitié  de  notre  siècle,  put  faire  illusion  sur  la  survivance 
intellectuelle  du  philosophe  de  Ferney  ;  il  devient  un  anachro- 
nisme fort  rare.  Le  merveilleux  écrivain  continue  d'exister,  pour 
le  plaisir  des  dilettantes,  au  même  titre  qu'un  Montaigne  ou  un 
Xol  Bruyère;  mais  comme  nourrisseur  et  directeur  de  foules,  il 
n'existe  plus  dans  cette  démocratie  contemporaine,  couvée  par 


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686  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

Rousseau,  sortie  du  Contrat  social,  emplie  de  l'âme  et  cristallisée 
autour  de  la  pensée  fondamentale  du  terrible  sophiste. 

Je  l'ai  dit  ici  et  m'excuse  de  le  répéter  :  toutes  les  construc- 
tions d'idées  de  nos  raisonneurs  politiques  portent  sur  la  pierre 
angulaire  du  système  de  Rousseau,  elles  peuvent  se  résumer  dans 
la  ligne  qui  résume  le  Discours  sur  l'inégalité  et  le  Contrat  social: 
l'homme  naturel  est  né  bon,  la  société  et  ses  lois  l'ont  rendu  mau- 
vais. Darwin  combat  Rousseau  dans  les  esprits  cultivés;  Terreur 
qu'ils  abandonnent  descend  plus  bas,  jusqu'au  fond  des  intelli- 
gences rudimentaires.  Causez  avec  l'anarchiste  populaire  :  qu'il 
soit  un  doux  rêveur  ou  un  agitateur  aigri,  vous  retrouverez  cette 
conviction  indéracinable  à  la  base  de  tous  ses  argumens,  et  le 
plus  souvent  vous  ne  lui  arracherez  pas  d'autre  argument.  C'est 
le  pivot  sur  lequel  l'imagination  de  notre  peuple  tourne,  tra- 
vaille et  se  déforme  depuis  cent  vingt-cinq  ans.  Les  corollaires 
de  la  proposition  sont  innombrables.  Rousseau  a  développé  les 
principaux,  nos  expériences  sociales  les  développent  docilement 
d'après  lui  :  souveraineté  directe  du  peuple,  égalité  chimérique 
de  tous  les  hommes,  égalité  des  biens  enfin,  «  puisqu'il  est  mani- 
festement contre  la  loi   de  nature...    qu'une  poignée  de  gens 
regorge  de  superfluités,  tandis  que  la  multitude  affamée  manque 
du  nécessaire.  »  C'est  le  dernier  mot  du  Discours  sur  r inéga- 
lité; ce  sera  sans  doute  la  dernière  expérience  que  nous  ferons 
pour  suivre  jusqu'au  bout  Jean-Jacques.  Je  me  trompe  :  comme 
pour  mieux  attester  sa  docilité  envers  son  maître,  notre  siècle 
finissant  va  rechercher  la  première  thèse  du  philosophe  dans  ce 
premier  écrit,  le  Discours  sur  les  Sciences  et  les  Arts;  on  convient 
avec  lui  que  «  le  progrès  des  sciences  et  des  arts  n'a  rien  ajouté  à 
notre  véritable  félicité  et  qu'il  a  corrompu  nos  mœurs.  »  Si  nos 
nihilistes  priaient,  on  entendrait  sur  leurs  lèvres  la  prière  décla- 
matoire composée  pour  l'Académie  de  Dijon  :  «  Dieu  tout-puis- 
sant, toi  qui  tiens  dans  tes  mains  les  esprits,  délivre-nous  des 
lumières  et  des  funestes  arts  de  nos  pères,  rends-nous  l'igno- 
rance, l'innocence  et  la  pauvreté,  les  seuls  biens  qui  puissent 
faire  notre  bonheur  et  qui  soient  précieux  devant  toi.  »  —  Ils  la 
diront  ;  et  ce  seront  les  mêmes  qui  psalmodiaient  naguère  la  Prière 
sur  l'Acropole,  adressée  par  cet  autre  à  Minerve  civilisatrice! 

Rousseau  fut  le  père  de  la  démocratie.  Il  a  jeté  cette  fille, 
comme  les  autres,  aux  Enf ans-Trouvés.  Il  la  personnifiait  d'avance, 
lui,  le  seul  démocrate  du  xvni*  siècle,  dans  son  talent,  son  humeur, 
sa  vie,  par  ses  défauts  et  ses  qualités.  Il  en  avait  les  goûts,  te 
allures,  les  passions,  les  grandeurs  et  les  petitesses,  les  noblesses 
de  cœur  et  les  sottes  vanités,  les  abandons  et  les  défiances,  b 


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JEAN-JACQCE8   ROUSSEAU.  687 

grossièreté  et  la  sensibilité,  le  sérieux  et  le  chimérique,  la  sin- 
cérité ingénue  sous  des  mensonges  imaginatifs.  Incarnation  vi- 
vante du  peuple  qu'il  allait  façonner,  ce  plébéien  a  subjugué  le 
monde  avec  les  deux  forces  dont  dispose  le  peuple  :  la  vérité  du 
sentiment  et  l'obstination  logique  dans  un  raisonnement  abstrait. 

Car  il  nous  saisit,  et  ceci  nous  ramène  à  la  question  de  race, 
entre  les  deux  branches  d'une  tenaille.  Il  unit  en  lui  les  deux 
esprits  qui  pouvaient  agir  dans  toutes  les  directions,  sur  les 
hommes  les  plus  différens.  Poète,  lorsqu'il  sent  et  imagine,  Jean- 
Jacques  est  le  septentrional  qu'on  a  dit,  le  germanique  et  le 
disciple  des  Anglais,  vrai,  ému,  lyrique,  réaliste,  brisant  une 
tradition  usée,  soufflant  le  vent  nouveau  que  demandaient  les 
imaginations,  préparant  la  littérature  de  l'avenir.  Philosophe, 
lorsqu'il  raisonne  et  déduit,  c'est  le  vieux  latin,  le  logicien  ab- 
solu de  l'esprit  classique,  rentrant  dans  la  tradition,  menant  un 
sophisme  jusqu'aux  conséquences  extrêmes  ;  il  n'emprunte  plus 
alors  à  ses  maîtres  anglais  que  les  théorèmes  de  quelques  pen- 
seurs, sans  les  atténuations  pratiques  et  le  sens  du  positif  qui 
défendent  ce  peuple  contre  l'idéologie.  Par  cet  autre  côté  de  lui- 
même,  il  a  prise  sur  les  instincts  permanens  de  notre  race,  il 
prépare  la  société  du  lendemain.  C'est  ainsi  qu'il  peut  modeler 
d'une  main  un  Chateaubriand  et  un  Lamartine,  de  l'autre  un 
Robespierre,  un  Ledru-Rollin,  un  Proudhon. 

Donc,  nous  vivons,  par  tous  nos  organes,  de  la  pensée  de  ce 
vagabond,  de  ce  malade,  de  ce  fou,  comme  on  disait  dans  la  vieille 
langue,  qui  croyait  dire  quelque  chose  avec  cette  appellation  mal 
définie  des  plus  variables  combinaisons  de  nos  facultés  cérébrales. 
Quand  on  essaye  de  mesurer  le  pouvoir  créateur,  universel  et 
prolongé  de  cet  homme  extraordinaire,  on  doute  si  Napoléon 
lui-même  a  fait  des  conquêtes  plus  vastes  et  laissé  dans  le  monde 
une  empreinte  plus  profonde  et  plus  durable.  Quelque  crédit 
que  l'on  fasse  à  la  puissance  individuelle,  celle  de  Jean- Jacques 
serait  inexplicable  si  nous  n'apercevions  pas  ses  sources  de  force,. 
C'est  le  mérite  de  M.  Texte  de  nous  les  avoir  montrées;  on  dé- 
couvre dans  son  livre  une  race  derrière  l'homme,  on  y  voit  l'édu- 
cation de  Rousseau,  et  le  renouvellement  de  la  France  à  travers 
lui,  par  les  meilleures  énergies  d'un  autre  peuple. 

III 

Comment  définissons-nous  cette  action  de  la  race,  qui  paraît 
«i  décisive  dans  ce  cas  particulier?  —  Génie  septentrional,  génie 
germanique,  disent-ils.  —  Acceptons,  toujours  provisoirement, 


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RXVUB  D88  DEUX  XOftMS. 


l'ethnique  adoptée.  Un  fait  est  hors  de  contestation  :  depuis  près 
de  deux  siècles,  une  aurore  boréale  illumine  progressivement  ce 
ciel  du  Nord,  qui  nous  apparaissait  jadis  ténébreux  et  vide;  la 
clarté  nouvelle  lutte  contre  le  vieux  soleil  méditerranéen,  die  lui 
dispute  de  vastes  régions  de  l'Europe  qu'il  éclairait  seul,  elle  Tin- 
quiète  jusque  sur  le  sol  latin.  On  a  vu  cette  lumière  distincte 
naître  et  grandir  tour  à  tour  sur  l'Angleterre,  sur  l'Allemagne, 
sur  les  pays  Scandinaves,  sur  la  Russie.  De  partout,  les  «  North- 
mans  »  avancent  en  masses  profondes,  comme  au  temps  où  ils 
sortaient  de  leurs  forêts  ;  ils  s'émancipent  chez  eux  de  la  sujétion 
latine,  ils  viennent  camper  sur  les  terres  classiques,  refoulant  les 
anciens  maîtres.  Y  aurait-il  donc  une  loi  de  l'histoire  qui  impo- 
serait aux  grandes  invasions  un  double  et  différent  effort,  à  in- 
tervalles éloignés,  pour  que  leurs  conquêtes  soient  pleinement 
achevées  ? 

Une  première  fois,  les  «  barbares  »  conquièrent  l'empire 
romain  par  la  force  brutale  ;  absorbés  aussitôt  par  la  civilisation 
qu'ils  venaient  détruire,  ils  balbutient  les  arts  qu'elle  leur  en- 
seigne, ils  se  montrent  incapables  d'y  rien  changer  ou  ajouter. 
Un  millier  d'années  passent.  Avec  la  Réforme  d'abord,  puis  avec 
la  production  d'une  littérature  originale  en  Angleterre  et  enfin  en 
Allemagne,  les  «  barbares  »  recommencent  l'ancienne  conquête, 
par  la  pensée,  cette  fois;  et  ils  menacent  d'expulser  les  écoles 
latines  comme  ils  avaient  jadis  expulsé  les  légions.  Cette  inva- 
sion en  deux  temps  serait  d'une  belle  symétrie  ;  à  ceux  qu'elle  ne 
satisferait  pas,  on  peut  proposer  une  autre  hypothèse. 

Il  y  a  une  généralisation  bien  audacieuse  dans  ce  terme,  «  les 
littératures  du  Nord  »;  et  une  impropriété  difficile  à  justifier 
dans  cet  ethnique,   «   l'esprit  germanique,  la  réaction  germa- 
nique »,  dont  Mme  de  Staël  et  ses  continuateurs  font  couramment 
usage  à  propos  de  Rousseau.  A  quoi  et  à  qui  l'applique-t-on?  Anx 
influences  exclusivement  anglaises  que  subissait  la  France  do 
xvme  siècle,  avant  qu'il  y  fût  question  d'une  littérature  alle- 
mande ;  à  un  Genevois  tout  pénétré  de  ces  influences,  mais  qui 
n'avait  jamais  lu  un  livre  allemand.  Croyez-vous  qu'il  soit  très 
exact  d'appeler  Shakspeare  un  poète  germanique  ?  Les  nuances 
sont- elles  si  peu  tranchées  qu'on  puisse  confondre  l'esprit  anglais 
et  l'esprit  allemand,  soit  dans  les  productions  récentes  de  leois 
grands  écrivains,  soit  dans  les  trésors  nationaux  de  légendes  et 
de  vieux  poèmes  où  se  sont  formées  les  littératures  de  ces  peu- 
ples? A  cet  égard,  l'Angleterre  eut  beaucoup  moins  de  commune 
cation  avec  l'Allemagne  que  la  France,  puisque  notre  hautmej* 
âge,  nous  le  remarquions  naguère,  a  vécu  sur  un  fonds  comaiu* 

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JEAN-JACQUES   ROUSSEAU.  689 

avec  le  moyen  âge  d'outre-Rhin.  —  La  communauté  de  race 
permet  de  ranger  Anglais  et  Allemands  sous  l'épithète  de  «  germa- 
niques »,  dira-t-on.  —  Je  n'en  sais  rien.  Que  faites- vous  du  bon 
duc  Rollon?  Pourquoi  Flaubert  ne  serait-il  pas  un  «  esprit  ger- 
manique »  au  même  titre  que  Richardson,  si  par  hasard  ce  der- 
nier descendait  d'une  souche  normande? 

Puisqu'on  établit  les  classifications  d'après  ces  lointaines  ori- 
gines, je  demande  à  remonter  hardiment  un  peu  plus  haut,  jus- 
qu'au Celte.  Il  formait  le  tuf  même  de  la  race  dans  les  lies  britan- 
niques, avec  des  affleuremens  encore  reconnaissables  sur  certains 
points,  là  comme  dans  notre  Armorique,  dans  notre  Auvergne, 
et  au  pied  des  Alpes. 

Il  semble  que  le  génie  celtique  nous  soit  familier,  tant  on 
s'accorde  à  nous  le  dépeindre  avec  des  traits  précis  :  poésie  mé- 
lancolique, tendresse  sérieuse,  communion  intime  avec  la  nature, 
amour  de  l'aventure  et  de  la  liberté.  On  lui  rapporte  l'inspiration 
des  plus  vieux,  des  plus  beaux  poèmes  que  les  bardes  aient  chantés 
des  deux  côtés  du  détroit.  Le  génie  celtique  est  très  loin  dans  le 
temps,  sans  doute.  Mais  qui  n'a  été  frappé  par  un  phénomène 
que  l'on  observe  fréquemment,  sur  soi-même  ou  chez  les  quelques 
individus  dont  on  connaît  parfaitement  toutes  les  origines  héré- 
ditaires? Durant  les  années  de  jeunesse  et  de  force,  ces  origines 
s'accusent  peu,  l'homme  s'adapte  avec  souplesse  aux  conditions 
des  divers  milieux  où  il  se  trouve,  il  leur  emprunte  une  physio- 
nomie. C'est  vers  la  vieillesse  et  sur  le  déclin  qu'on  voit  repa- 
raître, dans  son  esprit  et  dans  son  caractère,  les  indices  fonciers 
de  l'hérédité  prédominante,  le  signe  indélébile  de  la  famille  à 
laquelle  il  appartient  le  plus.  N'en  serait-il  pas  des  races  comme 
des  individus?  Vieillissantes  et  affaiblies,  seraient-elles  sujettes  à 
des  retours  d'atavisme,  retrouveraient-elles  la  sensibilité  parti- 
culière qui  caractérisa  leur  enfance?  S'il  en  était  ainsi,  on  pour- 
rait supposer  la  réapparition  d'un  filon  celtique,  reliant  tous 
ceux  qui  proviennent  de  cette  souche  :  rien  n'expliquerait  mieux 
les  affinités  subites  qui  ont  apparenté  si  étroitement  la  lignée 
des  poètes  anglais,  depuis  Shakspeare,  et  certains  écrivains  de 
chez  nous  :  ce  Breton  de  Chateaubriand  et  quelques  autres  de  sa 
province,  en  qui  le  vieil  Armor  chante  la  chanson  qu'il  continue 
chez  ses  enfans  de  la  grande  île  ;  cet  Alpin  de  Rousseau  ;  et  je  ne 
sais  qui  me  tient  d'ajouter:  cet  Auvergnat  de  Pascal.  Celte  à  coup 
sûr,  si  le  génie  celtique  est  sérieux  et  inquiet,  douloureux  et  har- 
diment libre.  On  se  le  figure,  cent  ans  plus  tard,  gagné  l'un  des 
premiers  aux  résonances  de  sa  propre  âme  qu'il  eût  reconnues 
chez  les  lyriques  du  Nord.  Celte  ou  non,  quand  il  n'y  aurait  pas 
toux  cxxx.  —  1895.  44 


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690  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tant  d'autres  raisons  de  l'aimer,  on  le  chérirait  pour  l'embarras 
qu'il  leur  donne,  lorsqu'ils  veulent  réduire  l'esprit  français  à  leur 
médiocre  type  d'unité  factice;  il  est  si  grand,  et  d'une  originalité 
si  rude,  qu'ils  ne  peuvent  ni  le  négliger,  ni  le  raccourcir  et  le 
ployer  sur  leur  lit  de  Procuste. 

Oui,  le  Celte  arrangerait  tout;  il  expliquerait  Rousseau,  et  ses 
aspects  divers,  et  le  pouvoir  du  monstre;  il  en  expliquerait  bien 
d'autres.  Il  n'y  aurait  plus  de  germanisme,  plus  même  de  cosmo- 
politisme dans  l'affaire.  Précieuse  hypothèse!  Nous  ne  nous 
ferons  pas  tuer  pour  la  soutenir.  Elle  s'accorderait  pourtant  avec 
la  juste  définition  que  donnait  ici  M.  Fouillée,  quand  il  écartait 
l'embrouillamini  des  théories  anthropologiques  sur  les  «  Celto- 
Slaves  ».  —  «  Les  races  sont  de  simples  types  psychologiques... 
les  races  sont  des  sentimens  et  des  pensées  incarnés.  »  —  Mais  je 
n'ignore  pas  combien  ce  terrain  est  glissant.  On  y  peut  jouer  un 
instant  avec  des  intuitions,  pourvu  qu'elles  ne  dégénèrent  pas  en 
affirmations.  La  question  des  races  est  une  question  d'été,  comme 
l'on  dit,  un  de  ces  problèmes  pour  lesquels  on  cherche  à  loisir 
une  solution  élégante,  au  temps  où  chôment  les  débats  passion- 
nans. 

Question  d'été,  aussi,  le  cosmopolitisme.  Le  livre  de  M.  Texte 
fera  entendre  aux  plus  sourds  qu'elle  est  vieille,  et  que  le  mal,  si 
mal  il  y  avait,  a  sévi  durant  tout  le  dernier  siècle  avec  autant 
de  force  qu'aujourd'hui,  préparant  les  maux  dont  ils  se  plaignent 
aujourd'hui.  Dès  lors,  les  classiques  prétendaient  que  tous  les 
livres  avaient  été  écrits,  que  tout  avait  été  dit,  et  qu'il  ne  fallait 
plus  chercher  des  formes  nouvelles.  La  sympathie  pour  les  choses 
étant  le  principe  et  la  raison  de  l'art  d'écrire,  cela  revenait  à  dire  : 
Tout  a  été  aimé,  il  ne  faut  donc  plus  aimer.  —  Dès  lors,  il  était 
trop  facile  de  battre  Voltaire  avec  son  propre  argument.  Voltaire 
et  ses  tenans  craignaient  qu'on  n'altérât  la  qualité  maîtresse  de 
l'art  classique,  de  l'art  français  :  l'universalité,  qui  en  a  fait  Tari 
du  monde  entier.  Gomment  ne  voyaient-ils  pas  que  la  première 
condition,  pour  le  maintien  de  cette  universalité,  est  de  suivre 
toujours  les  transformations  et  de  répondre  à  toutes  les  exigences 
de  l'univers? 

Les  protectionnistes  littéraires  raisonnaient,  devant  une  dé- 
couverte de  même  nature,  comme  ces  théologiens  dangereux  qui 
condamnèrent  d'abord  Galilée.  Ceux-ci  crurent  l'Église  menacée 
quand  un  homme  vint  leur  dire  :  «  Notre  petite  terre  n'est  plus  le 
centre  de  la  création,  il  y  a  d'autres  mondes,  l'infini  du  ciel  s'en 
remplit.  »  Si,  par  impossible,  l'Église^avait  persisté  dans  Terreur  de 
ces  timides  canonistes,  si  elle  avait  refusé  d'étendre  sa  doctrine  à 


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JEAN-JACQUES   ROUSSEAU.  691 

la  mesure  des  cieux  mieux  connus,  elle  y  eût  perdu  son  univer- 
salité. Les  classiques  disaient  de  même  aux  novateurs  :  «  La  France 
de  Louis  XIV  est  le  centre  du  monde,  qui  tourne  autour  de  notre 
esprit;  il  n'y  a  rien  au  delà.  »  Gomme  il  y  avait  autre  chose,  et 
beaucoup  de  choses,  cet  esprit  ne  pouvait  garder  son  hégémonie 
qu'en  se  hâtant  de  les  acquérir  et  de  les  envelopper.  Imagine- 
t-on,  à  l'aurore  du  romantisme  européen,  entre  Byron  et  Shelley, 
Gœthe  et  Schiller,  un  esprit  français  représenté  devant  le  monde 
par  Esménard  et  Lebrun-Pindare?  C'est  pourtant  ce  qui  fût 
arrivé  si  Ton  eût  écouté  les  conseils  de  Voltaire  :  ils  eussent 
rendu  impossibles  un  Chateaubriand,  un  Lamartine,  un  Hugo. 

Il  y  aurait  encore  plus  de  folie  pour  nous  à  croire  que  nous 
pouvons  rester  un  centre  immuable  et  se  suffisant  à  lui-môme, 
dans  cet  univers  que  notre  époque  a  fait  si  petit  et  si  rempli,  si 
prompt  aux  changemens,  aux  communications,  aux  acquisitions 
de  toute  sorte,  en  un  mot  si  cosmopolite.  Bien  plus  qu'au 
xvin6  siècle,  un  effort  perpétuel  de  compréhension  et  d'assimila- 
tion nous  est  imposé,  si  nous  voulons  garder  notre  prédominance 
intellectuelle. — Nous  y  perdrons  nos  qualités  sans  acquérir  celles 
des  autres,  dit-on.  —  C'est  là  un  aveu  de  déchéance  physiolo- 
gique. Le  jour  où  l'on  reconnaît  que  l'estomac  cesse  de  fonc- 
tionner pour  la  nutrition,  il  n'y  a  plus  qu'à  mourir.  C'est  le  dia- 
logue du  médecin  et  du  malade  :  «  Refaites  vos  forces,  prenez 
une  alimentation  substantielle.  —  Mais  mon  estomac  ne  digère 
plus,  docteur!  —  Alors,  mourez!  »  murmure  tout  bas  le  méde- 
cin, qui  a  jugé  son  homme.  Et  s'il  faut  mourir  de  consomption, 
peu  importe  que  ce  soit  en  vivant  de  régime,  avec  la  tisane  de 
la  Dame  Blanche  et  du  vaudeville  national,  ou  à  la  suite  des  excès 
que  l'on  commettra  en  allant  entendre  Wagner,  Ibsen  et  les  autres 
«  barbares  ». 

Nous  ne  voulons  pas  mourir;  et  je  ne  saurais  mieux  terminer 
qu'en  empruntant  à  M.  Texte  la  sage  conclusion  qu'il  oppose  à 
cette  boutade  de  Herder  :  Le  temps  de  la  littérature  française  est 
fini  :  —  «  Ce  qui  était  fini  seulement,  c'était,  après  trois  siècles  de 
gloire,  une  forme  particulière  de  l'esprit  français,  l'une  des  plus 
belles  qu'il  ait  revêtues,  mais  dans  laquelle  il  ne  s'est,  quoi  qu'on 
en  dise,  ni  épuisé,  ni  défini  tout  entier.  » 

Eubène-Melchior  de  Vogué. 


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POÉSIE 

SONNETS  DE  BRUGES 


LA  VILLE  LOINTAINE 


Vers  les  dunes  de  fleurs  sauvages,  où  s'étale 
Le  déploiement  des  flots  d'airain,  mornes  et  lourds, 
Avec  ses  bœufs  de  pourpre  et  ses  prés  de  velours, 
Se  déroule  sans  fin  la  Flandre  Occidentale. 

On  voit  parfois,  debout  sur  la  mer  végétale, 
Les  clairs  moulins  avec  leurs  ailes,  et  les  tours 
Des  paroisses,  tandis  que  rêve  aux  anciens  jours, 
Bien  loin  sur  l'horizon,  la  vieille  capitale. 


Dans  la  limpidité  des  crépuscules  d'or, 
Merveille  du  couchant,  tu  semblés  le  trésor 
De  quelque  cathédrale  opulente  et  pillée  : 

Car  tes  églises  font,  par  les  rouges  soleils, 

—  Telle  dans  la  campagne  une  proie  oubliée,  — 

Comme  un  groupe  de  grands  reliquaires  vermeils. 


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poésie.  693 


AUX  APPROCHES  DE  LA  NUIT 

Les  voyageurs  errans  regagnent  leurs  auberges, 
Avant  de  s'endormir  dans  leur  morne  dortoir, 
Pleines  d'amour  céleste  et  de  mystique  espoir, 
Les  sœurs  candides  vont  prier  au  pied  des  cierges. 

Le  canal  sommeillant  luit  entre  ses  deux  berges, 
Et  j'écoute,  appuyé  sur  le  pont  vieux  et  noir, 
Les  bruits  vagues  des  eaux  et  les  cloches  du  soir 
Qui  chantent  doucement  sur  l'oraison  des  vierges. 

0  rêveur  triste  et  las,  qui  laisses  lentement 
Pénétrer  en  ton  cœur,  comme  un  enchantement, 
Ces  voix  de  songe  au  fond  d'un  magique  silence  ; 

Devant  les  longs  clochers  hors  de  l'ombre  émergeant, 
Repose-toi,  tandis  que  l'Angélus  balance 
Son  cantique  parmi  les  étoiles  d'argent. 

LE  VIEUX  MAITRE 

AU  ik  kan. 

Moi,  Jan  van  Eyck,  malgré  l'effort  des  envieux 
—  Que  Monseigneur  saint  Luc,  de  sa  main  vénérée, 
Puisse  à  jamais  bannir  loin  de  notre  contrée  !  — 
J'ai  dompté  la  couleur,  et  j'ai  fait  de  mon  mieux. 

Sachez  que  j'ai  dressé,  dans  mon  zèle  pieux, 
Les  tours  du  Paradis  sur  une  aube  dorée, 
Crispé  les  cheveux  noirs  de  la  Vierge  adorée 
Et  dans  son  trône  ardent  pourtrait  le  Roi  des  Cieux. 

Resplendissant  et  clair  comme  au  sortir  des  forges, 
J'ai  peint  d'acier  bruni  le  harnois  de  saint  Georges, 
Et  d'un  coeur  affermi  je  marche  vers  ma  fin  : 

Car,  mes  œuvres  m'ayant  orné  de  grands  mérites, 
J'irai  m'agenouiller  devant  l'Agneau  divin 
Dans  le  pré  vert,  fleuri  de  blanches  marguerites. 


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'694 


REVUE  Dit  DEUX  MONDES. 


LE  TOMBEAU  DE  CHARLE8-LE- TÉMÉRAIRE 

La  mort  depuis  longtemps  avait  brisé  l'orgueil 
De  Charles,  que  le  sang  de  sa  lignée  enivre, 
Allongé  sur  l'étang  son  corps  tout  blanc  de  givre, 
Et  pour  jamais  éteint  les  flammes  de  son  œil. 

Le  roi  Philippe  deux,  pour  qu'un  si  noble  deuil 
Pût  dans  notre  mémoire  immortellement  vivre, 
Abrita  sous  le  poids  d'un  lourd  tombeau  de  cuivre 
Le  grand -duc  d'Occident  couché  dans  son  cercueil. 

Fils  d'une  magnifique  et  violente  race, 
Il  garde  sa  superbe,  et  sa  large  cuirasse 
Sur  son  miroir  poli  porte  la  Toison  d'or; 

Et  nous  voyons  toujours,  malgré  le  sort  contraire, 

Avec  son  chef  velu  prêt  à  rugir  encor, 

Le  lion  qui  sommeille  aux  pieds  du  Téméraire. 


LE  MARCHÉ 


Dans  l'air  vif,  lumineux  et  subtil  du  matin, 
La  ville  est  en  tumulte  et  la  foule  est  en  joie. 
Au  milieu  du  marché  la  Hanse  se  déploie. 
Les  deniers  des  changeurs  font  un  bruit  argentin. 

Voici  l'ambre  léger,  né  sous  un  ciel  lointain, 
Les  vins  de  pourpre  sombre  où  le  soleil  flamboie, 
Les  harnais  de  cuir  fauve  et  les  pourpoints  de  soie, 
Les  ivoires  sculptés  et  les  hanaps  d'étain. 

Hier,  vers  Damme  et  Sluus,  quand  la  mer  était  haute, 
De  grands  navires  noirs  s'avançaient  vers  la  côte, 
Balancés  lentement  par  les  houles  du  Nord  ; 

Et  les  Osterlingen,  drapés  dans  leurs  fourrures, 
Se  dressaient  à  l'avant  des  vaisseaux  de  haut  bord, 
Sur  la  proue  éclatante  où  brillaient  des  dorures. 

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poésie.  695 


FORMOSIS  BRUGA  PU  ELUS 

Les  femmes  d'autrefois,  altières  et  sereines, 
Qui  vers  ces  fiers  logis  s'avançaient  à  pas  lents, 
Erigeaient,  sous  l'orgueil  des  tissus  opulens, 
Les  seins  durs  et  polis  des  antiques  Sirènes, 

Et  lorsque  se  montraient  ces  beautés  souveraines, 

Que  rehaussait  l'éclair  des  joyaux  aveuglans, 

Leurs  grands  yeux,  leurs  cheveux  d'or  sombre  et  leurs  bras  blancs 

Rendaient  les  rois  pensifs  et  jalouses  les  reines. 

J'évoque,  cependant  qu'au  bord  des  vieux  canaux 

Le  carillon  du  soir  descend  en  cascatelles 

De  cristal  et  d'argent  sur  les  pas-de-moineaux, 

Leurs  corps  harmonieux  frémissans  de  dentelles, 
Et  leurs  doigts  fuselés  que  chargeaient  les  anneaux, 
Et  le  charme  effacé  de  leurs  grâces  mortelles. 


APRÈS  ROOSEBEKE 

Redresseurs  sans  merci  de  leurs  griefs  anciens, 
Voici  que  les  barons  ont  écrasé  les  villes, 
Remis  dans  le  devoir  les  multitudes  viles, 
Et  que  le  grand  Brasseur  est  mort  avec  les  siens. 

Les  bourgeois  sont  frappés  dans  leur  vie  et  leurs  biens; 
Les  cités  ont  perdu  leurs  franchises  civiles  ; 
Et  les  sombres  captifs  longent  en  mornes  files, 
Les  cadavBes,  rongés  des  corbeaux  et  des  chiens. 

Dans  Bruges  la  conquise  où  pèse  un  noir  silence, 
Les  féodaux  vainqueurs,  ayant  quitté  la  lance, 
Vêtus  de  lourds  brocarts,  marchent  sous  le  befFroi  ; 

Pendant  qu'au  loin,  faisant  tourbillonner  leurs  lames, 
En  chemises  de  fer,  les  cavaliers  du  Roi, 
S'embrasent  aux  lueurs  des  villages  en  flammes. 


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TV-  >■-•  \  '.-  •    t  v;-.-- 

696  REVUS  DES  DEUX  MONDES. 

OPUS  JOHANNIS  MEMLINC,  1479 

À  l'horizon  béni  du  céleste  portique, 
Resplendit  un  lointain  mirage  d'Orient, 
Et  la  Mère  de  Dieu  regarde  en  souriant 
Catherine  la  prude  et  Barbe  la  mystique. 

Jan  Floreins  van  der  Rijst,  sur  ce  noble  triptyque, 
Pour  les  glorifier  mieux  encor  qu'en  priant, 
A  fait,  dans  le  cristal  d'un  air  pur  et  brillant, 
Peindre  le  Précurseur  et  l'Apocalyptique, 

Ses  deux  patrons  :  celui  dont  Hérode  Antipas 

A  la  danseuse  impure  accorda  le  trépas, 

Après  qu'il  eut  au  Christ  donné  le  saint  baptême, 

Et  celui  qui,  hanté  du  terrible  réveil, 
Pâlissant  aux  horreurs  du  jugement  suprême, 
Vit  un  ange  puissant  debout  dans  le  soleil. 

LA  SAINTE 

Vous  cachez  sous  l'ampleur  de  la  robe  aux  plis  verts 
Votre  corps  frêle  et  pur  de  vierge  et  de  martyre, 
Jamais  vos  yeux  baissés  ne  cesseront  de  lire, 
Et  d'une  coiffe  d'or  vos  cheveux  sont  couverts. 

Je  veux,  bien  que  je  vive  en  un  siècle  pervers 
Et  que  l'antique  espoir  loin  de  nous  se  retire, 
Madame  sainte  Barbe  au  bienheureux  sourire, 
A  vos  pieds  délicats  faire  chanter  mes  vers. 

Un  murmure  affaibli  d'orgues  aériennes, 
Flotte  sur  les  parfums  des  fleurs  élyséennes. 
Quand  vous  vous  promenez  dans  les  vergers  du  ciel. 

Tel,  célébrant  la  grâce  angélique  des  femmes, 
Quand  Jan  van  Eyck  eut  dit  la  splendeur  du  réel, 
Le  divin  Hans  Memlinc  a  su  peindre  des  âmes. 

Henri  Potez. 

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LE  «  NAPOLÉON  INCONNU  » 

DE  M.  FRÉDÉRIC  MASSON 


Ce  fut,  paraît-il,  durant  les  Cent-Jours,  que  Napoléon  enferma  ses 
papiers  de  jeunesse,  ses  écritures  d'étude,  dans  un  carton  couvert  d'un 
papier  grisâtre  à  dessins  quadrillés,  et  portant  cette  inscription  :  «  A 
remettre  au  cardinal  Fesch  seul.  »  Le  cardinal  emporta  ce  carton  à 
Rome  et  n'eut  pas  la  curiosité  de  rouvrir.  En  1839,  son  grand  vicaire, 
l'abbé  Lyonnet,  le  rapporta  à  Lyon.  Il  le  cédait  plus  tard  à  Libri,  qui 
à  son  tour  le  revendait  à  un  célèbre  bibliophile  anglais,  le  comte 
d'Ashburnham.  Après  la  mort  du  comte,  sa  bibliothèque  fut  vendue 
par  lots,  et  les  papiers  de  Napoléon  furent  acquis  par  le  gouvernement 
italien,  qui  les  déposa  à  Florence,  dans  la  bibliothèque  médicéo-lau- 
rentienne.  Ce  sont  ces  papiers  que  M.  Frédéric  Masson  vient  de  publier 
avec  la  collaboration  de  M.  Guido  Biagi,  en  les  accompagnant  d'un 
lumineux  et  instructif  commentaire,  dont  les  futurs  biographes  du 
grand  homme  ne  pourront  se  dispenser  de  tenir  compte.  M.  Masson 
n'a  pas  écrit  une  histoire  suivie  de  la  jeunesse  de  Napoléon;  mais 
jusqu'ici  personne  n'en  avait  [mieux  marqué  les  phases  successives; 
personne  n'avait  si  bien  expliqué  par  quel  sourd  et  long  travail  inté- 
rieur ce  Corse  acquit  le  sentiment  de  ses  vraies  destinées,  et  résolut 
de  se  donner  à  la  France,  qui  en  retour  ne  tarda  pas  à  se  donner  à 
lui  (1). 

Parmi  ces  papiers,  dont  quelques  fragmens  avaient  été  publiés, 
il  en  est  de  fort  curieux,  qui  nous  fournissent  des  renseignemensprécis 
sur  l'idée  que  dans  sa  jeunesse  Napoléon  se  faisait  de  lui-même  et  des 
autres,  sur  ses  goûts,  ses  penchans  naturels,  sur  ses  prédilections  et 

(i)  Napoléon  inconnu,  papiers  inédits  (i 786-1 793),  publiés  par  Frédéric  Masson  et 
Guido  Biagi,  accompagnés  de  Notes  sur  la  jeunesse  de  Napoléon  [1769-179$),  par  Fré- 
déric Masson;  Paris,  1895,  Paul  Ollendorff. 


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698  REVU*  DBS  MUX  MOKDÉS.  "     ""' 

ses  répugnances,  sur  les  influences  diverses  qu'il  a  subies.  H  en  est 
d'autres,  et  malheureusement  ce  sont  les  plus  nombreux,  auxquels 
M.  Masson  me  paraît  attacher  une  importance  exagérée.  Les  cahiers 
où  le  jeune  officier  consignait  les  extraits  de  ses  lectures  sont  pour  la 
plupart  fort  insipides.  Tel  adolescent,  qui  ne  gagnera  jamais  la  bataille 
d'Iéna,  met  plus  du  sien  dans  ses  copies.  Cependant  il  lui  arriva  on 
jour  de  mêler  à  ses  extraits  de  l'histoire  grecque  de  Rollin  des  consi- 
dérations sur  les  rois,  que  Rollin  n'eût  point  signées  :  «  Le  premier  roi, 
écrivait-il  à  l'âge  de  dix-neuf  ans,  est  toujours  le  premier  homme  de 
son  peuple...  Son  autorité  a  toujours  été  plus  absolue  que  celle  de  ses 
successeurs,  jusqu'à  ce  que  la  corruption  introduisant  dans  le  gouver- 
nement la  religion  prêchée  par  des  hommes  vendus,  ait  enfin  fait 
oublier  aux  hommes  leur  dignité  et  les  causes  premières  de  l'institu- 
tion de  tout  gouvernement.  Alors  le  despotisme  élève  sa  tête  hideuse 
et  l'homme  dégradé,  perdant  sa  liberté  et  son  énergie,  ne  sent  plus  en 
lui  que  des  goûts  dépravés.  » 

Il  nous  importe  aussi  de  savoir  qu'en  1788,  à  Auxonne,  il  se  pro- 
posait d'écrire  une  dissertation  sur  l'autorité  royale  et  d'établir  «  qu'il 
n'y  a  que  fort  peu  de  rois  qui  n'eussent  pas  mérité  d'être  détrônés.  * 
Mais  en  général  il  ne  fait  que  transcrire  ses  auteurs,  il  est  avare  de  sas 
réflexions  personnelles,  et  quand  il  nous  apprend  que  Gécrops  fut  le 
premier  roi  d'Athènes,  que  Milon  mangea  un  bœuf  de  quatre  ans, 
qu'Alcibiade  avait  un  chien  qui  coûtait  3  500  livres,  ou  que  les  éphores 
mirent  à  l'amende  le  père  d'Agésilas  pour  avoir  épousé  une  petite 
femme  qui  n'était  propre  qu'à  enfanter  des  roitelets,  quelque  bonne 
volonté  que  nous  y  mettions,  il  ne  nous  apprend  rien  sur  lui-même» 
Je  regrette  que  M.  Masson  n'ait  pas  pratiqué  quelques  coupes  sombras 
dans  ces  cahiers  d'écolier;  que  par  une  superstition  d'éditeur,  il  n'ait 
pas  dégagé  de  tout  fatras  les  documens  précieux  que  contiennent  ses 
deux  volumes  in-octavo.  Aujourd'hui  tout  le  monde  sait  lire,  etjamais 
il  n'y  eut  moins  de  vrais  lecteurs  ;  jamais  cette  grosse  gourmandise  de 
l'esprit,  qui  avale  et  digère  tout,  ne  fut  plus  rare.  De  toutes  les  notes 
que  Napoléon  tira  de  la  Géographie  de  Lacroix,  une  seule  méritait 
d'être  religieusement  transcrite.  C'est  la  dernière,  qui  est  ainsi  conçue: 
«  Sainte-Hélène,  petite  tle.  » 

Il  est  des  hommes  de  génie  dont  la  croissance  semble  'aussi  facile 
que  prompte; ils  ont  eu  de  bonne  heure  l'instinct  de  leur  destinée,  et 
tout  lésa  préparés  à  la  remplir.  11  en  est  d'autres  qui,  avant  de  se  trouver, 
ont  dû  se  chercher  longtemps.  Napoléon,  qui,  dans  l'espace  de  quelqne* 
années,  a  joui  de  plusieurs  siècles  de  vie,  est  assurément  un  des 
génies  les  plus  précoces  qui  aient  étonné  le  monde  par  leurs  prospé- 
rités et  leurs  malheurs,  et  cependant  il  a  mis  du  temps  à  se  connaître; 
avant  d'entrer  au  port,  il  a  beaucoup  erré;  il  est  revenu  de  trèslem. 

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NAPOLÉON   INCONNU.  699 

Jusqu'en  1789,  ce  Corse  n'est  qu'un  Corse  qui  entend  rester  Corse.  11 
n'a  pas  d'autre  ambition  que  d'employer  sa  jeunesse  à  raconter 
l'histoire  de  son  lie  et  son  âge  mûr  à  lui  rendre  la  liberté  ;  que  sait-on? 
elle  l'en  récompensera  peut-être  en  faisant  de  lui  son  dictateur  et  son 
Solon.  Jusqu'à  l'âge  de  vingt  ans,  il  n'éprouve  pour  la  France  qu'une 
insurmontable  aversion  ;  les  Français  sont  à  ses  yeux  les  conquérans 
de  son  pays  ;  il  ne  leur  pardonnera  jamais  d'avoir  contraint  un  peuple 
libre  «  à  courber  la  tête  sous  le  triple  joug  du  militaire,  du  robin  et  du 
maltôtier.  »  C'est  une  très  petite  patrie  que  la  Corse  ;  mais  ce  sont  les 
petites  patries  qui  inspirent  les  attachemens  les  plus  passionnés,  les 
plus  idolâtres.  «  Il  ne  pensait,  ne  rêvait  qu'à  la  Corse.  Il  avait  pour  elle 
cette  passion  sauvage  des  enfans  exilés,  reployés  sur  eux-mêmes,  qui 
ne  communiquent  à  qui  que  ce  soit  leur  secret  et  qui  meurent  parfois 
de  ce  grand  et  terrible  amour.  »  Un  jour  il  la  sacrifiera,  mais  il  ne 
l'oubliera  jamais.  A  Sainte-Hélène,  nous  dit-on,  il  cherchait  sur  ses 
lèvres  le  bouquet  du  vin  de  la  Sposenta,  qui  seul  aurait  pu  rafraîchir 
sa  bouche. 

11  est  venu  en  France  parce  que  le  roi  Louis  XV  avait  daigné  ouvrir  ses 
écoles,  ses  collèges  militaires  aux  jeunes  nobles  du  pays  conquis,  dis- 
posés à  prendre  le  parti  de  l'épée  ;  mais  il  ne  saurait  s'imaginer  que  la 
sienne  lui  serve  jamais  à  se  battre  pour  le  roi  de  France.  11  veut  deve- 
nir un  officier  capable,  il  emploie  à  s'instruire  le  temps  qu'on  le  con- 
damne à  passer  dans  la  terre  de  servitude  ;  ne  lui  demandez  pas  de  se 
donner,  il  est  résolu  à  s'appartenir  toujours.  Quand  on  l'aura  reçu  lieu- 
tenant, l'idée  lui  viendra  d'intéresser  M.  Necker  aux  malheurs  des  Cor- 
ses. «  0  pauvre  Corse,  terre  de  tribulation  et  d'angoisse,  lit-on  dans  le 
mémoire  qu'il  se  proposait  de  lui  adresser,  par  quelle  destinée  as-tu 
toujours  été  la  victime  des  nations  étrangères  qui  t'ont  tyrannisée?  »  Il 
n'a  pas,  comme  on  voit,  le  don  de  l'insinuation,  et  ses  mémoires,  ses 
discours  sont  un  peu  crus.  On  lit  plus  loin  :  «  Le  luxe  de  votre  capitale, 
vos  palais...  Au  nom  de  votre  roi...  »  11  ne  pouvait  dire  plus  clairement 
que  ce  roi  n'était  pas  le  sien.  «  Comment  eût-il  été  Français?  dit  fort 
justement  M.  Masson.  Qu'on  imagine  un  enfant  de  Lorraine,  né  en  1871, 
brusquement  transporté  en  1880  dans  une  école  militaire  delà  Prusse, 
élevé  aux  frais  de  l'empereur  d'Allemagne,  destiné  à  porter  l'épée 
comme  officier  allemand,  non  parce  qu'il  a  choisi  ce  métier,  mais  parce 
que  c'est  la  seule  prof ession  qui  lui  soit  ouverte,  et  pour  laquelle  l'État 
donne  aux  gentilshommes  pauvres  l'éducation  gratuite.  Qu'on  voie 
cet  enfant  entouré  uniquement  de  petits  Prussiens,  qui  ignorent  sa 
langue  et  sont  disposés  à  faire  de  lui  leur  souffre-douleur  ;  car  il  est 
un  étranger,  il  est  un  vaincu.  »  Telle  est  la  situation  de  Napoléon  à 
Autun,  à  Brienne,  à  Paris.  «  Eh!  quoi  monsieur  est  Corse!  On 
le  devine  à  sa  tournure,  à  ses  façons,  à  son  accent.  Mais  est-il  bien 


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700  «VUE  DIS  DXDX  MOUDS!. 

possible  d'être  Corse?...  Belle  patrie  que  la  Corse  !  Allez,  nom  avons 
fait  trop  d'honneur  à  votre  lie  en  la  mangeant.  »  Le  moyen  d'aimer  ces 
imbéciles  ! 

Ce  qui  redouble  son  antipathie  pour  la  France,  c'est  que  ce  Jeune 
homme,  dont  la  mère  n'a  qu'une  servante,  et  qui  s'est  régalé  souvent 
du  pain  de  châtaignes  des  bergers,  est  né  dans  un  pays  aux  mœurs 
simples,  patriarcales,  égalitaires,  où  les  gentilshommes  prenaient  pour 
la  plupart  dans  les  actes  publics  et  privés  la  qualification  de  seigneurs, 
sans  qu'il  en  résultât,  a  dit  un  auteur  corse,  «  ni  suprématie  pour  eux 
ni  infériorité  pour  les  autres.  »  Ajoutez  que  le  patriote  qui  avait  déli- 
vré la  Corse  de  la  tyrannie  génoise,  Paoli,  avait  été  dès  son  enfance 
son  héros,  son  dieu,  et  que  dans  la  candeur  de  son  âme  il  avait  pris  cet 
ambitieux  pour  un  républicain  d'une  vertu  antique,  pour  un  Spartiate, 
pour  un  Lycurgue.  11  voit  les  choses  et  les  hommes  par  les  yeux  de  ce 
faux  Lycurgue.  11  est  pauvre,  et  il  n'aime  pas  qu'on  soit  trop  riche;  il 
est  timide,  et  il  goûte  peu  les  adolescens  qui,  en  sortant  de  nourrice, 
savent  déjà  le  monde  et  la  vie  ;  il  est  sauvage,  et  il  se  défie  des  gens  trop 
polis  ;  il  n'est  qu'un  cadet  de  bonne  maison,  et  il  considère  le  droit 
d'aînesse  comme  une  odieuse  iniquité  ;  il  a  découvert  que  la  société 
française  est  fondée  sur  le  privilège,  et  il  déteste  tous  les  privilèges. 
Exilé  dans  la  terre  d'Egypte,  il  se  sent  dépaysé  et  solitaire  ;  rien  nehd 
plaît,  rien  ne  lui  sourit,  rien  ne  l'attire;  la  mélancolie  le  ronge;  il  est 
sombre  comme  une  chouette  encagée,  qui  rêve  à  son  creux  de  rocher 
et  voudrait  bien  y  retourner. 

«  A  l'École  militaire  de  Paris,  dira-t-il  un  jour,  nous  étions  nourris, 
servis  magnifiquement,  traités  en  tout  comme  des  officiers  jouissant 
d'une  grande  aisance,  plus  grande  que  celle  de  la  plupart  de  nos  faufi- 
les. *>  Cette  aisance,  ce  luxe  le  touchent  peu  ;  il  ne  lui  importe  guère  qull 
y  ait  un  contrôleur  de  la  bouche,  sept  hommes  à  la  cuisine,  six  àl'office, 
un  à  la  pourvoierie,  onze  pour  le  service  commun,  trois  suisses  et  sept 
portiers,  en  tout  cent  onze  domestiques.  Quelques  douceurs  qu'il  pufese 
trouver  dans  la  maison  où  on  l'a  logé,  l'esprit  de  cette  institution  tonte 
monarchique  lui  répugne.  Elle  est  moins  destinée  à  créer  des  hommes 
de  guerre,  des  généraux,  qu'à  faire  des  officiers  instruits  qui  soient  en 
môme  temps  de  vrais  gentilshommes,  ayant  des  manières  nobles,  un 
vernis  d'élégance,  «  ce  ton  de  politesse  si  rare  et  si  difficile  à  acquérir 
dans  toute  éducation  publique.  »  11  consent  à  se  laisser  instruire,  fine 
se  laissera  pas  élever.  Il  pense  à  ses  montagnes  et  aux  pâtres  qui  1m 
habitent.  Qu'est-ce  qu'un  roi  de  France  entouré  de  sa  noblesse  ?  Ose- 
riez-vous  comparer  ce  vain  fantôme  de  majesté  royale  à  la  gloire  q» 
s'acquit  Paoli  dictateur  d'une  république?  11  trouve  aux  jeunes  geasdft 
grande  famille  dont  il  est  le  condisciple,  dont  il  ne  sera  jamais  l'ani 
des  figures  de  privilégiés.  «  Sans  être  grand  de  taille,  je  ne  manqtofe 
pas  d'être  assez  fort.  Je  me  rappelle  qu'à  l'Ëcole  militaire,  nous  aâtw 

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NAPOLÉON    INCONNU.  701 

petits  nobles,  nous  nous  donnions  des  rouflées  avec  les  fils  de  grands 
seigneurs,  et  j'en  sortais  toujours  vainqueur.  » 

En  vertu  d'un  droit,  il  est  reçu  officier  le  1er  septembre  1785  à  l'âge 
de  seize  ans  et  quinze  jours.  Le  voilà  lieutenant  en  second  au  régiment 
de  la  Fère  du  corps  royal  de  l'artillerie.  Le  plus  ancien  fragment  qu'on 
ait  rencontré  dans  ses  papiers  est  daté  de  Valence  le  26  avril  1786  : 

«  C'est  aujourd'hui,  écrit-il,  que  Paoli  entre  dans  sa  soixante- 
unième  année.  »  Toujours  Paoli!  Puis  il  s'applique  à  se  démontrera 
lui-môme  que  les  Corses  ont  eu  le  droit  de  secouer  le  joug  génois.  Il 
puise  ses  principes  dans  le  Contrat  social,  dont  il  s'est  nourri,  qu'il  sait 
par  cœur.  Il  pose  en  fait  que  le  pacte  par  lequel  un  peuple  confie  l'au- 
torité à  un  corps  quelconque  est  toujours  révocable;  que  le  peuple, 
quand  il  lui  plaît,  peut  reprendre  la  souveraineté  qu'il  avait  commu- 
niquée :  «  Les  hommes  dans  l'état  de  nature  ne  forment  pas  de  gouver- 
nement. Pour  en  établir  un,  il  a  fallu  que  chaque  individu  consentît 
au  changement.  L'acte  constituant  cette  convention  est  nécessairement 
un  contrat  réciproque.  Tous  les  hommes  ainsi  engagés  ont  fait  des 
lois  :  ils  étaient  donc  souverains...  Il  n'y  a  pas  de  lois  antérieures  que 
le  peuple ,  qui  dans  quelque  gouvernement  que  ce  soit  doit  être  fon- 
cièrement regardé  comme  le  souverain,  ne  puisse  abroger.  »  Conclu- 
sion :  «  Si  par  la  nature  du  contrat  social,  il  est  prouvé  que,  sans 
même  aucune  raison,  un  corps  de  nation  peut  déposer  le  prince,  que 
serait-ce  d'un  privé  qui,  en  violant  toutes  les  lois  naturelles,  en  com- 
mettant des  crimes,  des  atrocités,  va  contre  l'institution  du  gouverne- 
ment? »  Il  ajoute  :  «  Ainsi  les  Corses  ont  pu,  en  suivant  toutes  les  lois 
de  la  justice,  secouer  le  joug  génois  et  peuvent  en  faire  autant  de  celui 
des  Français.  Amen.  » 

Ce  jeune  officier  pauvre,  timide  et  sauvage  emploie  ses  veilles  à  ré- 
fléchir sur  son  métier,  à  se  perfectionner  dans  les  mathématiques,  et 
il  achète  beaucoup  de  livres,  qu'il  dévore.  Lorsque,  en  1786,  il  va  passer 
quelques  mois  dans  son  pays  natal,  il  y  apporte,  au  témoignage  de  son 
frère  Joseph,  plus  de  volumes  que  d'effets  de  toilette  et  avec  son  Cor- 
neille, son  Racine,  son  Voltaire,  les  œuvres  de  Plut  arque,  de  Platon, 
de  Cicéron,  de  Tite-Live,  de  Tacite,  de  Montaigne,  de  Montesquieu,  de 
Raynal.  On  trouve  aussi  dans  son  énorme  malle  les  poésies  d'Ossian, 
que,  quoi  qu'on  ait  pu  dire,  il  ne  préféra  jamais  à  Homère.  Il  lit  tout,  et 
il  emploie  le  reste  de  ses  loisirs  à  songer,  à  causer  avec  lui-même,  la 
plume  à  la  main.  Qui  lui  a  appris  à  rêver?  Le  grand  écrivain  qui  fut 
son  premier  maître.  Comment  n'eût-il  pas  adoré  Rousseau,  l'homme 
de  la  nature,  de  la  justice,  «  le  séducteur  immortel  des  âmes  inquiètes, 
l'oracle  de  quiconque  se  tient  pour  incompris,  déshérité,  persécuté?  » 
Cet  ermite  bourru  et  maussade  était  un  enchanteur,  qui  du  fond  de  sa 
solitude  charmait  et  remuait  le  monde.  Il  avait  inventé,  dans  son 
désert,  l'art  de  rêver  avec  méthode,  et  il  fit  des  songes  où  tant  de  vérités 


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702  uyra  Dtt  DBDX  «OTOM. 

se  mêlaient  aux  chimères  et  où  les  chimères  étaient  si  belles  que  non 
seulement  tous  les  grands  poètes,  mais  les  peuples  eux-mêmes  vou- 
lurent les  refaire  après  lui. 

«  n  aurait  dû  être  immortel,  disait  Napoléon,  et  n'eût-il  fait  que  k 
Devin  du  village,  il  aurait  assez  fait  pour  le  bonheur  de  ses  semblables 
et  pour  mériter  que  le  monde  sensible  lui  élevât  une  statue.  »  Mais 
quelques  mélodies  que  l'incomparable  musicien  qui  l'inspirait  fit 
chanter  à  l'esprit  de  ce  Corse,  il  n'oubliait  pas  son  lie  :  elle  était  tou- 
jours présente  à  sa  pensée.  «  Toujours  seul  au  milieu  des  hommes,  je 
rentre  pour  rêver  avec  moi-même  et  me  livrer  à  toute  la  vivacité  de 
ma  mélancolie...  Que  les  hommes  sont  éloignés  de  la  nature!  qu'ils 
sont  lâches,  vils,  rampans!  Quel  spectacle  verrai-je  dans  mon  pays? 
Mes  compatriotes  chargés  de  chaînes  et  qui  baisent  en  tremblant  la 
main  qui  les  opprime.  Ce  ne  sont  plus  ces  braves  Corses  qu'un  héros 
animait  de  ses  vertus,  ennemis  des  tyrans,  du  luxe,  des  vils  courti- 
sans. Fier,  plein  d'un  noble  sentiment  de  son  importance  particulière, 
un  Corse  vivait  heureux  s'il  avait  employé  le  jour  aux  affaires  publiques. 
La  nuit  s'écoulait  dans  les  tendres  bras  d'une  épouse  chérie.  La  ten- 
dresse, la  nature  rendaient  ses  nuits  comparables  à  celles  des  dieux... 
Français,  non  contens  de  nous  avoir  ravi  tout  ce  que  nous  chérissions, 
vous  avez  encore  corrompu  nos  mœurs.  »  Il  pense  à  se  tuer  :  «  Quand 
la  patrie  n'est  plus,  un  bon  patriote  doit  mourir...  La  vie  m'est  à  charge 
parce  que  je  ne  goûte  aucun  plaisir  et  que  tout  est  peine  pour  moi.  Elle 
m'est  à  charge  parce  que  les  hommes  avec  qui  je  vis  et  vivrai  proba- 
blement toujours  ont  des  mœurs  aussi  éloignées  des  miennes  que  la 
clarté  de  la  lune  diffère  de  celle  du  soleil.  » 

Et  la  femme,  dira-t-on,  qu'en  fait-il?  N'est-elle  pas  le  plus  beaudee 
rêves  et  la  suprême  consolation  des  exilés?  Elle  remplace  tout,  die 
tient  lieu  de  tout,  même  de  la  patrie  absente:  quand  elle  nous  a  pris  le 
cœur,  fût-on  subitement  transporté  de  la  baie  d'Ajaccio  dans  les  fiords 
de  la  Norvège,  on  n'est  étranger  nulle  part,  on  est  partout  chez  soi.  Il 
le  savait  bien  :  «  L'homme  est-il  hors  de  sa  maison,  écrira-t-il,  il  lui 
faut  une  liaison,  un  appui,  un  sentiment...  Le  lierre  s'embrasse  an 
premier  arbre  qu'il  rencontre  :  c'est  en  peu  de  mots  l'histoire  de 
l'amour.  »  Il  avait  dix-huit  ans  lorsqu'il  fit  sa  première  connaissance 
avec  la  femme .  D  voulait  savoir  ce  que  c'était,  tenter  une  expérience  phi- 
losophique :  il  s'en  vante  du  moins.  11  était  allé  la  chercher  «  dans  les 
sérails  »  du  Palais-Royal,  par  une  froide  soirée  de  novembre.  «  J'étais 
sur  le  seuil  de  ces  portes  de  fer  quand  mes  yeux  errèrent  sur  une  per- 
sonne du  sexe.  L'heure,  la  taille,  sa  grande  jeunesse  ne  me  firent  pas 
douter  qu'elle  ne  fût  une  fille.  »  Elle  n'avait  pas  l'air  grenadier;  elle 
était  pâle,  semblait  débile  et  sa  voix  était  douce.  «  Ou  c'est,  me  dia-je, 
une  personne  qui  me  sera  utile  à  l'observation  que  je  veux  faire,  0* 
elle  n'est  qu'une  bûche.  »  Ce  n'était  pas  une  bûche.  11  la  questions!* 

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NAPOLÉON    INCONNU.  703 

elle  consentit  à  lui  répondre,  mais  elle  ne  fut  pas  la  dupe  de  ce  prétendu 
philosophe  :  «  Allons  chez  vous.  —  Mais  qu'y  ferons-nous? —  Allons, 
nous  nous  chaufferons  et  vous  assouvirez  votre  plaisir.  »  Sans  doute 
elle  fut  contente  de  lui;  elle  ne  lui  dit  pas  ce  que  la  courtisane  véni- 
tienne avait  dit  à  son  maître  :  Studia  la  matematica. 

Rousseau,  quil'avaitinstruit  dansl'artde  rêver,  l'initie  aux  mystères 
du  cœur  et  de  l'art  d'aimer  ;  il  lui  enseigne  comment  il  faut  s'y  prendre 
pour  mettre  sa  chair  au  service  de  son  âme,  pour  idéaliser  ses  sensa- 
tions et  donner  un   corps,  une  réalité    tangible    à   ses  chimères. 
«  Qu'est-ce  donc  que  l'amour?  dira-t-il.  Le  sentiment  de  sa  faiblesse 
dont  l'homme  solitaire  ou  isolé  ne  tarde  pas  à  se  pénétrer,  à  la  fois  le 
sentiment  de  son  impuissance  et  de  son  immortalité  ;  l'âme  se  serre, 
se  double,  se  fortifie;  les  larmes  délicieuses  de  la  volupté  coulent.  On 
guérit  les  peines  de  l'âge  mûr  par  la  dissipation  :  voulez-vous  guérir 
celles  de  l'amour?  Triste  médecin,  arme-toi  de  courage,  tu  détruiras 
un  innocent.  Si  tu  as  du  sentiment,  tu  sentiras  la  terre  s'entr' ouvrir.  » 
Mais  si  l'auteur  de  la  Nouvelle  Héloïse  a  inventé  ce  qu'on  pourrait  ap- 
peler le  platonisme  pratiquant,  s'il  a  glorifié  lagrande  passion,  s'il  en  a 
fait  un  culte  et  la  plus  noble  des  ivresses,  Rousseaulégislateurestsévère 
pour  elle:  il  lui  interdit  de  porter  le  trouble  dans  les  cités,  il  la  tient  pour 
la  plus  grande  ennemie  des  vertus  sociales  et  civiques.  Comme  son 
maître,  Napoléon  ne  craint  pas  de  se  contredire;  ôtez  à  Rousseau  ses 
contradictions,  vous  l'aurez  singulièrement  diminué.  Comme  lui,  son 
disciple  chante  la  palinodie  :  il  déclare  qu'une  nation  livrée  à  la  galan- 
terie ne  connaît  plus  le  zèle  patriotique,  que  l'amour  est  nuisible]  à  la 
société,  que  le  dieu  bienfaisant  qui  en  délivrerait  le  monde  aurait  bien 
mérité  des  peuples  et  des  individus.  «  Ah!  chevalier,  vos  journées  en- 
tières sont  sacrifiées  à  une  promenade  monotone  et  solitaire,  jusqu'à 
ce  que  l'heure  vous  permette  de  voir  Adélaïde...  Que  vous  importent 
l'État,  vos  concitoyens,  la  société?...  Vous  ne  désirez  que  de  vivre 
ignoré  à  l'ombre  de  vos  peupliers.  Profonde  philosophie!  Que  je  dé- 
teste cette  passion  qui  a  produit  une  si  grande  métamorphose!...  Un 
coup  d'oeil,  un  serrement  de  main ,  un  baiser,  un  attouchement  corporel. . . 
mais  je  ne  veux  pas  vous  irriter...  Chevalier,  cesse  de  restreindre  cette 
âme  altière  et  ce  cœur  jadis  si  fier  à  une  sphère  aussi  étroite.  Toi  aux 
genoux  d'une  femme!  Fais  plutôt  tomber  aux  tiens  les  méchans  con- 
fondus. »  M.  Masson  l'a  dit  avec  raison,  la  Corse  et  Rousseau,  voilà 
tout  le  Bonaparte  dans  sa  première  manière,  avant  qu'un  grand  événe- 
ment, qu'il  n'avait  point  prévu,  fasse  époque  dans  son  existence 
comme  dans  l'histoire  du  monde. 

La  Révolution  va  changer  tout  le  cours  de  ses  idées  et  de  sa  vie; 
elle  lui  révélera  sa  vraie  destinée.  Chose  curieuse,  il  ne  semble  pas 
l'avoir  pressentie;  on  ne  trouve  pas  dans  ses  papiers  de  jeunesse  une 
page,  une  ligne  qui  prouve  qu'il  eût  médité  la  prophétie  de  Rousseau 


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70*  RXVUS  DES  DEUX  MORDES. 

annonçant  que  l'Europe  allait  entrer  dans  l'âge  des  grandes  crises.  As* 
sûrement  ce  jeune  officier  ne  manquait  pas  de  clairvoyance;  mais  fl 
était  inattentif  à  ce  qui  se  passait  autour  de  lui;  ses  pensées  habitaient 
la  Corse.  L'ancien  régime  lui  inspirait  d'insurmontables  répugnances: 
plus  les  événemens  marchent,  plus  il  s'éprend  de  la  Révolution.  Le 
8  février  1791,  il  est  à  Serve,  près  Saint-V allier,  dans  la  cabane  d'un 
pauvre  avec  lequel  il  s'est  entretenu  longtemps  :  «  Il  est  quatre  heures 
du  soir;  le  temps  est  frais,  quoique  doux;  je  me  suis  amusé  à  marcher; 
la  neige  ne  tombe  pas,  mais  n'est  pas  loin.  J'ai  trouvé  partout  les 
paysans  très  fermes  sur  leurs  étriers.  Surtout  en  Dauphiné,  ils  sont 
tous  disposés  à  périr  pour  le  maintien  de  la  Constitution.  J'ai  vu  à 
Valence  un  peuple  résolu,  des  soldats  patriotes  et  des  officiers  aristo- 
crates... Les  femmes  sont  partout  royalistes.  Ce  n'est  pas  étonnant  :1a 
liberté  est  une  femme  plus  jolie  qu'elles  qui  les  éclipse.  »  Ce  Corse 
n'eût  jamais  épousé  la  vieille  France;  leurs  humeurs  étaient  incompa- 
tibles :  il  avait  pour  elle  un  de  ces  éloignemens  instinctifs  qui  résis- 
tent à  tout.  Le  jour  viendra  peut-être  où  il  épousera  la  France  nouvelle; 
la  noce  sera  brillante,  et  c'est  l'Europe  qui  paiera  les  violons. 

Les  censeurs  chagrins,  que  la  gloire  trop  éclatante  des  hommes  de 
génie  incommode,  sont  disposés  à  expliquer  toutes  leurs  actions  par 
des  calculs  d'intérêt  personnel.  Ils  oublient  que  la  foi  seule  transporte 
les  montagnes  et  que  les  grands  hommes  ont  toujours  cru  fortement 
à  quelque  chose.  Au  début  ils  sont  sincères,  presque  candides  ;  les  cal- 
culs viennent  plus  tard.  Ceux  qui  prétendent  qu'en  se  ralliant  aux 
principes  de  1789  Napoléon  n'avait  pensé  qu'à  lui-même  et  à  la  carrière 
qu'il  voyait  s'ouvrir  devant  son  ambition,  feront  bien  d'étudier  ses 
papiers  de  jeunesse:  ils  y  verront  que  ces  principes  étaient  depuis 
longtemps  les  siens,  qu'il  les  avait  sucés  avec  le  lait.  Pouvait-il  lui  en 
coûter  de  se  rallier  à  des  hommes  qui  avaient  sa  foi,  ses  idées,  qui  parta- 
geaient ses  sentimens  et  ses  haines?  Il  se  reconnaissait  en  eux.  Il  n'avait 
pas  attendu  qu'ils  entrassent  en  scène  pour  s'élever  contre  les  privilège» 
et  prêcher  l'égalité  civile.  La  Révolution  n'a  pour  lui  rien  de  nouveau, 
rien  qui  l'étonné;  elle  lui  a  emprunté  son  programme:  peu  s'en  faut 
qu'il  ne  se  flatte  de  l'avoir  inventée.  La  constitution  qu'elle  donne  à  la 
France  lui  parait  calquée  sur  celle  que  Paoli  avait  donnée  à  la  Corse. 
Elle  est  fondée  non  seulement  sur  les  mêmes  principes,  mais  sur  les 
mêmes  divisions  administratives  :  «  Il  y  eut  alors,  écrit-il,  des  muni* 
cip alités,  des  districts,  des  procureurs  syndics,  des  procureurs  de  la 
commune.  Paoli  renversa  le  clergé,  appropria  à  la  nation  le  bien  des 
évoques.  Enfin  l'histoire  de  la  marche  de  son  gouvernement  est  presque 
celle  de  la  révolution  actuelle.  »  La  France  avait  conquis  la  Corse:  il 
lui  semble  que  la  Corse  prend  sa  revanche,  qu'à  son  tour  elle  conquiert 
la  France  :  «  Dans  un  instant  tout  est  changé.  Du  sein  de  la  nation  que 
gouvernaient  nos  tyrans  est  sortie  l'étincelle  électrique;  cette  nation 


NAPOLÉON    INCONNU.  705 

éclairée,  puissante  et  généreuse  s'est  ressouvenue  de  ses  droits  et  de 
sa  force:  elle  a  été  libre  et  a  voulu  que  nous  le  fussions  comme  elle. 
Désormais  nous  avons  les  mêmes  intérêts,  les  mêmes  sollicitudes.  Il 
n'est  plus  de  mer  qui  nous  sépare.  » 

La  Révolution  ne  l'étonné  ni  ne  l'effraie  ;  loin  de  la  trouver  trop 
audacieuse,  il  la  trouve  par  momens  trop  timide,  et  quand  elle  frap- 
pera le  grand  coup  et  abolira  la  royauté,  cet  événement  lui  semblera 
fort  naturel.  Dès  1789,  il  parlait  la  langue  des  jacobins  :  «  Quel  tableau 
offre  Thistoire  moderne!  Des  peuples  qui  s'entre-tuent  pour  des  que- 
relles de  famille  ou  qui  s'entr'égorgent  au  nom  du  moteur  de  l'univers  ; 
des  prêtres  fourbes  et  avides,  qui  les  égarent  par  les  grands  moyens  de 
l'imagination,  de  l'amour  du  merveilleux,  de  la  terreur.  Dans  ce  dédale 
de  scènes  affligeantes,  quel  intérêt  peut  prendre  un  lecteur  éclairé? 
Mais  un  Guillaume  Tell  vient-il  à  paraître,  les  vœux  se  fixent  autour  de 
ce  vengeur  des  nations.  »  Deux  ans  plus  tard,  le  27  juillet  1791,  il 
écrivait  de  Valence  à  son  ami  Naudin,  commissaire  des  guerres  à 
Auxonne,  que  l'Europe  était  partagée  entre  des  souverains  qui  com- 
mandaient à  des  hommes  et  d'autres  qui  régnaient  sur  des  bœufs  ou 
des  chevaux;  que  les  premiers  comprenaient  la  Révolution,  mais 
qu'elle  leur  faisait  peur;  qu'ils  craignaient  que  le  feu  ne  prit  chez  eux, 
que  c'était  le  cas  de  l'Angleterre,  de  la  Hollande;  que  quant  aux  souve- 
rains qui  commandaient  à  des  chevaux,  incapables  de  comprendre  la 
France  nouvelle,  ils  la  méprisaient  et  lui  laisseraient  le  soin  de  se  dé- 
truire elle-même  :  «  A  leur  dire,  vous  croiriez  que  nos  braves  patriotes 
vont  s'entr'égorger,  de  leur  sang  purifier  la  terre  des  crimes  commis 
contre  les  rois,  et  ensuite  plier  la  tête  plus  bas  que  jamais  sous  le  des- 
pote mitre,  sous  le  fakir  cloîtré  et  surtout  sous  le  brigand  à  parchemins. 
Ils  attendent  le  moment  de  la  guerre  civile,  qui  selon  eux  et  leurs  plats 
ministres  est  infaillible.  » 

Dans  cette  même  lettre  il  appelle  la  France  «  la  mère  patrie  ».  C'est 
une  expression  toute  nouvelle  sous  sa  plume,  et  cependant  il  faudra 
du  temps  pour  qu'il  se  donne  résolument  et  sans  réserve.  On  ne  se 
défait  pas  en  un  jour  de  ses  préventions,  de  ses  souvenirs,  de  toutes 
ses  habitudes  d'esprit.  Il  n'a  pas  entièrement  dépouillé  le  vieil  homme; 
le  Corse  qui  est  en  lui  a  la  vie  dure.  En  1791,  l'Académie  de  Lyon  avait 
proposé  pour  le  prix  d'éloquence  le  sujet  que  voici  :  «  Déterminer  les 
vérités  et  les  sentimens  qu'il  emporte  le  plus  d'inculquer  aux  hommes 
pour  leur  bonheur.  »  Napoléon  concourut,  il  avait  alors  vingt-deux 
ans.  L'Académie  fit  mauvais  accueil  à  son  discours.  On  le  déclara  au- 
dessous  du  médiocre.  L'un  de  ses  juges  le  définit  «  un  songe  très  pro- 
noncé ».  Un  autre  décida  «  que  c'était  peut-être  l'ouvrage  d'un  homme 
sensible,  mais  qu'il  était  mal  ordonné,  trop  disparate,  trop  décousu, 
trop  mal  écrit  pour  fixer  l'attention.  »  M.  Masson  s'indigne  de  ce  juge- 
ment sommaire,  qui  me  paraît  dur,  mais  juste.  Napoléon  reprochera 
tome  cxxx.  —  1895.  h& 

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706  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

un  jour  à  son  frère  Lucien  «  de  courir  après  le  pathos.  »  Il  y  a  beaucoup 
de  pathos  dans  son  Discours  de  Lyon,  qui  n'en  est  pas  moins  fort 
curieux.  On  y  voit  clairement  à  quel  point  en  1791  il  était  encore  le  pr% 
sonnier  de  son  passé. 

Ce  jeune  officier  d'artillerie,  qui  fut  un  révolutionnaire  avant  la 
Révolution,  ose  pour  la  première  fois  entrer  en  contestation  avec 
Rousseau.  Il  persiste  à  croire  comme  son  maître  que  l'état  de  nature 
fut  l'âge  du  bonheur;  mais  il  se  le  représente  autrement.  Il  ne  saurait 
admettre  que  l'homme  primitif  fût  un  animal  solitaire,  qui,  comme  la 
bête,  n'étant  ni  bon  ni  méchant,  était  uniquement  occupé  de  se  conser- 
ver et  de  se  défendre,  ne  connaissait  d'autres  biens  que  la  nourriture, 
une  femelle  et  le  repos.  Dans  l'état  de  nature,  l'homme,  nous  dit-il,  vi- 
vait d'une  manière  conforme  à  son  organisation  naturelle,  et  en  tout 
temps  l'homme  fut  un  être  sensible  et  pensant.  Modéré  dans  ses  désirs, 
il  pouvait  se  passer  de  gouvernement.  Il  n'y  avait  ni  riches  ni  pauvres; 
tout  le  monde  avait  sa  subsistance  assurée,  et  les  conditions  étant  éga- 
les, personne  ne  convoitait  le  bien  d'autrui,  chacun  trouvait  dans  son 
propre  cœur  tout  ce  qu'il  faut  pour  être  heureux.  Voulez-vous  vous 
faire  une  idée  approximative  du  véritable  état  de  nature,  embarquez- 
vous  à  Marseille,  allez  en  Corse  et  tâchez  de  vous  imaginer  ce  qu'elle 
serait  devenue  si  on  avait  laissé  faire  Paoli.  L'homme  le  plus  près  de  la 
nature  et  partant  le  plus  fortuné  est  un  Corse  vivant  de  peu,  ayant 
assez  de  loisirs  pour  rentrer  souvent  en  lui-môme  et  méditer  sur  l'ori- 
gine des  choses,  l'âme  assez  sensible  pour  aimer  à  s'égarer  dans  la 
campagne,  à  passer  la  nuit  dans  la  chétive  cabane  du  pâtre,  «  couche 
sur  des  peaux,  le  feu  à  ses  pieds,  »  ou  à  s'asseoir  sur  un  rocher,  «  au 
clair  des  rayons  argentés,  dans  le  parfait  silence  de  l'univers,  et  à  goû- 
ter le  baume  salutaire  de  la  rêverie.  » 

L'intempérance  des  désirs  et  les  dérèglemens  de  l'esprit  sont  h 
source  de  tous  les  malheurs.  Quand  les  hommes  eurent  confondu 
l'usage  avec  l'abus,  il  fallut  des  gouvernemens  pour  protéger  contre 
l'indignation  des  petits  d'injustes  inégalités  que  condamnait  la  nature. 
«  L'imagination  sortit  alors  de  l'antre  où  elle  s'était  longtemps  en- 
fermée. Il  y  eut  de  jeunes  polissons  au  teint  fleuri  qui  caressèrent  les 
femmes  et  coururent  les  filles,  et  des  ambitieux  au  teint  pâle  qui  s'em- 
parèrent des  affaires.  »  L'ambition  a  tout  perdu;  elle  a  si  grand  appétit 
que  rien  ne  peut  la  rassasier  :  «  Elle  a  mené  Alexandre  de  Thèbes  en 
Perse,  du  Granique  à  Issus,  d'Issus  à  Arbelle,  de  là  dans  l'Inde;  elle 
lui  a  fait  conquérir  et  ravager  le  monde  pour  ne  pas  la  satisfaire;  dans 
son  délire,  il  s'agite,  il  s'égare  ;  il  se  croit  un  dieu,  il  veut  le  faire  croire 
aux  autres.  »  Le  Discours  de  Lyon  est  plein  d'invectives  contre  les  am- 
bitieux. On  pourrait  croire  que  ce  jeune  homme  crache  dans  le  plat 
pour  en  dégoûter  les  autres  :  la  vérité  est  qu'il  le  méprise,  faute  de 
savoir  comment  il  s'y  prendra  pour  en  manger.  Il  n'a  pas  encore  b 


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NAPOLÉON   INCONNU.  707 

dans  l'avenir;  tout  occupé  de  ses  écritures,  il  ne  se  doute  pas  de  ce  que 
les  destins  viennent  d'écrire  dans  leur  livre. 

C'est  de  1791  à  1793  que  s'accomplit  en  lui  la  crise  décisive  ;  il  fait 
ses  dents,  il  mangera.  Il  ne  partage  plus  sa  vie  entre  la  lecture  et  le 
rêve  ;  soit  en  France,  soit  en  Corse,  il  se  mêle  aux  hommes  et  aux 
affaires  du  temps.  Il  a  voulu  savoir,  en  sortant  de  l'École  militaire, 
ce  que  c'était  que  la  femme  ;  il  veut  savoir  ce  que  c'est  que  la  poli- 
tique. Et  tout  d'abord,  ayant  eu  l'occasion  de  pratiquer  ce  Paoli  qui 
avait  été  son  idole  et  son  dieu,  il  prend  sa  mesure  et  le  trouve  mé- 
diocre. Il  aura  bientôt  des  démêlés  avec  ce  faux  Lycurgue  ;  il  acquiert 
assez  d'importance  pour  lui  devenir  suspect  ;  il  entre  dans  des  com- 
plots, il  devient  une  façon  de  conspirateur  militaire;  il  y  gagne  de 
perdre  toutes  ses  illusions,  d'apprendre  à  connaître  les  hommes,  les 
factions,  les  partis.  Il  les  étudie  dans  son  lie,  il  les  étudie  aussi  à  Paris, 
où  il  assistera  à  l'insurrection  du  10  août.  Tout  en  se  donnant  à  l'astro- 
nomie, qu'il  déclare  «  un  beau  divertissement  et  une  superbe  science  », 
il  voit  de  près  les  grands  meneurs  de  la  Révolution,  et  ils  lui  parais- 
sent fort  petits  :  «  Ceux  qui  sont  à  la  tète  sont  de  pauvres  hommes... 
Tu  connais  l'histoire  d'Ajaccio  :  celle  de  Paris  est  exactement  la  même  ; 
peut-être  les  hommes  y  sonMls  plus  petits,  plus  méchans,  plus  ca- 
lomniateurs et  plus  censeurs.  Chacun  cherche  son  intérêt;  l'on  intrigue 
aujourd'hui  aussi  bassement  que  jamais.  »  Il  en  conclut  que  tout  cela 
détruit  l'ambition,  qu'il  faut  vivre  tranquille,  jouir  des  affections  de 
famille  et  de  soi-même  :  «  Voilà,  mon  cher,  lorsque  l'on  jouit  de  4  à 
5  000  livres  de  rente,  le  parti  que  l'on  doit  prendre,  et  que  l'on  a  de  vingt- 
cinq  à  quarante  ans,  c'est-à-dire  lorsque  l'imagination  calmée  ne  vous 
tourmente  plus.  » 

Cette  fois,  il  n'est  plus  sincère,  et,quoi  qu'il  en  dise,  son  imagination 
le  tourmente.  Il  a  constaté  que  l'émigration  avait  enlevé  à  l'armée  près 
des  deux  tiers  de  ses  officiers  d'artillerie,  «  que  la  désertion  est  exces- 
sive. »  Que  de  places  vacantes  1  quelles  espérances  pour  ceux  qui 
restent  et  qui  savent  leur  métier!  Ce  qui  est  admirable,  c'est  que  plus 
les  politiciens  lui  paraissent  petits,  plus  la  cause  qu'ils  compromettent 
lui  semble  grande.  Après  le  10  août,  Paoli  croit  la  France  perdue  et  se 
dispose  à  livrer  la  Corse  aux  Anglais  ;  Napoléon  croit  plus  fermement 
que  jamais  à  l'avenir  de  la  France  nouvelle.  La  Révolution  lui  apparaît 
comme  une  force  invincible  et  divine.  Elle  a  fait  des  prodiges,  servie 
par  des  nains;  quelle  figure  ferait-elle  dans  le  monde  si  un  grand 
homme  lui  disait  un  jour  comme  le  Romain  :  a  Je  suis  ton  Caïus,  sois 
ma  Caïa!  » 

Ses  dernières  incertitudes  se  sont  dissipées.  Il  suffit  pour  s'en  con- 
vaincre de  lire  le  Souper  de  Beaucaire,  ce  dialogue  magistral,  écrit 
d'un  style  ferme,  sobre,  précis,  nerveux,  qui  fait  moins  penser  à 
Rousseau  qu'à  Machiavel  ou  à  Thucydide  et  à  l'immortelle  conférence 


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708 


REVU*  DES  DEUX  MORDES. 


des  Athéniens  et  des  Méliens.  Le  dernier  jour  de  la  foire,  an  militaire, 
deux  négocians  marseillais,  un  Ntmois  et  un  fabricant  de  Montpellier 
9£  «oupent  ensemble.  Marseille  s'est  soulevée  contre  la  Convention.  Le 
militaire,  qui  s'appelait  sûrement  Bonaparte,  déclare  à  ses  compa- 
gnons de  table  que  l'insurrection  aura  une  misérable  issue,  qu'on  ne 
résiste  pas  à  la  force  des  événemens,  qu'il  y  a  des  fatalités  qu'on  ne 
conjure  pas.  —  «  Pouvons-nous  obéir  à  des  hommes  de  sang?  s'écrie 
l'un  des  Marseillais.  Nous  sommes  de  vrais  républicains,  amis  des  lois, 
de  l'ordre,  ennemis  de  l'anarchie  et  des  scélérats.  »  —  Le  militaire  ne 
défend  pas  les  hommes  de  sang:  il  abandonne  au  Nimois,  au  fabricant 
de  Montpellier,  le  soin  de  plaider  les  circonstances  atténuantes.  Le  mi- 
litaire ne  moralise  point;  il  a  tant  moralisé  dans  sa  jeunesse  qu'il  s'est 
dégoûté  des  sermons,  il  ne  prêchera  plus. 

Désormais  il  ne  parle  que  le  langage  de  la  politique  ;  il  est  l'homme 
de  la  destinée  ;  elle  lui  a  dit  ses  secrets.  Il  ne  croit  qu'à  ce  qu'il  appel- 
lera plus  tard  «  l'esprit  de  la  chose.  »  C'est  l'esprit  de  la  chose  qui 
dans  toutes  les  circonstances  importantes  inspirera  sa  conduite  ;  il  ne 
veut  plus  avoir  d  autre  guide,  et  il  mettra  au  service  de  son  nouveau 
maître,  le  seul  qui  ne  se  trompe  jamais,  l'incomparable  lucidité  de  sa 
pensée,  son  impérieuse  volonté,  son  imagination  de  feu  et  son  sang 
méridional,  qu'il  sentait  couler  dans  ses  veines,  nous  dit-il,  «  aveclt 
rapidité  du  Rhône.  »  Il  démontre  au  Marseillais  que  l'armée  com- 
mandée par  Carteaux  aura  facilement  raison  d'une  révolte,  qui  a  tout 
-contre  elle.  Il  lui  démontre  aussi  que  les  insurgés,  qui  se  donnent  pour 
de  bons  républicains,  ne  sont  que  des  contre-révolutionnaires  déguisés, 
^t  que  la  nation  verra  clair  dans  leur  jeu  :  «  Depuis  quatre  ans  de  révo- 
lutions, après  tant  de  trames,  de  complots,  de  conspirations,  toute  là 
perversité  .humaine  s'est  développée  sous  difîérens  aspects;  les 
hommes  ont  perfectionné  leur  tact  naturel.  Cela  est  si  vrai  que  le  peuple 
partout  s'est  réveillé  au  moment  où  on  le  croyait  ensorcelé.  »  Il  dé- 
montre enfin  que  lutter  contre  «  le  génie  de  la  République  »,  c'est  vou- 
loir combattre  contre  les  vents,  qu'il  n'est  pas  de  puissance  humaine 
capable  de  tenir  la  Révolution  en  échec,  que  l'avenir  lui  appartient 

En  1791,  il  hésitait  à  s'embarquer,  et,  se  sentant  comme  enchaîné 
à  la  côte,  il  s'amusait  à  philosopher  sur  les  tempêtes  et  les  naufrages. 
En  1793,  il  a  pris  la  mer;  sa  barque  est  frôle,  la  vague  est  haute,  maïs 
il  saura  trouver  son  chemin,  et  déjà  il  a  vu  son  étoile  émerger  des 
brumes  de  l'horizon.  L'auteur  du  Discours  de  Lyon  était  un  romantique 
qui  se  cherchait  encore  ;  l'auteur  du  Souper  de  Beaucaire  est  quelqu'un; 
on  s'en  apercevra  bientôt.  Demain  Toulon  lui  offrira  l'occasion  d'entrer 
dans  l'histoire  :  il  ne  la  manquera  pas. 


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G.  Valbkrt. 

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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


3i  juillet. 

Au  moment  où  nous  écrivons  cette  chronique,  les  élections  desti- 
nées à  renouveler  par  moitié  les  conseils  généraux  viennent  d'avoir 
lieu,  mais  il  reste  à  procéder  aux  scrutins  de  ballottage  et  les  résultats 
ne  sont  pas  encore  assez  bien  connus  pour  pouvoir  être  appréciés. 
Tout  ce  qu'on  peut  dire,  c'est  que  les  républicains  ont  gagné  un  cer- 
tain nombre  de  sièges,  et  notamment  sur  les  socialistes.  Ces  derniers 
répètent  tous  les  jours  que  le  pays  se  range  de  plus  en  plus  à  leur 
opinion;  ils  annoncent  de  grands  succès  électoraux;  les  faits  n'ont 
pas  réalisé  leurs  prophéties.  De  tous  les  partis,  —  puisqu'ils  ont  la 
prétention  d'en  former  un,  —  le  leur  est  celui  qui  a  le  plus  souffert 
du  scrutin  du  28  juillet.  Ces  élections  n'ont  d'ailleurs  pas  eu  d'impor- 
tance; elles  se  sont  passées  dans  le  plus  grand  calme,  et  le  repos  des= 
vacances  n'en  a  pas  été  agité. 

Mais  la  Chambre  elle-même,  avant  de  se  séparer,  a  voté  un  ordre- 
du  jour  qui  a  laissé  quelque  trouble  dans  les  esprits.  Nous  voulons 
parler,  tout  le  monde  le  sent,  de  l'interpellation  de  M.  Pourquery  de 
Boisserin.  Le  Conseil  de  l'ordre  de  la  Légion  d'honneur  a  décidé  de  ne 
pas  rayer  M.  Eiffel  de  la  liste  de  ses  membres.  A-t-il  eu  tort?  a-t-il  eu 
raison?  c'est  une  question  que  nous  n'avons  pas  à  examiner  ici.  Si  la 
grande-chancellerie  a  cru  devoir  s'arrêter  à  la  résolution  qu'elle  a 
prise,  elle  a  eu  sans  doute  pour  cela  des  motifs  sérieux,  mais  ces  mo- 
tifs, nous  ne  les  connaissons  pas  :  ils  n'ont  pas  été  exposés  à  la 
Chambre,  qui  a  entendu  seulement  l'accusation  de  M.  Pourquery  de 
Boisserin,  sans  qu'aucune  réponse  y  ait  été  faite.  Loin  de  nous  la 
pensée  de  blâmer,  sur  ce  point,  la  réserve  du  gouvernement,  car  la 
Chambre  n'avait  pas  à  juger  la  décision  de  la  grande-chancellerie, 
et  c'est  par  un  véritable  abus  de  pouvoir  qu'elle  l'a  condamnée  par  son 
vote.  Le  doute  mêlé  d'anxiété,  qu'un  tel  débat  a  produit  dans  les 
imaginations  s'est  trouvé,  le  débat  une  fois  terminé,  encore  plus  grand 
qu'il  ne  l'était  auparavant,  Il  s'agissait  de  cette  déplorable  affaire 
de  Panama  qui  pèse  d'un  poids  si  lourd  sur  notre  situation  générale 
depuis  quelques  années,  et  qui  ne  paraît  pas  avoir  encore  épuisé 
toute  sa  puissance  de  nuire.  Quand  on  croit  en  avoir  fini  avec  elle, 


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710 


REVDB  DES  DffUX  MOHDM* 


elle  renaît  sous  une  autre  forme.  Elle  a  touché  à  tant  de  gens  et  à 
tant  de  choses  qu'elle  se  renouvelle  sans  cesse,  an  moment  où  on 
s'y  attend  le  moins,  tantôt  sur  un  point,  tantôt  sur  un  autre,  comme 
si  tout  le  corps  social  et  politique  en  avait  été  infesté.  Personne  as- 
surément n'aurait  pu  croire  que  la  grande-chancellerie  de  la  Légion 
d'honneur,  qui  échappe  par  sa  composition  même  à  tout  soupçon  non 
seulement  de  complaisance,  mais  de  faiblesse,  en  serait  un  jour 
atteinte  par  un  ricochet  inopiné.  11  en  a  été  ainsi  pourtant.  On  a  dît 
beaucoup,  pendant  la  discussion,  que  le  peuple  était  «  simpliste  ». 
Nous  n'aimons  pas  ce  mot  qui  est  né  au  hasard  des  improvisations 
parlementaires  :  il  signifie  sans  doute  que  le  peuple  n'aperçoit  pas  les 
choses  dans  leur  complexité,  mais  que  ses  yeux  en  sont  frappés  par 
une  résultante  toujours  simple  et,  par  cela  même,  inexacte.  Aussi, 
bon  gré  mal  gré,  l'impression  produite  par  la  question  Eiffel  et  par 
la  discussion  qu'elle  a  provoquée  est  que  quelqu'un  n'a  pas  fait  tout 
son  devoir;  mais  qui?  on  n'en  sait  rien.  La  confusion  du  débat  s'est 
répandue  dans  les  esprits.  Est-ce  le  gouvernement  qui  a  eu  tort?  est- 
ce  la  grande-chancellerie?  est-ce  la  Chambre?  La  difficulté  où  l'on  est 
de  répondre  avec  certitude  a  rendu  l'incertitude  plus  pénible.  Lorsque 
de  pareilles  questions  sont  posées,  il  faut  les  résoudre  tout  de  suite,  et 
ne  pas  en  remettre  la  solution  à  une  loi  ultérieure.  Au  surplus,  c'est 
se  bercer  d'une  illusion  un  peu  puérile  que  de  croire  ici  à  l'efficacité 
d'une  loi  quelconque.  On  pourra  faire  toutes  celles  qu'on  voudra  sans 
que  la  conscience  publique  soit  en  rien  allégée.  M.  le  garde  des  sceaux 
a  essayé  de  le  faire  sentir  à  la  Chambre.  «  Je  pense,  a-t-il  déclaré, 
que  si  vous  modifiez  les  lois  organiques  de  la  Légion  d'honneur  tout  en 
y  maintenant  un  conseil  de  discipline,  si  vous  confiez  l'appréciation 
des  faits  disciplinaires  à  des  juges,  vous  aurez  substitué  des  hommes 
à  des  hommes  sans  supprimer  la  possibilité  d'erreurs.  »  Alors  que 
faire?  M.  Trarieux  ne  l'a  pas  dit.  Il  s'est  même  refusé  à  user  de  l'initia- 
tive gouvernementale  pour  préparer  un  projet  de  loi  quelconque;  et 
si,  un  peu  plus  tard,  M.  le  président  du  Conseil,  entraîné  par  le  mouve- 
ment de  la  Chambre,  a  promis  au  contraire  de  déposer  ce  projet,  ff 
s'est  appuyé,  pour  en  montrer  l'utilité,  sur  les  argumens  les  plus 
étrangers  à  la  cause.  De  quoi  s'agissait-il,  en  effet?  De  la  non-radiation 
de  M.  Eiffel.  Et  de  quoi  a  parlé  M.  Ribot  ?  Du  droit,  exorbitant  d'après 
lui,  qu'une  loi  récente  a  attribué  à  la  grande-chancellerie  de  donner 
son  avis  sur  les  propositions  de  décoration]  faites  par  le  gouverne- 
ment. La  grande-chancellerie  a-t-elle  exercé  ce  droit?  C'est  probable; 
n'est-ce  pas  pour  cela  qu'on  le  lui  avait  donné?  L'avait-elle  demandé, 
sollicité?  Non,  assurément;  mais  à  cette  époque  la  Chambre  était 
beaucoup  moins  frappée  de  la  nécessité  de  faire  sortir  de  la  Légion 
d'honneur  quelques-uns  de  ses  membres  que  de  la  facilité  avec 
laquelle  on  les  y  avait  fait  entrer.  C'est  contre  ce  mal  qu'elle  a  * 

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REVUE.    —   CHRONIQUE.  711 

prendre  des  précautions,  et  elle  a  voté,  sans  même  la  discuter,  une  loi 
qui  confiait  à  la  grande-chancellerie  une  sorte  de  contrôle  sur  les 
titres  des  candidats  proposés  par  le  gouvernement.  Cette  loi  a-t-elle 
eu  depuis  des  inconvéniens?  Nous  l'ignorons  :  au  moment  où  elle  a 
été  votée,  le  gouvernement  en  a  remercié  la  Chambre.  En  tout  cas, 
elle  n'avait  rien  à  faire  dans  la  question  de  M.  Eiffel,  sinon  peut-être  à 
montrer  combien  il  est  imprudent  de  céder  à  des  suggestions  hâtives, 
inconsidérées,  quelquefois  passionnées,  et  de  promulguer  des  ré- 
formes avec  une  réflexion  insuffisante,  à  la  suite  d'une  émotion  acci- 
dentelle et  d'un  parti  pris  improvisé. 

Si  la  Légion  d'honneur  appelle  vraiment  des  réformes,  il  fallait 
les  étudier  avec  un  peu  plus  de  possession  de  soi-même  et  de  sang- 
froid.  En  ce  qui  concerne  M.  Eiffel,  il  fallait  dire  courageusement 
à  la  Chambre  que  la  grande-chancellerie  avait  pris,  dans  la  plé- 
nitude de  ses  pouvoirs,  une  décision  définitive  et  irrévocable. 
Peut-être  s'est-elle  trompée  ;  mais  il  vaut  mieux  subir  les  inconvé- 
niens passagers  d'une  erreur  que  de  renverser  ab  irato  une  institu- 
tion sous  prétexte  de  l'améliorer.  Tous  les  tribunaux  se  trompent  : 
on  n'a  jamais  considéré  que  ce  fût  une  raison  pour  laisser  s'affaiblir 
l'autorité  de  la  chose  jugée.  Il  est  vrai  qu'il  y  a  pour  les  tribunaux  ordi- 
naires plusieurs  degrés  de  juridiction,  et  que,  si  l'un  a  mal  jugé,  un 
autre  est  institué  pour  reviser  sa  sentence.  Au-dessus  des  tribunaux 
de  première  instance,  il  y  a  la  cour  d'appel,  et  au-dessus  de  la  cour 
d'appel,  la  cour  de  cassation.  Ce  système  de  garanties  superposées 
donne  incontestablement  plus  de  sécurité;  mais  peut-il  être  appliqué 
à  l'ordre  d'affaires  qui  relève  de  la  Légion  d'honneur?  On  a  répété  à 
plusieurs  reprises  qu'il  n'y  avait  pas  de  recours  contre  la  décision  du 
Conseil  de  l'ordre,  et  on  a  paru  le  regretter.  Cela  nous  semble,  au 
contraire,  tout  à  fait  naturel  et  convenable.  Les  questions  d'honneur 
ont  un  caractère  particulier  qui  ne  permet  pas  de  les  soumettre  aux 
mêmes  conditions  de  procédure  qu'un  litige  ordinaire.  Un  tribunal  se 
trompe  sur  l'application  de  la  loi,  parce  que  nos  lois  sont  souvent 
très  compliquées,  surchargées  d'une  jurisprudence  variable,  et  que 
les  espèces  qu'on  lui  soumet  présentent,  elles  aussi,  des  points  de 
vue  très  divers.  Qu'un  tribunal  plus  compétent  revise  un  jugement 
mal  rendu,  rien  de  mieux.  Le  premier  juge  n'a  pas  à  s'en  émouvoir, 
encore  moins  à  s'en  offenser:  on  se  rirait  de  lui  s'il  manifestait  de 
pareils  sentimens.  Mais  quand  il  s'agit  de  l'honneur,  c'est  bien  diffé- 
rent! La  loi  qui  le  régit  est  simple  comme  la  conscience  d'un  honnête 
homme.  Elle  ne  comporte  ni  un  grand  nombre  d'articles  ni  une  procé- 
dure alambiquée,  et  la  seule  garantie  que  l'on  puisse  donner  à  ses  jus- 
ticiables est  tout  entière  dans  le  caractère  des  juges.  Il  n'y  en  a  pas,  il 
ne  peut  pas  y  en  avoir  d'autre.  Si  un  juge  de  droit  commun  n'a  pas  le 
droit  d'être  froissé  parce  qu'on  lui  dit  qu'il  a  mal  jugé  un  procès  ordi- 


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*?12  un»  ras  dsux  vokdis. 

naire,  il  n'en  est  pas  de  même  d'un  jury  d'honneur,  et  la  Conseil  de 
Tordre  n'est  pas  autre  chose.  11  Test  même  à  un  degré  supérieur,  tant 
à  cause  de  sa  composition  que  de  la  part  qui  y  est  prise  par  le  gou- 
vernement. N'est-ce  pas  celui-ci,  en  effet,  qui  nomme  le  grand-chan- 
celier et  tous  ses  collègues?  Il  les  choisit  parmi  des  militaires  qui  ont 
fini  leur  carrière,  parmi  des  administrateurs  qui  ont  honoré  la  leur  par 
l'éclat  de  leur  talent  ou  par  la  dignité  de  leur  vie,  parmi  des  savans 
illustres  et  respectés.  Et  c'est  à  ces  hommes  qu'on  viendrait  dire  :  — 
Comme  vous  pouvez  vous  tromper  sur  une  question  d'honneur,  nous 
allons  instituer  au-dessus  de  vous  un  tribunal  plus  compétent  en  pareille 
matière!  —  Qui  ne  voit  ce  qu'une  pareille  proposition  a,  il  faut  dire  le 
mot,  de  blessant?  La  loi  actuelle  a  beaucoup  mieux  compris  la  nature 
des  questions  à  résoudre  et  les  convenances  particulières  à  l'institution 
destinée  à  les  régler,  lorsqu'elle  a  voulu  que  la  décision  prise  par  la 
grande-chancellerie  ne  pût  être  modifiée  que  dans  un  sens  favorable 
au  légionnaire  trop  sévèrement  frappé.  Elle  a  prévu  seulement  un 
excès  de  rigueur,  et  on  ne  peut  pas  prévoir  autre  chose  sans  frapper  de 
discrédit  une  institution  qui  est  faite  pour  veiller  à  l'honneur  national. 
Mais  ce  qui  est  particulièrement  inadmissible,  c'est  que,  ce  second 
degré  de  juridiction,  qui  n'est  pas  parce  qu'il  ne  doit  pas  être,  la 
Chambre  supplée  à  son  absence  en  se  chargeant  de  le  représenter. 
Quoi  qu'on  en  dise,  les  assemblées  parlementaires  sont  honnêtes: 
quand  même  quelques-uns  de  leurs  membres  le  seraient  individuelle- 
ment moins  que  d'autres,  ou  même  ne  le  seraient  pas  du  tout,  elles 
sont,  dans  leur  ensemble,  comme  un  public  au  théâtre,  et  l'on  sait  à 
quel  point  ce  public  est  accessible  aux  beaux  sentimens.  La  différence 
est  que  la  Chambre  est  en  même  temps  spectatrice  et  actrice  :  elle  se 
sait  surveillée,  volontiers  même  suspectée,  et,  dans  ses  manifestations 
extérieures,  elle  est  plutôt  disposée  à  pousser  la  morale  publique  et 
privée  jusqu'à  l'intransigeance,  surtout  lorsqu'elle  n'est  pas  elle-même 
en  cause.  Une  Chambre  est,  à  ce  point  de  vue,  un  jury  d 'honneur 
redoutable.  11  n'obéit  pas  seulement  à  la  voix  de  l'honneur  ;  d'autres 
encore  parlent  tout  bas  à  son  oreille.  Faut-il  les  énumérer?  Une 
Chambre  se  compose  de  partis  politiques,  et  les  partis,  quelque  effort 
qu'ils  fassent  pour  se  dégager  de  la  préoccupation  de  leur  intérêt  propre, 
y  parviennent  bien  difficilement.  Même  dans  une  affaire  d'honneur, 
lorsqu'ils  aperçoivent  un  moyen  de  flétrir  un  adversaire,  ou  simple- 
ment de  fomenter  une  agitation  dont  ils  espèrent  profiter,  la  tentation 
est  trop  forte  pour  qu'ils  y  résistent  sûrement.  Alors  il  se  produit  dans 
toutes  les  fractions  de  la  Chambre,  non  pas  toujours  une  émulation 
vraiment  vertueuse,  mais  quelque  chose  qui  en  a  l'apparence.  On  veut 
être  aussi  pur  que  son  voisin,  quelquefois  davantage  :  on  enchérit  sar 
lui.  Il  y  a,  dans  tout  cela,  du  pharisaïsme  mêlé  à  une  honnêteté  réelle, 
mais  à  une  honnêteté  qui  devient  facilement  théâtrale  et  ne  dédaigne 

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REVUE.    CHRONIQUE.  713 

pas  de  faire  de  l'effet .  On  se  laisse  aller  à  prouver  sa  vertu  au  détriment  de 
celle  d'autrui.  Si  les  mécontens  profitent  de  la  circonstance  pour  embar- 
rasser le  gouvernement  en  l'obligeant  à  prendre  parti,  on- voit  quels 
autres  élémens  entrent  aussitôt  en  fermentation.  C'est  pour  cela 
que  les  assemblées  politiques  feront  toujours  trembler  ceux  dont  elles 
tiendront  l'honneur  entre  leurs  mains.  Encore  une  fois,  nous  laissons 
de  côté  la  personne  et  la  cause  de  M.  Eiffel  ;  elles  ne  sont  qu'un  accident 
dans  un  ordre  de  choses  beaucoup  plus  général  ;  mais  le  jour  où  les 
décisions  prises  par  la  grande-chancellerie  pourront  être  évoquées  par 
la  Chambre  des  députés,  et  que,  sous  la  chaude  parole  d'un  orateur, 
elles  seront  le  jouet  de  votes  parlementaires,  toutes  les  garanties  que 
les  lois  antérieures  ont  données  aux  légionnaires,  et  que  nous  avons 
rappelées,  disparaîtront  du  même  coup.  Sans  doute,  le  cas  de  M.  Eiffel 
est  et  restera  exceptionnel;  mais,  en  pareille  matière,  c'est  trop  d'une 
exception.  Une  fois  de  plus,  on  a  laissé  la  Chambre  s'enivrer  du  senti- 
ment de  sa  toute-puissance  ;  on  lui  a  laissé  croire  qu'il  n'y  avait  rien  en 
dehors  d'elle  qui  ne  lui  fût  accessible,  et  qu'elle  ne  pût  soumettre  à  sa 
volonté  ;  on  lui  a  permis,  sinon  de  casser  une  décision  définitive,  au 
moins  de  briser  le  tribunal  qui  l'avait  prise  ;  loin  de  protéger  ce  tribunal, 
le  gouvernement  a  soulevé  contre  lui  d'autres  griefs  encore  que  ceux 
dont  M.  Pourquery  de  Boisserin  s'est  fait  le  dénonciateur  enflammé.  Et 
c'est  là  ce  qui  est  grave.  La  conscience  publique  est-elle  plus  éclairée 
qu'avant?  est-elle  soulagée  ?  sait-elle  davantage  ce  qu'elle  doit  penser? 
est-elle  mieux  à  même  de  distinguer  les  fautes  commises  par  ceux-ci 
ou  par  ceux-là  et  de  distribuer  les  responsabilités?  Personne  n'oserait 
le  dire.  Il  y  a  seulement  une  institution  de  plus  ébranlée.  Le  Con- 
seil de  l'ordre  ne  pouvait  pas  se  dispenser  de  donner  sa  démission  ; 
il  l'a  donnée.  Après  l'avoir  en  quelque  sorte  provoquée,  on  ne  pouvait 
pas  se  dispenser  de  l'accepter  ;  on  l'a  acceptée.  Des  hommes  infiniment 
honorables  ont  éprouvé  le  sentiment  amer  d'une  blessure  qu'ils  jugent 
imméritée;  on  les  remplacera  par  d'autres.  On  remplacera  aussi  la  loi 
actuelle  par  une  autre  loi.  Et  puis?  M.  Eiffel  restera  décoré,  et,  loin 
d'avoir  désormais  plus  de  sécurité,  les  légionnaires  en  auront  moins, 
car  ils  sauront  que,  lorsqu'elle  le  veut,  c'est  la  Chambre  des  députés  qui 
devient  leur  vrai  conseil  de  discipline.  Admire  qui  youdra  ce  résultat, 
mais  nous  voudrions  bien  savoir  à  qui  il  profite. 

Le  15  juillet,  M.  Stamboulof  a  été  assassiné  à  Sofia.  Le  crime  s'est 
accompli  vers  huit  heures  du  soir,  c'est-à-dire  à  un  moment  où  il  faisait 
encore  jour,  et  dans  une  rue  fréquentée.  Il  est  surprenant  que  les  assas- 
sins aient  pu  s'échapper.  Certes,  la  police  de  Sofia  est  mal  faite  :  elle 
est  d'autant  plus  maladroite  que  le  danger  auquel  M.  Stamboulof  était 
exposé,  et  dont  il  vient  d'être  victime,  était  connu  de  tout  le  monde; 
lui-même  l'avait  à  maintes  reprises  signalé  très  haut.  Une  étrange 
fatalité  a  pesé  sur  toute  cette  affaire.  L'année  denÀtoQ,'\b  %<&\»otw&- 


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714  BEVUE  DBS  DEUX  MONDES, 

ment  bulgare  a  donné  à  entendre  à  M.  Stambonlof  qu'il  ferait  bien  4e 
quitter  pour  quelque  temps  le  pays:  il  s'y  est  refusé.  Cette  année, 
il  a  demandé  lui-même  l'autorisation  d'aller  aux  eaux  de  Carlsbad:  le 
gouvernement  ne  la  lui  a  pas  accordée.  Une  lourde  responsabilité 
pèse  donc  sur  le  ministère,  car  son  refus  entraînait  pour  lui  une  obli- 
gation encore  plus  étroite  de  veiller  sur  un  homme  dont  il  avait  fait  en 
quelque  sorte  son  prisonnier.  M,  Stambonlof  ne  disait  pas,  comme 
Sylla:  «  J'ai  un  nom,  »  ou  plutôt  il  croyait  que  son  nom  devait  attirer 
sur  lui  les  poignards  au  lieu  de  les  en  détourner  :  l'infortuné  ne  se 
trompait  pas. 

Il  faut  donc  reprocher  au  gouvernement  bulgare  de  la  négligence  et 
de  l'incurie,  mais  rien  n'autorise  à  aller  plus  loin.  On  l'a  fait  pourtant 
On  a  dit,  en  termes  à  peu  près  formels,  que  le  gouvernement  avait 
été  complice  du  crime;  on  a  insinué,  par  un  retour  de  modération  ou 
de  bon  sens,  que,  s'il  ne  l'avait  pas  suggéré  lui-même,  il  avait  d'avance 
connu  le  projet  et  ne  s'était  pas  opposé  à  son  exécution.  En  tout  état 
de  cause,  il  regarderait  la  disparition  de  M.  Stamboulof  comme  un  bon 
débarras.  De  telles  suppositions  sont  odieuses  lorsqu'elles  ne  reposent 
sur  aucune  preuve  ni  commencement  de  preuve,  et  c'est  ici  le  cas. 
Quand  même  le  passé  du  prince  Ferdinand  et  celui  de  M.  Stoflof 
ne  protesteraient  pas  contre  le  rôle  qu'on  leur  attribue,  leur  intérêt  les 
aurait  certainement  détournés  de  toute  connivence  criminelle,  car  ils 
n'avaient  en  ce  moment  rien  à  craindre  de  M.  Stamboulof,  et  leur  prin- 
cipale préoccupation  devait  être  de  donner  à  l'Europe  l'impression  que 
leur  gouvernement  était  humain  et  fort.  Qu'il  soit  humain,  nous  n'en 
doutons  pas  :  le  prince  Ferdinand  n'a  jamais  signé  que  contraint  et  forcé 
les  ordres  de  mort  que  M.  Stamboulof  exigeait  de  lui,  et  les  exécution* 
ont  cessé  après  l'arrivée  de  M.  Stoïlof  au  pouvoir;  mais  que  ce  gouver- 
nement soit  fort,  il  lui  reste  à  en  faire  la  preuve.  La  faiblesse  de  la  po- 
lice au  moment  de  l'assassinat,  son  impuissance  depuis  à  trouver 
les  assassins,  inspirent  des  doutes  à  cet  égard.  Quant  au  péril  que 
M.  Stamboulof  pouvait  faire  courir  au  gouvernement,  il  était  nul.  L'at- 
titude de  la  foule  pendant  les  funérailles  et  les  sentimens  qui  s'expri- 
ment tout  haut  dans  les  cercles  de  Sofia,  dans  les  journaux,  dans  les 
rues,  montrent  que  l'opinion  générale  était  hostile  à  la  victime.  Les 
souvenirs  qu'avait  laissés  sa  dictature  sont  de  ceux  qui  poussait! 
toutes  les  vengeances  privées,  et  cela  est  vrai  surtout  chez  un 'peuple 
qui,  malgré  des  qualités  très  sérieuses,  n'est  encore  qu'imparfaite* 
ment  civilisé  et  dont  l'énergie  première  n'a  rien  perdu  de  sa  rudesse. 
On  peut  en  juger  par  M.  Stamboulof  lui-même  :  supérieur  par  l'in- 
telligence et  par  la  volonté  à  la  plupart  de  ses  compatriotes,  il  a  in. 
carné  en  lui  ce  que  leurs  passions  ont  encore  de  violent,  parfois  de 
féroce.  Il  a  été  un  type  bulgare  à  l'état  brut.G'est  là  qu'il  faut  chercher 
l'explication  de  sa  mort  tragique. 

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REVUE.    CHRONIQUE.  715 

Qu'il  ait  été,  à  sa  manière,  sincèrement  et  passionnément  patriote, 
soit!  Si  sa  dictature  a  coûté  à  son  pays  du  sang  et  des  larmes,  elle  a 
contribué  à  assurer  son  indépendance.  La  Bulgarie  est  maintenant 
hors  de  tutelle.  Certaines  choses  qu'on  a  pu  croire  possibles  autrefois 
ne  le  sont  certainement  plus,et  personne  n'essaierait  de  les  renouveler. 
Plus  tard,  lorsque  des  souvenirs  cruels  se  seront  effacés,  on  rendra 
peut-être  plus  volontiers  justice  à  M.  Stamboulof  ;  mais  on  dira  aussi 
que,  dans  les  procédés  qu'il  a  employés,  il  a  dépassé  toute  mesure,  et 
que,  s'il  était  resté  plus  longtemps  au  pouvoir,  il  aurait  définitivement 
compromis  sa  cause  par  l'exagération  qu'il  mettait  à  la  défendre.  Con- 
vaincu que  l'ingratitude  est  le  premier  devoir  d'une  nation  jeune  qui 
aspire  à  l'indépendance,  et  que  ses  amis  de  la  veille  ont  nécessairement 
la  prétention  de  devenir  ses  maîtres  du  lendemain,  il  voyait  dans  la 
Russie  le  principal,  l'unique  obstacle  au  libre  développement  de  la 
Bulgarie.  Plus  les  services  rendus  avaient  été  grands,  plus  le  danger  lui 
semblait  menaçant.  Toute  sa  politique  a  consisté  non  seulement  à 
rompre  avec  la  Russie,  mais  à  creuser  entre  elle  et  lui  un  de  ces  fossés 
que  rien  ne  peut  plus  combler.  Il  semblait  craindre  de  n'avoir  jamais 
accumulé  assez  de  griefs  entre  les  deux  pays.  Tous  ceux  qui  étaient  sus- 
pects à  ses  yeux  de  tendances  russophiles  étaient  ses  ennemis  person- 
nels, et  il  les  supprimait.  Il  a  déployé  dans  cette  lutte  une  vigueur 
farouche  que  rien  ne  lassait,  qu'aucun  scrupule  n'embarrassait.  Il  a 
multiplié  les  assassinats  juridiques.  Pourtant,  quelque  jalouse  que  fût 
son  ardeur  particulariste,  il  sentait  bien  que  la  Bulgarie  ne  pouvait  pas 
encore  se  protéger  elle-même,  et  qu'elle  avait  besoin,  pour  assurer  sa 
sécurité,  de  trouver  quelque  concours  au  dehors.  Il  n'avait  pas  l'em- 
barras du  choix.  L'histoire  des  petits  royaumes,  des  petites  principau- 
tés balkaniques,  est  remplie  tout  entière  par  la  lutte  d'influence  de  la 
Russie  et  de  l'Autriche  :  c'est  tantôt  celle-ci  qui  l'emporte  et  tantôt 
celle-là,  mais  c'est  toujours  l'une  des  deux.  M.  Stamboulof  s'est  tourné 
du  côté  de  l'Autriche,  derrière  laquelle  il  apercevait  le  fantôme  gigan- 
tesque et  rassurant  de  la  Triple  Alliance.  Son  patriotisme  a  abouti  à 
faire  de  lui  le  chef  et  presque  l'inventeur  du  parti  autrichien  bulgare. 
H  a  cru  trouver  dans  cette  politique  la  force  qui  lui  manquait  par  ail- 
leurs. D'autre  part,  la  bienveillance  de  l'Autriche,  qui,  n'ayant  rien  fait 
pour  la  Bulgarie,  devait  se  montrer  moins  exigeante  que  la  Russie,  lui 
apparaissait  moins  à  craindre  que  la  tutelle  de  celle-ci.  Ces  vues  étaient 
en  partie  justes,  et  un  politicien  habile,  souple,  avisé,  un  homme  d'État 
véritable,  propre  à  tous  les  ménagemens  qu'exige  une  [situation  déli- 
cate, aurait  pu,  en  profitant  de  l'opposition  d'intérêt  des  deux  puis- 
sances, s'appuyer  tantôt  sur  l'une,  tantôt  sur  l'autre,  et  assurer  entre 
elles  l'indépendance  de  son  pays.  Mais  M.  Stamboulof  n'a  pas  été  cet 
homme  d'État.  Dès  le  premier  jour,  il  s'est  laissé  envahir  par  un  sen- 
timent fort  peu  politique,  l'aversion,  la  haine  de  la  Russie.  Vlvràft. 


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TfiJ 


716 


&SVU1  DES  DBUX  VOVUt. 


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personnellement  brûlé  ses  vaisseaux.  Il  sentait  bien  que  si  l'influence 
russe  regagnait  un  peu  du  terrain  qu'il  lui  avait  fait  perdre,  il  était 
perdu  lui-môme.  Aussi  était-il  arrivé  à  faire  de  la  Bulgarie  le  boulevard 
de  l'Europe  centrale  contre  l'empire  moscovite. 

Cette  politique  était- elle  sage?  Convenait-elle  à  la  principauté? 
N'était-elle  pas  trop  violente  pour  se  soutenir  longtemps?  Il  faut 
demander  aux  faits  seuls  une  réponse  à  ces  questions.  On  raconte  que, 
lorsque  le  prince  Alexandre  de  Battenberg  revint  à  Sofia  après 
l'étrange  enlèvement  qui  lui  avait  fait  toucher  le  territoire  russe,  il 
annonça  tout  de  suite  l'intention  d'abdiquer.  M.  Stamboulof  ne  négligea 
rien  pour  l'en  dissuader.  Un  prince  qui  devait  tout  au  tsar  et  qui  avait 
eu  l'imprudence  de  se  brouiller  avec  lui  semblait  à  M.  Stamboulof  un 
instrument  providentiel.  Mais  le  prince  n'en  jugeait  pas  de  môme.D 
n'avait  pas  prévu,  il  n'avait  pas  voulu  la  disgrâce  à  laquelle  il  s'était 
exposé;  la  sentant  irrémédiable,  il  comprit  que  son  rôle  était  fini  et 
demanda  à  la  vie  privée  le  calme  et  les  compensations  dont  il  ne  devait 
pas  jouir  longtemps.  La  déception  de  M.  Stamboulof  a  été  grande  à 
ce  moment,  mais  il  n'était  pas  homme  à  se  décourager.  Il  assuma 
pour  son  propre  compte  la  régence  de  la  principauté  et  gouverna  avec 
quelques-uns  de  ses  amis  jusqu'au  moment  où  il  réussit  enfin  à  se 
procurer  un  autre  prince.  Et  à  quelle  puissance  alla-t-il  l'emprunter? 
A  l'Autriche.  Certes,  il  a  pu  se  flatter  alors  d'avoir  bien  joué  son  jeu  et 
de  s'être  assuré  tous  les  moyens  de  succès.  C'était  pour  lui  un  coup  de 
fortune  d'avoir  pu  mettre  un  prince  autrichien  sur  le  demi-trône  de 
Bulgarie.  Sans  doute,  le  gouvernement  austro-hongrois  déclarait  bien 
haut  qu'il  n'était  pour  rien  dans  cette  aventure;  le  prince  Ferdinand  de 
Saxe-Cobourg  avait  agi  à  sa  tête  et  à  ses  risques  et  périls;  le  cabinet  de 
Vienne  désavouait  toute  participation  officielle  et  même  officieuse  à 
l'événement.  Mais  la  nature  et  la  force  des  choses  devaient  agir  en  fa- 
veur du  développement  de  l'influence  autrichienne  à  Sofia,  et  c'estoa 
résultat  auquel  on  ne  pouvait  pas  être  assez  indifférent  à  Vienne  pour 
y  demeurer  toujours  étranger.  La  politique  autrichienne  a  été,  depuis» 
remarquablement  discrète,  prudente,  réservée  dans  la  forme,  mais  an 
fond  active  et  efficace  en  Bulgarie,  comme  elle  l'était  déjà  en  Serine. 
Quant  à  la  politique  moscovite,  elle  a  été  nulle.  Le  tsar  Alexandre  IB, 
personnellement  blessé  de  l'attitude  de  la  Bulgarie  à  son  égard,  né- 
content,  aigri  même,  autant  du  moins  que  peut  l'être  une  âiae  noUt 
et  bienveillante  qui  voit  ses  intentions  méconnues  et  calomniées, 
d'ailleurs  partisan  résolu  du  repos  de  l'Europe  et  craignant  de  le  a» 
promettre  pour  des  intérêts  qui,  à  ses  yeux,  n'en  valaient  pas  la  peu* 
et  pour  des  gens  qui  ne  méritaient  pas  ce  sacrifice  ou  ce  risque,  le  tstf 
s'était  réfugié  dans  une  abstention  absolue.  Il  comptait,  lui  aussi,  i 
la  justice  immanente  des  choses  et  sur  un  retour  immanquable  de  Jij 
Bulgarie  à  sa  politique  naturelle  et  traditionnelle.  Ainsi,  rien  n'a  g**  | 

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REVUE.    —   CHRONIQUE.  717 

M.  Slamboulof;  aucun  obstacle  ne  lui  a  été  opposé  du  dehors;  iî  a  pu 
pousser  à  bout  son  système.  Qu'est-il  arrivé?  Lequel,  de  lui  ou  du 
gouvernement  russe,  avait  vu  le  plus  juste  dans  l'avenir?  On  peut  en 
juger  aujourd'hui.  M.  Stamboulof  a  cru  sans  doute  qu'Alexandre  de 
Battenberg:  au  moment  où  il  a  abdiqué,  obéissait  à  la  fascination  qu'à 
cause  de  son  origine  le  prestige  du  tsar  devait  exercer  sur  lui  ;  mais 
un  prince  autrichien  devait  échapper  à  ce  préjugé,  si  ce  n'était  là  qu'un 
préjugé.  Pourtant,  au  bout  de  quelques  années,  le  prince  Ferdinand,  à 
son  tour,  s'est  aperçu  que  son  gouvernement  devenait  impossible,  et 
qu'il  s'affaiblissait  chaque  jour  davantage  par  la  tension  exorbitante 
que  lui  imposait  son  hostilité  contre  la  Russie.  Un  tel  effort  épuisait 
ses  forces  vives.  Se  gouverner  soi-même,  c'est-à-dire  indépendamment 
de  la  Russie,  est  le  désir  de  tout  Bulgare  ;  mais  gouverner  contre  la 
Russie  et  réduire  à  cela  tout  le  programme  du  gouvernement  a  été 
l'erreur  d'un  homme  et  a  amené  l'effondrement  de  sa  politique.  Le 
prince  que  M.  Stamboulof  était  allé  chercher  à  Vienne  et  qu'il  a  eu  le 
droit  de  regarder  comme  sa  créature  s'est  séparé  de  lui,  et  presque 
aussitôt  une  sorte  de  détente  s'est  produite  dans  les  rapports  de  Saint- 
Pétersbourg  et  de  Sofia. 

M.  Stamboulof  a  dû  éprouver  une  irritation  profonde  lorsqu'il  a 
appris  qu'une  députation  bulgare  se  rendait  en  Russie,  après  s'être 
évidemment  assurée  d'y  recevoir  un  accueil  favorable.  Cette  députation 
n'avait  rien  d'officiel,  on  n'en  est  pas  encore  là  ;  son  caractère  était  tout 
privé  ;  mais  elle  était  conduite  par  le  métropolite  Clément  et  compre- 
nait une  délégation  du  Sobranié,  de  sorte  qu'elle  représentait  à  la  fois 
l'élément  religieux  et  l'élément  national  du  pays  :  les  deux,  au  surplus, 
se  confondent  aisément  et  n'en  font  qu'un.  Toute  la  Bulgarie  avait  les 
yeux  fixés  sur  Saint-Pétersbourg,  attendant  avec  anxiété  des  nouvelles 
des  délégués  qui  s'y  rendaient  en  son  nom.  On  a  appris  qu'ils  avaient 
été  reçus  successivement  par  le  prince  Lobanof,  ministre  des  affaires 
étrangères,  par  M.  Pobedonostzef,  procureur  général  du  saint-synode, 
enfin  par  l'empereur  lui-même,  et  que  les  paroles  échangées  dans  ces 
entrevues  solennelles  avaient  été  aussi  satisfaisantes  que  possible. 
Le  prince  Lobanof  a  été  jusqu'à  dire  que  l'empereur  n'avait  aucun 
grief  personnel  contre  le  prince  Ferdinand  :  c'était  aplanir  la  voie  à 
un  rapprochement  dont  il  ne  reste  plus  qu'à  trouver  la  forme.  M.  Po- 
bedonostzef, qui  est,  comme  personne  ne  l'ignore,  un  très  important 
personnage  politico-religieux  et  qui  avait  toute  la  confiance  du  dé- 
funt empereur,  a  reçu  dans  un  banquet  la  députation  bulgare,  et  en 
même  temps  une  mission  abyssine  venue,  non  sans  quelque  déplaisir 
pour  l'Italie,  resserrer  les  liens  religieux  de  l'Abyssinie  et  de  la  Russie. 
Après  les  toasts  d'usage,  M.  Ppbedonostzef,  s'adressant  au  métropolite 
Clément,  l'a  assuré  que  les  Russes  étaient  ravis  de  voir  à  Saint-Péters- 
bourg leurs  frères  en  religion.  Le  métropolite  a  remeicife  «n  ^w\a&X^ 


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718  BSVCB  DBS  DKUX  HOMMES. 


son  tour  un  toast  au  procureur  général  du  saint-synode.  An  cous  de 
son  allocution,  il  a  rappelé  que  la  Bulgarie  avait  transmis  i  la  Russie 
la  foi  orthodoxe,  la  civilisation  et  Tart  de  la  lecture  et  de  l'écriture,  et 
que,  de  son  côté,  la  Russie  avait  donné  à  la  Bulgarie  l'indépendance  et 
la  liberté.  «  Les  Bulgares,  a-t-il  ajouté,  ont  beaucoup  péché  contre  la 
Russie,  mais  l'amour  de  la  Russie  envers  eux  est  resté  le  même.  » 
Quelles  paroles!  Si  M.  Stamboulof  a  eu  le  temps  d'en  recueillir  l'écho 
à  Sofia,  on  peut  juger,  à  l'emportement  de  son  âme,  de  la  colère  qull 
en  a  ressentie  ;  mais  presque  en  même  temps,  comme  par  une  fatalité 
qui  faisait  disparaître  l'homme  avec  sa  politique,  le  malheureux  était 
mis  en  pièces  dans  une  rue  de  Sofia.  Ce  drame  sinistre,  en  révoltant 
la  conscience  humaine  dans  le  monde  entier,  donnait  l'essor  aux  senti- 
mens  secrets  qui  avaient  peine  à  se  contenir  dans  certains  pays,  et  leur 
permettait  de  s'exprimer  en  termes  violens.  On  s'explique  mainte- 
nant les  accusations  indignes  qui  ont  été  lancées  [de  le  prince  Fer- 
dinand et  M.  Stoïlof.  Est-ce  bien  la  seule  horreur  du  crime  qui  s'exha- 
lait dans  ces  imprécations  passionnées?  N'était-ce  pas  aussi  la  déception 
causée  par  une  politique  destinée,  si  elle  se  poursuit,  à  rendre  la  Bul- 
garie indépendante  non  seulement  de  la  Russie,  mais  de  la  Triple 
Alliance?  Lorsqu'on  sommait  le  prince  Ferdinand  d'abdiquer  au  pro- 
fit de  son  fils,  s'agissait-il  de  venger  M.  Stamboulof  de  l'homme  le 
plus  innocent  de  sa  mort,  ou  plutôt  de  profiter  de  la  faiblesse  d'une 
longue  régence  pour  faire  de  la  Bulgarie  un  champ  ouvert  à  toutes  les 
intrigues?  Il  suffit  de  poser  ces  questions. 

Quant  à  la  Bulgarie,  le  meilleur  gage  qu'elle  puisse  donner  en  ce 
moment  de  sa  correction  envers  l'Europe,  le  plus  sûr  moyen  pour  die 
de  mériter  confiance  et  sympathie,  est  d'arrêter  résolument  la  pro- 
pagande anarchique  et  révolutionnaire  qui  se  fait  sur  son  territoire, 
faut-il  dire  au  profit  de  la  Macédoine  ?  La  Macédoine  n'a  aucun  profit  à 
tirer  de  cette  agitation  intempestive.  Ceux  qui  la  fomentent  ont  eu 
l'esprit  frappé  par  les  événemens  qui  se  sont,  il  y  a  quelques  mois, 
passés  en  Arménie  et  qui  ont  amené  une  intervention  amicale  de  plu- 
sieurs puissances  auprès  de  la  Porte.  Mais  d'abord  les  révoltes  par- 
tielles qui  ont  éclaté  en  Arménie  n'avaient  pas  été  provoquées  du 
dehors,  et  la  Porte  ne  pouvait  pas  en  attribuer  l'initiative  à  l'ambition 
brouillonne  d'un  autre  pays  ;  de  plus,  la  répression  parait  avoir  été,  non 
pas  énergique,  mais  sanguinaire  ;  enfin,  pourquoi  ne  pas  l'avouer?  il 
est  beaucoup  plus  facile  de  limiter  et  de  localiser  les  conséquences 
des  affaires  arméniennes  qu'il  ne  le  serait,  en  pleine  Europe  et  sur  cet 
échiquier  si  compliqué  des  Balkans,  de  rester  maître  des  développe- 
mens  que  prendrait  la  question  de  Macédoine  si  elle  venait  par  mal- 
heur à  se  poser  aujourd'hui.  La  Bulgarie  assumerait  donc  une  lourde 
responsabilité  si,  soit  par  ;une  connivence  secrète,  soit  simplement 
par  négligence,  elle  permettait  à  des  comités  semi-bulgares  et  seoi» 

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REVUE.   —  CHRONIQUE.  719 

macédoniens  d'attiser  chez  elle  an  foyer  dont  les  brandons  servi- 
raient à  allumer  l'incendie  de  l'autre  côté  de  ses  frontières.  Rien 
n'excuserait  une  pareille  attitude.  La  Porte  s'en  est  déjà  plainte:  on 
lui  a  répondu  de  Sofia  qu'elle  ferait  bien  d'accorder  des  réformes  à  la 
Macédoine.  Cette  réponse  est  plutôt  de  nature  à  encourager  le  mal 
qu'à  y  mettre  un  terme.  Il  n'y  a  pas  dans  l'Europe  occidentale,  civi- 
lisée et  respectueuse  des  règles  du  droit  des  gens,  un  seul  gouverne- 
ment qui  l'accepterait  de  la  part  d'un  autre,  si  cet  autre  laissait  en 
même  temps  l'insurrection  s'organiser  chez  lui  et  semblait  môme  la 
propager.  La  Porte,  perfidement  attaquée,  n'a  songé  qu'à  se  dé* 
fendre  ;  elle  l'a  fait  jusqu'ici  avec  autant  de  modération  que  de  fer- 
meté. Les  derniers  télégrammes  annoncent  que  plusieurs  des  bandes 
insurrectionnelles  qui  étaient  passées  de  Bulgarie  en  Macédoine  sont 
revenues  à  leur  point  de  départ  assez  fortement  endommagées  :  qui 
pourrait  trouver  mauvais  que  la  Porte  repoussât  la  force  par  la  force? 
Tout  ce  qu'on  lui  demande  est  de  s'en  tenir  là  et  de  ne  pas  égarer  la 
répression  sur  des  villages  tout  entiers,  sur  [des  femmes,  sur  des 
enfans,  comme  elle  l'a  fait  en  Arménie  il  y  a  quelques  mois,  et  en 
Bulgarie  même  il  y  a  quelque  dix-huit  ans.  Le  temps  est  passé  où 
elle  pouvait  répondre  à  la  révolté  par  le  massacre  et  par  la  terreur. 
Rien  n'est  plus  facile  que  d'arrêter  dès  le  début  les  échauffourées 
bulgaro-macédoniennes,  à  la  condition  d'éviter  des  fautes  diverses  sur 
le  danger  desquelles  l'Europe  et  la  Porte  sont  suffisamment  éclairées 
par  l'expérience.  Mais  la  Bulgarie  a  un  rôle  à  tenir,  une  attitude  à 
prendre  dans  cette  circonstance,  et  son  gouvernement  a  une  occasion 
d'atténuer  les  impressions  pénibles  produites  par  un  malheur  qu'il  au- 
rait dû  et  qu'il  n'a  pas  su  prévenir  :  saura-t-elle  en  profiter? 

Nous  ne  dirons  aujourd'hui  qu'un  mot  des  élections  anglaises.  Le 
résultat  en  est  connu  de  tout  le  monde,  et  il  est  encore  trop  tôt  pour 
en  apprécier  les  conséquences.  Quant  aux  causes  de  l'échec  presque 
sans  précédent  que  les  libéraux  viennent  d'éprouver,  chacun  les  énu- 
mère  à  sa  façon  et  donne  plus  d'importance  tantôt  à  celle-ci,  tantôt  à 
celle-là.  Toutes  ces  causes  diverses  ont  agi  en  même  temps  et  dans  le 
même  sens  pour  amener  la  catastrophe.  La  vérité  est  que  le  parti  libéral 
avait  en  quelque  sorte  abdiqué  entre  les  mains  de  M.  Gladstone,  et  que 
celui-ci,  emporté  par  une  fantaisie  d'imagination  qui  s'attachait  aux 
objets  les  plus  divers,  sans  d'ailleurs  en  poursuivre  jusqu'au  bout  et  en 
épuiser  aucun,  avait  fini  par  troubler  profondément  la  conscience 
politique  du  pays.  La  séduction  exercée  par  le  grand  vieillard  sur  ses 
nombreux  fidèles  fait  le  plus  grand  honneur  à  son  talent  merveilleux 
et  à  son  caractère  sympathique  ;  on  sentait  en  lui  des  idées  généreuses 
et  un  cœur  toujours  chaud;  mais  il  a  surchargé  son  programme,  il 
a  surmené,  harassé,  éreinté  son  parti;  il  en  a  tendu  en  quelque  sorte 


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720  REVUB   DE8  DEUX  MONDES. 

et  faussé  tous  les  ressorts.  Lui  seul  était  capable  de  faire  quelque 
temps  encore  illusion  sur  ce  que  cette  situation  avait  de  désastreux. 
Napoléon  disait  familièrement  qu'après  sa  mort  le  monde  dirait  : 
«  Ouf!  »  Bien  qu'il  n'y  ait  aucune  analogie  entre  Napoléon  et  M.  Glads- 
tone, la  disparition  de  ce  dernier  a  produit,  à  un  moindre  degré,  une 
impression  du  même  genre.  Il  est  incontestable  aujourd'hui  que  Y  An- 
gleterre ne  voulait  pas  du  home  rule,  qu'elle  en  était  excédée,  que  son 
irritation  augmentait  sans  cesse  à  mesure  qu'elle  voyait  cette  question 
envahissante  prendre  la  place  de  toutes  les  autres  et  leur  faire  obstruc- 
tion. Elle  savait  gré  à  la  Chambre  des  lords  de  son  opposition  :  elle  lui 
a  donné  gain  de  cause  contre  ceux  qui  voulaient  la  supprimer  comme  un 
obstacle  démodé.  Si  M.  Gladstone,  moins  affaibli  par  l'âge,  avait  pu 
rester  à  la  tête  de  son  parti,  la  défaite  n'aurait  pas  été  moins  certaine, 
peut-être  aurait-elle  été  moins  complète.  L'inconvénient  de  ces  hommes 
d'une  supériorité  qu'il  faut  bien  qualifier  d'excessive,  lorsqu'ils  ne  savent 
pas  la  gouverner  et  la  modérer  eux-mêmes,  est  de  tuer  à  l'avance  leurs 
successeurs.  On  a  dit  après  coup  que  lord  Rosebery  était  insuffisant 
comme  chef  de  parti  :  qui  sait  si  tout  autre  aurait  été  plus  heureux  que 
lui?  En  tout  cas,  ce  n'aurait  pas  été  sir  William  Harcourt,  puisque  tout 
•  le  monde  convient  aujourd'hui  que  ses  réformes  ou  projets  de  réformes 
ont  eu  la  plus  grande  part  dans  l'échec  des  libéraux,  et  que  la  plupart 
de  ceux-ci  s'efforcent  même  de  la  lui  attribuer  tout  entière.  Sa  défaite 
électorale,  qui  s'est  produite  dès  le  premier  jour  et  dont  les  proportions 
ont  étonné  tout  le  monde,  a  sonné  le  glas  funèbre  de  tout  le  parti.  D 
avait  voulu  toucher  aux  débits  de  boisson,  et  il  avait  soumis  les  succes- 
sions foncières  à  une  taxe  progressive  très  élevée  :  nous  recommandons 
son  mélancolique  exemple  à  ceux  de  nos  hommes  politiques  que  son 
audace  a  enthousiasmés  et  qui  brûlent  sans  doute  encore  du  désir  de 
l'imiter.  En  réalité,  le  parti  libéral  désorganisé  n  a  plus  de  tête  :  ce  n'est 
que  dans  l'opposition  qu'il  pourra  se  reformer  et  trouver  un  chef. 
Les  années  ne  lui  manqueront  pas  pour  cela.  Avant  les  élections,  les 
conservateurs  optimistes  ne  craignaient  pas  d'assurer  que  leur  majo- 
rité dépasserait  cinquante  voix  :  elle  est  de  trois  fois  supérieure  à  ce  chiffre. 
Il  faut  remonter  très  haut  dans  l'histoire  de  l'Angleterre  pour  retrouver 
une  situation  aussi  belle  et  aussi  forte  que  l'est  en  ce  moment  celle  de 
lord  Salisbury.  Quel  que  soit  son  très  grand  mérite,  il  a  été  encore 
mieux  servi  par  les  fautes  des  libéraux  que  par  sa  propre  habileté; 
mais  la  victoire  est  telle  qu'il  ne  tient  qu'à  lui  d'en  profiter  largement 
et  longtemps. 

Francis  Charmes. 
Le  Directeur-gérant, 
F.  Brunetiere. 

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APRÈS  FORTUNE  FAITE 


PREMIÈRE   PARTIE 


h 


1 

Quiconque  s'est  rendu  cTHyères  à  Saint-Raphaël  par  le  chemin 
de  fer  du  littoral  a  remarqué  à  main  gauche,  une  petite  heure 
après  son  départ,  un  bourg  de  tournure  africaine,  bâti  en  amphi- 
théâtre sur  l'un  des  premiers  gradins  des  montagnes  des  Maures 
et  dominant  une  pente  escarpée,  couverte  de  lavande  et  de  cactus. 
Tous  les  itinéraires  de  Provence  nous  apprennent  que  ce  bourg, 
appelé  Bonnes,  commande  une  vue  admirable  sur  la  rade  qui 
porte  son  nom,  et  dont  l'angle  septentrional  est  occupé  par  le 
Lavandou,  joli  village  de  pêcheurs  et  petit  port  où  peuvent  se 
réfugier  les  bâtimens  de  commerce  d'un  faible  tirant  d'eau.  Les 
guides  nous  apprennent  aussi  que,  le  chêne-liège  étant  l'essence 
principale  des  vastes  forêts  des  Maures,  la  plus  importante  indus- 
trie du  pays  est  la  fabrication  des  bouchons.  Mais  ils  ne  nous  disent 
pas  qu'en  1857  Tun  de  ces  fabricans  de  bouchons,  nommé  Fran- 
çois Trayaz,  mourut  à  l'âge  de  soixante-trois  ans,  après  une 
courte  maladie  qui  ne  semblait  pas  dangereuse,  laissant  deux  fils 
«t  deux  filles  et  une  fortune  d'un  demi-million. 

L'aîné  de  ses  fils  avait  l'humeur  sédentaire;  il  ne  comprenait 
pas  qu'on  pût  vivre  ailleurs  qu'en  Provence.  Le  cadet,  au  con- 
traire, avait  le  pied  léger  et  du  goût  pour  la  vie  d'aventures.  Il 
méprisait  la  demi-richesse,  la  jugeait  plus  humiliante  que  la 
pauvreté.  Gueux  ou  millionnaire,  c'était  sa  devise.  Il  avait  lu 
quelque  part  qu'un  émigrant  qui  sait  choisir  son  endroit  et  son 
métier,  et  qui  apporte  avec  lui  quelque  argent,  est  presque  sûr 
tomk  cxix.  —  1895.  ^ 


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722 


IlEVUE    DES    DEITX    MONDES. 


d'en  gagner  beaucoup.  Aux  personnes  de  sa  famille  qui  se  mo- 
quaient de  lui,  il  répondait  :  «  Jouez  aux  boules,  mangez  vos 
oignons,  jouissez  de  votre  petit  bonheur  tranquille:  le  mien  fera 
un  jour  tant  de  bruit  qu'il  vous  empochera  de  dormir.  »  Six  mois 
après  la  mort  de  son  père,  il  s'embarquait  pour  New-York  avec  ses 
120  000  francs. 

Ce  qu'il  fit  en  Amérique,  comment  il  s'y  prit  pour  amasser 
une  grosse  fortune,  on  ne  Ta  jamais  su  exactement.  Il  était  de 
son  naturel  fort  mystérieux,  ne  racontait  ses  affaires  à  personne. 
On  assure  qu'ayant  quitté  New-York  pour  s'enfoncer  dans  l'Ouest, 
il  acquit  dans  le  Dakota  un  ranch  vacant,  qu'il  se  fît  concéder  à 
vil  prix  par  le  gouvernement,  moyennant  quelques  libéralités 
judicieusement  distribuées.  Douze  ans  après,  paraît-il,  s'étant  lassé 
de  ses  dix  mille  bœufs,  il  partit  pour  les  Montagnes-Rocheuses, 
où  affluaient  les  aventuriers.  Il  courut  de  côté  et  d'autre,  chercha 
sans  rien  trouver  ;  il  commençait  à  se  décourager  lorsqu'un  heu- 
reux hasard  lui  fit  découvrir  une  mine  d'argent  si  riche  qu'elle  W 
rendit  quelque  temps  la  somme  de  2  000  dollars  par  jour. 

Ce  qu  on  peut  affirmer,  c'est  qu'il  avait  du  flair,  une  opiniâtre 
volonté,  l'esprit  d'entreprise  accompagné  de  cette  prudence  auda- 
cieuse qui  guette  les  occasions  et  ne  risque  rien  qu'après  enquête. 
Avec  cela,  peu  de  besoins,  peu  de  scrupules  et  l'humeur  dure.  B 
se  passait  facilement  des  douceurs  de  la  civilisation  et  du  co»- 
merce  des  civilisés;  il  s'était  plu  parmi  ses  cow-boys,  il  ne  se  dé- 
plaisait point  dans  la  compagnie  des  prospecteurs.  Il  aimait  to 
sociétés  primitives,  rapprochées  de  l'état  de  nature,  où  l'on  se  fait 
soi-même  justice  et  où  l'on  gagne  ses  procès  le  revolver  en  main. 
On  raconte  que  lorsqu'il  habitait  son  ranch ,  un  voisin  lui  vpak 
disputé  la  possession  d'une  source,  la  querelle  s'envenima,  <p* 
les  cow-boys  s'en  mêlèrent,  et  que  trois  hommes  furent  taés. 
On  prétend  aussi  que  plus  tard,  ayant  eu  des  difficultés  avec  I*  j 
concessionnaires  d'une  mine  proche  de  la  sienne,  il  recourut  ax 
grands  moyens;  que  l'un  d'eux  fut  trouvé  mourant  dans  imfosaé| 
et  dénonça  comme  son  assassin  l'un  des  fighting-men  ou  è*| 
bravi  de  M.  Christophe  Trayaz,  qui  eut  le  chagrin  de  voir  arrête! 
et  mettre  en  jugement  ce  preux  défenseur  de  son  droit.  Ma»  < 
l'acquitta,  et  le  bruit  courut  que  M.  Trayaz  avait  acheté  le; 
qu'il  lui  en  avait  coûté  15  000  dollars. 

Sa  mine  lui  rapportait  moins  :  il  la  revendit  à  desspécul 
retourna  dans  l'Est.  Il  avait  le  génie  des  placemens;  il  " 
tripla  son  avoir.  Il  s'était  surmené,  et  pour  la  première  fois  il 
vie,  ce  Provençal  trapu,  fortement  râblé,  aux  larges  et 
épaules,  tomba  malade.  On  le  crut  mort;  il  se  rétablit,! 
avait  peine  à  le  reconnaître,  tant  il  avait  maigri  et  comme  i 


APRÈS    FORTUNE    FAITE.  723 

Il  s'était  remis  à  travailler:  des  accidens  fâcheux,  des  syncopes 
l'avertirent  de  l'épuisement  de  ses  forces.  Son  médecin  lui  déclara 
qu'il  se  tuait,  qu'il  était  menacé  d'une  affection  cardiaque,  que  le 
repos  lui  était  absolument  nécessaire.  Cet  arrêt  le  consterna,  il 
avait  horreur  du  repos,  toutefois  il  voulait  vivre;  après  avoir  pâti, 
il  voulait  jouir.  Il  avait  alors  cinquante-huit  ans.  Il  savait  que 
l'Amérique  n'est  pas  un  endroit  où  l'on  se  repose.  Bien  à  contre- 
cœur, après  de  longues  tergiversations,  il  se  décida  à  repartir  pour 
l'Europe,  â  s'en  aller  vieillir  dans  son  pays  natal,  où  il  rapportait 
avec  une  immense  fortune  un  immense  orgueil,  un  grand  mépris 
pour  l'espèce  humaine,  un  profond  dédain  pour  la  morale  com- 
mune, un  égoïsme  insolent  et  capricieux,  qui  lui  fournissait  toutes 
ses  règles  de  conduite. 

On  croira  sans  peine  que  son  retour,  après  trente  ans  d'absence, 
fit  sensation  dans  son  village.  Il  n'avait  jamais  donné  de  ses  nou- 
velles; on  ne  connaissait  son  aventure  que  par  ouï-dire,  par  de 
vagues  rumeurs.  Il  s'était  formé  une  légende  à  son  sujet;  on 
racontait  des  histoires  impossibles,  et  on  citait  comme  autorité 
un  Hyérois,  dont  le  cousin  issu  de  germain  habitait  l'Amérique, 
et  qui  affirmait  que  par  des  moyens  ténébreux  M.  Trayaz  était 
devenu  l'un  des  plus  riches  capitalistes  de  l'Europe  ;  quil  possé- 
dait au  bas  mot  200  millions.  Ce  Hyérois,  que  du  reste  personne 
n'avait  jamais  vu,  exagérait;  mais  qu'on  en  ait  200  ou  70,  c'est 
un  détail  qui  ne  se  lit  pas  sur  la  figure,  et  quand  M.  Trayaz  se 
promenait  dans  Bonnes,  les  femmes,  les  enfans  accouraient  aux 
fenêtres  ou  sur  le  pas  des  portes  pour  voir  passer  ses  200  mil- 
lions. 

On  s'étonnait  seulement  que  leur  propriétaire  payât  si  peu  de 
mine,  qu'il  eût  une  apparence  si  chétive.  On  cherchait  ses  épaules, 
ses  poignets,  on  ne  les  trouvait  pas.  Il  avait  perdu  ses  muscles;  il 
ne  lui  restait  que  ses  nerfs,  qui  le  tourmentaient.  Petit,  maigre, 
chauve,  le  nez  et  le  menton  crochus,  les  joues  creuses,  le  teint 
blême,  cet  homme  fourbu  avait  de  grands  yeux  noirs,  que  leur 
éclat  sans  chaleur  rendait  inquiétans  :  l'un  était  tout  grand  ouvert, 
il  fermait  l'autre  à  moitié,  et  de  ses  deux  yeux  le  plus  parlant  et 
celui  qui  voyait  tout  était  l'œil  à  demi  fermé. 

Revenu  de  si  loin  avec  des  poches  si  pleines,  on  le  considé- 
rait comme  un  être  extraordinaire,  comme  un  magicien  rempli 
de  secrets  qui  mourraient  avec  lui.  On  le  vénérait,  on  le  craignait, 
mais  on  l'aimait  peu,  Et  pourtant,  à  dire  d'experts,  il  n'était  pas 
méchant.  Ses  amis  d'Amérique  lui  rendaient  le  témoignage  qu'il 
avait  de  soudains  accès  de  générosité  et,  dans  ses  heures  d'en- 
jouement, une  grâce  sauvage  qui  n'était  point  déplaisante.  Mais 
incapable  de  résister  à  ses  fantaisies,  quand  ses  nerfs  le  tra- 

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724  REVUE  DES  DEUX  M0NDE8. 

cassaient,  son  bonheur  était  de  tracasser  et  d'humilier  son  pro- 
chain. 

Le  premier  soin  de  cet  oiseau  de  proie  fut  de  se  faire  un  nui 
ou  une  aire.  La  jolie  plaine  qui  s'étend  de  la  station  de  Bonnes 
au  Lavandou,  et  que  traverse  le  Bataillier,  est  bornée  au  nord 
par  la  chaîne  principale  des  Maures  courant  de  l'ouest  à  Test  en 
serrant  de  près  la  mer,  au  midi,  par  une  chaîne  secondaire  qui 
s'en  détache  à  la  Londe  et,  se  partageant  en  plusieurs  lignes  do 
hauteurs  parallèles,  aboutit  à  la  presqu'île  du  cap  Bénat.  Une 
petite  vallée,  riche  et  riante,  sépare  deux  de  ces  chaînons.  La 
beauté  rare  de  ses  figuiers  et  la  succulence  de  leurs  fruits  l'ont 
fait  surnommer  la  Figuière.  La  terre  y  est  bonne  et  se  prête  éga- 
lement, selon  les  endroits,  à  la  culture  de  la  vigne,  de  l'olivier, 
du  froment,  de  l'avoine,  de  la  fraise  et  de  la  fève.  La  Figuière  et 
une  grande  partie  de  la  montagne  couverte  de  chênes-liège  qui 
l'abrite  au  sud  appartenaient  à  un  comte  Destreux,  que  ses  fer- 
miers ne  voyaient  pas  souvent,  et  dont  le  château  se  dégradait 
d'année  en  année  sans  qu'il  se  mît  en  peine  de  le  réparer.  A  plu- 
sieurs reprises,  dans  ses  besoins  d'argent,  il  avait  aliéné  des 
morceaux  de  son  ample  domaine.  Il  finit  par  se  résoudre  à  vendre 
le  reste.  Un  acquéreur  se  présenta,  et  le  marché  était  presque 
conclu.  L'énorme  surenchère  qu'offrit  M.  Trayaz  le  fit  rompre. 

Si  content  qu'il  fût  de  son  achat,  il  n'entendait  point  s'en  tenir 
là.  Il  n'aimait  pas  les  enclaves,  il  voulait  non  seulement  re- 
couvrer les  terres  aliénées,  rétablir  dans  son  intégrité  ce  grand 
domaine,  mais  l'agrandir,  posséder  le  vallon  tout  entier.  0  eut 
facilement  raison  de  la  plupart  des  petits  propriétaires  qui  déte- 
naient des  parcelles  de  ce  qu'il  regardait  comme  son  bien;  il  leur 
fit  des  offres  si  séduisantes  qu'il  aurait  fallu  être  fou  pour  les 
refuser.  Mais  il  y  a  des  gens  qui  préfèrent  au  plaisir  de  s'enrichir 
par  une  bonne  affaire  celui  de  garder  ce  qu'ils  ont,  de  prouverai 
monde  qu'ils  ont  une  volonté  et  n'en  démordent  pas.  Deux  entêtés, 
un  paysan  et  un  artiste,  déclinèrent  toutes  les  propositions  de 
M.  Trayaz  ;  il  tâcha  en  vain  de  les  circonvenir,  ils  se  bâtaient.  S 
aimait  à  emporter  les  places  de  haute  lutte  et  avait  peu  de  talent 
pour  la  diplomatie.  Il  disait  :  «  Je  veux  et  je  paie  comptant;  fûtes 
votre  prix.  »  L'artiste  et  le  paysan  répondaient  :  «  Nous  sommes 
bien  où  nous  sommes,  nous  y  restons.  »  L'homme  qui  avait  jadfe 
acheté  un  jury  américain  s'étonnait,  s'indignait  de  la  résistance 
de  ces  deux  imbéciles  qui  entendaient  si  mal  leur  intérêt.  Bel? 
reusement  le  ciel  lui  donna  une  nouvelle  marque  de  sa  bienvah 
lance  en  lui  envoyant  M.  Félix  Sucquier. 

C'était  un  agent  d'affaires  établi  récemment  dans  le  pays» 
courait  sur  lui  des  bruits  fâcheux,  mais  on  n'y  croyait  pan: 


APRÈS    FORTUNE    FAITE.  725 

arrive  souvent  aux  Provençaux  de  croire  ce  qui  n'est  pas  et  de  ne 
pas  croire  ce  qui  est.  Cependant  sa  face  rouge  et  bouffie,  son 
front  fuyant  et  bourgeonné,  son  regard  oblique,  sa  grande  bouche 
tortueuse,  ne  prévenaient  pas  en  sa  faveur.  La' première  fois  qu'il 
le  vit,  M.Trayazle  trouva  fort  laid;  il  lui  reprocha  surtout  d'avoir 
les  mains  visqueuses  et  de  l'onction  dans  la  voix,  et  il  tint  pour 
démontré  que  les  fâcheux  récits  étaient  vrais.  Mais  il  n'avait 
aucune  aversion  naturelle  pour  les  drôles;  il  estimait  qu'ils  sont 
plus  faciles  à  manier  et  souvent  plus  utiles  que  les  honnêtes  gens, 
pourvu  toutefois  qu'on  les  connaisse  à  fond  et  qu'on  les  ait  à  sa 
discrétion.  Il  interrogea  longuement  M.  Sucquier,  le  tourna  et  le 
retourna,  lui  extorqua  des  aveux  complets  et  toute  l'histoire  de 
son  passé.  Dès  lors  il  lui  parut  qu'il  le  tenait,  il  l'employa  et  s'en 
trouva  bien. 

M.  Sucquier  entreprit  d'abord  le  paysan.  Il  lui  annonça  un 
jour,  sur  un  tonde  douloureuse  sympathie,  que  l'eau  qui  lui  ser- 
vait à  irriguer  ses  fraisiers  et  ses  légumes  lui  serait  avant  peu 
retirée  ;  qu'on  lui  en  avait  concédé  l'usage  par  pure  tolérance  ; 
que  le  ruisseau  d'où  elle  provenait  prenant  sa  source  dans  une 
partie  de  la  montagne  récemment  acquise  par  M.  Trayaz,  le  nou- 
veau propriétaire  de  la  Figuière  était  libre  d'en  détourner  le  cours 
et  se  proposait  d'user  de  son  droit.  «  Soit,  nous  plaiderons,  » 
répondit  l'autre.  Sur  quoi  l'officieux  et  onctueux  entremetteur, 
qui  ne  chantait  pas  toujours  le  même  air,  se  mit  à  rire.  Plaidait-on 
contre  un  monsieur  qui  possédait  200  millions? 

—  200  millions  !  fit  le  paysan,  qui  se  piquait  d'être  un  esprit 
fort.  Les  gens  de  Bormes  se  moquent  de  nous.  Si  quelqu'un  les  a, 
ce  n'est  pas  ce  petit  homme  maigre,  qui  ressemble  à  un  poulet 
vidé. 

—  Vous  avez  raison,  mon  brave  :  je  tiens  d'une  personne  bien 
informée  qu'il  n'en  a  que  60,  et  comme  en  Amérique  on 
n'accorde  le  titre  de  millionnaire  qu'à  celui  qui  possède  un  mil- 
lion de  livres  sterling,  c'est-à-dire  25  millions  de  francs,  le 
petit  homme  maigre  n'est  millionnaire  que  deux  fois  et  demie. 
A  votre  aise  !  plaidez  si  le  cœur  vous  en  dit,  et  que  le  ciel  vous 
assiste  ! 

Il  fallut  trois  mois  pour  convaincre  le  bonhomme  :  il  se  rendit 
enfin,  et  M.  Sucquier  reçut  une  belle  gratification. 

Le  plus  difficile  restait  à  faire.  Le  domaine  de  M.  Trayaz 
s'étendait  au  levant  jusqu'à  la  mer.  Il  avait  succédé  au  comte 
Destreux  dans  la  possession  d'une  crique  en  demi-cercle  que 
bornent  d'un  côté  une  falaise  nue,  de  l'autre  une  montagne  boisée 
et  un  promontoire  rocheux,  lequel,  vu  de  loin,  ressemble  à  un 
sphinx  accroupi,  posant  des  questions  ou  racontant  ses  rêves  aux 


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726  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pécheurs  et  aux  mouettes.  Cette  anse  de  deux  kilomètres  de  long 
n'était  pas  à  ses  yeux  le  plus  méprisable  de  ses  biens.  Il  était  fier 
de  sa  plage  de  sable  fin  qui  brillait  comme  l'argent  et  de  ses 
dunes  tourmentées  couvertes  d'herbes  pâles.  La  plage  du  Lavan- 
dou,  où  Ton  vient  de  loin  se  baigner,  n'est  défendue  contre  le 
soleil  que  par  un  rideau  de  tamaris  ;  la  crique  de  la  Figuière  est 
ombragée  d'un  grand  bois  de  pins  maritimes,  auxquels  se  mêlait 
d'admirables  pins  parasols. 

Cet  endroit  est  délicieux,  surtout  au  printemps,  quand  les 
genêts  y  étalent  leurs  grappes  d'or  et  les  cistes  leurs  bouquets 
blancs  ou  roses.  Impossible  de  passer  par  là  sans  rêver  d'y  pos- 
séder un  chalet.  Cette  idée  était  venue  depuis  longtemps  à  un 
vieux  peintre,  connu  dans  le  pays  sous  le  nom  du  père  Antoine. 
Il  avait  découvert  ce  site  enchanteur  et  acheté  du  comte  Destreox 
tout  juste  assez  de  terrain  pour  se  bâtir  en  contre-bas  de  la  falaise, 
sur  une  plate-forme  de  granit,  un  atelier  et  une  petitemais  on  qu'on 
appelait  l'Antonine.  Il  y  passait  les  trois  quarts  de  l'année.  B 
faisait  son  ménage,  sa  cuisine,  heureux  de  ne  devoir  qu'à  lui- 
même 

Le  plaisir  et  le  gré  des  soins  qu'il  se  rendait. 

Il  aimait  la  pêche.  De  la  falaise  se  détachait  une  langue  de  ro- 
chers: il  y  amarrait  son  bateau,  que  cette  jetée  naturelle  proté- 
geait contre  les  vents  du  large.  Comme  pour  une  âme  d'artiste 
voir  c'est  avoir,  tout  ce  qu'il  voyait  de  sa  fenêtre  lui  appartenait. 
Le  bois  de  pins,  la  plage  d'argent,  le  promontoire  qui  ressemblait 
à  un  sphinx,  les  îles,  Port-Cros,  le  Titan,  la  mer  et  ses  vagues, 
le  ciel,  ses  nuages  et  ses  étoiles,  tout  cela  était  à  lui  comme 
Antonine. 

M.  Trayaz  avait  de  tout  autres  idées  sur  la  propriété;  il  pensait 
qu'il  ne  posséderait  véritablement  sa  crique  que  le  jour  où  il  " 
aurait  délogé  cet  intrus,  cet  usurpateur  du  sol  d'autrui.  D  M 
rendait  justice;  il  trouvait  sa  maison  de  bon  goût,  heureusement 
située  et  agréable  à  voir;  il  n'en  était  que  plus  impatient  delahri 
prendre.  Mais  le  moyen? Le  premier  négociateur  qu'il  lui  dépêd» 
eut  peine  à  se  faire  écouter  jusqu'au  bout. 

—  Non,  mille  fois  non!  s'écria-t-il.  Il  est  donc  insatiable, cl 
richard?  Allez  lui  dire  que,  quand  il  m'offrirait  des  millions,  8  ( 
n'aura  pas  mon  Antonine.  C'est  de  toutes  les  maîtresses  qneW  j 
pu  avoir  dans  ma  vie  la  seule  qui  ne  m'ait  jamais  donné  que**! 
plaisirs.  Nous  nous  adorons,  nous  nous  sommes  épousés.  EhlfÇ  j 
diable  !  que  le  roi  David  laisse  sa  femme  à  Urie  et  au  pauvre  s* 
brebis!  j 

A  quelque  temps  de  là,  comme  il  revenait  de  la  pêcbè,  tj 


APRÈS    FORTUNE    FAITE.  727 

aperçut. un  entrepreneur  de  bâtisse  et  ses  ouvriers  qui,  armés  de 
cordeaux,  de  chaînes  à  arpenter,  de  niveaux  à  bulle  d'air, 
s'occupaient  à  prendre  des  mesures  et  de  temps  à  autre  marquaient 
de  grandes  croix  rouges  sur  de  vieux  pins,  qu'ils  désignaient 
pour  l'abatage.  Ils  partirent  vers  midi,  revinrent  deux  heures 
après.  Leur  manège  intrigua  beaucoup  le  père  Antoine  et  l'in- 
quiéta un  peu.  11  essaya  de  faire  causer  le  maître  maçon,  qui  ne 
lui  fit  que  des  réponses  vagues.  Il  se  rendit  le  soir  au  Lavandou, 
où  il  allait  quelquefois  prendre  son  absinthe.  Il  rencontra  à  mi- 
chemin  M.  Sucquier,  qu'il  connaissait  de  vue.  Il  l'aborda,  le 
questionna. 

—  Eh!  bon  Dieu,  lui  répondit  l'agent  d'affaires,  je  ne  sais 
rien,  mais  je  crois  savoir.  Je  me  suis  laissé  dire  que  M.  Trayaz, 
qui  ne  sait  que  faire  de  ses  revenus ,  ne  méprise  pas  les  petits 
profits.  Les  hivernans  délaissent  les  grands  hôtels;  la  mode  est 
aux  villas,  aux  chalets.  On  en  bâtit  depuis  peu  au  Lavandou, 
et  M.  Trayaz  se  propose,  paraît-il,  d'en  construire  quatre  ou  cinq 
dans  sa  crique;  on  assure  qu'ils  sont  loués  d'avance.  Il  abattra 
une  partie  de  son. bois,  ne  laissera  que  l'ombrage  nécessaire. 
Si  vous  voulez  savoir  mon  sentiment,  je  vous  dirai  que  c'est 
une  pitié,  que  cet  homme  se  déshonore.  J'ai  toujours  pensé 
que  les  vieux  arbres  c'est  sacré.  Après  tout,  que  vous  importe? 
Vous  êtes  maître  chez  vous,  et  vous  garderez  votre  maison,  à 
laquelle  personne  ne  peut  toucher.  Espérons  que  vous  aurez  des 
voisins  tranquilles. 

—  J'étais  venu  ici  pour  n'en  point  avoir,  répondit  le  père 
Antoine  en  serrant  les  poings,  et  M.  Trayaz  est  un  brigand! 

—  Entre  nous,  c'est  aussi  mon  avis,  repartit  M.  Sucquier, 
mais  je  ne  le  dis  que  tout  bas. 

Et  il  s'empressa  de  couper  court  à  l'entretien,  comme  un  homme 
qui  s'est  oublié  et  voudrait  rattraper  ses  paroles. 

Le  lendemain  l'entrepreneur  reparut,  et  bientôt  les  travaux 
commencèrent.  Le  vieux  peintre  était  navré  :  c'en  était  fait  de  sa 
solitude,  de  son  repos,  de  son  bonheur,  de  sa  mer  et  de  son  ciel  ; 
on  l'avait  dégoûté  d'Antonine.  Il  ne  restait  plus  qu'à  la  vendre:  il 
en  demanda  un  prix  énorme,  exorbitant,  qui  fut  accordé  sans 
contestation.  Quand  tout  fut  réglé,  que  les  signatures  furent 
échangées,  qu'il  eut  empoché  son  argent,  il  courut  chez  M.  Trayaz 
pour  se  donner  l'amer  plaisir  de  lui  dire  son  fait.  Il  le  traita  de 
bourgeois,  de  philistin,  de  grigou,  de  barbare,  de  massacreur  de 
beaux  sites,  de  spéculateur  éhonté.  M.  Trayaz  écouta  son  dis- 
cours en  silence,  d'un  air  de  recueillement  et  de  componction; 
puis  il  dit  : 

—  Vous  avez,  mon  cher  monsieur,  une  façon  un  peu  vive  de 

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728  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dire  aux  gens  leurs  vérités;  c'est  le  seul  moyen  de  faire  impres- 
sion sur  eux,  votre  méthode  me  paraît  bonne.  Vos  reproches  ont 
touché  le  barbare,  et  votre  éloquence  a  sauvé  la  vie  à  mes  pins. 
Je  renonce  à  mes  projets,  à  mes  bâtisses,  et  votre  maison,  que  je 
trouve  charmante,  sera  précieusement  conservée  par  moi  en  sou- 
venir de  la  leçon  trop  méritée  que  vous  venez  de  me  donner. 

Quelques  jours  plus  tard,  on  apprit  que  M.  Sucquier  était 
devenu  l'intendant  de  M.  Trayaz,  qui  le  récompensait  de  ses 
heureuses  inventions  en  lui  allouant  un  gros  traitement.  Il  exigeait 
beaucoup  des  gens  qui  le  servaient,  mais  il  les  payait  en  consé- 
quence. 

Il  avait  reconstitué  et  agrandi  son  royaume  ;  il  s'occupa  de  s'y 
installer.  Le  vieux  manoir  du  comte  Destreux  lui  plaisait  mé- 
diocrement. Il  n'eut  garde  de  le  réparer  et  de  s'y  établir.  S'il  avait 
beaucoup  d'orgueil,  il  était  exempt  des  petites  vanités  d'un  par- 
venu, et  les  façades  composites  ne  lui  disaient  rien.  Il  était  de- 
venu très  Américain;  il  préférait  aux  plus  belles  ordonnances 
une  villa  bien  aérée,  commode,  confortable  et  très  moderne. 
Il  abattit  le  château,  en  abandonna  les  matériaux  à  qui  voulut 
les  prendre  :  cette  libéralité  le  fit  bien  voir  dans  le  pays,  et  du 
même  coup  donna  lieu  à  d'assez  vives  querelles,  qui  le  diver- 
tirent. Il  choisit  pour  emplacement  de  sa  villa  une  terrasse  que 
signalait  de  loin  aux  regards  un  cèdre  gigantesque.  Quand  on 
bâtit  dans  le  Var,  la  difficulté  est  de  s'arranger  à  la  fois  pour  avoir 
de  la  vue  et  pour  s  abriter  du  mistral.  Cette  terrasse  commandait 
un  vaste  horizon,  et  un  ressaut  de  la  montagne  la  couvrait  du 
côté  du  nord-ouest.  Il  avait  fait  venir  de  nombreuses  escouades 
d'ouvriers,  et  n'avait  pas  attendu  d'avoir  démoli  pour  commen- 
cer à  construire.  Après  de  longues  discussions,  son  architecte  lui 
avait  présenté  un  plan  qui  lui  agréait.  Deux  corps  de  logis  de 
deux  étages,  en  carré  long,  se  terminaient  par  des  pignons  à 
redans  artistement  décorés;  une  grande  cour  séparait  ces  deux 
ailes,  que  reliait  dans  le  fond  un  bâtiment  central,  précédé  d'une 
galerie  couverte,  dont  les  arcades  étaient  soutenues  par  des  piliers 
rustiques.  Le  gros  œuvre  de  maçonnerie  et  de  couverture  fut 
promptement  expédié,  et  on  procéda  à  l'aménagement  intérieur. 
Il  acheta  à  Paris  et  à  Londres  ses  tentures  et  ses  meubles.  Il  mé- 
prisait la  pretintaille,  le  clinquant  ;  il  aimait  en  toute  chose  le 
solide,  le  luxe  sérieux,  de  bon  aloi,  l'élégance  sans  prétention. 

Il  avait  demeuré  jusqu'alors  chez  l'un  de  ses  fermiers.  Tout 
ce  qui  lui  retraçait  le  souvenir  de  la  vie  étroite  d'autrefois,  des 
années  déjà  lointaines  où  il  avait  pâti  et  connu  les  privations, 
lui  était  agréable.  Cependant,  le  jour  de  printemps  où  il  prit  pos- 
session de  ce  qu'il  appelait  son  hospice  de  vieillard,  son  cœurse 


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I 


APRÈS    FORTUNE   FAITE.  729 

dilata  et  son  regard  s'adoucit.  Il  se  logea  au  premier  étage  de 
l'aile  de  gauche.  Son  balcon,  exposé  au  sud-est  et  où  montait  le 
parfum  des  citronniers  en  fleur,  donnait  sur  un  grand  jardin, 
qu'il  avait  conservé  en  se  promettant  de  l'embellir.  En  face  de  lui, 
encadrés  par  sa  montagne  et  ses  forêts  de  chênes,  s'étendaient 
ses  trois  cents  hectares  de  terres  cultivées,  ses  champs  de  seigle 
et  d'avoine,  ses  vignes,  ses  vergers  d'oliviers,  que  traversait  sa 
rivière  bordée  par  de  longues  rangées  de  cannes  à  quenouilles. 
Les  toits  en  brique  de  ses  fermes  faisaient  des  taches  rouges  dans' 
le  paysage,  et  le  feuillage  luisant  de  ses  figuiers  contrastait 
agréablement  avec  la  verdure  sévère  des  arbres  qui  ne  perdent 
pas  leurs  feuilles.  Une  des  fenêtres  de  son  cabinet  de  travail  avait 
vue  sur  la  plaine  du  Lavandou  et,  par  l'échancrure  d'une  col- 
line, sur  le  village  de  Bormes  accroché  à  son  coteau.  Il  aimait  à 
fumer  la  pipe  près  de  cette  fenêtre.  Assis  à  califourchon  sur  une 
chaise  en  tapisserie,  il  contemplait  l'endroit  où  il  était  né,  et 
croyait  reconnaître,  à  peu  de  distance  d'un  grand  palmier,  la 
maison  où  un  jour,  en  sortant  de  table,  son  père  s'était  endormi 
et  ne  s'était  pas  réveillé.  Il  causait  longuement  avec  ce  mort.  A 
lui  seul  il  disait  tout. 

Il  était  revenu  en  Provence  depuis  trois  ans,  et  depuis  six 
mois  il  était  chez  lui,  lorsque  un  soir  d'automne,  après  avoir 
gagné  trois  parties  de  billard  à  M.  Sucquier,  il  s'avisa  tout  à 
coup  que,  si  content  qu'il  fût  de  sa  villa  et  quoiqu'il  s'y  trouvât 
fort  bien,  il  s'y  ennuyait  à  mourir.  Cette  découverte  le  terrifia. 

—  Serait-il  vrai,  pensa-t-il,  que  le  repos  c'est  l'ennui,  et 
qu'il  est  plus  facile  de  s'enrichir  que  de  jouir  de  sa  richesse? 

Il  creusa  longtemps  ce  mélancolique  et  redoutable  problème. 
Ce  soir-là,  cet  homme  comblé  par  la  fortune  se  sentit  pauvre,  et 
il  était  aussi  triste,  aussi  sombre  en  pensant  à  son  bonheur 
qu'avait  pu  l'être  le  vieux  peintre  en  se  séparant  à  jamais  de  son 
Àntonine. 

II 

Quand  il  s'était  décidé  à  revenir  vieillir  en  Provence, 
M.  Trayaz  s'était  promis  d'y  mener  une  existence  fort  solitaire. 
Son  orgueil  avait  persuadé  à  ce  misanthrope  qu'il  n'avait  besoin 
de  personne,  qu'il  se  suffirait  aisément  à  lui-même.  Si  sa  maison 
était  grande,  c'est  qu'il  fallait  bien  que  le  palais  fût  proportionné 
à  l'étendue  du  royaume.  Il  avait  un  assez  nombreux  domestique 
pour  qu'il  y  eût  un  peu  de  mouvement  autour  de  lui  et  pour  que 
ses  appartemens  déserts  fussent  bien  tenus  ;  mais  il  comptait  n'y 
offrir  l'hospitalité  qu'à  ses  amis  d'Amérique,  si  d'aventure  ils 


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730  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

venaient  le  voir.  Il  n'était  pas  nécessaire  au  bonheur  de  ce  soleil 
de  s'environner  de  planètes  gravitant  autour  de  sa  gloire  et  lui 
renvoyant  sa  lumière. 

Tant  qu'il  s'était  occupé  d'acheter  des  champs,  des  chalets  à 
des  gens  qui  ne  voulaient  pas  les  vendre,  de  démolir  un  vieux 
château,  de  bâtir  une  villa,  les  heures  lui  avaient  semblé  courtes. 
Délivré  de  ce  tracas,  elles  lui  parurent  plus  longues.  Si  considé- 
rable que  fût  sa  correspondance  d'affaires,  il  l'expédiait  prompte- 
ment.  Ses  fréquentes  conférences  avec  son  intendant  étaient  des 
distractions  insuffisantes  ;  il  avait  bientôt  fait  de  lui  donner  ses 
ordres  :  il  avait  la  parole  brève  et  n'aimait  pas  à  se  répéter.  II 
s'intéressait  à  ses  fermes,  visitait  souvent  ses  fermiers.  Malheureu- 
sement l'agriculture  n'était  pas  un  métier  qui  convint  à  sou 
humeur,  à  l'ardeur  fiévreuse  de  son  esprit,  à  la  rapidité  de  ses 
pensées.  La  terre  l'impatientait,  elle  travaille  si  lentement!  Passe 
encore  s'il  avait  eu  des  savanes  à  convertir  en  terres  de  labour, 
des  friches  à  mettre  en  culture  :  la  Figuière  était  depuis  longtemps 
un  endroit  fort  civilisé,  où  tous  les  grands  travaux  étaient  faits; 
il  n'y  avait  rien  à  créer,  on  ne  pouvait  que  perfectionner.  Il 
n'avait  aucun  de  ces  goûts  qui  abrègent  les  journées.  Il  aurait  pu 
dire  comme  certain  sage  :  «  Je  ne  bois  pas,  je  ne  joue  pas,  je  ne 
lis  pas  ;  bref  je  n'ai  point  de  vices,  et  on  assure  qu'il  en  faut  pour 
rendre  la  vie  supportable.  »  Quand  il  avait  parcouru  des  yeux 
les  longues  colonnes  du  New-York  Herald  et  les  colonnes  plus 
courtes  du  Petit  Marseillais,  il  savait  tout  ce  qu'il  tenait  à  savoir. 
Il  déjeunait  et  dînait  tête  à  tête  avec  M.  Sucquier,  et,  bien  qu'il 
fit  grand  cas  de  son  mérite,  il  y  avait  des  momens  où  ce  visage 
bourgeonné,  cette  voix  doucereuse  et  ce  sourire  mielleux  lui 
causaient  des  nausées.  M.  Sucquier,  qui  avait  de  la  pénétration, 
ne  tarda  pas  à  s'apercevoir  que  son  auguste  patron  s'ennuyait.  On 
pouvait  craindre  qu'il  ne  se  dégoûtât  de  la  Figuière,  qu'il  ne  la 
revendît,  et  M.  l'intendant  était  fort  attaché  à  sa  place. 

—  Monsieur  Trayaz,  lui  dit-il  un  jour,  ce  qui  manque  ici, 
c'est  une  femme.  Il  ne  tiendrait  qu'à  vous  d'en  trouver  une  à 
votre  convenance. 

—  Vous  me  proposez  de  me  marier?  C'est  la  première  sottise 
que  je  vous  aie  entendu  dire,  mon  cher  Sucquier:  Dieu  veuille 
que  ce  soit  la  dernière  ! 

Puis  après  un  moment  de  réûexion  :  —  S'il  m'en  souvient, 
j'ai  de  la  famille  :  j'ai  envie  de  faire  connaissance  avec  elle.  Ces 
gens-là  m'amuseront  peut-être,  et  ils  animeront  cette  maison, 
dont  vous  êtes  jusqu'ici  le  seul  ornement. 

Il  disait  vrai  ;  quoique  pendant  trois  ans  il  n'eût  pas  eu  l'air 
de  s'en  douter,  il  avait  de  la  famille.  Il  avait  perdu  une  sœur 


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APKÈS    FORTUNE    FAITE.  731 

et  un  frère,  morts  l'un  et  l'autre  comme  leur  père  à  63  ans. 
Mais  la  seconde  de  ses  sœurs  avait  été  plus  heureuse  :  elle  venait 
d'atteindre  à  sa  soixante-cinquième  année,  et  se  portait  fort  bien. 
C'était  la  veuve  d'un  négociant  marseillais,  M.  Limiès,  qui 
avait  gagné  beaucoup  d argent  et  en  avait  beaucoup  dépensé. 
Marseille  est  une  ville  qu'on  ne  peut  plus  quitter  quand  on  l'a 
habitée  quelque  temps  :  Mme  Limiès  y  était  restée  et  y  vivait  de 
ses  modestes  rentes.  Elle  n'en  sortait  que  pour  rendre  service  aux 
siens.  S'agissait-il  d'une  maladie  grave  à  soigner,  d'une  querelle 
à  accommoder,  de  quelque  affaire  désagréable  à  arranger,  on 
l'appelait  et  elle  accourait.  Elle  était  de  ces  femmes  qui  sont  nées 
pour  être  bêtes  de  somme  et  porter  le  paquet  des  autres.  Elle 
avait  deux  filles  ;  l'aînée  comme  la  cadette  avait  tenté  plus  d'une 
fois  de  garder  à  demeure  cette  mère  utile.  Mais  elle  savait  que 
ces  filles  adorées  ne  s'entendaient  pas,  que  se  donner  à  l'une  c'était 
se  brouiller  avec  l'autre,  et,  le  service  rendu,  elle  repartait  bien 
vite.  Dans  l'intérêt  même  de  ses  affections,  elle  tenait  à  son  indé- 
pendance, et  elle  aimait  Marseille. 

L'aînée  était  mariée  depuis  vingt  ans  à  un  Lorrain,  M.  Raoul 
Lejail,  qui  avait  plus  de  mérite  que  de  santé.  Il  était  avocat;  mais, 
le  goût  des  fonctions  publiques  lui  étant  venu  de  bonne  heure,  il 
n'avait  jamais  plaidé.  Après  avoir  été  le  secrétaire,  puis  le  chef 
de  cabinet  d'un  ministre  en  vue,  il  avait  obtenu  une  sous-préfec- 
ture dans  le  Var,  et  c'était  à  Toulon  qu'il  avait  rencontré  et  épousé 
Mlle  Mélanie  Limiès.  Quelques  années  après  son  mariage,  on 
l'avait  nommé  préfet  en  Corse,  où  ses  administrés  lui  avaient 
donné  tant  d'ennuis  qu'il  s'était  rebuté  de  son  métier  et  avait 
renoncé  à  toute  ambition.  Ayant  fait  des  économies,  et  regrettant 
d'avoir  trop  vécu  pour  les  autres,  il  s'était  promis  de  ne  plus 
vivre  que  pour  lui-même. 

De  complexion  délicate,  il  se  croyait  bien  à  tort  menacé  de 
phtisie  ;  tout  ce  qu'on  peut  dire,  c'est  qu'il  s'enrhumait  facilement. 
Mais  ilavaitpour  principe  que  les  petits  maux  nonsoignés  engen- 
drent fatalement  les  maladies  mortelles.  11  estimait  que  la  Pro- 
vence maritime  est  la  seule  partie  du  territoire  français  que  puisse 
habiter  un  valétudinaire  qui  n'a  pas  de  penchant  pour  le  suicide, 
mais  il  déclarait  que  ce  paradis  est  plein  d'embûches.  Il  avait 
séjourné  successivement  sur  tous  les  points  du  littoral  méditer- 
ranéen, dans  le  vain  espoir  d'y  découvrir  un  endroit  où  le  mistral 
ne  soufflât  jamais.  Faute  de  mieux,  il  s'était  fixé  définitivement  au 
Dattier,  joli  hameau  très  abrité,  situé  à  mi-distance  entre  le  La- 
vandou  et  Saint-Tropez.  Les  habitans  prétendent  que  leurs  dattes 
mûrissent  quelquefois,  mais  je  ne  connais  personne  qui  en  ait 
mangé.  M.  Lejail  prétendait,  lui,  qu'on  ne  peut  vivre,  même  au 


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732  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Dattier,  qu'à  force  de  précautions,  qu'il  y  serait  mort  dès  la 
première  année  s'il  ne  s'était  gardé  à  carreau.  Dans  ses  prome- 
nades, il  emportait  toujours  sur  son  bras  gauche  deux  pardessus, 
l'un  plus  léger,  l'autre  plus  épais,  et  quand  il  passait  du  soleil  à 
l'ombre  ou  du  midi  au  nord,  il  mettait,  selon  les  cas,  l'un  ou 
l'autre  et  quelquefois  tous  les  deux. 

Pourtant  il  faut  rendre  à  ce  malade  plus  ou  moins  imaginaire 
la  justice  qu'il  n'était  point  un  Argan,  qu'il  eût  été  incapable  de 
marier  sa  fille  au  jeune  Diafoirus  pour  être  à  même  des  consul- 
tations. Il  ne  consultait  que  lui;  il  tenait  que  le  meilleur  des  mé- 
decins est  un  malade  qui  a  lu  des  livres  de  médecine  et  qui 
s'étudie  sans  cesse.  11  n'était  pas  non  plus  de  ces  cacochymes 
incommodes  qui  exigent  que  tout  le  monde  les  plaigne  et  s'occupe 
de  leurs  maux.  11  se  chargeait  de  se  soigner,  il  demandait  seule- 
ment qu'on  le  laissât  faire,  sans  l'obliger  jamais  à  enfreindre  un 
seul  des  articles  du  savant  régime  qu'il  s'était  prescrit  à  lui-même. 
Au  demeurant,  hors  cette  faiblesse,  M.  Lejail  était  un  homme 
d'esprit  et  de  âain  jugement,  agréable  causeur,  fort  instruit, 
surtout  en  matière  de  droit  et  d'histoire.  Un  Parisien  de  ses  amis 
l'avait  qualifié  d'égoïste  intelligent.  Quand  on  a  l'amour  de  la 
lecture  et  une  bibliothèque,  on  ne  s'ennuie  pas  au  Dattier,  et  on 
ne  s'ennuie  nulle  part  lorsqu'on  est  un  docteur  habile,  attaché  à 
la  personne  d'un  malade  très  compliqué,  auquel  il  s'intéresse 
passionnément. 

Il  en  allait  tout  autrement  de  Mma  Lejail.  Le  Dattier  était  pour 
elle  une  prison,  un  tombeau;  il  y  passait  beaucoup  d'allans  et  de 
venans,  mais  depuis  que  le  monde  existait,  M.  Lejail  seul  avait 
eu  l'idée  de  s'y  arrêter.  Elle  protestait  d'autant  plus  contre  son 
sort  qu'elle  ne  croyait  qu'à  moitié  aux  rhumes  de  son  mari;  elle 
n'avait  garde  de  le  lui  dire,  c'eût  été  un  cas  de  divorce.  Cette 
femme  brune,  aux  traits  réguliers,  mais  un  peu  durs,  se  souve- 
nait d'avoir  été  préfète;  elle  avait  dans  le  sourire,  dans  le  regard, 
quelque  chose  de  discret  et  d'officiel.  Elle  regrettait  le  temps  de 
ses  grandeurs;  elle  était  née  pour  le  monde,  où  elle  avait  réussi, 
et  elle  faisait  sentir  quelquefois  à  M.  Lejail  Ténormité  du  sacri- 
fice qu'il  lui  imposait.  Ce  qui  la  chagrinait  surtout,  c'est  qu'elle 
avait  une  fille  à  marier,  et  qu'on  ne  se  marie  pas  au  Dattier.  Fort 
jolie,  fort  élégante,  aussi  blonde  que  sa  mère  était  brune, 
Mlle  Huguette  Lejail  venait  d'entrer  dans  sa  dix-neuvième  année. 
Elle  savait  ce  qu'elle  valait.  La  profonde  solitude  dans  laquelle 
on  avait  enterré  sa  malice  et  ses  grâces  ne  l'avait  point  rendue 
timide;  elle  avait  le  ton  délibéré,  la  parole  incisive  et  nette. 
L'hiver  précédent,  Mme  Lejail  l'avait  envoyée  passer  trois  mois  à 
Marseille,    chez    sa   grand'mère,    qui   l'avait   présentée   à  ses 


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APRÈS    FORTUNE   FAITE.  733 

amis,  conduite  au  bal.  Elle  avait  été  fêtée,  courtisée  ;  mais  aucun 
de  ses  danseurs  n'avait  paru  disposé  à  demander  sa  main.  Ils  la 
trouvaient  charmante,  mais  impérieuse;  peut-être  aussi  crai- 
gnaient-ils qu'elle  ne  fût  une  de  ces  femmes  qui  coûtent  très 
cher  à  qui  les  aime,  qu'elle  n'eût  trop  de  fantaisies  et  pas  assez  de 
dot. 

La  sœur  cadette  de  Mme  Lejail  avait,  semblait-il,  un  sort  plus 
enviable.  Elle  ne  vivait  pas  dans  un  désert,  sans  autre  divertis- 
sement que  le  médiocre  plaisir  d'accompagner  chaque  année  un 
valétudinaire  dans  la  vallée  des  Alpes  que,  par  des  raisons  d'hy- 
giène, il  avait  choisie  pour  son  séjour  d'été.  Son  mari,  M.  Hector 
de  la  Farlède,  était  un  gentilhomme  campagnard  qui  habitait  un 
castel  aux  portes  de  la  ville  de  Grasse,  si  célèbre  par  ses  es- 
sences et  ses  parfumeries.  Habitans  ou  hivernans,  elle  y  trouvait 
toujours  à  qui  parler.  Les  médisans  racontaient  que  le  père  de 
M.  de  la  Farlède  s'appelait  tout  bonnement  M.  Bourdigue,  qu'avec 
le  temps  il  avait  ajouté  à  son  nom  celui  du  village  où  il  était  né. 
Son  fils,  à  qui  le  premier  de  ces  noms  plaisait  moins  que  le  second, 
avait  fini  par  l'escamoter,  et  après  avoir  signé  ses  lettres  «  Bour- 
digue de  la  Farlède,  »  il  ne  les  signait  plus  que  «  B.  de  la  Farlède.  » 
Libre  à  ses  correspondans  de  le  croire  baron;  il  ne  prenait  pas 
ce  titre,  mais  il  ne  se  fâchait  pas  contre  les  gens  qui  le  lui 
donnaient. 

C'était  un  homme  de  forte  taille  et  de  forte  voix,  qui  avait  l'air 
avantageux,  l'abord  cavalier  et  de  gros  yeux  ronds  bordés  de  cils 
d'un  blond  si  pâle  qu'ils  paraissaient  blancs.  C'était  là,  avec  ses 
prétentions  nobiliaires,  son  signe  particulier.  Il  se  piquait  d'avoir 
de  belles  relations,  et,  voisinant  avec  un  comte  et  une  marquise  des 
environs,  il  s'arrangeait  pour  que  personne  n'en  ignorât.  Ce  gen- 
tilhomme, d'intelligence  courte,  n'avait  pas  assez  d'esprit  pour  se 
douter  que  sa  femme  en  avait  beaucoup  plus  que  lui.  Il  se  donnait 
l'air  de  n'en  faire  qu'à  sa  tête;  dans  le  fond,  c'était  eïle  qui  gou- 
vernait. Mais  elle  s'appliquait  à  ménager  son  amour-propre,  à  lui 
persuader  que  lorsqu'il  faisait  ce  qu'elle  voulait,  il  imposait  ses 
volontés  à  sa  servante. 

On  prétendait  que  Mma  Blandine  de  la  Farlède  n'avait  pas 
toujours  gardé  à  son  mari  une  inviolable  fidélité.  On  l'accusait 
d'avoir  eu  des  bontés  pour  un  jeune  médecin,  fort  beau  garçon. 
Après  avoir  dérangé  quelques  ménages,  il  était  allé  s'établir  dans 
une  ville  d'eaux,  et  on  reconnaissait  que  cette  aimable  femme, 
aux  cheveux  châtain  clair  et.au  regard  de  velours,  ne  lui  avait 
point  donné  de  remplaçant.  Un  incident  était  survenu.  Après 
six  années  de  mariage,  lorsqu'elle  désespérait  d'avoir  jamais  d'en- 
fant, elle  avait  mis  au  monde,  non  sans  effort  ni  sans  douleur, 


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734  1ŒVLE    DES    DEUX    MONDES. 

un  fils  qu'en  apparence  le  forceps  n'avait  pas  endommagé.  Dès 
lors,  méprisant  les  aventures  du  cœur,  elle  n'avait  plus  rien  cher- 
ché :  son  Jules  était  tout  pour  elle. 

Malheureusement,  après  lui  avoir  donné  de  grandes  joies,  Jules 
lui  causait  de  grandes  anxiétés.  C'était  un  arriéré.  Elle  avait  tâché 
de  se  rassurer  en  considérant  que  maint  homme  de  génie  a  com- 
mencé par  être  un  lourdaud;  mais  elle  dut  se  rendre  à  l'évidence, 
reconnaître  que  cet  esprit  noué  ne  se  dénouerait  jamais.  A 
douze  ans  on  l'avait  mis  au  collège,  où  il  n'avait  pu  rester;  il 
fallut  lui  donner  des  maîtres  particuliers,  qui  s'évertuaient  en  vain 
de  tirer  du  feu  de  ce  caillou  :  aucune  étincelle  n'avait  jailli,  et 
Mma  de  la  Farlède  se  demandait  avec  épouvante  quel  avenir  atten- 
dait le  fruit  de  ses  entrailles.  Que  n'était-elle  riche  à  millions! 
Les  millions  sauvent  tout.  Cet  épais  garçon,  de  santé  florissante, 
noyant  dans  la  graisse  le  peu  d'intelligence  que  le  ciel  lui  avait 
octroyé,  regardait  la  vie  et  le  monde  bouche  bée,  avec  des  yeux 
ahuris,  comme  on  regarde  un  pays  inconnu  où  Ton  désespère  de 
trouver  son  chemin  II  avait  à  treize  ans  l'air  et  les  goûts  d'un 
bébé,  et  pour  surcroît  de  malheur,  il  était  rustique  de  tournure, 
de  manières,  et  beaucoup  plus  Bourdigue  que  de  la  Farlède.  Son 
ambitieuse  mère  le  comparait  tristement  aux  enfans  du  même 
âge.  Dans  ses  heures  de  mélancolie,  ses  beaux  yeux  veloutés,  qui 
jadis  avaient  raconté  des  romans,  ne  révélaient  plus  que  ses  dé- 
convenues maternelles,  et  disaient  dans  un  langage  voilé  que  son 
fils  était  son  idole  et  sa  croix. 

Les  deux  sœurs  n'éprouvaient  Tune  pour  l'autre  qu'une  mé- 
diocre sympathie.  Mme  de  la  Farlède  en  voulait  à  Mma  Lejail  d'avoir 
une  fille  qui  n'était  point  une  arriérée,  et  Mma  Lejail  ne  pouvait 
pardonner  à  Mme  de  la  Farlède  de  ne  pas  s'appeler  Mme  Bourdigue 
et  de  jouer  quelquefois  à  la  baronne.  Ce  qui  envenimait  leur 
zizanie,  c'est  que  l'aînée  accusait  Mma  Limiès  de  la  sacrifier  à  sa 
cadette,  et  que  la  cadette  soupçonnait  sa  mère  de  préférer  dans  le 
secret  de  son  cœur  Huguette  à  Jules.  Au  reste  elles  se  faisaient 
bon  visage  quand  elles  se  rencontraient,  mais  elles  se  rencon- 
traient rarement. 

Durant  les  trente  années  qu'il  avait  passées  en  Amérique, 
M.  Trayaz  n'avait  donné  de  ses  nouvelles  à  aucun  des  siens.  Long- 
temps on  le  crut  mort  ou  vivotant  dans  quelque  endroit  perdu, 
où  cet  aventurier  traînait  sa  misère.  Un  jour,  Mma  Limiès  apprit 
de  quelqu'un,  qui  connaissait  quelqu'un  qui  assurait  l'avoir  vu, 
qu'il  était  établi  à  New- York  et  qu'il  était  riche.  On  avait  presque 
oublié  ce  disparu,  on  ne  prononçait  plus  son  nom,  on  recommença 
à  s'en  occuper.  Quand  Mlle  Huguette  Lejail,  qui  n'était  encore 
qu'une  petite  fille  et  qui  avait  déjà  le  goût  de  la  dépense,  deman- 


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APRÈS    FORTUNE    FAITE.  735 

dait  de  l'argent  à  son  père  pour  satisfaire  quelque  fantaisie  coû- 
teuse, il  lui  répondait  :  «  Adresse-toi  à  ton  grand-oncle  Chris- 
tophe. »  Cette  réponse  l'exaspérait;  elle  ne  croyait  qu'à  moitié  à 
l'existence  de  cet  éternel  absent.  Et  pourtant? que  savait-on?  Deux 
ou  trois  ans  plus  tard,  il  lui  arriva  de  le  voir  en  rêve  ;  elle  était 
superstitieuse,  elle  ne  douta  plus  qu'il  n'existât,  qu'il  ne  revînt, 
et  elle  se  promit  de  s'adresser  souvent  à  lui.  Tout  à  coup  la 
nouvelle  se  répandit  qu'il  était  de  retour,  qu'il  avait  gagné  là-bas 
tant  de  dollars  qu'il  ne  savait  qu'en  faire,  et  que,  faute  de  mieux, 
il  venait  d'acheter  la  Figuière.  La  sensation  fut  profonde.  M.  Trayaz 
n'avait  pas  été  plus  ému  le  jour  où  il  avait  découvert  sa  mine 
d'argent.  Quelle  mine  d'or  qu'un  oncle  d'Amérique  qui  avait  le 
triple  mérite  de  posséder  soixante  ou  quatre-vingts  millions, 
d'être  célibataire  et  de  commencer  une  maladie  de  cœur!  Il  de- 
vint l'unique  entretien  des  veillées,  et  on  y  pensait  plus  souvent 
encore  qu'on  n'en  parlait.  Mais  il  faut  rendre  à  Mm"  Lejail  et  à 
Mme  de  la  Farlède  la  justice  que  dans  cette  affaire  ce  n'était  pas  à 
elles-mêmes  que  ces  tendres  mères  songeaient  :  grâce  à  leur 
oncle,  l'une  se  berçait  de  l'espoir  que  sa  fille  épouserait  un 
prince,  l'autre  que  son  fils,  à  qui  l'esprit  ne  venait  pas,  pourrait 
désormais  se  passer  d'en  avoir. 

Cependant  les  semaines  et  les  mois  s'écoulaient,  et  l'oncle 
Christophe  ne  donnait  pas  signe  de  vie  à  sa  famille  ;  on  pouvait 
craindre  qu'il  ne  l'eût  reniée.  Au  Dattier  comme  à  Grasse,  on 
bouillait  d'impatience,  on  avait  la  fièvre,  on  ne  vivait  plus.  La 
personne  sur  qui  l'on  se  déchargeait  de  toutes  les  missions  dé- 
licates fut  mise  en  demeure  de  se  dévouer  une  fois  de  plus  aux 
intérêts  de  ses  filles  et  de  ses  petits-enfans.  Mme  Limiès  avait  écrit 
depuis  longtemps  à  son  frère  pour  le  féliciter  et  lui  exprimer 
son  vif  désir  de  le  voir  :  elle  n'avait  point  reçu  de  réponse.  On 
exigea  qu'elle  allât  relancer  dans  sa  solitude  cet  homme  mysté- 
rieux et  taciturne. 

Ce  ne  fut  pas  sans  émotion  qu'elle  se  présenta  à  la  Figuière. 
Elle  y  trouva  M.  Trayaz  occupé  à  faire  bâtir  sa  maison.  Assis  sur 
une  poutre,  au  milieu  des  gravois,  il  hâtait  le  travail  de  ses 
maçons.  Il  daigna  offrir  à  sa  sœur  une  place  sur  sa  poutre  bran- 
lante, mais  son  accueil  fut  glacial.  Il  répondit  d'un  ton  bref  aux 
questions  qu'elle  lui  faisait  et  n'en  eut  point  à  lui  faire.  Il  lui  dé- 
clara qu'il  était  revenu  en  Europe  pour  s'y  reposer,  et  qu'on  ne 
se  repose  que  lorsqu'on  est  seul.  Il  trouva  l'occasion  de  lui 
vanter  les  mœurs  américaines  et  le  mépris  qu'ont  les  Yankees 
pour  nos  sots  préjugés  touchant  les  relations  de  famille.  Il  lui 
parla  d'un  de  ses  amis  de  là-bas  qui,  mécontent  de  son  fils,  avait 
donné  trente  millions  à  une  université,  seize  à  une  bibliothèque 


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736 


REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


publique,  et  il  approuva  hautement  l'emploi  que  ce  sage  irait 
fait  de  son  bien.  Quand  elle  prit  congé  de  lui,  il  ne  tenta  point 
de  la  retenir. 

—  Je  ne  puis  t'offrir  de  dîner  avec  moi, lui  dit-il;  je  vis  chez 
un  de  mes  fermiers,  qui  me  nourrit. 

Elle  se  retira,  consternée  des  propos  qu'il  avait  tenus  et  plus 
encore  de  certains  regards  qu'il  lui  avait  jetés.  Ce  petit,  homme 
pâle  et  dur,  qui  pourtant  était  son  frère,  lui  avait  fait  l'effet  d'un 
étranger  qu'elle  ne  se  souvenait  pas  d'avoir  jamais  vu,  et  cet 
étranger  lui  avait  fait  peur.  Il  lui  avait  semblé  par  instans  qu'elle 
causait  avec  un  sanglier,  et  que  ce  sanglier  pensait  s'être  montré 
fort  débonnaire  en  la  laissant  sortir  vivante  de  sa  bauge.  Elle 
écrivit  sur-le-champ  à  ses  filles,  et  sa  lettre  pouvait  se  résumer  en 
ce  mot  terrible  :  «  Laissez  là  toute  espérance  !  »  Ses  filles,  con- 
sternées, l'accusèrent  de  n'avoir  pas  su  s'y  prendre,  d'avoir  manqué 
d'adresse,  de  savoir-faire.  Obligez  les  gens,  c'est  ainsi  qu'ils  vous 
récompenseront  de  vos  peines. 

Quelle  ne  fut  pas  sa  surprise  en   recevant,  dix-huit  mois 
plus  tard,  une  lettre  par  laquelle  M.  Trayaz  l'invitait,  elle  et  ses 
enfans,  à  venir  faire  à  la  Figuière  un  séjour  de  quelque  durée  dés 
le  1er  février!  Elle  était  alors  souffrante  et  alitée.  Elle  s'empressa 
de  remercier  de  sa  gracieuse  invitation  ce  frère  qui  lui  avait  fait 
peur,  elle  lui  promit  de  s'y  rendre  aussitôt  qu'elle  serait  rétablie, 
et  elle  écrivit  en  hâte  à  ses   filles  et  à  ses  gendres.  Leur  joie 
égala  leur  étonnement.  M.  de  la  Farlède  parut,  durant  toute  une 
semaine,  encore  plus  bouffi   qu'à  l'ordinaire  :  c'était  l'effet  que 
produisait  sur  lui  le  bonheur.  Son  aimable  femme,  qui  n'était 
jamais  bouffie,  avait  dans  ses  bons  jours  des  gaîtés  jaseuses  et  ga- 
zouillantes; on  l'entendit  chantonner  du  matin  au  soir.  Elle  se  fit 
faire  des  robes,  tout  en  se  plaignant  que  sa  mère  eût  négligé  de 
s'enquérir  quelle  était  la  couleur  favorite  de  M.  Trayaz.  Au  milieu 
de  ses  préparatifs,  elle  trouvait  le  temps  de  sermonner  Jute. 
Elle  tâchait  de  lui  faire  comprendre  l'importance  de  l'événement, 
les  attentions  qu'il  devait  avoir  pour  se  rendre  agréable  à  sob 
grand-oncle,  que  son  avenir  en  dépendait.  Elle  le  conjura  de  s'ob- 
server, de  ne  plus  béer  aux  mouches,  de  ne  plus  baver,  en  laissant 
pendre  sa  langue.  Il  s'y  engagea  solennellement  dès  qu'elle  lai 
eut  assuré  qu'il  passerait  de  longues  semaines  à  la  Figuière  sans  y 
apercevoir  la  figure  d'un  professeur. 

MBe  Lejail  était  aussi  heureuse  que  sa  sœur ,  mais  die  eut 
quelque  peine  à  vaincre  les  résistances  de  l'ancien  préfet.  Il  com- 
mença par  jeter  les  hauts  cris.  Y  pensait-on?  Ce  déplacement  eu 
plein  hiver  l'épouvantait;  il  tenait  pour  certain  que  la  villa  co* 
struite  par  un  Provençal  longtemps  expatrié,  qui  ne  connaissait 

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APRÈS    FORTUNE    FAITE.  737 

plus  son  pays,  devait  être  un  nid  à  maladies;  il  prévoyait  des  ca- 
tastrophes et  de  redoutables  courans  d'air:  voulait-on  sa  mort? 
Mme  de  la  Farlède  avait  pour  son  mari  les  ménagemens  com- 
mandés aux  femmes  qui  ont  quelque  chose  à  se  reprocher  ;  l'irré- 
prochable Mme  Lejail  le  prenait  de  haut  quelquefois  avec  le  sien. 
Elle  lui  signifia  qu'il  était  ridicule,  et  que  d'ailleurs  un  père  doit 
savoir  faire  des  sacrifices  à  ses  enfans.  Il  finit  par  se  rendre.  Les 
gens  d'esprit  sont  curieux  :  il  n'était  pas  fâché  de  savoir  com- 
ment était  fait  le  Provençal  transformé  en  Américain  dont  on 
s'entretenait  partout,  jusqu'à  Draguignan  et  à  Nice.  Mme  Lejail 
n'eut  garde  de  faire  aucune  recommandation  à  sa  fille;  elle  savait 
que  cette  jeune  personne,  aussi  futée  que  jolie,  se  chargeait  de  se 
les  faire  à  elle-même.  Huguette  s'était  promis  dès  la  première 
minute  de  faire  la  conquête  de  son  oncle,  et  comme  elle  allait 
vite  en  affaires,  elle  avait  décidé  qu'il  s'occuperait  de  l'établir 
et  que,  s'il  n'était  pas  un  ladre,  elle  obtiendrait  de  lui  un  ou  deux 
millions  de  dot.  Son  imagination  ne  lui  avait  jamais  servi  qu'à 
donner  des  grâces  et  un  air  de  fête  à  ses  calculs  ;  ce  qu'il  y  avait 
en  elle  de  romanesque,  elle  le  mettait  au  service  d'un  petit 
égoïsme  très  positif,  et  il  y  avait  toujours  des  chiffres  dans  ses 
rêveries. 

Mme  Lejail  espérait  que  sa  sœur,  qui  avait  l'esprit  de  détail 
et  soignait  beaucoup  ses  toilettes,  ne  serait  pas  prête  au  jour  fixé, 
qu'elle  la  gagnerait  de  vitesse,  que  non  seulement  elle  serait  la 
première  à  reconnaître  la  place  et  à  s'y  ménager  des  intelli- 
gences, mais  qu'on  lui  saurait  gré  de  son  zèle.  Elle  se  trompait, 
et  lorsqu'elle  monta  dans  le  train  du  Sud-France,  elle  s'y  rencontra 
nez  à  nez  avec  une  blonde  qu'elle  croyait  encore  à  Grasse.  Elle 
dissimula  son  dépit ,  et,  après  s'être  embrassées,  les  deux  sœurs  cau- 
sèrent de  choses  indifférentes,  pour  se  cacher  l'une  à  l'autre 
l'intérêt  passionné  qu'elles  prenaient  toutes  deux  à  la  grande  affaire 
qui  depuis  quinze  jours  absorbait  toutes  leurs  pensées.  En  arri- 
vant vers  onze  heures  à  la  station  de  Bonnes,  on  trouva  deux  lan- 
daus qui  attendaient,  accompagnés  d'un  fourgon  pour  les  ba- 
gages. A  mesure  qu'elles  approchaient  de  la  Figuière,  leur 
agitation  croissait,  et  le  cœur  leur  sautait  dans  la  poitrine.  L'ef- 
frayante description  que  leur  mère  avait  faite  du  sanglier  leur 
revenait  à  l'esprit.  Que  n'était-elle  là  pour  leur  prêter  son  assis- 
tance, pour  parer  ou  recevoir  les  coups?  N'est-il  pas  des  cas  où, 
fût-elle  mourante,  coûte  que  coûte,  une  mère  sort  de  son  lit? 

On  arriva  enfin,  et  à  leur  grand  soulagement  elles  découvrirent 
que  l'oncle  terrible  était  beaucoup  plus  débonnaire  qu'elles  ne 
pensaient.  Il  était  là  en  personne  pour  les  faire  descendre  de  voi- 
ture; à  travers  le  nuage  qu'elles  avaient  sur  les  yeux,  il  leur 
Tom  cxxx.  —  1895.  47 


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738  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

parut  gracieux,  souriant.  M.Sucquier  les  conduisit  dans  le  corps 
de  logis  destiné  aux  étrangers,  et  leur  fit  visiter  les  deux  apparie* 
mens  qu'on  leur  avait  préparés,  l'un  au  rez-de-chaussée,  l'autre 
au  premier  étage.  Elles  trouvèrent  l'ameublement  très  confor- 
table et  de  très  bon  goût,  et  il  y  avait  partout  des  fleurs.  M.  Lejail 
lui-même  se  réconcilia  avec  son  sort  lorsqu'il  eut  appris  de 
M.  l'intendant  que  le  rez-de-chaussée  était  bâti  sur  cave,  et  qu'il 
eut  constaté  par  une  consciencieuse  exploration  qu'il  n'y  avait  pas 
trace  d'humidité,  que  sa  chambre  était  exposée  au  midi,  que  la 
cheminée  ne  fumait  pas,  et  que  le  soleil  qui  entrait  par  ses  deux 
fenêtres  était  presque  aussi  chaud  qu'au  Dattier. 

Dès  que  les  deux  sœurs  furent  sous  les  armes,  elles  se  rai- 
dirent par  la  galerie  couverte  dans  le  salon,  où  leur  oncle  le» 
attendait.  Un  domestique  en  livrée  marron  annonça,  l'instant 
d'après,  que  le  déjeuner  était  servi.  M.  Trayaz  offrit  le  bras  à 
Mme  Lejail.  Le  repas  fut  succulent,  ce  qui  causa  une  joie  parti- 
culière à  M.  de  la  Farlède,  qui  était  le  gourmand  de  la  bande. 
L'amphitryon  se  montra  aimable,  enjoué  et  interrogant.  On  re- 
marqua avec  étonnement  qu'il  était  au  fait  de  petits  détails  in- 
times dont  les  journaux  ne  parlent  point;  on  ne  savait  pas  qu'à 
ses  nombreuses  fonctions  M.  Sucquier  ajoutant  celle  d'informa- 
teur, lui  procurait  tous  les  renseignemens  qu'il  désirait  avoir.  D 
déclara  au  dessert  que  la  famille  était  décidément  une  belle  in- 
stitution, qu'elle  avait  des  douceurs  que  rien  ne  remplace,  qu'il 
en  avait  été  trop  longtemps  sevré,  qu'il  espérait  que  ses  hôtes  se 
trouveraient  assez  bien  chez  lui  pour  y  passer  deux  ou  trois  mois. 
Rayonnantes  de  bonheur,  ses  deux  nièces  se  disaient  du  regard 
l'une  à  l'autre  :  «  A  quoi  pensait  notre  mère?  Il  est  charmant.» 

En  sortant  de  table  i  il  prit  Huguette  par  le  menton,  et  de  l'antre 
main  lui  caressant  les  cheveux  : 

—  Oh  !  le  beau  brin  de  fille  !  Savons-nous  la  musique  ? 

—  Elle  chante,  se  hâta  de  dire  Mm#  Lejail. 

C'était  vrai,  elle  chantait;  elle  avait  la  voix  juste,  agréable 
dans  le  médium,  aigrelette  dans  les  notes  hautes.  M.  Trayai  b 
conduisit  au  piano.  Il  aimait  beaucoup  la  musique,  mais  il  n'était 
difficile  ni  sur  le  choix  des  morceaux  ni  sur  l'exécution,  thi 
flonflon,  joué  par  un  ménétrier  de  village,  lui  procurait 
griserie  d'imagination  et  lui  faisait  oublier  ce  monde  suMtt* 
naire,  où  l'homme  qui  ne  pâtit  plus  ne  sait  que  faire  de  i 
bonheur,  et  où  il  faut  choisir  entre  l'effort  et  l'ennui.  Qttafl! 
Huguette  eut  achevé  sa  romance,  que  Mme  Lejail  avait  accom- 
pagnée, il  la  complimenta  sur  son  talent,  et  un  nuage  passai 
le  front  de  Mma  de  la  Farlède.  Mais  il  tint  la  balance  égale.  III* 
pota  les  grosses  joues  de  Jules  et  le  pria  de  lui  réciter  une  faWe.  4 

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APRÈS   FORTUNE   FAITE.  739 

Sa  pauvre  mère  eut  une  angoisse.  Heureusement  il  est  une  pro- 
vidence pour  les  innocens,  et  Jules,  qui  avait  bien  déjeuné  et 
commençait  à  prendre  goût  à  la  Figuière,  récita  sans  broncher  la 
fable  du  Savetier  et  du  Financier.  A  vrai  dire,  il  bredouillait, 
mangeait  la  moitié  de  ses  mots,  laissait  beaucoup  à  faire  à  l'in- 
telligence de  l'auditoire.  Son  grand-oncle  lui  tapota  de  nouveau 
les  joues,  en  le  félicitant  de  son  heureuse  mémoire.  Il  ajouta  : 

—  Mon  ami,  n'en  crois  pas  le  bon  La  Fontaine.  J'ai  connu 
en  Amérique  un  financier  qui  avait  des  sommeils  de  savetier. 

A  ces  mots,  il  poussa  un  profond  soupir.  On  en  conclut  que 
ses  nuits  n'étaient  pas  bonnes.  Décidément  ce  millionnaire  indul- 
gent avait  toutes  les  vertus  de  son  état. 

Il  mena  ces  dames  dans  ses  serres,  magnifiquement  tenues, 
et  il  coupa  lui-même  avec  son  sécateur  deux  de  ses  fleurs  les 
plus  rares,  dont  il  orna  de  sa  main  leur  corsage.  Elles  se  disaient  : 
«  Mais  oui,  il  est  charmant  :  où  donc  notre  mère  avait-elle 
l'esprit?  »  Pendant  qu'elles  retournaient  dans  leur  appartement 
pour  surveiller  leurs  femmes  de  chambre,  qui  défaisaient  leurs 
malles,  il  emmena  les  deux  hommes  faire  le  tour  du  proprié- 
taire. Ce  fut  un  moment  critique  pour  M.  Le j ail.  Ce  jour-là, 
comme  il  arrive  souvent  dans  les  févriers  de  la  Provence,  le 
soleil  était  ardent,  l'ombre  était  froide.  M.  Lejail  s'arma  de  son 
parasol  blanc,  mit  sur  son  bras  gauche  ses  deux  pardessus,  et, 
chemin  faisant,  il  endossa  tantôt  l'un,  tantôt  l'autre,  sans  que 
M.  Trayaz  parût  trouver  ce  manège  singulier.  M.  de  la  Farlède, 
qui  portait  depuis  peu  Tordre  du  Mérite  agricole,  lui  expliqua 
dans  un  style  trop  pompeux  comment  il  s'y  prenait  pour  élever 
ses  porcs,  qui  avaient  été  primés.  Il  sembla  s'intéresser  vivement  à 
ses  récits,  et  ce  grand  éleveur  se  disait  comme  sa  femme  :  «  Eh! 
oui,  il  est  charmant,  c'est  un  bon  diable.  »  Plus  circonspect  et 
plus  sceptique,  M.  Lejail  réservait  son  jugement.  L'expérience 
qu'il  avait  des  hommes  lui  avait  appris  que  dans  certains  cas  ce 
n'est  pas  le  premier  coup  d'œil  qu'il  faut  sauver,  que  le  second 
est  quelquefois  moins  agréable  que  le  premier. 

En  effet,  M.  Trayaz  se  montra  moins  commode  pendant  le 
dîner,  et  les  affaires  se  gâtèrent  un  peu.  Ce  fut  la  faute  de  l'an- 
cien préfet,  qui,  coiffé  de  son  éternelle  calotte  de  velours  noir, 
serait  mort  plutôt  que  de  s'écarter  de  son  régime,  et  son  régime 
lui  prescrivait  de  manger  très  peu  le  soir,  sous  peine  de  passer  une 
nuit  blanche.  L'amphitryon  s'aperçut  qu'il  refusait  les  hors- 
d'ceuvre,  qu'il  ne  touchait  que  du  bout  des  dents  à  son 
poisson. 

—  Vous  ne  mangez  pas,  mon  cher  Lejail.  Attrister  sa  vie 
pour  la  conserver  me  paraît  un  sot  calcul,  et,  au  surplus,  à  quoi 


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REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


servent  le  régime  et  les  précautions?  Croyez-moi,  vous  mourra 
plus  tôt  que  vous  ne  le  pensez. 

M.  de  la  Farlède  ne  méritait  à  cet  égard  aucun  reproche;  il 
fit  honneur  au  diner  comme  au  déjeuner,  mais  il  parla  longue- 
ment de  son  comte  et  de  sa  marquise.  Quand  on  fut  au  Cham- 
pagne, M.  Trayaz  porta  un  toast  : 

—  Je  bois,  dit-il,  à  la  vertu  de  mon  aimable  nièce  Mme  Lejail, 
aux  cheveux  et  à  la  voix  de  sa  charmante  fille,  à  la  calotte  de  ve- 
lours de  M.  le  préfet.  Je  bois  aux  grâces  et  aux  beaux  yeux  de 
ma  nièce  Blandine,  aux  joues  appétissantes  de  son  gros  Jules. 

Puis  il  se  tourna  vers  M.  de  la  Farlède  ;  mais  son  verre  lui 
trembla  dans  la  main,  et  il  le  posa  sur  la  table,  en  disant  : 

—  Excusez  mon  trouble,  mon  cher  Bourdigue  de  la  Farlède: 
c'est  la  première  fois  que  je  porte  un  toast  à  un  baron,  ami  d'un 
comte  et  d'une  marquise. 

A  peine  eut-on  passé  au  salon,  il  annonça  qu'il  avait  l'habi- 
tude de  se  retirer  à  neuf  heures  précises,  pour  causer  affaires  avec 
son  intendant  ;  il  engagea  ses  hôtesà  s'amuser  entre  eux  comme 
ils  l'entendraient,  et,  leur  ayant  montré  d'un  geste  les  tables  de 
jeu  et  la  salle  du  billard,  il  monta  chez  lui,  suivi  de  M.  Sucquier. 


III 

Un  peu  plus  tard,  entre  dix  et  onze  heures,  M.  et  Mm*  Lejail 
se  trouvaient  seuls  dans  leur  salon  particulier.  Huguette  les  avait 
quittés  pour  aller  écrire  une  lettre  dans  sa  chambre.  Enfoncé 
dans  un  fauteuil  près  de  la  cheminée,  enveloppé  dans  sa  douil- 
lette, son  bonnet  de  velours  rabattu  sur  ses  yeux,  les  jambes  allon- 
gées, l'ancien  préfet  chauffait  les  semelles  de  ses  pantoufles  à  un 
grand  feu,  qu'il  alimentait  de  temps  à  autre  en  y  jetant  une 
souche  d'olivier.  L'épigramme  que  lui  avait  décochée  M.  Trayai 
lui  était  restée  sur  le  cœur,  et  la  prédiction  sinistre  dont  il  l'avaft 
accompagnée  lui  avait  fait  courir  un  frisson  le  long  du  dos. 
M.  Lejail  entendait  la  plaisanterie,  et  il  aimait  à  plaisanter;  i 
sa  santé  et  son  régime  élaient  des  sujets  sacrés  :  en  parler  légère- 
ment lui  paraissait  une  indécence  aussi  scandaleuse  que  de  nie 
dans  une  église.  Il  regrettait  amèrement  son  cher  Dattier,  il  ! 
maudissait  la  faiblesse  qu'il  avait  eue  de  se  laisser  entraînerait  j 
Figuière.  Il  avait  en  ce  moment  l'air  sombre  d'un  homme  qui] 
creuse  ou  ronge  une  idée  déplaisante.  Ce  qui  ajoutait  à  son  inH 
tation,  c'est  que  Mme  Lejail,  les  yeux  fixés  sur  une  tasse  de  tWl 
où  elle  semblait  lire  sa  destinée,  paraissait  contente,  ravie,  <M 
que  son  visage  sévère  s'éclairait  par  instans  d'un  sourire. 

La  rage  dans  le  cœur,  il  jeta  encore  une  bûche  au  feu. 

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APRÈS    FORTUNE   FAITE.  711 

—  A  quoi  penses-tu,  Raoul?  lui  dit-elle  en  reculant  sa  chaise. 
Nous  ne  sommes  pas  en  Sibérie. 

—  Vàs-tu  me  demander  d'économiser  son  bois? 

—  Je  te  demande  de  ne  pas  me  rôtir.  Si  tu  as  froid,  prends  du 
thé.  Mon  oncle  fait  venir  le  sien  de  l'Inde,  il  est  délicieux. 

—  Comme  le  propriétaire...  Est-ce  assez  triste?  Il  y  a  vingt 
ans  que  nous  vivons  ensemble,  et  tu  ne  sais  pas  encore  que  le 
thé  est  un  poison  pour  moi. 

Elle  secoua  la  tête,  et  après  un  moment  de  silence  : 

—  Je  crois  que  nous  nous  trouverons  bien  de  notre  séjour 
ici.  Ma  mère  me  reproche  quelquefois  de  me  faire  des  monstres. 
Cette  journée  qui  m'effrayait  s'est  passée  à  merveille.  Il  nous  a 
prouvé  qu'il  avait  l'esprit  de  famille,  et  il  m'a  paru  que  dès  la 
première  minute  il  prenait  Huguette  en  goût. 

—  Oui,  parlons  un  peu  de  lui.  Tu  n'en  dis  pas  assez,  ma 
chère;  non  seulement  il  a  l'esprit  de  famille:  je  le  tiens,  moi, 
pour  un  homme  des  plus  aimables,  d'un  commerce  exquis,  d'une 
irréprochable  courtoisie... 

—  Plus  bas,  je  te  prie:  on  pourrait  t'entendre. 

—  Je  parlerai  aussi  haut  qu'il  me  plaira,  poursuivit-il  en  bais- 
sant la  voix,  et  je  déclare  que  cet  homme  charmant,  né  avec  les 
dispositions  les  plus  heureuses,  les  a  sans  doute  perfectionnées 
en  Amérique.  C'est  dans  ce  pays-là  qu'il  a  appris  à  parler  aux 
gens  de  leur  décès  avec  tant  de  désinvolture. 

Elle  pinça  les  lèvres  : 

—  Quand  tu  aurais  mangé  de  la  barbue,  en  serais-tu  mort? 

—  Je  n'y  vois  rien  d'impossible.  Au  surplus,  que  t'importe? 

—  Il  y  a  si  longtemps  que  tu  meurs,  murmura-l-elle,  que  je 
commence  à  m'y  faire. 

Il  ne  se  défendit  pas,  il  attaqua,  et,  ayant  repoussé  sa  calotte  sur 
le  derrière  de  sa  tète  : 

—  Soit,  ne  nous  occupons  plus  de  ma  santé,  à  laquelle  tu 
portes  un  si  vif  intérêt.  Mais  permets-moi  de  te  dire,  ma  chère 
Mélanie,  que  tu  te  crois  très  fine,  que  c'est  la  prétention  de  toutes 
les  femmes,  et  que  souvent  elles  s'abusent  lourdement.  Tu  t'es 
figuré  qu'en  venant  ici  tu  faisais  une  affaire  d'or... 

—  Plus  bas,  de  grâce,  dit-elle,  en  frappant  du  plat  de  la  main 
sur  la  table. 

—  Ah  çà!  les  murs  de  cette  maison  ont-ils  des  oreilles?  Il 
ne  manquerait  plus  que  cela  pour  m'en  rendre  le  séjour  savou- 
reux... Je  te  répète  que  tu  te  fais  de  grandes  illusions,  que  les 
adorateurs  du  veau  d'or  font  souvent  un  métier  de  dupe... 

—  Il  est  des  choses  qu'on  peut  penser,  mais  qu'on  ne  dit 
pas. 


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742  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Je  les  dis.  Que  veux-tu?  Je  suis  ce  soir  d'humeur  à  les 
dire.  Tu  es  arrivée  ici  pleine  d'espérances  et  décidée  à  trouver 
ton  oncle  adorable,  à  supporter  avec  une  patience  angélique 
toutes  les  avanies  qu'il  lui  plaira  de  te  faire... 

—  Mais  il  me  semble  que  jusqu'ici... 

—  Eh  !  oui,  il  n'en  a  fait  encore  qu'à  moi,  et  celles-là  ne  comp- 
tent pas.  Mais  tu  auras  ton  tour.  Eh  bien!  souviens-toi  de  ma 
prophétie  :  ton  oncle  est  un  grand  mystificateur,  et  nous  sorti- 
rons de  cette  maison  aussi  riches  que  nous  y  étions  entrés. 

—  Tu  es  un  incorrigible  pessimiste,  répliqua-t-elle  en  rem- 
plissant pour  la  seconde  fois  sa  tasse  de  ce  thé  des  Indes  qu'elle 
trouvait  délicieux.  Grâce  au  ciel,  les  catastrophes  que  tu  annonces 
n'arrivent  pas  toujours. 

—  C'est  possible,  mais  rappelle-toi  ce  que  l'homme  charmant 
a  dit  jadis  à  ta  mère.  Il  Ta  régalée  de  l'histoire  d'un  Américain 
qui  avait  déshérité  sa  famille  et  donné  trente  millions  à  je  ne  sais 
quelle  université.  Sois  sûre  que  lui-même  projette  d'en  fonder 
une  quelque  part,  dans  l'Ohio  peut-être  ou  dans    le   Dakota,  à 
moins  que  ce  ne  soit  dans  le  Wisconsin.  Ma  chère,  je  le  connais 
dès  maintenant  comme  si  je  lavais  fait.  Écoute-moi  bien  :  son 
université,  qui  portera  son  nom,  aura  tout,  et  Mme  Lejail  n'aura 
rien.  C'est  un  orgueilleux  et  un  ennuyé.  Il  nous  a  appelés  auprès 
de  lui  pour  l'aider  à  tuer  le  temps,  à  titre  de  distraction  provisoire. 
Nous  sommes  sa  ménagerie  :  quand  ses  singes,  ses  gazelles  et  ses 
toutous  ne  l'amuseront  plus,  il  leur  dira  bonsoir  et  les  renverra 
chez  eux  avec  leur  courte  honte,  la  tête  plus  basse,  le  nez  plus  long. 

En  ce  moment,  la  porte  de  la  pièce  voisine  s'entr'ouvrit. 
Mile  Huguette  apparut  sur  le  seuil,  tenant  d'une  main  son  démê- 
loir, de  l'autre  ses  cheveux  défaits.  Elle  n'écoutait  jamais  aux 
serrures,  mais  elle  avait  l'ouïe  d'une  incomparable  finesse. 

—  Maman  a  raison,  dit-elle  :  tu  es  un  insupportable  pessimiste. 
Lorsqu'on  se  mêle  de  faire  le  prophète,  il  ne  suffit  pas  de  croire, 
il  faut  savoir,  et  on  ne  sait  rien  avant  d'avoir  pris  langue.  11  y  a 
ici  un  homme  dont  la  conversation  doit  être  fort  instructive;  il 
s'appelle  M.  Sucquier,  et  je  gagerais  que  mon  oncle  lui  dit  ses  se- 
crets. Il  était  assis  à  table  à  côté  de  moi;  quoiqu'il  soit  très  laid 
et  d'une  propreté  douteuse,  j'ai  été  fort  aimable  pour  lui,  et  je 
suis  sûre  qu'il  me  veut  du  bien.  Interroge-le  dès  demain.  Quand 
on  a  été  préfet,  on  doit  s'entendre  à  faire  causer  les  gens. 

Cela  dit,  elle  disparut,  et  la  porte  se  referma. 

—  Ma  fille,  pensa  M.  Lejail,  a  vraiment  l'esprit  fort  délié,  et 
la  sagesse  parle  quelquefois  par  la  bouche  des  en  fan  s. 

Cette  réflexion  ayant  modifié  le  cours  de  ses  idées,  il  ne  pro- 
phétisa plus. 


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APRÈS    FORTUNE  FAITE.  743 

Pendant  qu'on  devisait  ainsi  au  rez-de-chaussée,  les  habitans 
du  premier  étage  se  livraient  à  un  entretien  du  même  genre, 
quoiqu'un  peu  différent.  Comme  sa  sœur,  Mme  de  la  Farlède 
buvait  du  thé  des  Indes.  Son  mari  ne  se  rôtissait  pas  à  un  feu 
d'enfer;  il  lampait  amoureusement  l'un  de  ces  vieux  cognacs  très 
authentiques  qui  opèrent  des  miracles.  Un  quart  d'heure  aupara- 
vant, il  était  ou  croyait  être  furieux:  depuis  qu'il  avait  fait  la  con- 
naissance de  ce  nectar,  son  humeur  s'était  sensiblement  radoucie. 

—  Ainsi  vous  pensez,  ma  chère  amie,  qu'en  me  portant  ce 
toast,  M.  Trayaz  n'avait  aucune  intention  blessante? 

—  J'en  suis  certaine. 

—  Mon  Dieu  !  ce  toast  n'avait  en  lui-même  rien  d'offensant  ; 
c'est  son  ton  qui  m'a  déplu...  J'avais  cru  m'apercevoir  qu'il  avait 
en  ce  moment  je  ne  sais  quel  accent  d'ironie,  de  persiflage... 

—  Vous  vous  trompiez.  Je  suis  convaincue  qu'il  était  sincère- 
ment flatté  d'avoir  à  sa  table  l'ami  d'un  comte. 

—  Au  fait,  dit  M.  de  la  Farlède  en  se  carrant,  il  est  devenu 
à  moitié  Américain,  et  les  Américains,  paraît-il,  sont  fort  enti- 
chés des  grandeurs.  Allons,  à  la  bonne  heure!  car  autrement... 
Vous  le  savez,  Blandine,  je  ne  ressemble  pas  à  mon  cher 
beau-frère:  je  tiens  plus  à  ma  dignité  qu'à  ma  vie,  et  ma  dignité 
est  fort  chatouilleuse.  Quand  on  se  joue  à  moi,  je  rends  pois 
pour  fèves. 

Malgré  l'épaisseur  des  murailles,  on  entendait  par  intervalles 
un  bruit  étrange  dans  la  chambre  attenante.  Jules  y  dormait  à 
poings  fermés,  et  il  avait  la  fâcheuse  habitude  de  ronfler. 

—  Songez  à  Jules,  murmura  Mme  de  la  Farlède. 

—  Eh!  madame,  je  n'ai  pas  besoin  qu'on  me  rappelle  mes 
devoirs  de  père.  J'aime  mon  fils  et  je  suis  prêt  à  lui  faire  tous  les 
sacrifices,  hormis  celui  de  ma  dignité. 

Il  y  avait  à  côté  de  la  bouteille  de  cognac  un  flacon  de  kirsch. 
Il  voulut  en  tâter;  il  en  huma  quelques  gouttes,  qu'il  promena 
dans  sa  bouche,  et  il  fit  la  grimace. 

—  Son  kirsch  ne  vaut  pas  son  cognac,  et  tenez,  madame,  si 
jamais  il  venait  à  me  manquer,  je  suis  homme  à  le  lui  dire.  Oui, 
je  lui  dirais,  comme  je  vous  le  dis,  que  son  kirsch  est  médiocre. 

On  raconte  que  Napoléon  Ier  retint  prisonnier  aux  Tuileries 
un  conseiller  d'État  auquel  il  avait  commandé  un  travail  pressé. 
On  l'avait  mis  sous  clef,  mais  on  le  nourrissait  bien.  Ses  amis  lui 
ayant  demandé  si  ce  procédé  ne  lui  avait  pas  paru  un  peu  cava- 
lier :  —  «  Certes,  répondit-il,  mais  j'ai  dit  son  fait  au  grand 
homme.  Quand  il  s'est  informé,  en  me  tirant  l'oreille,  si  j'avais 
trouvé  bon  certain  pâté  qu'il  m'avait  envoyé  :  —  «  Sire,  lui  ai-je 
reparti,  il  était  trop  salé  !  »  Mm*  de  la  Farlède  ne  craignait  pas 


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744  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

que  son  mari  imitât  dans  l'occasion  l'héroïque  courage  de  ce  con- 
seiller d'État  et  qu'il  parlât  jamais  à  M.  Trayaz  de  son  kirsch. 
Elle  le  connaissait  trop  pour  ne  pas  savoir  quelle  vénération  lui 
inspiraient  les  millions  et  les  millionnaires. 

—  Vous  savez,  dit-elle,  que  votre  dignité  m'est  aussi  chère 
qu'à  moi-môme. 

Il  vida  son  petit  verre  dans  la  cheminée  et  revint  au  cognac. 

—  Après  tout,  reprit-il,  croyez  bien  que  je  rends  toute  jus- 
tice à  votre  oncle.  Je  reconnais  tous  ses  mérites.  Il  a  un  grand 
train  de  maison,  sa  villa  est  très  confortable,  sa  cuisine  est 
exquise,  son  argenterie  est  magnifique,  ses  écuries  sont  superbes 
et  dignes  d'un  roi.  Je  regrette  seulement  qu'il  ait  en  certaines 
choses  des  goûts  trop  roturiers.  En  voulez-vous  la  preuve?  Le 
château  qu'habitait  le  comté  Destreux  avait  été  bâti  sous 
Louis  XIV,  en  1699.  Ce  renseignement  est  sûr:  je  le  tiens  de  la 
marquise  de  Niex.  Qu'en  dites-vous,  ma  chère  amie?  Ne  faut-il 
pas  être  un  franc  bourgeois  pour  avoir  abattu  cette  demeure  sei- 
gneuriale et  l'avoir  remplacée  par  une  maison  sans  histoire? 

—  On  y  est  si  bien!  répondit-elle  en  se  pelotonnant  comme 
une  chatte  dans  sa  causeuse. 

—  Je  ne  dis  pas  le  contraire,  mais  c'est  égal,  il  est  déplorable 
que  M.  Trayaz  soit  si  étranger  à  tout  un  ordre  de  sentimens.  D 
méprise  les  apparences;  ne  lui  en  déplaise,  les  apparences  ont 
leur  prix.  La  livrée  de  ses  gens  n'est  pas  mal,  avouez  pourtant 
qu'elle  est  un  peu  triste...  Mais  ce  n'est  pas  là  ce  que  je  lui  re- 
proche le  plus.  N'avez-vous  rien  remarqué  ici  qui  vous  ait  étonnée? 

—  Rien. 

—  Nous  avons  des  délicatesses  que  n'ont  pas  les  femmes.  Ce 
qui  m'a  fort  déplu,  à  moi,  c'est  que  votre  oncle  admette  à  sa  table 
son  intendant,  son  M.  Sucquier,  qui  me  paraît  un  homme  très 
comir.un,  sans  monde  et  sans  manières. 

Son  artificieuse  femme  le  regarda  d'un  air  d'admiration. 

—  Hector,  dit-elle,  je  lis  votre  pensée  dans  vos  yeux  et  je  la 
trouve  excellente.  . 

—  Qu'est-ce  à  dire?  demanda-t-il,  fort  étonné  qu'on  pût  lire 
quelque  chose  dans  ses  gros  yeux  ronds. 

—  Eh!  oui,  vous  vous  êtes  dit  que  ce  M.  Sucquier,  qu'on  fait 
dîner  avec  nous,  devait  être  un  personnage  fort  important,  un 
homme  à  ménager,  et  qu'au  surplus  on  pourrait  savoir  par  lui 
bien  des  choses  ! 

A  son  tour,  il  trouva  excellente  cette  idée  qui  ne  lui  était  pas 
venue. 

—  Mon  Dieu!  répondit-il  modestement,  nous  avons  nos 
petites  malices.  Ne  m'avez-vous  pas  déclaré  plus  d'une  fois  que 


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APRÈS    FORTUNE    FAITE.  745 

j'étais  né  pour  la  diplomatie?...  Mais  croyez- vous,  Blandine,  que 
je  puisse,  sans  me  compromettre,  lier  conversation  avec  ce 
subalterne,  qui,  je  le  répète,  est  un  homme  très  commun? 

—  Vous  saurez  vous  y  prendre,  et  soyez  sûr  que  vous  n'aurez 
pas  de  grandes  avances  à  lui  faire  ;  qu'il  se  sentira  très  honoré  de 
la  moindre  marque  d'attention  que  vous  voudrez  bien  lui  donner. 

Elle  ajouta  d'un  ton  patelin,  en  montrant  du  doigt  le  mur 
derrière  lequel  son  enfant  ronflait  : 

—  Songez  à  Jules! 

—  C'est  bon,  c'est  bon!  Je  sais  apparemment  ce  que  j'ai  à 
faire. 

Le  lendemain  matin,  M.  Sucquier  surveillait  le  dé  fonce  ment 
d'une  pièce  de  terre  qu'on  se  proposait  de  convertir  en  vigne, 
quand  il  aperçut  de  loin  M.  Lejail  qui  se  dirigeait  de  son  côté.  Il 
faisait  un  temps  de  demoiselle,  et  l'ex-préfet  n'avait  vu  aucun 
inconvénient  à  prendre  l'air  de  bonne  heure.  M.  l'intendant  vint 
à  sa  rencontre,  et  l'entretien  s'engagea.  M.  Lejail  avait  toutes  les 
craintes;  il  redoutait  les  rhumes,  il  se  défiait  du  microbe.  Il 
commença  par  s'informer  si  l'eau  qu'on  buvait  àlaFiguièreavait 
été  analysée:  M.  Sucquier  lui  donna  sa  parole  qu'il  n'en  était  pas 
dans  tout  le  pays  de  plus  saine  et  de  plus  pure.  Ce  premier  point 
élucidé,  on  causa  des  travaux  des  champs.  M.  Sucquier  en  vint  à 
dire  que  la  plus  commode  et  la  plus  économique  de  toutes  les 
cultures  était  celle  du  chêne-liège,  qui  n'en  demande  aucune  et 
n'impose  au  propriétaire  que  les  frais  de  décorticage. 

—  C'est  l'affaire  de  quelques  jours,  dit-il  :  on  paie  cinq  francs 
les  ouvriers,  et  l'écorce  repousse  en  six  ans.  On  estime  que,  l'un 
dans  l'autre,  chaque  pied  rapporte  un  franc  par  année,  et 
M.  Trayaz  en  possède  plus  de  cinquante  mille  sur  sa  montagne. 

Il  s'agissait  d'arriver  à  la  question  brûlante  ;  quoique  les 
préfets  s'entendent  à  faire  causer  les  gens,  M.  Lejail  ne  trouvait 
pas  le  joint.  Heureusement,  il  avait  affaire  à  un  homme  qui 
venait  volontiers  au  secours  des  questionneurs  embarrassés. 

—  Oui,  reprit-il,  cette  terre  est  d'un  gros  rapport,  et  songez 
que,  pour  acheter  sa  montagne  et  ses  champs  et  pour  bâtir  sa 
maison,  M.  Trayaz  n'a  pas  déplacé  un  seul  de  ses  fonds,  qui  sont 
presque  tous  restés  en  Amérique.  Il  a  tout  payé  avec  ses  revenus 
et  il  ne  doit  pas  un  sou. 

Et  il  s'écria  d'un  air  paterne  : 

—  Quelle  bénédiction  pour  une  famille  qu'un  tel  oncle! 

—  Ah  !  permettez,  lui  dit  vivement  M.  Lejail  :  personne  ne 
peut  nous  soupçonner  d'avoir  fait,  en  venant  ici,  une  démarche 
intéressée.  M.  Trayaz  a  déclaré  nettement  à  ma  belle-mère  qu'il 
n'entendait  rien  faire  pour  les  siens. 

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«^ 


746  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Il  plaisantait,  il  plaisante  quelquefois.  Je  crois  savoir  per- 
tinemment... mais  peut-être  aurais-je  tort  d'en  dire  davantage. 

—  Vous  parlez  au  plus  discret  des  hommes,  lui  repartit 
M.  Le j ail,  qui  commençait  à  trouver  que  la  conversation  de 
M.  Félix  Sucquier  était  intéressante. 

—  M.  votre  oncle  est  un  homme  de  famille,  un  patriarche, 
son  testament  en  fera  foi.  Mais  ce  n'est  pas  tout,  il  a  du  goût  pour 
les  donations  entre  vifs.  «  Quand  les  héritages  viennent,  me 
disait-il  un  jour,  on  n'a  plus  de  dents  pour  les  croquer.  »  Et  il 
me  disait  aussi  :  «  Les  gens  qui  ne  se  dévêtissent  qu'après  leur 
mort  n'ont  pas  le  plaisir  de  contempler  le  visage  des  heureux 
qu'ils  font.    »  On  le  croirait  dur,  il  ne  l'est  pas. 

—  Vous  me  surprenez  au  dernier  point,  mon  cher  monsieur 
Sucquier,  s'écria  M.  Lejail  en  s  efforçant  en  vain  de  dissimuler  son 
émotion.  M.  Trayaz  a  donné  à  entendre  à  Mm*  Limiès  que,  selon 
les  idées  américaines,  qui  sont  les  siennes,  on  ne  doit  rien  à  sa 
famille. 

—  Assurément  :  aussi  n'est-ce  pas  un  acte  d'équité  qu'il  entend 
faire  en  faisant  des  heureux,  et  la  justice  n'aura  rien  à  voir  dans 
la  distribution  de  ses  libéralités.  Ceux  des  siens  qui  sauront  lui 
plaire  seront  favorisés , les  autres  seront  réduits  à  la  portion  congrue. 

Et  d'un  air  d'attendrissement  : 

—  Le  gros  lot  sera  au  plus  aimable  ! 

Mais  il  parut  regretter  son  indiscrétion  et  rompit  les  chiens. 
Il  ne  disait  pourtant  jamais  que  ce  qu'on  l'avait  chargé  de  dire. 
M.  Lejail  se  retira  l'esprit  ballotté,  tiraillé  entre  des  impressions 
contraires,  conservant  ses  doutes,  mais  ébranlé  dans  son  incré- 
dulité, prêt  à  admettre  que  certaines  expériences  valent  la  peine 
d'être  tentées,  résolu  à  laisser  sa  femme  et  sa  fille  agir  à  leur 
tête, et,  en  ce  qui  le  concernait,  à  ne  point  contrarier  leurs  petites 
manœuvres,  à  avoir  pour  M.  Trayaz  tous  les  ménagemens,  toutes 
les  complaisances,  tous  les  égards  compatibles  avec  les  soins 
qu'il  devait  à  sa  chère  et  sainte  personne. 

Deux  ou  trois  heures  après,  l'intendant  fut  abordé  par  M.  de 
la  Farlède,  à  qui  il  répéta  en  d'autres  termes  tout  ce  qu'il  avait 
dit  à  M.  Lejail.  L'homme  aux  cils  blancs  commit  une  imprudence: 
pour  témoigner  sa  satisfaction  à  M.  Sucquier,  il  lui  donna  i  plu- 
sieurs reprises  de  petites  tapes  d'amitié  sur  l'épaule.  Il  en  résulta 
qu'avant  de  le  quitter  pour  retourner  à  ses  affaires,  M.  Sucquier 
lui  tendit  une  main  grasse,  qu'il  dut  prendre  et  serrer.  A- « 
demanda  si  sa  dignité  n'avait  pas  couru  une  aventure  et  souffert 
un  grave  dommage:  cette  question  embarrassante  lui  donnait  da 
souci,  mais  ce  qu'il  venait  d'apprendre  l'avait  tant  réjoui  que  » 
contentement  lui  fit  oublier  son  inquiétude  .edbv' 


APRÈS    FORTUNE    FAITE.  747 

M.  Trayaz  était  un  galant  homme;  il  désirait  que  ses  invités 
se  trouvassent  bien  chez  lui.  Il  leur  avait  dit,  dès  le  premier  jour  : 
<c  Mes  enfans,  considérez  ma  maison  comme  la  vôtre,  faites  tout 
ce  qu'il  vous  plaira.  »  Il  avait  mis  à  leur  disposition  ses  chevaux, 
ses  voitures,  ses  cochers;  ils  donnaient  leurs  ordres  et  allaient  où 
ils  voulaient.  Il  y  avait  dans  la  crique  toute  une  flottille  :  un 
canot,  une  chaloupe,  une  yole,  des  bateaux  pour  la  promenade 
et  pour  la  pêche,  et  dans  la  maison  du  vieux  peintre,  des  lignes, 
des  nasses,  des  filets.  M.  de  la  Farlède  s'en  servait  souvent.  A  la 
fin  de  la  première  semaine,  Huguette  avait  reçu  en  présent  de 
son  grand-oncle  une  jolie  charrette  anglaise,  attelée  d'un  poney, 
qu'elle  avait  le  plaisir  de  conduire  elle-même.  Ce  qui  la  touchait 
davantage,  c'est  que  ce  cadeau  lui  faisait  l'effet  d'une  promesse; 
elle  y  voyait  la  garantie  des  grandes  libéralités  sur  lesquelles 
elle  fondait  son  avenir.  Pour  ne  point  faire  de  jaloux,  M.  Trayaz 
avait  donné  à  Jules  un  bourriquet  élégamment  sellé  et  harnaché 
de  rouge.  De  ce  jour,  la  Figuière  fut  un  vrai  paradis  pour  ce 
gros  garçon  :  point  de  professeurs,  et  un  âne  qui  était  à  lui! 
M.  Lejail  n'était  pas  le  plus  mal  partagé.  M.  Trayaz  avait  trouvé 
dans  le  château  bâti  en  1699  une  vieille  bibliothèque,  riche  sur- 
tout en  livres  d'histoire,  parmi  lesquels  il  en  était  de  rares.  Quoi- 
qu'il eût  peu  de  goût  pour  la  lecture,  il  l'avait  conservée  soigneu- 
sement et  installée  dans  une  grande  salle  du  bâtiment  central, 
au-dessus  de  la  galerie  couverte.  M.  Lejail  passait  des  heures  fort 
agréables  dans  cette  bibliothèque,  éclairée  par  trois  fenêtres  et 
chauffée  par  un  calorifère. 

Il  employait  le  reste  de  ses  journées  à  observer  du  coin  de 
l'œil  les  manèges  de  Mme  Lejail  s'appliquant  à  disputer  à  sa  sœur 
les  bonnes  grâces  de  son  oncle.  Il  lui  disait  quelquefois,  pour 
l'animer  au  jeu  :  «  Le  gros  lot  sera  à  la  plus  aimable.  »  Il  y  a 
des  plaisirs  réservés  aux  sceptiques:  ils  ne  jouent  pas,  ils  regardent 
jouer. 

Pour  être  juste,  il  faut  convenir  que  ces  deux  femmes  étaient 
également  admirables,  qu'elles  rivalisaient  d'attentions  et  d'em- 
pressemens,  qu'elles  avaient  Tune  et  l'autre  ce  zèle  qui  ne  se 
relâche  jamais  et  ne  connaît  pas  les  distractions,  que  jamais 
vieillard  ne  fut  couvé  des  yeux,  choyé,  caressé  comme  Tétait 
M.  Trayaz  par  ses  infatigables  nièces,  qui,  lorsqu'il  avait  oublié 
l'un  de  ses  gants  dans  sa  chambre  ou  qu'il  avait  quelque  message 
à  faire  porter,  retrouvaient  à  son  service  leurs  jambes  de  vingt 
ans.  Il  paraissait  sensible  à  leurs  soins  et  le  leur  prouvait  en  les 
tutoyant  et  prenant  avec  elles  de  petites  privautés.  Ce  qui  rendait 
leur  tâche  plus  difficile,  c'étaient  les  inégalités  de  son  caractère; 
elles  se  pliaient  à  tous  les  caprices  de  son  humeur.  Était-il  gai, 


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748  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

expansif  et  bavard,  elles  écoutaient  ses  histoires  avec  dévotion, et 
leurs  yeux  semblaient  boire  ses  paroles.  Était-il  sombre  et  pré- 
occupé, elles  veillaient  à  ce  qu'on  fit  autour  de  lui  un  religieux 
silence.  Lui  arrivait-il  de  leur  pincer  la  joue  ou  la  taille,  leur 
figure  prenait  une  expression  de  voluptueuse  félicité.  Leur  lan- 
çait-il quelque  dure  épigramme,  elles  souriaient  agréablement  et 
baisaient  la  verge  qui  les  frappait. 

Elles  poussaient  quelquefois  le  dévouement  jusqu'à  l'héroïsme. 
Un  jour,  comme  en  présence  de  son  oncle  Mm*  de  la  F arlède  aidait 
Jules  à  se  mettre  en  selle,  l'àne  fit  un  mouvement  et  lui  marcha 
sur  le  pied.  Elle  était  fort  douillette  ;  elle  faillit  pousser  un  cri, 
mais  elle  ne  cria  pas,  et  M.  Trayaz  lui  ayant  proposé  de  faire  avec 
lui  un  tour  dans  le  parc,  elle  accepta  sans  sourciller.  Elle  souffrait 
mort  et  martyre,  il  ne  s'en  douta  pas.  Le  soir  de  ce  même  jour, 
en  sortant  de  table,  il  pria  Huguette  de  lui  chanter  une  romance 
qu'il  aimait.  MmeLejail,qui  luttait  depuis  quelques  heures  contre 
une  de  ces  migraines  sur  lesquelles  l'antipyrine  ne  peut  rien,  eut 
le  courage  de  se  mettre  au  piano  et  d'accompagner  sa  fille. 
M.  Lejail  se  disait  en  la  regardant  : 

—  Elle  est  prodigieuse.  Auri sacra  famés! 

Mme  de  la  Farlède,  qui  était  sinon  plus  zélée,  du  moins  plus 
inventive  que  sa  sœur,  trouva  le  moyen  de  lui  infliger  une  cruelle 
mortification.  Elle  avait  le  bon  esprit  de  causer  quelquefois  avec 
M.  l'intendant;  elle  apprit  de  lui  que  M.  Trayaz  était  né  le 
3  mars  1830.  Vers  le  milieu  de  février,  elle  dépêcha  son  mari  à 
Marseille,  d'où  il  lui  rapporta  un  étui  à  cigares  en  cuir  de  Russie. 
Elle  brodait,  elle  peignait,  elle  avait  des  doigts  de  fée  et  un  fin 
talent  de  miniaturiste.  Sur  un  canevas,  dont  elle  recouvrit  une 
des  faces  de  l'étui,  elle  fit  une  broderie  représentant  deux 
branches  entre-croisées  d'amandiers  et  de  pêchers  en  fleurs;  au 
milieu,  elle  fixa  une  plaque  d'ivoire  où  elle  peignit  son  portrait. 
Ce  joli  travail  fut  commencé  et  terminé  dans  le  plus  profond 
mystère.  Le  3  mars,  M.  Trayaz  trouva  l'étui  sous  sa  serviette;  il 
en  fut  charmé  et  déclara  qu'il  ne  s'en  séparerait  jamais.  Ce  fut  un 
jour  de  triomphe  pour  Mme  de  la  Farlède,  un  jour  de  confusion 
pour  Mme  Lejail.  Elle  se  sentait  la  bouche  et  le  cœur  amers  en 
pensant  que  son  oncle,  qui  était  un  grand  fumeur,  aurait  sans 
cesse  l'occasion  de  contempler  l'agréable  figure  de  cette  intri- 
gante, et  qu'il  l'emporterait  partout  avec  lui. 

M.  Trayaz  semblait  prendre  plaisir  à  attiser  la  jalousie  de» 
deux  sœurs.  Se  donnant  tantôt  à  l'une,  tantôt  à  l'autre,  et  tour  à 
tour  leur  prodiguant  ses  grâces  de  Yankee  ou  les  con  tris  tant  par 
ses  froideurs,  il  les  faisait  passer  par  d'incessantes  alternatives 
d'espérance  et  d'inquiétude.  Selon  les  jours,  chacune  d'elles  pou- 


APRÈS    FORTUNE    FAITE.  749 

vait  se  croire  préférée  ou  délaissée.  Quand  il  se  promenait  dans 
son  parc,  il  n'en  prenait  qu'une  en  sa  compagnie,  et  il  s'appliquait 
à  lui  soutirer  des  confidences  ou  l'induisait  à  médire  de  l'absente. 

—  Voyons,  ma  chère,  dit-il  un  jour  à  Mm*  Lejail,  en  arpen- 
tant avec  elle  une  petite  allée  que  bordait  un  double  rang  de 
cyprès  et  de  thuyas,  voyons,  Mélanie,  tu  ne  veux  rien  me  dire? 
Je  pose  en  principe  que  toute  femme  a  quelque  chose  à  cacher. 
Une  fois  pour  toutes,  conte-moi  tes  petits  secrets. 

—  Je  vous  jure,  mon  oncle,  que  je  n'en  ai  point. 

—  Prétends-tu  me  faire  croire  que  tu  n'as  jamais  fait  de  traits 
à  ton  mari? 

Si  tout  autre  se  fût  permis  de  soupçonner  sa  vertu,  Mmc  Lejail 
eût  bientôt  fait  de  souffleter  l'insolent  ;  mais  il  y  a  des  situations 
où  l'on  sort  de  son  caractère,  et  des  hommes  à  qui  tout  est  per- 
mis. Elle  se  contenta  de  rougir  en  baissant  les  yeux. 

—  Ah  !  mon  oncle,  dit-elle  avec  un  demi-sourire,  pour  qui 
me  prenez- vous^  donc? 

—  Je  te  prends  pour  la  femme  d'un  homme  qui  est  si  occupé 
de  sa  petite  santé  que  tu  aurais  pu  le  tromper  dix  fois  sans  qu'il 
s'en  aperçût. 

—  Je  conviens,  répondit -elle,  que  M.  Lejail  est  un  homme 
heureux;  que  s'il  avait  épousé  telle  femme  de  ma  connaissance, 
elle  n'aurait  pas  résisté  peut-être,  pour  employer  votre  mot,  à 
l'envie  de  lui  faire  des  traits. 

—  Ta  sœur  Blandine,  par  exemple  ? 

—  Mais  non,  mais  non,  mon  oncle.  Croyez  bien  qu'il  est  à 
mille  lieues  de  ma  pensée... 

—  Ne  fais  pas  l'innocente.  Il  est  certain  qu'elle  a  des  yeux  qui 
racontent  des  histoires,  ta  petite  sœur,  et  quant  à  son  mari,  il  a 
toute  l'encolure  d'un  homme  qui,  par  droit  de  naissance,  appar- 
tient à  la  grande  confrérie.  Eh  bien  !  puisque  tu  ne  veux  pas  me 
dire  tes  secrets,  dis-moi  ceux  de  ta  sœur,  il  t'en  coûtera  moins. 

—  Quand  je  vous  dis  que  je  ne  sais  rien,  mon  oncle  ! 

—  Accouche,  mauvaise,  ou  ton  vieux  bonhomme  d'oncle  se 
brouille  avec  toi. 

En  bonne  Provençale,  elle  avait  quelquefois  la  dent  dure,  et 
quand  on  est  en  colère,  on  dit  tout.  Se  penchant  à  son  oreille  : 

—  Il  y  avait  jadis  à  Grasse  un  médecin  qui,  paraît-il,  était 
un  fort  joli  garçon  et  dont  toutes  les  femmes  raffolaient. 

—  Et  c'est  ce  médecin  qui  est  cause  que  le  baron  Bourdigue 
a  la  tète  qu'il  a? 

—  Encore  une  fois,  je  ne  sais  rien.  Au  surplus  cette  pauvre 
Blandine  serait  excusable.  Elle  est  restée  six  ans  sans  avoir  d'en- 
fant, et  une  femme  sans  enfans  s'ennuie. 


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750  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Et  quand  elle  veut  à  toute  force  avoir  un  Jules,  reprit-il, 
elle  appelle  à  son  aide  le  plus  joli  des  médecins.  C'est  bien  là  ce 
que  tu  prétends  insinuer? 

—  Moi  !  point  du  tout,  et  vous  me  faites  dire  des  horreurs. 

—  Ma  foi!  fit-il,  il  faut  avouer  que  cet  enfant  de  l'amour  n'a 
inventé  ni  la  poudre  ni  l'art  de  plaire. 

Cette  conclusion  ravit  Mm<  Lejail;  un  puissant  enchanteur 
venait  de  mettre  du  baume  sur  sa  blessure,  et  elle  fut  quelque 
temps  sans  penser  à  l'étui  brodé. 

Le  lendemain,  comme  M.  Trayaz  remontait  sa  grande  avenue 
d'eucalyptus  en  compagnie  de  Mm*  de  la  Farlède,  ils  se  croisèrent 
avec  une  charrette  anglaise  et  un  poney  conduits  par  une  jolie 
blonde,  qui  fit  à  son  oncle  un  signe  de  tête  accompagné  d'un  sou- 
rire à  la  fois  doux  et  victorieux. 

—  Il  n'y  a  pas  à  dire,  s'écria-t-il  en  la  regardant  s'éloigner  : 
c'est  une  jolie  fille  ! 

—  Très  jolie,  lui  répondit  Mrae  de  la  Farlède.  Les  traits,  la 
taille,  les  épaules,  les  mains,  les  pieds,  tout  en  elle  est  joli. 

—  Gageons  qu'il  y  a  un  mais,  dit  M.  Trayaz  en  riant. 

—  Eh!  oui,  mon  oncle,  il  y  en  a  un.  J'aime  beaucoup  ma 
nièce,  et  je  comprends  que  sa  mère  en  soit  fière.  Je  trouve  pour- 
tant qu'il  lui  manque  quelque  chose. 

—  Quoi  donc? 

—  La  fraîcheur. 

—  Tu  es  bien  difBcile!  C'est  une  matinée  d'avril. 

—  Oh!  vous  ne  m'entendez  pas.  Je  regrette  que  cette  petite 
âme  ait  été  défraîchie  trop  tôt  par  les  réflexions  intéressées  d'un 
petit  égoïsme  trop  savant  pour  son  Age.  Je  trouve  Huguette  trop 
raisonnable  et  trop  raisonnante.  Elle  connaît  les  choses  de  la  vie 
autant  et  plus  que  sa  mère  ;  elle  ne  fait  rien,  ne  dit  rien  sans  inten- 
tion ;  elle  est  déjà  tout  calcul,  et  sa  physionomie  le  dit,  ce  qui  ne 
m'empêche  pas,  bien  entendu,  de  lui  vouloir  beaucoup  de  bien. 

—  Il  y  paraît,  ma  chère. 

—  Je  ne  sais,  poursuivit-elle,  comment  on  élève  aujourd'hui 
les  jeunes  filles.  Ne  pensez-vous  pas  qu'à  dix-huit  ans  il  est  trop 
tôt  pour  considérer  la  vie  comme  une  affaire? 

—  Tu  aimerais  mieux  qu'on  la  regardât  comme  une  aventure? 

—  Je  voudrais  au  moins  que,  dans  ses  rêves  d'avenir,  ht  jeu- 
nesse iît  sa  part  au  sentiment,  qu'elle  écoutât  quelquefois  parier 
son  cœur.  Huguette  a  trop  d'esprit.  Mon  Jules  n'en  a  pcrirf, 
il  n'en  aura  jamais.  C'est  son  cœur  qui  le  gouverne,  et  de  quoi 
qu'il  s'agisse,  il  l'en  croira  toujours.  Il  m'a  fait  l'autre  jour  \ 
affront!  N'a-t-il  pas  eu  l'audace  de  me  déclarer  qu'il  préférait! 
grand-oncle  à  tout,  même  à  sa  maman?  DigmzedbyC 


APKÈS    FOKTCNE    FAITE.  751 

—  Je  lui  en  sais  gré,  il  a  su  reconnaître  que  j'avais  un  faible 
pour  lui.  Toutefois,  à  te  parler  franc,  il  y  a  quelqu'un  que  je  lui 
préfère. 

—  Qui  donc?  demanda-t-elle  avec  un  peu  d'inquiétude. 

—  C'est  sa  maman,  ma  chère.  Eh  !  oui,  c'est  sa  maman. 
Il  se  planta  devant  elle  et  la  regarda  dans  les  yeux. 

—  Le  fait  est  qu'à  trente-neuf  ans  tu  me  parais  plus  propre  à 
inspirer  des  passions  que  cette  galopine  qui  fait  trotter  là-bas  son 
poney  et  qui  ne  dit  rien  sans  intention.  Sais-tu  quoi?  Défais-toi 
de  ton  mari  par  le  fer  ou  le  poison,  et  foi  de  barbon!  je  t'épouse. 
Que  t'en  semble?  Sans  doute  tu  me  trouves  trop  vieux? 

—  Ah  !  mon  oncle,  répliqua  M,ue  de  la  Farlède  en  le  chatouillant 
de  la  prunelle,  vous  êtes  un  de  ces  hommes  qui  pour  les  femmes 
n'ont  jamais  d'âge...  J'ai  peut-être  tort  de  vous  le  dire;  mais  je 
ne  me  pique  pas,  comme  Mélanie,  de  ne  commettre  jamais  d'im- 
prudences. 

Il  lui  pinça  le  bout  du  menton. 

—  Elle  est  un  peu  grave,  en  effet,  ta  grande  sœur,  avec  ses 
airs  de  reine  et  ses  sourcils  presque  joints.  Tu  es  une  câline,  toi, 
une  charmeuse,  et  tes  yeux  imprudens  me  plaisent. 

Cette  déclaration  l'enchanta.  Elle  était  incapable  de  se  débar- 
rasser de  M.  de  la  Farlède  par  le  fer  ou  le  poison,  et  elle  réduisait 
à  leur  juste  valeur  les  propos  galans  de  son  oncle.  Elle  en  sa- 
voura pourtant  la  douceur,  elle  dégusta  cette  ambroisie. 

La  température  fut  si  douce  dans  la  première  quinzaine  de 
mars  qu'on  se  serait  cru  en  été,  et,  un  matin,  M.  Trayaz  décida, 
sans  consulter  personne,  qu'on  prendrait  le  café  en  plein  air. 
M.  Lejail  fut  sur  le  point  de  s'insurger  :  sa  femme  lui  jeta  un 
regard  si  impérieux  qu'il  se  tut  et  se  résigna.  Il  trouva  le  moyen 
d'abréger  cette  redoutable  épreuve  en  proposant,  à  peine  eut-il 
vidé  sa  tasse,  une  partie  de  billard  à  son  beau-frère. 

Les  trois  femmes  restèrent  sur  la  terrasse  avec  leur  oncle.  Il 
avait  le  goût  des  hamacs;  il  en  fit  apporter  un,  qu'on  suspendit 
à  deux  poteaux.  Il  s'y  installa  et  pria  Huguette  de  lui  lire  le 
journal.  La  charge  de  lectrice  du  Grand-Mogol  était  échue  à  cette 
jeune  personne,  qui  s'en  acquittait  à  merveille;  si  elle  manquait 
de  fraîcheur  d'âme,  elle  avait  la  diction  nette  et  ponctuait  ses 
phrases  aux  bons  endroits.  Elle  commença  de  lire.  Sa  mère  la 
regardait  et  Técoutait,  les  bras  croisés.  Assise  un  peu  plus  loin, 
Mme  de  la  Farlède  brodait.  Jules,  à  qui  elle  avait  enjoint  de  ne 
point  faire  de  bruit,  se  tenait  accoudé  sur  la  balustrade,  et  ba- 
vant sur  sa  collerette,  il  contemplait  le  ciel  bleu  en  pensant  à 
son  âne. 

Les  cerisiers  et  les  pêchers,  encore  sans  tewvYY^b  e\.  w>\nsk\8> 

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752  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  fleurs,  faisaient  dans  les  champs  des  nuages  blancs  et  roses; 
une  brise  tiède  remuait  la  fine  chevelure  des  poivriers  ;  les  grappes 
jaunes  d'un  mimosa  embaumaient  l'air  et  Huguette  lisait  le  Petit 
Marseillais.  Elle  s'avisa  que  son  grand-oncle  venait  de  s'assoupir. 
Sa  tante  s'en  aperçut  aussi,  et,  cessant  de  broder,  elle  saisit  dans 
ses  blanches  mains  la  corde  pendante  du  hamac,  qu'elle  balança 
avec  autant  de  délicatesse  que  si  elle  eût  bercé  un  enfant.  Hu- 
guette  posa  son  journal,  ouvrit  son  parasol,  qu'elle  tint  au-dessus 
de  la  tête  du  dormeur,  dont  un  rayon  de  soleil  caressait  indiscrè- 
tement les  sourcils  et  le  front.  Pour  ne  pas  demeurer  en  reste,  sa 
mère  décroisa  les  bras,  et,  armée  d'un  éventail,  elle  s'appliqua  à 
défendre  contre  les  mouches  ce  sommeil  auguste  et  sacré. 

Tout  à  coup  Jules,  ayant  vu  passer  sur  le  mur  où  il  s'appuyait 
un  gros  lézard  vert,  qui  lui  fit  peur,  poussa  un  cri  perçant. 
M.  Trayaz  tressaillit  et  rouvrit  les  yeux. 

—  Pourquoi  Jules  a-t-il  crié?  dit  Mm*  Lejail  avec  un  accent 
de  reproche  tragique. 

En  ce  moment,  sa  douce  sœur  l'eût  volontiers  étranglée. 

—  Ne  grondez  pas  cet  enfant,  dit  M.  Trayaz  :  mon  réveil  est 
délicieux.  Quels  soins  vous  avez  pour  moi,  mes  chères  petites,  et 
quel  plaisir  d'avoir  des  nièces! 

Il  lui  vint  alors  aux  lèvres  un  de  ces  sourires  narquois  qu'il 
avait  appris  dans  le  Dakotq,  en  conversant  avec  des  cow-boysou 
des  prospecteurs,  et,  ayant  promené  sur  les  trois  femmes  un 
regard  circulaire,  il  leur  dit  : 

—  Je  suis  le  miel  et  vous  êtes  les  mouches. 

IV 

Mm*  Limiès,  dont  la  santé  avait  été  lente  à  se  rétablir,  arrivai 
la  Figuière  vôrs  le  milieu  de  mars.  Elle  fut  logée  dans  un  appar- 
tement du  premier  étage  contigu  à  celui  qu'occupaient  M.  et 
Mme  de  la  Farlède.  Il  y  avait  dans  cet  appartement  un  grand 
salon,  tendu  de  soie  brochée  couleur  ponceau.  Il  fut  décidé  qu'on 
s'y  réunirait  chaque  soir  pour  prendre  le  thé  aussitôt  que 
M.  Trayaz,  qui  n'en  prenait  pas,  se  serait  retiré  chez  lui. 

Dès  le  premier  soir,  avant  que  ses  gendres  eussent  terminé 
leur  partie  de  trictrac,  Mme  Limiès  emmena  ses  filles  dans  ce 
salon  rouge,  et,  avec  tous  les  ménagemens,  toutes  les  circon- 
locutions qu'emploient  les  mères  esclaves,  elle  leur  adressa  ta* 
tendre  réprimande  sur  la  mésintelligence  qui  régnait  entre  elles 
et  sur  le  tort  qu'elles  se  faisaient  par  leurs  zizanies. 

—  Qui  vous  la  dit?  s'écrièrent-elles  d'une  seule  voix. 

—  Votre  oncle  lui-même.  Il  m'a  déclaré  que  vous  étiez  toute  s 


APRÈS    FORTUJŒ    FAITE.  753 

deux  de  charmantes  femmes,  que  votre  seul  défaut  était  de  ne 
pas  vous  aimer  et  de  ne  pas  vous  entendre. 

Ses  deux  filles  s'empressèrent  de  se  justifier,  et,  comme  il 
arrive  en  pareil  cas,  elles  se  justifièrent  en  accusant  et  leurs 
plaidoyers  furent  des  réquisitoires.  Chacune  d'elles  reprocha  à 
sa  sœur  de  n'avoir  pas  joué  franc  jeu,  de  l'avoir  traitée  en  rivale 
et  desservie  secrètement  par  des  médisances.  Après  les  avoir  pa- 
tiemment écoutées,  leur  mère  se  permit  d'insinuer  que  d'habi- 
tude les  torts  sont  partagés;  sur  quoi  Mm°  Lejail  s'écria  :  «  Tu 
m'as  toujours  préféré  Blandine  !  »  et  Mmo  de  fa  Farlède  riposta  : 
«  J'ai  toujours  été  sacrifiée.  »  Elles  citèrent  des  faits,  remon- 
tèrent dans  leurs  récits  jusqu'à  l'âge  où  elles  jouaient  encore  à 
la  poupée. 

Quand  elles  eurent  tout  dit  et  redit,  Mm*  Limiès  reprit  la 
parole  pour  leur  démontrer  qu'elle  les  avait  toujours  tendrement 
et  également  aimées,  que  tout  ce  qui  était  sorti  de  ses  entrailles 
lui  était  cher.  Puis  elle  leur  représenta  que  les  maisons  divisées 
se  perdent.  Elle  s'échauffa,  s'attendrit,  fut  éloquente. 

—  Embrassons-nous,  leur  dit-elle,  et  prouvons  à  tout  l'uni- 
vers que  nous  ne  sommes  qu'un  cœur  et  qu'une  âme. 

Elle  leur  ouvrit  ses  bras  ;  tout  ce  qu'elle  y  gagna  fut  un  baiser 
sec  que  Mme  Lejail  lui  donna  sur  la  tempe  droite,  pendant  que 
Mm*  de  la  Farlède  effleurait  du  bout  des  lèvres  sa  tempe  gaucjhe. 
Mais  ce  qu'elle  leur  dit  ensuite  les  toucha  davantage. 

—  Je  vous  apporte,  mes  filles,  une  fâcheuse  nouvelle.  Je 
m'étais  imaginé  que  sur  la  foi  des  renseignemens  qu'il  avait  re- 
cueillis, votre  oncle  ne  s'intéressait  qu'à  la  branche  aînée  de  sa 
famille  :  je  me  trompais.  J'ai  appris  de  lui  tout  à  l'heure  qu'il 
avait  invité  quelqu'un  qui  vous  tient  de  près,  mais  que  vous 
connaissez  peu,  à  venir  faire  comme  nous  un  séjour  à  la  Figuière 
et  que  ce  quelqu'un  est  le  fils  de  feu  mon  frère  Jérôme,  votre 
cousin  Casimir  Trayaz. 

—  La  nouvelle,  en  effet,  est  fâcheuse,  dit  Mm*  Lejail,  à  qui 
cet  événement  parut  grave.  Et  a-t-il  invité  la  mère  avec  le  fils? 

—  Tu  oublies,  ma  fille,  répondit  Mme  Limiès,  que  depuis  peu 
ma  belle-sœur  est  devenue  infirme,  qu'elle  est  paralysée  des  deux 
jambes  et  ne  sort  plus  de  chez  elle  que  pour  faire  le  tour  de  son 
jardin  dans  une  chaise  roulante. 

En  ce  moment,  ses  deux  gendres  entrèrent.  Elle  les  mit  au 
fait.  M.  de  la  Farlède  prit  la  chose  fort  légèrement. 

—  Casimir  Trayaz!  dit-il  en  se  préparant  un  grog.  Eh  quoi! 
ce  blanc-bec  vous  semble  dangereux?  C'est  un  garçon  qui  n'a 
jamais  rien  fait,  n'étant  bon  à  rien,  et  notre  oncle  l'aura  bientôt 
toisé  et  jaugé. 

tome  exix.  —  {895.  ^  *& 

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75t  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Huguette  assistait  à  cette  conversation  sans  y  prendre  part. 
Assise  dans  un  coin  du  salon,  elle  lisait  un  roman  anglais,  Tan- 
crèdc,  qu'elle  avait  apporté  du  Dattier.  Disraeli  était  son  roman- 
cier favori,  parce  que  ses  héros  et  ses  héroïnes  regardent  comme 
indispensables  au  bonheur  une  foule  de  superfluités  et  d'acces- 
soires dont  les  imbéciles  réussissent  à  se  passer;  que  l'argent  est 
à  leurs  yeux  l'outil  universel,  la  première  des  puissances  sociales; 
et  qu'appartenant  à  l'école  du  romantisme  millionnaire,  ils  boi- 
vent leurs  potages  dans  de  petites  coupes  de  Sèvres,  leur  vin 
dans  des  verres  de  Venise,  et  ont  appris  dès  leur  plus  tendre  jeu- 
nesse qu'il  faut  manger  les  truffes  avec  du  beurre.  Les  livres 
de  cet  ingénieux  et  spirituel  écrivain  lui  procuraient  dans  sa  so- 
litude du  Dattier  de  grandes  joies,  mêlées,  il  est  vrai,  de  grandes 
mélancolies  ;  mais  elle  possédait  deux  des  vertus  théologales  et 
provençales,  la  foi  et  l'espérance.  Elle  avait  un  autre  don  :  elle 
jouissait  de  la  précieuse  faculté  de  faire  deux  choses  en  même 
temps,  de  s'absorber  dans  une  lecture  et  d'entendre,  sans  avoir 
l'air  d'écouter,  tout  ce  qui  se  disait  autour  d'elle. 

Elle  ferma  son  livre,  et  se  tournant  vers  sa  grand'mère  : 

—  Bonne  maman,  vous  connaissez  mieux  que  nous  mon  cousin 
Casimir.  Tout  ce  que  je  sais  de  lui  et  de  sa  famille,  c'est  que  son 
père  était  resté  à  la  tête  de  la  fabrique  de  bouchons,  qu'une  concur- 
rence dangereuse  ayant  diminué  ses  profits,  il  l'a  vendue,  que  nous 
étions  ses  commanditaires;  qu'il  n'a  pas  été  de  bonne  foi,  ne  nous 
a  pas  donné  notre  dû.  Je  sais  aussi  qu'il  s'était  marié  peu  aupara- 
vant, que  sa  femme  était  d'Aix,  qu'elle  l'a  décidé  à  s'y  établir, 
qu'il  n'a  eu  qu'un  fils  dont  il  rêvait  de  faire  un  avocat,  que,  lui 
mort,  Casimir  n'a  pas  achevé  ses  études,  qu'il  n'a  plus  rien  fait, 
qu'il  vit  avec  sa  mère,  qu'il  a  trente  ans  et  qu'il  est  un  petit  rentier.Je 
l'avais  vu  une  ou  deux  fois,  dans  mon  enfance,  je  ne  l'ai  pas  rêva 
et  ne  me  souviens  guère  de  lui.  Bonne  maman,  quelle  idée  dois-je 
me  faire  de  mon  cousin  Casimir? 

M.  de  la  Farlède  répondit  pour  elle  : 

—  C'est  un  bellâtre. 

—  Ce  n'est  pas  là  ce  que  je  demande.  Je  voudrais  savoir  s'il 
est  intelligent,  s'il  a  du  manège,  de  l'adresse. 

—  Lui!  c'est  un  paltoquet,  un  dadais. 

—  Dadais  ou  paltoquet,  soit!  dit  M.  Lejail.  Mais  ce  dadais,  ne 
vous  déplaise,  a  sur  nous  un  précieux  avantage  :  il  s'appelle 
Trayaz,  et  notre  oncle  peut  lui  savoir  gré  d'être  le  seul  membre 
de  sa  famille  qui  porte  son  nom.  J'ai  constaté  plus  d'une  fois 
que  ce  genre  de  considérations  exerce  une  grande  influence 
sur  les  décisions,  sur  les  volontés  des  testateurs  et  des  dona- 
teurs, 


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APRÈS   FORTUNE   FAITE.  755 

—  Vous  voilà  bien!  lui  dit  son  beau-frère.  Vous  êtes  l'homme 
qui  a  peur  de  tout. 

—  Si  papa  est  un  incorrigible  pessimiste,  reprit  Huguette, 
vous  êtes  peut-être,  mon  oncle,  un  peu  trop  optimiste.  Je  me  suis 
laissé  dire  que  dans  les  choses  de  la  vie  comme  à  la  chasse,  vous 
avez  le  tort  de  mépriser  trop  vos  ennemis,  et  que  vous  revenez 
quelquefois  bredouille. 

—  Impertinente!  s'écria  M.  de  la  Farlède.  Je  t'apprendrai  à 
parler. 

On  ne  l'intimidait  pas  facilement.  Elle  se  leva,  vint  se  planter 
au  milieu  du  cercle,  et  regardant  tour  à  tour  son  oncle,  sa  tante 
et  sa  mère,  cette  jeune  sibylle  leur  dit  : 

—  Que  nous  nous  aimions  ou  ne  nous  aimions  pas,  il  n'im-> 
porte.  Il  est  si  facile  de  faire  semblant  de  s'aimer!  Quand  on  est 
raisonnable,  on  oublie  ses  dissentiment  pour  se  liguer  contre 
l'ennemi  commun  et  défendre  contre  lui  l'assiette  au  beurre. 

Son  père  s'amusait  toujours  de  ses  sagesses  hardies  et  précoces, 
et  il  se  mêlait  quelque  admiration  aux  étonnemens  qu'elle  lui 
causait. 

—  Bravo,  Huguette  !  lui  dit-il.  Ton  style  manque  parfois  de 
noblesse,  mais  tes  sentences  sont  marquées  au  coin  d'une  imper- 
turbable raison.  Ma  fille,  ton  conseil  sera  écouté.  L'histoire  uni- 
verselle nous  apprend  que  la  meilleure  diversion  aux  querelles 
intestines  est  une  guerre  étrangère. 

Là-dessus,  la  séance  fut  levée.  A  la  vérité,  les  deux  sœurs  na 
s'embrassèrent  pas  en  se  quittant,  mais  elles  se  tendirent  la  main, 
et  dans  les  jours  qui  suivirent,  elles  se  firent  bon  visage,  elles 
eurent  presque  l'air  de  s'aimer. 

Il  y  a  toujours  du  vrai  et  du  faux  dans  les  médisances  de 
famille.  Si  on  pouvait  sans  injustice  classer  Casimir  Trayaz  parmi 
les  oisifs  et  les  inutiles,  c'était  le  calomnier  que  de  prétendre, 
comme  M.  de  la  Farlède,  qu'il  ne  fût  bon  à  rien.  Il  était  bien 
doué,  et  s'il  l'avait  voulu,  il  serait  arrivé  comme  un  autre  :  ce  qui 
lui  manquait  c'était  l'ambition.  Il  était  le  type  de  ces  petits  ren- 
tiers de  province,  qui  attachent  beaucoup  de  prix  aux  bonheurs 
négatifs,  genre  de  jouissances  presque  inconnu  à  Paris,  où  tout 
le  monde  a  la  lièvre.  Ne  dépendre  de  personne,  ne  recevoir 
d'ordres  de  qui  que  ce  soit,  n'être  pas  sujet  à  l'heure,  employer 
ses  journées  à  sa  guise,  ne  jamais  sentir  le  dur  aiguillon  de  la 
nécessité,  il  n'en  fallait  pas  davantage  pour  que  Casimir  fût  heu- 
reux. 

Les  oisifs  s'ennuient  quelquefois,  il  ne  connaissait  pas  l'ennui. 
Ce  beau  garçon  était  fort  répandu;  les  intrigues  mondaines,  les 
commérages  de  salons  occupaient  agréablement  son  esprit.  Il  s'in- 


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756 


REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


téressait  vivement  aux  petites  affaires  des  femmes,  et  il  en  était 
plus  d'une  qui  lui  voulait  du  bien.  Mais  cet  inutile  était  un  sage, 
et  ses  passions  ne  lui  avaient  jamais  causé  de  graves  embarras. 
Il  s'était  fait  une  loi  de  dépenser  consciencieusement  ses  petites 
rentes,  sans  jamais  toucher  au  capital:  ni  le  jeu  ni  ses  innom- 
brables amourettes  n'avaient  fait  de  trous  dans  son  budget.  Ce 
n'était  pas  seulement  par  esprit  de  parcimonie  qu'il  mettait  de 
l'ordre  et  de  la  méthode  dans  ses  plaisirs.  Esclave  de  sa  liberté, 
il  redoutait  les  entrainemens  des  liaisons  sérieuses,  il  se  défiait 
des  gluaux  où  l'on  reste  pris,  des  bonnes  fortunes  qui  flattent 
l'amour-propre,  mais  qu'il  faut  acheter  par  des  servitudes  et  de 
longues  fidélités.  Il  préférait  les  maîtresses  obscures,  à  qui  cm 
donne  des  pendans  d'oreilles  en  chrysocale,  et  qu'on  peut  quitter 
sans  façons  le  jour  où  les  yeux  et  le  cœur  sont  las. 

Une  seule  fois,  il  avait  failli  se  démentir.  Il  s'était  laissé 
prendre  par  une  belle  Italienne  qu'il  avait  rencontrée  sur  une  plage. 
Elle  ne  lui  avait  rien  accordé,  mais  il  lui  avait  paru  que  sa  rési- 
stance était  molle.  Il  s'était  engagé  à  aller  la  voir  à  Venise,  et  il 
fallait  que  sa  passion  fût  sérieuse,  puisque  durant  trois  mois  il 
avait  suivi  un  cours  d'italien.  Mais  au  moment  de  partir,  il  s'était 
ravisé;  toute  réflexion  faite,  il  avait  craint  que  son  aventure  ne 
le  menât  trop  loin,  et  il  était  resté  à  Aix.  Guéri  de  sa  dangereuse 
maladie,  il  avait  résolu  de  s'en  tenir  aux  conquêtes  faciles,  à  ce 
qu'il  appelait  l'amour  économique.  Après  avoir  aimé  Mathurine, 
il  aimait  Anaïs,  et  de  temps  à  autre,  dans  ses  jours  de  folie  et  de 
magnificence,  il  les  aimait  toutes  les  deux  à  la  fois. 

Cependant,  môme  en  province,  on  n'est  jamais  constamment 
ni  parfaitement  heureux.  Il  y  avait  des  soirs  où  ce  sage  se  disait 
que  pour  valoir  quelque  chose,  le  métier  d'inutile  demande  ua 
peu  d'éclat,  et  quoique  Anaïs  eût  de  beaux  yeux,  son  bonbeer 
lui  semblait  médiocre.  Si  chère  que  lui  fût  sa  liberté,  il  rêvait  par 
momens  d'épouser  une  héritière  et  de  faire  quelque  figure  chas 
le  monde.  La  lettre  qu'il  venait  de  recevoir  de  son  oncle  lui  avait 
ouvert  tout  à  coup  des  horizons  nouveaux;  cette  invitation  im- 
prévue  lui  avait  paru  une  de  ces  bonnes  aubaines  qu'à  Jneutf 
d'être  fou  on  ne  laisse  pas  échapper.  Quand  il  eut  bouclé  ao 
malles,  il  dit  à  sa  mère,  qui  s'affligeait  de  ne  pouvoir  l'a 
pagner  : 

—  Je  voudrais  vous  emmener,  mais  je  n'ai  pas  besoin  m'&  ; 
m'aide.  Plus  j'y  pense,  plus  il  me  semble  qu'il  y  a  quelque  cboer 
à  tenter  là-bas,  et  je  me  fais  fort  de  réussir  à  détourner  sarM&i 
un  filet  ou  même  un  bras  de  ce  Pactole  américain. 

Et  comme  elle  hochait  la  tête  en  signe  d'incrédulité: 

—  Vous  me  prenez  donc  pour  un  sot  ou  un  maladroit? 


APRÈS   FORTUNE   FAITE.  757 

—  Dieu  m'en  garde  !  Mais  ton  père  m'a  souvent  dit  que  ce  qui 
te  manquait  le  plus,  c'est  la  faculté  de  vouloir  et  l'esprit  de  suite; 
que  tu  étais  incapable  d'avoir  pendant  deux  semaines  la  même 
idée  et  de  lui  tout  rapporter.  C'est  de  tes  idées  de  traverse  que  je 
me  défie. 

Elle  le  connaissait.  A  une  imagination  grossissante  et  prompte 
à  s  enflammer  il  joignait  la  légèreté  de  l'humeur.  Il  était  bien  de 
son  pays,  où  la  beauté  du  ciel  engage  l'homme  à  se  laisser  vivre, 
et  où  loubli  est  aussi  facile  que  le  désir.  Quoiqu'il  fût  bon  tireur, 
il  revenait  souvent  de  la  chasse  le  carnier  vide  :  il  avait  rencontré 
en  chemin  une  jolie  paysanne,  et  le  jupon  lui  avait  fait  oublier 
son  lièvre. 

—  Vous  verrez!  vous  verrez!  répliqua- t-il.  Vous  aurez  pro- 
chainement la  preuve  que  dans  les  grandes  occasions  je  sais 
vouloir  et  jouer  serré. 

Son  arrivée  à  la  Figuière  quelques  minutes  avant  le -déjeuner 
ne  fut  pas  heureuse  :  elle  fut  marquée  par  un  incident  désagréable, 
qui  lui  aurait  paru  de  mauvais  augure  s'il  avait  été  superstitieux. 
Au  moment  où  la  voiture  qui  l'avait  amené  de  la  gare  de  Bormes 
s'arrêtait  devant  le  perron  de  la  villa,  il  aperçut  de  loin  son  oncle 
qui  traversait  la  terrasse  pour  venir  à  sa  rencontre.  Emporté 
par  son  zèle,  il  s'élança  si  précipitamment  à  terre  que  le  pied  lui 
manqua  et  qu'il  tomba  tout  de  son  long.  Mais  il  se  releva  leste- 
ment, et  il  plaisanta  avec  tant  de  bonne  grâce  sur  sa  maladresse 
et  sur  les  inconvéniens  des  excès  d'empressement  que  M.  de  la 
Farlède,  qui  avait  été  témoin  de  sa  chute  et  s'apprêtait  à  s'égayer 
à  ses  dépens,  fut  réduit  au  silence.  Il  y  a  des  gens  qui  sont  heu- 
reux dans  leurs  malheurs;  il  ne  s'était  pas  fait  une  égratignure, 
il  en  était  quitte  pour  quelques  taches  de  crotte  sur  sa  jaquette. 
M.  Trayaz  lui  donna  un  quart  d'heure  pour  en  changer.  Les  mal- 
veillans  espéraient  que  ce  jeune  homme,  qui  paraissait  soigner 
beaucoup  sa  personne,  s'oublierait  à  sa  toilette,  que  son  oncle,  qui 
n'aimait  pas  à  attendre,  lui  donnerait  d'entrée  de  jeu  un  mauvais 
point.  Il  n'en  fut  rien  :  la  cloche  n'avait  pas  encore  fini  de  sonner 
lorsqu'il  apparut  coiffé,  parfumé  avec  discrétion,  mis  des  pieds 
à  la  tête  avec  une  élégance  de  bon  goût  et  sans  recherche,  et 
on  dut  reconnaître  qu'il  s'habillait  bien  et  qu'il  s'habillait  vite. 

Pendant  le  déjeuner,  Huguette  l'observa  souvent  du  coin  de 
l'œil,  l'examina,  l'éplucha.  Elle  remarqua  tout  d'abord  que,  si  son 
front  commençait  à  se  dégarnir,  il  avait  le  teint  clair  et  frais.  Elle 
rendit  justice  non  seulement  à  son  nœud  de  cravate  et  à  la  coupe 
de  sa  jaquette,  mais  à  la  vivacité  de  son  regard,  à  son  air  atti- 
rant, à  sa  moustache  fine,  à  la  blancheur  de  ses  mains  et  à  des 
ongles  roses,  taillés  comme  elle  aimait  qu'on  les  taillât. 


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788  REVUE  DES  DEBX  M09&BS. 

—  C'est  dommage,  pensait-elle,  qu'un  si  beau  garçon Mit  m 
si  maigre  parti. 

Elle  constata  aussi  que  M.  Trayaz  le  regardait  et  l'interrogeait 
beaucoup,  et  qu'il  répondait  à  ses  questions  avec  une  familiarité 
respectueuse  qui  ne  déplaisait  point  au  tyran.  Elle  en  conclut  que 
son  oncle  Hector  était  un  imbécile,  que  le  nouveau  venu  était 
pour  la  branche  aînée  un  redoutable  concurrent. 

Vers  la  fin  du  repas,  comme  on  projetait  une  promenade  en 
voiture  pour  l'après-midi,  M.  Le j ail  fit  observer  que  le  ciel  se 
couvrait,  que  le  soleil  avait  disparu  derrière  un  nuage  noir. 

—  Le  soleil?  dit  M.  Trayaz,  mais  le  voici! 

Et  il  montrait  du  doigt  son  radieux  et  triomphant  neveu. 

Il  refusa  d'accompagner  les  promeneurs,  et,  appuyé  sur  le 
bras  de  Casimir,  suivi  de  son  mastiff  ou  dogue  anglais,  auquel  il 
avait  donné  le  nom  de  Wasp,  le  seul  être  à  qui  il  passât  tout,  il 
alla  surveiller  un  travail  dont  il  avait  fait  son  affaire.  La  petite 
rivière,  souvent  à  sec,  qui  traversait  son  domaine,  se  transformait, 
dans  la  saison  des  pluies,  en  torrent  dévastateur  :  il  avait  résolu 
de  l'endiguer,  de  rectifier  son  cours  et  de  reconstruire  un  pont 
qu'elle  avait  emporté  l'hiver  précédent.  Ce  travail  l'intéressait; 
ce  ruisseau  qui  faisait  du  dégât  chez  lui  était  à  ses  yeux  un  rebelle, 
un  insolent,  qu'il  avait  juré  de  réduire  à  l'obéissance,  de  sou* 
mettre  à  sa  puissante  volonté.  C'était  un  genre  de  plaisir  qa'il 
s'était  souvent  donné  dans  sa  vie  :  hommes  ou  rivières,  il  aimait 
à  avoir  raison  de  tous  les  audacieux  qui  lui  résistaient. 

Il  passa  l'après-midi  à  donner  des  ordres  à  ses  ouvriers  et  i 
causer  tantôt  avec  Casimir,  tantôt  avec  Wasp.  Il  en  fut  de  même 
le  lendemain  et  les  jours  suivans. 

—  Allons  voir,  disait-il  à  son  neveu,  si  ces  messieurs  t»- 
vaillent. 

Il  ne  s'ennuyait  point  dans  sa  société.  Il  n'était  pas  l'ennemi 
des  commérages;  il  lui  faisait  raconter  ses  bonnes  fortune**! 
toute  la  chronique  scandaleuse  d'Aix.  Souvent  aussi  il  le  raillait, 
rappelait  le  roi  des  inutiles.  Casimir  avait  l'humeur  souple;  Une 
se  fâchait  jamais,  prenait  tout  en  douceur.  Il  lui  arrivait  quelque* 
fois  de  flatter  son  oncle,  mais  gentiment,  sans  bassesse,  san* 
flagornerie.  M.  Trayaz  lui  ayant  dit  : 

—  Tu  es  loin  d'être  un  sot,  mais  tu  as  le  genre  d'esprit  qw 
ne  sert  à  rien. 

—  Mon  cher  oncle,  répliqua-t-il,  je  voudrais  avoir  celui  (fà 
sert;  malheureusement  il  n'y  a  jamais  qu'un  homme  de  gtfnii 
dans  une  famille,  et  quand  je  suis  venu  au  monde,  la  place  était 
prise. 

Des  fenêtres  du  salon  Mme  Limiès  et  ses  filles  apercevait 

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APRÈS   FORTUNE    FAITE.  759 

au  loin  ces  deux  hommes  devisant  pendant  des  heures  entières 
avec  animation.  Ces  longs  tête-à-tête  les  mettaient  au  supplice  : 
que  de  choses  ne  peut-on  pas  se  dire  dans  un  après-midi  !  M.  Tra- 
yaz  semblait  avoir  oublié  quïl  avait  des  nièces  ;  il  leur  parlait  à 
peine,  il  affectait  de  ne  pas  les  voir.  Les  injustes  caprices  de  cet 
oncle  ingrat  les  désolaient:  elles  se  livraient  à  des  réflexions 
amères  dont  elles  se  faisaient  part  Tune  à  l'autre,  tant  leur  com- 
mune disgrâce  les  avait  rapprochées.  Forcé  de  se  rendre  à  l'évi- 
dence, M.  de  la  Farlède  lui-même  ne  doutait  plus  que  l'intrus, 
comme  il  l'appelait,  ne  fût  en  faveur. 

—  Décidément  vous  le  méprisiez  trop,  lui  disait  son  beau- 
frère  :  il  n'y  en  a  plus  que  pour  lui. 

Il  faut  rendre  à  Casimir  le  témoignage  que  la  préférence  que 
lui  témoignait  son  oncle  ne  lui  tourna  point  la  tête,  qu'il  ne 
songea  pas  un  instant  à  s'en  prévaloir  pour  mortifier  ou  chagriner 
qui  que  ce  fût.  N'ayant  pas  consulté  M.  Sucquier,  il  n'avait  pas 
appris  de  lui  qu'il  y  aurait  dans  le  divin  royaume  beaucoup 
d'appelés  et  peu  d'élus,  que  le  bonheur  des  uns  ferait  le  malheur 
des  autres.  Au  surplus,  il  était  d'un  bon  naturel,  ne  voulait  de  mal 
à  personne.  Il  pensait  que,  quand  la  source  est  abondante,  il  doit 
être  permis  à  tout  le  monde  d'y  boire,  et  il  s'étonnait  qu'on  lui 
fît  grise  mine.  En  présence  de  M.  Trayaz,  on  le  ménageait  beau- 
coup; lorsque  le  maître  n'était  plus  là,  on  lui  battait  froid.  En 
vain  faisait-il  l'agréable,  on  n'écoutait  passes  histoires  falotes,  on 
ne  riait  pas  de  ses  plaisanteries, on  le  tenait  à  distance;  on  n'avait 
garde  de  lui  proposer  de  venir  prendre  le  thé  dans  le  salon  rouge, 
dont  la  porte  lui  restait  fermée.  Il  finit  par  reconnaître  que  ses 
chers  parens  avaient  formé  une  ligue  contre  lui,  et  il  en  prit  son 
parti  galment,  car  il  faisait  tout  avec  gaîté. 

Mais  pourquoi  Huguette  était-elle  du  complot  ?  Ils  étaient  faits 
pour  s'entendre,  elle  et  lui.  En  retrouvant  cette  jolie  cousine  qu'il 
avait  vue  toute  petite,  et  dont  il  avait  oublié  la  figure,  il  s'était 
passé  quelque  chose  dans  sa  tête  et  dans  son  cœur.  Il  s'était  dit 
que  dans  ce  monde  Dieu  place  toujours  la  récompense  à  côté  de 
la  peine.  Il  avait  tout  quitté,  Mathurine  et  Anaïs,  pour  faire  un 
acte  de  vertu  en  s'appliquent  à  conquérir  l'amitié  d'un  vieillard 
ironique  et  sournois,  et,  par  une  grâce  spéciale  du  ciel,  il  avait 
rencontré  dans  la  maison  de  servitude  une  charmante  fille,  qui 
ne  semblait  pas  farouche.  Si  elle  avait  consenti  à  se  laisser  faire 
un  doigt  de  cour,  il  aurait  coulé  à  la  Figuière  des  jours  délicieux, 
et  si  le  soir  il  s'obstinait  à  rêver  autour  de  ce  salon  rouge  dont 
on  lui  refusait  impitoyablement  l'entrée,  c'est  qu'à  travers  cette 
porte  close  il  croyait  la  voir  et  l'entendre.  Hélas  !  elle  aussi  lui 
tenait  rigueur,  le  traitait  en  ennemi.  On  lui  avait  fait  sa  leçon; 


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760  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

elle  l'évitait,  elle  le  fuyait,  et,  tour  à  tour  hautaine  ou  moqueuse, 
elle  semblait  lui  dire  :  «  Tu  perds  ton  temps,  je  suis  un  oiseau 
d'approche  difficile.  » 

M.  Trayaz  n'avait  pas  été  prudent:  tous  les  jours,  que  le  vent 
soufflât  du  nord  ou  du  midi,  il  avait  passé  des  heures  à  surveiller 
ses  ouvriers.  Un  soir  il  rentra  pâle  et  frissonnant,  et  il  eut  dans 
la  nuit  un  accès  de  fièvre.  On  fit  venir  le  médecin,  qui  déclara 
que  ce  n'était  qu'un  rhume,  mais  que'  les  rhumes  se  changent 
quelquefois  en  grippe,  et  que  la  grippe  est  un  danger  quand  le 
cœur  n'est  pas  absolument  sain.  Il  ordonna  un  traitement  et 
engagea  le  malade  à  garder  le  lit.  Cet  événement  mit  la  villa  en 
émoi;  on  s'interrogeait,  on  s'agitait.  M.  Lejail  seul  conserva  tout 
son  sang-froid  ;  il  croyait  plus  facilement  à  sa  mort  qu'à  celle  de 
son  prochain  : 

—  Il  s'en  remettra,  disait-il,  et  peut-être  à  l'avenir  méprise- 
ra-t-il  moins  les  pardessus  et  ceux  qui  les  partent. 

Ce  fut  pour  Mme  Limiès  et  ses  filles  un  retour  signalé  de 
faveur  ;  quand  l'homme  est  souffrant,  il  ne  croit  plus  qu'à  la 
femme.  Deux  semaines  auparavant,  Mme  Lejail  et  sa  sœur  se 
seraient  disputé  l'honneur  de  servir  d'infirmière  à  leur  oncle; 
désormais  tout  s'arrangeait  à  l'amiable,  et  elles  se  relayaient 
auprès  du  lit,  se  chargeaient  l'une  après  l'autre  de  distraire 
l'homme  pâle  et  de  lui  donner  ses  tisanes.  Elles  auraient  voulu 
le  veiller,  il  n'y  consentit  pas;  mais  chaque  nuit  elles  se  rele- 
vaient à  tour  de  rôle  pour  lui  administrer  une  potion  d'aconit 
et  d'antimoine,  qu'il  devait  prendre  toutes  les  deux  heures.  Quand 
elles  se  furent  remises  de  leur  alerte,  elles  bénirent  un  incident 
qui  les  avait  fait  rentrer  en  grâce.  Comme  la  femme  est  toujours 
disposée  à  abuser  de  son  bonheur,  Casimir  ayant  à  deux  reprises 
demandé  à  voir  son  oncle,  elles  lui  signifièrent  avec  hauteur 
qu'il  avait  besoin  de  repos,  et  le  neveu  trop  aimé  fut  éconduit 

Ne  sachant  plus  que  faire  ni  à  qui  parler,  s'ennuyant  à  mou- 
rir dans  une  maison  où  tout  le  monde  lui  tournait  le  dos,  il 
s'avisa  un  jour  d'aller  au  Lavandouv  On  s'y  rend  de  la  Figuière 
en  trois  petits  quarts  d'heure.  On  contourne  une  colline  basse, 
couverte  de  lentisques  et  de  bruyères  arborescentes,  et  on  dé- 
bouche sur  une  plage  longue  de  deux  kilomètres.  Si  vous  faites 
jamais  cette  promenade,  ne  suivez  pas  le  bord  de  la  mer:  il 
n'est  rien  de  plus  fatigant  que  de  marcher  sur  un  sable  fin  où  le 
pied  enfonce.  Ne  passez  pas  non  plus  par  les  gazons  que  traverse 
le  Bataillier:  vous  seriez  arrêté  plus  d'une  fois  par  des  fossés 
vaseux.  Laissez  à  gauche  ces  prairies  marécageuses,  et  vous  trou- 
verez le  sentier  que  vous  dçvez  prendre.  Étroit,  caillouteux,  fort 
accidenté,  mais  charmant,  il  court  entre  de  hauts  buissons  et  par 


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APRÈS  FORTUNE  FAITE.  761 

endroits  entre  des  parterres  de  pourpiers,  étalant  au  soleil  leurs 
admirables  fleurs  d'un  rose  vif  ou  d'un  jaune  paille,  dont  on 
peut  dire,  comme  des  lis  de  l'Évangile,  qu'elles  sont  plus  magni- 
fiquement vêtues  que  Salomon  dans  sa  gloire. 

Ce  que  Casimir  trouva  au  Lavandou,  on  ne  l'a  jamais  su;  à 
quel  attrait  mystérieux  il  céda  en  y  retournant,  on  ne  le  sait  pas 
davantage.  Ce  qui  est  certain,  c'est  que  durant  toute  une  semaine 
il  y  passa  la  moitié  de  ses  journées,  et  qu'un  soir  il  ne  revint  pas 
dîner.  Il  ne  rentra  qu'au  matin,  comme  on  ouvrait  les  portes,  et 
se  glissa  furtivement  dans  sa  chambre,  qui  par  malheur  était 
juste  au-dessus  de  la  chambre  de  Mm*  de  la  Farlède,  laquelle 
avait  le  sommeil  léger  et,  comme  Huguette,  l'oreille  très  fine. 

Les  conjurés  tinrent  conseil,  ils  décidèrent  que  l'ennemi  com- 
mun s'était  oublié,  qu'il  avait  fait  une  faute  dont  on  pouvait  tirer 
parti  contre  lui,  et,  selon  l'usage,  Mma  Limiès  fut  chargée  de  mener 
la  campagne  et  d'attacher  le  grelot.  M.  Trayaz,  qui  avait  quitté 
son  lit,  descendait  tous  les  jours  au  salon.  Elle  profita  d'un  ins- 
tant où  elle  s'y  trouvait  seule  avec  lui  pour  lui  parler  de  Casimir; 
elle  lui  en  fit  un  grand  éloge,  auquel  elle  mêla  quelques  restric- 
tions timides;  elle  en  ajouta  d'autres,  dételle  sorte  que  de  minute 
en  minute  le  diable  devenait  plus  noir.  Il  l'écoutait  d'un  air  bien- 
veillant, sans  mot  dire.  Encouragée  par  son  silence  approbatif, 
elle  hasarda  le  paquet,  raconta  que  depuis  une  semaine  leur  neveu 
était  sans  cesse  sur  le  chemin  du  Lavandou,  qu'il  y  avait  du  mys- 
tère dans  sa  conduite,  que  les  domestiques  en  jasaient  et  que,  la 
nuit  précédente,  il  avait  découché. 

—  Je  comprends,  dit-elle,  que  les  jeunes  gens  s'amusent; 
mais  je  voudrais  qu'ils  choisissent  leur  endroit  et  leurs  occasions. 
Il  me  semble  que  Casimir  a  manqué  de  respect  à  la  maison  où  il 
reçoit  l'hospitalité,  et,  ce  qui  me  paraît  plus  grave,  il  n'a  songé 
qu'à  son  plaisir  dans  un  moment  où  ta  santé  était  pour  nous  tous 
un  sujet  d'inquiétude,  de  pénibles  préoccupations. 

Il  s'était  penché  pour  caresser  son  dogue,  étendu  à  ses  pieds. 
Il  releva  la  tête,  regarda  sa  sœur  de  travers,  et  fronçant  son  long 
nez  pointu  : 

—  Je  ne  sais  ce  que  vous  a  fait  ce  jeune  homme  :  vous  êtes 
toutes  contre  lui.  Ne  vous  en  déplaise,  je  l'aime  tel  qu'il  est, 
laissez-le  tranquille  et  ne  me  gâtez  pas  mes  plaisirs. 

Elle  fut  atterrée  par  cette  réponse,  et  ses  enfans  ne  le  furent 
pas  moins  quand  elle  les  mit  au  fait  de  son  piteux  insuccès. 

—  Il  est  le  maître  de  la  place,  dit  Mm*  Lejail. 

—  Bah  !  dit  M.  dé  la  Farlède,  il  a  fait  une  imprudence,  il  en 
fera  une  seconde  qui  le  perdra. 

—  Ne  vous  y  liez  pas,  lui  répliqua  l'ancieji  préfet.  Dieu,  qui 

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762  REVUE  DES  DEUX  MONDES, 

veut  le  bonheur  de  ses  créatures,  a  donné  le  chien  à  l'aveugle  et 
le  repentira  l'étourdi. 


Le  lendemain,  pendant  que  son  mari  faisait  la  grasse  matinée, 
Mm*  Lejail  entra  de  bonne  heure  dans  la  chambre  de  sa  fille,  qui 
s'occupait  en  ce  moment  d'écrire  à  une  de  ses  amies  de  pension, 
une  de  ces  confidentes  intimes  à  qui  Ton  dit  tout,  à  condition, 
bien  entendu,  de  tout  arranger.  En  attendant  qu'elle  eût  fini,  sa 
mère  s'assit  dans  l'embrasure  d'une  fenêtre  et  contempla  d'un  œil 
mélancolique  un  grand  magnolia  qu'un  coup  de  mistral  avait 
dépouillé  d'une  partie  de  ses  fleurs;  peut-être  se  disait-elle  qu'il 
en  est  des  grandes  espérances  comme  des  arbres  fleuris,  qu'il  suffit 
d'un  caprice  du  ciel  pour  les  défleurir. 

D'habitude  il  ne  fallait  qu'un  quart  d'heure  à  Huguette  pour 
remplir  deux  feuillets  de  son  élégant  griffonnage.  Ce  jour-là 
l'inspiration  ne  lui  venait  pas,  elle  était  distraite;  à  tout  moment 
elle  posait  sa  plume,  et,  les  yeux  demi-clos,  semblait  causer  avec 
elle-même.  Tout  à  coup,  se  tournant  vers  sa  mère  : 

—  Ainsi,  maman,  tu  crois  que  c'en  est  fait,  que  mon  oncle 
s'est  à  jamais  coiffé  de  ce  beau  garçon  ? 

—  Je  crois  comme  ton  père,  répondit  Mme  Lejail,  que  l'esprit 
de  contradiction  est  la  qualité  dominante  de  ton  grand-oncle,  et 
que  tout  ce  que  nous  pourrions  faire  ou  dire  pour  combattra  sa 
prévention  ne  servirait  qu'à  l'ancrer  davantage  dans  ce  cerveau  de 
granit. 

—  Soit  !  à  nouveau  cas,  nouveaux  conseils.  Je  suis  bien 
trompée  ou  mon  cousin  me  trouve  fort  à  son  goût.  J'ai  beau  lui 
faire  froide  mine,  il  a  parfois  une  façon  de  me  regarder  où  la 
tendresse  se  mêle  au  reproche.  Que  dirais-tu  si  dès  ce  jour... 

Mme  Lejail  mit  son  doigt  sur  sa  bouche.  Elle  avait  deviné,  et 
la  pensée  qui  était  venue  à  sa  fille,  elle  l'avait  eue,  elle  aussi;  mais 
elle  l'avait  repoussée  comme  une  tentation  à  laquelle  elle  était 
tenue  de  résister. 

—  Eh  !  maman,  rien  n'est  plus  simple  que  de  retourner  son 
char  et  de  remplacer  la  haine  par  l'amour.  Gela  se  fait  constam- 
ment, et  encore  une  fois  qui  nous  empêche?... 

—  La  foi  des  traités,  ma  chérie.  Nous  sommes  désormais  liées, 
ta  tante  et  moi,  par  une  convention  tacite.  Nous  nous  sommes 
engagées  à  unir  nos  intérêts,  à  ne  pas  agir  séparément,  et  je  me 
ferais  une  conscience... 

—  La  foi  des  traités  !  interrompit  Huguette,  qui  méprisait^ 
vains  scruçuW».  Vaça.^  disait-il  cas  l'autre  jour,  en  parlant  <k 

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APRÈS    FORTUNE    FAITE.  763 

la  Triple  Alliance,  que  les  alliés  ne  restent  fidèles  au  pacte  com- 
mun que  tant  qu'ils  y  trouvent  leur  avantage  ? 
Mme  Lejail  ne  répondit  pas. 

—  Qui  ne  dit  mot  consent,  reprit-elle,  et  il  y  a  un  autre  pro- 
verbe qui  dit  que  qui  n'ose  rien  n'a  rien. 

—  Je  ne  te  comprends  pas,  dit  sa  mère,  en  affectant  de  ne 
pas  comprendre. 

—  Vous  aurez  compris  avant  le  déjeuner,  car  j'entends  régler 
sur-le-champ  cette  petite  affaire.  Quel  que  soit  le  mérite  des  olives 
mûres  et  toutes  noires  qui  se  laissent  tomber  de  l'arbre,  la  meil- 
leure huile  se  fait  avec  les  olives  vertes,  qu'on  cueille  soi-même 
sur  l'olivier. 

Et  aussitôt,  ayant  refermé  son  buvard,  elle  quitta  son  peignoir, 
se  coula  dans  une  jolie  robe  de  foulard  jaune  ;  puis  elle  mit  sur 
sa  tête  une  capeline  en  paille  d'Italie,  prit  d'une  main  son  om- 
brelle, de  l'autre  un  livre,  et  tira  une  révérence  à  sa  mère,  qui 
avait  assisté  à  ces  préparatifs  sans  mot  dire. 

—  Mais,  Huguette,  es-tu  folle? 

—  Moi,  folle  ?  Je  ne  fais  jamais  que  des  actes  de  haute  sagesse. 

—  Enfin,  de  grâce,  où  vas-tu?  ■ 

—  Je  vais  m'assurer  à  l'instant  si  mon  cousin  est  réellement 
amoureux  de  moi. 

—  Et  tu  iras  le  trouver  dans  sa  chambre  pour  le  lui  de- 
mander? 

—  Ah  !  pour  qui  donc  ma  mère  me  prend-elle? 

Puis,  ayant  jeté  les  yeux  sur  la  pendule  :  —  Il  n'est  pas  encore 
descendu,  mais  dans  une  demi-heure  il  sortira. 

Elle  se  dirigeait  vers  la  porte  ;  Mme  Lejail  essaya  de  la  retenir. 

—  As-tu  confiance  en  moi  ?  dit-elle  en  se  retournant. 

—  Assurément;  mais,  je  t'en  supplie,  sois  prudente,  très  pru- 
dente. 

Elle  haussa  légèrement  les  épaules,  tant  cette  recommandation 
lui  semblait  superflue,  et  elle  disparut. 

Après  avoir  eu  une  de  ces  idées  de  traverse  dont  sa  mère  se  défiait, 
Casimir  était  rentré,  selon  son  expression,  dans  l'âpre  sentier  du 
devoir.  Il  avait  résolu  de  se  refuser  tous  les  plaisirs,  de  se  donner 
cœur  et  âme  à  son  oncle,  de  sacrifier  l'agréable  à  l'utile.  Il  y  a 
cependant  des  distractions  innocentes  qu'un  pénitent  sincère  peut 
se  permettre  sans  remords.  Ayant  passé  sur  les  bords  de  la  Médi- 
terranée les  vingt  premières  années  de  sa  vie,  la  mer  était  pour 
lui  une  amie  d'enfance  qu'il  était  heureux  de  revoir.  Il  l'aimait 
aussi  parce  qu'il  aimait  la  femme,  cette  chose  mouvante  dont  on 
ne  voit  pas  le  fond.  Depuis  que  M.  Trayaz  était  malade  et  ne 
l'emmenait  plus  chaque  matin  assister  à  l'endiguement  dune 

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764  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rivière,  il  avait  pris  l'habitude  de  faire  une  promenade  sur  Fera 
avant  le  déjeuner.  Huguette  le  savait,  elle  savait  tout. 

Comme  elle  l'avait  prédit,  il  sortit  vers  dix  heures  et  se  dirigea 
vers  la  crique,  en  méditant  sur  les  bons  et  les  mauvais  hasards 
de  la  vie.  Il  n'était  pas  homme  à  philosopher  longtemps;  il 
aimait  mieux  déclamer  des  vers,  surtout  les  siens.  Il  en  faisait 
beaucoup,  en  provençal  et  en  français.  A  défaut  d'autres  mérites, 
il  avait  l'abondance,  une  prodigieuse  facilité.  Il  improvisait  des 
sonnets  au  pied  levé;  plus  souvent  il  composait  des  romances 
dans  lesquelles  il  racontait  ses  aventures  amoureuses  et  qu'il  appe- 
lait son  journal  rimé.  La  dernière  qu'il  eût  pondue,  et  qu'il  réci- 
tait en  ce  moment,  lui  avait  été  inspirée  par  Anaïs,  et  commençait 
ainsi  : 

Un  soir  je  me  glissai  chez  elle 

Gomme  un  voleur,  et  cette  belle 

En  perdit  quelque  temps  la  voix. 

Puis  elle  dit  :  «  Si  tu  m'en  crois, 

Allons  courir,  allons  au  bois 

Cueillir  l'aubépine  nouvelle.  » 

—  «  Il  n'est  pas  de  plus  beaux  endroits, 

Répondis-je  à  cette  infidèle, 

Qu'une  chambrette  où  je  te  vois. 

Nous  avons,  ma  chère,  autrefois, 

Cueilli  la  noisette  et  l'airelle, 

Et  tu  t'envolas  en  chemin. 

Je  tenais  l'oiseau  dans  ma  main  : 

Il  s'est  échappé  d'uu  coup  d'aile, 

Me  disant  :  Repassez  demain  !...  » 

Comme  il  approchait  de  la  maison  du  vieux  peintre,  il  s'arrête 
un  instant,  le  nez  en  l'air,  pour  retrouver  la  suite,  qui  lui  échap- 
pait. Il  la  retrouva  enfin,  et  d'une  voix  retentissante: 

Los  fleurs  des  bois,  ma  douce  reine, 
N'ont  jamais  rien  dit  à  mon  cœur. 
Eh  !  qu'importent  à  mon  bonheur 
L'aubépine  ou  la  marjolaine  ? 
Vois,  le  jour  commence  à  pâlir: 
C'est  l'heure  propice  au  désir, 
Et  la  fleur  que  je  veux  cueillir 
Ne  croît  pas  à  l'ombre  d'un  chêne. 

Il  s'avisa  soudain  que  la  plage  était  habitée,  qu'une  jeune^er- 
sonne  en  robe  de  foulard  jaune  était  assise  au  sommet  d'un  i 
ticule  de  sable,  qu'un  pin  parasol  abritait  sous  son  ombre. 

—  Eh  !  parbleu,  c'est  elle  !  murmura-t-il,  en  se  repr 
d'avoir  donné  trop  de  voix. 

Il  avait  tort  de  s'inquiéter.  Penchée  sur  un  livre  ouvert  fiS 


APRÈS  FORTUNE  FAITE.  765 

tenait  de  ses  deux  mains,  elle  était  si  absorbée  dans  sa  lecture 
que  sans  doute  elle  n'avait  rien  entendu,  et  lorsqu'il  l'aborda, 
humble  comme  un  chien  qui  a  reçu  le  fouet  et  craint  de  le  rece- 
voir encore,  elle  laissa  échapper  un  petit  cri  de  surprise.  Mais  il 
s'aperçut  du  même  coup  que  le  livre  qu'elle  lisait  avec  tant  de 
recueillement  était  à  l'envers. 

—  C'est  une  rusée,  pensa-t-il  ;  elle  m'attendait. 

Et  il  se  confirma  dans  l'idée  qu'en'  le  chagrinant  si  longtemps 
par  ses  rigueurs,  elle  avait  obéi  à  une  consigne. 

—  Ma  cousine,  dit-il,  je  méditais  tout  à  l'heure  sur  les  fâcheux 
hasards  de  la  vie.  Il  en  est  de  charmans,  puisque  je  vous  rencontre 
ici. 

—  Le  temps  était  si  beau,  répondit-elle,  que  je  n'ai  pu  résister 
à  la  tentation  de  venir  respirer  l'air  de  la  mer. 

—  Vous  le  respirez  de  trop  loin.  Ma  cousine,  je  suis  de  la 
race  des  audacieux.  Si  vous  consentiez  à  vous  arracher  à  votre 
livre,  je  vous  proposerais  une  promenade  en  bateau  :  me  feriez- 
vous  la  grâce  d'accepter? 

Elle  prit  un  ton  sévère  pour  lui  exprimer  l'étonnement  où  la 
plongeait  cette  proposition;  mais  l'aménité  du  sourire  sauvait  tout. 

—  Serait-ce  bien  convenable,  mon  cousin? 

—  Du  moment  que  cela  nous  convient  à  vous  et  à  moi,  il  me 
semble  que  toutes  les  convenances  sont  observées...  Je  cours  pré- 
parer le  canot. 

Un  énergique  battement  de  mains  avertit  bientôt  Huguette  que 
tout  était  prêt.  Quelques  minutes  plus  tard,  ils  s'embarquaient. 
Elle  s'assit  à  l'arrière,  en  disant: 

—  Je  me  charge  du  gouvernail,  occupez-vous  de  la  voile. 
Elle  s'entendait  à  gouverner  un  bateau;  elle  n'avait  pas  d'autre 

fête  au  Dattier.  La  mer,  où  se  réfléchissait  un  ciel  pommelé, 
était  d'un  gris  d'opale  d'une  douceur  infinie.  Mais  ils  ne  songeaient 
pas  à  l'admirer.  Dès  qu'ils  furent  sortis  de  la  crique,  le  vent 
fraîchit,  la  voile  s'enfla,  et  ils  coururent  quelques  bordées.  Casi- 
mir interrogeait  Huguette,  lui  faisait  raconter  sa  vie.  Elle  lui  dit 
ses  occupations,  ses  ennuis,  et  aussi  les  agréables  distractions 
qu'elle  trouvait  chez  sa  grand'mère  à  Marseille.  Il  lui  parut  en 
l'écoutant  qu'elle  avait  le  bouquet  sur  l'oreille,  que  ce  jeune  cœur 
était  mûr  pour  l'amour  et  le  mariage.  Peu  à  peu  il  sentit  sa  tète 
se  prendre,  comme  le  jour  où  il  avait  rencontré  pour  la  première 
fois  sa  belle  Italienne.  Les  femmes  produisaient  sur  lui  le  même 
effet  que  le  vin  :  il  se  grisait  facilement,  mais  sans  arriver  jamais 
à  la  pleine  ivresse.  11  y  eut  un  silence,  pendant  lequel  il  la  man- 
geait des  yeux.  Puis  il  s'écria  : 

—  Mon  Dieu ,  ma  cousine,  comment  faites- vous  pour  être  si  \olie*? 

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766  REVUS  DÉ8  DEUX  MOftbfiS. 

—  Gela  m'est  venu  sané  y  penser,  répondit-elle  en  riant  et 
sans  rougir. 

—  Je  suis  un  homme  transparent,  et  je  chercherais  en  vaini 
vous  cacher  ce  que  j'ai  dans  le  cœur.  Aussi  bien  vous  vous  douta 
depuis  longtemps  de  l'ineffaçable  impression  que  vous  avez  faite 
sur  moi...  Mais  de  quoi  riez-vous  ? 

—  Do  rien. 

—  Mais  encore  ? 

—  Je  pense  à  quelque  chose  que  disait  maman. 

—  Et  que  disait-elle,  votre  maman? 

—  Le  soir  que  vous  n'êtes  pas  venu  dîner,  elle  a  prétendu  que 
vous  aviez  une  affaire  de  cœur  au  Lavandou. 

Moins  effronté  qu'elle,  il  ne  put  s'empêcher  de  rougir;  mais 
il  recouvra  bientôt  son  aplomb. 

—  Est-ce  que  le  cœur,  dit-il,  a  rien  à  voir  dans  ce  genre 
d'affaires?  Au  surplus,  je  vous  jure...  Eh!  tenez,  puisque  vous 
m'obligez  à  vous  le  dire,  vous  avez  été  si  cruelle  à  mon  égard 
que,  pour  étourdir  mon  chagrin,  j'ai  fait  de  grandes  courses  dans 
les  montagnes  des  Maures.  Un  soir  je  m'y  suis  perdu,  et  je  n'ai 
pas  su  retrouver  le  chemin  de  la  Figuière. 

—  Ce  qui  me  parait  encore  plus  certain,  dit-elle,  c'est  que 
nous  ferons  bien  de  regagner  la  terre,  sous  peine  d'arriver  en  re- 
tard au  déjeuner. 

—  Dieu  !  que  vous  êtes  raisonnable!  et  que  je  voudrais  pouvoir 
vous  communiquer  un  peu  de  ma  folie  !  Figurez- vous  que  je  son- 
geais à  vous  emmener  là-bas,  dans  l'île  du  Levant.  On  y  trouve 
de  charmans  petits  déserts,  où  je  vous  aurais  dit  certaines  choses 
qui  pour  le  moment  doivent  rester  entre  vous  et  moi, 

—  Qu'à  cela  ne  tienne  !  il  me  semble  que  dans  ce  bateau  noas 
sommes  seul  à  seule,  et  que,  quoi  qu'il  vous  plaise  de  me  dire,  je 
serai  forcée  de  vous  écouter. 

La  brise  était  tombée,  la  voile  collait  au  mât.  Il  prit  les  avi- 
rons et  se  mit  à  ramer,  mais  tranquillement. 

—  Divinités  marines,  s'écria-t-il,  tritons  joufflus,  et  toi  sohm- 
nelle  Amphitrite,  conduisez  ma  langue  et  fournissez-moi  des  pa- 
roles qui  touchent  le  cœur  de  l'adorable  créature  que  vous  atat 
le  bonheur  de  bercer  sur  vos  flots  ! 

—  Cet  exorde  me  paraît  suffisant,  dit-elle,  arrivons  au  bit 

—  Vous  souvient-il,  ma  cousine,  que  jadis,  dans  le  tempa  de 
ma  verte  jeunesse  et  de  votre  tendre  enfance,  je  passai  toute 
une  semaine  chez  vos  parens?Ils  habitaient  Saint-Raphaël,  *W 
père  n'ayant  pas  encore  découvert  que  c'est  un  endroit  mortâ 
pour  les  anciens  préfets  qui  se  croient  malades.  J'avais  alors  G 
aujourd'hui  quelque  dix  ans  de  plus  que  vous,  et  vous  faosiel 


APRÈS  FORTUNE    FAITE.  767 

jnoi  tout  ce  qu'il  vous  plaisait.  Un  jour,  vous  m'avez  dit  :  «Jouons 
au  mari  et  à  la  petite  femme...  »  Et  me  mettant  un  râteau  sur 
l'épaule  :  «  Va  travailler,  mon  homme;  quand  tu  reviendras,  je 
te  donnerai  une  bonne  petite  galette  bien  chaude,  que  j'aurai  fait 
cuire  moi-même.  »  Je  ne  sais  pas  si  la  galette  était  bonne,  mais 
je  sais  que  je  l'ai  mangée.  Ma  cousine,  vous  en  souvient-il? 

—  Supposons  que  je  m'en  souvienne.  Mais  ramez,  je  vous  prie, 
ou  nous  n'aborderons  jamais. 

—  Votre  excellent  père  nous  surprit  jouant  à  ce  jeu  et  nous 
pria  de  jouer  à  autre  chose.  Il  pensait  sans  doute  qu'un  prince 
régnant  était  seul  digne  de  vous  épouser,  et  il  n'avait  pas  tort; 
hélas  !  on  n'en  trouve  ni  à  Saint-Raphaël  ni  au  Dattier.  Et  puis 
dans  ce  temps-là,  je  portais  un  nom  très  obscur  ;  les  choses  ont 
bien  changé  depuis.  La  famille  possède  aujourd'hui  son  grand 
homme,  dont  on  parle  avec  vénération  à  vingt  lieues  à  la  ronde. 
Désormais  une  femme  peut  éprouver  quelque  orgueil  à  s'appeler 
Mm*  Casimir  Trayaz.  Qu'en  pensez-vous,  ma  cousine? 

—  Je  pense,  mon  cousin,  que  vous  êtes  très  long  dans  vos 
récits,  que  quand  je  lis  un  roman,  je  cours  tout  de  suite  à  la  fin 
et  que  j'attends  avec  impatience  la  fin  de  votre  histoire. 

—  La  voici,  ma  fin.  Croyez-vous  que  le  jour  où  j'aurai  l'hon- 
neur de  demander  votre  main  à  monsieur  votre  père,  il  me  repro- 
chera comme  jadis  de  mal  choisir  mes  amusemens  et  mes  jeux  ? 

—  Ah!  mon  cher  monsieur,  que  vous  êtes  prompt!  Il  me 
semble  que  je  suis  pour  quelque  chose  dans  cette  affaire  et  que 
vous  feriez  bien  au  préalable  de  vous  assurer  de  mon  consente- 
ment. 

—  Eh  bien!  ma  cousine,  consentez-vous? 

—  Je  demande  à  m'informer,  à  m'instruire,  et  je  ne  vous 
répondrai  que  quand  nous  aurons  fait  plus  ample  connaissance. 

—  Avez-vous  besoin  de  me  connaître  davantage  pour  savoir 
si  je  vous  plais  ou  si  je  vous  déplais?  Soyez  indulgente  et  conve- 
nez que  je  vous  plais...  Savez- vous  l'italien,  ma  cousine? 

—  Non,  mon  cousin. 

—  Alors  je  risque  ma  citation  :  La  donna  rtcusa  e  brama. 

—  Ce  qui  veut  dire,  répondit  cette  fille  subtile  qui  n'avait  pas 
besoin  d'apprendre  les  langues  pour  les  savoir,  que  la  femme  à  la 
fois  refuse  et  désire.  Vous  êtes  un  peu  fat,  mon  cousin. 

—  Que  dites- vous  là?  Je  me  rends  justice.  Ce  qui  me  manque 
c'est  la  galette...  Je  ne  parle  pas  de  celle  que  jadis  vous  m'avez  fait 
manger. 

—  Non,  vous  parlez  de  celle  qui  est  nécessaire  au  bonheur, 
dit-elle  avec  un  demi-soupir. 

—  Heureusement  nous  savons  où  la  prendre.  Changeons  de 


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768  REVUE  DES  DBCX  MONDE». 

métaphore,  c'est  notre  oncle  qui  a  le  sac.  À  vrai  dire,  ce 
bélier  à  la  toison  d'or  me  paraît  peu  commode  à  tondre. 
j'ose  croire  qu'il  me  veut  du  bien,  qu'il  vous  trouve  charmante  et 
que  le  jour  où  nous  lui  ferons  part  de  notre  commun  projet,  il 
daignera  secouer  sur  nous  quelques  flocons  de  sa  laine. 

—  Et  là-dessus,  répliqua-t-elle,  ils  débarquèrent. 

En  effet  le  canot,  après  avoir  longé  la  jetée,  venait  d'acco* 
ter  le  petit  quai  qui  bordait  la  terrasse  de  la  maison  du  peintre. 

—  Avant  que  je  vous  débarque,  prononcez  une  parole  encou- 
rageante. Dites-moi  que  dès  ce  jour  vous  me  considérez  couunt 
un  prétendant  possible,  acceptable. 

—  Je  ne  dis  ni  oui  ni  non. 

—  Quand  une  femme  ne  dit  pas  non,  c'est  qu'elle  dit  oui.  Ab! 
ma  oouiiue,  je  suis  un  mendiant,  faites-moi  l'aumône,  celant 
vous  epgage  à  rien,  et  dans  ce  lieu  solitaire  où  les  tritons  scnb 
peuvent  nous  voir,  souffrez,  au  risque  de  les  rendre  jaloux,  que 
ce  prétendant  acceptable  dépose  sur  de  beaux  yeux  coule» 
d'aigue-marine  un  baiser  furtif  et  discret. 

—  Oh!  pour  cela,  non!  s'écria-t-elle  en  se  levant;  je  vousfta* 
terdis  absolument. 

Il  n'insista  pas  et  débarqua  le  premier.  Puis,  avant  qu'elle 
eût  pu  deviner  son  intention,  il  la  saisit  par  la  taille  pour  la  met- 
tre à  terre,  et  l'occasion  lui  semblant  bonne,  il  effleura  de  M 
lèvres  de  beaux  cheveux  d'un  blond  très  doux  et  très  rare  en 
Provence. 

—  Vous  êtes  un  homme  sans  foi  ni  loi  !  lui  dit-elle  vivement, 
mais  sans  colère. 

Et,  le  laissant  amarrer  son  bateau,  elle  s'enfuit. 

—  Cours,  ma  petite,  je  te  retrouverai,  lui  disait-il  entre  ses 
dents.  Tu  es  une  fieffée  coquette  qui  me  fera  voir  du  pays. 
Grâce  à  toi,  je  suis  sûr  de  ne  plus  m'ennuyer  à  la  Figuière.  Eht v 
que  diable  !  si  attaché  qu'on  soit  à  ses  devoirs,  on  ne  peut  eaaw 
tout  le  jour  avec  son  oncle. 

Quelques  minutes  avant  le  déjeuner,  Huguette  entrait  préci- 
pitamment dans  la  chambre  de  sa  mère,  en  lui  criant  : 

—  Je  crois  que  l'affaire  est  faite! 

Puis,  sans  se  donner  le  temps  de  reprendre  haleine,  elle  fâ 
raconta  son  équipée.  *    * 

—  Il  me  semble  que  le  reste  te  regarde,  que  c'est  à  toi  et 
pressentir  mon  grand-oncle,  de  savoir  ce  qu'il  serait  disposée  tm* 
pour  moi  si  j'épousais  son  neveu  bien-aimé.  Jusqu'à  ce  qneU 
m'aies  procuré  cette  importante  information,  je  ne  saurai  M  < 
quelle  conduite  tenir  à  l'égard  de  ce  beau  garçon,  qui  me  pia& >]J| 

Elle  l'adjura  de  se  hâter,  lui  représenta  que  l'ii 

*  Digitled  by  V; 


APRÈS    FORTUNE    FAITE.  769 

do  tous  les  maux  le  plus  insupportable.  Mm°  Lejail  ne  demandait 
pas  mieux  que  de  la  satisfaire  ;  mais  la  démarche  qu'elle  allait  ten- 
ter lui  semblait  périlleuse.  Il  y  a  des  hommes  qui  à  première  vue 
paraissent  effrayans,  et  qu'on  trouve  à  Fuser  plus  accessibles, 
plus  maniables  qu'on  ne  l'avait  pensé.  D'autres  ressemblent  à  ces 
montagnes  dont  le  sommet  n'offre  au  regard  que  des  pentes  molles 
et  gazonnées  où  l'on  peut  cueillir  des  fleurs  ;  rien  n'avertit  que 
ces  gazons  fleuris  descendent  vers  d'invisibles  précipices,  qui 
attendent  et  guettent  les  imprudens.  Pendant  les  premières  semai- 
nes de  leur  séjour  à  la  Figuière.  charmées  de  la  physionomie 
accorte  de  leur  oncle,  Mm°  Lejail  et  sa  sœur  avaient  eu  peine  à 
comprendre  l'effroi  qu'il  inspirait  à  leur  mère.  Mais  un  jour  il 
leur  avait  dit  en  souriant  :  «  Je  suis  le  miel  et  vous  êtes  les  mou- 
ches. »  Ce  sourire  leur  avait  donné  le  frisson,  elles  avaient  vu  le 
précipice. 

Malgré  les  instances  de  sa  fille,  Mm°  Lejail  ne  se  pressa  point 
de  remplir  sa  mission,  et  plusieurs  jours  s'écoulèrent  sans  qu'elle 
abordât  le  délicat  sujet.  Selon  toute  apparence,  elle  se  serait 
tue  longtemps  encore,  si  un  après-midi  son  oncle,  qui  faisait  sa 
première  sortie,  la  trouvant  seule  dans  une  allée  du  jardin,  ne 
l'eût  interpellée,  en  lui  disant  d'un  ton  brusque  : 

—  Eh  !  vraiment,  j'en  apprends  de  belles.  Depuis  quand  per- 
mets-tu à  ta  fille  de  faire  des  promenades  en  mer,  tète  à  tète  avec 
un  jeune  homme?  C'est  leur  témoigner  à  tous  deux  beaucoup  de 
confiance. 

Elle  était  fort  étonnée  qu'il  fût  si  bien  informé.  Elle  ignorait 
qu'un  matin  M.  Sucquier,  occupé  à  étudier  le  tracé  d'une  route 
destinée  à  l'exploitation  d'une  forêt,  eût  aperçu  du  haut  d'une  col- 
line un  canot  qui  courait  des  bordées.  A  ses  nombreux  mérites  il 
ajoutait  celui  de  grand  policier,  et  le  zèle  avec  lequel  il  s'acquit- 
tait de  cette  fonction  lui  attirait  non  la  considération,  mais  la 
bienveillance  du  maître,  à  qui  il  ne  déplaisait  pas  que  son  inten- 
dant se  fit  un  plaisir  de  tout  voir  et  de  tout  rapporter. 

—  Ma  parole  !  reprit  M.  Trayaz,  les  femmes  sont  de  drôles 
d'animaux.  Un  jour,  envoyée  par  vous,  ta  mère  vient  me  signifier 
d'un  air  échauffé  que  mon  neveu  est  un  mauvais  sujet,  qu'il 
manque  de  respect  à  ma  maison,  que  ses  escapades  nocturnes 
scandalisent  mes  hôtes  et  mes  gens,  que  je  dois  le  prier  au  plus 
tôt  de  vider  mon  plancher,  et,  le  lendemain,  M11*  Lejail  passait 
deux  heures  sur  l'eau  avec  ce  garnement,  ce  débaucheur  de  ser- 
vantes d'auberge  ! 

Elle  eut  un  moment  de  sérieux  embarras  ;  il  y  a  des  contra- 
dictions difficiles  à  expliquer;  mais  elle  avait  appris  dans  les  pré- 
fectures à  ne  perdre  jamais  contenance. 

T0»S«.  -  1895,  » 

* 


770  REVUE  DES  DEUX  MONDES, 

—  Mon  oncle,  dit-elle,  les  femmes  sont  quelquefois  trop 
promptes  à  juger  leur  prochain.  Nous  avions  calomnié  Casimir. 
Nous  avons  appris  depuis  qu'il  ne  passait  point  son  temps  dans 
les  auberges  du  Lavandou,  que  ce  grand  marcheur  faisait  des 
excursions  dans  la  montagne  et  qu'un  soir. . . 

—  Ah  çà!  interrompit-il,  me  prends-tu  pour  un  niais?  Dis- 
moi  plutôt  qu&Huguette  fait  quelquefois  des  fugues  à  l'américaine 
dont  tu  n'es  pas  responsable. 

—  Celle-ci  était  bien  innocente  :  on  s'est  rencontré  sur  la 
plage,  et  comme  Huguette  est  encore  une  enfant... 

—  C'est  toi  qui  le  dis,  mais  il  y  a  des  têtes  où  il  fait  jour  de 
bon  matin. 

Il  ajouta  d'un  ton  plus  doux  : 

—  J'ai  cru  m'apercevoir  que  Casimir  tournait  beaucoup  autour 
de  ta  fille.  Prends  garde,  c'est  un  jeune  homme  fort  entrepre- 
nant. 

—  Je  crois  qu'il  a  sur  elle  des  vues  sérieuses  ;  il  lui  a  fait  une 
déclaration  en  règle,  et  je  ne  serais  pas  surprise  qu'avant  peu  il 
nous  demandât  sa  main.  Je  désirais  vous  consulter  à  ce  sujet. 
Quel  parti  devrai-je  prendre?  J'entends  me  gouverner  entière- 
ment par  vos  avis.  Vous  n'êtes  pas  seulement  le  meilleur  des 
conseillers,  nous  vous  considérons  comme  le  véritable  chef  delà 
famille. 

—  Vous  me  faites  beaucoup  d'honneur,  répondit-il  en  rica- 
nant, et  qui  a  les  honneurs  a  les  charges.  Mais  toi-même,  que 
penses-tu  de  mon  beau  neveu? 

—  Il  ne  me  déplaît  point,  et  il  m'a  semblé  qu'il  vous  plai- 
sait. 

—  Où  prends-tu  qu'il  me  plaise?  Il  m'amuse,  il  a  quelque  drô- 
lerie dans  l'esprit  ;  mais  en  général  les  loustics  sont  de  tristes 
maris,  et  puisque  tu  veux  bien  me  consulter,  Huguette  n'est  pas 
près  de  monter  en  graine,  ne  te  presse  pas  de  la  marier,  et  surtout 
garde-toi  bien  de  la  donner  à  cet  olibrius. 

Cette  réponse  catégorique,  qui  n'était  pas  celle  qu  elle  atten- 
dait et  désirait,  lui  causa  un  véritable  saisissement  qu'elle  réussit 
à  cacher. 

—  Merci,  mon  cher  oncle,  dit-elle,  me  voilà  tout  à  fait  fixée, 
et  Huguette  a  pour  vous  tant  d'affection  et  de  respect  qu'elle 
regardera  toujours  vos  conseils  comme  des  ordres. 

Là-dessus,  sachant  ce  qu'elle  voulait  savoir,  elle  changea  de 
propos.  Comme  on  peut  croire,  elle  ne  fit  part  qu'à  sa  fille  de 
son  entretien  avec  l'homme  insondable  dont  les  brusques  évolu- 
tions déroutaient  tous  les  calculs.  Mais  elle  ne  vit  pas  d'inconvé- 
nient à  exç\ic\\ifcT  ^  s&  *<£nk  cj&fc,  %\  \amais  leur  oncle  avait  eu  du 


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APRÈS  FORTUNE  FAITE.  771 

goût  pour  leur  cousin,  il  en  était  bien  revenu,  qu'il  le  qualifiait 
de  loustic  et  d'olibrius.  Ne  le  jugeant  plus  dangereux,  ses  parens 
s'humanisèrent,  lui  firent  meilleur  visage,  ne  le  tinrent  plus  en 
quarantaine.  Il  en  fut  charmé;  mais  il  s  avisa  du  même  coup 
que  son  oncle  s'était  sensiblement  refroidi  pour  lui  et  que  Huguette 
était  redevenue  subitement  un  oiseau  de  difficile  approche.  Il  se 
dit  que  M.  Trayaz  était  le  plus  capricieux  des  vieillards,  qu'on  ne 
se  bat  pas  contre  des  caprices,  qu'il  en  est  de  fâcheux  et  d'aimables, 
qu'il  faut  laisser  aux  uns  le  temps  de  s'user,  aux  autres  le  temps 
de  renaître,  que  la  patience  et  l'espérance  sont  deux  puissantes 
divinités,  qui  se  chargent  d'arranger  nos  affaires  malgré  le 
mauvais  vouloir  des  hommes  et  des  choses.  En  ce  qui  concernait 
Huguette,  il  ne  s'en  tint  pas  à  la  politique  expectante,  à  l'indo- 
lente sagesse  des  bras  croisés.  Il  jura  qu'il  aurait  raison  de  cette 
coquette,  de  ses  inexplicables  variations  d'humeur,  qu'il  domp- 
terait ce  cœur  fantasque  et  dur,  qui  tour  à  tour  s'offrait  ou  se  re- 
fusait. Ce  fut  à  cela  que,  tout  en  s  acquittant  sommairement  de 
ses  devoirs  envers  son  oncle,  il  employa  la  majeure  partie  de 
ses  journées.  Une  fois  de  plus  dans  sa  vie  il  fit  passer  l'accessoire 
avant  le  principal,  et  se  piquant  au  jeu,  peu  s'en  fallait  qu'il  n'ou- 
bliât ce  qu'il  était  venu  faire  à  la  Figuière. 

Un  soir,  les  deux  hommes  et  les  quatre  femmes  réunis  dans 
le  salon  rouge  entendirent  frapper  à  la  porte,  et  avant  que  per- 
sonne eût  crié  :  Entrez  !  on  vit  avec  surprise  s'introduire  dans  le 
sanctuaire  le  beau  garçon  qu'on  avait  si  longtemps  exclu  de 
l'autel  et  du  sacrifice.  Il  se  présenta  d'un  air  dégagé,  avec  une 
noble  et  gracieuse  assurance.  Il  fut  reçu  sans  enthousiasme,  mais 
poliment.  Avant  de  s'asseoir,  il  promena  ses  yeux  autour  de  lui 
et  s'écria  : 

—  Le  voilà  donc,  ce  fameux  salon  rouge  où  l'on  est  si  bien 
pour  conspirer! 

—  Vous  nous  prenez  donc  pour  des  conspirateurs?  lui  dit 
Mm*  Limiès. 

—  Ma  chère  tante,  répondit-il,  on  m'accuse  d'être  un  grand 
étourdi.  Pure  calomnie  !  J'observe  et  je  comprends.  Abattons  un 
instant  nos  cartes.  Nous  avons,  vous  et  moi,  pour  le  propriétaire 
de  cette  maison  et  d'une  foule  d'autres  biens  meubles  ou  im- 
meubles un  attachement  aussi  profond  que  sincère.  Mais,  soyons 
francs,  cette  affection  n'a  rien  de  commun  avec  l'amour  mystique 
qui  méprise  les  récompenses  et  préfère  le  bonheur  d'aimer  à 
toutes  les  joies  du  paradis.  Vous  avez  cru  voir  en  moi  l'ennemi 
de  vos  intérêts,  vous  vous  trompiez. 

Et  il  ajouta  d'up  ton  prophétique  en  se  frappant  la  poi- 
trine : 

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772  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  L'ennemi,  ce  n'est  pas  l'homme  que  voici,  c'est  celui  qui 
vient  ! 

Cette  menaçante  parole  et  l'accent  avec  lequel  die  fut  pro- 
noncée firent  impression  sur  l'assistance.  On  le  pria  de  s'expli- 
quer. 

—  L'homme  qui  vient,  reprit-il,  et  avec  qui  vous  aurez  à 
compter  avant  peu,  est  le  fils  de  feu  ma  tante  Marianne,  sœur 
cadette  de  Mme  Limiès  ici  présente,  c'est  mon  cousin  Silvère  San- 
vagin. 

—  Quoi  !  dit.  Mme  Limiès  avec  étonnement,  mon  frère  ferait 
venir  ici  Silvère? 

—  Quoi!  dit  M.  de  la  Farlède  avec  mépris,  ce  déclassé!  cet 
aide-jardinier  de  M""  la  comtesse  de  Rins!  Et  vous  le  croyez 
redoutable?  Vous  prenez  donc  au  sérieux  cet  épou vantail  de  chè- 
nevière  ?  Vous  êtes  un  mauvais  plaisant,  Casimir. 

—  Eh  !  permettez,  ce  déclassé  a,  paraît-il,  monté  en  grade.  Je 
ne  le  connais  guère,  mais  M.  Trayaz,  qui,  informé  je  pense  par 
son  Sucquier,  est  plus  instruit  que  nous  de  toutes  les  affaires  de 
notre  famille,  prétend  qu'il  est  devenu  le  jardinier  en  chef,  le 
professeur  de  botanique,  l'homme  de  confiance,  le  factotum  delà 
comtesse  et  son  commensal. 

—  Allons  donc  !  se  récria  M.  de  la  Farlède,  qui  ne  souffrait 
pas  qu'on  parlât  légèrement  d'une  comtesse  et  se  croyait  tenu  de 
défendre  contre  les  olibrius  l'honneur  de  la  noblesse  française. 
Vous  ne  me  ferez  jamais  croire,  mon  bon,  que  M"*  de  Rins  admette 
à  sa  table  l'homme  qui  ratisse  ses  allées.  Voudriez-vous  par  ha- 
sard nous  donner  à  entendre... 

—  Ne  me  faites  pas  dire  ce  que  je  ne  dis  point.  J'affirme  seu- 
lement que,  si  Silvère  a  jamais  ratissé  ses  allées,  il  ne  les  ratisse 
plus  et  qu'elle  sait  ce  qu'il  vaut.  Vous  oubliez  qu'avant  de  manier 
la  binette  et  le  sarcloir,  il  avait  pioché  les  livres.  C'est  un  drib 
de  pèlerin.  Après  avoir  fait  de  brillantes  études  au  lycée  de  Mar- 
seille, il  n'a  pas  cru  déchoir  en  entrant  au  service  de  la  femme 
qui  possède  le  plus  beau  jardin  d'Hyères.  Silvère  Sauvagin  est 
un  bachelier  qui  s'est  fait  jardinier  par  amour. 

—  Par  amour?  s'écria  Huguette,  qui,  selon  son  habitude, 
s'était  assise  à  l'écart  et  lisait  Tancrède. 

—  Entendons-nous,  ma  cousine  :  jardinier  par  amour  des 
plantes.  C'est,  faut-il  croire,  sa  seule  passion. 

—  A  la  bonne  heure!  dit-elle.  Je  commençais  à  m  intéresser 
à  lui. 

—  Dites  plutôt,  mon  bon,  reprit  M.  de  la  Farlède,  que  vota* 
Silvère  s'est  fait  jardinier  parce  que  son  père,  tombé  en  déconfi- 
ture, ne  lui  avait  rien  laissé,  et  qu'au  surplus  il  y  a  dos  fils  & 


APRÈS    FORTUNE    FAITE.  773 

famille  à  qui,  faute  de  se  sentir,  tous  les  métiers  semblent  bons... 
Je  suis  intimement  convaincu,  a j ou ta-t-il  en  se  rengorgeant,  que 
M.  Christophe  Trayaz  ne  voudra  jamais  de  bien  qu'à  ceux  de  ses 
proches  qui  peuvent  lui  faire  honneur. 

—  Détrompez-vous,  mon  cher  cousin.  M.  Christophe  Trayaz, 
vous  le  savez,  aime  à  avoir  auprès  de  lui  des  oreilles  attentives 
et  complaisantes  dans  lesquelles  il  verse  le  petit  nombre  de  ses 
secrets  qu'il  destine  à  l'exportation .  C'est  votre  serviteur  qu'il  a 
choisi  cet  après-midi  pour  son  confident,  et  je  crois  entrer  dans 
ses  intentions  en  vous  répétant  fidèlement  ce  qu'il  m'a  fait  la 
grâce  de  me  dire.  Voulez- vous  savoir  lequel  de  ses  neveux  il 
avait  invité  tout  d'abord,  avant  nous  tous,  à  venir  manger  de  son 
sel?  C'est  Silvère  Sauvagin.  Vous  ne  connaissez  pas  beaucoup  de 
fous  qui  le  soient  assez  pour  demeurer  insensibles  aux  avances 
d'un  oncle  qui  a  plus  de  deux  millions  de  revenus  et  pas  d'enfans  ;  je 
n'en  connais  qu'un,  moi  qui  vous  parle  :  c'est  Silvère  Sauvagin. 
Quels  furent  ses  motifs?  Est-ce  un  original,  un  ours  ou  un  pro- 
fond politique?  Je  l'ignore.  Il  allégua  de  pressantes  occupations 
qui  le  retenaient  à  Hyères.  Mais  ce  qu'il  y  a  de  plus  étonnant  dans 
cette  histoire,  c'est  que  M.  Trayaz  ne  s'est  pas  rebuté,  qu'il  est 
revenu  à  la  charge,  qu'il  a  envoyé  une  seconde  invitation,  qui  a 
été  acceptée...  Et  voulez- vous  savoir,  ma  chère  tante,  continua-t-il 
en  se  tournant  vers  Mm*  Limiès,  pourquoi  mon  oncle  se  montre 
si  débonnaire  envers  le  fils  de  votre  sœur  Marianne?  C'est  qu'elle 
seule  a  cru  à  son  génie.  Lorsqu'il  est  parti  pour  l'Amérique, 
avant  qu'elle  fût  mariée,  elle  l'a  pressé  d'emporter  avec  lui  la 
moitié  de  sa  petite  fortune,  en  lui  disant  qu'elle  ne  pensait  pas 
pouvoir  mieux  placer  son  argent.  Il  n'a  pas  accepté  ses  offres, 
mais  il  s'en  souvient. 

—  C'est  un  sentiment  très  humain,  dit  M.  Lejail.  L'empereur 
Napoléon  III  a  toujours  eu  une  bienveillance  particulière  pour 
quiconque  avait  cru  à  son  avenir,  quand  les  sages  le  traitaient 
encore  de  rêveur  et  d'aventurier. 

—  Que  voulez-vous,  mes  chers  enfana?  dit  Mme  Limiès  d'un  air 
contrit,  je  n'avais  pas  la  foi. 

—  Il  fallait  l'avoir  !  lui  dirent  sècliçment  ses  filles. 

—  Un  dernier  mot!  reprit  Casimir.  Si  vous  doutez  encore 
que  durant  son  séjour  ici  Silvère  soit  traité  comme  aucun  de  nous 
ne  le  sera  jamais,  écoutez-moi  :  ce  jeune  homme,  qui  en  prend  à 
son  aise  avec  mon  oncle,  lui  a  écrit  qu'il  ne  pourrait  arriver 
demain  que  par  le  train  du  soir,  et  mon  oncle  a  décidé  qu'en 
faveur  de  ce  politique  ou  de  cet  ours,  il  retarderait  son  dîner 
d'une  heure. 

Ce  dernier  argument  fit   plus  d'effet  (\uq  tarc\  \a  T«Aa,  ^ 

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774  REVUE  DES  DEUX  M0NDE8. 

M.  de  la  Farlède  lui-même  fut  saisi  d'une  vague  inquiétude. 

—  Eh!  oui,  s'écria  Casimir,  la  situation  est  grave,  et  nous 
devons  tout  prévoir. 

—  Ce  que  je  prévois  pour  ma  part,  dit  Mm*  Limiès,  à  qui  le 
reproche  de  ses  filles  était  resté  sur  le  cœur,  c'est  que  Silvère  ne 
sera  pas  ici  deux  jours  sans  être  brouillé  avec  mon  frère.  Quand 
il  faisait  ses  études  à  Marseille,  je  l'ai  reçu  quelquefois  chez  moi: 
il  était  alors  assez  agréable,  quoiqu'un  peu  bizarre.  Je  l'ai  revu 
le  jour  de  l'enterrement  de  son  père,  je  l'ai  trouvé  fort  déplaisant, 
agressif,  revêche,  épineux. 

—  Ce  n'est  pas  une  raison,  ma  tante,  pour  qu'il  déplaise  à 
mon  oncle  ;  cela  le  changera.  Il  commence  à  se  blaser  sur  les 
grâces  un  peu  banales  d'héritiers  tels  que  nous,  aux  jarrets 
flexibles,  à  l'échiné  souple  :  il  ne  sera  pas  fâché  d'avoir  un  sau- 
vage à  apprivoiser.  Gardons  nos  lampes  allumées;  vos  intérêts 
et  les  miens  sont  solidaires,  veillons  au  grain. 

Il  était  content  de  lui  ;  il  avait  pris  sa  revanche  des  imperti- 
nences de  ses  chers  parens,  en  leur  disant  des  choses  désagréables 
et  alarmantes,  et  il  les  avait  contraints  en  même  temps  à  l'accepter 
pour  un  des  leurs.  Pendant  qu'on  raisonnait  sur  ce  qu'il  avait 
dit,  il  réussit  à  se  glisser  jusqu'au  petit  guéridon  devant  lequel 
Huguette  était  assise. 

—  Je  n'ai  pas  perdu  mon  temps,  lui  dit-il.  L'alliance  n'est 
plus  triple,  elle  est  quadruple,  et  j'en  suis.  Désormais  j'ai  mes 
entrées  dans  le  salon  où  ma  reine  passe  ses  soirées. 

Elle  ne  lui  répondit  que  par  un  léger  haussement  d'épaules. 

—  Ma  chère  petite  cousine,  ajouta-t-il  en  baissant  la  voix, 
quand  donc  die  ferez-vous  la  grâce  de  venir  vous  promener  en 
mer?  Les  tritons  nous  attendent. 

—  Mon  grand  cousin,  répliqua-t-elle,  vous  leur  direz  de  ma 
part  qu'il  y  a  des  sottises  que  je  ne  fais  pas  deux  fois. 

Victor  Cherbdlibz. 


(La  deuxième  partie  au  prochain  numéro.) 


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L'INDIVIDUALISME  ET  L'ANARCHIE 

EN  LITTÉRATURE 


FRÉDÉRIC  NIETZSCHE  ET  SA  PHILOSOPHIE 


On  Ta  dit,  et  c'est  une  observation  profonde,  depuis  cent  ans 
révolution  littéraire  a  marché  de  l'individualisme  au  socia- 
lisme. Si  par  «  individualisme  »  on  entend  toute  conception  de 
la  vie  qui  développe  l'individu  sans  s'inquiéter  de  la  société,  et 
par  «  socialisme  »  toute  doctrine  qui  subordonne  ou  sacrifie  l'indi- 
vidu à  la  société,  on  reconnaîtra  en  effet  que  la  première  moitié 
du  siècle  est  caractérisée  par  un  puissant  développement  de  l'in- 
dividualité dans  tous  les  sens,  tandis  que  la  seconde  se  distingue 
par  l'envahissement  graduel  des  préoccupations  sociales. 

Envisagez  toutefois  le  mouvement  littéraire  de  ces  vingt-cinq 
dernières  années  ;  observez  surtout  les  tendances  des  générations 
nouvelles,  et  vous  serez  frappés  d'un  fait,  c'est  que,  loin  d'abdi- 
quer devant  le  socialisme,  l'individualisme  a  grandi  en  propor- 
tion. Il  en  est  même  arrivé  à  la  phase  suraiguë  de  l'anarchie 
libertaire.  On  ne  se  contente  plus  de  proclamer  avec  Rousseau 
le  droit  divin  du  sentiment  et  de  la  passion,  avec  Gœthe  le  droit 
de  l'homme  à  développer  harmonieusement  toutes  ses  facultés. 
Aujourd'hui,  la  révolte  de  l'individu  contre  tout  ce  qui  existe 
est  à  l'ordre  du  jour.  C'est  la  guerre  déclarée  au  passé  tout  entier, 
aux  principes  mêmes  de  la  morale,  du  sentiment  religieux,  de  la 
philosophie  et  de  la  société.  «  Le  culte  intensif  du  moi  »,  la  pro- 
clamation de  la  souveraineté  absolue  de  l'individu,  sont  devenus 
des  pratiques  mentales,  des  habitudes  littéraires.  Et  à  regarder  le 
fond  des  choses,  tels  attentats  dont  nous  avons  été  témoins  tfaoÀ. 
peut-être  pas  tant  pour  cause  l'inégalité  soc\&\fc  e\Ae&  w^Sxs&rk& 

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776 


BEVUE  DES  DEC*  MONDÉS. 


de  certaines  classes  que  la  désintégration  de  la  pensée  philoso- 
phique qui  dirige  notre  siècle.  Pour  remédier  au  mal,  nous 
voyons  les  romanciers  et  les  moralistes  du  camp  opposé  dénier 
à  l'individu  toute  indépendance,  réclamer  son  abdication  entière 
devant  le  bien  social  et  la  charité. 

A  vrai  dire,  ces  deux  conceptions  opposées  ne  peuvent  trou- 
ver leur  synthèse  que  dans  une  idée  supérieure  qui  s'applique 
aussi  bien  à  l'essence  de  l'individu  qu'à  l'essence  de  la  société. 
Bornons-nous  à  constater  pour  le  moment  que  les  deux  adver- 
saires qui  s'étaient  d'abord  exercés  contre  d'autres  ennemis  ont 
fini  par  se  rencontrer.  Mieux  armés,  plus  vigoureux  que  jamais, 
ils  sont  aux  prises,  et  si  acharnée  est  la  lutte  que  l'on  se  demande 
lequel  des  deux  l'emportera  du  socialisme  niveleur  ou  de  l'anar- 
chie universelle. 

Il  n'y  a  pas  eu  jusqu'à  présent  dans  la  littérature  contenipo- 
raine  d'individualiste  plus  convaincu  et  plus  radical  que  Nietzsche. 
Il  s'est  placé  au  pôle  opposé  de  Tolstoï.  Si  celui-ci  réclame 
l'immolation  complète  de  l'individu  à  la  société,  son  antagoniste 
prétend  que  la  société  n'est  là  que  pour  l'individu  fort.  Nietzsche 
personnifie  l'individualisme  en  ses  derniers  excès,  mais  avec  une 
énergie  et  une  certaine  grandeur  qui  l'élève  fort  au-dessus  des 
dilettantes  ordinaires  du  moi.  Il  ne  ressemble  en  rien  à  ces  mo- 
dernes Narcisses  qui  regardent  en  souriant  leur  visage  ironique 
dans  un  joli  miroir  et  disent  à  leurs  voisins  émerveillés  :  «  Faites 
comme  moi,  et  vous  trouverez  le  bonheur;  il  n'est  point  d'autre 
sagesse.  »  Il  a  tous  les  défauts  de  l'orgueil,  mais  aussi  sa  qualité 
maîtresse  :  le  mépris  de  la  popularité.  Il  a  âprement  poursuivi  la 
vérité  sur  des  sentiers  escarpés  et  dangereux.  Il  a  vécu  dans  les 
tortures  d'une  maladie  cérébrale  qu'il  exaspérait  par  un  travail 
acharné.  Il  a  connu  les  ivresses  de  la  solitude  et  en  a  bu  les 
amertumes  jusqu'à  la  lie.  Il  s'était  juré  qu  il  trouverait  «  l'homme 
surhumain  »  en  lui-même,  en  niant  l'âme  et  Dieu  «et  en  se  pas- 
sant de  l'humanité.  A  cette  gageure,  il  mit  sa  vie  en  jeu  et  t 
laissa  sa  raison.  Son  cas  peut  donc  nous  inspirer  cette  sorte  d'a£ 
miration  mêlée  de  pitié  qu'on  a  pour  les  grandes  natures  dévoyées 
et  pour  les  grandes  infortunes.  Le  cas  de  Nietzsche  est  la  maladie 
dominante  des  jeunes  générations.  Gomme  elle  s'accompagne  ches 
lui  d'une  belle  intelligence  et  d'une  âme  d'artiste,  elle  revêt  une 
beauté  tragique  qui  donne  à  sa  personne  la  valeur  d'un  symbole 
et  d'un  avertissement.  «  Il  n'a  rien  vécu  en  dehors  de  lui-même, 
et  toute  sa  vie  fut  dans  le  drame  de  sa  pensée  »,  dit  son  meilleur 
biographe,  Mm#  Lou-Andréas  Salomé.  Cette  tragédie  intérieur* 
dont  il  fut  à  la  fois  le  héros,  le  bourreau  et  la  victime,  où  toutei 
les  pensées  deviennent  des  personnages  et  parfois  des  spectres 


L'INDIVIDUALISME  ET    L>  <AftiiltCHI£.  777 

effrayans,  pourrait  s'intituler  le  drame  de  l'orgueil  intellectuel  eu 
joies  et  souffrances  d'un  athée  mystique.  A  ce  titre,  il  mérite  une 
place  dans  l'histoire  de  la  pensée  contemporaine.  En  le  racontant, 
nous  aurons  l'occasion  d'étudier  une  des  plus  inquiétantes  mala- 
dies morales  de  cette  fin  de  siècle  (1). 


I 

Il  y  a  dans  la  vie  do  certaines  âmes  de  brusques  vol  tes-f aces, 
où,  prises  d'une  haine  violente  contre  l'objet  de  leur  culte,  elles 
brûlent  ce  qu'elles  ont  adoré  et  adorent  ce  qu'elles  ont  brûlé.  En 
pareil  cas,  l'idole  renversée  n'est  qu'une  occasion  qui  fait  éclater 
la  vraie  nature  et  jaillir  du  fond  de  l'homme  l'ange  ou  le  démon. 
Il  y  a  eu  un  de  ces  points  tournans  dans  la  vie  intime  de  Nietzsche  ; 
ce  fut  sa  rupture  avec  Richard  Wagner.  A  partir  de  ce  moment, 
la  maladie  de  l'orgueil  qui  couvait  en  lui  se  développa  en  propor- 
tions gigantesques  pour  le  conduire  à  un  athéisme  féroce  etjusqu'au 
suicide  intellectuel.  Dans  cette  étude,  j'insisterai  sur  ce  point 
capital  de  son  évolution,  parce  qu'on  y  trouve  la  clef  de  son  être 
et  le  secret  de  sa  philosophie.  Mais  avant  de  parler  de  la  crise 
d'où  sortit  ce  grand  anarchiste  de  la  pensée,  —  qui  a  recueilli  tant 
d'injures  en  son  pays  et  tant  d'encens  dans  le  nôtre,  —  rappelons 
en  deux  mots  ses  débuts. 

Frédéric  Nietzsche  naquit  le  15  octobre  1844,  dans  une 
petite  ville  de  la  Saxe.  Son  père  était  pasteur  protestant  et  des- 
cendait d'une  famille  de  gentilshommes  polonais  (les  Nietzki).  Il 
montra  de  bonne  heure  les  dispositions  variées  d'une  nature  riche, 
mais  contradictoire  :  une  finesse  de  perception  et  une  sensibilité 
excessive,  jointe  à  l'énergie  opiniâtre  de  la  volonté;  la  passion 
de  la  musique  et  de  la  poésie  avec  un  goût  d'analyse  méticuleuse 
et  l'amour  de  la  dialectique  poussé  jusqu'au  sophisme;  des  en- 
gouemens  fanatiques  avec  les  soubresauts  d'une  âme  taciturne 
et  toujours  en  sourde  révolte.  Il  y  avait  en  lui  un  savant,  un 
artiste  et  un  philosophe.  Mais  jamais  ils  ne  purent  s'entendre,  et, 
comme  aucun  des  trois  ne  voulut  céder  le  pas  à  l'autre,  ils 

(1)  Voici  la  liste  des  principaux  ouvrages  de  Nietzsche  :  Die  Geburt  der  Tra- 
goedie,  1872.  —  Unzeitgemdsse  Betrachlungen,  1873-76,  3  vol.  —  Menschliches, 
Allzumenschliches,  1878.  —  Morgenrôthe,  1881.  —  Die  frohliche  Wissenschaft,  1882. 

—  Also  sprach  Zarathuslra,  1883-87.  —  Jenseits  von  Gut  und  Base,  1886.  —  Zur 
Généalogie  der  Moral,  1887.  —  Der  F  ail  Wagner,  1888.  —  Gotzendâmmerung,  1889. 

—  Antichrist,  1895. 

Le  livre  de  M-e  Lou-Andréas  Salomé  :  Nietzsche  in  seinen  Werken  est  capital  pour 
l'intelligence  de  la  personne  et  du  penseur.  —  Parmi  les  travaux  français  parus  sur 
Nietzche,  rappelons  la  remarquable  étude  de  M.  Cherbuliez,  publiée  dans  la  Revue 
du  1«  octobre  1892. 


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778  REVUS  DES  DEUX  MOUDEl. 

finirent  par  se  porter  des  coups  mortels.  Nietzsehe  fit  ses  étadeeà 
Bonn.  En  1865,  il  était  nommé  professeur  de  philologie  grecque 
à  l'université  de  Bâle.  Il  avait  alors  vingt  et  un  ans. 

Nietzsche  avait  appris  de  ses  professeurs  une  masse  de  faits  et 
l'art  desséchant  d'une  critique  purement  négative,  mais  l'ensei- 
gnement universitaire  ne  lui  avait  inculqué  aucune  idée  directrice. 
Les  tortures  intellectuelles  de  la  seconde  moitié  du  xix*  siècle 
l'avaient  atteint.  N'avait-il  pas  vu  l'esprit  humain  menacé  dans  sa 
liberté  et  sa  dignité  par  ses  propres  créations,  je  veux  dire  par 
les  prétentions  excessives  des  sciences  naturelles  et  par  le  déve- 
loppement de  l'industrie  ?  N'avait-il  pas  vu  les  intelligences  bana- 
lisées, les  caractères  amoindris  aux  laminoirs  de  la  bureaucratie 
et  du  militarisme?  N'avait-il  pas  vu  aussi  l'élégance  des  mœurs 
et  le  sens  de  la  beauté  oblitérés  par  le  ilôt  montant  de  la  démo- 
cratie niveleuse?  Le  monde  moderne  ne  souriait  pas  à  sa  nature 
raffinée,  éprise  de  culture  aristocratique  et  d'un  idéal  transcen- 
dant. C'est  alors  qu'il  lut  Schopenhauer.  Le  pessimisme  idéaliste 
du  philosophe  de  Francfort  s'empara  souverainement  de  soi 
esprit.  Pour  Schopenhauer,  la  vie  est  mauvaise  en  elle-même  et 
par  essence.  Fils  de  la  nature  inconsciente,  l'homme  procède 
d'un  instinct  aveugle,  d'un  désir  sans  frein  comme  sans  but.  0 
n'y  a  de  refuge  que  dans  la  pensée  ou  dans  l'art.  Bouddha  avait 
déclaré  que  le  seul  remède  contre  le  mal  de  vivre  c'était  l'anéan- 
tissement par  l'ascétisme  et  le  renoncement  absolu.  Mais  analyser 
subtilement  le  néant  des  choses  et  peindre  avec  détachement  les 
luttes  folles  de  la  volonté,  ne  sont-ce  pas  de  délectables  occu- 
pations ?  Schopenhauer  se  complut  donc  à  trouver  dans  la  philo- 
sophie et  dans  l'art  de  réjouissantes  stations  entre  la  vie  et  le 
néant. 

Cette  philosophie  répondait  au  tour  d'esprit  et  aux  besoins 
intimes  de  Nietzsche.  Il  s'en  revêtit  comme  d'une  cuirasse  contre 
le  monde  environnant  et  se  mit  en  route,  pareil  au  chevalier 
d'Albert  Durer,  qui  s'avance  armé  de  pied  en  cap  et  impassible, 
entre  la  Mort  et  le  Diable.  Mais  il  cherchait  encore  son  idéal. U 
Grèce  antique  l'attirait  invinciblement;  il  marcha  vers  elle.  G* 
qu'il  lui  demandait,  ah  !  c'était  bien  plus  que  la  candeur  des 
marbres,  que  l'éblouissement  de  la  beauté  et  l'ivresse  des  chants 
harmonieux,  c'était  l'énigme  gardée  par  le  sphinx,  le  secret  de 
l'homme  et  de  la  vie.  Il  soupçonnait  que  là-bas,  une  fois  peaV* 
être,  au  milieu  du  chaos  sanglant  et  des  éternels  avortemens  de 
l'histoire,  sur  les  plages  de  l'Hellénie  et  de  la  Grande-Grèce  avifl 
été  réalisé  le  noble  idéal,  non  pas  seulement  de  la  philosophie 
mais  de  la  vie  philosophique.  Un  instant  il  avait  cru  î'apercevttf 
dans  les  énigmatiques  figures  de  l'école  ionienne,  dans  TWèl 

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l'individualisme  et  l'ammuie.  -  779 

et  surtout  dans  le  puissant  Heraclite.  Mais  ces  ombres  s'étaient 
vite  évanouies,  et  le  grand  Pythagore  avait  passé  devant  lui  sans 
lui  dire  le  secret  des  nombres,  de  l'âme  et  du  Cosmos.  11  ne  se 
découragea  pas  et  quitta,  en  esprit,  les  pays  germains  et  les  temps 
modernes  pour  aborder  à  la  terre  des  dieux,  des  héros  et  des 
sages,  lourdement  affublé  du  bouclier  de  Kant  et  de  la  lance  de 
Schopenhauer.  11  chevaucha  droit  sur  l'Acropole  et  sur  le  théâtre 
de  Bacchus;  il  croyait  que  la  tragédie,  centre  vivant  de  Fart  grec, 
lui  livrerait  tous  les  secrets  d'Eleusis  et  de  Delphes.  En  appro- 
chant, il  vit  que  ce  n'était  qu'une  ruine  plus  lamentable  que  les 
autres.  Gomment  retrouver  la  vision  de  ces  héros  fabuleux  se 
mouvant  dans  le  cadre  de  ce  paysage  sculptural  et  de  ces  chœurs 
divins,  voix  personnifiées  de  l'énigme  tragique?  Il  y  avait  là  un 
mystère  comme  celui  du  cadavre  dont  l'âme  s'est  envolée.  Nietzsche 
s'arrêta  perplexe. 

C'est  à  ce  moment  précis  qu'il  fit  la  connaissance  de  Richard 
Wagner  (1).  Tous  ceux  qui  ont  vécu  dans  l'intimité  du  grand 
artiste  ont  connu  sa  puissance  enveloppante.  Il  y  avait  en  lui  du 
Titan  et  du  magicien.  De  même  que  son  œuvre  offre  une  syn- 
thèse merveilleuse  des  arts,  il  semblait  les  joindre  dans  sa  per- 
sonne, par  ce  don  spécial  du  dramaturge  qui  consiste  à  voir  et  à 
représenter  toute  chose  en  mouvement  et  en  action.  Lorsqu'il  se 
donnait,  sa  conversation  tumultueuse  était  comme  traversée  par 
les  éclairs  de  ses  créations  et  le  rayonnement  d'une  volonté 
indomptable.  Ce  fut  pour  Nietzsche  une  révélation  foudroyante. 
Telle  est  la  puissance  du  génie  qu'il  transforme  l'univers  pour 
ceux  qui  l'approchent.  L'enthousiasme  du  néophyte  fut  sans 
réserve.  A  ce  moment  il  s  oublia;  il  se  livra  complètement  comme 
le  disciple  se  livre  au  maître  :  les  années  qui  suivirent  furent 
certainement  les  plus  heureuses  de  sa  vie. 

Par  l'œuvre  de  Wagner,  la  tragédie  grecque  elle-même  s'éclai- 
rait d'un  jour  nouveau.  Schopenhauer  n'avait-il  pas  dit  que  la 
musique  est  la  révélatrice  de  l'âme  des  choses  et  leur  expression 
directe?  Cela  n'a  jamais  été  plus  vrai  que  des  drames  de  Wagner, 
où  les  motifs  dominans  et  les  jeux  infinis  de  l'harmonie  traduisent 
les  mouvemens  intérieurs  des  personnages  et  font  en  quelque 
sorte  palpiter  leur  cœur  sous  nos  yeux.  De  ce  rôle  révélateur  de 
la  musique  dans  le  drame  wagnérien  un  rayon  devait  jaillir  sur 
le  rôle  du  chœur  dans  la  tragédie.  Malgré  l'abîme  qui  sépare  le 
théâtre  grec  du  théâtre  moderne,  Nietzsche  pensa  non  sans  raison 
que,  dans  l'un  comme  dans  l'autre,  le  sentiment  tragique  provient 
d'une  même  source  et  que  cette  source  jaillit  du  plus  profond 

(1)  La  rencontre  eut  lieu  à  Leipzig,  en  1868,  chez  M"#  Brockhaus,    sœur  du 
compositeur.  Wagner  avait  alors  cinquante-cinq  ans  et  Nietzacta  V\xv^\,-^a».\x^. 


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760  REVUE  PES  DEUX  MOKDW 

arcane  de  l'homme,  de  la  loi  fondamentale  de  l'Être  :  dm  mys* 
tère  de  la  vie  et  de  la  mort. 

De  cette  fermentation  d'idées  sortit  le  premier  livre  do 
Nietzsche  :  l Enfantement  de  la  tragédie  par  le  génie  de  la  musique, 
qui  parut  en  1872.  On  y  trouve  déjà  les  qualités  maîtresses  du 
penseur  et  de  l'écrivain.  On  y  sent  aussi  l'influence  dominante  de 
ses  premiers  maîtres,  Schopenhauer  et  Wagner.  Le  chef-d'œuvre 
de  l'art  grec  y  est  présenté  comme  l'œuvre  combinée  d'Apollon, 
génie  de  la  belle  individualité,  source  du  rêve  et  de  la  poésie,  et 
de  Dionysos,  génie  de  la  création  et  de  la  destruction  universelle, 
source  de  l'ivresse  et  de  la  musique.  Le  plaisir  essentiel  de  la  tra- 
gédie consiste,  selon  Nietzsche,  à  nous  enivrer  à  la  fois  de  la  gran- 
deur de  la  vie  individuelle  et  de  la  force  de  la  vie  universelle  qui 
l'engloutit  après  l'avoir  enfantée.  Elle  doit  nous  mener  par  la  ter- 
reur et  la  pitié  à  ce  ravissement  dionysiaque,  où,  abandonnant 
notre  vie  propre,  nous  participons  en  quelque  sorte  «  à  la  puissance 
indestructible  de  l'Être  des  êtres,  à  la  force  créatrice  de  l'Unique 
vivant.  »  Ce  livre,  riche  d'aperçus  nouveaux,  vibrant  d'une  émo- 
tion profonde  et  contenue,  fit  scandale  dans  l'Université.  D  ta- 
hissait  aux  yeux  des  continens  de  la  science  neutre  ma  enthou* 
siasme  choquant.  Avoir  des  idées  hardies  et  des  sentiment 
passionnés,  cela  est-il  permis  quand  on  est  professeur  de  philo- 
logie? Ce  qui  indignait  surtout  les  puritains  de  l'école,  c'était  de 
voir  un  des  leurs  interpréter  la  tragédie  grecque  à  l'aide  de 
Richard  Wagner,  alors  encore  fort  décrié.  On  ne  fit  pas  à  Nietzsche 
la  seule  critique  légitime  qu'on  pouvait  lui  adresser.  S'il  y  *  *& 
point  faible  dans  son  essai,  d'ailleurs  si  remarquable,  c'est  ée 
n'avoir  pas  éclairé  la  tragédie  grecque  par  les  mystères  àr  ' 
c'est  de  confondre  le  Dionysos  morcelé  de  la  vie  terrestre 
le  Libérateur  de  la  vie  céleste  et  de  prendre  le  plongeon 
les  élémens  pour  l'union  mystique  de  l'âme  régénérée  et 
citée  avec  l'Esprit  divin.  Mais  les  adversaires  de  Nietzsche  ne 
geaient  qu'à  la  critique  des  textes  et  à  la  dignité  de  la 
Leurs  protestations  et  leurs  réfutations  ajoutèrent  à  sa  gfanè 
naissante. 

Dans  les  années  qui  suivirent,  Nietzche  ne  fit  que  développer 
les  principes  posés  dans  son  essai  sur  la  tragédie.  Il  n'était  pts 
encore  l'individualiste  outré,  l'anarchiste  violent  de  la  peoiée 
qu'il  devint  plus  tard.  En  philosophie,  il  demeurait  le  disciple 
fidèle  de  Schopenhauer.  Il  ne  croyait  ni  à  Dieu  ni  à  la  survie  A 
l'âme  humaine,  mais  il  admettait  une  sorte  d'âme  du  moo4% 
réalité  transcendante  qui  se  manifeste  par  la  hiérarchie  deeforcô 
et  des  idées  dans  la  nature  comme  dans  l'humanité.  Au  nom  A 
la  philosophie,  il  déclarait  la  guerre  à  la  science  positiviste  (Jf, 

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l'individualisme  et  l'anarchie.  18i 

ne  voit  que  l'apparence  des  choses  et  prétend  imposer  une  règle 
à  la  vie.  Au  nom  de  la  conscience  et  de  l'intuition,  il  déclarait  la 
guerre  à  l'abus  et  à  la  tyrannie  de  l'histoire.  «  Nous  ne  voulons 
servir  l'histoire,  disait-il  éloquemment,  qu'en  tant  qu'elle  sert  la 
vie.  L'essentiel  n  est  pas  le  savoir,  la  somme  de  science  et  de 
faits,  mais  la  force  plastique  d'un  homme,  d'un  peuple,  d'une 
civilisation,  leur  puissance  originale  de  croître,  de  s'assimiler  le 
passé  et  l'étranger,  de  guérir  leurs  blessures,  de  remplacer  leurs 
forces  perdues,  de  recréer  du  dedans  les  formes  brisées...  Sans 
quoi  nous  devenons  un  chaos  de  richesses  disparates  et  non  assi- 
milées, dont  la  variété  entrave  notre  personnalité  organique.  Nous 
devenons  le  théâtre  passif  des  pensées  d'autrui.  L'histoire  dans 
ces  conditions  devient  une  maladie  (1).  »  Ce  n'est  donc  pas  l'his- 
toire, mais  l'art  qui  exprime  la  vraie  vie.  Il  réalise  ce  que  la  nature 
a  voulu  et  tenté,  il  achève  ses  ébauches  imparfaites.  C'est  pour- 
quoi «  le  monde  n'est  justifiable  que  comme  phénomène  esthé- 
tique ».  Enfin  Nietzsche  proclamait  la  souveraineté  du  génie,  lui 
rendant  l'hommage  et  le  culte  suprême.  Car  lui  seul,  «  le  sublime 
solitaire  »,  manifeste  la  vérité  transcendante.  Il  en  est  l'annon- 
ciateur et  le  révélateur  unique.  Il  est  «  un  premier  né  en  dehors 
du  temps,  un  messager  de  l'Éternel  ».  Appelant  Wagner  «  le 
sauveur  de  la  culture  germanique,  le  restaurateur  de  l'art  diony- 
siaque et  apollinien  qu'il  avait  rêvé  lui-même,  il  donnait  de  son 
génie  dramatique  et  musical  la  définition  suivante  :  «  Le  drame 
chez  Wagner  suit  sa  marche  rigoureuse  comme  le  destin  impla- 
cable, et  la  musique  s'y  soumet  avec  une  certaine  cruauté  de  ré- 
solution, tandis  que  l'âme  de  feu  de  cette  musique  voudrait 
s'échapper  en  pleine  liberté.  Au-dessus  de  toutes  les  mélodies  et 
de  la  lutte  des  passions,  par-dessus  la  tourmente  des  contradic- 
tions, plane  une  intelligence  symphonique  toute-puissante  qui 
enfante  perpétuellement  la  paix  avec  la  guerre.  Jamais  Wagner 
n'est  plus  Wagner  que  lorsque  les  difficultés  se  décuplent  et  qu'il 
peut  régner  sur  de  grands  ensembles  avec  la  joie  du  législateur. 
Il  se  plait  à  dompter  des  masses  fougueuses  et  rebelles,  à  les 
ramasser  en  rythmes  simples,  à  imposer  une  seule  volonté  à  la 
diversité  troublante  des  désirs  et  des  ambitions.  » 

Dix  ans  plus  tard,  dans  un  pamphlet  célèbre,  le  même  Nietzsche 
déniait  à  Wagner  le  talent  dramatique,  l'appelait  le  prince  des 
décadens  et  le  corrupteur  de  la  musique  moderne.  Que  s'était-il 
donc  passé?  Sur  ce  point  Nietzsche  garde  un  profond  silence.  Il 
se  contente  de  faire  la  déclaration  suivante  dans  l'avant-propos  : 
«  La  plus  grande  expérience  de  ma  vie  fut  une  guérison.  Wagner 

(1)  Unzeilgemtisse  Betraçhtungen  /,  yom  Nutzen  und  Nachtheil  der  Historié  fUr 
das  ïeben, 


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788  RBVEB  DE8  DWX  MGHW, 

appartient  simplement  âmes  maladies.  »  Pauvre  Nietzsche)  0*90 
guérit  pas  si  facilement  de  Wagner,  quand  on  Fa  subi  an  poat 
où  l'avait  subi  son  plus  illustre  disciple.  Certes  il  a  réussi  à  ee 
prodige.  Mais  reste  à  savoir  si  en  se  guérissant  de  son  maître  fl 
ne  s'est  pas  détruit  lui-même,  et  s'il  n'a  pas  triomphé  comme 
ces  médecins  qui  chassent  la  maladie  en  tuant  le  malade*  Quoi 
qu'il  en  soit,  le  cas  Nietzsche  n'est  pas  moins  intéressant  quefe  cas 
Wagner.  Si  celui-ci  touche  au  centre  du  problème  esthétique  et 
à  l'avenir  de  l'art  dans  son  intégrité,  l'autre  confine  au  point  le 
plus  sensible  du  problème  philosophique  et  religieux  de  noire 
temps.  Il  nous  fait  voir  à  nu  une  plaie  profonde  de  l'âme  contem- 
poraine, plaie  d'autant  plus  dangereuse  qu'elle  se  cache  sous  na 
masque  littéraire  savamment  tissé. 


II 


Je  rencontrai  Nietzsche  à  Bayreuth,  en  1876,  aux  premières 
représentations  de  Y  Anneau  du  Nibelung.  Si  ces  mémorables 
fêtes  scéniques  marquent  désormais  un  point  capital  dans  l'histoire 
de  l'art  dramatique,  elles  furent  peut-être  aussi  l'origine  secrète 
de  la  nouvelle  évolution  de  Nietzsche.  Du  moins  m'a-Uil  semblé 
qu'il  reçut  là  les  premières  atteintes  du  mal  qui  l'a  poussé  dflps 
cette  voie. 

En  causant  avec  lui,  je  fus  frappé  de  la  supériorité  de  «m 
esprit  et  de  l'étrangeté  de  sa  physionomie.  Front  large,  cheveux 
courts  repoussés  en  brosse,  pommettes  saillantes  du  Slave,  lu 
forte  moustache  pendante,  la  coupe  hardie  du  visage  lui  auraieat 
donné  l'air  d'un  officier  de  cavalerie,  sans  un  je  ne  sais  quoi  dô 
timide  et  hautain  à  la  fois  dans  l'abord.  La  voix  musicale,  te 
parler  lent,  dénotaient  son  organisation  d'artiste;  la  démawkft 
prudente  et  méditative  était  d'un  philosophe.  Rien  de  plus  trom- 
peur que  le  calme  apparent  de  son  expression.  L'œil  fixe  trahis- 
sait le  travail  douloureux  de  la  pensée.  C'était  à  la  fois  l'œil  $v$ 
observateur  aigu  et  d'un  visionnaire  fanatique.  Ce  double  carac- 
tère lui  donnait  quelque  chose  d'inquiet  et  d'inquiétant»  d'é- 
tant plus  qu'il  semblait  toujours  rivé  sur  un  point  unique.  Dans 
les  momens  d'effusion,  ce  regard  s'humectait  d'une  doucegr  4ç 
rêve,  mais  bientôt  il  redevenait  hostile.  Toute  la  maniera  i'êbi 
de  Nietzsche  avait  cet  air  distant,  ce  dédain  discret  et  voilé  qui 
caractérise  souvent  les  aristocrates  de  la  pensée.  Mm*  Salomé,  g£ 
juge  l'homme  avec  une  singulière  pénétration,  dit  :  «  Ses  yeH 
semblaient  les  gardiens  de  trésors  muets.  Leur  regard  était  tourrf  ] 
au  dedans;  ils  reflétaient  ses  impressions  intérieures; 

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l'individualisme  et  l'anarchie.  783 

tourné  au  loin  vers  les  régions  inexplorées  de  l'âme  humaine. 
Dans  une  conversation  animée,  ces  yeux  pouvaient  avoir  des 
éclairs  saisissans,  mais  dans  ses  heures  sombres,  la  solitude  par- 
lait à  travers  eux  avec  une  expression  lugubre,  menaçante  et 
comme  de  profondeurs  inconnues.  » 

Pendant  les  répétitions  générales  et  les  trois  premières  repré- 
sentations de  la  tétralogie,  Nietzsche  parut  triste  et  affaissé.  Il 
souffrait  déjà  du  commencement  de  ce  mal  cérébral  qui  devait 
l'accabler  plus  tard ,  mais  il  souffrait  plus  encore  d'une  mélan- 
colie profonde  et  inexprimée.  En  présence  de  Richard  Wagner, 
il  était  timide,  gêné,  presque  toujours  silencieux.  Celui-ci,  lancé 
dans  cette  colossale  entreprise,  où  il  avait  à  manier  trente-cinq 
personnages  principaux,  —  dieux  et  déesses,  géans,  nains,  hommes 
et  femmes,  héros  et  Walkyries,  sans  parler  des  chœurs,  de  la  ma- 
chinerie et  de  l'orchestre,  —  jouissait  en  jeune  Wotan,  malgré  ses 
63  ans,  du  triomphe  légitime  d'avoir  créé  un  monde  et  de  le 
mettre  en  œuvre.  Aux  courtes  heures  de  repos  que  lui  laissait  son 
travail  d'Hercule,  il  donnait  cours  à  cette  gaieté  fantaisiste,  à  cet 
humour  exubérant  qui  était  comme  l'écume  de  son  génie.  Devant 
faire  passer  son  âme  et  sa  pensée  dans  ces  êtres  de  chair  et  de 
sang,  forcé  de  maintenir  en  équilibre  les  amours-propres,  les 
rivalités  et  les  petites  passions  de  ce  régiment  d'acteurs  et  d'ac- 
trices, il  se  faisait  régisseur  et  acteur  lui-même.  Charmeur  subtil 
et  dompteur  d'âmes,  il  arrivait  toujours  à  ses  fins  avec  un  mélange 
de  violences  et  de  caresses,  de  colères  fauves  et  de  très  sincères 
attendrissemens,  sans  jamais  perdre  de  vue  son  but.  Vivant  dans 
cet  orage  assemblé  par  lui  et  le  dirigeant,  il  ne  pouvait  donner 
qu'une  attention  distraite  à  ses  disciples  et  à  ses  admirateurs. 
Devant  les  prodiges  d'art  qu'il  accomplissait  chaque  jour  sous  nos 
yeux,  nous  avions  tous,  non  pas,  Dieu  merci!  les  sentimens, 
mais  quelque  chose  des  étonnemens  de  Mime  en  face  de  Siegfried 
qui  reforge  l'épée  brisée  de  son  père  après  l'avoir  réduite  en 
limaille  et  fondue  au  creuset.  L'orgueil  de  Nietzsche  souffrait-il  de 
cette  infériorité?  Sa  sensibilité  suraiguë  se  blessa-t-elle  de  cer- 
taines rudesses  familières  du  maître?  Sa  conscience  de  moraliste 
pointilleux  s'insurgea-t-elle  contre  certains  contrastes  inévitables 
entre  la  nature  humaine  et  le  génie  d'un  grand  homme?  Ne  vou- 
lut-il pas  admettre  qu'un  créateur  de  cette  envergure,  qui  réalise 
un  miracle  esthétique  taxé  d'impossible  par  le  monde  entier, 
ne  peut  guère  considérer  ses  meilleurs  amis  que  comme  des 
instrumens  de  son  œuvre,  et  cela  surtout  au  moment  où  il 
l'accomplit  en  pleine  lutte,  contre  vents  et  marées?  Dans  sa  pre- 
mière intimité  avec  Wagner,  Nietzsche  s'était  placé  avec  son  maître 
sur  un  pied  d'égalité.  Il  lui  avait  dédié  son  premier  livre  comme 


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784 


i'Tsï 


REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


«  à  son  sublime  lutteur  d'avant-garde  »  {meinem  erhabmta  ttot 
kàmpfer).  Il  se  figurait  peut-être  la  réforme  de  l'Allemagne  comme 
une  école  de  philosophie,  d'esthétique  et  de  morale  dontSckh 
penhauer  serait  l'ancêtre  vénéré,  Wagner  l'artiste  et  le  mette» 
en  œuvre,  mais  dont  lui,  Nietzsche,  serait  le  prophète  et  le  suprême 
législateur.  Il  est  certain  que  le  Walhalla  tourbillonnant  de 
Bayreuth,  avec  son  Wotan  impétueux  et  souverain,  ne  ressemblait 
guère  à  ce  rêve  de  professeur  schopenhauerien.  L'auteur  de  la 
Naissance  de  la  tragédie  disparaissait  comme  tout  le  monde  èuê 
l'apothéose  du  maître,  et  celui-ci,  le  narguant  un  peu,  mais 
sérieusement  indigné  et  affligé  de  voir  le  disciple  si  morose,  n^ 
comprenant  rien  d'ailleurs,  semblait  lui  crier  comme  Loge,  le 
démon  du  feu,  du  haut  de  l'arc-en-ciel  qui  conduit  au  palais  des 
Immortels  :  «  Pourquoi  ces  plaintes?  Réjouissez-vous  au  soleS 
des  dieux  nouveaux!  »  Nietzsche  assista  donc  sans  enthousiasme 
aux  scènes  grandioses  de  la  Walkyrie,  de  Siegfried  et  du  Crépu* 
cule  des  Dieux,  dont  il  s'était  promis  tant  de  joie.  Quand  aine 
partîmes  ensemble,  aucune  critique,  aucune  parole  de  blâme  Bd 
lui  échappa,  mais  il  avait  la  tristesse  résignée  d'un  vaincu,  le  Ai 
souviens  de  l'expression  de  lassitude  et  de  déception  avec  laquelle 
il  parla  de  l'œuvre  prochaine  du  maître  et  laissa  tomber  ce  pro- 
pos :  «  Il  m'a  dit  qu'il  voulait  relire  l'histoire  universelle  ayeat 
d'écrire  son  poème  de  ParsifaU...  »  Ce  fut  dit  avec  le  sourire  et 
l'accent  d  une  indulgence  ironique,  dont  le  sens  caché 
être  celui-ci  :  «  Voilà  bien  les  illusions  des  poètes  et  des 
ciens,  qui  croient  faire  entrer  l'univers  dans  leurs  fantasmagorie 
et  n'y  mettent  qu'eux-mêmes  !  »  Ajoutons  que  Nietzsche,  païen  4t 
antireligieux  jusqu'à  la  racine  de  son  être,  en  voulait  dès  lcmi 
Wagner  de  traiter  un  mystère  chrétien.  Il  ne  comprenait  {Ép 
qu'en  son  maître,  comme  en  tout  vrai  créateur,  le  poète 
indépendamment  de  toute  philosophie  abstraite  et  n'obéi 
qu'au  sentiment  intime;  que  d'ailleurs  ce  courant  chrétien < 
coule  déjà  à  pleins  bords  dans  Tannhœuser  et  dans 
venait  des  sources  les  plus  profondes  de  sa  riche  nature;  et  qu'a 
l'hommage  au  Christ  par  la  glorification  du  saint  Graal,  loin  d'été 
une  simple  fantaisie  d'artiste,  était  peut-être  l'acte  le  plus 
et  le  plus  sérieux  de  sa  vie.  Mais  pour  Nietzsche,  être 
un  titre  quelconque,  fût-ce  avec  le  symbolisme  d'un  artistes 
génie,  fût-ce  avec  l'indépendance  d'une  foi  personnelle  et 
c'était  faire  acte  d'hypocrisie  ou  de  lâcheté.  La  publicatio*! 
poème  de  Parsifal  n'eut  lieu  que  deux  ans  après.  En 
temps,  Nietzsche  publiait  un  livre  où  il  rompait  avec  tout* 
passé.  Une  brouille  irrémédiable  s'ensuivit.  Mais  le 
ment  avait  précédé  la  rupture,  et  je  demeure  persuadé  quoi 


l'individualisme  et  l'anarchie.  785 

gueil  blessé  du  disciple  en  fut  la  cause  première  et  secrète  (1). 

Le  nouveau  livre  de  Nietzsche  était  un  recueil  d'aphorismes  et 
de  morceaux  détachés,  avec  ce  titre  bizarre:  Choses  humaines, par 
trop  humaines.  Il  ne  fallait  pas  une  grande  perspicacité  pour  y  recon- 
naître le  contre-coup  des  déceptions  personnelles  de  l'écrivain . 
R.  Wagner  n'y  était  point  nommé,  mais  il  y  était  beaucoup  ques- 
tion de  la  vanité  du  génie,  de  l'art  et  de  toute  chose  en  général. 
Un  scepticisme  écœurant  succédait  au  noble  enthousiasme  des 
ouvrages  précédens.  Ce  qui  surprenait  davantage  encore  c'était  la 
volte-face  complète  du  penseur.  Rien  ne  trouvait  plus  grâce 
devant  lui.  Il  prenait  le  contre-pied  de  toutes  ses  théories;  il 
foulait  aux  pieds  ses  idées  les  plus  chères.  Mm-  Salomé  dit  que 
Nietzsche  avait  besoin  de  s'affranchir  de  Wagner  pour  devenir 
complètement  lui-même.  Oui,  sans  doute.  Mais  de  là  à  l'injustice 
et  à  l'ingratitude  envers  l'homme  auquel  il  devait  la  plus  grande 
révélation  de  sa  vie,  il  y  a  loin.  D'ailleurs  il  commettait  une  chose 
plus  grave  :  il  s'armait  en  guerre  contre  son  propre  idéal.  Comme 
un  homme  qui  croit  avoir  été  dupe,  il  s'acharnait  contre  toutes 
ses  anciennes  idoles,  l'art,  la  poésie,  la  métaphysique,  le  génie, 
l'amour,  la  sympathie  humaine,  la  morale,  l'homme,  l'humanité. 
Tout  y  passait,  il  ne  laissait  rien  debout.  Avec  cela  il  se  posait 
lui-même  en  renonciateur  et  en  héros  au  nom  de  la  vérité,  et  le 
croyait  sincèrement,  alors  qu'il  n'était  au  fond  qu'un  destructeur 
exaspéré  par  le  poison  subtil  de  l'orgueil  intellectuel.  Cette  pas- 
sion, plus  pernicieuse  que  toutes  les  erreurs  des  sens,  qui  con- 
sume la  vie  de  l'àme  à  sa  source,  devait  le  pousser  de  sophisme 
en  sophisme  jusqu'au  plus  effroyable  de  tous  les  châtimens. 

Ah  !  s'il  n'eût  bafoué  que  des  personnes  humaines,  la  redou- 
table Némésis,  cette  logique  infaillible  des  choses,  le  choc  en 
retour  des  forces  projetées,  l'eût  frappé  moins  durement.  Mais, 
dans  sa  rage  iconoclaste,  il  s'en  prenait  aux  choses  saintes  par 
excellence  :  aux  idées  génératrices  de  la  vie.  Il  faisait  crouler  des 
montagnes  devant  ce  qu'il  appelait  lui-même  :  le  chemin  des 
Mères  !  —  A  la  place  des  vérités  éternelles,  il  ne  veut  plus 

(1)  Mw*  Salomé  raconte  qu'en  1882  elle  se  trouvait  à  Bayreuth  lors  de  la  repré- 
sentation de  Parsifal,et  qu'une  amie  commune  de  Nietzsche  et  de  Wagner,  M11*  Mal- 
vida de  Mcysenbug,  l'auteur  distingué  des  Mémoires  d'une  idéaliste,  beau  livro 

Justement  célèbre  en  Allemagne,  crut  pouvoir  tenter,  de  son  propre  mouvement, 
une  réconciliation,  en  proposant  à  Wagner  une  entrevue  avec  son  ancien  disciple. 
C'était  vraiment  trop  espérer  du  caractère  de  ces  deux  hommes.  Au  seul  nom  de 
Nietzsche,  Wagner  bondit,  défendit  à  son  amie  do  jamais  répéter  ce  nom  en  sa  pré- 
sence, et  sortit  de  la  chambre  hors  de  lui.  —  D'autre  part,  M"*  Salomé  nous  apprend 

<|ue  Nietzsche,  qui  avait  provoqué  la  rupture  et  voué  à  Wagner  une  hainevenimeuse 

«dont  ses  écrits  montrent  les  traces,  souffrait  néanmoins  de  la  perte  de  cette  amitié 
^Jusqu'à  verser  des  larmes  en  parlant  des  morne ns  heureux  passés  a^fcc  *crcv  -axu^Tt 

ornai  tre. 

tome  eux.  —  1895.  ^ 

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786  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


1 


admettre  que  la  réalité  et  l'enchaînement  logique  des  faits.  Il  ne 
croit  plus  à  l'intuition  qui  perçoit  ces  vérités,  mais  seulement  à  la 
dialectique  qui  discerne  cet  enchaînement.  C'est  la  doctrine  posi- 
tiviste poussée  à  ses  dernières  conséquences,  qui  fait  du  monde 
une  chaîne  indéfinie  de  causes  et  d'effets,  sans  cause  primordiale 
et  sans  but  final.  Logiquement  il  supprime  la  métaphysique.  Le 
sentiment  est  une  source  d'erreur.  A  la  place  de  Dionysos,  sym- 
bole de  l'inspiration  et  de  l'extase,  il  met  Socrate,  non  pas  le 
Socrate  véritable  qui  était  loin  de  nier  l'intuition,  mais  un  Socrate 
de  sa  façon  qui  représente  «  l'homme  scientifique  » .  Remarquons 
ici  que  cet  homme  scientifique  selon  Nietzsche,  dépourvu  dïntui- 
tion  et  par  conséquent  de  sagesse,  manque  du  centre  véritable  de 
toute  science.  L'idéaliste  renégat  attaque  ensuite  l'art  et  la  poésie 
comme  des  ouvriers  perfides  de  chimères  dangereuses.  Les  poètes 
grecs  eux-mêmes,  qu'il  avait  tant  admirés,  ne  sont  plus  mainte- 
nant que  «  des  acteurs  et  des  menteurs  habiles  à  farder  la  vérité.  » 
Ceux  qu'il  avait  appelés  «  les  inspirés,  les  voyans  de  la  vérité 
dionysiaque  »  sont  flétris  comme  «  les  ivrognes  du  sentiment.  » 
L'enthousiasme  est  comparé  «  à  l'eau-de-vie  qui  énerve  et  fait 
dépérir  les  sauvages.  »  Quant  au  génie,  voilà  comment  on  parle 
de  lui  :  «  Oh  !  la  gloire  à  bon  marché  que  celle  du  génie  !  Que 
son  trône  est  vite  élevé  et  son  admiration  changée  en  habitude! 
Toujours  on  s'agenouille  devant  la  force.  Vieille  coutume  d'es- 
clave !  »  Jadis  il  avait  vu  dans  le  génie  une  sorte  de  miracle  et  le 
but  même  de  l'humanité;  il  n'y  voit  plus  maintenant  qu'un  pro- 
duit de  l'atavisme.  En  morale,  les  conclusions  de  Nietzsche  sont 
encore  plus  négatives  qu'en  esthétique  et  qu'en  philosophie.  Il 
admet  la  théorie  positiviste  de  son  ami  Rée,  dérivée  d'ailleurs  de 
Hobbes,   d'après   laquelle  tous   les  phénomènes   moraux  n'ont 
d'autre  mobile  que  l'égoïsme  et  se  ramènent  à  l'intérêt.  Il  ne 
veut  pas  comprendre  et  nie  péremptoirement  toutes  les  action* 
nées  de   la  sympathie  spontanée,  de  la  sympathie  réfléchie  et 
du  concept  social,  qui  sont   autant  d'oublis  du  moi,  autant  <)* 
cessations  de  la  lutte  pour  la  vie,  autant  d'affirmations  de  la  loi 
universelle  de  solidarité  et  d'amour.  La  vanité  humaine  devient 
pour  ce  vivisecteur   de  l'âme  «  la  chose  en  soi  ».  Après  quoi 
l'exécuteur  des  hautes  œuvres  de  l'athéisme  transcendant  s'écrie, 
fier  de  sa  victoire  :  Fiat  veritas! pereat  vital  Périsse  la  vie  phitti 
que  la  vérité  !  Sophisme  et  folie  suprême  de  l'orgueil,  —  comme 
si  la  vérité  n'était  pas  l'âme  de  la  vie,  et  la  vie  la  preuve  de  1* 
vérité  ! 

Ce  n'est  cas  impunément  qu'on  jette  l'anathème  aux  maltr* 
auxquels  ou  doVt  sou  \\v\\a^\«u,^\.  ç&  n'est  pas  impunément  qu'a* 
maudît  ses  à\fcux.  k  ^wcÇvc  fo  ^  T^fe\&^^\*taaâb&  <ss&bï  dans  m 


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l'individualisme  et  l'anarchie.  787 

désert  d'où  il  ne  sortira  plus  et  qu'il  peuplera  tantôt  des  rêves 
ardens  de  son  orgueil,  tantôt  des  fantômes  troubleurs  de  sa 
mauvaise  conscience.  Il  avoue  lui-même  sa  peur  :  «  Quand  je 
continuai  ma  route  seul,  je  tremblais:  peu  après,  je  tombai 
malade.  J'étais  plus  que  malade,  j'étais  las  de  mes  incessantes 
désillusions  sur  tout  ce  qui  peut  encore  nous  enthousiasmer, 
nous  autres  hommes  modernes.  »  Parfois  son  chemin  l'effraye, 
son  œuvre  l'épouvante.  Le  monologue  suivant,  d'une  saisissante 
vérité  d'accent,  nous  fournit  le  point  capital  pour  cette  étude 
pathologique  du  moi  radicalement  irréligieux  que  nous  allons 
poursuivre.  On  y  surprend  comme  un  premier  germe  de  désor- 
ganisation, l'émiettement  de  la  conscience  en  plusieurs  moi  con- 
tradictoires, qui  vont  s'entre-détruire.  Voici  d'abord  la  voix  de 
l'athée  qui  se  réveille  seul  et  qui  frissonne  :  «  Où  s'en  est  allé 
Dieu  ?  Je  vais  vous  le  dire  !  Nous  l'avons  tué  !  Vous  et  moi  !  Nous 
tous  nous  sommes  ses  meurtriers!...  »  Et  voici  que,  malgré 
lui,  dans  l'âme  de  l'athée  se  fait  entendre  la  voix  delà  conscience 
profonde.  Elle  murmure  à  voix  basse,  comme  si  elle  avait  peur 
de  ses  propres  paroles:  «...  N'entendons-nous  rien  encore  des 
fossoyeurs  qui  enterrent  Dieu  ?  Ne  sentons-nous  rien  encore  de  la 
putréfaction  divine?  —  Les  dieux  se  décomposent!  Dieu  est 
mort  !  Dieu  reste  mort!  Et  nous  l'avons  tué  !  Comment  nous  con- 
soler, nous  meurtriers  parmi  les  meurtriers  ?  La  chose  la  plus 
sainte  et  la  plus  puissante  que  l'homme  ait  possédée  jusqu'à  pré- 
sent a  saigné  sous  nos  couteaux  !  Avec  quelle  eau  pour  rions -nous 
nous  laver  ?  »  Mais  écoutez  maintenant  le  raisonnement  subtil 
et  démoniaque  qui  répond  à  cette  voix  de  la  conscience  et  qui 
Tétouffe  pour  finir  en  un  cri  de^  joie  luciférienne  :  «  La  grandeur 
de  cette  action  n'est-elle  pas  trop  grande  pour  nous?  Ne  faut-il 
pas  que  nous  devenions  dieux  nous-mêmes  pour  en  paraître 
dignes?  Il  n'y  a  jamais  eu  de  plus  grande  action,  —  et  tous  ceux 
qui  viendront  après  nous  appartiendront,  à  cause  de  cette  action 
même,  à  une  histoire  supérieure  à  toutes  les  histoires  précé- 
dentes. )> 

Mais  cette  joie  n'était  pas  sans  trouble,  ni  ce  triomphe  sans 
inquiétude.  «  Dès  lors,  dit  son  amie  intime,  sa  vie  fut  un  envelop- 
pement toujours  plus  profond  dans  la  solitude  d'où  jaillit  sa 
pensée  intérieure.  »  Ce  n'était  pas  la  solitude  bénie  qui  communie 
avec  les  hommes  et  l'âme  de  toute  chose  par  le  divin  amour,  mais 
-une  solitude  rongée  d'amertume,  de  haine  et  de  démons  inté- 
rieurs. «  Sous  sa  pensée  philosophique  claire  et  raisonnée,  dit 
^encore  son  confesseur  féminin,  il  y  avait  d'insondables  abîmes  de 
«entimens,  de  souffrance  et  de  passion.  Ainsi  il  a  çu  dite,  dfe  \w\- 
^nême  qu'il  se  cachait  sous  un  manteau  de  \um\èTe.  »\te\\*ttv\fct* 


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788  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ou  d'ombre   selon  le  jour.  Le  manteau  ne  lui  suffit  pas,  il  lui 
faut  le  masque.  Dans  son  noir  pessimisme,  il  croyait  que  tous  les 
hommes  dissimulent,  se  composent  un  personnage  d'emprunt. 
«  Dans  tout  ce  qu'un  homme  laisse  voir  de  lui-même,  on  peut 
se  demander  :  Qu'est-ce  que  cela  doit  cacher?  D'où  veut-il  dé- 
tourner le  regard?  Quel  préjugé  veut-il  éveiller?  Et  puis  encore  : 
Jusqu'où  va  la  finesse  de  sa  dissimulation  ?  et  en  quoi  se  mé- 
prend-il? »  Nietzsche  était  au  fond  d'une  sincérité  d'enfant  terrible, 
trop  passionné  pour  ne  pas  se  trahir  sans  cesse,  trop  poète  pour 
ne  pas  s'exprimer  malgré  lui.  Il  se  taillait  des  masques,  sous  pré- 
texte de  se  garer  de  la  sottise  et  de  la  méchanceté  des  hommes. 
Dans  Au  delà  du  bien  et  du  mal  nous  trouvons  cet  étrange  dia- 
logue :  «  Voyageur,  qui  es-tu? —  Repose-toi.  —  Me  reposer?  Cu- 
rieux que  vous  êtes!  A  quoi  sert  le  repos?  Donne-moi  plutôt...  — 
Quoi?  —  Un  masque  de  plus,  un  autre  masque.  »  Reconnaît-on 
dans  cette   préoccupation  l'inquiétude  fébrile  de  cet  Ahasvérus 
de  la  pensée  qui  n'a  plus  ni  frères,  ni  foyer,  ni  patrie,  qui  ne 
trouve  de  repos  nulle  part;  qui  chaque  jour  se  construit  un  sys- 
tème et  le  démolit  le  lendemain  comme  une  hutte  de  planches 
mal  jointes  pour  chercher  un  nouvel  abri,  —  et  qui  a  besoin  du 
masque  et  du  manteau  pour  se  cacher  aux  autres,  —  et  surtout 
pour  se  cachera  lui-môme? 

Elle  s'étend  maintenant  autour  de  lui,  toujours  plus  vaste  et 
plus  livide,  la  lande  déserte  sous  les  nuages  bas,  sans  soleil  et 
sans  arbres.  Le  penseur  solitaire  se  présente  dès  lors  à  nous 
sous   une  nouvelle    figure.  Il  est  devenu  le   Voyageur  et  m 
ombre  (1).  Il  chemine  à  pas  lents,  défiant  et  circonspect.  Il  va, il 
va  toujours,  cherchant  la  lumière  d'un  désir  plus  âpre  et  plus 
obstiné  à  mesure  que  les  ténèbres  s'épaississent  autour  de  lui.  D 
a  voulu  conquérir  la  fierté  virile  et  l'indépendance  suprême;  il 
a  cru  s'affranchir  en  supprimant  ces  trois  idées  mères  :  Dieu, 
l'âme  et  l'amour,  et  il  ne  s'aperçoit  pas  qu'il  a  supprimé  les  prin- 
cipes organiques  de  l'univers  et  de  la  société.  Il  ne  comprend 
pas  qu'il  s'est  fermé  à  lui-même  les  sources  de  l'intelligence  spi- 
rituelle, de  la  force  et  de  la  vie.  Il  ne  voit  pas  qu'il  s'est  voué  au 
plus  fatal  des  esclavages,  à  celui  de  ce  moi  inférieur  et  personnel 
que  Pascal  appelait  «  le  moi  haïssable  ».  Le  voyageur  sans  guide 
et  sans  étoile  est  devenu  la  proie  de  son  ombre,  qui  le  conduits 
travers  le  crépuscule  au  hasard  des  chutes  et  des  ravines.  Daff 
un  accès  de  positivisme  exaspéré,  il  a  cru,  supprimant  toute  mé- 
taphysique et  tout  sentiment  religieux,  se  débarrasser  à  tout  ja- 
mais des  illusions  et  des  chimères  décevantes  qui  halluciné 

(\)  Titre  OCuxiNoVvttv*  ft^Vm*^*  to^\^vàvfc, 

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l'individualisme  et  l'anarchie.  789 

le  commun  des  mortels.  Et  voici  que,  dans  la  brume  de  sa  lande,  se 
meuvent  toutes  sortes  de  formes  fantomatiques.  Les  unes  sont  les 
projections  de  son  moi  multiple,  privé  de  son  principe  directeur; 
ce  sont  <c  ses  masques  »  extériorisés,  devenus  vivons.  Les  autres 
sont  les  images  de  ses  rêves  secrets,  de  ses  désirs  refoulés  par  sa 
raison,  qui,  malgré  lui,  prennent  une  forme  et  s'incarnent.  Il 
sait  que  ces  larves  n'ont  aucune  réalité,  qu'elles  sont  l'œuvre  de 
son  imagination  surexcitée  et  malade.  Mais  ces  formes,  qui  ont 
acquis  une  vie  propre,  indépendante  de  sa  volonté,  le  déconcer- 
tent et  l'irritent.  Bientôt  elles  vont  lui  montrer  leurs  frais  visages 
ou  leurs  faces  de  monstres.  En  attendant,  voilées  encore,  elles  lui 
font  des  signes  de  la  main,  des  hochemens  de  tête  ;  et  fasciné, 
entraîné  malgré  lui,  il  les  suit,  sans  savoir  où.  Il  a  des  heures  de 
faiblesse,  d'attendrissement,  où  il  semble  se  repentir  de  ses  blas- 
phèmes contre  la  poésie  et  l'idéal.  Alors  son  esprit  a  d'involon- 
taires envolées  vers  des  mondes  inconnus.  «  Oh  !  s'écrie-t-il,  si 
seulement  les  poètes  redevenaient  ce  qu'ils  doivent  avoir  été  un 
jour,  —  des  voyans  qui  nous  racontent  quelque  chose  des  mondes 
possibles...  s'ils  nous  laissaient  pressentir  quelque  chose  des 
vertus  futures  ou  des  vertus  qui  ne  seront  jamais  sur  cette  terre, 
—  mais  qui  pourraient  être  quelque  part  dans  le  monde!...  S'ils 
nous  montraient  les  constellations  de  pourpre,  les  voies  lactées 
du  beau!  Où  êtes-vous,  astronomes  de  l'idéal?  Il  y  a  tant  d'au- 
rores qui  n'ont  pas  encore  lui  (1)  !...  »  Mais  ce  ne  sont  là  que  des 
lueurs  perdues  dans  les  nuages  noirs  qui  pèsent  lourdement  sur 
la  lande  blafarde  et  maudite,  et  de  courts  momens  de  répit  dans 
la  lugubre  odyssée  du  «  voyageur  » .  Dès  qu'il  regarde  son  ombre 
noire,  celle-ci  lui  chuchote  :  «  N'as-tu  pas  juré  de  mettre  fin  à 
toutes  les  chimères?  Détruis,  détruis  le  rêve  absurde  du  ciel. 
Marche  à  ton  royaume  à  toi,  à  celui  où  tu  seras  seul  maitre,  —  et 
moque-toi  des  autres!  » 

Et  le  voyageur  se  retourne,  hagard,  cherchant  derrière  lui 
une  lueur  ou  un  rayon  pour  le  guider.  Il  frissonne.  Encore  des 
fantômes!  Mais  cette  fois-ci  ce  sont  deux  grandes  ombres  trop 
connues  :  celles  des  maîtres  qu'il  a  reniés,  celles  de  Schopenhauer 
et  de  Wagner.  Ce  sont  ces  deux  hommes  de  génie  dont  il  avait 
reçu  toute  son  éducation  de  penseur  et  d'artiste.  Dans  son  orgueil 
farouche,  dans  ses  cauchemars  d'halluciné,  il  les  appelle  mainte- 
nant :  «  le  philosophe  bourru  et  le  magicien  dangereux.  »  Et 
voici  que  les  deux  ombres  se  dressent  derrière  lui,  sévères  et 
hautes.  «  Que  me  voulez-vous?  dit  le  voyageur.  Il  y  a  longtemps 
que  je  vous  ai  tués,  spectres  maudits!  »  Et  ils  répondent:  «Nous 

(1)  Morgenruthe. 

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790 


REVUE  DISC 


ne  somme»  que  les  ombres  de  tes  maîtres.  Tu  portas 
dans  ta  chair;  c'est  pourquoi  nous  te  suivons.  On  ne  fa  e 
spectres;  nous  sommes  les  hôtes  de  ton  atmosphère.  »  Alors, il 
les  cingle  d'un  coup  de  fouet  et  reprend  sa  route  par  les  sabla, 
les  landes  et  les  montagnes.  Mais  à  chaque  étape,  il  les  retrou- 
vera; et  elles  lui  diront  du  geste  et  du  regard  :  «  Nous  sommes 
là;  va-t'en  plus  loin.  » 

Un  jour,  une  autre  voix,  venue  de  très  loin,  d'une  sphère 
inconnue,  lui  dira  :  «  Lorsque  l'homme  renie  le  Divin,  «a 
ombre  le  mène  aux  abîmes.  »  Ce  fut  sans  doute  le  jour  où  il  en- 
tendit cette  voix  que  Nietzsche  conçut  l'idée  de  son  Zarathoustra, 
Loin  de  changer  de  route,  il  répondait  à  l'avertissement  salutaire 
par  un  défi  triomphal,  par  la  plus  audacieuse  apothéose  du  npt 
que  penseur  ou  poète  ait  jamais  imaginée. 

III 

De  1876  à  1883,  Nietzsche  s'était  volontairement  astreint  «a 
positivisme  le  plus  étroit  comme  à  une  pénitence  et  à  une  gym- 
nastique. Mais  le  moment  devait  venir,  où,  las  de  cette  cm» 
train  te,  il  briserait  les  portés  de  sa  prison.  Sa  nature  indépen- 
dante et  imaginative  répugnait  d'instinct  au  rationalisme  jœ; 
mais  elle  se  révoltait  plus  violemment  encore  contre  toute  $ftf$ 
religieuse  ou  sociale.  Il  s'était  jeté  par  dépit  dans  le  détermi- 
nisme absolu.  Maintenant  il  y  souffrait  le  martyre,  il  y  étoufirfL 
Dans  sa  Science  joyeuse,  qui  est  une  science  fort  triste,  il  faiteflt 
aveu  :  «  Tous  mes  voyages  et  mes  ascensions  de  mon! 
n'étaient  que  le  pis  aller  d'un  impuissant.  Ma  volonté  tout 
veut  voler,  rien  que  voler.  »  Ce  vol  d'aigle  vers  la  coi 
des  choses  dernières,  il  le  tenta.  Ne  voulant  pas  recoi 
le  seul  acte  vraiment  libre  est  l'assentiment  de  l'homme  à  P 
universel  reconnu,  il  décréta  un  beau  jour  que  la  liberté 
comme  un  miracle  de  la  volonté  souveraine  de  l'homme 
Ainsi,  nouveau  Lucifer,  il  croyait  se  créer  lui-même  son 
sa  justice,  son  ciel,  et  devenir  «  l'homme  surhumain  ».  IL 
tait  par  là  la  doctrine  de  la  souveraineté  de  la  raison 
adoptée  depuis  peu,  et  cela  non  pour  en  appeler  à  Pi 
comme  au  tribunal  suprême  de  l'esprit,  mais  pour  diviniser' 
stinci.  Ce  paradoxe  est  le  point  de  départ  de  la  troisième  et 
nière  phase  de  Nietzsche.  Zarathoustra  est  le  manifeste  et  K 
gile  de  cette  prétendue  révélation. 

Un  mot  encore  sur  les  circonstances  extérieures  qui 
gnèrent  la  genèse  de  cette  œuvre  étrange.  Forcé  par  sa 
renoncer  au  professorat,  de  plus  en  plus  misanthrope»  ne 

*  .  *  igitizedbyVjCnJgrcr  • 


^INDIVIDUALISME  ET   i/ ANARCHIE.  791 

autour  de  lui  que  de  rares  amis,  Nietzsche  avait  pris  l'habitude 
de  passer  ses  hivers  à  Gênes  et  ses  étés  dans  l'Engadine.  Du  port 
de  Gênes  la  Superbe  «  il  aimait  du  sein  de  l'abondance  à  regarder 
les  mers  lointaines  ».  C'est  là  qu'il  crut  voir  «  l'aurore  d'un 
nouveau  monde  sortir  de  l'horizon  voilé.  »  Mais  c'est  surtout 
à  l'ombre  des  hautes  Alpes  qu'il  se  sentait  devenir  lui-même, 
rien  que  lui-même.  «  Dans  plus  d'un  paysage,  dit-il,  nous  nous 
reconnaissons  avec  un  frisson  délicieux.  C'est  le  plus  agréable 
des  dédoublemens.  La  nature  de  l'Engadine  est  parente  de  la 
mienne.  Nous  ne  nous  étonnons  pas  l'un  de  l'autre,  nous 
vivons  en  confidence.  Cette  haute  vallée  alpestre,  blottie  sans 
crainte  sous  les  terreurs  de  la  neige  éternelle,  où  l'Italie  et  la 
Finlande  semblent  se  côtoyer,  cette  patrie  de  toutes  les  couleurs 
argentées  de  la  nature  est  aussi  la  mienne.  Car,  du  fond  de  ses 
petits  lacs  immobiles,  la  solitude  elle-même  me  regarde  avec  ses 
yeux.  »  C'est  là  qu'il  vécut  son  rêve,  qu'il  osa  ses  dernières  au- 
daces. Plus  de  noir  pessimisme,  mais  une  joie  effrénée  de  vivre. 
Plus  de  positivisme  étouffant,  mais  la  liberté  de  l'esprit  lancé 
dans  toutes  ses  fantaisies. 

Enterrées  à  jamais,  ces  vieilles  chimères  de  Dieu,  de  l'âme, 
de  l'humanité,  de  l'au-delà,  du  surnaturel;  écroulés  pêle-mêle, 
tous  ces  faux  dieux  dans  le  crépuscule  des  idoles  !  Mais  l'homme 
fort,  l'homme  intellectuel  se  forgeant  son  idéal,  son  humanité,  à 
son  gré,  sans  rien  au-dessus  de  lui,  sans  autre  loi  que  la  sienne, 
au  mépris  des  faibles  et  des  sots  et  conviant  tous  les  forts  à  faire 

-  comme  lui  ;  telle  est  la  conception  de  ce  Zarathoustra  par  lequel 
Nietzsche  prétendait  révéler  à  ses  contemporains  et  à  la  posté- 
rité «  l'homme  surhumain  »  qu'il  avait  découvert.  Jamais  style 
plus  beau  ne  fut  mis  au  service  d'idées  plus  meurtrières  du  vé- 
ritable, de  l'éternel  idéal  humain.  Une  prose  ample  et  rythmée, 
une  langue  bâtie  à  grands  blocs,  comme  les  murs  cyclopéens,  en 
vocables  de  granit  puissamment  allitérés.  Sur  ces  fortes  assises, 
des  gerbes  de  poésie,  une  forêt  vierge  d'images  ;  et,  travaillant 
en  dessous,  une  pensée  volcanique  qui  fait  craquer  le  sol  comme 
la  lave  en  éruption,  toujours  prête  à  dévorer  ce  qu'elle  enfante. 

g  Et,  comme  d'un  soufflet  de  forge,  il  sort  de  ces  versets  des  colères 

-  d'Isaïe  interrompues  de  rires  sataniques,  des  râles  de  Titan  ter- 
rassé par  un  dieu. 

A  trente  ans,  Zarathoustra  s?est  retiré  dans  la  montagne.  Il  a 

vécu  dix  ans  dans  une  caverne  sans  autre  compagnie  que  ses 

^  deux  animaux  familiers,  un  aigle  et  un  serpent,  symboles  de 

^l'orgueil  etde  la  prudence,  qui  lui  procurent  sa  nourriture.  Pen- 

~"  dant  dix  ans  il  jouit  de  son  propre  esprit,  sans  regret  ni  lassitude 

un  bonheur  parfait.  Mais  se  trouvant  trop  riche  en  sagesse,  il 


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792 


REVUE  DES   DEUX  MONDES. 


de  décide  à  redescendre  vers  les  hommes  pour  partager  j 
avec  eux.  En  route,  il  rencontre  un  vieil  ermite  dont  lit  prière  pro- 
duit sur  1  oreille  du  prophète  l'effet  d'un  grognement  monotone. 
Zarathoustra  passe  devant  lui  avec  un  sourire  de  mépris  et  se  dit 
à  lui-même  :  «  Serait-il  possible  que  ce  vieux  saint  dans  sa  forêt 
ne  sache  pas  encore  que  Dieu  est  mort?  »  Dans  la  ville  prochaine, 
il  trouve  la  foule  assemblée  sur  le  marché.  Elle  attend  l'arrivée 
d'un  danseur  de  corde.  En  attendant,  le  prophète  annonce  m 
peuple  la  bonne  nouvelle  : 

Je  vous  enseigne  l'homme  surhumain.  L'homme  est  quelque  chose  qii 
doit  être  vaincu.  Qu'avez-vous  fait  pour  le  vaincre? 

Jusqu'à  présent  tous  les  êtres  ont  créé  quelque  chose  au  delà  d'eux- 
mêmes  :  vous  voulez  être  le  reflux  de  cette  grande  marée,  et  vous  aimer' 
mieux  en  revenir  à  l'animal  que  de  vaincre  l'homme? 

Qu'est-ce  que  le  singe  pour  l'homme  ?  Un  rire  ou  une  honte  douloureuse. 
Voilà  ce  que  l'homme  doit  être  pour  l'homme  surhumain,  un  rire  et  m 
honte  douloureuse. 

Vous  avez  fait  le  chemin  du  ver  de  terre  à  l'homme,  et  beaucoup  en  w» 
est  encore  du  ver.  Autrefois  vous  étiez  des  singes,  et  maintenant  encart 
l'homme  est  plus,  singe  qu'aucun  singe  du  monde  ! 

0r9  je  vous  enseigne  l'homme  surhumain  qui  est  le  sens  de  la  terre.  Q* 
votre  volonté  dise  qu'il  soit  le  sens  de  la  terre. 

Je  vous  en  conjure,  mes  frères,  restez  fidèles  à  la  terre,  et  n'en  croyez, pi» 
ceux  qui  vous  parlent  d'espérances  supraterrestres  !  Ce  sont  des  empoiioa- 
neurs,  qu'ils  le  sachent  ou  non. 

Ce  sont  des  contempteurs  de  la  vie,  des  moribonds  et  des  em^ 
eux-mêmes,  dont  la  terre  est  fatiguée  :  qu'ils  s'en  aillent  en  poussière! 

Jadis  le  blasphème  contre  Dieu  était  le  plus  grand  des  blasphèmes, 
Dieu  est  mort,  et  avec  lui  sont  morts  aussi  ses  blasphémateurs, 
contre  la  terre,  estimer  les  entrailles  de  l'Insondable  au-dessus  du 
la  terre,  voilà  maintenant  le  crime  des  crimes  ! 

Jamais  peut-être  l'évangile  de  l'athéisme  moderne  nVM$! 
formulé  avec  plus  de  cynique  assurance  qu'en  cette  première  ] 
dication  de  Zarathoustra.  Jamais  peut-être  aussi  n'y 
plus  flagrante  contradiction.  Faut-il  s'étonner  si  la  foule 
ne  comprend  rien  à  cet  «  homme  surhumain  »  qui  desceoH 
singe,  qui  ne  croit  qu'à  la  terre  et  veut  s'élever  au-dessus  (T* 
qui  nie  la  divinité  manifestée  par  l'univers  et  se  proclame 4 
lui-même?  —  Mais  ainsi  parla  Zarathoustra;  inclinez- vous. 

Bientôt  après,  une  grande  lumière  se  fait  dans  l'esprit  du] 
phète  pendant  qu'il  mûdite  dans  la  forêt.  Que  lui  importe  I 
troupeau  de  la  foule?  Que  lui  font  les  acrobates  et  leurs  < 
vres?  Ce  sont  des  vivans  qu'il  lui  faut,  des  compagnons  i 
lui,  des  créateurs  de  son  espèce,  des  hommes  forts  et 
retournera  à  sa  montagne,  il  rentrera  dans  sa  caverne,  < 
dent  l'aigle  et  le  serpent.  Là,  il  appellera  à  lui  des  disciï 


l'individualisme  et  l'anarchie.  793 

enseignera  sa  doctrine.  Le  sermon  de  la  montagne  de  Zara- 
thoustra débute  par  une  parabole  intitulée  :  les  Trois  métamor- 
phoses: «  Il  faut  que  l'homme  devienne  chameau,  lion  et  enfant.  » 
Chameau  humble  et  patient,  qui  porte  les  plus  lourdes  charges, 
gravit  les  plus  hautes  montagnes,  boit  l'eau  la  plus  sale  et  se 
nourrit  d'herbes  sèches.  Ainsi  l'esprit  conquiert  les  trésors  dont 
il  a  besoin  pour  son  œuvre.  Mais  un  beau  jour,  au  fond  du  désert, 
il  devient  lion.  Il  veut  «  saisir  sa  proie  de  liberté,  lutter  avec  son 
dieu  et  tuer  le  grand  dragon  » .  Vous  croyez  peut-être  que  ce  dragon 
est  le  vieux  péché  des  théologiens,  une  des  innombrables  tenta- 
tions de  saint  Antoine.  En  vérité,  cela  serait  trop  vieux  jeu.  Le 
grand  dragon  s'appelle  :  «  Tu  dois»,  mais  le  lion  de  l'esprit  ré- 
pond :  «  Je  veux.  »  Il  aimait  le  devoir  comme  la  chose  la  plus 
sacrée,  il  faut  qu'il  déchire  son  amour  pour  être  libre.  Pourquoi 
faut-il  maintenant  qu'il  devienne  enfant?  L'enfant  est  l'innocence, 
l'oubli,  le  recommencement,  un  jeu,  une  roue  qui  roule  d'elle- 
même.  «  Pour  le  jeu  de  la  création  il  faut  une  sainte  affirmation. 
C'est  sa  volonté  que  veut  l'esprit,  c'est  son  monde  que  veut  ga- 
gner celui  qui  a  perdu  le  monde.  »  Cette  parabole  serait  vraie  et 
profonde,  si  le  chameau,  au  lieu  d'assembler  arbitrairement  des 
faits  dans  une  vue  égoïste,  cherchait  la  vérité  intime  cachée  en  toute 
chose;  si  le  lion,  au  lieu  de  s'en  prendre  à  l'idée  du  devoir  et  par 
là  de  nier  l'ordre  universel,  ne  s'attaquait  qu'aux  monstres  de 
l'ignorance,  du  préjugé  et  de  l'habitude;  si  le  bel  enfant  qui  joue 
dans  l'innocence  et  la  joie  était  le  fils  de  l'amour  libre  et  spon- 
tané qui  s'oublie  parce  qu'il  se  donne  et  qui  crée  parce  qu'il  aime. 
Nous  surprenons  ici  sur  le  fait  le  procédé  habituel  de  Nietzsche, 
qui  consiste  à  revêtir  un  sophisme  d'une  image  originale  et  frap- 
pante, de  manière  à  séduire  les  simples  et  les  esprits  faux,  ou  les 
purs  dilettantes,  —  si  nombreux  aujourd'hui!  —  qui  se  plaisent 
aux  images,  admirent  les  gestes,  et  se  moquent  des  idées. 

Les  chapitres  suivans  développent  au  long  l'évangile  indivi- 
dualiste et  anarchique.  Après  avoir  proclamé  la  liberté  absolue  de 
l'individu,  Zarathoustra  déclare  la  guerre  à  ses  ennemis.  Guerre 
aux  prétendus  justes  et  bons,  qui  ne  sont  pour  lui  que  les  pares- 
seux et  les  lâches!  Guerre  aux  prétendus  vertueux,  qui  ne  sont 
que  les  hypocrites  !  Guerre  surtout  aux  prêcheurs  d'au-delà  !  Ce 
sont,  aux  yeux  de  Zarathoustra,  des  hallucinés  ou  des  tartufes  de 
sensualité  raffinée.  Enrevanche,il  proclame  saint  et  sacré  le  corps 
physique  qu'il  nomme  «  une  pluralité  avec  un  sens,  la  paix  dans 
la  guerre,  le  troupeau  conduit  par  un  berger.  »  Nietzsche  ignore 
que  le  corps  est  sacré  en  effet  parce  qu'il  est  l'image  de  l'âme  en 
ses  facultés  diverses  et  l'instrument  de  l'esprit,  non  parce  qu'il  est 
un  assemblage  d'atomes.  Il  ne  s'aperçoit  pas  cju'en  soutirant  & 


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794  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

l'homme  l'esprit  et  l'âme,  il  le  prive  à  la  fois  de  son  principe 
directeur  et  de  son  principe  plastique,  lui  arrachant  du  même 
coup  l'essence  divine  et  la  substance  humaine.  La  Rochefoucauld 
a  montré  merveilleusement  combien  l'homme  est  habile  à  se 
tromper  par  amour-propre.  Il  eût  admiré  dans  le  cas  présent  com- 
ment il  excelle  à  se  ruiner  par  orgueil.  Voilà  un  prophète  qui 
prêche  l'homme  surhumain  et  lui  ôte  la  force  qui'pourrait  l'élever 
au-dessus  de  lui-même.  Il  sent  bien  qu'en  admettant  l'âme  ou 
l'esprit  au-dessus  et  au  delà  du  corps,  il  faudrait  leur  donner 
pour  cause  et  pour  fin  Dieu,  le  Divin  et  l'ordre  universel.  Quelque 
nom  qu'il  donne  à  cette  puissance  insondable,  elle  le  dépassera 
de  toute  son  immensité.  Voilà  ce  qu'il  ne  veut  à  aucun  prix.  De 
là  l'apologie  du  corps  et  l'appel  à  l'instinct.  Mais  l'instinct  évoqué 
se  vengera.  Le  renversement  de  la  hiérarchie  des  forces  est  la 
malédiction  de  l'intellectuel  pervers  qui  a  tué  sa  sensibilité  mo- 
rale et  détruit  son  centre  de  gravité.  L'instinct  érigé  en  guide 
conduit  l'intellectuel  à  la  folie;  non  seulement  l'enseignement 
antipsychique,  anti-organique  et  antisocial  de  Zarathoustra  en- 
fantera l'anarchie  autour  de  lui,  la  guerre  de  tous  contre  tous;  il 
bouleversera  sa  propre  conscience,  il  mettra  la  guerre  entre  son 
cerveau,  son  cœur  et  ses  sens.  Ce  sera  la  désintégration  et  l'effon- 
drement. Juste  Némésis!  Qui  travaille  pour  la  vie,  la  reçoit;  mais 
l'ouvrier  de  la  mort  est  saisi  par  elle. 

En  attendant,  l'évangile  à  rebours,  le  nouveau  sermon  de  la 
montagne,  continue  âpre  et  incisif.  Les  flèches  d'acier  volent 
empennées  de  roses,  les  paradoxes  s'empanachent  de  pensées 
rares.  Zarathoustra  flétrit  l'humilité  comme  une  vertu  de  va-nu- 
pieds,  comme  un  haillon  d'hypocrisie.  Lui-même  donne  l'exemple 
d'un  orgueil  sans  contrainte  comme  sans  limite.  Les  sages  et  les 
prophètes  du  passé  étaient  tous  des  saints  imbéciles  ou  des  pédans 
solennels.  Leur  doctrine  a  sombré  à  cause  de  «  l'esprit  de  lour- 
deur qui  était  en  eux.  »  Ils  n'ont  su  que  trébucher  et  tomber.  Zara- 
thoustra seul  s'en  va  sur  toute  chose  d'un  pas  subtil  de  danseur, 
seul  il  a  des  ailes,  seul  il  a  trouvé  la  vérité  sur  sa  montagne. 

Dans  l'ivresse  de  sa  découverte,  son  esprit  pétille  comme  la 
mousse  du  vin  nouveau.  «  Un  air  léger  et  pur,  le  danger  tout  près, 
et  l'esprit  plein  de  joyeuse  méchanceté  :  tout  cela  va  bien  ensemble. 
Je  veux  avoir  autour  de  moi  des  esprits  malins,  car  je  suis  cou- 
rageux. Un  courage  qui  chasse  les  spectres,  se  crée  lui-même  des 
démons.  Le  courage  veut  rire.  —  Je  ne  sens  plus  avec  vous  :  ce 
nuage  que  je  vois  à  mes  pieds,  cette  noirceur  et  cette  lourdeur 
dont  je  ris,  c'est  votre  nuée  d'orage...  Celui  qui  monte  sur  les 
hautes  montagnes  rit  de  toutes  les  tragédies  et  de  tout  le  sérieux 
funèbre  de  \a\T\e.lnso\icians,  ironiques,  violens,  ainsi  nous  veut 


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l'individualisme  et  l'anarchie.  795  *{M 


la  sagesse.  Elle  est  femme  et  n'aime  que  les  guerriers.  »  Au  mi- 
lieu de  ces  bouffées  d'orgueil,  de  belles  pensées  brillent  çà  et  là 
comme  des  sentences  d'or  au-dessus  de  portes  de  marbre  : 

«  De  tout  ce  qu'on  écrit,  je  n'aime  que  ce  qu'un  homme  écrit 
avec  son  sang.  Ecris  avec  ton  sang,  et  tu  sauras  que  le  sang  est 
de  l'esprit.  —  Jadis,  l'esprit  était  dieu,  puis  il  devint  homme; 
maintenant,  il  se  fait  populace.  —  La  rosée  tombe  sur  le  gazon  au 
plus  profond  silence  de  la  nuit.  Ce  sont  les  paroles  chuchotées 
en  silence  qui  amènent  la  tempête.  Les  pensées  qui  gouvernent 
le  monde  s'en  viennent  à  pas  de  colombes.  »  L'État  moderne  est 
assez  malmené.  «  Ce  sont  des  créateurs  qui  ont  créé  les  peuples. 
Ils  ont  suspendu  sur  leur  tête  une  foi  et  un  amour,  ainsi  ils  ont 
servi  la  vie.  Maintenant,  des  destructeurs  tendent  des  pièges  en 
grand  nombre  et  appellent  ces  pièges  l'État.  Ils  suspendent  sur 
sa  tête  une  épée  et  mille  appétits.  »  Dans  ses  diatribes  acerbes, 
Zarathoustra  manie  le  fouet  de  la  satire  avec  la  violence  d'un 
Ju vénal,  et  c'est  là  qu'il  déploie  sa  vraie  force.  Voici,  par 
exemple,  un  croquis  des  ambitieux,  politiciens,  spéculateurs  et 
journalistes  :  «  Voyez  ces  superflus!  Ils  volent  les  œuvres  des 
inventeurs  et  les  trésors  des  sages  ;  ils  appellent  leur  vol  culture, 
mais  tout  chez  eux  devient  maladie  et  malaise.  Voyez  ces  super- 
flus, ils  sont  toujours  malades.  Ils  vomissent  leur  fiel  et  l'appellent 
un  journal.  Ils  se  dévorent  les  uns  les  autres  et  ne  peuvent  pas 
se  digérer.  Voyez  ces  superflus!  Ils  acquièrent  des  richesses  et 
n'en  deviennent  que  plus  pauvres.  Ils  veulent  le  pouvoir  et 
d'abord  le  brise-glace  du  pouvoir  :  beaucoup  d'argent,  ces  im- 
puissans!  Voyez-les  grimper,  ces  singes  agiles!  Ils  grimpent  par- 
dessus les  autres  et  se  tiraillent  si  bien  qu'ils  retombent  tous  dans 
la  fange  des  bas-fonds.  » 

Si  impitoyable  que  soit  Zarathoustra  pour  les  imitateurs  de 
tout  genre,  qu'il  range  dans  la  catégorie  des  cabotins  et  acrobates, 
il  n'hésite  pas  à  emprunter  plusieurs  idées  à  Schopenhauer,  no- 
tamment celle  sur  la  femme  et  sur  l'amour.  Aussi  peu  que  le 
«  philosophe  bourru  »  croit-il  à  l'idéalisme,  à  l'intuition,  au 
sens  divinatoire  de  la  femme,  même  supérieure,  dans  Tordre 
spirituel,  à  ce  «  quelque  chose  de  divin  »  que  lui  attribuaient 
les  Germains  selon  Tacite.  «  La  femme  est  avant  tout  un  chat  et 
un  oiseau,  au  meilleur  cas,  une  nourrice.  »  Il  juge  comme  un  su- 
prême ridicule  et  comme  le  déshonneur  du  genre  mâle  la  mis- 
sion sociale  que  la  femme  s'est  donnée  en  Amérique  et  qu'elle 
commence  à  revendiquer  en  Europe.  Bien  moins  encore  consen- 
tirait-il à  voir  en  elle  la  compagne  intellectuelle  de  l'homme,  la 
confidente  de  son  idéal  et  l'âme  de  sa  volonté.  «  Tout  dans  la 
femme  est  énigme,  et  tout  a  une  solution  qui  s'appelle  mater- 


.•  -  ■"« 


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796  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ni  té.  L'homme  est  pour  la  femme  un  moyen.  Le  but  est  toujours 
l'enfant.  Mais  qu'est-ce  que  la  femme  pour  l'homme?  L'homme 
véritable  veut  deux  choses  :  braver  un  danger  et  jouer.  C'est 
pour  cela  qu'il  veut  la  femme  comme  le  plus  dangereux  des 
jouets.  L'homme  doit  être  élevé  pour  la  guerre  et  la  femme  pour 
le  repos  du  guerrier;  tout  le  reste  est  folie.  Le  bonheur  de 
l'homme  s'appelle  :  je  veux  ;  le  bonheur  de  la  femme  s  appelle  : 
il  veut.  Et  il  faut  que  la  femme  obéisse  et  trouve  une  profondeur 
à  sa  surface.  L'âme  de  la  femme  est  une  surface,  une  pellicule 
mouvante  sur  une  eau  peu  profonde.  Mais  lame  de  l'homme  est 
profonde;  son  fleuve  mugit  dans  les  cavernes  souterraines;  la 
femme  pressent  sa  force,  mais  ne  la  comprend  pas.  » 

Que  vont  faire  maintenant  ces  hommes  forts?  «  Vous,  les 
solitaires  d'aujourd'hui  ;  vous,  les  séparés  et  les  renonciateurs, 
vous  serez  un  jour  le  peuple.  De  vous,  qui  vous  êtes  élus  vous- 
mêmes,  doit  naître  le  peuple  élu,  et  de  lui  l'homme  surhumain. 
Tous  les  dieux  sont  morts.  Maintenant,  nous  voulons  que  vive 
l'homme  surhumain!  C'est  le  midi  de  la  volonté!  »  Voilà  de 
fières  paroles  et  de  vastes  perspectives.  Nous  ne  sommes  pas  de 
ceux  qui  voudraient  les  interdire  à  l'humanité.  Fussent-ils  irréa- 
lisables, ce  sont  les  beaux  espoirs  qui  poussent  aux  grandes 
actions.  Et  puis,  si  l'homme  n'a  que  peu  d'années  pour  lutter 
avec  le  destin,  l'humanité  a  devant  elle  l'infini  des  siècles.  La 
préparation  d'une  humanité  d'élite  par  la  sélection  voulue  des 
meilleurs  est  peut-être  l'avenir  de  l'espèce.  Mais  Zarathoustra 
a-t-il  réuni  dans  son  groupe  les  conditions  indispensables  pour 
l'accomplissement  de  son  œuvre?  D'abord  il  en  écarte  la  femme, 
ou  du  moins  il  la  réduit  au  rôle  de  la  maternité  physique,  lui 
refusant  celui  de  la  vivification  sensible  et  de  la  création  dans 
Tordre  psychique.  En  méprisant  cet  élément  essentiel,  Zara- 
thoustra supprime  la  matrice  même  où  le  génie  s'élabore  dans 
un  divin  mystère.  En  se  disant  seul  prophète  et  seul  inventeur  de 
la  vérité,  il  supprime  en  outre  tout  lien  entre  le  passé  et  le  pré- 
sent; il  coupe  la  chaîne  magnétique  qui,  d'âge  en  âge,  unit  les 
peuples,  les  sages  aux  sages,  les  génies  aux  génies.  En  déclarant 
la  notion  du  bien  et  du  mal  un  acte  arbitraire  de  l'homme  fort, 
il  détruit  la  notion  même  de  la  vérité.  Il  s'ôte  la  possibilité 
d'avoir  un  seul  disciple  sérieux,  car  tous  auront  le  droit  de  s'in- 
surger contre  lui  au  nom  de  son  propre  principe.  Ils  ne  feront 
qu'imiter  leur  maître  qui  ne  veut  d'aucun  maître,  pas  même  de 
Dieu. 

Zarathoustra  a  renié  les  idées  mères.  Maintenant,  il  aura 
beau  avoir  de  la  force  et  du  génie,  il  n'enfantera  que  d'autres 
orgueilleux  çlws  \uvpi\*$&xvs>  *^  V\\.  Il  çarlo    bien   de  ses  dis- 

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l'individualisme  et  l'anarchie.  797 

ciples,mais  nous  ne  les  voyons  pas;  ce  sont  des  ombres  muettes, 
fantômes  de  sa  pensée.  Aussi  ne  lui  suffisent-ils  pas,  il  en  cherche 
d  autres.  Mais  où  les  trouver?  Une  nuit,  il  rêve  qu'un  enfant  lui 
présente  un  miroir.  Il  s'y  regarde  et  aperçoit  avec  terreur  une 
hideuse  grimace,  la  face  d'un  démon  qui  ricane.  «  Je  comprends 
le  sens  du  rêve,  dit  le  prophète  en  s'éveillant.  Ce  méchant  visage 
signifie  la  caricature  que  mes  ennemis  et  mes  calomniateurs 
font  de  ma  doctrine.  »  Mais  le  rêve  pourrait  s'interpréter  diffé- 
remment :  cette  face  et  ce  rire  démoniaque  ne  seraient-ils  pas 
une  dernière  admonition  de  la  conscience  et  ne  pourrait-elle  pas 
se  traduire  ainsi  :  «  Prends  garde,  voilà  ce  que  tu  vas  devenir  si  tu 
poursuis  ta  route  !  »  Mais  Zarathoustra  n'est  plus  capable  d'avoir 
un  remords.  «  Il  bondit  .comme  un  chanteur  et  un  voyant  saisi 
par  l'esprit.  Pareil  à  l'aurore,  un  bonheur  à  venir  était  répandu 
sur  son  visage.  »  Il  bondit  hors  de  sa  caverne  et  chante  un 
hymne  en  l'honneur  des  îles  bienheureuses  qu'il  va  conquérir  : 

Mon  amour  impatient  déborde  à  torrens,  en  aval;  il  veut  monter  et  des- 
cendre. Sortant  des  monts  silencieux  et  des  orages  de  la  douleur,  mon  âme 
roule  dans  les  vallées. 

Trop  longtemps  j'ai  désiré  et  regardé  le  lointain.  Trop  longtemps  j'ai 
écouté  la  solitude:  ainsi  j'ai  désappris  le  silence. 

Je  ne  suis  plus  qu'une  bouche  qui  parle,  un  torrent  qui  mugit  entre  de 
hauts  rochers  :  je  veux  précipiter  ma  parole  dans  les  vallées. 

Et  que  le  torrent  de  mon  amour  se  précipite  sur  des  chemins  de  traverse! 
Comment  un  torrent  ne  trouverait-il  pas  le  chemin  de  la  mer? 

Sans  doute  il  y  a  un  lac  en  moi,  un  lac  solitaire,  renfermé  en  lui-môme  ; 
mais  mon  torrent  d'amour  l'entraîne  avec  lui  —  vers  la  mer! 

Je  vais  des  voies  nouvelles,  un  nouveau  verbe  nie  vient.  Comme  tous  les 
créateurs,  je  suis  fatigué  des  vieux  langages.  Mon  esprit  ne  veut  plus  inarcher 
avec  des  sandales  usées. 

Les  vieux  verbes  marchent  trop  lentement  :  —  je  saute  dans  ton  char, 
tempête!  Et  je  te  fouetterai  encore  de  ma  méchanceté! 

Comme  un  cri  et  comme  une  voix  jubilante,  je  veux  traverser  les  mers, 
jusqu'à  ce  que  je  trouve  les  îles  bienheureuses  où  résident  mes  amis. 

Et  avec  eux  mes  ennemis!  J'aime  tous  ceux  à  qui  je  puis  parler!  Mes  en- 
nemis aussi  font  partie  de  ma  félicité. 

Quand  je  veux  monter  sur  mon  cheval  le  plus  sauvage,  c'est  ma  lance  qui 
m'aide  le  mieux  à  sauter  en  selle;  ma  lance  est  le  serviteur  toujours  prêt 
de  mon  pied. 

La  lance  que  je  jette  contre  mes  ennemis!  Comme  je  remercie  mes  enne- 
mis  de  pouvoir  la  lancer  enfin  ! 

Trop  forte  était  la  tension  de  mon  nuage.  Entre  les  éclats  de  rire  de  mes 
éclairs,  j'enverrai  de  la  grêle  dans  les  profondeurs. 

Alors  ma  poitrine  se  gonflera  puissamment,  et  puissamment  elle  soufflera 
la  tempête  dans  les  profondeurs  :  ainsi  elle  se  soulagera. 

En  vérité,  mon  bonheur  et  ma  liberté  sont  pareils  à  la  tempête!  Mais 
je  veux  faire  croire  à  mes  ennemis  que  Satan  rugit  sur  leurs  têtes. 

Et  vous  aussi,  mes  amis,  vous  serez  effrayés  de  ma  sagesse  sauvage;  et 
peut-être  vous  enfuirez-vous  avec  mes  ennemis. 


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■iVi^ 


ÏIMf  REVUS  DES  flEUX  MOK^. 

...  Ma  sagesse  sauvage  est  une  lionae.  Elle  est,  denflttb  egcriuW  djfrllfr 
montagnes  solitaires;  sur  de  rudes  pierres  elle  a  mis  W  moéde  tK>*|ta? 
jeune  lionceau. 

Et  maintenant  elle  court  follement  à  travers  le  désert  et  cherche  uaém 
gazon  —  ma  vieille  sagesse. 

Ce  morceau  donne  une  idée  du  puissant  lyrisme  de  Nietaehfc 
Une  prose  qui  a  les  emportemens  de  l'ode,  l'écume  fougueuse, 
le  mugissement  profond  des  torrens  alpestrea.  Remarque! 
l'étrangeté  de  cet  amour  qui  finit  en  haine  et  en  imprécations. 
Remarquez  aussi  l'analogie  de  cet  impétueux  départ  avec  les  che- 
vauchées tempétueuses  de  Wotan  dans  la  Valkyrie  et  dans  Stof- 
fried.  Zarathoustra,  le  briseur  de  chaînes,  n'a  pas  si  bien  secoué 
la  sienne  qu'il  le  croit.  L'ombre  de  Wagner  s'étend  sur  sa  mon- 
tagne. Le  disciple,  en  fuyant  le  maître,  lui  a  dérobé  unmorctau 
de  son  masque,  un  lambeau  de  son  manteau  magique. 

Nous  voici  dans  les  îles  bienheureuses,  du  moins,  je  le  sup- 
pose aux  promontoires  hardis,  aux  cimes  de  verdure,  aux  golfes 
d'azur,  aux  mers  foncées  où  le  soleil  couchant  jette  ses  masses 
d'or  liquide.  Car  la  pensée  du  prophète  fend  les  airs,  et  nous 
n'apercevons  ces  paysages  qu'à  vol  d'oiseau,  entre  deux  effluves 
lyriques,  comme  par  des  déchirures  de  nuages.  Va-t-il  du  moins 
nous  montrer  son  groupe,  ses  disciples,  sa  cité  idéale? Mais  non; 
n'entendons  toujours  que  le  monologue  du  solitaire,  et  puis  ce 
sont  de  nouvelles  satires  plus  violentes,  plus  amères  contre  la 
société  qu'il  vient  de  quitter.  Il  en  veut  «  à  la  racaille  écrivas- 
sière  »  qui  empoisonne  toutes  les  sources  ;  aux  prêcheurs  d'éga- 
lité, qu'il  appelle  «  des  tarentules  de  haine  et  d'envie  »;  aux 
sages  célèbres  «  qui  ne  sont  vénérés  que  parce  qu'ils  servent  h 
superstition  des  foules,  bêtes  de  trait  qui  se  laissent  atteler  comme 
des  bœufs  au  chariot  du  peuple,  ou  comme  de  petits  ânes  à  l'équi- 
page d'un  grand  politique  »;  aux  philosophes  solennels  «  qui 
marchent  la  poitrine  bombée,  l'air  sublime,  mais  dont  le  regard 
est  celui  d'un  fauve  mal  dompté,  et  qui  ont  toujours  l'air  «Tua 
sanglier  accroupi  dans  sa  bauge  ». 

Il  ne  peut  souffrir  les  savans.  «  On  reste  affamé  à  leur  table 
pendant  qu'ils  croquent  la  vérité  comme  on  croque  des  noix.  Ds 
sont  pareils  à  des  sacs  de  farine  enveloppés  d'un  nuage  de  pous- 
sière. Qui  se  douterait  que  cette  poussière  vient  des  blés  et  de  la 
joie  dorée  des  moissons?  »  Les  plus  maltraités  sont  les  poètes 
«  qui  savent  peu  et  apprennent  mal,  c'est  pour  cela'  qu'ils  sofll 
forcés  de  mentir.  Ils  falsifient  leur  vin  et  font  dans  leur  cave  plus 
d  une  mixture  empoisonnée  et  indescriptible.  Et  parce  quifc 
savent  peu,  ils  aiment  de  grand  cœur  les  pauvres  desprit, 
quand  ce  sont  de  jeunes  femmelettes.  Ils  sont  même  affriolé** 


l'individualisme  et  l'anarchie.  799 

choses  que  les  vieilles  commères  se  racontent  le  soir,  et  ils  ap- 
pellent cette  friandise  l'Éternel  féminin.  Un  peu  de  volupté  et  un 
peu  d'ennui,  voilà,  jusqu'à  présentée  meilleur  de  leur  pensée. 
Ils  s'intitulent  volontiers  des  conciliateurs,  mais  ce  sont  des 
entremetteurs  et  des  faussaires.  J'ai  voulu  jeter  mon  filet  dans 
leur  mer,  mais  je  n'en  ai  jamais  tiré  que  la  tête  d'un  vieux  dieu. 
Ainsi  la  mer  n'a  donné  qu'une  pierre  à  l'affamé.  Il  se  peut  qu'eux- 
mêmes  soient  originaires  de  la  mer.  Sans  doute  on  y  pêche  des 
perles,  mais  quand  on  y  cherche  une  âme  on  n'y  trouve  que  de 
l'écume  salée.  Us  ont  aussi  appris  de  la  mer  sa  vanité.  La  mer 
n'est-elle  pas  le  paon  des  paons?  Devant  le  plus  hideux  buffle, 
elle  roule  sa  ceinture  écumeuse,  elle  étale  son  éventail  d'argent 
et  de  soie.  En  vérité,  leur  esprit  est  lui-même  le  paon  des  paons, 
une  mer  de  vanité;  ils  font  la  roue  devant  des  buffles  pourvu 
que  ce  soient  des  spectateurs!  »  Nietzsche  excelle  dans  la  satire 
intellectuelle,  qui  fustige  jusqu'au  sang  les  travers  de  l'esprit. 
Mais,  outrancier  par  nature,  il  force  le  trait  et  l'on  sent  chez  lui 
plus  de  haine  encore  que  d'indignation.  Il  atteint  peut-être  le 
modèle  du  genre  dans  sa  satire  des  gens  cultivés  qui,  n'étant  rien 
par  eux-mêmes,  s'attifent  des  défroques  du  passé. 

Je  vous  ai  regardés,  mes  contemporains,  ô  hommes  cultivés  qui  vous  dites 
intellectuels.  —  J'ai  dû  rire  !  Jamais  mes  yeux  n'ont  rien  vu  de  plus  drôle  et 
de  plus  bizarre. 

J'ai  ri;  je  ris  encore  :  Voilà,  m'écriai-je, la  patrie  des  pots  de  couleur! 

Le  visage  et  les  membres  barbouillés  de  cinquante  taches  :  ainsi  je  vous 
ai  vus  à  mon  grand  étonnement,  hommes  du  présent! 

Et  vous  étiez  entourés  de  cinquante  miroirs,  qui  répétaient  et  flattaient 
vos  jeux  de  couleurs. 

En  vérité,  vous  ne  pourriez  porter  un  masque  plus  carnavalesque  que 
votre  propre  visage,  ô  gens  du  présent.  Qui  est-ce  qui  pourrait  vous  recon- 
naître? 

Vous  êtes  couverts  des  signes  du  passé;  et  ces  signes,  vous  les  avez 
peinturlurés  de  nouveaux  signes  :  ah  !  que  vous  êtes  bien  cachés  contre  tous 
les  interprètes  ! 

Sût-on  sonder  les  reins,  qui  croira  que  vous  en  avez  encore  des  reins? 
Vous  êtes  pétris  de  couleurs  cuites  et  d'étiquettes  collées  les  unes  contre  les 
autres. 

Tous  les  temps  et  tous  les  peuples  me  regardent  à  travers  vos  voiles  ; 
toutes  les  mœurs  et  toutes  les  croyances  parlent  par  vos  gestes. 

Si  je  vous  arrachais  vos  voiles,  vos  chiffons,  vos  couleurs  et  vos  gestes, 
il  resterait  de  vous  juste  assez  pour  effrayer  les  oiseaux. 

En  vérité,  moi-môme,  je  suis  un  oiseau  effarouché,  depuis  le  jour  où  je 
vous  ai  aperçus  nus  et  sans  couleur;  je  me  suis  envolé  quand  vos  squelettes 
m'ont  fait  des  gestes  d'amour. 

J'aimerais  mieux  être  journalier  dans  le  monde  souterrain  des  ombres 
de  jadis!  —  les  ombres  ont  plus  de  muscles  et  de  sang  que  vous. 

...  Vous  dites  :  Nous  sommes  entièrement  réels,  sans  foi  et  sans  super- 
stition :  ainsi  vous  vous  vantez,  —  hélas  !  hommes  sans  poitrine, 
i 

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800  revue  jms8  deux  nonim«  m 

Gomment  pourriez- vous  croire,  hommes  bigarrés,  —  vous  <pà  êtes  fat 
peintures  de  tout  ce  qui  a  jamais  été  cru  ! 

Vous  êtes  des  réfutations  ambulantes  de  la  foi  elle-même;  tous  êtes  le 
rhumatisme  vivant  de  la  pensée. 

Vous  êtes  des  inféconds  :  c'est  pour  cela  que  tous  manquez  de  foi.  Gehri 
qui  doit  créer  a  toujours  ses  rêves  prophétiques  et  ses  astres  conducteurs,* 
et  croit  à  la  foi  ! 

Vous  êtes  des  portes  à  demi  ouvertes  devant  lesquelles  attendent  des 
fossoyeurs.  Et  votre  réalité  consiste  à  dire  :  •  Tout  ce  qui  vit  mérite  de 
périr  !  » 

Dans  tout  ce  poème,  je  vois  bien  la  fin  d'un  monde,  mais  je 
ne  vois  pas  l'aurore  du  nouveau.  0  Zarathoustra,  prophète  impi- 
toyable au  passé,  impitoyable  au  présent;  toi  qui  as  fermé  l'oreille 
au  cri  de  la  souffrance  humaine  et  qui,  dirait-on,  n'a  jamais  mis 
le  pied  dans  un  hôpital,  dans  une  mine  de  houille  ou  dans  un 
galetas  de  pauvres;  toi  qui  as  étouffé  les  voix  divines  de  ton 
propre  cœur;  toi  qui  ne  crois  pas  aux  puissances  célestes  et  qui 
veux  l'homme  surhumain  :  toi  qui  ensables  les  sources  de  l'amour 
et  qui  cependant  t'appelles  «  un  chanteur  de  la  joie  et  un  danseur 
de  la  vie  »,  es-tu  si  sûr  de  toi-même?  Il  fait  sombre  autour  de  toi, 
dans  les  vallons  de  ton  lie  bienheureuse.  Quand  tu  passes  le  soir 
avec  tes  disciples  muets  dans  la  clairière  ombreuse,  les  jeunes 
filles  aux  belles  chevilles  qui  dansent  sur  la  pelouse  cessent 
subitement  leurs  rires  et  s'enfuient  malgré  ton  salut  amical.  Ton 
regard  leur  fait  peur.  Toi-même  tu  trembles  devant  le  crépuscule 
envahissant,  et,  seul  avec  ta  propre  âme,  tu  recules  devant  le 
noir  qui  s'épaissit  dans  ses  profondeurs. 

Dans  une  de  tes  courses  en  mer,  au  déclin  du  soleil,  tuas  vu 
se  profiler  sur  la  splendeur  du  couchant  une  île  noire,  toute  semée 
de  tombeaux,  et  tu  as  reconnu  les  tombeaux  des  rêves  chers  à  ta 
jeunesse.  Mais  tu  as  beau  dire  que  ta  volonté  invulnérable,  ta 
volonté  qui  brise  les  rochers  est  assise  sur  ces  tombeaux  comme 
la  jeunesse  éternelle.  Tu  es  inconsolé.  Ces  rêves  que  tu  pleures 
malgré  tout,  ces  rêves  que  rien  ne  pourra  réveiller,  ce  ne  90X& 
pas  comme  tu  le  crois  tes  ennemis,  c'est  toi-même  qui  lésa  tués 
avec  les  flèches  de  ton  orgueil  !  Ta  Némésis  s'est  jetée  sur  toi  et 
t'accable.  Tu  voudrais  aimer  encore,  mais  tu  ne  peux  plus! 

Une  nuit,  le  prophète  s'enfuit  brusquement  comme  un  voleur, 
et,  quittant  les  îles  bienheureuses,  se  rembarque  pour  le  coati- 
nent.  11  a  besoin  d'être  seul  dans  son  antre  et  de  se  consulter  avec 
son  aigle  et  son  serpent.  Revenu  dans  sa  montagne,  Zarathousb* 
est  hanté  malgré  lui  par  l'idée  de  Dieu.  11  la  sent 
comme  une  épée  de  Damoclès  sur  sa  tête.  Mais  il  la  nie 
rage.  Un  certain  nombre  de  sages  ont  pensé  ceci: 
une  âme  et  un  esprit  et  qu'il  y  en  a  d'mi^braWes,  \\  èojjL* 


l'individualisme  et  l'anarchie.  801 

avoir  une  source  infinie  d'amour  et  d'intelligence  d'où  nous 
venons  et  où  nous  retournons,  Vénérons-la.  »  Le  nouveau  pro- 
phète dit  :  «  S'il  y  avait  un  Dieu,  comment  supporterais- je  de 
n'en  pas  être  un?  Donc  il  n'y  en  a  pas.  »  C'est  le  paroxysme  de 
l'orgueil  athée.  L'absence  de  loi  universelle  lui  paraît  nécessaire 
à  la  liberté  humaine.  «  J'ai  placé  cette  joie  céleste  sur  l'homme 
comme  une  cloche  d'azur  en  enseignant  qu'il  n'y  a  pas  de  volonté 
éternelle  dans  les  volontés  particulières.  La  raison  suprême  est 
ce  qu'il  y  a  de  plus  impossible.  »  Et  il  l'appelle  «  l'araignée  céleste 
qui  étreint  le  monde  dans  sa  toile  ».  Et  il  se  réjouit  que  le  ciel 
soit  au  contraire  «  un  plancher  pour  des  accidens  divers.  »  La 
vraie  prière  est  un  exercice  métaphysique  spontané,  la  respiration 
et  l'aspiration  par  laquelle  l'âme  communie  avec  sa  source  divine. 
Voilà  ce  que  Zarathoustra  ne  veut  pas  admettre.  Pour  lui  c'est 
la  dernière  des  lâchetés.  Les  genoux  plies  et  les  mains  jointes  le 
font  bondir.  «  Maudits  soient  tous  les  diables  lâches  qui  sont  en 
vous,  qui  geignent  et  joignent  les  mains  et  voudraient  adorer. 
La  prière  est  une  ignominie!  »  A  ceux  qui  parlent  de  blasphème, 
le  prophète  répond  en  riant  :  «  Oui,  je  suis  Zarathoustra,  l'homme 
sans  Dieu...  et  de  moi  naîtra  l'homme  surhumain.  » 

Après  avoir  expédié  ainsi  les  vieilles  tables  de  la  loi,  il  pro- 
mulgue les  nouvelles.  Elles  se  résument  en  deux  idées  :  le  con- 
cept de  la  vie  et  le  concept  de  la  morale.  Pour  Zarathoustra  le 
fond  de  toute  vie  est  le  désir  du  pouvoir.  Hommes  ou  animaux 
font  semblant  de  s'aimer,  mais  ne  s'associent  que  pour  s'accabler 
les  uns  les  autres.  L'esclave  subit  le  maître  pour  lui  dérober  de 
la  puissance  et  l'exercer  sur  des  inférieurs.  Le  désir  de  régner 
est  le  fond  de  l'âme  et  le  but  de  la  vie.  De  ce  concept  de  la  vie 
découle  celui  de  la  morale,  c'est-à-dire  l'idée  de  force  substituée 
à  l'idée  du  bien  et  du  mal.  De  ce  que  les  lois  de  la  morale  ont 
subi  des  variations  selon  les  peuples  et  les  temps,  Nietzsche  conclut 
que  l'idée  du  bien  n'est  qu'une  chose  relative,  arbitraire,  indivi- 
duelle et  sans  fondement.  Il  ne  voit  pas  que  le  bien  n'est  pas 
autre  chose  que  l'harmonie  de  l'homme  ou  de  la  société.  On  peut 
varier  sur  les  moyens;  l'idée  demeure  immuable.  Le  bien  conçu 
comme  une  harmonie  est  chose  positive;  car  elle  enfante  la  vie. 
Le  mal  n'étant  qu'une  discordance  est  chose  négative  et  sans 
réalité  propre  ;  car  elle  produit  la  destruction  et  la  mort.  Pour 
Nietzsche  le  bien  n'est  que  la  loi  du  fort  imposée  au  faible.  «  Fais 
ce  que  tu  veux,  mais  sache  vouloir  »,  voilà  toute  sa  morale.  Le 
mal  pour  lui  a  tout  autant  de  réalité  que  le  bien,  il  préfère  même 
en  général  le  méchant  parce  quril  est  plus  énergique.  «  Je  ne  me 
lasse  pas,  dit-il,  de  la  beauté  des  méchans.  Je  suis  bien  heureux 
de  contempler  les  merveilles  qu'élabore  la  chaude  couvaison  des 
toih  gxx$.  ~-  1895.  51 


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Mi  livra  0bé  mô*  titkm*1 

•oleils  brûlanft:  tigres,  palmiers  et  serpens  à  sonnette**  l^lifci 
les  hommes  aussi  il  y  a  de  belles  portées  de  fauves,  de  magnificat* 
couvées  de  reptiles  et  beaucoup  de  merveilles  admirables  se  trou- 
vent parmi  les  méchans.  Il  est  vrai  que  de  même  que  vos  sages 
ne  m'ont  pas  paru  assez  sages,  de  même  la  méchanceté  humaine 
m'a  paru  au-dessous  desaréputation.Mais,envérité,il  y  a  encore 
un  avenir  pour  le  mal,  et  le  midi  le  plus  brûlant  n'est  pas  encore 
découvert  pour  les  hommes.  Il  faut  que  de  vos  chats  sauvages 
naissent  des  tigres,  de  vos  crapauds  et  de  vos  lézards  des  dragons 
et  des  crocodiles.  » 

Cependant,  empoisonné  de  sophismes,  saturé  d'orgueil,  Zara- 
thoustra tombe  de  plus  en  plus  sous  le  poignet  d'airain  de  st 
Némésis.  Malgré  sa  superbe  outrecuidance,  la  terreur  de  l'Eternel 
et  de  l'Infini  pèse  sur  lui.  Cette  terreur  prend  enfin  la  forme 
d'une  hallucination.  Lui-même  appelle  ce  cauchemar  ?  Énigme  ou 
le  spectre  de  la  solitude  profonde.  C'est  malgré  lui  qu'il  trahit 
cette  aventure.  Il  la  conte  un  soir,  à  voix  basse,  à  de  vieux  loups 
de  mer  qui  l'ont  accueilli  sur  leur  navire. 

Le  cœur  dur  et  les  lèvres  serrées,  je  marchais  un  jour  d'un  pas  lugubre 
dans  le  crépuscule  cadavéreux.  Plus  d'un  soleil  avait  sombré  pour  moi. 

Je  gravissais  un  sentier  obstiné,  méchant  et  solitaire,  qui  se  tordait  sur 
les  pierres  croulantes,  sans  touffe  d'herbe  ni  buisson;  le  sentier  de  mon- 
tagne grinçait  sous  la  morsure  de  mon  talon. 

Je  passais  muet  sur  le  rire  moqueur  des  caillous,  écrasant  la  pierre  qui 
me  faisait  glisser  :  ainsi  mon  pied  se  forçait  à  monter. 

Oui  à  monter,  en  dépit  du  nain  perclus  accroupi  sur  mes  épaules,  et 
l'esprit  de  pesanteur  qui  versait  du  plomb  dans  mes  oreilles  et  des  pensées 
de  plomb  dans  mon  cerveau. 

11  chuchotait  ironiquement,  distillant  les  syllabes  :  «  Oh,  Zarathoustrt, 
pierre  de  sagesse,  pierre  de  fronde,  destructeur  d'étoiles,  tu  t'es  lancé  haut 
Mais  toute  pierre  lancée  retombe. 

«Te  voilà  condamné  à  toi-même  et  à  ta  propre  lapidation.  Ta  as  lancé  ta 
pierre  au  loin,  mais  elle  retombera  sur  toi.  » 

Marchant  ainsi,  Zarathoustra  arrive  à  un  portail  de  rocheft 
naturels  d'où  partent  deux  chemins  creux.  L'un  va  vers  l'éternité 
du  passé,  l'autre  vers  l'éternité  de  l'avenir,  et  sur  le  portail  ûË 
lit  :  «  le  moment  présent.  » 

Regarde,  dis -je  au  nain,  ce  moment  présent!  De  ce  porche  une  rue<fo*- 
cend  en  arrière  ;  derrière  nous  il  y  a  une  éternité. 

Ne  faut-il  pas  que  toutes  les  choses  qui  peuvent  courir  aient  déjà  «DE 
fois  passé  par  cette  porte?  Ne  faut-il  pas  que  tout  ce  qui  peut  arriver 
arrivé  déjà  une  fois  dans  le  cours  des  temps  ? 

Car  toutes  les  choses  montent  par  une  de  ces  vallées  pour  de 
dans  l'autre  sans  s'arrêter  jamais. 

Et  cette  lente  araignée  qui  rampe  au  clair  de  lune  et  ce  clair  de] 


l'individualisme  et  l'anarchie.  803 

même,  et  moi  et  toi  sous  le  portail  qui  parlons  à  voix  basse  des  choses 
éternelles  —  n'avons-nous  pas  déjà  existé? 

Et  ne,devons-nous  pas  revenir  pour  courir  de  l'autre  côté,  en  avant,  de- 
vant nous,  dans  la  longue  vallée  lugubre  —  et  revenir  éternellement?...  Le 
temps  lui  aussi  est  un  cercle. 

Je  parlais  ainsi  et  toujours  plus  faiblement;  car  j'avais  peur  de  mes 
propres  paroles  et  de  mes  pensées  de  derrière  la  tête.  Alors  tout  à  coup 
j'entendis  hurler  un  chien. 

...  Et  ce  que  je  vis  alors,  seul,  abandonné,  entre  ces  roches  sauvages, 
sous  le  plus  odieux  et  le  plus  désolé  des  clairs  de  lune,  jamais  vraiment  je 
n'ai  rien  vu  de  pareil. 

Un  jeune  berger  se  roulait,  se  débattait  à  terre,  étouffant,  le  visage  con- 
vulsé. Un  lourd  serpent  noir  lui  pendait  de  la  bouche. 

Ai-je  jamais  vu  autant  de  dégoût  et  de  pâle  horreur  sur  un  visage?  Sans 
doute  il  avait  dormi  la  bouche  ouverte  :  alors  le  serpent  était  entré  dans  son 
gosier  et  l'avait  mordu  là. 

Je  saisis  le  serpent  dans  ma  main  et  je  tirai  de  toutes  mes  forces  —  mais 
en  vain.  Il  était  plongé  dans  la  gorge  et  s'y  était  fixé  de  ses  crocs.  Et  je 
criai  au  berger:  Mors!  mors  donc!  Coupe-lui  la  tête  ! 

Et  dans  ce  cri,  il  y  avait  mon  horreur,  ma  haine,  mon  dégoût,  ma  pitié, 
tout  ce  qu'il  y  a  eu  en  moi  de  bon  et  de  méchant  —  en  un  seul  cri. 

0  vous,  marins  intrépides  I  aventureux  chercheurs  dont  les  voiles  rusées 
tentent  les  mers  inconnues,  marins  ivres  d'énigmes,  ô  vous  qui  n'avez 
peur  de  rien,  vous  que  des  sons  de  flûte  entraînent  vers  les  gouffres  per- 
fides 1 

Répondez,  devinez  mon  énigme,  déchiffrez  la  vision  du  plus  solitaire  des 
hommes. 

Les  rudes  marins  de  l'aventureux  navire  ne  répondirent  rien 
à  Zarathoustra.  Ils  se  contentèrent  de  tirer  leurs  cordages  en  sif- 
flant une  hardie  chanson  de  mer,  ce  qui  était  peut-être  la  plus 
éloquente  des  répliques.  Je  tenterai  cependant  de  répondre  à  leur 
place.  Oui,  il  y  a  en  tout  ceci  une  puissante  Némésis  et  une  logi- 
que impeccable.  L'idée  du  Divin  ou  d'une  cause  première  et  d'une 
fin  dernière,  antérieure  et  postérieure  au  monde  visible,  supé- 
rieure au  temps  et  à  l'espace,  s'impose  à  la  raison  sans  qu'elle 
puisse  l'embrasser.  Mais  l'intuition  directe  de  l'esprit  voit  en 
Dieu  sa  propre  source  et  la  raison  de  tout.  L'âme  remonte  à  lui 
par  un  acte  d'amour  et  un  effort  de  bonté  qui  est  en  même  temps 
la  plus  haute  affirmation  d'elle-même  et  la  condition  de  toute 
connaissance  spirituelle.  Zarathoustra  en  niant,  par  orgueil,  Dieu, 
l'Ame  et  l'Amour  divin,  s'est  fermé  la  sphère  supérieure  de  la 
conscience,  où  l'homme  trouve  dès  à  présent  son  refuge  et  son 
sanctuaire.  Par  cette  négation  voulue,  haineuse  et  opiniâtre,  il 
a  mutilé  sa  propre  nature.  Ayant  détruit  en  lui-même  le  paradis 
de  l'âme  et  l'Olympe  de  l'Idée  pure,  il  se  condamne  à  tourner 
éternellement  dans  le  monde  élémentaire,  la  buffera  infernal  che 
mai  non  resta,  et  se  plonge  dans  l'enfer  qu'il  s'est  créé.  Il  a  repoussé 
en  blasphémant  l'ange  voilé   de  l'éternité  spirituelle;  mais  le 


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801  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

noir  serpent  de  l'éternité  matérielle   le   mord   et    l'étouffé  (1). 

A  partir  de  ce  moment,  Zarathoustra  a  sa  pensée  de  derrière 
la  tête.  Elle  le  tenaille  et  le  paralyse.  Son  harmonie  intérieure  est 
détruite;  dès  lors  il  ne  perçoit  plus  l'harmonie  de  l'univers.  Il  a 
voulu  renverser  la  hiérarchie  des  forces  dans  le  monde;  voici 
quelle  se  renverse  en  lui-même  et  lui  fait  perdre  la  raison.  Le 
vertige  le  prend  et  l'abime  l'attire.  Il  pressent  sa  folie  avec  hor- 
reur. Mais  jusqu'au  bout  l'orgueil  lui  fera  illusion.  Il  se  persua- 
dera que  de  son  propre  effondrement  va  sortir  «  l'homme  surhu- 
main. »  La  fin  du  poème  porte  déjà  les  traces  visibles  de  la  folie 
et  de  l'hallucination.  Zarathoustra  a  ramassé  aux  confins  de  son 
royaume  quelques  hommes  supérieurs  qui  représentent  ce  qu'il 
y  a  de  plus  distingué  dans  la  société  actuelle.  Parmi  eux  se  trou- 
vent deux  rois  dégoûtés  de  leur  métier,  un  pape  sans  emploi,  le 
mauvais  magicien  et  quelques  autres  originaux.  Il  les  convie  tous 
à  un  banquet  dans  sa  grotte.  Ce  repas  agreste,  assaisonné  des  sen- 
tences caustiques  du  maître,  semble  à  la  fois  une  parodie  du  ban- 
quet de  Platon  et  de  la  Cène  du  Christ.  On  y  déguste  un  agneau 
apporté  par  l'aigle  familier  en  mémoire  de  ce  que  «  les  faibles 
ne  sont  bons  qu'à  être  mangés.  »  Le  prophète,  s'étant  éloigné  un 
instant  pour  prendre  l'air,  retrouve  ses  hôtes  en  prière  devant  un 
âne  qu'ils  encensent  faute  d'un  autre  dieu.  Zarathoustra  comprend 
alors  que   ces  gens  prétendus  supérieurs,  qui  ont  malgré  tout 
besoin  d'adorer  quelque  chose  et  de  diviniser  quelqu'un,  fût-ce 
un  âne,  sont  indignes  de  sa  grande  pensée.  Il  lui  faut  des  forts 
qui  ne  craignent  rien  et  ne  se  courbent  pas.  A  ce  moment,  Zara- 
thoustra voit  un  superbe  lion  couché  à  ses  pieds.  Ce  lion  formi- 
dable est  un  lion  qui  rit.  Terrible  aux  autres,  il  est  doux  à  son 
maître  et  lui  lèche  amicalement  les  mains.  Il  se  dresse  et  mugit. 
Aussitôt  tous  les  hôtes  de  la  grotte  s'enfuient  épouvantés  et  des- 
cendent la  montagnes  à  toutes  jambes.  Le  prophète  comprend 
alors  que  «  sa  pitié  pour  les  hommes  supérieurs  a  été  son  dernier 
péché.  »  Mais  il  déclare  que  «  ses  vrais  enfans  vont  venir  «  et 
rayonne  «  comme  un  soleil  levant.  » 

Telle  la  conclusion  de  ce  poème  fameux  et  de  l'évangile  anar- 
chique  de  Nietzsche.  La  folie  complète  était  proche.  Ce  qu'il  y  a 
de  tragique  et  de  vraiment  saisissant  dans  l'histoire  de  cet  homme 
c'est  que  l'apothéose  de  son  héros  imaginaire  fut  le  signal  de  sa 
propre  défaite.  La  figure  de  Zarathoustra,  spectre  grandi  de 
lui-même,  fut  la  dernière  hallucination  par  laquelle  il  voulut  se 

(1)  M"6  Salomc  raconte  que,  dans  les  deux  années  qui  précédèrent  l'éclipsé  tottk 
de  son  intelligence,  Nietzsche  était  absolument  hanté  par  cette  idée  du  retour  éterod 
des  choses.  La  première  fois  qu'il  lui  en  parla,  ce  fut  à  voix  basse,  avec  tons  te 
signes  de  la  terreur  la  plus  profonde. 


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11  i 


l'lndividlalisjje  et  l'anarchie.  805 

cacher  l'inévitable  abîme,  mais  qui  l'y  mena  d'autant  plus  sûre- 
ment. Veut-on  jeter  un  coup  d'œil  dans  le  drame  intérieur  qui  se 
joue  derrière  le  poème?  Veut-on  voir  le  visage  de  l'homme  sous 
le  masque  du  héros,  et  tout  ce  qu'il  y  a  de  désespoir  sous  ce 
triomphe  apparent?  Qu'on  lise  son  avant-dernier  écrit  intitulé  : 
Dithyrambe  de  Dionysos.  On  y  trouvera  le  passage  suivant  : 
«  Maintenant,  seul  avec  toi,  double  dans  mon  propre  savoir,  entre 
cent  miroirs,  faux  devant  toi-même,  incertain  entre  mille  souve- 
nirs, fatigué  de  chaque  blessure,  refroidi  de  tous  les  givres,  égorgé 
dans  mes  propres  filets,  connaisseur  et  bourreau  de  moi-même! 
malade  qui  meurt  d'un  venin  de  serpent,  prisonnier  qui  a  reçu 
le  lot  le  plus  dur,  je  travaille  courbé  dans  mon  propre  puits, 
enfermé  dans  mon  propre  moi  comme  dans  une  caverne,  je  me 
creuse  moi-même  et  je  suis  ma  propre  tombe,  impuissant,  raide, 
un  cadavre.  »  Cette  entière  confession  montre  assez  ce  que  cet 
orgueil  forcené  renferme  de  misère  cachée  et  à  quelles  ténèbres 
aboutissent  les  plus  hardis  mineurs  de  la  pensée  lorsqu'ils  ont 
éteint  en  eux-mêmes  la  lumière  de  la  sympathie. 

Au  cours  de  cette  étude  j'ai  fait  ressortir  les  extraordinaires 
qualités  de  Nietzsche,  afin  que  l'on  mesure  la  profondeur  de  sa 
chute  à  la  hauteur  de  son  esprit. 

Écrivain  de  premier  ordre,  moraliste  pénétrant,  penseur  pro- 
fond, satyrique  génial,  poète  puissant  à  ses  heures,  ses  dons 
merveilleux  semblaient  l'appeler  à  être  un  réformateur  bienfaisant 
de  la  pensée  pour  sa  génération.  Tout  a  été  englouti  dans  la  plé- 
thore du  moi  et  dans  la  folie  furieuse  de  l'athéisme.  Voilà  pour- 
tant celui  qu'une  fraction  de  la  jeunesse  se  propose  pour  modèle 
et  que  des  esprits  légers  citent  journellement  comme  le  prophète 
de  l'avenir!  S'ils  ne  reculent  pas  devant  ses  conclusions,  qu'ils 
apprennent  du  moins  par  son  exemple  où  peuvent  mener  certaines 
pratiques  intellectuelles.  L'histoire  des  idées  morales  de  notre 
temps  accordera  sans  doute  à  Nietzsche  la  grandeur  tragique  d'un 
homme  qui  a  eu  le  courage  d'aller  jusqu'au  bout  de  son  idée,  et 
qui  a  donné,  par  son  suicide  spirituel,  la  plus  éclatante  démons- 
tration de  son  erreur.  Quant  à  Zarathoustra,  il  mérite  de  rester 
dans  la  littérature  comme  un  monument  unique,  puisqu'il  nous 
révèle  l'âme  de  l'athée  jusqu'au  fond.  On  ne  peut  que  plaindre 
ceux  qui  y  chercheront  une  philosophie.  C'est  un  magnifique 
sépulcre  sculpté  en  marbre,  mais  un  sépulcre  qui  recouvre  —  le 
néant. 

Edouard  Schlré. 


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làmmmm 


DE  L'ORGANISATION 


DU 


SUFFRAGE  UNIVERSEL 


Ild) 


EXPÉDIENS   ET   PALLIATIFS 


Au  premier  problème  posé  :  —  Comment  faire  pour  conjurer 
lacrise  de  l'État  moderne?  et  ainsi  résolu  :  Organiser  le  suffrage 
universel,  —  s'ajoute  et  se  lie  un  second  problème,  dont  les  don- 
nées peuvent,  ou  doivent  même  être  formulées  ainsi  :  Comnmt 
organiser  le  suffrage  universel  de  telle  façon  que,  tout  en  restai 
universel  et  égal,  il  dégage  la  meilleure  représentation,  permette 
la  meilleure  législation,  et  assure  enfin  le  fondement  le  ph» 
solide  qu'il  soit  possible  de  donner  à  l'État? 

Tant  que  ce  second  problème  n'est  pas  résolu,  le  premier  m,\ 
l'est  qu'à  demi  :  il  peut  l'être  scientifiquement,  philosophique* 
ment  ;  il  ne  Test  point  pratiquement  et  politiquement.  Or  il  Htt*  ' 
faut  ici  une  solution  pratique  et  politique  ;  plus  encore  tjue  'fà$M 
doctrine,  nous  avons  besoin  d'un  texte  de  loi.  Cette  solution  p^ 
litique,  il  y  a  peut-être  un  moyen  de  la  trouver  et  sûrement,  ~" 


(1)  Voir  la  Revue  du  i«  juillet. 


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ORGANISATION    DU    SUFFRAGE   UNIVERSEL.  807 

le  moyen  existe,  ce  ne  saurait  être  que  celui-ci  :  Repasser  un  à 
un  tous  les  systèmes  imaginés  depuis  qu'on  s'est  aperçu  des  vices 
du  suffrage  universel,  depuis  cinquante  ans  que  nous  Pavons;  les 
analyser  un  à  un  et  les  critiquer  par  rapport  à  chacun  des  termes 
énoncés,  en  se  souvenant  qu'il  ne  s'agit  pas  seulement  de  corriger 
ou  d'atténuer  tel  ou  tel  des  inconvénient  du  suffrage  universel 
inorganique,  mais  bien  d'organiser  le  suffrage  universel  ;  de 
l'organiser  profondément  et  presque  au  sens  qu'a  le  mot  en 
biologie  ou  en  physiologie  ;  qu'il  ne  s'agit  pas  de  moins  que  de 
mettre  d'accord  Y  institution  nationale  avec  la  vie  nationale;  et,  en 
somme,  de  substituer  à  quelque  chose  de  très  simple,  mais  de 
mort-né,  quelque  chose  de  vivant,  mais  par  là  même  d'assez 
complexe. 

Ainsi,  le  chemin  est  tracé  :  aller  du  tout  simple  au  moins 
simple,  du  moins  simple  au  plus  compliqué,  et,  cependant,  prendre 
garde  que  si  aucun  de  ces  systèmes  ne  fournit  à  lui  seul,  sans 
doute,  la  solution  cherchée,  chacun  d'eux  ou  quelqu'un  d'entre 
eux  peut  apporter  un  élément  de  solution;  que  si  aucun  d'eux, 
sans  doute,  n'organise  le  suffrage  universel,  plusieurs  d'entre  eux 
peuvent  quand  même  servir  à  l'organiser.  —  Nous  ne  perrons 
donc  guère,  au  début,  que  les  plus  timides  et,  par  conséquent, 
les  moins  efficaces,  ceux  qu'on  appellerait  volontiers  des  expédiens 
ou  des  palliatifs;  mais,  s'ils  contiennent  quelque  parcelle  dont  on 
puisse  tirer  de  Tordre  et  de  la  vie,  et  qui  soit  à  quelque  degré  un 
principe  d'organisation,  il  serait  dommage  de  la  perdre,  pour  les 
avoir  jugés  trop  vite  et  les  avoir  rejetés  trop  dédaigneusement. 

I.    —  EXPÉDIENS    COMPATIBLES  AVEC   LA   FORME  ACTUELLE 

1°  VÉducation  du  suffrage  universel. 

Ce  qui  vient  d'abord  à  l'esprit,  c'est  que  l'éducation  du  suf- 
frage universel  n'est  pas  faite  et  qu'il  faut  la  faire.  Là-dessus,  on 
n'hésite  pas;  on  ne  s'interroge  pas;  et  pourtant,  il  vaudrait  la 
peine  d'y  réfléchir  :  en  effet,  qu'est-ce,  au  juste,  que  de  faire 
l'éducation  du  suffrage  universel?  et  cette  éducation,  si  haute- 
ment désirable,  peut-on  ou  ne  peut-on  pas  la  faire?  et  à  supposer 
qu'on  l'entreprenne,  avec  quels  instrumens,  par  quels  procédés? 
On  en  voit  trois  ou  quatre  :  F  école,  la  presse,  les  associations  libres, 
enfin  une  sorte  à! auto-éducation,  —  l'électeur,  en  votant,  s'appre- 
nant  à  voter,  comme  c'est,  si  l'on  en  croit  le  proverbe,  en  forgeant 
qu'on  devient  forgeron. 

L'école,  l'école  primaire,  de  la  ville  au  village.  Mais  qu'y  ensei- 
gnera-t-on?La  lecture,  l'écriture,  les  quatre  règles  de  l'arithmé- 

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808  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tique,  un  peu  d'histoire  et  de  géographie  ;  avec  cela  force  «  leçons 
de  choses  ».  Et  après?  Tout  homme  qui  sait  lire  est  un  homme 
sauvé  :  soit,  puisqu'on  nous  l'affirme  ;  mais  tout  homme  qui  saura 
lire  saura-t-il  choisirunbon  député?  Quel  rapport  nécessaire  y  a-t-il 
entre  savoir  lire  et  savoir  voter?  Bien  peu  de  personnes  s'en  sont 
embarrassées,  et  l'on  a  eu  tôt  fait  de  les  traiter  d'  «  ignorantins  », 
d'  «  obscurantistes  »  ou,  ce  qui  dit  tout,  de  «  réactionnaires  ». 
On  est  parti  bravement,  et  généreusement,  en  campagne.  Nous 
avons  découvert  et  expérimenté  une  folie  nouvelle,  la  folie  scolaire. 
Qui  niera  qu'il  y  eût  des  maisons  d'école  à  bâtir  et  des  communes 
à  pourvoir  de  maîtres  d'école?  Mais  pourquoi  cette  architecture? 
et  pourquoi  cette  apothéose?  Des  monumens,  partout  des  monu- 
mens!  L'État  aidera  les  communes  à  jeter  l'argent  par  les  fe- 
nêtres, pourvu  que  les  fenêtres  aient  des  sculptures,  et  toujours 
plus  de  frontons  et  toujours  plus  de  devises  !  Au  sommet,  en 
plein  ciel,  l'instituteur  transfiguré,  versant  sur  le  pays  des  torrens 
de  lumière.  Ce  n'est  plus  l'humble  fonctionnaire,  dont  rutile  et 
modeste  office  était  de  faire  épeler  les  enfans.  C'est  une  espèce 
d'apôtre.  L'instituteur  primaire,  c'est  l'Homme  qui  forme  l'homme 
et  le  Citoyen  qui  prépare  le  citoyen. 

Afin  de  l'aider  dans  sa  tâche,  on  l'a  muni  d'un  vade-mecum 
ou  d'un  guide,  d  un  manuel  d'instruction  morale  et  civique. 
L'instruction  primaire,  en  général,  c'était  bien;  mais  un  enseigne- 
ment spécial,  moral  et  civique,  c'est  mieux.  Des  hommes  poli- 
tiques considérables  et  les  plus  populaires  de  nos  professeurs 
se  sont  mis  à  en  fabriquer  à  l'envi,  de  ces  petits  traités,  qui  de- 
vaient porter  au  loin  la  saine  doctrine.  Au  fond  des  Landes  ou 
de  la  Basse-Bretagne,  il  n'y  aurait  plus  désormais  un  seul  paysan 
qui  ne  sût  par  cœur  tous  les  articles  de  la  Déclaration  des  droits, 
chef-d'œuvre  de  l'esprit  humain!  Nous  avions  déjà  des  soldats  de 
sept  ans  :  nous  allions  maintenant  avoir  des  citoyens  de  sept  ans, 
ferrés  sur  la  théorie  du  scrutin  non  moins  que  sur  le  manie- 
ment du  fusil.  Et  peut-être  les  avons-nous  eus,  peut-être  bien  les 
avons-nous,  ces  bataillons  de  jeunes  citoyens.  A  sept  ans,  ils  sont 
de  première  force  et  réciteraient  leur  manuel,  comme  le  parfait 
taleb  récite  le  Koran,  de  bas  en  haut  et  de  haut  en  bas,  de  droite 
à  gauche  et  de  gauche  à  droite,  à  l'endroit  et  au  rebours,  par  la 
fi&  et  le  commencement. 

Pendant  que  le  maître  les  tient  en  classe,  c'est  merveilleux: 
avez-vous  lu  leurs  rédactions?  Mais,  à  treize  ans,  les  parens  les 
reprennent,  et  ils  s'en  vont  à  l'atelier  ou  à  la  charrue.  A  vingt  et 
un  ans,  quand  ils  atteignent  l'âge  électoral,  de  toutes  les  notions 
plus  ou  moins  &\>%It&\\&3>  ta\&  orcv  taux  avait  gavé  la  mémoire,  il 
ue  reste  rieu,eçaeta^\ïrfo^>  ^^^^^^^x^fe^^^^vvCLottent... 


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ORGANISATION    DU    SUFFRAGE  UNIVERSEL.  809 

«  Êtes- vous  républicain?  —  Oui,  monsieur,  je  suis  républicain, par 
la  grâce  de...  l'Auteur  de  la  nature.  »  Car  c'est  cela,  et  ce  n'est  que 
cela;  un  catéchisme  qui  a  détrôné  l'autre,  qui  n'est  pas  mieux 
compris  et  qui  pénètre  moins.  C'est  cela  :  une  sorte  d'initiation 
religieuse,  faite  de  trop  bonne  heure  et  qu'il  est  impossible  ou  très 
difficile  de  défaire  ou  de  refaire  plus  tard.  Et  ce  caractère  religieux 
est  si  accusé,  qu'un  écrivain  anticlérical  et  franc-maçon  comme 
Bluntschli  a  proposé  sérieusement  d'instituer,  vers  la  vingtième 
ou  la  vingt-cinquième  année,  une  fête  solennelle  de  la  «  confir- 
mation civique  » .  Tant  il  pensait  aussi  que  l'école  laissait  à  faire, 
ou  qu'il  y  avait  après  elle  des  pertes  à  réparer  ;  que  le  citoyen  en 
exercice  n'était  plus  que  vaguement  l'apprenti  citoyen  ;  et  qu'entre 
treize  ans  et  vingt-cinq  les  vertus  de  l'éducation  subissaient  un 
inquiétant  déchet! 

L'école  ne  suffit  donc  pas  :  l'instruction  primaire  ne  suffit 
pas,  même  renforcée  d'une  instruction  civique  sur  manuels  spé- 
ciaux. Certes,  c'est  faire  quelque  chose  pour  l'amélioration  à 
venir  du  corps  électoral  que  de  réduire  le  nombre  des  illettrés, 
de  ceux  qu'en  Italie,  avec  un  sens  plus  fin  des  nuances,  on  nomme 
les  sans-alphabet,  anal f abêti;  car  c'est  quelque  chose  que  de  savoir 
lire.  Mais  ce  n'est  pas  assez,  et  même,  au  point  de  vue  politique, 
comme  d'ailleurs  à  tous  les  points  de  vue,  ce  n'est  pas  le  plus 
important.  Le  plus  important,  le  voici  :  Sachant  lire,  lira- t-on?  et, 
si  on  lit,  que  lira-t-on?  Et  nous  sommes  amenés  ainsi  à  rechercher 
ce  que  peut  la  presse,  ce  qu'elle  vaut  comme  second  facteur, 
comme  auxiliaire,  pour  l'éducation  du  suffrage  universel.  Elle 
peut  au  moins  autant  que  l'école.  Mais  «  elle  peut  »,  en  ce  point, 
signifie  «  elle  pourrait  ».  Elle  pourrait  infiniment  si...  Si  elle 
n'était  pas  ce  qu'elle  est  devenue. 

Oui,  si  ceux  qui  l'ont  en  mains  l'eussent  voulu,  elle  eût  pu  mo- 
difier à  la  longue  et  façonner,  transformer  et  conformer  un  peu  le 
corps  électoral.  L'homme  reçoit  aisément  ses  pensées  et  ses  opi- 
nions toutes  faites.  La  presse  avait  donc  devant  elle  un  vaste 
champ  d'action  et,  dans  l'État  moderne,  un  grand  rôle  à  jouer,  un 
rôle  qui  faisait  d'elle,  autrement  que  par  figure  de  style,  une  puis- 
sance de  l'État. . .  C'est  cette  part  essentielle  dans  la  vie  et  dans  la 
direction  de  l'État  que  John  Stuart  Mill  revendiquait  pour  elle, 
quand  il  disait  «  qu'elle  avait  remplacé  le  Pnyx  et  le  Forum,  et 
que,  grâce  à  elle,  dans  le  régime  représentatif,  se  conservait 
comme  une  trace  de  démocratie  directe.  » 

Mais  ce  n'est  calomnier,  ni  injurier,  ni  dénigrer  personne  que 
de  le  reconnaître  sincèrement  :  nulle  part,  peut-être,  elle  n'a  été, 
en  tout  cas  elle  n'est  plus,  à  d'honorables  exceptions  près  et  sauf 
en  ce  qui  touche  le  patriotisme,  à  la  hauteur  de  sa  mission.  Nos 


^ 


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810     .  REVUB  MS  DEUX 

journaux  les  plus  sages  et  les  mieux  informés,  les  seuls  < 
du  poids  et  de  l'autorité  chez  nous  et  au  dehors,  ne 
guère  contribuer  à  l'éducation  du  suffrage  universel,  parce  qu'ila 
ne  yont  pas  assez  avant  dans  le  peuple;  et,  aussi  bien  dans  ces 
journaux  mômes,  que  de  questions  sont  traitées  légèrement,  sans 
étude,  à  la  hâte  et  presque  au  pied  levé  !  Que  de  formules  vides  de 
sens,  d'aphorismes  non  vérifiés,  de  préjugés  momifiés  en  phrases 
de  convention!  que  d'oripeaux  et  de  «  clichés  »,  ou,  d'un  seul 
mot,  que  de  fétichisme  politique  !  Pour  d'autres,  c'est  la  frivolité 
et  le  dilettantisme  mêmes  ;  ce  qu'on  appelle  «  l'esprit  m  et  ce  qu'on 
appelait  «  la  gauloiserie  »,  raffinés  et  tournés  en  un  «  parisi- 
anisme »  de  café  et  de  coulisses,  avec  un  reportage  impudent,  qui 
ne  respecte  ni  devoirs,  ni  droits,  ni  deuils,  ni  misères,  et  qui 
s'indigne  quand  il  se  trouve  encore  quelqu'un  qui,  ne  croyant  pas 
devoir  mettre  tout  le  monde  dans  ses  secrets  de  famille,  ose 
défendre  sa  porte  à  un  «  représentant  de  la  presse  ». 

Hâtons- nous,  du  reste,  de  l'avouer,  puisque  ce  n'est  que  jus- 
tice :  s'il  y  a  là  un  mal  qui,  invétéré  et  exaspéré,  se  changerait  en 
une  vraie  maladie  sociale,  la  presse  n'est  pas  seule  coupable,  et  la 
public  l'est  autant  qu'elle.  La  presse  sert  au  public  ce  qu'il  aime  : 
elle  a  tort  de  le  lui  servir,  mais  le  public  a  tort  de  l'aimer.  Voilà 
pour  les  péchés  capitaux  de  la  presse  :  le  manque  d'idées  et  de 
connaissances,  la  routinière  banalité  du  fond  et  de  la  forme,  k 
satisfaction  à  peu  de  frais,  la  course  au  renseignement,  exact  oa 
inexact,  la  précipitation  à  conclure,  l'habitude  de  trancher  en  tout, 
la  tendance  à  entraîner  l'opinion  publique  et  à  la  dévoyer  sur  des 
sujets  qui  ne  sont  pas  matière  d'opinion  publique,  le  penchant  à 
la  suspicion  et  la  complaisance  au  scandale.  On  ne  veut  rien  dira 
de  plus,  ni  faire  même  l'allusion  la  plus  voilée  à  certaines  pra- 
tiques :  nous  ne  parlons  ici  de  la  presse  qu'en  tant  qu'agent 
d'éducation  pour  le  suffrage  universel. 

Mais  il  est  une  observation  d'une  portée  plus  générale  et  qu'on 
ne  peut  pas  ne  pas  faire.  Puissance  ou  non,  la  presse  est  un  pro- 
duit de  ce  siècle.  Or,  économiquement,  qu'est-ce  qui  donne  à  ce 
siècle  sa  physionomie  entre  tous  les  autres?  C'est  qu'il  a  vu 
baisser  les  prix,  s'étendre  le  marché,  diminuer  la  qualité,  s'accroî- 
tre le  goût  et  le  besoin  de  gagner.  A  tous  égards,  la  presse,  dost 
il  s'est  plaint  parfois,  est  son  sang  et  sa  fille.  A  mesure  que  la 
prix  des  journaux  a  baissé,  leur  clientèle  s'est  étendue;  à  mesure 
que  la  presse  est  apparue  comme  un  instrument  de  lucre  ou  de 
spéculation,  on  ne  lui  a  plus  guère  assigné  pour  but  que  de  ga- 
gner. La  préoccupation  de  «  l'affaire  »  a  dominé,  puis  absorbé, 
jusqu'à  ce  qu'elle  achève  un  jour  de  l'étouffer,  la  préoccupatiea 
doctrinale.  En  même  temps  et  d'un  autre  côté,  à  mesure  quel*  j 

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ORGANISATION    DU    SUFFRAGE   UNIVERSEL.  811 

public  s'étendait,  la  qualité  de  la  presse  descendait  à  cette  mé- 
diocrité qui  est  le  lot  et  comme  la  loi  des  foules.  Ce  n'est  pas  la 
presse  qui  a  élevé  le  public  jusqu'à  elle,  c'est  le  public  qui  a  attiré 
la  presse  jusqu'à  lui.  Elle  n'a  pas  haussé  le  public  à  un  sou  jus- 
qu'à une  politique  raisonnée  et  consciente  :  elle  s'est  contentée 
de  jeter  à  tout  le  public  indifféremment  sa  pâture  quotidienne  de 
politique  à  un  sou.  Ne  pouvait-elle  pas  comprendre  et  pratiquer 
autrement  son  rôle?  C'est  une  grande  question, mais  pour  toutes 
ces  raisons,  ce  qu'il  y  a  de  sûr,  c'est  que  la  presse  n'a  pas  fait 
l'éducation  du  suffrage  universel  et  que,  pour  la  faire,  il  lui  fau- 
drait elle-même  se  refaire  du  tout  au  tout. 

Outre  l'école  et  la  presse,  il  y  aurait  encore,  pour  faire  cette 
éducation,  les  associations  libres.  Et  à  la  vérité,  elles  ne  man- 
quent pas,  mais  elles  ne  sont  ni  assez  nombreuses  ni  assez  sui- 
vies. Quelques-unes  ont  déjà  tenté  et  accompli  d'excellente  be- 
sogne, mais  plutôt  en  vue  de  l'instruction  générale  que  de 
l'éducation  politique,  et,  on  le  répète,  l'une  ou  l'autre,  ce  n'est 
pas  tout  un.  Peut-être  ne  s  y  essaieraient-elles  pas  sans  danger;  et 
le  danger,  pour  une  société  qui  voudrait  travailler  à  l'éducation 
du  suffrage  universel,  serait  de  devenir  la  chose  d'un  politicien  ou 
d'un  groupe  de  politiciens,  lesquels  ne  la  regarderaient  que 
comme  un  outil  à  pétrir  sous  leurs  doigts  la  pâte  électorale. 
Deux  ou  trois  grandes  associations  ont  à  peu  près,  quant  à  pré- 
sent, échappé  à  ce  péril,  mais  on  voit  bien  les  grippeminauds 
qui  les  guettent.  Alors,  elles  seraient  perdues  pour  le  bien  à  faire, 
l'éducation  et  non  la  captation  de  la  liberté  ou  du  droit  politiques  ; 
elles  ne  seraient  plus  —  et  la  plupart  des  autres  en  sont  là  —  que 
de  pures  ou  d'impures  boutiques,  hypocrites  succursales  de  co- 
mités, dont  l'éducation  du  suffrage  est  le  moindre  souci  et  qui 
ont,  au  contraire,  un  intérêt  certain  à  ce  que  cette  éducation,  tant 
prônée  par  eux,  se  passe  en  belles  paroles,  mais,  venant  aux  actes, 
à  ce  qu'elle  ne  soit  jamais  faite. 

Reste  enfin  le  suffrage  universel  auto-didacte,  Y  auto-éducation 
du  suffrage  universel,  en  laquelle  l'âme  noble  et  quelque  peu 
naïve  de  John  Stuart  Mill  a  professé  une  foi  si  touchante,  et  si 
ruinée  en  nous  par  l'expérience.  Mais  quel  gaspillage  de  temps  et 
de  peine!  quels  tâtonnemens  et  quelles  malfaçons,  si  l'on  devait 
tout  tirer  de  soi-même,  s'instruire  sans  maîtres,  à  la  sueur 
de  son  front,  et,  à  chaque  fois,  réinventer  son  art!  Depuis 
que  l'humanité  se  connaît,  elle  ne  s'est  appliquée  qu'à  cela  :  à 
devenir  forgeron  autrement  qu'en  forgeant  et  quand,  pour  le 
devenir,  il  lui  en  eût  coûté  un  trop  dur  effort,  la  lassitude 
l'a  prise;  —  et  elle  n'a  pas  forgé.  Au  surplus,  et  quoi  qu'il 
en  soit,  il  y  a  cinquante  ans  que  nous  votons,  et  votous-i\^\\% 


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812  1EVCE  DES   DEUX  MOlCreS. 

<c  mieux  »,  savons-nous  mieux  voter  qu'au  premier  jàmf 
Et,  d'autre  part,  toute  éducation,  même  dite  mutuelle,  sup- 
pose quelqu'un  qui  veuille  bien  enseigner  et  quelqu'un  qui  veuille 
bien  apprendre.  Dans  l'égalité  absolue,  l'éducation  est  impossible; 
et  qui  se  résignera  à  apprendre  ?  qui  se  dévouera,  —  ou  se  ris- 
quera, —  à  enseigner?  Où  sont  les  influences  sociales?  les  in- 
fluences fixes  et  sûres,  celles  qui  s'exerçaient  d'elles-mêmes,  taci- 
tement et  de  proche  en  proche,  par  le  seul  fait  de  la  position 
acquise?  Où  est  la  «  hiérarchie  sociale  »?  Qui  donnera,  et  qui 
recevra  un  conseil  ?  Qui  l'offrira,  et  qui  le  demandera  ?  Qui  l'ap- 
portera, et  qui  le  supportera?  Il  n'y  a  plus  que  des  électeurs:  ' 
tout  citoyen  est  électeur,  tout  électeur  est  souverain,  tout  sou- 
verain se  gouverne  et  gouverne  à  sa  guise  ;  nul  n'est  plus  souve- 
rain, plus  électeur,  plus  citoyen  que  nul  autre,  et  comme  nul 
autre  n'a  à  apprendre,  nul  non  plus  n'a  à  enseigner. 

Au  résumé,  si  l'éducation  du  suffrage  universel  doit  faire 
l'objet  de  tous  nos  vœux,  ni  l'école  seule,  ni  la  presse  seule,  ni, 
seules,  les  associations  libres,  ni  le  suffrage  universel,  se  déve- 
loppant et  s'éclairant  par  sa  force  intrinsèque,  ne  peuvent  l'entre- 
prendre avec  chance  de  succès.  Réunies,  l'école,  la  presse  et  les 
associations  libres  y  arriveraient-elles,  que,  les  générations  se 
succédant,  l'œuvre  serait  sans  cesse  à  recommencer.  Et  persévérât- 
on,  recommençàt-on  toujours,  que  ce  ne  serait  pas  encore  assex. 
Le  suffrage  universel,  amendé  par  l'éducation  et  fait  par  elle  plus 
viril,  serait  préférable,  incomparablement,  à  ce  suffrage  universel 
brutal,  enfantin  et  barbare:  mais,  encore  et  toujours,  le  même 
problème  s'imposerait,  et  encore  et  toujours  s'imposerait  la  même 
solution.  «  Élever  »  le  suffrage  universel  ne  dispenserait  pas  de 
l'organiser.  L'éducation  du  suffrage  universel  rendrait  vraisem- 
blablement plus  facile,  mais  à  peine  moins  urgente  et  ne  rendrait 
pas  moins  nécessaire  l'organisation  du  suffrage  universel;  et 
celle-ci  demeurerait  supérieure  à  celle-là,  d'autant  que  le  corps 
vivant  est  supérieur  à  de  la  matière  dégrossie. 

2°  Le  vote  obligatoire. 

Une  deuxième  plaie  du  suffrage  universel  inorganique,  c'est 
le  grand  nombre  des  abstentions.  Elles  atteignent  des  proportions 
telles  qu'on  a  pu  voir  des  Chambres  ne  représenter  certainement 
qu'une  minorité,  par  rapport  au  total  des  électeurs  inscrits.  Pour 
nous  en  tenir  au  passé,  les  statistiques  officielles  déclarent,  aax 
élections  d'octobre  1889  (et  Ton  se  rappelle  combien  à  ce  momest 
les  passions  politiques  étaient  montées  et  combien  la  lutte  était 
vive)  une  moyenne  de  76,6  votans  pour  400  électeurs  portés  sar 

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les  listes,  soit  près  d'un  quart  d'abstentionnistes,  quel  que  puisse 
être  le  motif  de  l'abstention  ou  de  l'absence.  Un  quart,  c'est  la 
moyenne  ;  mais,  dans  plusieurs  départemens,  le  chiffre  des  absten- 
tions dépasse  sensiblement  le  tiers.  Dans  quelques-uns,  il  arrive 
presque  à  la  moitié  des  électeurs  inscrits. 

Depuis  1889,  l'indifférence,  le  détachement,  n'ont  fait  encore 
qu'augmenter  et  l'on  peut,  par  ia  simple  observation,  évaluer  à 
un  tiers  environ,  dans  la  plupart  des  circonscriptions,  le  chiffre 
des  abstentions  aux  élections  dernières.  Défalquez  les  bulletins 
blancs,  les  bulletins  nuls,  les  votes  fantaisistes  :  il  reste  un  député 
élu  par  la  moitié,  plus  un,  de  moins  des  deux  tiers  des  électeurs 
inscrits.  —  c'est-à-dire  par  moins  d'un  tiers,  —  c'est-à-dire  par  une 
minorité,  —  dont  il  faut  une  fiction  un  peu  forte  pour  faire  une 
majorité,  la  majorité  et  même,  dans  la  rhétorique  parlementaire, 
«  le  pays  ». 

Les  abstentions  creusent  donc  et  minent  en  quelque  sorte  la 
plupart  des  élections  :  elles  condamnent  les  majorités  à  n'être 
que  des  apparences  et  les  Chambres,  que  des  fantômes.  Et  non 
seulement  elles  réduisent  à  des  minorités  les  prétendues  majo- 
rités; non  seulement  elles  restreignent  à  l'excès  la  quantité  des 
électeurs  réellement  représentés,  mais  elles  ont  une  détestable 
action  sur  la  qualité  des  représentans,  et  de  contre-coup  en 
contre-coup  elles  détériorent  toute  la  politique.  Car  si,  suivant 
un  mot  aussi  juste  que  piquant,  ce  sont  toujours,  à  la  guerre,  les 
mêmes  qui  se  font  tuer,  ce  sont  toujours,  aux  élections,  les  mêmes 
qui  ne  se  font  pas  tuer,  pour  cette  raison  péremptoire  qu'ils  ne 
répondent  pas  à  l'appel.  Oui,  ce  sont  toujours  les  mêmes  et,  par 
malheur,  ce  sont  toujours  les  plus  posés,  les  plus  rassis,  les  plus 
intelligens,  il  faut  le  dire  :  ce  sont  les  meilleurs,  d'où  il  suit  que 
notre  sort  à  tous  dépend  des  moins  bons  ou  des  pires. 

Mais  qu'y  faire?  Traîner  aux  urnes  ces  réfractaires  ou  ces  ré- 
calcitrans?  Décréter  le  vote  obligatoire?  On  sait  des  législateurs 
amateurs  et  même  des  législateurs  en  titre  qui  ne  reculeraient  pas 
devant  cette  extrémité.  Tout  récemment,  deux  propositions  por- 
tant obligation  de  voter  ont  été  soumises  à  la  Chambre,  l'une 
venue  de  la  droite,  et  l'autre  d'une  de  nos  gauches;  ce  qui  prouve 
au  moins  que  le  fléau  de  l'abstention  n'épargne  aucun  parti.  Il 
sera  curieux  de  voir  ce  que  décidera  sur  ce  sujet  une  assemblée 
dont  chaque  membre  a,  chaque  jour  et  dix  fois  par  jour,  à  la 
bouche  ces  syllabes  sacrées  :  «  la  souveraineté  nationale  »,  puis- 
que, enfin,  si  je  suis  souverain,  le  premier  usage  que  j'aie  le  droit 
de  faire  de  ma  souveraineté,  c'est  précisément  de  n'en  pas  faire 
usage.  Un  souverain  qu'on  oblige  à  l'exercice  de  la  souveraineté 
a  «  un  supérieur  humain  »  et,  par  définition,  n'est  plus  un  sou- 


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verain  ;  une  souveraineté  de  l'exercice  de 
pas,  quand  il  plaît,  s'abstenir  et  qu'on  ne  pourttô  nas  **  besoin 
abdiquer,  n'est  plus  une  souveraineté;  c'est,  dans  le  langage  (b 
droit  comme  en  logique,  une  servitude. 

Il  faut,  par  conséquent,  choisir  entre  «  le  vote  obligatoire  » 
et  ce  la  souveraineté  du  peuple.  »  Se  résoui-on  à  passer  outre  et 
convient-on,  comme  nous  le  disons,  nous,  que  voter  n'est  ni 
l'exercice  d'une  prétendue  souveraineté,  ni  l'affirmation  positifs 
d'un  prétendu  droit  naturel,  mais  une  commission,  une  charge  on 
une  fonction  sociale,  conférée  par  l'État  au  profit  de  l'État,  l'ob- 
jection théorique  disparaît  en  partie,  mais  tout  n'est  pas  fini.  En 
effet,  quelle  sera  la  sanction?  Le  vote  est  obligatoire,  sous  peine... 
Sous  peine  de  quoi?  Nécessairement,  voici  quelle  sera  la  peine: 
lorsqu'on  aura  négligé  de  voter  deux  ou  trois  fois  et  qu'on  àm 
reçu  deux  ou  trois  avertis semen s,  après  s'être  vu  affichera  la  porte 
de  la  mairie,  on  sera  rayé  de  la  liste  électorale. 

La  belle  affaire  !  et  le  beau  sermon  que  fera  le  juge  à  ce  citoyen 
peu  zélé  :  «  Un  tel,  il  y  a  cinq  ans  que  vous  n'avez  voté.  Eh 
bien!  vous  ne  pourrez  voter  que  dans  cinq  ans,  quand,  par  la 
suspension  de  votre  devoir  électoral,  vous  aurez  appris  ce  que 
c'est  que  le  devoir  électoral  I  »  Et,  sans  doute,  nous  sommes  si 
étrangement  faits  qu'un  tel,  qui  ne  votait  jamais,  sera  peut-être 
puni  et  souffrira  peut-être  d'être  privé  de  suffrage.  Mais,  pour 
parler  de  pénalité,  ce  n'est  pourtant  pas  là  une  pénalité.  Que  si 
l'on  veut  de  vraies  peines,  des  peines  afflictives  (seront-elles  aussi 
infamantes?)  quelles  seront-elles?  L'amende?  la  prison  même? 
Alors  combien  d'amende?  et  combien  de  prison?  Un  franc,— 
comme  dans  le  canton  de  Schaffouse?  Deux  francs,  —  comae 
dans  Saint-Gall?  De  un  à  trois  francs,  avec  réprimande,  et  vingt 
francs,  en  cas  de  récidive  dans  les  six  ans,  —  comme  en  Belgiqae? 
Et  justement,  la  Belgique  vient  de  faire,  en  grand,  une  application 
du  vote  obligatoire.  Mais,  ainsi  que  le  remarquait  un  des  rappor- 
teurs, «  ce  principe  de  l'obligation  existe,  du  reste,  dans  ses  lois. 
On  est  obligé  de  faire  partie  du  conseil  de  famille;  on  ne  peut  es 
soustraire  aux  fonctions  de  juré;  on  ne  peut  refuser  le  service  de 
la  garde  civique,  et  il  faut  participer  aux  élections  de  la  garde.  »  — 
L'argument  est  irrésistible,  pour  les  pays  qui  jouissent  encore  da 
régime  bourgeois  de  la  garde  civique.  Mais,  pour  les  autres,  qui 
ne  le  connaissent  plus,  ce  serait  s'exposer  à  quelque  ridicule  que 
d'instituer  la  salle  de  police,  «  les  haricots  »  du  suffrage  uni- 
versel; et  l'effet  obtenu,  quand  on  enverrait  réfléchir  les  citoyww 
trop  mous  ou  les  souverains  trop  fainéans  que  nous  sommes,  sÉf 
l'inconvénient  qu'il  y  a  à  dédaigner  la  souveraineté,  ne  serait  po» 
bablement  pas  celui  que  l'on  aurait  poursuivi. 

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ORGANISATION    DU    SUFFRAGE   UNIVERSEL.  815 

Et  puis,  n'y  a-t-il  pas  abus  à  conclure  de  l'obligation  de  faire 
partie  d'un  conseil  de  famille,  ou  de  l'obligation  de  remplir  les 
fonctions  de  juré,  ou  de  l'obligation  de  s'acquitter  du  service 
militaire,  ou  de  l'obligation  de  payer  l'impôt,  —  à  l'obligation  de 
voter?  Je  sais  toujours  à  qui  l'on  doit  nommer  un  conseil  de  fa- 
mille et  qui  peut  être  le  tuteur;  de  qui  j'ai  à  apprécier  les  actes 
que  l'on  incrimine;  à  qui,  soldat,  je  dois  obéir,  et  à  qui,  contri- 
buable, je  dois  verser  mon  argent;  mais,  électeur,  je  ne  sais  pas 
toujours  pour  qui  je  dois  et  puis  utilement  voter.  Lorsque  je  sors 
du  régiment,  j'en  sors  libéré  du  service;  lorsque  je  reviens  de 
chez  le  percepteur,  j'en  reviens  libéré  de  ma  dette  ;  lorsque  je 
reviens  du  scrutin,  je  n'en  reviens  pas  toujours  représenté.  Néan- 
moins me  contraindrez-vous  à  aller  perdre  mon  temps  pour  égarer 
ma  voix,  s'il  n'y  a,  d'aventure  (et  c'est  une  aventure  fréquente), 
aucun  des  candidats  en  qui  j'aie  confiance?  Et,  à  défaut  de  l'acte 
utile,  m'astreindrez-vous  au  simulacre?  Devrai-je  faire,  de  par  la 
loi,  le  geste  auguste  de  l'électeur?  —  Ombres  lamentables  et  la- 
mentables urnes  ! 

Toutefois,  à  condition  de  ne  pas  s'accrocher  opiniâtrement  à 
«  la  souveraineté  du  peuple  »,  peut-être  serait-il,  un  jour,  pos- 
sible et  légitime  de  rendre  le  vote  obligatoire  ;  mais  seulement 
après  qu'on  aurait  assuré  à  tout  électeur  le  vote  utile.  Les  Belges 
eux-mêmes  n'ont  pas  superposé  le  vote  obligatoire  au  suffrage 
universel  pur  et  simple  et  complètement  inorganique.  Et  nous 
en  revenons  encore  au  même  point  :  que  de  tenter,  présentement , 
l'éducation  du  suffrage  universel  et  d'établir,  présentement,  l'obli- 
gation du  vote,  ce  sont  bien,  si  l'on  veut,  des  expédiens,  dont  le 
bénéfice  d'ailleurs  est,  présentement,  incertain  ;  mais  que  l'un  ne 
dispense  point  d'organiser  le  suffrage  universel,  et  que  l'autre  est 
inacceptable,  à  moins  que  le  suffrage  universel  n'ait,  avant  de 
l'admettre,  été  organisé.  Peut-être  aussi,  quand,  en  organisant  le 
suffrage  universel,  on  aura  rendu  le  vote  sûrement  utile,  pourra- 
t-on  faire  l'économie  d'une  contrainte,  et  sera-t-il  alors  inutile 
de  rendre  le  vote  obligatoire. 

II.  —  CHANGEMENS  SEULEMENT  DANS  LA  FORME 

De  ces  expédiens,  ou  de  ces  palliatifs,  l'éducation  du  suffrage 
universel  et  l'obligation  du  vote,  —  l'éducation  est  difficile  à 
faire,  elle  serait  constamment  à  recommencer  ;  —  l'obligation  est 
difficile  à  imposer,  tant  que  l'utilité  du  vote  n'est  pas  garantie  à 
tout  électeur.  Mais  n'étaient  ces  difficultés,  ces  doutes  sur  l'effi- 
cacité de  l'éducation  et  sur  l'équité  de  l'obligation,  pour  l'éduca- 
tion, il  n'y  aurait  qu'à  l'entreprendre,  et  il  n'y  a  même  cas  de  lov  &. 


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816  UEVLE  DES  DEUX  MONDES. 

faire;  pour  l'obligation,  il  y  aurait  à  faire  une  loi,  mais  si  le  prin- 
cipe en  peut  être  débattu,  si  l'opportunité  en  peut  être  contestée, 
cette  loi,  du  moins,  serait  faisable,  comme  l'éducation  le  serait, 
sans  toucher  au  suffrage  universel  tel  qu'il  est,  sans  y  rien  changer. 
L'éducation  du  suffrage  et  l'obligation  du  vote  sont  l'un  et  l'autre 
des  expédions,  des  palliatifs  qui  n'exigent  aucun  changement, 
même  dans  la  forme  actuelle  du  suffrage.  Il  y  en  a  d'autres,  au  con- 
traire, qui  exigeraient  des  changemens  dans  la  forme,  et  quelques- 
un  s,  des  changemens,  minimes,  il  est  vrai,  dans  la  substance  du 
suffrage  actuel.  Parmi  les  premiers  :  le  scrutin  de  liste  à  sub- 
stituer au  scrutin  d'arrondissement;  le  vote  public  à  substituer  au 
vote  secret;  la  limitation  des  dépenses  électorales  à  substituer  & 
la  liberté  de  ces  dépenses.  —  On  ne  dit  pas  que  tout  cela  doive  être 
substitué  à  ce  qui  existe,  mais  seulement  qu'on  pourrait  l'y  sub- 
stituer, et  que  ce  sont  encore  des  expédiens  ou  des  palliatifs  pro- 
posés, lesquels  emporteraient  des  changemens  dans  la  forme  du 
suffrage  universel.  Ces  expédiens,  que  valent-ils  ?  Et  que  don- 
neraient ces  changemens? 

1°  Scrutin  de  liste  ou  scrutin  d'arrondissement. 

C'est  une  question  qui  n'a  jamais  été  tranchée,  depuis  que  l'on 
procède  à  des  élections,  de  savoir  lequel  des  deux  modes  est  le  pré- 
férable :  du  scrutin  de  liste  ou  du  scrutin  d'arrondissement.  Le 
scrutin  de  liste  a  ses  partisans,  mais  le  scrutin  d'arrondissement  a 
les  siens;  le  scrutin  de  liste  a  ses  adversaires,  mais  le  scrutin  d'ar- 
rondissement en  a  d'aussi  résolus  et  d'aussi  bien  armés.  Le  scrutin 
de  liste  a  ses  mérites,  mais  le  scrutin  d'arrondissement  n'est  pas 
sans  en  avoir  une  part  ;  le  scrutin  de  liste  a  ses  incon venions, 
mais  le  scrutin  d'arrondissement  n'en  a-t-il  point,  et  davantage? 
L'éloquence,  la  force  dialectique  qu'on  a  mises  à  soutenir  le  scru- 
tin de  liste  n'ont  d'égales  que  la  force  dialectique  et  l'éloquence 
qu'on  a  dépensées  pour  soutenir  le  scrutin  d'arrondissement. 
L'abondance  d'exemples  en  faveur  du  premier  ne  le  cède  pas  d'un 
seul  à  l'abondance  d'exemples  en  faveur  du  second.  Autant  pour 
l'un,  autant  pour  l'autre;  les  membres  les  plus  ingénieux  de  tous 
les  parlemens  qui  se  sont  succédé  se  sont  bornés  à  mieux  aimer 
les  uns,  l'un,  et  les  autres,  l'autre;  —  quelquefois  même,  tantôt 
l'un,  tantôt  l'autre. 

L'empressement  avec  lequel  on  a  quitté  le  scrutin  d'arrondis- 
sement pour  adopter  le  scrutin  de  liste  serait  incomparable  et 
décisif,  sans  l'empressement  avec  lequel  on  a  quitté  le  scrutin  de 
liste  pour  revenir  au  scrutin  d'arrondissement.  De  1789  à  1875, 
la  France  a  accwe\\\\,  \ro\*TO\*te,  une  douzaine  de  constitutions, 


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ORGANISATION    DL    SUFFRAGE    UNIVERSEL.  817 

et,  sous  toutes  ces  constitutions,  elle  a  fait  une  douzaine  de  fois 
le  voyage;  le  pendule  législatif  a  oscillé  une  douzaine  de  fois 
entre  le  scrutin  d'arrondissement  et  le  scrutin  de  liste,  proclamés 
tour  à  tour  exécrables  et  supérieurs.  En  1793,  l'uninominal  ;  en 
1795,  la  liste;  en  1814,  l'uninominal;  en  1817,  la  liste;  en  1820, 
l'uninominal;  en  1848,  la  liste  par  département;  en  1852,  l'uni- 
nominal; en  1871,  la  liste;  en  1875,  l'uninominal;  en  1885,  la 
liste:  en  1889,  l'uninominal.  Et  de  même  hors  de  France.  Certains 
pays,  comme  l'Italie,  qui  avaient  le  scrutin  de  liste,  l'ont  rem- 
placé par  le  scrutin  d'arrondissement  ;  mais  ils  avaient  eu  aupara- 
vant le  scrutin  d'arrondissement,  qu'ils  avaient  remplacé  par  le 
scrutin  de  liste,  — et  il  n'est  pas  bien  sûr  qu'ils  s'en  tiennent  là. 
Certains  pays,  comme  l'Angleterre,  les  Pays-Bas,  la  Belgique, 
l'Espagne,  ont  essayé  d'une  combinaison  des  deux  procédés,  et 
ne  s'en  sont  pas  trouvés  plus  mal,  —  ni  mieux.  Ainsi,  ni  l'infé- 
riorité ni  la  supériorité  d'un  mode  de  scrutin  sur  l'autre  n'a  été 
catégoriquement,  irréfutablement  démontrée,  ni  par  des  raison- 
nemens,  ni  par  les  résultats. 

Les  partisans  du  scrutin  d'arrondissement  font  valoir  que, 
avec  le  scrutin  de  liste,  «  il  est  impossible  que  les  électeurs  con- 
naissent tous  les  candidats.  »  Cela  est  vrai;  mais  est-il  vrai  que, 
avec  le  scrutin  d'arrondissement,  tous  les  électeurs  connaissent  le 
candidat?  —  Avec  le  scrutin  de  liste,  disent-ils,  le  comité  est 
tout-puissant,  au  chef-lieu  du  département;  et,  avec  le  scrutin 
uninominal,  le  comité  n'est-il  pas  tout-puissant  au  chef-lieu  de  l'ar- 
rondissement?—  «  Le  scrutin  de  liste  favorise  le  mouvement  plé- 
biscitaire »  ;  mais  le  scrutin  uninominal  rentrave-t-il?et  ne  pour- 
rait-on pas  répondre  que,  plus  les  circonscriptions  sont  petites, 
plus  elles  sont  dans  la  main  et  à  la  merci  du  pouvoir  central? 
—  «  Le  scrutin  de  liste  favorise  des  coalitions  qui  révoltent  la 
conscience  publique,  et  c'est  la  nuance  extrême  qui  impose  ses 
volontés.  »  Et  en  quoi  le  scrutin  d'arrondissement  empêche-t-il 
les  coalitions,  ou  garde-t-il  de  la  chute  aux  extrêmes?  Mais  on 
ajoute  :  «  Par  le  scrutin  de  liste,  la  minorité  est  sacrifiée.  »  Ne 
l'est-elle  donc  pas  par  le  scrutin  d'arrondissement? 

Les  partisans  du  scrutin  de  liste  répliquent  :  «  Avec  le  scrutin 
d'arrondissement,  les  élections,  à  y  bien  regarder,  n'ont  point 
de  sens  politique,  ou  elles  en  ont  peu,  ou  elles  en  ont  moins 
qu'avec  le  scrutin  départemental  ;  elles  ne  déterminent  point 
de  courant  politique.  »  —  «  Tant  mieux  !  tant  mieux  !  s'écrient  les 
autres  :  avec  le  scrutin  uninominal  il  n'y  a  pas,  comme  vous 
dites,  de  courant  politique,  mais  il  n'y  a  pas  de  crues  subites  et 
de  débordemens  :  c'est  un  petit  flot  qui  coule  lentement,  mais 
sûrement  ;  qui  dort  un  peu,  mais  auquel  on  peut  sans  impru- 
tomb  cxxx.  —  1895.  VU 

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818  uetob  mm  bbcx  «owdes. 

dence  confier  sa  barque.  »  Les  partisans  du  scrutin  dé 
reprennent  alors  :  «  Mais,  avec  votre  scrutin  d'anonfiaMi 
nons  n'aurons  jamais  que  des  choses  médiocres  et  des 
médiocres,  des  intérêts  et  des  députés  de  clocher.  »  — «  Cesonlto 
intérêts  réels,  leur  riposte-t-on  du  camp  opposé,  et  les  hommes 
médiocres  sont  les  hommes  pratiques.  Après  tout,  vous  eo  avez 
usé,  du  scrutin  de  liste,  il  n'y  a  pas  longtemps:  quels  hommes  si 
éminens  nous  a-t-il  donnés?  » 

«  Enfin  (et  c'est  le  coup  que  tenaient  en  réserve  les  défensem 
du  scrutin  de  liste),  enfin!  le  scrutin  d'arrondissement  (avise 
l'esprit  même  du  régime  :  le  représentant,  avec  lui,  n'est  plus 
qu'un  commissionnaire,  qui  assiège  les  ministres  et  les  bureaux; 
si  bien  que  des  électeurs  aux  candidats,  des  comités  aux  dépatés, 
des  députés  aux  chefs  de  groupes,  et  des  chefs  de  groupes  aux 
ministres,  la  politique  n'est  plus  qu'un  marchandage.  »  Le  coup 
est  bien  lancé  et  il  porte,  mais  le  scrutin  d'arrondissement  n'es 
est  pas  frappé  à  ne  s'en  plus  relever  :  «  Commissionnaires  peur 
commissionnaires!  peuvent  encore  répondre  ses  apologistes:  aa 
lieu  de  commissionnaires  d'arrondissement,  vous  aurez  des  com- 
missionnaires de  département.  Le  régime  n'y  gagnera  rien,  et  les 
ministres  y  perdront;  car,  pour  n'être  plus  assiégés  par  un  seol 
député,  ils  le  seront  par  toute  une  députa tion.  » 

S'il  n'y  avait  que  ces  raisons  pour  et  contre  le  scrutin  de  liste 
ou  pour  et  contre  le  scrutin  d'arrondissement,  il  semblerait  <pa 
leurs  avantages,  comme  leurs  inconvéniens  respectifs,  se  com- 
pensent et  que,  au  total,  ils  s'équilibrent  presque;  que  les  de» 
procédés  se  valent;  qu'on  est,  entre  eux,  dans  une  complète 
liberté  d'indifférence;  —  et  Ton  ne  s'expliquerait  pas  que  tarit  et 
de  si  célèbres  orateurs  aient  prononcé  tant  et  de  si  longs  discours 
en  faveur  de  l'un  ou  de  l'autre.  Soit  en  faveur  de  l'un,  soit  eut*» 
veur  de  l'autre,  les  motifs  invoqués  sont,  en  général,  négatifs: 
on  n'affirme  pas  la  supériorité  de  l'un  des  deux  modes  de  scrutin; 
on  nie  la  supériorité  de  l'autre  :  le  scrutin  de  liste  a  contre  lai 
ceci,  mais  le  scrutin  uninominal  n'a-t-il  pas  cela?  Et  les  critiqués 
ou  les  reproches  qu'on  se  renvoie  de  l'un  à  l'autre  ne  manquait, 
ni  d'un  côté  ni  de  l'autre,  de  fondement.  Mais,  tout  de  même, 
entre  le  scrutin  d'arrondissement  et  le  scrutin  de  liste,  il  n'y  a 
pas  égalité  parfaite,  et  si  l'on  considère,  comme  on  le  doit,  I 
quelles  fins  est  institué  le  suffrage,  le  scrutin  de  liste  a  surit 
scrutin  uninominal  une  supériorité  positive. 

Premièrement  —  le  droit  de  suffrage  est  institué  par  l'État  ti 
profit  de  l*Ëtat,  qui  cherche,  dans  les  élections,  une  impulsiott# 
une  direction,  ou  une  indication,  pour  la  politique.  Par  suite*  ~ 
l'impulsion  sera  énergique,  plus  la  direction  sera   ferme 


OlUiAMSATION    Dl     SLFFKACiE    LMVEKSEL.  819 

l'indication  sera  nette,  —  plus  le  scrutin  tournera  au  profit  de  l'État 
et  meilleur  sera  le  mode  employé.  Si  le  scrutin  de  liste  donne 
mieux  cette  impulsion,  cette  direction  ou  cette  indication,  il  ré- 
pond mieux  à  la  première  fin  du  suffrage,  il  sert  mieux  l'État,  il 
vaut  mieux  que  le  scrutin  d'arrondissement. 

En  second  lieu,  —  le  droit  de  suffrage  est  institué  pour  assurer 
à  tous  les  citoyens,  avec  la  meilleure  législation,  la  meilleure  re- 
présentation de  leurs  intérêts  les  plus  généraux.  Par  suite,  plus  il 
y  aura  de  citoyens  représentés,  mieux  ils  seront  représentés,  plus 
généraux  ou  moins  particuliers  seront  les  intérêts  représentés, 
meilleure  sera  la  représentation,  et  meilleure  la  législation,  — 
plus  le  scrutin  tournera  au  profit  commun  de  tous  les  citoyens  et 
meilleur  sera  le  mode  employé.  Si  le  scrutin  de  liste  donne  mieux 
cette  représentation  plus  générale,  cette  législation  inspirée  de 
plus  haut,  et  de  vues  moins  fermées,  il  répond  mieux  à  la  seconde 
fin  du  suffrage,  il  sert  plus  de  citoyens,  et  sert  mieux  tous  les 
citoyens,  il  vaut  mieux  que  le  scrutin  d'arrondissement. 

Mais  ce  n'est  pas  tout.  Moins  la  division  électorale  sera  arbi- 
traire, plus  elle  respectera  la  géographie  et  l'histoire,  et  meilleur 
sera  le  mode  de  scrutin.  Or,  le  département  est  déjà  un  décou- 
page, arbitrairement  fait  sur  la  carte  de  France,  mais  l'arrondis- 
sement Test  bien  plus,  et  la  circonscription  l'est  bien  plus  encore. 
La  circonscription,  en  effet,  n'a  de  base  que  dans  un  chiffre  de 
population,  lui-même  arbitrairement  fixé  :  il  est  convenu  qu'il  y 
aura  un  député  par  100000  habitans.  Mais  pourquoi  100000?  et 
pourquoi  prend-on  ces  100  000  habitans  ici  plutôt  que  là?  Ce  dé- 
coupage, opéré  arbitrairement,  du  territoire  en  circonscriptions 
électorales  se  prête  à  tous  les  calculs  et  à  toutes  les  combinaisons; 
il  renverse  ou  détruit  toute  relation,  tout  rapport  entre  la  force  ou 
l'importance  des  partis  dans  le  pays  et  leur  représentation  dans  le 
parlement,  comme  on  l'a  vu  en  Allemagne,  aux  élections  pour 
le  Reichstag,  comme  nous  le  voyons  en  France,  et  comme  on  vient 
de  le  voir  en  Angleterre.  De  plus,  en  associant  violemment  et 
bien  qu'ils  en  jurent,  des  intérêts  locaux  souvent  contradictoires, 
il  opprime  et  supprime,  sans  qu'il  puisse  s'exprimer,  l'intérêt 
général  ;  il  ne  laisse  debout  que  des  intérêts  particuliers,  et  ce  qu'il 
y  a  de  plus  privé  parmi  les  intérêts  particuliers. 

Inversement,  moins  la  division  sera  arbitraire,  plus  elle  res- 
pectera la  géographie  et  l'histoire;  moins  elle  sera  artificielle,  plus 
elle  se  rapprochera  de  la  nature  ;  et  moins  elle  se  prêtera  aux  cal- 
culs trop  retors  et  aux  combinaisons  trop  habiles,  plus  elle  con- 
servera et  serrera  le  rapport  entre  les  différens  partis  et  leur 
représentation  au  parlement  et  moins  elle  permettra  à  des  inté- 
rêts par  trop  particuliers  de  s'entre-déchirer  et  de  sentre-dévorer, 


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820  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

de  déchirer  et  de  dévorer  l'intérêt  le  plus  général.  Si  le  dépar- 
tement est,  en  France,  moins  artificiel  que  l'arrondissement  ou  k 
circonscription,  s'il  est  plus  près  de  la  nature,  plus  près  de  la 
géographie  et  de  l'histoire,  s'il  est  plus  vivant,  le  scrutin  de  liste 
s'adapte  mieux  à  la  vie  nationale  et  vaut  mieux  que  le  scrutin 
d'arrondissement . 

Pour  que  le  scrutin  uninominal  eût  le  principal  avantage 
qu'on  fait  valoir  en  sa  faveur,  à  savoir  que  le  candidat  y  peut  être 
connu  de  tous  les  électeurs,  il  faudrait  des  circonscriptions  bien 
plus  petites  que  l'arrondissement  ou  la  section  de  100  000  habi- 
tans.  Mais  l'avantage  disparaîtrait  et  serait  accablé  tout  de  suite 
sous  les  inconvéniens  :  augmentation  de  la  quantité,  déjà  trop 
grande,  des  sièges  à  la  Chambre;  diminution  de  la  qualité,  déjà 
trop  défectueuse,  du  personnel  parlementaire;  rétrécissement, 
amincissement  des  intérêts,  déjà  trop  menus  et  trop  courts;  prime 
à  la  richesse,  déjà  trop  privilégiée  dans  les  luttes  électorales  ;  capi- 
tulation et  remise  du  suffrage  aux  comités,  déjà  trop  puissanset 
trop  audacieux. 

L'idéal  serait  d'unir  les  avantages  éprouvés  du  scrutin  de 
liste  et  les  avantages  éprouvés  du  scrutin  d'arrondissement,  en 
bannissant  les  inconvéniens  de  l'un  et  de  l'autre;  de  faire  des 
circonscriptions  à  la  fois  larges  et  étroites  :  assez  étroites  pour 
que  le  candidat  soit  connu  de  ses  électeurs  et  représente  des 
intérêts  précis;  assez  larges  pour  qu'il  ne  représente  que  des  inté- 
rêts généraux  et  ne  soit  ni  un  parvenu  de  l'argent,  ni  un  dômes* 
tique  des  comités,  ni  une  créature  de  l'administration;  puisque, 
plus  la  circonscription  s'étend,  moins  l'argent  et  les  comités  et 
l'administration,  quoi  qu'on  en  dise,  peuvent  être  les  maîtres  du 
suffrage.  Il  est  chimérique  d'y  penser,  tant  que  la  circonscription 
n  a  que  cette  base  unique  du  territoire  ou  de  la  populatioa, 
tant  que  le  suffrage  universel  demeurera  inorganique;  mais 
l'idéal,  on  y  toucherait,  si  le  suffrage  universel  était  organisé;  si 
l'on  classait  les  hommes,  les  électeurs,  et  suivant  le  lieu  qu'Os 
occupent  géographiquement,  et  suivant  la  place  qu'ils  occupent 
socialement  ;  si  la  circonscription  avait  cette  double  base,  et,  en 
quelque  manière,  si  elle  était  double.  La  querelle  serait  alors  vidés  .? 
entre  les  deux  scrutins  classiques.  Une  conciliation  interviendrait  \ 
qui,  par  la  fusion  de  leurs  avantages  et  l'élimination  de  leurs 
inconvéniens,  tournerait  grandement  au  proGt  de  l'État  et  des 
citoyens,  au  profit  de  tous  et  de  chacun.  Sans  doute  cela  n'est 
qu'un  rêve,  avec  le  suffrage  universel  inorganique,  d'avoir  toit 
ensemble  ce  qu'il  y  a  de  bon  dans  le  scrutin  de  liste  et  ce  qull  f 
a  de  bon  dans  le  scrutin  d'arrondissement;  ce  rêve,  pourtant^ 
serait  aisément  réalisable,  et  se  réaliserait  de  lui-même,  dès 

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ORGANISATION    DU    SUFFRAGE   UNIVERSEL.  821 

l'on  organiserait  le  suffrage  universel.  Mais  fondre  ensemble  les 
qualités  du  scrutin  de  liste  et  du  scrutin  d'arrondissement,  asseoir 
le  suffrage  sur  une  double  base,  territoriale  et  sociale,  autrement 
dit  organiser  le  suffrage  universel,  c'est  plus  qu'un  changement 
léger. dans  la  forme,  c'est  la  métamorphose  de  ce  suffrage  ;  et  Ton 
ne  veut  traiter,  pour  l'instant,  que  des  change  mens  légers  dans 
la  forme. 

Si  donc  tout  le  débat  se  borne,  pour  l'instant,  à  choisir  du 
scrutin  de  liste  ou  du  scrutin  d'arrondissement,  ayant  en  vue  les 
fins  auxquelles  le  suffrage  est  institué,  le  scrutin  de  liste  paraît 
préférable;  mais  le  buta  poursuivre,  l'objet  à  atteindre, la  solu- 
tion radicale  du  problème  politique,  la  nécessité  d'aujourd'hui 
ou  de  demain  n'en  reste  pas  moins  ce  que  nous  avons  dit  :  orga- 
niser le  suffrage  universel. 

2°  Vote  secret  ou  vote  public. 

De  même  que  c'est,  avec  le  suffrage  universel  inorganique,  une 
question  de  savoir  ce  qui  vaut  le  mieux  du  scrutin  uninominal  ou 
du  scrutin  de  liste,  c'est  une  autre  question  de  savoir  aussi  ce 
qui  vaut  le  mieux,  du  vote  secret  ou  du  vote  public.  John  Stuart 
Mill,  qui  avait  tenu  pour  le  vote  secret,  autrefois,  quand  il  y 
avait  des  classes  «  dirigeantes  »,  une  hiérarchie,  des  influences, 
un  prestige  social,  s'était  plus  tard  rallié  au  vote  public,  en 
voyant  à  quel  point  ce  prestige  s'était  affaibli  et  combien  les 
classes  «  dirigées  »  étaient  promptes  et  ardentes  à  s'émanciper. 
«  A  présent,  j'en  suis  convaincu,  un  vote  bas  et  malfaisant,  écri- 
vait-il, vient  beaucoup  plus  souvent  de  l'intérêt  personnel  ou  de 
l'intérêt  de  classe  du  votant,  ou  de  quelque  vil  sentiment  chez 
l'électeur  que  de  la  crainte  ou  de  la  dépendance  d'autrui.  » 
Comme  l'électeur  ne  dépend  plus  de  personne  ou  dépend  moins 
de  tout  le  monde,  et  comme  il  n'a  personne  à  craindre,  le  vote 
secret  n'a  plus  de  raison  d'être  et  il  y  a,  au  contraire,  plus  d'une 
raison  pour  le  vote  public.  Voter  est  un  devoir  public  qui  doit 
être  rempli  publiquement,  ainsi  que  le  devoir  de  juré,  —  Mill 
recourait  toujours  à  cette  comparaison,  —  sans  haine  et  sans 
peur,  à  la  face  de  tous. 

C'était  attendre  autant  de  la  moralité  du  suffrage  universel 
qu'il  attendait  déjà  de  son  intelligence,  lui  prêter  autant  de  capa- 
cité à  se  conduire  qu'il  lui  en  prêtait  à  s'instruire,  —  et  c'était  se 
leurrer  sur  ce  que  sont  les  hommes  et  ce  qu'est  la  politique.  — 
Pas  plus,  d'ailleurs,  qu'entre  le  scrutin  de  liste  et  le  scrutin  d'ar- 
rondissement la  question  n'a  été  tranchée,  entre  le  vote  public  et 
le  vote  secret.  Cependant,  le  vote  secret  est  plus  répandu  et  cor- 


$$3  BEVUE   DES   DÊtIX  M0XDK3.  % 

respond  mieux  à  l'état  de  nos  mœurs,  de  nos  esprits  et  de 
consciences.  Notre  civilisation  occidentale,  telle  qu'elle  est,  ne 
s'accommoderait  plus  du  vote  public,  bon  pour  des  races  qui  n'en 
sont  point  au  même  degré  que  nous  :  aussi  ne  le  trou  ve-t-on  qu'au 
nord  et  au  sud-est,  à  la  lisière  de  cette  civilisation,  dans  lés 
marches  de  l'Europe  moderne,  au  Danemark,  en  Hongrie. 

Il  veut  une  franchise  plus  rude  que  la  nôtre  et  nous  coûterait 
trop  de  courage  civique.  On  se  plaint  du  nombre  des  abstentions, 
sous  le  régime  du  vote  secret  ;  mais,  si  le  vote  était  public,  il 
dépasserait  le  nombre  des  votans,  et  nous  tomberions  d'un  mal 
dans  un  pire.  Tout  autour  de  nous  on  Ta  bien  compris,  et  plus 
les  législations  sont  récentes,  plus  elles  entourent  de  précautions 
minutieuses  le  secret  du  vote.  L'Angleterre,  mère  des  parlemens, 
n  oblige  plus  le  citoyen  à  affronter  le  grand  jour  des  huslùigs.hes 
Belges  se  vantent  d'avoir  porté  le  vote  secret  à  sa  perfection. 
L'électeur  belge  entre  dans  Y  «  isoloir  »  et  y  demeure  seul  avec 
sa  «  souveraineté  ».  avec  sa  liberté,  sa  responsabilité,  et  le  reste. 
En  Grèce,  il  y  a  autant  de  boîtes  ou  d'urnes  que  de  candidats; 
l'électeur  passe  devant  toutes  et  dépose  un  oui  ou  un  non  dans 
chacune  :  bien  entendu,  au  dépouillement,  il  ny  a  que  les  ont  qui 
doivent  compter.  La  Suisse,  qui  est  une  nation,  non  de  ce  temps, 
mais  de  plusieurs  temps,  mêle  et  pratique  tous  les  modes,  depuis 
le  vote  à  main  levée  et  par  acclamation  dans  les  landsgemeinden 
des  cantons  primitifs  jusqu'au  vote  secret,  par  bulletins,  eu 
matière  fédérale. 

Que  Ton  ne  s'y  méprenne  donc  pas.  Lorsque,  dans  certains 
pays,  comme  en  Suisse,  le  suffrage  universel  se  comporte  mieux 
que  dans  d'autres,  ce  n'est  point  parce  que  le  vote  est  secret  ou 
public  (puisqu'il  y  est  tantôt  secret  et  tantôt  public)  ;  c'est  parce 
que  la  Suisse  est  la  Suisse,  et  que  des  institutions  locales  de  tout 
genre,  —-politiques  et  économiques,  —  de  la  commune  avec  son 
active  et  robuste  vitalité,  au  canton  et  à  la  Confédération  des  cas- 
tons  —  y  sont  autant  d'écoles  et  d'organes  de  démocratie,  organi- 
sant spontanément,  et  presque  physiquement,  en  chaque  citoyen, 
comme  par  hérédité,  par  aptitude  transmise,  le  suffrage  universel 
inorganique.  —  Mais,  quel  que  soit  le  mode  usité,  les  résultats 
ne  varient  pas  sensiblement;  ni  le  vote  le  plus  secret,  ni  le  vote  le 
plus  public  n'améliore  guère  le  suffrage  universel  si,  en  droite! 
de  fait,  il  est  et  se  maintient  absolument  inorganique. 

3°  Limitation  des  dépenses  électorales. 

La  substitution  du  vote  public  au  vote  secret  devait  surtout» 
dans  la  pensée  de  John  Stuart  Mill,  prévenir  la  corruption  du  \ 

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ORGANISATION    DU    SUFFRAGE   UNIVERSEL.  823 

frage  ;  elle  ne  pouvait,  en  aucune  façon,  le  guérir  de  son  ignorance  ; 
—  et,  même  de  la  corruption,  n'était-ce  pas  une  illusion  encore, 
de  croire  qu'il  l'en  guérirait?  Cette  illusion,  Mill,  si  confiant 
qu'il  fût  dans  les  vertus  éducatrices  du  suffrage,  ne  l'avait  eue 
qu'à  moitié.  Il  avait  prévu  ce  que  deviendrait,  dans  une  société 
toute  démocratique,  la  puissance  de  l'argent,  et  contre  cette  puis- 
sance de  l'argent,  il  voulait  que  l'on  protégeât  la  liberté  et  la 
dignité  du  suffrage  ;  qu'on  limitât  par  une  loi  les  dépenses  élec- 
torales, qu'il  fût  justifié  de  toutes,  ou  que  l'élection  fût  annulée, 
comme  entachée  et  viciée  ;  et,  de  plus,  que  le  candidat  ne  pût  per- 
sonnellement effectuer  aucune  dépense,  la  loi  l'eût-elle  autori- 
sée; et  plus  encore  :  que  les  dépenses  électorales,  nécessaires  et 
légitimes,  fussent  mises  à  la  charge  soit  de  l'État,  soit  de  la  cir- 
conscription qui  aurait  un  représentant  à  élire. 

Il  y  avait  assurément  du  bon  dans  cette  idée,  et  d'abord, 
l'idée  elle-même,  le  principe  même.  Si  la  représentation  est  une 
fonction  publique,  les  frais  d'élection  doivent  être  imputés  aux 
dépenses  publiques.  Ce  ne  peut  être  l'objet  d'une  dépense  pri- 
vée, que  de  se  faire  élire  à  une  fonction  publique.  En  décider  et 
en  disposer  autrement,  c'est  donner  le  change  sur  la  nature  de 
cette  fonction  ;  c'est  présenter  comme  une  faveur  à  acheter,  ce 
qui  n'est  qu'un  office  à  remplir  ;  c'est  supposer  au  profit  du 
candidat  ce  qui  doit  être  au  profit  de  l'État;  et  c'est  faire  des 
fonctions  publiques  l'apanage  de  la  fortune,  ou  du  moins  faire  de 
l'élection  un  jeu,  de  la  fortune  un  gros  atout;  c'est  introduire  la 
corruption  dans  l'acte  de  la  vie  nationale  d'où  elle  devrait  être  le 
plus  impitoyablement  chassée. 

Le  principe  est  bon,  cela  n'est  pas  douteux,  de  limiter  les 
dépenses  électorales;  mais  il  faut  se  garder  de  n'aboutir,  en  pra- 
tique, qu'à  rendre  la  corruption  plus  hypocrite,  car  la  corruption 
est  chose  si  subtile,  et  le  corps  social,  comme  le  corps  humain, 
lui  offre  tant  de  prises  que,  sans  doute,  elle  s'infiltre  toujours  par 
quelque  endroit.  Ce  n'est  pas  l'argent  seul  qui  corrompt,  et  ce  n'est 
pas  avec  l'argent  qu'on  corrompt  le  plus.  Il  y  a  les  places  et  les 
promesses  de  places,  et  l'on  y  recourt  d'autant  plus  volontiers  et 
d'autant  moins  scrupuleusement  que  c'est,  comme  on  dit,  l'État 
qui  paye.  La  multiplication  des  fonctions  et  des  fonctionnaires, 
ce  miracle  de  l'État  moderne,  n'a  peut-être  donc  pas,  en  dernière 
analyse,  d'autre  cause  :  c'est  que  la  corruption  électorale,  de  cy- 
nique est  devenue  dissimulée;  de  directe,  indirecte;  et  de  privée, 
publique. 

Mais  s'il  en  est  ainsi,  les  finances  même,  et  la  morale,  se  trou- 
veraient bien  que  le  trésor  prît  à  sa  charge  les  dépenses  électorales. 
Il  n'y  aurait  plus  qu'un  danger  :  ce  serait  que  l'État  ou  le  gouver- 


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824  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

nement,  —  lequel  n'est  fait  jamais  que  d'argile  humaine,  —  se  fit 
corrupteur,  à  son  tour.  Les  hommes  étant  ce  qu'ils  sont,  il  n'est 
pas  de  loi  qui  puisse  les  préserver  de  se  laisser  corrompre.  La 
loi  forcera  plus  ou  moins  la  corruption  à  se  cacher,  mais  elle  né 
fera  pas,  de  ceux  qui  gouvernent  et  de  ceux  qui  sont  gouvernés, 
plus  que  des  hommes. 

Quand  même,  enfin,  la  corruption  serait  extirpée  du  suffrage, 
il  n'en  serait  ni  moins  ignorant,  ni  moins  incohérent,  ni  moins 
inorganique,  ni  moins  anarchique.  Expédiens,  palliatifs  ou  chan- 
gemens  légers  dans  la  forme  n'y  pouvant  rien  ou  ne  pouvant  pas 
assez,  voyons,  parmi  les  systèmes  proposés,  ceux  qui  n'entraî- 
neraient que  des  changemens  minimes  en  substance. 

111.   —  CHANGEMENS  MINIMES   EN  SUBSTANCE 

1°  Vàge. 

Ce  ne  sont,  eux  aussi,  que  des  expédiens.  des  palliatifs.  Le 
premier  consiste  à  reculer  de  quelques  années  l'âge  électoral.  La 
suffrage  étant  un  droit  conféré  par  l'État,  l'État  peut  le  con- 
férer à  l'âge  qui  est  jugé  convenable.  Et  l'âge  où  l'État  le  confère 
n'est  pas  le  môme  dans  tous  les  pays.  Il  est  de  20  ans  en  Suisse 
et  en  Hongrie,  de  21  ans  en  France,  en  Italie,  en  Grèce,  en  Angle- 
terre, en  Suède;  de  23  ans  dans  les  Pays-Bas;  de  24  ans  en  Prusse 
et  en  Autriche;  de  25  ans  en  Belgique,  dans  l'Empire  allemand 
(pour  le  Reichstag),  en  Espagne,  en  Norvège;  il  est  de  30  ans  ai 
Danemark. 

Rien,  par  conséquent,  ne  s'opposerait,  en  principe  ou  en  droit, 
à  ce  qu'il  fût  reculé  et  porté,  chez  nous,  de  21  à  23  ou  à  25  ans. 
En  fait  et  dans  l'exécution,  ce  ne  serait  peut-être  pas  non  plus 
très  difficile,  puisque  le  service  militaire  est  maintenant  obliga- 
toire pour  tous  et  que  les  militaires  ne  votent  pas.  On  y  gagne- 
rait la  maturité  que  peuvent  donner  deux  ans  ou  quatre  ans  de 
plus,  dans  cette  période  de  formation,  et,  si  l'armée,  par  l'habi- 
tude de  l'ordre  et  de  la  discipline,  par  l'esprit  de  corps,  peat 
contribuer  vraiment  à  l'éducation  civique,  à  23  ans  ou  à  25,  cette 
éducation  serait  plus  avancée. 

Mais  justement,  parce  que  le  service  militaire  est  obligatoire 
pour  tous  et  parce  que,  en  France,  les  militaires  ne  votent  pa% 
le  besoin  de  reculer  par  une  loi  l'âge  de  l'électorat  se  fait  sentir  < 
avec  moins  d'urgence.  Le  fait  suffît,  sans  reviser  le  droit.  À  wiïm 
sûr,  il  parait  bizarre  et  il  est  bizarre,  en  effet,  de  déclarer  majetfJT 
pour  l'exercice  de  sa  «  souveraineté  »  sur  lui-même  et  de  sa 
de  <(  souveraineté  »  sur  ses  concitoyens,  un  homme  qu'on  : 

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ORGANISATION    DU    SUFFRAGE    UNIVERSEL.  82S 

en  minorité,  pendant  quelques  années  encore,  quant  aux  actes  de 
sa  vie  civile,  sinon  les  moins  sérieux,  du  moins  les  plus  person- 
nels et  qui  ne  peuvent  guère  engager  que  lui.  Mais  il  ne  faut  pas 
faire  de  changemens  apparens  et  soulignés  par  une  loi  là  où  les 
changemens  se  font  tout  seuls,  discrètement,  sans  blesser,  par  le 
train  quotidien  des  choses. 

Il  est  toujours  fort  délicat  d'ôter  un  droit  ou  d'y  retrancher. 
Et,  d'autre  part,  il  ne  faut  pas  non  plus  exagérer  la  valeur  de  l'âge 
comme  élément  de  la  capacité  électorale.  Il  en  a  une  évidemment, 
mais  elle  n'est  pas  absolue  :  le  coefficient  s'élève  et  s'abaisse, 
avec  les  individus.  Tirer  de  l'âge  seul  une  présomption  de  capa- 
cité électorale  et  régler  sur  lui  seul  le  droit  de  suffrage,  c'est,  en 
voulant  lui  faire  rendre  plus  qu'elle  ne  peut  donner,  fausser  une 
idée  juste.  Cette  idée  juste,  on  la  faussait,  on  la  poussant  jusqu'à 
l'absurde,  quand  on  proposait,  en  Belgique,  de  conférer  l'élec- 
torat  «  aux  citoyens  les  plus  âgés  dans  la  proportion  de  10  pour  100 
de  la  population  communale.  »  Les  citoyens  les  plus  âgés  ne  sont 
pas  nécessairement  les  seuls  capables  ni  même  les  plus  capables 
de  voter. 

N'admettre  que  des  électeurs  de  25  ou  de  30  ans  n'est  une 
sûreté  ni  contre  la  corruption,  ni  contre  l'ignorance,  ni  contre 
l'incohérence,  ni  contre  la  mobilité,  ni  contre  aucun  des  maux 
du  suffrage  universel.  Reculer  l'âge  de  l'électorat  et  attendre 
que  le  suffrage  universel  en  devienne  sage,  éclairé,  conséquent 
et  incorruptible,  serait  s'exposer  à  attendre  longtemps  et,  finale- 
ment, manquer  le  but.  Il  peut  n'être  pas  mauvais  de  le  faire, 
et  même  il  doit  être  assez  bon  de  le  faire,  par  la  loi  si  on  le 
peut,  dans  la  pratique  si  on  ne  le  peut  plus  par  la  loi;  mais  ce 
n'est  pas,  à  beaucoup  près,  tout  ce  qu'il  y  aurait,  tout  ce  qu'il  y  a 
à  faire. 

S0  Le  domicile. 

Et  tout  ne  serait  pas  fait  si,  en  même  temps  qu'on  reculerait 
l'âge  électoral,  on  exigeait,  pour  conférer  le  droit  de  vote,  une  plus 
longue  durée  de  domicile.  Cette  durée,  comme  l'âge  de  l'électorat, 
n'est  pas  la  même  dans  les  divers  pays.  Les  conditions  en  sont 
ordinairement  plus  rigoureuses  pour  l'électorat  communal  que 
pour  l'électorat  politique,  et  cela  va  de  soi,  si  tout  citoyen,  où 
qu'il  puisse  résider,  a  des  intérêts  politiques  dans  l'État,  mais 
peut  néanmoins  ne  pas  avoir  d'intérêts  municipaux  dans  la  com- 
mune qu'il  habite  en  passant,  sans  s'y  établir  à  perpétuité;  ce  que 
la  théorie  traduit  ainsi  :  «  L'État  est  de  droit  public  et  général; 
la  commune  est,  surtout,  de  droit  privé  et  local.  »  Les  condi- 

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826 


BEVt'E   DES   DEUX   M0NDBB. 


tions  peuvent  donc  être  plus  strictes  pour  l'électoral  communal 
que  pour  l'électorat  politique,  qui /institué  par  l'État  pour  l'État, 
est,  comme  l'État,  de  droit  public  et  général. 

Suivant  les  différens  pays,  le  domicile  requis  est  de  six  mois, 
un  an,  deux  ans  et  même  trois  ans.  Il  se  peut  que  six  mois,  ce 
soit  trop  peu,  mais  deux  ou  trois  ans,  c'est  trop.  Exiger  de  l'élec- 
teur deux  ou  trois  ans  de  domicile,  —  ou  le  priver  du  droit  de 
voter,  —  n'est-ce  pas  perdre  de  vue  le  monde  contemporain  et 
s'attarder  aux  environs  de  1800  ou  de  1810?  Au  cours  de  ce 
xixe  siècle,  la  grande  industrie  a  comme  déraciné  et  mobilisé 
l'homme  ;  elle  a  bouleversé  les  conditions  du  travail  et,  par  là 
même,  les  conditions  de  l'habitation  ;  car  l'homme  va  où  est  la 
vie,  laquelle  est  où  est  le  travail.  Si  le  travail  abonde  et  dure,  il 
reste;  s'il  manque,  il  part  pour  le  chercher.  Or,  la  production 
dépendant  de  la  demande,  la  demande  étant  capricieuse,  irrégn- 
lière  et  la  grande  industrie  participant  un  peu  de  la  spéculation, 
la  demande  se  déplace,  la  production  se  déplace,  le  travail  se  dé- 
place et  l'homme  se  déplace  après  lui.  S'il  serait  excessif  de  juré- 
tendre  que  «  c'est  un  continuel  exode  des  masses  ouvrières  en 
continuel  mouvement  »,  il  ne  l'est  pas  de  dire  que  beaucoup 
d'ouvriers  sont  obligés  de  se  déplacer  assez  souvent  et  qu'il  n'en 
est  guère  d'assurés  de  trouver  toujours  le  travail  et  la  vie  dans  le 
même  lieu. 

On  ne  pourrait,  par  conséquent,  exiger  pour  l'électorat  une 
trop  longue  durée  de  domicile,  sans  enlever  à  beaucoup  d'ouvriers 
le  droit  de  vote,  sans  leur  reprendre  d'une  main  ce  qu'on  leur 
avait  donné  de  l'autre,  sans  commettre  une  manifeste  injustice  ei 
sans  réduire  à  un  suffrage  restreint  le  suffrage  proclamé  solen- 
nellement universel. 

Six  mois  de  domicile  sont-ils  trop  peu  et  redoute-t-on  d'ouvrir 
ainsi  la  porte  à  des  compagnons  turbulens,  qu'il  serait  prudent 
de  laisser  dehors?  A-t-on  peur  de  livrer  la  place  aux  grandes 
compagnies  du  suffrage,  à  l'armée  roulante  de  la  politique?  alors, 
qu'on  demande  un  an,  au  lieu  de  six  mois,  si  le  profit  quefÉtit . 
y  peut  faire  vaut  le  mécontentement  qu'on  ne  manquera  (_ 
soulever,  et  si  c'est  la  peine  de  toucher  à  une  loi  fondame 
pour  n'y  changer  qu'une  virgule.  Mais  on  ne  peut  des 
plus  d'un  an,  parce  que  demander  plus,  ce  serait  faillir  aux< 
tions  de  la  politique  dans  l'État  moderne,  qui  sont  les  conditi 
de  la  vie,  qui  sont  les  conditions  du  travail  dans  le  monde  1 
derne,  et  s'éloigner  de  la  vie,  alors  que  ce  doit  être  tout  l'effort^ 
la  politique  de  s'en  rapprocher  et  de  la  suivre. 

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ORGANISATION    DU    SUFFRAGE    UNIVERSEL.  8ÎÏ 


3°  Un  minimum  de  capacité. 

Reculer  la  limite  d'âge  pour  donner  de  la  maturité,  prolonger 
la  durée  du  domicile  pour  donner  de  la  stabilité  au  suffrage 
universel,  ne  sont  donc  que  des  expédiens,  et  des  expédiens  de 
peu  d'effet.  Mais  l'extrême  ignorance  n'est  point  un  défaut  moin- 
dre que  les  autres.  Pour  la  combattre,  on  a  plus  d  une  fois  songé  à 
exiger  des  électeurs  un  minimum  de  capacité. 

Quel  minimum?  Savoir  lire?  savoir  lire  et  écrire?  savoir  lire, 
écrire  et  compter?  Où  est  l'identité  ou  seulement  l'analogie  entre 
savoir  lire  et  savoir  élire?  Il  n'y  en  a  aucune.  Mais,  encore  que 
de  savoir  lire  ne  soit  nullement  une  garantie  de  capacité  poli- 
tique, celui  qui  sait  ce  qu'il  fait  a,  de  faire  ce  qu'il  doit  faire,  une 
chance  que  n'a  pas  celui  qui  ne  sait  pas  ce  qu'il  fait.  Il  est  triste, 
aux  jours  de  scrutin,  d'entendre,  comme  on  pouvait  naguère  l'en- 
tendre dans  nos  villages,  des  électeurs  dire  au  distributeur  de  bul- 
letins :  «  Donne-moi  le  bon  !  »  prendre  le  papier,  le  plier  en  quatre, 
et  le  remettre  tranquillement  au  maire,  —  heureux  quand  c'était 
celui  qu'ils  voulaient,  —  mais  hors  d'état  de  s'en  apercevoir,  si  on 
les  trompait! 

De  pareils  faits  appuient  et  confirment  l'axiome  :  «  On  ne 
devrait  pas  plus  concéder  le  suffrage  à  un  homme  qui  ne  saurait 
pas  lire  qu'on  ne  le  concède  à  un  enfant  qui  ne  sait  pas  parler.  » 
L'Italie  a  refusé  de  concéder  le  suffrage  aux  hommes  qui  ne  savent 
pas  lire  et  écrire,  et  elle  a  bien  fait.  La  Belgique,  après  maintes 
hésitations  et  malgré  maintes  résistances,  s'est  résignée  à  le  leur 
conférer;  elle  a  eu  tort,  s'il  est  exact  qu'il  y  eût  en  Belgique 
400000  hommes  en  âge  électoral,  qui  fussent  incapables  de  lire 
et  d'écrire  (le  nombre  total  des  électeurs  devant  être  de  1 200  000). 
Mais  toutes  deux,  l'Italie  et  la  Belgique,  étaient  maîtresses  de  la 
situation.  Elles  n'avaient  pas  déjà  le  suffrage  universel.  Nous 
l'avons,  nous,  et  nous  ne  sommes  plus  les  maîtres.  La  seconde 
République  a  concédé  inconsidérément  le  suffrage  aux  illettrés, 
et  nous  sommes  en  présence  du  fait  accompli,  de  la  sottise 
passée  depuis  cinquante  ans  dans  la  loi.  En  politique,  une  sottise 
de  cinquante  ans  ne  cesse  pas  d'être  haïssable,  mais  elle  a  cessé 
d'être  réparable. 

D  ailleurs,  le  temps,  qui  souvent  aggrave  les  fautes,  atténue 
peu  à  peu  celle-ci.  Il  y  avait,  en  1854,  69  pour  100  seulement  de 
Français  mâles  —  et  d'âge  électoral  —  capables  de  signer  leur 
acte  de  mariage;  en  1887,  il  y  en  avait  presque  90  pour  100.  Au 
fur  et  à  mesure  que  le  corps  électoral  se  renouvelle,  la  proportion 
des  illettrés,  des  analfabeti  décroît,  et  l'école  primaire,  du  moins, 


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8î8  REVUE  DES  0ECX  MONDES.      '  V  ' 

si  elle  n'a  pas  produit  des  citoyens  qui  font  ce  qu'ils  doivent 
(aire,  a  produit  des  gens  qui  peuvent  savoir  ce  qu'ils  font.  Il  y 
a  beaucoup  moins  d'hommes  de  21  ou  de  25  ans  complètement 
illettrés  que  de  55  ans  et  au-dessus,  et  peu  à  peu,  la  vie  efface 
et  redresse  Terreur  des  visionnaires  de  1848,  l'erreur  d'avoir  fait 
«  à  l'enfant  qui  ne  sait  pas  parler  »  le  funeste  cadeau  du  suffrage 
universel,  quitte  à  être  scandalisés,  au  bout  de  quelques  semaines, 
que  Ton  n'eût  pas  encore  «  appris  à  lire  au  peuple!  » 

Et  là  non  plus  il  n'y  a  pas  de  loi  à  faire,  ni  d'examen  élec- 
toral à  instituer,  ni  de  subterfuge  à  inventer,  pour  retirer  aux 
illettrés  le  moyen  de  voter  sans  leur  retirer  le  droit  de  vote.  D 
n'y  a  qu'à  laisser  aller  le  temps  et  couler  la  vie.  C'est  le  cas  de 
se  rappeler  le  précepte  ancien,  et  de  «  donner  du  temps  au 
temps.  »  Mais  que  Ton  se  persuade  bien  que,  lors  même  que  le 
dernier  illettré  aura  fini  par  disparaître  du  corps  électoral,  le 
suffrage  universel  sera  resté,  politiquement,  à  peu  près  aussi 
incapable,  et  ne  sera  pas  devenu  du  coup  ce  qu'il  faut  qu'il  dfr- 
vienne,  pour  que  l'État  moderne  soit  l'État  à  la  fois  très  stable 
et  très  progressif  qu'il  veut  être. 

Toute  innovation,  toute  réforme,  en  politique,  doit  être  consi- 
dérée et  jugée  d'un  triple  point  de  vue  :  quanta  sa  «  possibilité  », 
à  la  facilité  de  son  introduction  ou  de  son  exécution;  quant  an 
changement  qu'elle  apporte  dans  les  institutions,  au  trouble  dans 
les  habitudes;  quant  à  son  rendement,  à  l'effet  utile  qu'elle  peut 
donner. 

Si,  de  chacun  de  ces  points  de  vue,  l'on  examine  chacun  d« 
expédions  ou  palliatifs  proposés,  voici  ce  qu'on  en  retiendra  : 

L'éducation  du  suffrage  universel  est  facile  à  décréter,  mais 
difficile  à  faire;  elle  ne  causerait  ni  changement  ni  trouble, mais 
rendrait  moins  qu'on  n'en  attend.  Le  vote  obligatoire  serait,  aussi, 
facile  à  inscrire  dans  la  loi,  une  fois  son  principe  accepté,  mm 
le  principe  en  est,  pour  nous,  inacceptable,  en  l'état  actuel  du 
suffrage.  Une  fois  même  ce  principe  accepté,  le  vote  obligatoire 
serait  difficile  à  faire  fonctionner,  faute  d'une  sanction  pratique; 
sïl  rendait  un  peu,  il  jetterait  du  trouble  dans  les  habitudes  et 
trop  de  trouble  pour  ce  qu'il  rendrait. 

Le  scrutin  de  liste  pourrait  être  sans  trop  de  difficulté  substi- 
tué au  scrutin  d'arrondissement  ;  ce  serait  changer  une  fois  de 
plus  la  législation,  mais  peu  changer  aux  habitudes  :  et  cette  sub- 
stitution rendrait  davantage,  mais  à  elle  seule  pas  assez.  — Le  vote 
public  serait  très  difficile  à  substituer  au  vote  secret,  changerait 
trop  aux  habitudes  et  peut-être  ne  rendrait  pas  grand'chose.  -* 
Limiter  les  dépenses  électorales  serait  sans  doute  plus  facile  fcl 


ORGANISATION    DU    SUFFRAGE    UNIVERSEL.  8.9 

dire  qu'à  faire,  changerait  beaucoup  aux  habitudes,  rendrait  quel- 
que chose,  mais  trop  peu. 

Reculer  l'âge  de  l'électorat  serait  relativement  facile,  change- 
rait peu  dans  les  habitudes,  à  cause  du  service  militaire,  obliga- 
toire pour  tous,  mais  rendrait  peu.  —  Prolonger  la  durée  du 
domicile  électoral  serait  moins  aisé,  changerait  trop,  à  cause  de 
la  mobilisation  des  ouvriers  par  la  grande  industrie,  rendrait  peu 
et  serait  antidémocratique.  —  Rayer  les  illettrés  des  listes  sçrait 
difficile,  changerait  et  troublerait  beaucoup,  la  prescription  ayant 
semblé  pour  eux  créer  une  sorte  de  quasi-droit,  et  rendrait  peu, 
au  prix  de  ce  qu'on  risquerait,  en  touchant,  comme  on  ne  saurait 
l'éviter,  à  la  substance  même  du  suffrage  universel. 

Si  maintenant,  on  se  reporte  aux  données  du  problème  poli- 
tique, tel  qu'il  se  pose  devant  nous  :  Organiser  le  suffrage  uni- 
versel :  de  manière,  qu'il  reste  universel  et  égal  ;  qu'il  dégage  la 
meilleure  représentation  et  permette  la  meilleure  législation; 
qu'il  assure  à  l'État  un  fondement  solide,  on  doit  convenir  que  la 
solution  définitive  n'est  nulle  part  où  nous  avons  jusqu'à  présent 
cherché.  Rien,  en  effet,  dans  ce  que  nous  avons  vu  jusqu'à  pré- 
sent, n'organiserait  le  suffrage  universel.  Mais,  bien  qu'aucune 
de  ces  mesures  ne  nous  offre  la  solution  et  n'apporte  l'organisa- 
tion nécessaire,  la  plupart  d'entre  elles,  malgré  tout,  ne  sont  pas 
incompatibles  avec  une  organisation  du  suffrage  universel,  quelle 
qu'elle  doive  être;  quelques-unes  même  aideraient  ou  peuvent 
servir  à  cette  organisation. 

Et,  au  demeurant,  ce  ne  sont  là,  il  est  bon  de  s'en  souvenir, 
que  des  expédiens  ou  des  palliatifs,  puisque  la  méthode  ordon- 
nait de  commencer  par  le  plus  simple.  Montant  du  plus  simple  au 
moins  simple,  et  du  moins  simple  au  plus  complexe,  nous  con- 
tinuerons, à  travers  les  combinaisons  et  les  systèmes  proposés, 
—  en  empruntant  à  chacun  d'eux  les  élémens  qu'il  est  susceptible 
de  fournir,  —  à  nous  rapprocher  de  l'organisation  qui,  selon 
nous,  pourrait,  seule,  régler  ou  régulariser  le  suffrage  universel 
et,  seule,  sauver  de  l'anarchie  l'Etat  moderne,  inorganique  de 
naissance. 

Charles  Benoist. 


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'faipigi 


LA  FAMILLE  DE  RUBENS 


Sur  la  pierre  tombale  du  père  de  Rubens,  décédé  à  Cologae 
en  1587  et  inhumé  dans  l'église  Saint-Pierre  de  cette  ville,  m 
lisait  une  inscription  portant  qu'il  «  avait  habité  Cologne  pen- 
dant dix-neuf  ans  et  qu'il  avait  vécu  avec  sa  femme  durant  vingt 
six  années  dans  une  étroite  union.  »  Sauf  ce  qui  concerne  la  durée 
de  cette  union,  il  faut  bien  reconnaître  qu'il  y  avait  là  autaat 
d'inexactitudes  que  de  mots.  Le  lieu  de  naissance  de  Rubess 
lui-même  n'était  pas  d'ailleurs  donné  d'une  manière  plus  véridiqve 
dans  la  notice  que  son  propre  neveu  Philippe  avait  consacrée  à  son 
oncle  —  probablement  d'après  des  notes  laissées  par  Albert  Ht- 
bens,  le  fils  aîné  du  grand  peintre  —  notice  à  laquelle  de  Piles 
emprunta  les  élémens  de  la  biographie  de  ce  dernier.  À  en  croirt 
les  uns  et  les  autres,  Rubens  serait  né  à  Cologne  en  1577.  Peade 
temps  avant  la  publication  de  de  Piles,  dans  quelques  ligtts 
placées  par  C.  de  Bie  au-dessous  du  portrait  de  l'artiste  (4645), 
la  ville  d'Anvers  était,  au  contraire,  indiquée  comme  lui  ajatf 
donné  le  jour,  et  après  de  Bie,  Bellori,  qui  tenait  aussi  sesieum» 
gnemens  de  la  famille  de  Rubens,  Moreri  dans  son  grand  ZW* 
tionnaire  historique  (1674),  Sandrart  dans  son  Académie  (1675)  et  \ 
Baldinucci  dans  ses  Notizie  (1686)  disent  également  Rubens  oriv 
ginaire  d'Anvers.  Ces  deux  courans  d'affirmations  contradictoires , 
ont  persisté  presque  jusqu'à  nos  jours,  et  avec  cette  manie  de] 
gendes  absolument  gratuites  qui  régnait  dans  la  littérature  *  " 
tique  de  la  première  moitié  de  ce  siècle,  des  écrivains  nom 
lement  sont  allés  jusqu'à  spécifier  la  maison  de  Cologne  oùRfll 
serait  né,  mais  sans  s'arrêter  en  si  beau  chemin,  d'autres  < 
imaginé  que  c'était  précisément  dans  cette  maison  que  H&iç 


LA    FAMILLE    Dfc     KlTBJBi\S.  831 

Médicis  avait  aussi  fini  ses  jours.  A  leur  instigation,  une  plaque 
commémorative  fut  même  posée  sur  cette  demeure  doublement 
célèbre,  afin  de  perpétuer  le  souvenir  d'une  si  merveilleuse  coïn- 
cidence. 

Il  n'y  a  pas  lieu  d'ailleurs  de  s'étonner  de  lant  d'informations 
erronées.  À  l'origine  ces  erreurs  avaient  été  propagées  par  ceux- 
là  mêmes  qui  se  trouvaient  le  mieux  placés  pour  connaître  la 
vérité.  Elles  étaient  volontaires  et  les  motifs  les  plus  nobles  avaient 
inspiré  le  mensonge  qui,  pendant  longtemps,  devait  trouver 
créance  et  provoquer  parmi  les  biographes  de  Rubens  de  si  nom- 
breuses et  si  ardentes  controverses.  Pareille  à  ces  grands  fleuves 
dont  la  source  est  ignorée,  la  vie  du  maître,  éclatante  et  glo- 
rieuse dans  son  cours,  restait  pleine  d'obscurité  à  ses  débuts.  Au 
lieu  d'éclairer  la  question  de  ses  origines,  les  siens  semblaient  avoir 
pris  à  tâche  d'égarer  l'opinion. 

En  1877,  au  moment  où  la  ville  d'Anvers  s'apprêtait  à  célébrer 
le  trois-centième  anniversaire  du  plus  illustre  de  ses  enfans,  la 
polémique  engagée  à  cet  égard  entre  elle  et  Cologne  s'était  rani- 
mée de  plus  belle,  quand  un  modeste  bourg  de  la  région  rhé- 
nane, Siegen,  intervint  pour  réclamer,  avec  des  titres  sérieux,  un 
honneur  aussi  vivement  disputé.  L'heure  était  mal  choisie  pour 
vérifier  ces  titres  avec  l'impartialité  qu'il  aurait  fallu.  Les  Anver- 
sois  ne  pouvaient  se  résignera  la  pensée  que  celui  dont  ils  allaient 
fêter  la  naissance  avec  tant  de  solennité  fût  né  sur  une  terre 
étrangère.  Si  pénible  que  fût  l'hypothèse  qui  se  produisait  ainsi, 
il  fallut  bien  cependant  l'examiner  après  les  fêtes,  et  ce  n'est  qu'en 
défendant  pied  à  pied  leur  terrain  que  les  critiques  anversois  de- 
vaient céder.  Aujourd'hui  encore,  en  présence  d'argumens  qui 
nous  paraissent  irréfutables,  quelques-uns  de  ces  critiques  ne 
peuvent  se  résoudre  à  accepter  des  conclusions  qui,  en  dehors  des 
Flandres,  sont  généralement  admises. 

En  réalité,  la  naissance  de  Rubens  avait  été  accompagnée  de 
circonstances  dramatiques,  plus  romanesques  que  toutes  les  in- 
ventions de  ses  biographes  et  qui  expliquent  assez  le  mystère  dont 
sa  famille  avait  pris  soin  de  l'envelopper.  Quel  intérêt  ses  proches 
avaient-ils  à  dépister  ainsi  les  recherches,  en  prodiguant  comme 
à  plaisir  les  renseignemens  les  plus  mensongers  ?  C'est  ce  qui  res- 
sortira pour  nos  lecteurs  du  simple  récit  des  faits,  tel  qu'il  nous 
paraît  se  dégager  des  documens  qui  peu  à  peu  ont  été  exhumés 
des  archives.  En  même  temps  qu'il  nous  initie  aux  mœurs  d'une 
époque  singulièrement  troublée,  cet  épisode  de  la  vie  des  parens 
de  Rubens  met  sous  nos  yeux  des  noms  justement  célèbres,  et 
il  nous  apprend  à  bien  connaître  la  femme  héroïque  qui  fwV  W 
mère  du  grand  artiste. 


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832  REVUE  DES  DEUX  MOHDES. 


I 


En  dépit  des  prétentions  nobiliaires  affichées  par  les  descendais 
immédiats  de  Rubens,  sa  famille  appartenait  à  la  bourgeoisie.  An 
lieu  de  ce  gentilhomme  styrien  arrivé  en  Flandre  à  la  suite  de 
Charles-Quint  et  qu'ils  revendiquaient  pour  ancêtre,  nous  ne  trou- 
vons parmi  leurs  ascendans  que  des  tanneurs,  des  droguistes, 
toute  une  lignée  de  modestes  commerçans  établis  depuis  long- 
temps à  Anvers.  Tout  au  plus  pourrait-on  y  relever  quelque  no- 
taire ou  quelque  avocat,  et  c'est  probablement  l'un  de  ces  der- 
niers qui,  suivant  l'usage  de  ce  temps,  s'était  confectionné  un 
blason  que  plus  tard  le  grand  artiste  devait,  en  le  modifiant  un 
peu,  adopter  pour  ses  armoiries.  L'aïeul  du  peintre,  Barthélemi 
Rubens,  était  apothicaire,  et  sa  femme,  Barbara  Arents,  devenue 
veuve,  s'était  remariée  avec  un  épicier,  Jean  de  Lan temeter,  veuf 
lui-même.  Bien  que  ce  dernier  eût  déjà  une  fille  et  que  trois 
autres  enfans  fussent  nés  de  ce  second  mariage,  il  avait  témoigné 
à  son  beau-fils,  Jean  Rubens,  la  plus  grande  sollicitude  et  lui  avait 
fait  donner  une  éducation  très  soignée.  Celui-ci,  né  à  Anvers  le 
43  mars  1530,  avait  d'abord  été  élève  à  l'Université  de  Louvain; 
puis  il  avait  complété  ses  études  de  droit  à  Padoue  et  à  Rome,  où 
il  recevait,  le  13  novembre  1554,  le  diplôme  de  docteur  m  utroque 
jure.  Le  jeune  homme  s'était  montré  plein  de  reconnaissance  en- 
vers son  beau-père  et  il  ne  cessa  pas  d'avoir  pour  lui  la  plus  grande 
affection.  De  retour  à  Anvers,  Jean  Rubens  y  avait  obtenu. en  1362, 
la  dignité  d'échevin  qu'il  exerça  pendant  cinq  ans.  Vers  1561,  il 
épousait  une  jeune  fille  nommée  Maria  Pypelincx,  d'une  famille 
originaire  du  village  de  Curingen,  dans  la  Campine;  le  père  de 
celle-ci,  d'abord  tapissier,  puis  marchand,  s'était  fixé  à  Anvers  et 
jouissait  d'une  modeste  aisance. 

Il  semble  que  dès  lors  la  vie  de  Jean  Rubens  dût  s'écouler 
paisible  et  honorée  parmi  ses  concitoyens  ;  mais  à  cette  époque 
les  existences  qui  semblaient  le  mieux  assises  étaient  exposées  aux 
disgrâces  les  plus  imprévues.  Vers  ce  moment,  en  effet,  la  ville 
d'Anvers  allait  traverser  une  période  de  cruelles  et  sanglantes  dis- 
sensions. Jusque-là,  sous  le  régime  de  la  liberté  commerciale  et 
religieuse  la  plus  absolue,  elle  était  progressivement  parvenue  au 
comble  de  la  prospérité.  Son  port  était  l'entrepôt  du  commerce 
de  toute  l'Europe  septentrionale;   chaque  nation  y  entretenait 
des  comptoirs;  et  les  relations  établies  entre  les  divers  élément J 
d'une  population  si  mélangée  avaient  naturellement  amené  une^ 
tolérance  mutuelle.  Malgré  les  prescriptions  émanées  de  la .eofiW^i 
d'Espagne,  la  Réforme  y  comptait  de  bonne  heure  de  nombr 


LA    FAMILLE    Dfi    KL'B£NS.  HM 

prosélytes;  cependant  ils  avaient  pu  y  vivre  sans  être  trop  in- 
quiétés, grâce  à  la  complaisance  secrète  des  magistrats  qui  élu- 
daient l'exécution  des  peines  sévères  édictées  contre  l'hérésie. 
Jean  Rubens  ne  laissait  pas  d'être  porté  lui-même  vers  les  nou- 
velles doctrines,  mais  il  évitait  de  se  compromettre  trop  ouverte- 
ment. En  sa  qualité  d'échevin,  il  avait  même  été  plus  d'une  fois 
chargé  par  les  gouvernans  d'instruire  des  affaires  relatives  à  l'or- 
thodoxie de  certaines  personnes  qui  paraissaient  suspectes.  C'est 
ainsi,  notamment,  qu'au  mois  de  juillet  1564,  il  avait  eu  à  inter- 
roger les  luthériens  Christophe  Fabricius,  qui  devait  payer  de  la 
vie  ses  opinions  religieuses,  et  Olivier  Bockius,  impliqué  avec  lui 
dans  cettejpoursuite.  Epoque  étrange,  où  le  magistrat  auquel  était 
confiée  l^wïstruction  d'une  pareille  affaire  se  sentait  lui-même 
suspept^et  passait  pour  l'un  des  chefs  du  parti  calviniste  !  Peu  à 
peuVaes  deux  côtés,  la  lutte  était  devenue  de  plus  en  plus  vive  ;  des 
Mémoires,  des  controverses  et  des  pamphlets  d'une  violence 
fextrême  étaient  échangés.  Sentant  l'intérêt  qu'il  y  aurait  pour  eux 
/à  gagner  à  leurs  idées  un  centre  aussi  important  qu'Anvers,  des 
ministres  proteslans  étaient  venus  s'y  installer  d'Allemagne,  de 
Suisse  et  de  Hollande,  et  ils  trouvaient  en  face  d'eux  des  adver-* 
saires  non  moins  résolus,  parmi  lesquels  on  remarquait  au  premier* 
rang  les  membres  du  clergé  régulier,  entre  autres  le  théologal- 
de  la  cathédrale,  Sébastien  Baerts,  et  des  étrangers  accourus  pour* 
les  assister  comme  le  jésuite  Classonius  et  le  Français  Jean  Por- 
thaise,  archiprêtre  de  l'église  de  Poitiers. 

Surveillé  de  près,  signalé  même  comme  «  le  plus  docte  calvi- 
niste »,  Rubens  essayait  de  louvoyer;  mais  à  la  fois  très  ardent  et 
pas  très  brave,  il  se  voyait  souvent  obligé,  pour  ne  pas  trop  se 
compromettre,  d'effacer  l'effet  de  ses  imprudences  par  ces  capitu- 
lations de  conscience  auxquelles  étaient  alors  exposés  les  esprits 
flottans  et  ballottés,  comme  le  sien,  entre  les  partis  extrêmes. 
Cependant  à  la  suite  de  la  Destruction  des  Images  (1866),  s  avan- 
çant un  peu  plus  qu'il  n'aurait  souhaité,  il  avait  consenti,  sur  la 
requête  du  prince  d'Orange,  à  servir  d'intermédiaire  entre  le  Ma- 
gistrat et  les  réformés,  et  il  avait  même  été  préposé,  avec  d'autres 
de  ses  confrères,  à  la  garde  des  portes  de  la  ville. 

De  terribles  représailles  allaient  bientôt  suivre.  Marguerite 
de  Parme,  nommée , gouvernante  des  Pays-Bas,  demandait,  le 
2  août  1567,  au  Magistrat  une  explication  sur  la  conduite  de  ses 
membres  pendant  les  troubles.  Ceux-ci  ayant  tardé  à  répondre 
furent  sommés  de  nouveau  d'avoir  à  consigner  dans  un  mémoire 
tout  ce  qu'ils  pourraient  alléguer  pour  leur  justification.  Ainsi 
mis  en  demeure,  les  bourgmestres  et  Les  échevins  s'occultera*^ 
de  la  rédaction  de  ce  mémoire,  qui  fut  remis,  le  8  janvier  N^fe^> 
Tom  cxix.  —  1895.  ^>^ 

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83i  revue  des  deux  mondes. 

à  la  cour  de  Bruxelles.  Dans  cet  écrit  très  volumineux,  auquel 
Jean  Rubens  avait  collaboré,  ils  s'appliquaient  de  leur  mieux  à 
s'excuser  et  à  montrer  les  efforts  qu'ils  avaient  faits  pour  s'opposer 
à  la  propagation  de  l'hérésie.  Mais,  de  son  côté,  le  duc  d'Albe, 
ajoutant  ses  cruautés  propres  à  l'exécution  des  ordres  qu'il  avait 
reçus  de  la  Couronne,  inaugurait,  par  la  création  du  Tribunal  de 
Sang ,une  ère  d'épouvantables  persécutions.  Il  répondait  au  sou- 
lèvement des  provinces  du  Nord,  confédérées  pour  défendre  leur 
indépendance,  par  la  décapitation  des  comtes  d'Egmont  et  de 
Hoorn  sur  la  grande  place  de  Bruxelles,  le  5  juin  1568,  et  le 
20  septembre  suivant  il  faisait  exécuter  à  Vilvorde  le  bourg- 
mestre d'Anvers,  Antoine  van  Straalen. 

Un  libelle  qui  circulait  à  ce  moment  accusait  plusieurs  autres 
magistrats  d'avoir  pactisé  avec  les  révoltés.  Jean  Rubens  y  était 
spécialement  dénoncé.  Averti   par  plusieurs  de  ses  amis  bien 
placés  pour  être  exactement  renseignés,  il  prit  le  parti  de  quitter 
sans  bruit  le  pays  vers  la  (in  de  1568.  Il  n'était  que   temps,  car 
bientôt  après,  sur  une  liste  de  proscription  dressée  par  le  duc 
d'Albe,  il  figurait  «  comme  s'étant  déjà  retiré  à  Cologne  avec  sa 
femme,  ses  enfans  et  toute  sa  maison.  »  En  homme  avisé,  tout 
en  protestant  de  son  orthodoxie,  Rubens  s'était  fait  délivrer,  par 
ses  collègues  du  Magistrat  d'Anvers,  un  certificat  constatant  «  que 
dans  l'exercice  de  ses  fonctions  d'échevin,  il  s'était  toujours  con- 
duit de  la  façon  la  plus  honorable  et  qu'il  avait  droit  à  un  bon 
accueil  partout  où  il  se  présenterait.  »  Muni  de  cette  attestation, 
il  se  rendait  à  Cologne  et  il  adressait  à  la  municipalité  de  cette 
ville  une  requête  afin  d'être  autorisé  à  s'y  établir  pour  suivre 
des   procès  pendans  et  diverses  affaires    personnelles,  ajoutant 
qu'il  «  avait  quitté  son  pays,  où  il  s'était  toujours  comporté  avec 
honneur,  non  comme  banni  et  fugitif,  sans  qu'on  puisse  le  sus- 
pecter d'aucun  acte  illicite  ou  malhonnête.  » 

Entre  toutes  les  villes  qui  recueillaient  alors  les  réfugiés  des 
Pays-Bas,  Cologne  était  une  de  celles  qui  devaient  en  attirer  le 
plus  grand  nombre.  Son  importance,  la  tranquillité  dont  on  y 
jouissait,  les  ressources  qu'elle  pouvait  offrir  à  Rubens  pour 
l'éducation  de  ses  jeunes  enfans  et  pour  l'exercice  de  sa  profes- 
sion avaient  fixé  son  choix.  Il  fit  donc  venir  d'Anvers  son  mobi- 
lier et  s'installa  dans  une  grande  maison  de  la  Weinstrasse, 
située  entre  cour  et  jardin.  Mais  si,  en  s'expatriant,  il  avait  pu  se 
dérober  à  la  prison  ou  aux  supplices,  sa  position  ne  restait  pas 
moins  assez  difficile.  Les  biens  des  émigrés  ayant  été  mis  sous 
séquestre,  il  lui  fallait,  dans  ce  milieu  nouveau,  gagner  de  quoi 
subvenir  à  l'entretien  de  sa  famille,  sans  qu'il  trouvât  beaucoup 
d'occasions  d'utiliser  son  savoir.  D'autre  part,  le  Magistrat  de 


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LA    FAMILLE    DK   RUBENS.  833 

Cologne  n'était  pas  sans  s'inquiéter  de  cette  masse  d'étrangers 
qui,  de  tous  côtés,  affluaient  dans  la  ville  et  pouvaient,  par  leurs 
menées,  lui  créer  des  difficultés  avec  les  États  voisins  :  aussi  les 
faisait-il  surveiller  d'assez  près.  Au  bout  de  quelque  temps  Jean 
Rubens,  signalé  comme  suspect  parce  qu'il  ne  fréquentait  pas 
les  églises,  avait  été  obligé,  à  diverses  reprises,  de  sç  disculper 
et  de  justifier  de  la  régularité  de  sa  conduite  et  de  la  droiture  de 
ses  intentions.  Cependant  une  occasion  s'offrit  bientôt  à  lui  de 
tirer  parti  de  sa  science  juridique  ;  mais  elle  devait  être  pour  lui 
et  pour  les  siens  la  cause  d'une  suite  incalculable  de  tristesses  et 
de  misères. 

A  ce  moment  vivait  aussi  à  Cologne  Anne  de  Saxe,  la 
seconde  femme  du  célèbre  prince  d'Orange,  Guillaume  le  Taci- 
turne. Un  portrait  du  temps,  gravé  sans  nom  d'auteur,  nous 
la  représente  avec  son  visage  assez  disgracieux  et  peu  avenant, 
le  nez  écrasé,  le  front  haut  et  bombé,  le  regard  étrange,  la 
bouche  aux  coins  relevés.  Son  costume,  riche  et  compliqué, 
indique  plus  de  recherche  que  de  goût  (1).  Le  mariage  d'Anne 
de  Saxe  et  de  Guillaume  n'avait  pas  été  des  plus  heureux,  et  dans 
cette  union  mal  assortie  les  torts  des  deux  époux  étaient  réci- 
proques. Le  prince  était  loin  de  passer  pour  un  modèle  de  vertu 
conjugale;  sa  femme, de  son  côté,  à  la  fois  passionnée  et  légère, 
n'avait  pas  plus  le  sentiment  de  ses  devoirs  que  de  sa  dignité. 
Elle  s'était  rendue  insupportable  à  son  mari  en  lui  reprochant 
avec  violence  ses  infidélités.  Après  les  premiers  revers  subis 
dans  la  lutte  ouverte  contre  les  Espagnols,  Guillaume  avait 
instamment  prié  sa  femme  de  venir  le  rejoindre  dans  le  comté 
de  Nassau,  au  château  de  Dillenburg,  berceau  de  sa  famille  et 
où  il  était  né  lui-même.  C'est  dans  cette  forteresse,  mise  par  ses 
ancêtres  à  l'abri  d'un  coup  de  main,  qu'il  aimait  à  se  retirer  pour 
prendre  quelque  repos  ou  pour  se  préparer  à  de  nouvelles  cam- 
pagnes. Il  aurait  voulu  décider  Anne  à  l'accompagner  dans  les 
camps,  afin  de  le  soutenir  par  sa  présence;  mais,  après  huit 
mois  d'attente,  la  princesse  avait  répondu  par  un  refus,  disant 
qu'elle  ne  se  sentait  pas  le  courage  d'affronter  une  semblable 
existence.  Installée  à  Cologne,  elle  y  poursuivait  la  levée  du 
séquestre  mis  par  le  duc  d'Albe  aussi  bien  sur  les  propriétés 
affectées  à  la  garantie  de  son  douaire  que  sur  celles  de  son  mari. 
Elle  avait  été  ainsi  amenée  à  charger  de  la  défense  de  ses 
intérêts  deux  juristes,  réfugiés  comme  elle  à  Cologne,  et  qui  lui 

(1)  Un  autre  portrait  gravé  par  Houbraken,  d'après  une  peinture  d'Antonio  Moro 
que  nous  n'avons  pu  retrouver,  nous  semble  moins  sincère  et  comme  un  peu  embelli 
par  le  graveur.  L'ovale  du  visage  est  plus  correct,  les  traits  plus  réguliers»  ^v.Na.'^K^- 
sionomie  moins  personnelle. 


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836  REVUE  DBS  DEUX  MONDES.  t  •  -^ 

servaient  de  conseils  :  Jean  Rubens  et  un  autre  docteur  en  droit, 
Jean  Bets  de  Malines,  qui,  compromis  par  ses  opinions  reli- 
gieuses, avait  dû  également  s'expatrier.  Bets  s'étant  absenté  pour 
aller  soutenir  auprès  des  cours  étrangères  la  cause  qui  lui  était 
confiée,  Rubens  était  resté  seul  avec  la  princesse,  et,  à  la  suite 
d'une  intimité  croissante,  des  relations  criminelles  s'étaient  nouées 
entre  eux.  Il  était  souvent  le  commensal  d'Anne  de  Saxe  et 
l'accompagnait  dans  ses  voyages.  En  1570,  celle-ci  trouvant 
qu'elle  n'était  plus  en  état  de  soutenir  à  Cologne  le  train  qu'elle 
y  menait,  se  retirait  dans  la  petite  ville  de  Siegen,  qui  faisait 
partie  des  domaines  du  comte  Jean  de  Nassau,  frère  du  Taci- 
turne. C'est  à  Rubens  et  à  sa  femme  qu'elle  confiait  la  garde  de 
ses  deux  enfans  et  des  serviteurs  attachés  à  leur  personne. 

Sous  prétexte  de  consulter  le  docteur  sur  ses  affaires,  elle 
cherchait  à  l'attirer  souvent  à  Siegen,  et  celui-ci  lui  faisait 
d'assez  fréquentes  visites  dans  sa  nouvelle  résidence.  Avec  le 
temps,  tous  deux  s'étaient  sans  doute  enhardis,  comptant  sur 
l'impunité.  Mais  peu  à  peu  le  mystère  s'était  découvert  et  le  bruit 
de  leurs  relations  était  arrivé  jusqu'aux  oreilles  du  comte  Jean, 
Un  jour  du  commencement  de  mars  1571,  comme  Rubens  se 
rendait  de  nouveau  à  Siegen  pour  y  voir  la  princesse,  le  comte 
le  fit  enlever  par  ses  trabans  et  incarcérer  d'abord  dans  cette 
ville,  puis  au  château  de  Dillenburg,  en  attendant  qu'il  fût  statué 
sur  son  sort,  car  dans  les  lois  allemandes  de  cette  époque  l'adul- 
tère était  puni  de  la  peine  capitale.  On  avait  également  mis  la 
main  sur  Anne  de  Saxe  qui,  interrogée  sur  les  relations  existant 
entre  elle  et  Rubens,  commençait  par  les  nier  résolument.  Mais 
il  est  probable  que  des  lettres  interceptées  avaient  fourni  une 
preuve  suffisante  de  sa  faute,  et  il  eût  été  d'ailleurs  difficile  de 
la  nier  bien  longtemps,  l'épouse  coupable  étant  enceinte  d'une 
fille  dont  elle  accouchait  au  mois  d  août  suivant.  La  torture  finit, 
du  reste,  par  arracher  à  son  complice  des  aveux  complets.  Plus 
tard  même,  celui-ci, s'efforçant  assez  piteusement  de  se  disculper, 
rejetait  sur  Anne  le  tort  d'avoir  fait  les  premières  avances:  «  h 
n'aurais  jamais  eu,  ajoutait-il,  l'audace  de  m'approcher  d'elle  si 
j'avais  pu  craindre  d'être  éconduit.  »  Mais  sur  l'heure,  croyant 
sa  fin  prochaine,  à  plusieurs  reprises  il  demandait  la  mort  et 
«  sans  qu'on  le  fît  trop  languir.  »  La  princesse,  voyant  qu'il  était 
inutile  de  persister  dans  ses  dénégations,  se  décidait  alors  à  tout 
avouer  (25  mars  1571),  avec  l'espoir  qu'on  laisserait  Rubens 
retourner  près  de  sa  femme  et  de  ses  enfans,  car  elle  confessait 
que  «  sa  conscience  n'était  pas  médiocrement  chargée  d'attir^ 
donné  à  cette  malheureuse  épouse  si  mauvaise  récompense  pdttfJ 
tous  les  services  qu'elle  lui  avait  rendus.  ^itize  1 


LA    FAMILLE   DE    RI'IIENS.  837 


II 


Le  secret  avait  été  bien  gardé,  et  l'on  conçoit  les  inquiétudes 
de  Marie  Pypelincx,  qui  non  seulement  ne  voyait  pas  revenir  son 
mari,  mais  demeurait  sans  nouvelles  de  lui  pendant  trois 
semaines.  Après  avoir  écrit  plusieurs  fois  à  la  princesse,  étonnée 
de  ne  pas  recevoir  de  réponse,  elle  se  décidait  à  envoyer  deux 
messagers  pour  essayer  d'apprendre  la  vérité.  Tout  à  coup,  le 
1er  avril,  arrivait  enfin  une  lettre  dans  laquelle  le  prisonnier  lui 
annonçait  à  la  fois  sa  faute  et  son  arrestation,  et,  dans  les  termes 
les  plus  humbles,  lui  demandait  pardon  de  tous  ses  torts  envers 
elle.  Il  n'est  que  trop  facile  de  comprendre  l'émotion  de  la  mal- 
heureuse épouse  qui,  avec  l'écroulement  de  son  bonheur,  pres- 
sentait déjà  le  triste  avenir  qui  l'attendait,  elle  et  les  siens.  Mais 
refoulant  dans  son  cœur  les  sentimens  que  devait  éveiller  en  elle 
la  double  trahison  dont  elle  était  victime,  elle  ne  voulut  songer 
qu'à  la  situation  lamentable  de  son  mari  et  aux  dangers  qui  le 
menaçaient.  Sa  résolution  est  aussitôt  prise.  Avec  toute  l'abnéga- 
tion et  toute  l'énergie  dont  elle  est  capable,  elle  se  dévouera  pour 
l'arracher  à  la  mort,  pour  le  défendre  contre  le  ressentiment  de 
ceux  qui  le  tiennent  entre  leurs  mains.  Afin  qu'il  ne  s'abandonne 
pas  lui-môme,  elle  commence  par  le  réconforter;  elle  lui  accorde 
son  pardon  absolu  et,  avec  une  générosité  admirable,  elle  ne  veut 
même  plus  qu'il  parle  de  ses  torts. 

Le  sentiment  qui  l'inspire  est  si  élevé,  les  termes  qu'elle  em- 
ploie sont  si  touchans  et  d'une  charité  si  parfaitement  chrétienne 
que  nous  ne  saurions  mieux  faire  que  de  lui  laisser  à  elle-même 
la  parole.  «  Comment  pourrais-je,  dit-elle,  pousser  la  rigueur  au 
point  de  vous  affliger  encore  quand  vous  êtes  dans  de  si  grandes 
peines  que  je  donnerais  ma  vie  pour  vous  en  tirer?  Lors  même 
qu'une  longue  affection  n'aurait  pas  précédé  ces  malheurs, 
devrais-je  vous  montrer  tant  de  haine  que  je  ne  puisse  vous  par- 
donner une  faute  envers  moi,  faute  petite  en  comparaison  des 
erreurs  où  je  tombe  tous  les  jours  et  qui  me  font  implorer  la 
clémence  céleste  avec  cette  condition  :  pardonnez -moi  mes  offenses 
comme  je  pardonne  à  ceux  qui  m'ont  offensée  !  Soyez  donc  assuré 
que  je  vous  ai  complètement  pardonné;  et  plût  au  ciel  que  votre 
délivrance  fût  à  ce  prix,  elle  viendrait  nous  rendre  le  bonheur. 
Hélas!  ce  n'est  pas  ce  qu'annonce  votre  lettre.  A  peine  pouvais-je 
la  lire  tant  il  me  semblait  que  mon  cœur  allait  se  briser  !  Je  suis 
tellement  troublée  que  je  ne  sais  ce  que  j'écris.  S'il  n'y  a  plus  de 
pitié  en  ce  monde,  à  qui  irai-je  m'adresser?  J'implorerai  le  ciel 
avec  des  larmes  et  des  gémissemens  infinis  et  j'esçève  qj\fc  \S\rn^ 


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838  KEVl'E    DES    DELX    MONDES. 

m'exaucera  en  touchant  le  cœur  de  ces  Messieurs,  afin  qu'ils  nous 
épargnent  et  qu'ils  aient  compassion  de  nous;  autrement,  ils  me 
tueront  en  même  temps  que  vous.  Je  crois  que  si  ces  bons  sei- 
gneurs voyaient  mes  larmes,  quand  ils  seraient  de  pierre,  ils 
auraient  pitié  de  moi;  aussi,  lorsqu'il  ne  me  restera  plus  d'autre 
moyen,  j'emploierai  celui-là,  quoique  vous  m'écriviez  de  n'y  point 
recourir.  »  Et  pour  que  désormais  le  coupable  ne  revienne  plus 
sur  un  sujet  qui  doit  lui  coûter,  elle  ajoute  en  finissant  :  «  N'écrivez 
plus  :  votre  indigne  mari,  car  tout  est  oublié  (1).  » 

On  aurait  pu  croire  que,  tenant  en  son  pouvoir  l'auteur  de 
l'affront  qui  lui  avait  été  fait,  la  famille  de  Nassau  chercherait  à 
s'en  débarrasser  au  plus  vite.  Mais  une  politique  plus  avisée  lui 
commandait  de  ne  pas  céder  à  ce  désir  de  vengeance.  Guillaume 
de  Nassau,  par  sa  propre  conduite,  avait  donné  prise  à  la  critique, 
et  comme  au  moment  où  il  allait  de  nouveau  recommencer  la 
lutte  contre  les  Espagnols  il  avait  besoin  de  toute  son  autorité, 
il  sentait  le  fâcheux  efTet  que  produirait  la  divulgation  d'un  scan- 
dale que  ses  ennemis  ne  manqueraient  pas  d'exploiter  contre  lui. 
D'accord  avec  ses  frères,  les  comtes  Jean,  Louis  et  Henri,  il  ré- 
solut de  faire  le  silence  sur  les  événemens  qui  venaient  de  se 
passer  et,  en  laissant  la  vie  à  celui  qui  l'avait  offensé,  de  repré- 
senter son  emprisonnement  comme  motivé  par  ses  menées  poli- 
tiques. La  menace  faite  par  Maria  Pypelincx  de  divulguer  le 
secret  si  on  ne  respectait  pas  la  vie  de  son  mari  contribua  donc 
à  le  sauver.  Mais  ce  résultat  étant  acquis,  elle  devait  maintenant 
travailler  à  rendre  moins  dure  son  incarcération,  en  attendant 
qu'elle  pût  obtenir  sa  mise  en  liberté.  Afin  de  ne  pas  indisposer 
contre  elle  la  famille  de  Nassau,  elle  prit  l'engagement  de  ne 
confier  à  aucun  des  siens   ce  secret  qui  l'oppressait.  Elle  était 
donc  condamnée  à  montrer  au  dehors  un  visage  tranquille,  et  dans 
ses  entretiens  avec  ses  proches  ou  dans  les  lettres  qu'elie  leur 
adressait,  elle  affectait  la  confiance  certaine  que  son  mari  lui 
serait  bientôt  rendu.  Au  lieu  d'alarmer  ses  parens,  qui,  malgré 
toutes  les  précautions  prises,  n'étaient  pas  sans  soupçonner  qu'il  y 
eût  sous  roche  quelque  grave  affaire,  elle  s'appliquait  à  les  ras- 
surer. «  C'est  un  effort  de  tous  les  instans,  écrit-elle  au  prison- 
nier, de  paraître  gaie  avec  la  mort  dans  l'âme  ;  mais  je  fais  le 
possible.   »  Dans  sa   détresse,   elle  cherche  de  tous  côtés  quel 
secours  elle  peut  invoquer.  Elle  s'adresse  à  la  princesse  Julianc, 
la  mère  des  Nassau,  tâchant  de  faire  naître  dans  son  cœur  quelque 
pitié  pour  elle.  Elle  fait  plus  encore,  et  sans  s'arrêter  aux  répu- 
gnances qu'il  lui  faut  vaincre,  elle  se  résout  à  la  démarche  qui 

(1)  Bakhuyaen.  vati  àew  \&\xvV%  ReC  llawelyk  van  Willem  van   Oranje  met  Anna 
van  Saxen,  p.  V6\. 


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LA    FAMILLE    UlC    iU'BE.NS.  839 

devait  le  plus  lui  coûter.  Les  enfans  d'Anne  de  Saxe  lui  avaient 
été  repris;  mais  celle-ci  lui  avait  encore  laissé  en  dépôt  ses  bijoux, 
ses  sceaux,  sa  correspondance;  elle  s'adresse  franchement  à  elle 
pour  la  prier  d'intercéder  en  sa  faveur  près  du  comte  Jean  de 
Nassau,  auquel  était  remise  la  garde  de  Jean  Rubens,  le  château 
de  Dillenburg  se  trouvant  sur  son  domaine.  Elle  charge  égale- 
ment un  sien  cousin,  Rémond  Ringolt,  qui  lui  a  témoigné  une 
grande  bonté  dans  son  malheur,  de  remettre  ku  comte  une  sup- 
plique «  écrite  sans  art  ni  habileté  »,  où  elle  s'efforçait  de  l'api- 
toyer sur  sa  situation. 

Cependant  les  jours  se  passent  et  l'espoir  qu'au  début  on  lui 
avait  laissé  concevoir  d'une  prompte  libération  ne  se  réalise  pas. 
Sans  se  rebuter,  pensant  quelle  pourra  elle-même  plaider  sa  cause 
d'une  manière  plus  efficace,  elle  se  rend  alors  à  Siegen,  et  par 
un  billet  adressé  au  comte  Jean,  le  24  avril,  elle  lui  demande  une 
audience.  Mais  il  n'est  pas  davantage  fait  droit  à  sa  demande. 
Désolée,  car  depuis  trois  semaines  elle  était  sans  nouvelles  de  son 
mari,  craignant  qu'il  soit  malade  ou  qu'on  le  traite  avec  plus  de 
rigueur,  elle  se  décide  à  partir  pour  Dillenburg,  A  peine  arrivée, 
elle  sollicite  la  grâce  de  voir  le  prisonnier  et  de  lui  parler.  Celui- 
ci,  informé  de  la  venue  de  sa  femme,  joint  ses  prières  aux  siennes, 
faisant  observer  respectueusement  au  comte  «  qu'un  exemple  tant 
rare,  l'ayant  si  grièvement  offensée,  mérite  bien  un  peu  de  pitié.  » 
Dans  une  autre  lettre  il  revient  à  la  charge.  «  J'ay  mérité  tous 
mes  maux,  dit-il,  mais  elle  est  innocente;  »  et  il  supplie  qu'elle 
puisse  l'entretenir  un  moment,  ne  serait-ce  que  l'espace  d'une 
minute  et  en  présence  de  tel  qu'il  plairait  au  comte  de  désigner, 
afin  qu'elle  sache  «  ce  qu'elle  doit  répondre  à  ceux  qui  tâchent  à 
savoir  la  cause  de  la  détention.  Et  s'il  est  encore  impossible  de  lui 
accorder  cette  grâce,  que  pour  le  moins  elle  puisse  venir  par  de- 
hors les  murailles  et  qu'il  la  puisse  voir  par  la  petite  fenêtre.  » 
Le  comte  resta  sourd  aux  supplications  des  deux  époux  et,  sur 
son  ordre,  Rubens  dut  même  écrire  à  sa  femme  de  ne  pas  insister 
davantage,  cette  insistance  devenant  importune  et  sa  présence 
pouvant  prêter  à  de  fâcheux  commentaires.  Il  fallut  bien  se  rési- 
gner et  retourner  à  Cologne  pour  y  reprendre  une  vie  misérable 
et  désolée. 

Les  deux  époux  n'avaient  d  autre  ressource  pour  communiquer 
entre  eux  qu'une  correspondance  soumise,  bien  entendu,  à  l'exa- 
men du  comte  de  Nassau.  Quelques-unes  des  lettres  qu'ils  échan- 
geaient ainsi  nous  ont  été  conservées.  Le  ton  de  tristesse  qui  y 
règne  n'est  que  trop  naturel;  mais  tous  deux  cherchaient  dans  les 
livres  saints  les  seules  consolations  qu'ils  pussent  s'ofirir  pour 
supporter  l'épreuve  commune.  C'est  ainsi  que  Jta*xv  ^Sraus*  \^- 


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840  REVUE   M»   DEUX  MONDES. 

commande  à  sa  femme  la  lecture  des  prêches  de  Luther,  notant* 
ment  de  ceux  qui  ont  trait  à  l'évangile  de  saint  Jean.  Celle-ci,  de 
son  côté,  lui  signale  les  psaumes  qui  lui  paraissent  le  mieux 
s'appliquer  à  leur  malheureux  sort. 

Près  de  deux  années  se  passèrent  ainsi  sans  amener  grand 
changement  dans  une  situation  qui,  seulement  vers  l'automne  de 
1572,  prit  enfin  meilleure  tournure.  C'est  probablement  à  l'insti- 
gation du  docteur  Schwartz,  conseiller  du  comte  Jean,  chargé 
spécialement  de  cette  affaire,  que,  sur  les  instances  réitérées  de 
Maria  Pypelincx,  on  commença  à  traiter  de  la  libération  du  captif 
et  des  conditions  auxquelles  elle  pourrait  être  obtenue.  Au  mois 
d'octobre  tous  les  mandataires  des  princes  d'Orange  se  trouvaient 
réunis  à  cet  effet  au  château  de  Beilstein  où,  après  son  accouche- 
ment à  Dietz,  Anne  de  Saxe  avait  été  transférée.  C'est  là  que, 
pour  la  première  fois  depuis  son  arrestation,  Maria  Pypelincx  put 
voir  son  mari  qui  lui  parut  très  changé  d'aspect,  souffrant  et  pré- 
maturément vieilli.  Mais  l'espoir  de  sa  prochaine  délivrance 
adoucissait  un  peu  le  chagrin  qu'elle  éprouvait  à  le  retrouver  en 
cet  état.  Il  fallut  cependant  attendre  encore  jusqu'au  mois  de  mai 
de  Tannée  suivante  pour  la  conclusion  des  pourparlers  engagés i 
cet  effet.  Le  9  de  ce  mois,  Jean  Rubens,  après  avoir  renouvelé 
«  l'aveu  de  son  crime,  hélas!  d'adultère  commis  au  corps  de 
Madame  la  princesse  d'Orange  »,  atteste  que  c'est  sur  les  instances 
réitérées  de  sa  femme  et  de  lui-môme  qu'un  accord  a  pu  être 
conclu.  Cet  accord  porte  en  substance  que  moyennant  une  caution 
de  6000  thalers  fournie  par  sa  femme  et  dont  les  intérêts  à  cinq 
pour  cent  seront  payés  à  celle-ci,  le  prisonnier  sortira  de  son 
cachot  pour  être  interné  à  Siegen.  Non  seulement  il  ne  pourra 
quitter  cette  ville,  mais  il  n'aura  pas  même  «  la  liberté,  à  moins 
d'une  permission  spéciale  du  commis  des  princes,  de  pouvoir 
assister  aux  saintes  assemblées  de  l'église,  ou  promener  quelque- 
fois aux  champs  pour  sa  santé,  étant  rempli  de  mauvaises  humeurs 
que  le  sentiment  de  son  péché,  sa  longue  estroite  prison  et  mélan- 
colie lui  ont  causées.  »  Il  sera  d'ailleurs  tenu  de  se  présenter  i 
première  réquisition  devant  le  prince  et  de  se  constituer  son 
prisonnier  dès  que  celui-ci  le  lui  enjoindrait.  En  cas  de  mort  ou 
de  captivité  nouvelle  de  Rubens,  si  les  conditions  consenties  par 
lui  ont  été  respectées,  la  caution  versée  par  sa  femme  lui  sera 
restituée  dans  un  délai  déterminé. 

Dès  le  lendemain,  Maria  Pypelincx  souscrit  le  contrat  et  s'en* 
gage  sur  l'honneur  à  s'y  conformer.  Elle  se  rend  aussitôt  à  Co- 
logne afin  de  réunir  la  somme  stipulée,  somme  très  considérable 
pour  l'époque,  et  de  s'occuper  en  même  temps  des  préparatifs 
d'installation  avec  ses  en  fans  et  son  mari  dans  une  maison  qu'elle 


LA    FAMILLE    DE    RMENS.  8H 

se  propose  de  louer  à  Siegen  et  qui  appartient  au  bailli  de  Dietz. 
Rubens  écrit  plusieurs  fois  à  ce  sujet  au  comte  Jean  pour  obtenir 
au  plus  tôt  la  réponse  de  ce  bailli,  car  en  attendant,  sa  femme  est 
obligée  de  demeurer  à  l'auberge  dans  des  conditions  très  oné- 
reuses. Elle  voudrait  aussi  pouvoir  caser  son  petit  mobilier  et 
profiter  du  printemps  pour  semer  quelques  plantes  destinées  à 
leur  nourriture,  ainsi  qu'elle  a  déjà  fait  «  dans  une  pièce  de  champ 
qu'elle  a  louée  près  des  murailles,  pour  y  ensemencer  toutes 
sortes  de  bonnes  herbes  qu'elle  a  fait  venir  des  Pays-Bas.  »  Au 
cas  où  cette  maison,  située  à  l'écart  et  peu  en  vue,  ne  serait  pas 
disponible,  il  prie  le  comte  de  leur  en  indiquer  quelque  autre 
dans  un  quartier  à  sa  convenance,  «  où  il  pourrait  bientôt  tenir 
compaignie  à  sa  femme,  soulager  sa  solitude,  enseigner  ses  enfans, 
être  avec  ses  livres  et  passer  ce  mois  de  mai,  qu'y  est  propre,  à 
se  faire  guérir  des  grandes  indispositions  que  la  mélancolie  de 
26  mois  lui  a  engendrées.  »  Le  jour  de  la  Pentecôte  étant  proche, 
il  espère  que  le  comte  «  voudra  bénignement  luy  faire  entendre 
son  bon  plaisir  et  le  pleinement  consoler  pour  ce  temps  que  les 
chrétiens  célèbrent  la  mémoire  du  vrav  consolateur,  le  Saint 
Esprit.  » 

Sa  requête  fut  exaucée,  et  le  10  mai,  de  bon  matin,  Jean 
Rubens  partit  à  cheval  de  Dillenburg  pour  être  enfin,  en  ce  jour 
de  Pentecôte,  réuni  à  l'épouse  dévouée  qui,  par  ses  infatigables 
démarches,  avait  obtenu  sa  liberté.  Ce  que  fut  pour  elle  ce  mo- 
ment depuis  si  longtemps  attendu,  il  est  facile  de  le  penser,  et 
avec  la  noble  simplicité  de  son  langage  elle  aurait  dû,  en  quelques 
mots  partis  du  cœur,  exprimer  les  sentimens  dont  son  âme  était 
remplie.  Malheureusement  c'est  son  mari  qui  tient  la  plume  dans 
la  lettre  de  remerciemens  qu'il  adresse  au  comte  ce  jour  même. 
La  première  phrase,  que  nous  transcrivons  ici  sera  plus  que  suffi- 
sante pour  en  indiquer  le  ton  :  «  Très  Illustres  Seigneurs,  il  est 
impossible  que  je  puisse  assez  remercier  Vos  Excellences  et  Sei- 
gneuries pour  la  très  grande  et  rare  grâce  que  je  reçoys  par  votre 
pitié  et  clémence,  n'étant  nulle  de  toutes  les  espèces  d'actions  de 
grâces  dont  l'homme  se  peut  envers  les  hommes  valoir,  rele- 
vante et  recevable  en  mon  endroit;  car  tant  s'en  faut-il  que  par 
paroles  agencées  et  éloquence  humaine  l'on  y  puisse  donner 
lustre,  que  même  mon  cœur  ne  peut  comprendre  le  moyen  par 
lequel  la  dévotion  qu'il  a  pour  le  témoigner  soit  connu  et  (pour 
n'avoir  des  fenêtres  par  lesquelles  le  désir  qu'il  a  pour  s'y 
acquitter  peut  être  vu)  ce  subside  manque  aussi...  »  Et  la  lettre 
continue,  soutenant  jusqu'au  bout  les  promesses  d'un  tel  début, 
dans  ce  galimatias  qui  rappelle  un  peu  trop  les  complimens 
amphigouriques  mis  par  Molière  sur  les  lèvres  de  Thomas  ftvfc.- 


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842  REVUE  DES   DEUX  M  OHMS.  / 

foiras.  Ni  la  captivité,  ni  les  souffrances  n  avaient  pu,  on  le  wit> 
affranchir  le  docteur  de  cette  recherche  du  bel  esprit  et  de  <* 
tour  subtil  des  «  paroles  agencées  »  qui  sévissait  alors,  il  faut  le 
reconnaître,  parmi  les  lettrés,  en  France  aussi  bien  que  dans  les 
Pays-Bas.  Combien  avec  son  sens  si  net  et  sa  sensibilité  si  vraie, 
le  langage  sans  artifice  de  Maria  Pypelincx  eût  été  moins  labo- 
rieux et  plus  éloquent  ! 

III 

La  vie  commune  avait  recommencé,  humble  et  cachée  comme 
il  convenait  à  la  situation  du  ménage  et  à  l'obligation  où  il  était 
de  ne  pas  attirer  sur  lui  l'attention.  Jean  Rubens  s'était  bit 
envoyer  ses  livres  de  droit;  il  surveillait  l'éducation  de  ses 
enfans  et  cherchait  à  s  occuper  de  son  mieux.  Mais,  avec  l'exis- 
tence forcément  solitaire  à  laquelle  il  était  condamné,  il  ne  fal- 
lait pas  compter  que  son  travail  pût  aider  à  l'entretien  de  b 
petite  famille.  Dans  les  premiers  momens  il  n'avait  pas  trop  senti 
la  contrainte  de  la  quasi  réclusion  dans  laquelle  il  s'était  lui- 
même  engagé  à  vivre.  Au  prix  des  misères  passées,  cette  demi- 
liberté  était  un  bienfait.  Comme  sa  femme,  du  reste,  il  était 
souvent  obsédé  par  l'idée  que  ses  jours  étaient  menacés  et  qu'on 
voulait  lui  tendre  quelque  piège  pour  l'enlever.  Des  avis,  venus 
de  Cologne  ou  de  Heidelberg  et  que  le  comte  leur  avait  commu- 
niqués, les  entretenaient  dans  cette  crainte.  Peu  à  peu,  cependant, 
ils  avaient  repris  confiance,  et  comme  cette  vie  claquemurée,  sans 
offrir  pour  lui  plus  de  sécurité,  était  contraire  à  sa  santé,  Rubens 
sollicitait,  au  mois  d'août  1573,  la  grâce  de  se  promener  quelque- 
fois hors  de  la  ville  en  compagnie  du  précepteur  des  enfans  da 
comte,  maître  Adrien  Dammant,  avec  lequel  il  pouvait  du  moins 
s'entretenir  des  sujets  qui  l'intéressaient.  Mais  c'étaient  là  des 
bonnes  fortunes  bien  rares  et  qui  allaient  bientôt  exciter  loi 
soupçons. 

Le  27  avril  1574,  une  joie  en  même  temps  qu'une  charge  ao»- 
velle  étaient  survenues  aux  deux  époux.  Un  fils  leur  était  néqni 
fut  nommé  Philippe  et  qui,  pendant  sa  trop  courte  vie,  devait  4 
toujours  rester  le  frère  bien-aimé  de  Pierre-Paul,  le  grand  artiste. 
La  même  année,  sous  la  menace  d'une  épidémie  qui  régnait  aat 
environs,  Jean  Rubens,  inquiet  pour  sa  famille,  adressait 
comte  une  nouvelle  supplique  (26  septembre),  afin  de  pouvoir, 
en  cas  de  nécessité,  se  réfugier  avec  les  siens  à  Cologne,  où 
partie  de  la  maison  occupée  par  leur  cousin  Rémond  serait  aie» 
disposition.  Ils  y  vivraient  secrètement,  en  ménage,  sans  sortir rj 
toujours  prêts  d'ailleurs,  dès  la  première  sommation,  Il 


LA    FAMILLE    DE     KUIIE.XS.  8i3 

dans  leur  domicile  de  Siegen  qui  conserverait  leur  mobilier. 
Nous  ignorons  quelle  réponse  fut  faite  à  cette  requête  ;  mais  il 
est  peu  probable  qu'elle  ait  été  favorablement  accueillie,  car  on 
voyait  avec  défiance  ces  tentatives  faites  par  l'interné  pour  élargir 
un  peu  le  cercle  où  il  était  enserré.  Les  archives  nous  laissent 
ensuite  sans  nouvelles  de  la  petite  famille  jusque  vers  la  fin  de 
1575.  A  partir  de  cette  date,  les  docu mens  qui  la  concernent 
nous  la  montrent  exposée  à  des  dénonciations  et  des  tour- 
nions continuels  dont  le  détail  assez  monotone  n'offrirait  pas 
grand  intérêt  à  nos  lecteurs.  Mais  ces  inquiétudes  et  ces  amer- 
tumes incessamment  renouvelées  ne  font  que  plus  vivement 
ressortir  le  courage  et  le  dévouement  opiniâtre  de  Maria  Pype- 
lincx.  Au  milieu  des  épreuves  les  plus  cruelles,  elle  ne  perd  ni 
le  sentiment  de  sa  dignité,  ni  l'espoir.  Forte  de  sa  seule  faiblesse 
et  de  son  amour,  elle  résiste  de  son  mieux  à  des  ennemis  tout- 
puissans.  Dans  ses  lettres  où  Ton  retrouve  toujours  lç  même  sens 
pratique  et  le  même  tact,  on  est  étonné  parfois  de  rencontrer  des 
digressions  imprévues,  semées  de  citations  littéraires  laborieuse- 
ment amenées  ou  de  textes  juridiques  qui  contrastent  avec  la 
simplicité  habituelle  de  celle  qui  tient  la  plume.  C'est  évidem- 
ment maître  Rubens  qui  lui  souffle  ces  belles  choses  que,  par 
déférence  pour  lui,  elle  écrit  sous  sa  dictée  et,  comme  le  dit 
M.  Bakhuyzen  (1),  «  le  bout  du  bonnet  doctoral  perce  à  travers 
les  élans  sincères  de  son  amour  conjugal.  »  Quant  aux  Nassau, 
il  faut  bien  convenir  que  les  vexations  incessantes  auxquelles 
ils  se  livrent  à  l'égard  de  ce  ménage  exposé  à  leurs  coups,  ne 
les  font  point  paraître  sous  un  jour  bien  honorable.  On  com- 
prend, au  lendemain  de  l'injure  qui  leur  a  été  faite,  le  sou- 
venir cuisant  qu'ils  en  gardent  et  le  désir  de  vengeance  qui  les 
anime.  Mais  avec  le  temps,  ces  dispositions  font  place  à  des  sen- 
timens  moins  naturels  et  moins  avouables.  Leur  trésor  s'épuisait 
et,  de  plus  en  plus,  leur  gêne  était  grande,  les  frais  de  la  guerre 
absorbant,  et  au  delà,  toutes  leurs  ressources.  Ils  avaient  vendu 
les  objets  précieux  qu'ils  possédaient,  converti  en  monnaie  leur 
vaisselle  et  engagé  une  grande  partie  de  leurs  domaines  (2).  Pour 
faire  face  à  ces  embarras  financiers,  ils  en  étaient  venus  à 
exploiter  la  situation  des  Rubens  et  à  tirer  d'eux  le  plus  d'argent 
possible.  Réels  ou  imaginaires,  les  griefs  qu'ils  invoquent  contre 
eux  se  traduisent  à  chaque  instant  par  de  nouvelles  exigences 

(i)  Les  Rubens  à  Siegen,  p.  12. 

(2)  Cet  état  de  gêne  devait  durer  longtemps  encore,  car,  en  1586,  le  comte  Jean 
de  Nassau  était  obligé  de  vendre  pour  3  000  florins  à  son  beau-fils  le  comte  de  Nassau- 
Sarrebruck  des  tapisseries  de  prix  représentant  des  épisodes  empruntés  à  l'hiatoire 
de  sa  famille. 


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844  REVLE   DES   DEUX   MONDE».  ~  ' 

pécuniaires.  La  crainte  seule  de  pousser  à  une  ruine  complète 
ces  pauvres  gens  qu'ils  tiennent  comme  dans  un  étau,  les  arrêté;' 
ils  ne  les  ménagent  que  par  intérêt  personnel  et  n'échelonnent  les 
réquisitions  que  pour  leur  laisser  la  possibilité  d'y  satisfaire.  À 
Tinsu  de  sa  femme,  le  docteur  leur  fait  concessions  sur  conces- 
sions. Il  donne  quittance  de  sommes  qu'il  n'a  pas  reçues  et  qu'on 
simule  avoir  remboursées  sur  la  caution.  Aussi  les  intérêts  qui 
lui  sont  versés  diminuent  peu  à  peu  et  ils  ne  sont  d'ailleurs  que 
très  irrégulièrement  payés.  Tant  qu'elle  le  peut,  la  mère  de  Maria 
lui  vient  en  aide  ;  mais  ses  biens  étant  confisqués  ou  pillés,  die 
est  elle-même  réduite  à  la  misère.  Sachant  sa  fille  de  nouveau 
enceinte,  elle  accourt  à  Siegen  pour  l'assister,  et  c'est  là,  dans  le 
dénuement  et  l'incertitude  du  lendemain,  que  le  28  juin  1577  vient 
au  monde  l'enfant  qui  allait  assurer  au  nom  de  Rubens,  alors 
voué  aux  humiliations  et  à  l'obscurité,  la  célébrité  la  plus  haute. 
A  raison  de  la  fête  des  deux  saints  dont  la  solennité  tombait  le 
lendemain,  il  recevait  au  baptême  les  prénoms  de  Pierre-Paul; 
mais  sa  naissance  ne  devait  pas  laisser  plus  de  traces  que  celle 
de  son  frère  Philippe,  et  ce  silence  volontaire  fait  autour  de  son 
berceau  se  rattachait,  nous  le  verrons,  à  un  ensemble  de  précau- 
tions destinées  à  laisser  dans  l'oubli  tous  les  commencemens  de 
cette  glorieuse  existence. 

Peu  de  temps  après,  en  1578,  sur  les  pressantes  requêtes  du 
ménage  et  moyennant  de  nouveaux  sacrifices  consentis  par  lui, 
Rubens  obtenait  l'autorisation  d'aller  s'établir  avec  ses  enfans  à 
Cologne.  En  dépit  de  la  gêne  extrême  où  elle  se  trouvait,  la 
famille  traversa  alors  une  période  de  tranquillité  relative.  Le 
docteur  arrivait  peu  à  peu  à  utiliser  son  savoir  comme  juriste. 
Des  personnes  riches  le  consultaient,  lui  confiaient  la  conduite  de 
leurs  affaires  ou  de  procès  importans  dans  lesquels  elles  étfeieat 
engagées.  Maria,  on  le  pense  bien,  ne  restait  pas  inactive.  Ont» 
les  soins  du  ménage  et  des  enfans,  elle  avait  pris  chez  ék 
quelques  pensionnaires  ;  et  des  dames  charitables,  touchées  de 
l'ardeur  avec  laquelle  elle  se  dévouait  à  sa  tâche,  lui  avaient  bit 
des  avances  pour  monter  un  petit  commerce.  Les  étrangers,  l« 
indifférens  eux-mêmes  témoignaient  une  sympathie  croissante! 
cette  femme  courageuse  qui,  au  prix  d'efforts  si  méritans,  cher- 
chait à  mener  une  existence  honorable.  Mais,  daùs  cette  vie 
jour  le  jour,  les  deux  époux  parvenaient  à  grand' peine  i  se 
d'affaire  et  même  dans  les  meilleurs  momens,  il  leur  eût  été 
cile  de  réunir  une  centaine  de  thalers.  Cependant  l'estime 
inspiraient  était  telle  qu'un  brave  garçon  venait  de  se  fiaaêtiT 
leur  fille  aînée,  Blandine. 

Ce  bonheur,  si  précaire  et  si  chèrement  accrais,  allait  s* 


LA  FAMILLE  DP  RUBENS.  815 

tout  à  coup,  sur  l'ordre  très  imprévu  qui,  au  mois  de  sep- 
tembre 1582,  était  signifié  à  Rubens  d'avoir  à  quitter  Cologne 
pour  revenir  au  plus  vite  à  Siegen.  Qu'avait-il  fait  pour  s'attirer 
cette  nouvelle  disgrâce  ?  Quelles  dénonciations  ou  quels  torts  per- 
sonnels l'avaient  une  fois  de  plus  rendu  suspect?  On  l'ignore,  mais 
ce  coup  laissa  les  deux  époux  atterrés;  la  mesure  était  comble. 
Après  plusieurs  réclamations  de  son  mari  restées  sans  réponse, 
Maria,  avec  un  sentiment  de  révolte  bien  naturel  chez  cette  âme 
loyale,  proteste  contre  la  brutalité  d'une  mesure  aussi  odieuse 
qu'inattendue.  Dans  une  lettre  écrite  au  comte  de  Nassau  le 
10  octobre  1582,  en  regard  de  la  patience  et  de  la  réserve  dont 
ils  ont  tous  deux  donné  tant  de  preuves,  elle  oppose  toutes  les 
tracasseries  qu'ils  ont  subies,  tous  les  retards,  toutes  les  diffi- 
cultés apportées  au  paiement  des  intérêts  stipulés,  alors  que  ces 
modiques  sommes  leur  étaient  si  nécessaires.  Puis,  sentant  bien 
qu'au  fond  il  s'agit  encore  de  leur  soutirer  quelque  argent,  elle 
aborde,  non  sans  quelque  habileté,  ce  point  délicat. 

Si  Ton  est  décidé  à  passer  outre,  elle  réclamera  la  caution 
qu'elle  a  versée.  On  ne  peut  garder  son  mari  prisonnier  et  con- 
server en  même  temps  l'argent  destiné  à  lui  servir  de  rançon.  Il 
n'est  plus  besoin  de  caution  si  on  le  retient,  et  ce  sont  là,  d'ailleurs, 
les  conditions  expresses  des  engagemens  consentis.  Ce  n'est  qu'à 
regret  qu'elle  parle  ainsi,  et  elle  prie  instamment  Sa  Seigneurie 
de  ne  pas  lui  en  vouloir  à  ce  propos;  mais  elle  ne  saurait  perdre 
tout  à  la  fois,  par  sa  négligence,  son  mari,  son  honneur  et  ses 
biens.  Elle  supplie  le  comte  de  peser  équitablement  ses  raisons 
et  d'en  user  envers  eux  avec  sa  bonté  ordinaire.  Maintenant  que  le 
temps  a  pansé  toutes  les  blessures  et  qu'une  expiation  légitime  a 
dû  amener  l'oubli,  il  convient  de  les  épargner.  Qu'on  relève  donc 
son  mari  de  l'obligation  de  revenir;  pour  l'honneur  même  et  l'in- 
térêt des  enfans  princiers,  il  ne  serait  certainement  pas  conve- 
nable de  rouvrir  la  bouche  aux  gens.  «  Aujourd'hui,  ajoute-t-elle 
en  terminant,  il  n'est  plus  tolérable  qu'après  tant  de  misères  et 
de  mortelles  angoisses,  sur  le  déclin  de  nos  jours,  alors  que  nos 
enfans  ont  grandi  et  que  nous  commençons  à  respirer  un  peu,  on 
nous  accable  de  nouveau  sans  que  nous  ayons  failli  ou  donné  le 
moindre  prétexte  de  mécontentement.  » 

Le  ton  si  net  et  si  ferme  de  cette  lettre,  la  valeur  des  argu- 
mens  qu'elle  contient,  les  cris  de  lassitude  et  de  douleur  qui  çà 
et  là  y  éclatent  ne  laissèrent  pas  de  produire  quelque  effet  sur 
l'esprit  des  Nassau.  Dès  le  milieu  d'octobre,  grâce  à  l'entremise 
du  comte  Jean,  un  sursis  était  accordé  à  Rubens,  et  on  l'infor- 
mait qu'on  lui  ferait  connaître  en  temps  utile  la  décision  prise 
à  son  égard.  Celui-ci,  sentant  que  sa  femme  avait  frappé  juste, 


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846 


REVUE  DES   DEUX  MONDES. 


change  subitement  d'attitude  et  de  langage.  Autant,  «u  début, 
il  avait  été  humble  et  coulant,  autant  il  affecte  de  résolution  et 
d'intrépidité.  Il  ne  songe  plus  à  se  dérober  à  la  sommation  qui 
lui  a  été  faite;  il  demande  môme  à  comparaître  à  bref  délai; 
mais  il  est  bien  entendu  que,  s'il  est  retenu  prisonnier,  on  devra 
rembourser  à  sa  femme  la  caution  qu'elle  a  fournie.  Ce  n'était 
pas  là  l'affaire  des  Nassau,  etRubens,  encore  enhardi  par  la  façon 
dont  ils  accueillent  cette  mise  en  demeure,  se  résout  à  pousser 
plus  à  fond.  Pour  la  première  fois,  il  se  hasarde  à  parler  de  sa 
libération  définitive  et  des  conditions  qu'on  y  mettrait.  Le  mo- 
ment était  opportun,  semble-t-il,  car  les  débats  s'étant  engagés  & 
ce  propos,  les  conseillers  des  princes  répondent  que  cette  libéra- 
tion serait  acquise  moyennant  un  supplément  de  400  thalers  à 
verser  par  la  famille.  Là-dessus,  nouvelles  protestations  du  doc- 
teur qui  déclare  que  ce  nouveau  sacrifice  est  absolument  au-des- 
sus de  ses  moyens.  Puis  reprenant  un  argument  qui  lui  a  déjà  si 
bien  réussi  :  «  C'est  moi  qui  ai  failli,  dit-il,  c'est  à  moi  d'expier... 
Les  larmes  que  ma  femme  verse  nuit  et  jour  m'invitent  à  oublier 
mon  propre  danger  et  à  trouver  la  prison  et  la  mort,  qui  permet- 
traient de  récupérer  ma  rançon,  préférables  à  la  vie  de  misère 
qui  l'attend,  elle  et  ses  sept  enfans.  »  Cependant,  si  l'on  pouvait 
se  contenter  de  la  moitié  de  la  somme,  peut-être  qu'avec  l'aide 
de  sa  belle-mère  et  de  ses  autres  parens,  on  arriverait  à  s'ac- 
corder. Mais  sa  femme  doit,  en  tout  cas,  ignorer  la  quittance  de 
1  400  thalers  donnée  pur  lui,  car  elle  croit  encore  à  l'intégralité 
de  sa  créance  et,  si  elle  découvrait  avant  le  temps  la  vérité,  tout 
serait  perdu. 

De  fait,  vers  cette  époque,  ainsi  que  nous  l'apprenâ 
M.  Spiess  (1),  la  situation  du  ménage  était  devenue  de  plus  m 
plus  difficile.  On  avait  dû  renvoyer  les  pensionnaires  et  prendre 
dans  la  Breitestrasse  un  logement  encore  plus  modeste.  Co**f 
vaincus  qu'il  n'y  avait  plus  rien  à  attendre  des  Rubens,  danskfc 
conditions  auxquelles  ils  étaient  réduits,  les  conseillers  de  NassM^ 
se  rendirent  à  Cologne  pour  terminer  les  arrangemens.  Le* 
termes  de  la  transaction  furent  arrêtés  et,  au  commencement^* 
1583,  elle  devint  exécutoire,  probablement  grâce  à  l'abandon*; i 
consenti,  moyennant  1 400  thalers  seulement,  de  la  créance  d% 
Maria  Rubens.  A  la  date  du  10  janvier,  un  contrat  ea  bonne 
forme  assurait  enfin  les  deux  époux  de  leur  pleine  et 
liberté,  sans  aucun  recours  possible  contre  eux. 

Quelle  que  pût  être  la  gêne  à  laquelle  ils  étaient  encore  ooft-{î 
damnés,  ils  se  sentaient,  du  moins,  déchargés  des  préoccv 


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(1)  Eine  Episode  a  us  dem  Leben  der  Eltern  P.  P.  Rubens;  DUlenborg,  1873. 


LA    FAMILLE    DE    HUfiENS.  817 

qui,  pendant  si  longtemps  et  si  lourdement,  avaient  pesé  sur  eux. 
Assurés  du  lendemain,  ils  avaient  repris  leur  vie  obscure  et 
retirée,  car  la  prudence  leur  commandait  toujours  de  ne  pas  trop 
attirer  l'attention.  Jean  Rubens,  d'ailleurs,  n'avait  plus  longtemps 
à  vivre.  Sa  santé,  déjà  ébranlée  par  tant  de  secousses,  était  gra- 
vement compromise  et,  le  1er  mars  1587,  il  mourait  à  l'âge  de  cin- 
quante-sept ans.  Il  était  auparavant,  ainsi  que  sa  femme,  revenu 
à  la  foi  catholique,  soit  que  cette  nouvelle  conversion  fût  sincère, 
soit  qu'il  voulût  se  mettre  en  règle  vis-à-vis  du  Magistrat  de 
Cologne.  Lui  mort,  il  n'y  avait  plus  aucune  raison  pour  sa  veuve 
de  prolonger  son  séjour  à  l'étranger,  alors  que  tant  d'intérêts  la 
rappelaient  à  Anvers.  Son  parti  fut  bientôt  pris,  et,  après  avoir 
réglé  ses  affaires,  à  la  fin  du  mois  de  juin  de  la  même  année, 
elle  retournait  dans  sa  patrie,  munie  d'une  attestation  du  Magis- 
trat portant  que,  depuis  1569  jusqu'au  7  juin  1587,  date  de  ce  cer- 
tificat, elle  avait  eu  avec  son  mari  son  domicile  habituel  à  Co- 
logne, qu'elle  y  demeurait  encore  et  que,  toujours,  sa  conduite  et 
ses  mœurs  y  avaient  été  excellentes. 

IV 

Dans  cet  exposé  des  faits,  tels  qu'ils  résultent  pour  nous  des 
documens  que,  peu  à  peu,  les  archives  de  la  maison  d'Orange  et 
celles  d'Anvers,  de  Cologne,  de  Siegen  et  d'idstein  ont  rendus  à 
la  lumière,  nous  avons  fait  grâce  à  nos  lecteurs  des  longues  et  très 
vives  controverses  suscitées  par  la  détermination  du  lieu  de 
naissance  de  Rubens.  Sauf  quelques  écrivains  engagés  soit  par 
leurs  écrits  antérieurs,  soit  par  des  considérations  patriotiques, 
assurément  très  respectables,  mais  qui  n'ont  que  faire  en  de  pa- 
reilles recherches,  il  est  permis  de  dire  que  les  critiques  qui,  en 
ces  derniers  temps,  ont  étudié  avec  une  entière  impartialité  ce  pro- 
blème délicat,  l'ont  résolu,  comme  nous  croyons  devoir  le  faire 
aujourd'hui,  en  faveur  de  Siegen.  Ainsi  que  le  remarque  M.  H. 
Riegel,  qui  nous  paraît  avoir  le  plus  exactement  résumé  cette 
question  (1),  les  difficultés  dont  elle  était  entourée  s'expliquent 
assez  d'elles-mêmes.  La  famille  des  Nassau,  aussi  bien  que  celle  de 
Rubens,  était  intéressée  à  faire  le  silence  autour  des  événemens 
que  nous  venons  de  raconter,  et,  par  conséquent,  à  laisser  dans 
l'ombre  l'internement  de  Jean  Rubens  dans  cette  petite  ville  de 
Siegen  dont  le  nom,  jusqu'à  ces  derniers  temps,  n'avait  pas  même 
été  prononcé.  Aussitôt  après  l'arrestation  du  docteur,  les  princes 
de  Nassau  avaient  cherd  •*  £     ki^Tr  ;     .-«  mdale.  La  politique 

(1)  H.  Riegel,  Rubens  G ebm  !<>  i  »...»     !.-   ,      >rr<;(    -  .,»•  niederlàndischen  Kunst- 
geschichte,  I,  p.  165. 


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848  REVUE  DES  DEUX  MONDES.     "      r 

autant  que  le  sentiment  bien  légitime  de  la  dignité  de  leur  raee 
les  portaient  à  cacher  ce  déshonneur.  En  conséquence,  toutes 
leurs  prescriptions  tendent  à  assurer  le  secret.  Les  deux  coupables 
sont  enfermés  et  lorsque,  plus  tard,  Anne  de  Saxe  est  rendue  à  sa 
famille,  celle-ci  la  croit  ou,  du  moins,  la  dit  innocente  du  crime 
dont  on  l'accuse,  sa  faute  n'ayant  pas  été  constatée  juridique- 
ment. Quant  à  son  complice,  s'il  n'est  pas  sur-le-champ  mis  à 
mort,  c'est  pour  éviter  le  bruit  que  causerait  son  exécution  et 
l'effet  d'un  débat  public.  Après  deux  ans  de  rigoureuse  captivité, 
lorsqu'il  obtient  d'être  interné  à  Siegen,  c'est  sous  la  condition 
expresse  qu'il  ne  se  montrera  jamais  dans  la  ville  et  qu'il  évitera 
avec  soin  toutes  les  occasions  de  rappeler  un  souvenir  néfaste. 
Ces  dispositions  s'accordent  naturellement  avec  celles  du  mé- 
nage Rubens.  Dès  la  première  lettre  qu'écrit  le  prisonnier,  il  re- 
commande de  ne  pas  ébruiter  l'affaire,  de  la  tenir  absolument  ca- 
chée. Instruite  par  lui,  sa  noble  femme  non  seulement  lui  pardonne 
du  fond  du  cœur,  mais  elle  le  supplie  de  ne  plus  jamais  parler  de 
torts  qu'elle  veut  oublier  elle-même.  Elle  sent  tout  l'intérêt  qu'il 
y  a  pour  eux  à  ne  pas  indisposer  les  membres  d'une  famille  puis- 
sante et  justement  irritée  ;  elle  ne  s'ouvre  même  pas  à  ses  proches 
de  la  vérité;  pour  eux,  comme  pour  tout  le  monde,  son  mari  est 
la  victime  des  événemens  politiques.   Elle  s'efforce  de    vivra 
ignorée  et,  comme  elle  le  dit,  «  de  nourrir  les  siens  sans  seau* 
dale.  »  Avec  une  persévérance  stoïque,  elle  poursuit  son  projet 
de  dérober  à  tous  la  faute  de  son  indigne  époux.  Elle  garde  jus- 
qu'au bout  son  secret  et,  par  le  seul  mensonge  qui   n'ait  pas 
coûté  à  sa  nature  loyale,  c'est  elle-même  qui  dans  l'inscriptioft 
de  sa  tombe  à  l'église  Saint-Pierre  parle  du  bonheur  sans  noagft 
qu'elle  lui  a  dû!  Plus  tard,  elle  soutient  ce  pieux  mensonge  «t|i 
pour  ne  pas  nuire  à  l'honneur  de  son  nom,  ni  à  l'avenir  de  aÉ^ 
fils,  elle  continue  à  se  taire  sur  cette  triste  aventure,  sur  les  tat*jl 
ribles  conséquences  qu'elle  a  eues  pour  elle.  Afin  de  dépister  lit 
malveillans  et  les  curieux,  elle  compose  alors  de  toutes  pièces  II 
légende  d'un  séjour  continu  à  Cologne  où  les  en  fans  seraient  n£i| 
de  la  vie  paisible  et  unie  que  le  ménage  y  aurait  menée.  Ses 
fils,  Philippe   et  Pierre-Paul,   s'appliquent   à   confirmer   o&ë 
légende.  Eux  seuls,  d'ailleurs,  étaient  en  situation  de  la  prolonger^ 
car,  ainsi  que  M.  Verachter  l'a  établi  par  ses  consciencieuses  i# 
cherches  (1),  Maria  Rubens  devait  survivre  à  ses  cinq  autres 
fans.  Trois  d'entre  eux,  Claire,  Henri  et  Barthélemi,  étaient 
avant  le  départ  de  Cologne;  Jean,  l'aîné,  à  la  date  du  24 
vembre  1581,  se  trouvait  en  Italie  depuis  plus  de  trois  ans  et 

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(1)  Verachter,  Généalogie  de  Pierre-Paul  Rubens;  Anvers,  1840. 


LA   FAMILLE   DE    RUBENS.  849 

et  il  mourait  à  son  tour  (1)  en  1600  ;  enfin  l'aînée  des  filles,  Blan- 
dine,  le  suivait  d'assez  près,  en  1606. 

Il  y  a  plus,  nous  le  croyons  du  moins,  ni  Philippe,  ni  Pierre- 
Paul,  nés  tous  deux  à  Siegen,  n'ont  connu  toute  la  vérité.  Le  se- 
cret vis-à-vis  d'eux  était  facile  à  garder.  Quand  la  famille  quitta 
Siegen,  Philippe  n'avait  que  quatre  ans  et  son  frère  n'avait  pas 
encore  accompli  sa  première  année.  A  raison  de  leur  âge  et  de 
l'existence  très  accidentée  qui  les  attendait  tous  deux,  rien  n'était 
plus  aisé  pour  cette  mère  prévoyante  que  d'engourdir  et  d'éteindre 
des  souvenirs  qu'elle  voulait  effacer  de  leur  esprit.  L'hérésie 
momentanée  de  la  famille,  la  faute  de  Jean  Rubens  et  son  incar- 
cération, c'étaient  là  autant  de  taches  qui  pouvaient  compromettre 
leur  nom  et  leur  avenir.  Dans  leur  extrême  enfance,  leur  mère 
n'avait  pas  de  confidences  à  leur  faire  à  ce  sujet;  plus  tard,  elle 
ne  voulut  pas  qu'ils  eussent  à  rougir  de  leur  père,  et  le  meilleur 
moyen,  le  plus  sûr  et  le  plus  noble  de  conserver  ces  secrets  c'était 
de  les  garder  vis-à-vis  d'eux-mêmes.  Elle  pouvait  d'autant  mieux 
les  leur  dérober  que  seule  elle  en  était  dépositaire.  Par  la  suite,  à 
l'âge  où  Pierre-Paul  aurait  pu  l'interroger,  il  était  loin  d'elle,  en 
Italie,  et  il  ne  devait  plus  la  revoir.  C'est  donc  en  toute  sincérité  que 
sur  le  déclin  de  sa  vie,  au  moment  où  l'esprit  se  reporte  avec 
complaisance  vers  les  souvenirs  de  la  jeunesse,  le  grand  artiste 
pouvait  parler,  dans  une  lettre  célèbre  à  Geldrop,  de  la  grande 
affection  qu'il  avait  gardée  pour  cette  ville  de  Cologne  où  il  était 
resté  jusqu'à  sa  dixième  année. 

On  sait  que,  dès  son  retour  à  Anvers,  Maria  Pypelincx,  avec 
son  intelligente  sollicitude,  avait  fait  donner  à  ses  fils  une  in- 
struction qui  leur  permît  de  se  créer  des  positions  honorables. 
Mais,  malgré  la  vigilance  avec  laquelle  elle  s'appliquait  à  réunir 
les  épaves  de  son  modeste  avoir,  elle  n'était  point  en  état  de  con- 
tinuer bien  longtemps  les  sacrifices  qu'exigeait  l'éducation  de  ses 
en  fan  s.  De  bonne  heure,  ils  avaient  dû  apprendre  à  se  tirer  d'af- 
faire en  gagnant  eux-mêmes  leur  vie,  Philippe,  l'aîné,  tout  en 
poursuivant  ses  études  de  droit,  était  devenu  précepteur  des  fils 
du  président  Richardot  dont  il  avait  été  d'abord  secrétaire.  Quant 
à  Pierre-Paul,  après  avoir  été  attaché  en  qualité  de  page  à  la 
maison  de  la  comtesse  de  Lalaing,  sa  mère,  reconnaissant  qu'il 
n'y  avait  pour  lui  aucune  issue  de  ce  côté,  l'avait  bientôt  laissé 
libre  de  suivre  la  vocation  qu'il  montrait  pour  la  peinture.  Plus 
tard,  quand  le  jeune  homme,  ayant  épuisé  les  enseignemens 
qu'il  pouvait  trouver  à  Anvers,  manifesta  le  désir  de  se  perfec- 
tionner en  Italie,  Maria,  malgré  le  chagrin  que  lui  causait  son 

(1)  Bulletin  Rubens,  J,  p.  :>1. 

tome  ex xx.  —  i89o.  ^  ^V 

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chante  le  souvenir  de  son  a 
l'avoir  retouchée,  il  plaça 
des  peintures  faites  par  lu 
sée  de  Grenoble),  où,  pou 
s'était  épanouie. 

Mais,  plus  encore  que 
mices  de  son  talent,  Rube 
pre  vie.  Ce  dévouement  ai 
activité  courageuse,  cette 
fait,  ce  stoïcisme  dans  la 
le  caractère  pouvaient  aj< 
exemples  de  sa  mère  qu'il 
aimait  en  elle  et  qui  justi 
un  passé  d'épreuves  et  de  g 
pas  soupçonner.  Le  soin 
effacer  la  trace  aurait  acl 
figure*  Son  fils  la  savait  e3 
d'hui,  en  dépit  des  obscur 
Rubens  sur  ces  années  d'e: 
fait  jour.  Il  n'est  que  just 
nom  par  le  grand  artiste  1 
à  la  peine  ;  c'est  bien  le  m 


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LES  THÉORIES  DE  M  CHALEUR 


III  « 

CHALEUR  ET  MOUVEMENT 


I 

«  La  chaleur  est  le  résultat  d'un  mouvement,  lisons-nous 
dans  les  notes  posthumes  de  Sadi  Carnot.  Alors  il  est  tout  simple 
qu'elle  puisse  se  produire  par  la  consommation  de  puissance  mo- 
trice et  qu'elle  puisse  produire  cette  puissance...  Mais  il  serait 
difficile  de  dire  pourquoi,  dans  le  développement  de  la  puissance 
motrice  par  la  chaleur,  un  corps  froid  est  nécessaire,  pourquoi, 
en  consommant  la  chaleur  d'un  corps  échauffé,  on  ne  peut  pas 
produire  du  mouvement.  » 

La  théorie  de  Carnot,  telle  que  son  auteur  l'avait  développée, 
était  manifestement  en  contradiction  avec  l'hypothèse  que  la  cha- 
leur est  un  mouvement  ;  elle  contredisait  la  loi  de  l'équivalence 
de  la  chaleur  et  du  travail  qui,  elle,  découle  logiquement  de 
cette  hypothèse.  En  changeant  les  bases  de  cette  théorie,  en  la 
faisant  reposer  sur  l'axiome:  tout  cycle  de  Carnot  qui  fait  passer 
de  la  chaleur  d'un  corps  froid  à  un  corps  chaud  exige  un  travail 
fourni  parles  forces  extérieures,  Clausius  a  fait  disparaître  cette 
évidente  contradiction;  la  théorie  de  Carnot,  telle  que  Clausius  l'a 
développée,  ne  heurte  plus  la  loi  de  Mayer  :  elle  n'est  plus  explici- 
tement incompatible  avec  la  théorie  mécanique  de  la  chaleur;  en 
résulte-t-il  qu'elle  soit  compatible  avec  elle?  L'une  des  théories 
repose  sur  l'hypothèse  que  la  quantité  de  chaleur  dégagée  par  un 

(I  )  Voyez  la  Revue  du  15  juin  et  du  15  juillet. 


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852 


REVCF  DES  DEtïX  *0!Opî&, 


corps  qui  change  d'état  équivaut,  en  partie,  à  la,  perte  de  force 
vive  éprouvée  par  les  molécules  de  ce  corps,  en  partie  au  travail 
effectué  par,  les  forces  extérieures  ou  intérieures  appliquées  à 
ces  molécules  ;  l'autre  repose  sur  l'hypothèse  qu'un  cycle  de  Car- 
not  ne  peut,  sans  travail  fourni  par  les  forces  extérieures,  faire 
remonter  de  la  chaleur  d'un  corps  froid  à  un  corps  chaud  ;  entre 
ces  deux  hypothèses  n'existe-t-il  pas  une  incompatibilité  implicite, 
une  contradiction  qui,  pour  n'être  pas  éclatante,  n'en  aurait  pas 
une  moindre  portée  logique?  C'est  une  question  qu'un  physicien 
peut  et  doit  se  poser. 

Pour  répondre  à  cette  question,  pour  démontrer  que  le 
deuxième  principe  de  la  thermodynamique  s'accorde  avec  la 
supposition  qtie  la  chaleur  est  un  mouvement,  il  n'est  qu'une 
méthode  :  prendre,  comme  point  de  départ,  l'hypothèse  de  la  na- 
ture mécanique  de  la  chaleur;  au  besoin,  préciser,  particulariser 
cette  hypothèse  par  quelques  suppositions  accessoires  évidem- 
ment compatibles  avec  elle;  puis,  de  ces  prémisses,  déduire, par 
un  raisonnement  rigoureux,  la  démonstration  de  l'axiome  de 
Clausius  ou  d'une  proposition  équivalente. 

C'est  la  voie  qu'ont  suivie  Boltzmann,  Clausius,  et  plus  récem- 
ment Helmholtz;  ils  ont  assimilé  un  corps  à  un  système  de 
points  matériels  animés  d'un  mouvement  très  petit  et  très  rapide; 
ils  ont  supposé  ce  mouvement  tel  que  l'état  moyen  du  système 
fût  sensiblement  le  même  à  tout  instant;  ils  ont  admis  que  la 
force  vive  moyenne  de  ce  mouvement  était  proportionnelle  à  la 
température  absolue  du  corps,  et  ils  ont  cherché  à  déduire  des 
théorèmes  de  la  dynamique,  appliqués  à  de  semblables  systèmes, 
les  lois  que  Clausius  avait  rattachées  aux  idées  de  Carnot. 

Leurs  efforts  ont-ils  été  couronnés  de  succès?  Malgré  les 
ressources  d'analyse  mises  en  œuvre  par  ceux  qui  les  avaient 
entreprises,  ces  recherches,  il  faut  bien  l'avouer ,  ont  leurré  les  i 
espérances  qu'elles  avaient  suscitées;  sans  entrer  dans  des  détails] 
techniques  qui  ne  seraient  pas  de  mise  en  cette  étude, 
naissons  qu'elles  sont  parvenues  à  rattacher  aux  lois  de  ladyna-j 
mique  les  propriétés  des  transformations  réversibles,  non 
donner  prise  à  quelques  critiques  et  à  quelques  objections; 
avouons  qu'elles  n'ont  pu,  jusqu'ici,  rendre  compte  des  prof 
des  modifications  non  réversibles —  c'est-à-dire  de  toutes  les  i 
difications  réelles.  —  Ces  insuccès  ne  sont-ils  que  piw 
L'avenir  nous  réserve-t-il  une  réduction  pleinement  sat 
des  lois  énoncées  par  Sadi-Carnot  et  Clausius  aux  principes!! 
la  dynamique?  Ou  bien,  au  contraire,  les  principes  de  la  ' 
mique  sont-ils,  à  jamais  et  par  essence,  incapables  d 'expliquer! 
second  orinciDe  de  la  thermodvnamiaue?  Bien  aue  ce  de 


•3,; 


avis  paraisse  téméraire  au  premier  abord,  c'est  vers  lui  que  pen- 
chent plusieurs  physiciens  qui  ont  fait  de  ce  problème  l'objet  de 
leurs  méditations;  qu'il  me  suffise  de  citer  le  nom  de  M.  H.  Poin- 
caré  .:  «  Le  mécanisme  est  incompatible  avec  le  théorème  de 
Clausius  »  ;  telle  est  la  conclusion  qu'énonce  l'illustre  géomètre. 

II 

Le  discrédit  n'avait  pas  attendu  que  l'on  signalât  ces  diffi- 
cultés pour  atteindre  les  hypothèses  touchant  la  nature  méca- 
nique de  la  chaleur;  l'infécondité  d'une  théorie  qui  avait,  à  son 
origine,  excité  de  vastes  espoirs,  la  théorie  cinétique  des  gaz, 
avait,  depuis  longtemps,  provoqué  la  méfiance  des  physiciens  à 
Tencontre  de  ces  hypothèses. 

La  chaleur  est  un  mouvement  des  plus  petites  parties  des 
corps;  ce  mouvement  est  extrêmement  rapide,  mais  la  trajectoire 
qu'il  fait  décrire  à  chaque  particule  demeure  toujours  enfermée 
dans  un  espace  très  étroit;  telles  sont  les  assertions  qui  servent 
de  fondement  à  la  théorie  mécanique  de  la  chaleur.  Ces  asser- 
tions renseignent,  assurément,  sur  la  nature  de  la  chaleur,  mais 
les  rensèignemens  qu'elles  fournissent  sont  bien  généraux,  bien 
peu  détaillés  ;  les  esprits  curieux  éprouvent  quelque  peine  à  s'en 
contenter;  ils  veulent  pénétrer  plus  intimement  les  particularités 
du  mouvement  qui  constitue  la  chaleur,  connaître  la  forme  de  la 
trajectoire  décrite  par  chaque  particule,  déterminer  la  loi  des 
forces  que  ces  diverses  particules  exercent  les  unes  sur  les  autres. 

Assurément,  les  molécules  ne  doivent  pas  être  soumises  aux 
mêmes  forces,  ni  décrire  les  mêmes  trajectoires,  dans  un  corps 
solide  que  dans  un  liquide  ou  dans  un  gaz,  dans  une  vapeur 
facilement  liquéfiable  que  dans  un  gaz  permanent.  S'il  est  une 
catégorie  de  corps  où  Ton  ait  chance  de  découvrir  les  lois  du 
mouvement  calorifique,  c'est  assurément  la  famille  des  gaz  diffi- 
ciles à  liquéfier,  des  gaz  parfaits;  toutes  les  propriétés  méca- 
niques et  thermiques  de  ces  corps  sont  connues;  elles  sont  régies 
par  des  équations  d'une  simplicité  et  d'une  uniformité  remar- 
quables ;  cette  simplicité  avait  déjà  attiré  l'attention  des  physiciens 
qui  suivaient  l'hypothèse  du  calorique  ;  c'est  aux  gaz  parfaits  que 
Laplace  avait  appliqué  leur  supposition  pour  la  suivre  jusqu'à 
ses  dernières  conséquences;  c'est  donc  par  l'explication  purement 
mécanique  des  propriétés  des  gaz  parfaits  qu'il  convient  de  com- 
mencer l'analyse  du  mouvement  que  nous  nommons  chaleur. 

D'ailleurs,  tout  n'est  pas  à  créer  dans  cette  explication;  les 
principes  qui  lui  doivent  servir  de  points  de  départ  sont  déjà 
trouvés  au  moment  où  refleurit  la  théorie  mécanique  de  la  cha- 


\Q 


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l'aurons  pas  saisie,  la  philos 
comme  dissoute.  »  Les  décc 
Mariotte  n'étaient  pas  de  na 
Bacon  attribuait  à  ce  problèn 

Les  cartésiens  cherchère 
leurs  principes. 

Descartes  s'était  formé  d 
sibilité  des  corps  une  idée  qi 
nière  dont  il  se  représentait  1 
la  matière  n'est  autre  cbose 
et  profondeur;  une  même  ma 
volume.  Si  un  corps  nous  se 
tantôt  plus  grand,  tantôt  plus 
pace  qui  croît  ou  décroît,  il  y  ; 
mais  dont  les  parties  séparé 
unes  des  autres  ;  c'est  le  corps 
nous  attribuons  la  raréfactio 
nous  n'apercevons  pas,  se  tre 
intervalles  laissés  libres  par  le 
lorsque  le  premier  semble  dila 
comprimé.  La  matière  de  Téj 
mais  elle  paraît  se  gonfler  lors 
se  contracter  lorsque  l'eau  s'é< 

Telle  est  l'idée  fondament 


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'         LES   THÉORIES  ÛE   LA   CHALEUR.  855 

«  On  aura  beau,  disait-il,  se  représenter  les  molécules  de  l'air 
comme  des  lames  élastiques  et  rameuses,  comme  des  branches 
d'osier  pliées  sur  elles-mêmes  et  enchevêtrées,  on  parviendra 
difficilement  à  expliquer  l'expansibilité  de  l'air;  on  ne  le  peut 
faire  qu'en  attribuant  aux  molécules  une  force  répulsive  qui  les 
oblige  à  se  fuir  l'une  l'autre.  »  Mais  l'explication  de  Newton, 
qu'allait  adopter  l'école  de  Lavoisier  et  de  Laplace,  n'était  pas  de 
nature  à  satisfaire  les  cartésiens. 

En  1702,  Amontons  prouvait  qu'un  égal  accroissement  de 
chaleur  augmente  d'autant  plus  la  pression  de  lair  que  l'air  est 
chargé  d'un  plus  grand  poids.  Naturellement,  Y  Histoire  de  r  Aca- 
démie explique  cette  découverte  au  moyen  des  principes  commu- 
nément admis  :  «  La  raison  en  est  que  l'action  de  la  chaleur 
consiste  en  une  infinité  de  petites  particules  très  agitées  qui  pé- 
nètrent les  corps.  Quand  elles  entrent  dans  une  masse  d'air,  elles 
en  ouvrent  et  en  développent  les  lames  spirales,  non  seulement 
parce  que  ce  sont  de  nouveaux  corps  qui  se  logent  dans  leurs 
interstices,  mais  principalement  parce  que  ce  sont  des  corps  qui 
se  meuvent  avec  beaucoup  de  violence.  De  là  vient  l'augmenta- 
tion de  ce  volume  d'air.  Que  s'il  est  enfermé  de  manière  qu'il  ne 
se  puisse  étendre,  les  particules  de  feu  qui  tendent  à  ouvrir  ces 
spires,  et  ne  les  ouvrent  point,  augmentent  par  conséquent  leur 
force  de  ressort,  qui  cesserait  si  elles  s'ouvraient  librement.  » 

Parent  avait  été  frappé  de  la  découverte  d'Amontons  :  «  Ce 
phénomène,  dit  Y  Histoire  de  l'Académie  pour  1708,  lui  a  fait 
naître  une  idée  qui  peut  paraître  hardie  :  c'est  que  l'air  n'a  point 
de  ressort.  Que  l'air  eût  un  ressort,  c'a  été  apparemment,  au  temps 
de  la  découverte,  un  paradoxe  fort  étrange,  et  aujourd'hui  ce 
n'est  pas  un  moindre  paradoxe  qu'il  n'en  ait  point.  »  Il  faut  donc 
imaginer,  selon  Parent,  que  les  parties  de  l'air  ne  sont  ni  des 
lames  pliées  qui  s'ouvrent,  ni  des  spires  qui  se  déroulent,  ni 
rien  d'analogue  ;  ce  sont  de  simples  petites  molécules  inertes  qui 
flottent  dans  une  matière  éthérée  infiniment  plus  subtile  et  tou- 
jours violemment  agitée.  Plus  la  matière  éthérée  est  abondante, 
plus  elle  se  meut  avec  rapidité,  plus  les  molécules  d'air  tendent 
à  s'écarter  les  unes  des  autres;  de  là  l'apparente  élasticité  de  l'air, 
Cette  élasticité,  les  molécules  de  l'air  ne  l'ont  pas  par  elles-mêmes  ; 
si  elles  pressent  les  parois  des  vases  qui  les  renferment,  si  elles 
refoulent  le  mercure  du  manomètre,  ce  n'est  pas  par  une  force 
qui  leur  soit  propre ,  c'est  simplement  par  suite  du  mouvement 
que  leur  communique  l'agitation  de  la  matière  éthérée. 

Parent  n'avait  fait  que  développer,  en  l'appliquant  aux  corps 
gazeux,  une  idée  que  Malebranche  avait  émise,  dès  1674,  dans  sa 
Recherche  de  la  vérité. 


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des  corps  et  de  leurs  propriél 
en  peut  avoir,  on  n'attribuer 
ou  d'autre  action  que  celle  qt 
donc  une  nécessité  de  dire  qu 
corps  à  ressort  est  celui  de  la 
environne  et  qui  en  pénètre  1 


Si  Parent  avait  été  précéd 
de  l'élasticité,  Malebranche, 
Leibniz. 

Dans  sa  Theoria  motus  co 
Leibniz  n'hésite  pas  à  aifirm 
tiques;  si,  après  les  avoir  ce 
mêmes,  le  mouvement  gyrato: 
leur  état  primitif.  »  Tous  les 
par  le  concours  de  deux  caus< 
qu'il  a  à  s'épandre,  à  se  di 
donne  le  nom  A'élater;  mais  ■ 
pas  pour  cause  l'air  lui-mèm 
tourbillonnaires  de  la  substai 
sur  les  molécules  d'air.  Leib 
valeur  de  Boyle  ait  cru  po^ 


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LES  THÉORIES  DE  LA  CHALEUR.  857 

céleste  de  Laplace;  plus  tard,  elles  fourniront  à  Poisson  et  à 
Navier  les  lois  générales  de  l'élasticité  des  corps  solides.  Cepen- 
dant, un  petit  groupe  de  philosophes,  fidèles  aux  principes 
essentiels  de  la  doctrine  de  Descartes,  développe  la  théorie  de  la 
force  expansive  des  gaz  que  Parent  avait  esquissée.  C'est  en 
Suisse  que  fleurit,  isolée  au  milieu  de  l'Europe  newtonienne, 
cette  école  que  Ton  pourrait  justement  nommer  l'École  des 
Bernoulli. 

L'amitié  qui  unissait  Leibniz  aux  chefs  de  la  famille  Ber- 
noulli explique  sans  doute  les  tendances  antinewtoniennes  de 
cette  grande  famille  de  géomètres,  tendance  bien  vivace,  que 
Daniel  et  Jean  II  Bernoulli  proclamaient  encore  en  1746  :  «  Tout 
se  fait  dans  le  monde  par  la  matière  et  le  mouvement,  écrivaient- 
ils.  Ce  principe  de  Descartes  a  quelque  chose  de  frappant,  et  il 
paraît  si  clair  au  premier  abord  qu'on  peut  s'étonner  qu'il  ait  été 
contesté,  je  ne  dirai  pas  par  quelques-uns  des  anciens  philo- 
sophes, mais  par  nos  plus  grands  philosophes  modernes,  tels  que 
Newton,  et  un  grand  nombre  d'autres  que  son  autorité  a  entraînés 
et  qui  tous  ont  introduit  le  principe  de  l'attraction  mutuelle  de 
la  matière,  existante  et  innée  dans  la  matière  même  et  produite 
uniquement  par  la  volonté  immédiate  et  efficace  de  Dieu.  Ce 
principe  ne  passe-t-il  pas  notre  raison?  » 

Dès  1683,  Jacques  Bernoulli,  à  l'imitation  de  Leibniz, 
cherche  dans  les  mouvemens  tourbillonnaires  de  la  matière  sub- 
tile l'explication  de  l'élasticité  de  tous  les  corps;  pour  lui,  comme 
pour  Malebranche,  la  gravitation  de  l'éther  cause  la  cohésion  des 
corps  durs  ;  la  pression  de  l'air  n'est  pas  seulement  l'effet  de  son 
poids,  mais  aussi  de  sa  «  résistance  passive  »  ;  et  cette  résistance 
passive,  analogue  à  l'élater  de  Leibnitz,  est  elle-même  produite 
par  la  gravitation  de  la  matière  éthérée. 

Son  frère,  Jean  I  Bernoulli,  développe  et  précise  cette  idée. 
En  1724,  l'Académie  des  sciences  avait  proposé  comme  sujet  de 
prix  la  détermination  des  lois  de  la  communication  du  mouve- 
ment entre  corps  parfaitement  durs  ;  Jean  Bernoulli  interpréta  ce 
mot  dur  dans  le  sens  d'élastique,  et  saisit  cette  occasion  d'ex- 
poser, au  sujet  de  l'élasticité,  une  hypothèse  analogue  à  celle  de 
Malebranche,  de  Leibniz,  de  Jacques  Bernoulli.  L'interprétation 
qu'il  avait  donnée  à  la  question  de  l'Académie  ne  fut  point 
approuvée  et  sa  pièce  fut  rejetée  ;  mais  il  fut  plus  heureux 
lorsqu'on  mit  au  concours,  pour  l'année  1726,  les  lois  du  choc 
des  corps  à  ressort. 

«  Tous  les  physiciens,  dit  Jean  Bernoulli,  admettent  une 
matière  subtile  qui,  par  son  mouvement,  soit  la  cause  première 
du  ressort  des  corps,  »  Ce  qu'il  s  agit  de  décpuvric^  <œ  *w^  \«^ 

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858  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

détails  du  mécanisme  par  lequel  l'agitation  de  l'éther  produit  la 
force  élastique  des  diverses  espèces  de  matière  et,  en  particulier, 
des  gaz. 

Dans  un  récipient  plein  de  gaz,  Jean  Bernoulli  imagine  un 
éther  très  subtil,  pénétrant  aisément  les  pores  de  tous  les  corps, 
en  particulier  ceux  que  présentent  les  parois  du  récipient,  tra- 
versant en  tout  sens  ce  récipient  avec  une  extrême  rapidité.  Dans 
ces  torrens  de  matière  subtile,  nagent  «  quantité  de  corpuscules 
trop  grossiers  pour  pouvoir  s'échapper  au  travers  des  pores  du 
récipient  »  ;  divers  de  figure  et  de  grosseur,  ils  «  laissent  entre 
eux  des  intervalles  si  spacieux,  que  tous  ces  corpuscules,  ramas- 
sés en  un  tas,  n'occuperaient  peut-être  pas  la  cent  millième  partie 
du  récipient.  »  Ces  petites  masses,  emportées  par  le  cours  violent 
de  la  matière  subtile,  se  meuvent  confusément,  se  heurtant  les 
unes  les  autres;  «  mais  ces  corpuscules,  agités  ainsi  en  tout  sens, 
s'embarrassant  les  uns  les  autres  par  des  mouvemens  rectilignes 
opposés,  chacun  d'eux  se  trouvera  bientôt  déterminé  à  se  mou-  ' 
voir  de  la  manière  où  il  sera  le  moins  un  obstacle  au  mouvement 
des  autres  corpuscules,  je  veux  dire  à  changer  son  mouvement 
droit  en  un  mouvement  circulaire  autour  d'un  centre.  »  Il  se 
formera  ainsi,  dans  le  récipient,  un  grand  nombre  de  surfaces 
sphériques,  dont  chacune  sera  comme  couverte  d'une  multitude 
de  petits  mobiles,  et  tournoiera  autour  de  son  centre  particulier. 
La  force  centrifuge  due  à  ces  mouvemens  gyratoires  expliquera 
les  effets  que  Ton  attribue  à  la  force  élastique  de  l'air.  «  Consi- 
dérons, à  présent,  les  dispositions  que  prendront  dans  le  réci- 
pient toutes  ces  surfaces  sphériques,  et  l'effort  qu'elles  font  les 
unes  sur  les  autres  et  contre  les  parois  intérieures  du  récipient, 
et  nous  comprendrons  que  toutes  les  surfaces,  grandes  et  petites, 
de  tous  les  degrés,  seront  dispersées  dans  l'étendue  du  récipient 
de  la  même  manière  dont  Descartes  a  conçu  que  l'univers  était 
rempli  de  tourbillons  de  toute  forme  et  de  toute  grandeur.  » 

Ces  considérations  formaient  plutôt  une  ébauche  de  théorie 
qu'une  théorie;  elles  prirent  une  forme  plus  précise  dans  la 
Xe  section  de  Y  Hydrodynamique,  publiée  en  1738  par  le  fils  aîné 
de  Jean  1  Bernoulli,  Daniel. 

Daniel  Bernoulli  se  représente  les  particules  qui  composent 
un  gaz  comme  animées  d'un  mouvement  extrêmement  rapide; 
elles  choquent  les  parois  qu'elles  rencontrent,  et  l'effet  que  pro- 
duit chacune  d'elles  sur  la  paroi  heurtée  est  mesuré  par  la  force 
vive  qu'elle  possède  au  moment  du  choc  ;  ces  chocs  innombrables, 
répétés  à  des  intervalles  très  courts,  produisent  l'apparence  d'une 
pression  uniforme  et  constante;  la  grandeur  de  cette  pression  est 
proportumn&Wfc  $vv  \io\x&t^  fax&alécules  qui  viennent  heurter  1* 

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LES  THÉORIES  DE  LA  CHALEUR.  859 

paroi  dans  un  temps  donné  et  à  la  valeur  moyenne  du  carré  de 
la  vitesse  avec  laquelle  se  meuvent  les  particules. 

Laissons  invariable  la  température  et  diminuons  le  volume  du 
gaz  ;  le  carré  moyen  de  la  vitesse  qui  anime  les  molécules  ne 
variera  pas,  mais  le  nombre  de  particules  qui  heurtent  une  sur- 
face donnée  dans  un  temps  donné  augmentera;  il  augmentera 
précisément  dans  le  rapport  où  le  volume  du  gaz  a  diminué;  la 
tension  du  gaz  sera  donc  en  raison  inverse  de  son  volume,  con- 
formément aux  observations  de  Boyle,  de  Townley,  de  Mariotte. 

Maintenons,  au  contraire,  au  gaz  un  volume  invariable,  mais 
élevons-en  la  température  ;  le  nombre  de  molécules  qui  frappent 
une  paroi  dans  l'unité  de  temps  ne  changera  pas,  mais  ces  molé- 
cules seront,  en  moyenne,  animées  d'une  plus  grande  vitesse;  la 
tensiori  du  gaz  augmentera  donc,  et  l'augmentation  qu'elle  éprou- 
vera sera  proportionnelle  à  sa  valeur  initiale.  Ainsi  s'explique 
l'expérience  d'Amontons. 

«  On  voit  bien,  écrivait  Daniel  Bernoulli  en  1746,  que  cette 
idée  de  l'air  répond  parfaitement  à  toutes  ses  propriétés  ;  elle 
explique  en  quoi  consiste  son  élasticité,  sa  qualité  de  souffrir  de 
grandes  condensations  et  dilatations,  pourquoi  son  élasticité  est 
à  peu  près  en  raison  réciproque  de  son  volume,  pourquoi  cette 
élasticité  est  augmentée  par  la  chaleur,  qui  cause  une  plus  grande 
agitation  dans  les  parties  de  l'air,  et  enfin  pourquoi  cette  élasti- 
cité est  en  raison  doublée  de  la  vitesse  avec  laquelle  les  parties 
sont  agitées.  Je  puis  même  démontrer,  sur  certaines  expériences 
qu'on  a  faites,  quelle  doit  être  la  vitesse  absolue^  dans  ce  mouve- 
ment d'agitation,  pour  un  degré  de  chaleur  donné,  quelle  est  la 
grosseur  de  ces  parties  par  rapport  à  leur  intervalle  moyen,  en 
quel  volume  l'air  peut  être  condensé  par  une  force  infinie,  quelle 
est  la  vitesse  du  son,  quel  doit  être  le  son  absolu  d'un  tuyau 
d'orgue  de  hauteur  donnée,  etc.  Et  tous  ces  résultats  ont  un 
caractère  de  vérité  qui  frappe  et  qui  confirme  merveilleusement 
l'idée  que  je  viens  de  donner  des  fluides  élastiques  tels  que  l'air.  » 

Ce  passage  était  gros  de  promesses  ;  Daniel  Bernoulli  ne  les  a 
pas  toutes  tenues;  les  connaissances  expérimentales  de  son 
époque  lui  auraient  difficilement  permis  d'aborder  les  recherches 
qu'il  indique  touchant  la  grosseur  des  molécules  gazeuses  et  la 
grandeur  de  leurs  intervalles.  Quant  à  ses  découvertes  en  acou- 
stique, elles  sont  au  nombre  de  ses  plus  beaux  titres  de  gloire, 
mais  ses  hypothèses  sur  la  nature  des  substances  gazeuses  n'y 
ont  point  de  part. 

Dans  son  Hydrodynamique,  Daniel  Bernoulli  prend  les  molé- 
cules gazeuses  en  mouvement,  sans  se  soucier  de  la  cause  de  ce 
mouvement  :  a-t-il  abandonné  l'hypothèse  <\us  c&  mo\\xfc\s\fc\&  *sX 

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860  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dû  lui-même  à  l'agitation  d'une  matière  plus  subtile?  Assurément 
non.  En  1746,  l'Académie  des  sciences  jugeait  un  concours  dont 
le  sujet,  proposé  en  1744,  était  la  nature  et  les  propriétés  de 
l'aimant.  Trois  mémoires  furent  couronnés:  le  premier  était  de 
M.  Du  Tour,  le  second  de  Léonard  Euler;  le  troisième  était  dû  à 
la  collaboration  de  Daniel  Bernoulli  et  de  son  frère  Jean  II  Ber- 
noulli.  Ces  trois  pièces  se  proposaient  d'expliquer  les  propriétés 
de  l'aimant,  selon  les  principes  cartésiens,  au  moyen  de  torrens 
de  matière  subtile.  Les  frères  Bernoulli  considèrent  cette  matière 
subtile  magnétique  comme  un  simple  fluide  élastique,  semblable 
à  l'air,  ce  qui  leur  donne  occasion  d'exposer  leurs  idées  touchant 
la  fluidité  et  touchant  l'élasticité  des  fluides  ;  ils  regardent  l'air 
comme  un  amas  de  petits  corps  agités  en  tout  sens  et  s  entre-cho- 
quant continuellement.  «  Cette  agitation  confuse,  ajoutent-ils, 
doit  sans  doute  être  entretenue  par  un  fluide  beaucoup  plus  sub- 
til, qui  traverse  l'air.  »  Ainsi,  en  1746,  Daniel  et  Jean  II  Ber- 
noulli se  tiennent  à  l'hypothèse  essentielle  sur  la  cause  du  ressort 
que  leur  oncle  Jacques  Bernoulli  avait  émise  en  1683,  que  leur 
père  Jean  I  Bernoulli  avait  développée  en  1726.  Cette  famille  de 
géomètres  pouvait  s'appliquer  justement  le  mot  de  Cicéron,qne 
les  Nouveaux  principes  de  méchanique  et  de  physique  tendons  à 
expliquer  la  nature  et  les  propriétés  de  V aimant  portaient  en  de- 
vise: In  sententiâ  permaneto7  enimvero  nisi  alia  vicerit  melior. 

L'enseignement  de  Daniel  Bernoulli  à  l'université  de  Bàlc  sus- 
cita en  Suisse  une  pléiade  de  physiciens;  au  moment  où  Ton  voit 
la  plupart  des  esprits  chercher  dans  les  attractions  et  les  répul- 
sions exercées  à  distance  entre  les  molécules  matérielles,  l'expli- 
cation de  toutes  les  lois  de  la  mécanique  céleste  et  terrestre,  ces 
physiciens  gardent  les  principes  de  la  cosmologie  cartésienne  et 
font  reposer  toutes  leurs  théories  sur  le  mouvement  et  le  choc. 
Parmi  eux,  nous  trouvons  Lesage  qui  rend  compte  de  l'attraction 
universelle  par  le  heurt  des  corpuscules  ultramondains  sur  les 
molécules  matérielles  ;  qui,  au  moment  où  l'existence  du  fluide 
calorifique  est  incontestée,  explique  l'expansibilité  de  ce  fluide  par 
l'agitation  d'une  matière  plus  subtile  qui  circule  dans  ses  pores; 
Trembley,qui  s'indigne  de  voir  Lavoisier  traiter  des  fluides  expan- 
sibles sans  se  préoccuper  de  l'essence  de  Yexpansibilité;  De  Luc, 
qui  adopte  et  développe  les  hypothèses  de  son  ami  Lesage  touchant 
le  calorique  ;  qui  attribue  l'élasticité  des  gaz  et  des  vapeurs  au 
mouvement  du  feu  qui  les  pénètre  ;  qui  explique  le  mouvement 
des  molécules  du  feu  par  le  mouvement  de  particules  plus  sub- 
tiles, les  coT\>\\ç>c,w\fcs  Wxùt^x^  *  da  sorte  que  la  lumière  est  la 
première  cause  &e  Y«^\i«MùàXfe  taVB^*\^^vfa&  terrestres, 
coërcibles  el  potAèr&XÀsfc,  \Ti^ràù\ss>  ^Vxsfi^&^^^fe^ 

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LES  THÉORIES  DE  LÀ  CHALEUR.  861 

forme  par  union  plus  ou  moins  intime  avec  d'autres  substances  »  ; 
c'est  enfin  Pierre  Prévost,  l'ami,  le  disciple,  l'exécuteur  testa- 
mentaire de  Lesage,  qui  expose  la  théorie  de  la  chaleur  rayon- 
nante selon  les  idées  de  Lesage  et  de  De  Luc. 

IV 

Nous  voici  arrivés  au  début  du  xixe  siècle.  En  Angleterre, 
les  idées  newtoniennes  commencent  à  perdre  du  terrain,  les  idées 
cartésiennes  à  reprendre  l'avantage;  Humphry  Davy  constitue 
les  gaz  de  tourbillons  de  matière  et  d'éther  et  esquisse  une  théorie 
analogue,  en  bien  des  points,  à  celle  de  Jean  I  Bernoulli  ;  cette 
théorie  sera  développée  par  Rankine,  au  moment  de  la  renais- 
sance de  la  théorie  mécanique  de  la  chaleur,  renaissance  à 
laquelle  elle  contribuera  pour  une  part  importante;  de  leur  côté, 
Waterston  et  John  Herapath  adoptent  une  idée  semblable  à  celle 
que  Daniel  Bernoulli  avait  exposée  dans  son  Hydrodynamique  ; 
ils  forment  les  gaz  de  molécules  qui  se  heurtent  dans  un  mouve- 
ment rapide  dont  ils  ne  cherchent  pas  la  cause  ;  cette  hypothèse 
est  reprise  par  Joule,  au  moment  où  Krœnig  la  développe  en 
Allemagne. 

Pour  Joule,  pour  Krœnig,  les  molécules  des  gaz  situées,  en 
général,  à  des  distances  considérables  les  unes  des  autres  et,  par 
conséquent,  n'exerçant  les  unes  sur  les  autres  que  des  actions 
insensibles,  se  meuvent  en  ligne  droite  d'un  mouvement  extrême- 
ment rapide;  le  mouvement  de  chaque  molécule  demeure  recti- 
ligne  et  uniforme  jusqu'au  moment  où  cette  molécule  arrive  à 
très  petite  distance  de  lune  de  ses  semblables  ;  alors  un  choc  se 
produit,  et  la  molécule  repart  dans  une  autre  direction;  lorsque 
les  molécules  gazeuses  rencontrent  une  paroi  solide,  elles  assail- 
lent celle-ci  [d'un  véritable  bombardement,  et  leurs  chocs  innom- 
brables, répétés  à  des  intervalles  très  courts,  produisent  l'effet 
d'une  pression  continue;  cette  pression  est  proportionnelle  au 
nombre  des  chocs  que  l'unité  de  surface  de  la  paroi  reçoit  pen- 
dant l'unité  de  temps,  c'est-à-dire  à  la  densité  du  gaz,  —  ce  qui 
est  la  loi  de  Mariotte.  —  Elle  est  proportionnelle  également  à  la 
force  vive  moyenne  du  mouvement  moléculaire,  c'est-à-dire  à  la 
température  absolue,  —  ce  qui  est  la  loi  de  Gay-Lussac. 

Sur  ces  prémisses,  Clausius  construit  un  édifice  mathématique 
complet  que  Boltzmann,  que  0.  E.  Meyer,  que  Maxwell  viennent 
tour  à  tour  développer  et  modifier;  bientôt,  la  nouvelle  théorie 
donne  sur  la  nature  et  les  mouvemens  des  molécules  gazeuses  les 
renseignemens  les  plus  minutieux  comme  les  plus  imprévus  :  lon- 
gueur moyenne  du  chemin  parcouru  çarutifcmolvk*À^\&^\<s*^ 


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862  REVUE   DES    DEUX    MONDES. 

chocs,  nombre,  masse,  dimensions  des  molécules,  aucune  de  ces 
particularités  que  leur  délicatesse  semblait  dérober  à  jamais  à  nos 
regards,  ne  lui  demeure  cachée;  surpris  de  ces  résultats,  l'esprit 
des  physiciens  connaît  de  nouveau  cette  ivresse  que  l'hypothèse 
de  l'attraction  moléculaire  et  ses  merveilleuses  conséquences  ver- 
saient à  plein  bord  aux  contemporains  de  Laplace  et  de  Poisson; 
il  semble  que  l'on  ait  enfin  trouvé  la  forme  définitive  et  comme 
le  type  éternel  des  théories  physiques  ;  il  semble  que  le  rêve  de 
Laplace  soit  près  d'être  réalisé,  et  que  l'intelligence  humaine  soit 
devenue  assez  pénétrante  pour  suivre  la  trajectoire  du  moindre 
atome  au  sein  d'un  corps  avec  la  même  précision  que  l'orbite  d'une 
planète  dans  les  cieux. 

Puis,  peu  à  peu,  les  contradictions,  les  difficultés  que  l'on 
n'avait  pas  aperçues  d'abord,  mais  qui  s'élèvent  une  à  une  comme 
autant  d'objections  à  la  théorie  cinétique  des  gaz,  viennent  attié- 
dir l'enthousiasme  qu'elle  avait  embrasé. 

Les  premiers  auteurs  de  la  théorie  cinétique  avaient  assimilé 
les  molécules  de  l'air  et  des  autres  gaz  à  de  simples  points  maté- 
riels qu'une  extrême  vitesse  emportait  en  ligne  droite  ;  mais,  dans 
cette  hypothèse,  le  rapport  de  la  chaleur  spécifique  sous  pression 
constante  à  la  chaleur  spécifique  sous  volume  constant  prenait 
une  valeur  beaucoup  plus  grande  que  celle  que  l'expérience  lui 
assigne.  Pour  réduire  la  valeur  de  ce  rapport,  Clausius  est  obligé 
de  compliquer  la  théorie;  les  molécules  ne  sont  plus  de  simples 
points  matériels  sans  dimension,  mais  de  petits  corps,  dont  la 
grandeur,  si  faible  soit-elle,  ne  peut  être  négligée;  tandis  que  le 
centre  de  gravité  de  chaque  molécule  se  meut  en  ligne  droite,  la 
molécule  tourne  autour  de  son  centre  de  gravité,  et  des  mouve- 
mens  vibratoires  impriment  à  sa  forme  de  périodiques  varia- 
tions. 

Mais  alors,  une  nouvelle  difficulté  surgit:  pour  rendre  compte 
des  diverses  lois  que  l'expérience  nous  a  fait  connaître,  Clausius 
est  obligé  de  supposer  que  la  force  vive  des  mouvemens  de  rota- 
tion et  de  vibration  est  à  la  force  vive  des  mouvemens  de  transla- 
tion dans  un  rapport  qui  demeure  le  même  sous  toutes  les  pres- 
sions, à  toutes  les  températures;  au  premier  abord,  on  n'entrevoit 
aucun  moyen  d'expliquer  rationnellement  cette  loi  étrange.  Toute- 
fois, Maxwell,  en  introduisant  dans  la  théorie  cinétique  de  nou- 
velles hypothèses,  parvient  à  rendre  compte  de  la  constance  du 
rapport  des  deux  espèces  de  force  vive;  mais  les  hypothèses  nou- 
velles sont-elles  toutes  acceptables?  W.  Thomson,  sur  ce  point, 
contredit  Maxwell ,  et,  placés  entre  les  opinions  inconciliables  de 
ces  deux  puissans  esprits,  les  physiciens  hésitent  à  se  prononcer. 

Non  contente  de  déwnwtXet  \^%  ^Voj^valans  car  l'incertitude 


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LES   THÉORIES   DE   LÀ    CHALEUR.  863 

des  hypothèses  sur  lesquelles  elle  repose,  la  théorie  cinétique  des 
gaz  les  décourage  bientôt  par  son  infécondité.  Sans  doute ,  appliquée  ' 
à  certains  phénomènes  de  dissociation,  elle  conduit  M.  Naumann 
à  la  découverte  d'une  loi  importante;  mais  on  ne  tarde  pas  à 
reconnaître  que  cette  loi  se  pouvait  déduire  des  seules  propriétés 
thermodynamiques  des  gaz  parfaits,  sans  aucune  hypothèse  sur  la 
nature  des  mouvemens  qui  animent  leurs  molécules;  dans  ce 
même  domaine  de  la  mécanique  chimique,  certains  faits  fonda- 
mentaux, incontestables,  fournissent  d'irréfutables  argumens 
contre  les  idées  de  Bernoulli  et  de  Clausius  à  M.  Hortsmannqui, 
d'abord,  en  avait  été  un  chaud  partisan.  «  On  parvient,  écrit-il 
en  1873,  à  des  contradictions  avec  l'expérience,  car  on  ne  peut 
expliquer  d'une  manière  satisfaisante  ce  fait  maintes  fois  vérifié, 
que  la  masse  des  corps  solides  n'a  pas  d'influence  sur  le  degré  de 
dissociation.  »  Aussi,  peu  à  peu,  la  confiance  des  physiciens 
abandonne-t-elle  cette  théorie  vers  laquelle,  tout  d'abord,  elle 
s'était  amoureusement  portée. 


Échec  aux  tentatives  faites  pour  ramener  les  propositions  de 
Sadi-Carnot  et  de  Clausius  aux  principes  de  la  dynamique; 
échec  aux  essais  d'explication  cinétique  des  propriétés  des  corps 
gazeux  ;  en  fallait-il  davantage  pour  inspirer  aux  physiciens  une 
extrême  méfiance  à  l'égard  des  recherches  qui  se  proposent  de 
découvrir  la  nature  du  mouvement  constituant  la  chaleur?  Si 
Ton  ne  voulait  voir  la  ruine  des  hypothèses  mécaniques  entraîner 
dans  leur  chute  l'édifice  entier  de  la  thermodynamique,  il  fallait 
à  tout  prix  que  celui-ci  fût  le  moins  possible  fondé  sur  celles-là; 
à  la  supposition  que  la  chaleur  est  un  mode  du  mouvement,  il  ne 
fallait  plus  demander  qu'un  minimum  de  renseignemens,  il  ne 
fallait  plus  emprunter  que  les  principes  strictement  nécessaires. 
D'ailleurs,  Clausius,  toujours  si  logique  et  si  prudent,  avait  donné 
l'exemple  et  tracé  la  marche  à  suivre;  ses  idées  sur  la  nature  du 
mouvement  calorifique  dans  les  corps  gazeux  étaient  antérieures, 
nous  le  savons  par  son  propre  aveu,  à  l'époque  où  il  conçut  son 
célèbre  mémoire  sur  la  force  motrice  de  la  chaleur;  cependant, 
en  rédigeant  ce  mémoire,  il  se  garda  avec  soin  de  toute  allusion 
aux  hypothèses  par  lesquelles  s'expliquaient,  selon  lui,  les  pro- 
priétés des  gaz;  il  évita  que  le  caractère  douteux  et  aventureux 
de  ces  hypothèses  ne  s'imprimât  à  aucun  degré  sur  les  deux  prin- 
cipes qu'il  donnait  pour  base  à  la  thermodynamique;  lorsque, 
plus  tard,  il  réunit  en  une  même  collection  les  divers  mémoires 
qu'il  avait  publiés  touchant  la  théorie  de  la  chaleur,  il  eut  soin 


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864  •   REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  grouper  dans  une  première  partie  tous  ses  travaux  de  thermo- 
dynamique pure,  afin  qu'ils  se  montrassent  indépendans  de  ses 
recherches  sur  la  théorie  cinétique  des  gaz,  publiées  dans  une 
autre  partie;  l'exposé  de  la  thermodynamique,  qui  formait  la  pre- 
mière partie  de  son  œuvre,  faisait  un  seul  emprunt  à  l'hypothèse 
du  mouvement  calorifique  :  il  la  prenait  pour  prémisse  de  déduc- 
tions qui  aboutissaient  au  principe  de  l'équivalence  de  la  cha- 
leur et  du  travail. 

Ces  précautions  prises  par  Glausius  et,  à  son  exemple,  par  la 
plupart  des  auteurs  qui  ont  écrit  touchant  la  thermodynamique, 
étaient-elles  suffisantes  pour  calmer  tous  les  scrupules,  pour  im- 
poser silence  à  toutes  les  objections  ?  Assurément,  aux  hypothèses 
faites  sur  la  nature  de  la  chaleur,  on  ne  prenait  que  ce  qu'elles 
renferment  de  plus  général,  de  moins  détaillé;  mais  n'était-ce  pas 
encore  leur  trop  emprunter?  On  admettait,  d'après  elles,  que  les 
molécules  d'un  corps  sont  agitées  de  mouvemens  de  très  petite 
amplitude,  mais  de  très  grande  vitesse;  on  admettait  que  la  quan- 
tité de  chaleur  dégagée  par  un  corps  qui  se  transforme  équivaut, 
pour  une  part,  à  la  diminution  de  force  vive  du  mouvement  mo- 
léculaire et,  pour  une  autre  part,  au  travail  effectué  par  les  forces 
tant  intérieures  qu'extérieures;  on  admettait  que  le  travail  effectué 
par  les  forces  intérieures  durant  une  modification  ne  dépend  que 
de  l'étal  du  corps  au  début  et  de  l'état  du  corps  à  la  fin  de  cette 
modification  ;  assurément,  ces  suppositions  séduisent  l'esprit  par 
leur  clarté,  leur  simplicité,  leur  généralité;  peut-on,  cependant, 
les  regarder  comme  absolument  certaines?  Ne  peuvent-elles  plus 
faire  l'objet  d'aucun  doute?  Ne  paraissent-elles  pas  incapables, 
après  tout,  de  rendre  compte  de  la  loi  de  Clausius,  prise  sous  sa 
forme  complète  et  générale,  sous  la  forme  qui  s'applique  aux 
phénomènes  non  réversibles?  Cette  incapacité  n'est  peut-être 
encore  qu'une  présomption,  qu'une  opinion  particulière  à  cer- 
tains physiciens  enclins  au  scepticisme  ;  d'autres,  plus  confians, 
peuvent  espérer  de  triompher  un  jour  de  cet  obstacle;  mais  ceux- 
ci  mêmes  sont  bien  forcés  de  reconnaître  que  leur  espoir  n'est 
pas  une  certitude;  qu'ils  peuvent  se  leurrer;  que,  peut-être,  quel- 
que jour,  l'impossibilité  de  réduire  le  principe  de  Sadi-Carnot  et 
de  Clausius  aux  hypothèses  fondamentales  de  la  dynamique  sera 
rigoureusement  démontrée;  que  serait  la  théorie  de  la  chaleur  au 
lendemain  d'une  semblable  découverte  ?  Ce  qu'elle  était  après  que 
l'expérience  de  Rumford  eut  fait  éclater  à  tous  les  yeux  l'impos- 
sibilité de  l'existence  substantielle  du  calorique,  ce  qu'était  l'op- 
tique après  que  les  recherches  de  Young  eurent  prouvé  la  faus- 
seté de  l'hypothèse  de  l'émission  :  une  théorie  à  refaire. 

N'est-ce  cas,  cour  le  physicien,  un  devoir  tout  tracé  que  de 


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LES  THÉORIES  DE  LA  CHALEUR.  865 

reprendre  dès  maintenant  les  fondemens  de  la  thermodynamique 
et  d'éviter,  par  de  sages  précautions,  le  trouble  que  jetterait  dans  la 
science  la  mise  en  suspicion,  même  momentanée,  de  cette  doctrine? 
D'ailleurs,  cette  re vision  est  facile  ;  elle  n'entraîne,  dans  l'exposition 
de  la  théorie  de  la  chaleur,  qu'une  bien  légère  modification.  Sans 
doute,  Tordre  logique  suivi  par  Clausius  et  ses  successeurs  invoque 
la  supposition  que  la  chaleur  est  un  mouvement;  mais  quel  usage 
en  fait-il?  Il  lui  demande  seulement  de  servir  de  prémisse  à  la 
démonstration  de  ce  théorème  :  lorsqu'un  corps;  parcourt  un 
cycle  de  modifications,  la  quantité  de  chaleur  qu'il  dégage  est 
dans  un  rapport  invariable  avec  le  travail  qu'effectuent  les  actions 
exercées  de  l'extérieur  sur  ce  corps.  Eh  bien  !  au  lieu  de  faire 
de  cette  proposition  un  théorème,  et  de  démontrer  ce  théorème 
par  une  conjecture  sur  la  nature  de  la  chaleur,  pourquoi  ne  pas 
la  considérer  comme  un  principe,  comme  une  hypothèse  phy- 
sique démontrée  par  l'ensemble  de  ses  conséquences  expérimen- 
tales, comme  une  sorte  d'axiome  analogue  à  celui  dont  Clausius 
a  fait  usage  pour  sauver  la  théorie  de  Garnot  du  naufrage  où 
sombrait  la  croyance  en  une  substance  calorifique?  Les  deux 
parties  de  la  thermodynamique  se  développeraient  alors  par  des 
procédés  logiques  semblables,  indépendantes  toutes  deux  de  la 
supposition  que  la  chaleur  est  un  mouvement,  indifférentes  au 
sort  que  l'avenir  de  la  science  réserve  à  cetto  supposition. 

Telle  est  la  méthode  prudente  que,  sans  cacher  sa  prédilec- 
tion pour  les  explications  purement  mécaniques,  G.  Kirchhoff 
inaugura  dans  les  leçons  sur  la  théorie  de  la  chaleur.  Élève  de 
Kirchhoff,  M.  G.  Lippmann  rapporta  cette  méthode  en  France 
et  s'en  fit  le  défenseur  convaincu  ;  elle  est  aujourd'hui  générale- 
ment adoptée  dans  l'enseignement  de  nos  facultés  et  de  nos 
écoles,  dans  nos  manuels  et  nos  traités. 

VI 

Lorsqu'un  corps  décrit  un  cycle  fermé,  la  quantité  de  chaleur 
qu'il  dégage  est  dans  un  rapport  invariable  avec  le  travail  qu'effec- 
tuent les  forces  extérieures. 

Un  corps  qui  décrit  un  cycle  de  Carnot  ne  peut  emprunter  de 
chaleur  à  une  source  froide  pour  en  céder  à  une  source  chaude, 
$.  moins  que  les  forces  extérieures  n'effectuent  un  certain  travail 
positif. 

Telles  sont  les  deux  hypothèses  fondamentales  sur  lesquelles 
repose  la  thermodynamique  moderne. 

'    L'énopcé  de  ces  deux  hypothèses  fait  intervenir  une  même 

potion,  la  fiqt,ioii  dp  1$  cju^atité  de  chaleur  dégagée  par  un  corps 

Toyp  qxxx.  —  1895.  ^ 

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866  REVUE  DES  DEUX  MONDES, 

qui  subit  une  modification.  Quel  sens  attribue-t-on  à  ces  mots  : 
quantité  de  chaleur? 

Pour  les  cartésiens,  la  quantité  de  chaleur  qu'un  corps  dégage 
en  se  modifiant,  c'est  la  diminution  de  la  quantité  du  mouve- 
ment qui  anime  les  petites  parties  de  ce  corps. 

Pour  ceux  qui,  tout  en  gardant  ce  qu'il  y  a  d'essentiel  dans 
l'idée  de  Descartes,  la  corrigent  en  tenant  compte  des  découvertes 
de  Leibniz,  la  quantité  de  chaleur  dégagée  par  un  corps  c'est  la 
perte  de  force  vive  moléculaire  qui  accompagne  la  modification 
subie  par  ce  corps. 

Pour  les  tenans  de  la  matérialité  du  calorique,  la  quantité  de 
chaleur  dégagée  par  un  corps  c'est  la  diminution  de  la  masse 
du  calorique  qu'il  renferme,  soit  à  l'état  libre,  soit  à  l'état  latent. 

Pour  les  physiciens  qui  cherchent  à  concilier  la  découverte 
de  Black  avec  l'idée  que  la  chaleur  est  un  mouvement,  en  appe- 
lant à  leur  aide  les  actions  moléculaires,  la  quantité  de  chaleur 
dégagée  par  un  corps  c'est,  en  partie,  la  diminution  de  force  vive 
du  mouvement  des  diverses  parties  du  corps,  en  partie,  le  travail 
effectué  par  les  actions  moléculaires. 

Pour  les  partisans  de  la  théorie  mécanique  de  la  chaleur,  la 
quantité  de  chaleur  dégagée  se  compose,  en  partie,  de  la  diminu- 
tion de  force  vive  du  mouvement  moléculaire,  en  partie  du  tra- 
vail effectué  par  toutes  les  forces,  tant  externes  qu'internes,  qui 
s'exercent  sur  le  corps. 

Bien  diverses  sont  les  pensées  de  tous  ces  physiciens  ;  toutes, 
cependant,  se  ressemblent  en  un  point  :  pour  tous  ces  physiciens, 
la  quantité  de  chaleur  est  une  abstraction  dont  la  définition  résulte 
du  système  théorique  qu'ils  adoptent  ;  c'est  sur  cette  abstraction 
qu'ils  raisonnent,  c'est  en  vertu  de  sa  définition  qu'ils  l'introdui- 
sent dans  leurs  déductions  et  dans  leurs  calculs.  Sans  doute,  dans 
chaque  application,  ils  substituent  à  cette  abstraction  un  nombre 
concret,  fourni  par  les  indications  d'un  calorimètre;  mais  c'est 
en  analysant  la  notion  abstraite  de  quantité  de  chaleur  qu'ils  jus- 
tifient l'emploi  du  calorimètre,  qu'ils  fixent  les  règles  suivant  les- 
quelles les  indications  de  cet  instrument  devront  être  combinées, 
corrigées,  interprétées,  pour  fournir  une  évaluation  approchée  de 
la  quantité  de  chaleur. 

Aujourd'hui,  c'est  par  un  procédé  inverse  que  les  physiciens 
introduisent  dans  leurs  théories  la  quantité  de  chaleur  ;  la  quan- 
tité de  chaleur  n'est  plus  pour  eux  une  notion  abstraite  définie  par 
la  théorie,  approximativement  mesurée,  dans  chaque  cas  particu- 
lier, par  un  calorimètre  dont  la  môme  théorie  explique  et  justifie 
l'emploi  ;  ce  qu'ils  introduisent  dans  leurs  raisonnemens  et  dans 
leurs  formules  sous  le  nom  de  quantité  de  chaleur  ce  n'est  pas 


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LES  THÉORIES  DE  LA  CHALEUR.  867 

autre  chose  que  la  mesure  même  fournie  par  le  calorimètre  ;  elle 
ne  se  définit  pas  autrement.  Selon  la  plupart  des  physiciens  con- 
temporains, la  quantité  de  la  chaleur  qui  est  dégagée  dans  une 
modification,  c'est,  par  définition  même,  une  quantité  propor- 
tionnelle au  poids  d'eau  que  cette  modification  porterait  de  la 
température  0°  à  la  température  1°,  ou  encore  une  quantité  pro- 
portionnelle au  poids  de  glace  que  cette  modification  ferait  pas- 
ser à  l'état  liquide. 

Or,  en  est-il  bien  ainsi?  Ce  qu'on  nomme  quantité  de  chaleur 
dégagée  dans  une  modification,  est-ce  simplement  une  quantité 
proportionnelle  au  poids  de  glace  qui  peut  fondre  durant  cette 
modification  ?  N'est-on  pas  obligé  d'ajouter  à  cette  définition  quelque 
complément  tel  que  celui-ci  :  «  en  supposant  que  toute  la  cha- 
leur dégagée  par  la  modification  soit  employée  à  fondre  la  glace?  » 
Or,  comment  saura-t-on  si  toute  la  chaleur  dégagée  par  la 
modification  a  été  employée  à  fondre  la  glace,  si  l'on  n'a  pas, 
par  ailleurs,  quelque  notion  de  la  quantité  de  chaleur?  Que  pour- 
rait signifier  ce  complément  si  la  quantité  de  chaleur  dégagée 
était,  par  définition  même,  proportionnelle  au  poids  de  glace 
fondue?  La  quantité  de  chaleur  est-elle  simplement  ce  que  me- 
sure le  calorimètre?  Comment,  s'il  en  est  ainsi,  s'expliquera-t-on 
que  les  physiciens,  au  lieu  de  prendre  simplement  pour  valeur 
d'une  quantité  de  chaleur  le  résultat  brut  d'une  détermination 
calorimétrique,  fassent  subir  à  ce  résultat  des  corrections  variées, 
compliquées,  sur  la  valeur  desquelles  leurs  avis  peuvent  se  par- 
tager? N'est-ce  pas  parce  qu'en  réalité  ils  raisonnent  sur  une  cer- 
taine quantité  de  chaleur  abstraite,  idéale,  dont  la  notion  existe 
plus  ou  moins  nette,  plus  ou  moins  consciente,  dans  leur  esprit; 
parce  que  les  propriétés  qu'ils  attribuent  plus  ou  moins  confu- 
sément à  cette  quantité  de  chaleur  idéale  justifient  l'emploi  du 
calorimètre  comme  instrument  de  mesure  approchée  des  quantités 
de  chaleur;  parce  qu'en  raisonnant  sur  cette  quantité  de  chaleur 
idéale,  ils  reconnaissent  la  possibilité  d'accroître  par  des  correc- 
tions la  précision  de  cette  mesure?  Les  soi-disant  définitions 
modernes  de  la  quantité  de  chaleur  sont-elles  autre  chose  que  des 
exemples  concrets,  où  se  trouve  impliquée  une  abstraction?  Mais 
ne  faudrait-il  pas  une  analyse  minutieuse  pour  dégager  cette 
idée  des  exemples  oii  elle  est  enveloppée  et  pour  en  donner  une 
définition  claire?  Si  les  physiciens  qui  s'imaginent  n'introduire 
dans  leurs  raisonnemens  qu'une  idée  concrète  ont,  en  réalité, 
dans  l'esprit  une  notion  abstraite  de  la  quantité  de  chaleur  à 
laquelle  ils  pensent  nécessairement,  mais  inconsciemment,  alors 
qu'ils  ne  croient  parler  que  de  la  grandeur  mesurée  par  le  calo- 
rimètre, que  peut  être  cette  notion  confuse,  indécise,  late^ta.» 

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868  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sinon  un  résidu  des  théories  que  Ton  croit  avoir  entièrement 
abandonnées,  un  reste  de  l'hypothèse  du  fluide  calorifique  ou 
des  suppositions  mécaniques?  Aura-t-on  vraiment  chassé  de  la 
science  ces  hypothèses,  tant  que  Ton  n'aura  pas  donné  de  la  notion 
de  quantité  de  chaleur  une  définition  claire  et  générale  qui  ne 
fasse  aucun  appel  implicite  et  inaperçu  à  des  suppositions  aujour- 
d'hui douteuses  ou  condamnées? 

Les  oscillations  des  idées  que  les  physiciens  ont  professées 
touchant  la  chaleur,  comme  les  vicissitudes  des  théories  de  Top- 
tique,  sont  un  saisissant  exemple  de  l'évolution  qu'ont  subie  toutes 
les  théories  physiques  depuis  le  xvn°  siècle  jusqu'à  nos  jours. 
Les  idées  abstraites  qui  sont  les  fondemens  de  ces  théories,  Des- 
cartes les  construit  uniquement  avec  des  notions  empruntées  à 
la  géométrie  et  à  la  cinématique,  avec  des  figures  et  des  mouve- 
mens;  à  l'élément  géométrique  Newton  substitue  l'élément  dyna- 
mique :  des  points  matériels,  du  mouvement,  des  attractions  et 
des  répulsions,  voilà  toute  sa  physique;  encore,  toutes  les  fois 
qu'elle  le  peut,  son  école  met-elle  le  repos  là  où  les  cartésiens 
avaient  mis  l'agitation.  Durant  sa  jeunesse,  le  xixc  siècle,  par  une 
synthèse  hardie  et  féconde  de  ces  deux  doctrines,  crée  une  phy- 
sique mathématique  dont  tous  les  élémens  sont  empruntés  à  la 
géométrie,  à  la  cinématique,  à  la  dynamique;  des  corps  diverse- 
ment figurés,  des  mouvemens  plus  ou  moins  compliqués,  des 
attractions  et  des  répulsions  variées,  tels  sont  les  matériaux  avec 
lesquels  il  édifie  les  théories  de  l'optique,  de  la  chaleur,  de  l'élas- 
ticité, de  la  capillarité,  voire  de  l'électricité  et  du  magnétisme. 
Mais,  à  son  déclin,  lassé  des  vicissitudes  par  lesquelles  ont  passé 
les  définitions  des  idées  abstraites  employées  en  physique,  il 
essaye  de  se  passer  de  ces  idées  et  de  n'introduire  dans  ses  rai- 
sonnemens  que  des  notions  concrètes,  directement  mesurables. 
En  réalité,  sous  ses  raisonne  mens,  les  abstractions  demeurent 
cachées  et  portent  en  elles  la  trace  confuse  des  théories  repous- 
sées. Pour  rejeter  pleinement  ces  hypothèses  et  construire  une 
physique  qui  en  soit  exempte,  il  faudrait  reprendre  sur  nouveaux 
frais  la  délinition  des  idées  abstraites  dont  cette  physique  ne  peut 
se  passer.  Quels  sont  les  principes  qui  doivent  nous  guider  dans 
cette  revision  des  notions  sur  lesquelles  reposent  les  diverses 
théories  physiques?  Une  étude  attentive  des  lois  qui,  depuis  près 
de  trois  siècles,  régissent  l'évolution  de  ces  théories  nous  per- 
mettrait peut-être  d'entrevoir  les  règles  qu'il  faut  suivre  pour  en 
achever  la  réforme. 

P.  Duuem. 

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LE 

THÉÂTRE  ANGLAIS  CONTEMPORAIN 


III 


(») 


HENRY  IRVING.  —  LES  DRAMES  DE  TENNYSON 
W.  ARCHER  ET  LA  NOUVELLE  CRITIQUE 


1 

Pendant  que  Robertson  essayait  de  ramener  la  comédie  dans 
le  domaine  de  la  réalité  et  que  Gilbert  creusait  laborieusement 
sa  fantaisie,  que  devenait  le  drame  «  légitime  »?  J'ai  montré, 
dans  un  précédent  article,  à  quel  degré  d'humiliation  il  était  des- 
cendu, vers  1850.  Les  anciens  théâtres  privilégiés,  dont  il  avait 
été  la  propriété  exclusive,  l'avaient  abandonné,  et,  tombé  dans  le 
droit  commun,  les  nouveaux  théâtres  dédaignaient  de  l'y  ramas- 
ser. Les  deux  petites  Bateman,  âgées  de  6  à  8  ans,  excitaient,  dans 
Richard  III,  la  curiosité  d'un  public  très  naïf  et  très  inculte, 
prompt  à  goûter  ces  exhibitions  enfantines  parce  que  lui-même, 
en  littérature,  était  un  peu  enfant.  Dans  ces  petites  filles  symbo- 
liques, Shakspeare  se  rapetissait  pour  être  compris.  Un  acteur 
nommé  Brooke  faisait  pis  :  il  rendait  Shakspeare  presque  ridicule. 
On  se  moqua  de  lui  jusqu'au  jour  où  Ton  apprit  sa  fin  héroïque 
sur  un  navire  qui  le  portait  en  Amérique  et  qui  fit  naufrage  :  le 
pauvre  tragédien  n'avait  rencontré  la  vraie  tragédie  que  cinq  mi- 

(I)  Voyez  la  Revue  du  15  juin  et  du  15  juillet. 

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870  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

nutes  avant  de  mourir.  De  1850  à  1860,  le  home  permanent,  la 
maison  de  Shakspeare,  c'est  le  théâtre  de  Sadler's  Wells  à  Isling- 
ton.  Imaginez  Corneille  exilé  aux  Bouffes  du  Nord  ou,  plus  loin, 
au  théâtre  de  Belleville. 

Phelps,  qui  dirigeait  l'entreprise,  n'était  pas  un  grand  acteur, 
mais  un  bon  acteur.  Il  avait,  avec  le  «  feu  sacré  »,  l'intelligence 
de  certains  rôles  qui  convenaient  à  sa  nature  et  que,  jusque-là, 
les  maîtres  de  la  scène  avaient  abandonnés  à  des  inférieurs.  On  dit 
que  son  Bottom  était  un  chef-d'œuvre  de  fatuité  bonasse  et  de 
bêtise  consciencieuse  :  l'ouvrier  affolé,  comme  il  arrive,  de  choses 
au-dessus  de  lui.  Dans  le  Songe  d'une  nuit  cTe'té,  la  partie  fan- 
tastique était  représentée  derrière  un  rideau  de  gaze  qui  jetait 
entre  l'œil  du  spectateur  et  la  scène  un  brouillard  léger  comme 
le  vague  du  rêve  (1).  Kean  et  Macready  (comme,  avant  eux, 
Garrick  et  Kemble)  avaient  de  leur  mieux  humanisé  Shakspeare; 
ils  s'étaient  appliqués  à  faire  sortir  de  chacune  de  ses  pièces  le 
mélodrame  qui  y  est  contenu.  Phelps,  il  me  semble,  leur  rendait 
le  caractère  qui  leur  appartient  aussi  et  qui  est  le  plus  noble, 
celui  de  poèmes  en  action.  Ce  n'est  pas  là  une  idée  vulgaire  ni  un 
mince  mérite  chez  un  interprète  de  Shakspeare. 

Plus  tard  vint  le  Français  Fechter.  Ce  même  Fechter  qui, 
avec  Mœ*  Doche,  faisait  pleurer  nos  mères  dans  la  Dame  aux 
Camélias,  ramena  Shakspeare  en  triomphe  au  Princess  et  au 
Lyceum.  Il  parut  médiocre  dans  Macbeth;  on  disait  de  lui  qu'il 
n'y  avait  rien  de  si  mauvais  que  son  Othello,  ni  rien  de  si  bon 
que  son  Hamlet.  En  effet,  il  mit  en  lumière  un  des  aspects  de  ce 
grand  rôle.  Le  soir  de  sa  dernière  représentation,  Macready,  reti- 
rant le  manteau  de  velours  d'Hamlet,  répéta  avec  émotion  les 
paroles  d'Horatio  :  «  Adieu,  cher  prince  !  »  et  il  ajouta  :  «  Il  me 
semble  que  c'est  maintenant  que  je  comprends  tout  ce  qu'il  y 
avait  de  tendresse,  d'humanité,  de  poésie  dans  ce  caractère  (2).  » 
Fechter  retrouvait  quelques-uns  de  ces  traits  échappés  à  ses  pré- 
décesseurs. Il  répandait  de  la  grâce  et  de  l'élégance  sur  les  par- 
ties calmes  ou  souriantes  du  rôle,  une  élégance  fine  et  intellec- 
tuelle, comme  il  convient  à  un  prince  qui  a  passé  par  l'Université 
de  Wittemberg.  Il  détaillait  avec  beaucoup  d'esprit  et  d'art  les 
conseils  d'Hamlet  aux  acteurs,  qui  sont  l'évangile  du  comédien. 

Après  Fechter,  nouvelle  éclipse;  mais  éclipse  partielle.  Les 
doublures  avançaient  à  l'ancienneté  et  devenaient  premiers  rôles. 
De  1870  à  1875,  j'ai  vu  plusieurs  fois  Ryder,  dont  la  voix  variait 
de  l'orgue  au  cor  de  chasse,  et  notamment,  dans  Antoine  et 
Cléopdtre,  avec  miss  Wallis,  dont  ni  le  profil  ni  le  jeu  ne  justi- 

(1)  Henry  Morley,  Journal  of  a  playgoer. 

(2)  Henry  Irving,  The  Dramcu 

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LE  THÉÂTRE  ANGLAIS  CONTEMPORAIN.  871 

fiaient  le  sacrifice  d'un  empire.  Je  me  rappelle  aussi  le  masque, 
délicatement  tragique,  d'Adélaïde  Neilson,  qui  frémissait  de  pas- 
sion, des  pieds  à  la  tête,  hurlait  et  délirait  sans  cesser  d'être  jolie. 
Elle  mourut  en  deux  heures  d'un  verre  de  lait  bu  au  Pré-Catelan, 
et  on  prétend  à  Londres  qu'un  hôtelier  inhumain  faillit  jeter  son 
agonie  sur  la  voie  publique. 

Celui  qui  devait  restaurer  Shakspeare,  faire  de  lui  le  plus 
applaudi  et  le  plus  vivant  des  écrivains  dramatiques,  était  au 
théâtre  depuis  longtemps  ;  il  était  même  déjà  célèbre  ;  mais  le 
remua/ shakspearien  auquel  nous  assistons  date  du  31  octobre  1874. 
C'est  ce  soir-là  qu'Henry  Irving  joua  pour  la  première  fois 
Hamlet  au  Lyceum. 

Il  y  avait  dans  la  Cité  une  école  de  déclamation,  fréquentée 
par  les  amateurs  d'art  dramatique,  et  qu'on  appelait  the  City  e lo- 
cution class.  Un  certain  Henry  Thomas  la  dirigeait  d'après  un 
principe  tout  nouveau,  celui  de  l'enseignement  mutuel.  Après 
que  chaque  élève  avait  récité  son  morceau,  ses  camarades  pre- 
naient la  parole,  critiquaient  son  débit,  signalaient  les  défauts 
d'émission  ou  de  prononciation,  d'accent  ou  d'expression;  le 
maître  résumait  les  avis  et  décidait.  On  donnait,  de  temps  à  autre, 
des  représentations.  C'est  là  que  parut  un  soir  —  c'était  en  1853 
—  un  étrange  et  sympathique  adolescent.  Ses  yeux,  pleins  de 
flamme  et  d'intelligence,  éclairaient  des  traits  d'une  délicatesse 
féminine.  Il  portait  encore  la  veste  ronde  et  le  grand  col  blanc, 
avec  de  longs  cheveux  noirs  qui  couvraient  son  cou  et  descendaient 
jusqu'à  ses  épaules.  Il  avait  14  ans  et  il  était  employé  dans  une 
maison  qui  faisait  le  commerce  avec  les  Indes  orientales.  Sa  pre- 
mière enfance  s'était  écoulée  dans  un  coin  solitaire  du  Somerset, 
au  milieu  des  marins  et  des  mineurs.  La  bibliothèque  de  la  mai- 
son ne  contenait  que  trois  livres,  qu'il  avait  dévorés  :  la  Bible, 
Don  Quichotte  et  un  recueil  de  vieilles  ballades.  De  ces  landes 
de  l'Ouest  où  l'âme  chimérique  du  Celte  a  laissé  quelque  chose 
de  ses  rêveries,  il  avait  été,  à  11  ans,  transporté  dans  une  maison 
étroite  de  Londres,  en  un  de  ces  quartiers  du  centre  où  la  vie 
fourmille  et  s'entasse.  Deux  années  d'école,  puis  l'apprentissage 
commercial,  l'existence  régulière  du  bureau.  Comment,  dans  ces 
conditions,  la  vocation  dramatique  se  déclara-t-elle  chez  Henry 
Irving  ?  Il  le  dira  peut-être  un  jour  et  le  dira  admirablement.  Ce 
qui  est  certain,  c'est  que  cette  vocation,  une  fois  née,  ne  douta, 
n'hésita,  ne  chancela  jamais.  Nous  sommes  en  présence  d'une  de 
ces  vies  rares  qui  sont  si  bien  ordonnées,  en  vue  d'un  but  unique, 
par  une  volonté  inflexible  et  sûre  d'elle-même,  qu'on  n'y  surprend 
ni  une  minute  ni  un  effort  perdu. 

Le  jeune  Irving  fréquentait  le  théâtre  de  Phelps  ;  un  vieil 


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872  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

acteur  qui  faisait  partie  de  la  troupe  de  Sadler's  Wells,  David 
Hoskyns,  lui  donna  des  leçons  et,  en  partant  pour  l'Australie,  lui 
laissa  une  lettre  de  recommandation  avec  le  nom  du  destinataire 
en  blanc.  Phelps  eût  consenti  à  l'engager  :  le  jeune  homme  ne 
s'en  jugea  pas  digne  et  voulut  commencer  par  le  noviciat  provin- 
cial. Sans  doute  il  pressentait  déjà  ce  qu'il  a  nettement  exprimé 
plus  tard  :  «  La  manière  d'apprendre  à  faire  une  chose,  c'est  de  la 
faire.  »  Un  des  mots  les  plus  anglais  qui  aient  jamais  été  dits  en 
Angleterre. 

Donc,  le  26  septembre  1856,  l'affiche  du  Lyceum  de  Man- 
chester, porte  le  nom  d'Henry  Irving,  qui  doit  jouer  le  duc 
d'Orléans  dans  le  Richelieu  de  lord  Lytton.  De  là  il  passe  à  Edim- 
bourg, et,  en  trois  ans,  joue  quatre  cent  vingt-huit  rôles.  Le  24  sep- 
tembre 1859,  il  débute  à  Londres  au  Princess,  dans  une  adaptation 
du  Roman  d'un  jeune  homme  pauvre.  Il  avait  un  rôle  de  six  lignes. 
Que  faire?  Répéter  ces  six  lignes  tous  les  soirs  jusqu'à  l'hébé- 
tement? Il  préféra  rompre  son  engagement.  Mais  avant  de  retour- 
ner en  province,  il  donna  deux  lectures  à  Crosby-hall  qui 
procurèrent  au  Daily  Telegraph  et  ,au  Standard  l'occasion  de  lui 
prédire  une  belle  carrière.  Encore  sept  années  d'études  et  de 
succès  grandissans  sur  les  scènes  de  Glasgow,  de  Manchester  et 
de  Liverpool.  Un  rôle  créé  en  province  dans  un  drame  de  Dion 
Boucicault  ayant  achevé  de  le  placer  en  évidence,  il  mit  enfin 
solidement  le  pied  sur  la  scène  du  Saint-James,  d'où  il  passa 
au  Queeris  puis  au  Vaudeville,  et  enfin  au  Lyceum. 

Il  est,  sans  doute,  plus  d'un  Parisien  qui  se  rappelle  les 
affiches  dont  l'acteur  Sothern  couvrit  tous  nos  murs  au  moment 
de  l'Exposition  de  1867,  cette  obsédante  vision  de  lord  Dundreary, 
avec  sa  longue  redingote,  son  chapeau  incliné  et  son  carreau 
fiché  dans  le  coin  de  l'œil.  Au  second,  peut-être  au  troisième  rang 
de  cette  troupe  qui  nous  rendait  visite,  se  dissimulait  encore 
Henry  Irving. 

C'est  qu'il  y  a  très  souvent  deux  phases  distinctes  dans  le  suc- 
cès. La  première  est  celle  pendant  laquelle  on  fait  la  conquête  des 
gens  du  métier.  Or  les  gens  du  métier  gardent  parfois  le  secret 
avec  une  singulière  unanimité  sur  les  talens  qu'ils  ont  découverts, 
et  ainsi  se  trouve  retardée  la  seconde  période,  celle  du  succès 
large  et  définitif  auprès  du  grand  public.  Irving  n'en  était  qu'à 
cette  première  phase  lorsqu'il  joua  Digby  Grant  dans  Two  Roses, 
de  James  Albery.  Digby  Grant  est  un  gentleman  besogneux, 
qui  a  l'air  de  distribuer  des  grâces  lorsqu'il  reçoit  des  aumônes  : 
un  singulier  mélange  d'orgueil,  de  bassesse,  de  rouerie  menteuse 
et  d'insolence  effrontée.  La  scène  qui  ouvre  la  pièce  et  où  il 
amène  une  logçwse  <ç\\  Vvv  ?feâ&\b&  *wv  lo^er  à  lui  offrir  up  prêt 


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LE  THÉÂTRE  ANGLAIS  CONTEMPORAIN.  873 

de  20  livres,  est  enlevée  si  brillamment  qu'elle  oblige  presque 
à  une  flatteuse  comparaison  avec  la  scène  de  don  Juan  et  de 
M.  Dimanche.  Mais  combien  le  reste  est  loin  de  tenir  les  pro- 
messes de  ce  début  !  Ce  n'est  plus  qu'un  tumulte  de  mots,  une 
confusion  de  jeux  de  scènes,  entrecoupés,  çà  et  là,  de  niaises  pré- 
ciosités qui  tiennent  lieu  de  sentimens.  Pourtant  la  vogue  de  la 
pièce  fut  inépuisable,  et  tel  était  le  goût  du  temps  que,  pour  le 
gros  public,  deux,  et  même  trois  autres  acteurs  attiraient  plus 
exclusivement  l'attention  qu  Irving.  A  la  deux  cent  quatre-vingt- 
onzième  représentation  de  Two  Roses,  il  récita  le  rêve  d'Eugène 
Aram,  et  ce  fut  une  révélation.  Ici,  en  effet,  l'art  de  l'acteur 
s'élargit  immensément.  Ce  qu'il  exprime  n'est  rien  à  côté  de  ce 
qu'il  suggère.  Avec  tout  le  domaine  de  la  vie,  c'est  encore  l'à- 
côté  et  l'au-delà,  la  région  de  l'invisible  et  de  l'inconnu. 

Non  seulement  Irving  pouvait  enfermer  dans  les  mots  plus 
de  sens  qu'ils  n'en  comportent,  mais  il  pouvait  penser  le  con- 
traire de  ses  paroles,  et  le  public  entendait  sa  pensée  à  travers  les 
paroles  qui  la  niaient.  A  ce  moment  critique,  décisif,  de  sa  car- 
rière, un  heureux  hasard  lui  mit  dans  les  mains  la  pièce  qu'il  lui 
fallait,  celle  qui  lui  permettrait  de  montrer  ce  merveilleux,  cet 
effrayant  dualisme  de  la  pensée  et  de  la  parole,  de  l'homme  in- 
térieur et  de  l'homme  extérieur.  Cette  pièce,  c'était  The  Belts,  une 
traduction  presque  littérale  du  Juif  polonais,  d'Erckmann-Cha- 
trian.  Irving  acheta  le  manuscrit,  l'offrit  à  son  directeur  Bateman 
qui  l'essaya  comme  une  chance  suprême.  Il  joua  donc  Mathis  et, 
en  une  soirée,  d'acteur  de  mérite  passa  acteur  de  génie.  Clément 
Scott  courut  à  son  journal  et  rédigea  un  article  tellement  enthou- 
siaste que,  le  lendemain  matin,  le  directeur  du  Daily  Telegraph 
le  plaisanta  doucement  à  ce  sujet  et  demanda  «  quel  était  cet 
Irving?  »  L'article  de  John  Oxenford,  dans  le  Times,  analysait 
avec  une  pénétration  remarquable  le  pouvoir  suggestif  de  l'ar- 
tiste et  le  prodigieux  dédoublement  dont  j'ai  parlé.  Mathis  lui 
apparaissait,  dans  ce  cadre  d'idylle  où  tout  lui  réussit  et  lui  sourit, 
portant  en  lui  un  monde  de  terreurs,  où  tout  est  torture  et  châ- 
timens.  Les  épouvantes  du  second  et  du  troisième  acte  n'auraient 
pas  été  intelligibles  et  eussent  manqué  leur  effet  si  le  premier  acte 
ne  les  avait  fait  pressentir  par  des  regards,  des  sursauts,  des 
silences,  par  l'indéfinissable  je  ne  sais  quoi  qui  enveloppait  le 
coupable,  sous  le  gai  soleil  du  matin,  d'un  froid  de  mort  et  qui 
donnait  le  frisson.  L'artiste  devait,  dans  le  cours  de  sa  splendide 
carrière,  déployer  bien  d'autres  facultés,  parcourir  souverainement 
tous  les  domaines  de  son  art;  mais  il  est  bien  vrai  que  c'est  par  la 
suggestion  psychologique,  par  la  peur  physique  et  métaphysique 
qu'il  a  gagné  sa  première  grande  bataille  théâtrale. 

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Court,  puis  écrasanl 

reille  l'accent  de  la 

devant  les  yeux  le 

Henriette  et  son  pi 

adieux...  Puis, dans 

et  maigre   silhouet 

Aram,  l'assassin  phi 

ses  remords...  Dans 

dèrent,  rapides,  div 

Irving  parut  dans  H 

Ce  fut  son  Mare] 

blait  perdue.  Son  an, 

glacée,  et  ce  froid  1 

A  partir  de  la  scène 

tures  imaginaires,  la 

Le  public  avait  deva 

qu'il  n'aurait  jamais 

sur  la  scène  réunis 

l'unité  d'un  tempérai 

cent  cinquante  et  un< 

quatre-vingts  :  Ham 

sécutives  la  vaste  sali 

Lytton,  où  il  lutta  vi< 

A  la  fin  de  la  soirée, 

leurs  chapeaux  avec  t 

Pareille  scène  ne  s'é 


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LE  THÉÂTRE   ANGLAIS   CONTEMPORAIN.  875 

discuté  et  critiqué,  il  n'a  pas  été  également  admirable  dans  tous, 
mais  dans  tous  il  a  mis  sa  science  et  son  inspiration;  il  les  a 
marqués  de  son  empreinte.  Il  a  soupiré  et  chanté  l'amour  avec 
Roméo;  il  Ta  raillé  et  insulté  avec  Benedict.  Il  a  rugi  avec 
Othello,  tremblé  avec  Macbeth,  dévoilé,  dans  Wolsey,  les  sub- 
tiles profondeurs  d'une  âme  de  prêtre  homme  d'État,  déliré  sur  la 
bruyère  désolée,  au  milieu  du  vent  de  la  nuit  et  des  éclairs,  avec 
le  pauvre  roi  Lear.  Il  a  été  secondé  dans  cette  tâche  par  miss 
Ellen  Terry,  une  artiste  du  talent  le  plus  élevé  et  le  plus  délicat, 
dont  le  charme  résiste  aux  années.  Autour  d'eux  s'est  formée  une 
génération  de  jeunes  artistes  qui,  aujourd'hui,  vivifient  d'autres 
scènes.  Irving  n'a  pas  été  seulement  l'interprète  de  Shakspeare,  il 
en  a  été  le  metteur  en  scène  et  l'éditeur,  il  lui  a  donné  au  Lyceum 
le  cadre  que  le  grand  poète  eût  souhaité  s'il  avait  vécu  de  notre 
temps  et  s'il  avait  lu  Ruskin.  Il  nous  apprend  lui-même  ce  que 
doit  être  la  mise  en  scène  des  chefs-d'œuvre  en  quelques  lignes,  que 
je  considère  comme  définitives,  car  elles  résument,  dans  leur  briè- 
veté, trente  ans  de  réflexions  et  d'essais  :  «  La  mise  en  scène  ne 
doit  donner  au  spectateur  aucune  impression  particulière,  elle  doit 
concourir  à  l'impression  de  la  pièce.  Elle  enveloppe  les  acteurs 
d'une  atmosphère  respirable,  les  place  dans  le  milieu  qui  con- 
vient, sous  le  rayon  de  lumière  qui  doit  les  éclairer.  Son  rôle  est 
négatif.  Qu'elle  ne  crée  point  de  disparates,  et  c'est  assez.  Veut- 
elle  faire  davantage?  elle  a  tort  et  devient  nuisible.  »  Toutes  les 
fois  que  je  suis  allé  au  Lyceum,  j'ai  trouvé  ce  programme  stricte- 
ment observé.  La  restauration  du  texte  de  Shakspeare  est  encore 
plus  importante.  On  le  félicitait  de  nous  avoir  débarrassés,  dans 
Richard  III,  de  la  version  de  Colley  Cibber  ;  il  a  continué  la 
même  opération  avec  les  autres  drames,  et  nous  lui  devons 
aujourd'hui  une  acting  édition  des  chefs-d'œuvre  shakspeariens, 
un  Shakspeare  jouable  qui  est  encore  le  vrai  Shakspeare.  Je  crois 
résumer  fidèlement  les  principes  qui  ont  présidé  à  ce  travail 
en  disant  qu'Irving  a  dû  se  poser  les  règles  suivantes  :  «  Des 
omissions,  souvent;  des  transpositions,  quelquefois;  des  inter- 
polations, jamais.  » 

Je  suis  loin  de  prétendre  qu'Irving  soit  un  acteur  sans  défauts; 
que,  lui  aussi,  il  ne  se  soit  pas  trompé  quelquefois  ;  que  la  richesse 
de  sa  nature  artistique  aille  jusqu'à  l'universalité.  Évidemment 
il  est  meilleur  dans  Richard  III  que  dans  Macbeth,  et  dans  Bene- 
dict que  dans  Roméo.  La  première  fois  qu'on  le  voit,  sa  mimique 
semble  exagérée,  ses  mouvemens  désordonnés  et  convulsifs.  Un 
critique  compare  sa  marche,  dans  Hamlet,  à  celle  d'un  homme 
qui  traverse,  en  se  hâtant,  un  champ  labouré;  un  autre  critique 
signale  ce  geste  étrange  qui,  périodiquement,  soulève  ses  deux 


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876  REVUE    DES    r»El~X    MONDES. 

épaules  et  enfonce  sa  tête  dans  son  cou  à  la  façon  d'un  sauvage  qui 
prend  son  élan  pour  bondir  sur  son  ennemi.  Sa  diction  est  loin 
d'être  sans  reproche,  et  l'artiste  l'a  reconnu  lui-même,  puisqu'il  a 
travaillé  à  corriger  les  vices  dénonciation  qu'on  relevait  chez  lui. 
Minces  défauts,  en  somme,  dont  une  année  d'études  techniques, 
au  début  de  sa  carrière,  l'aurait  débarrassé  pour  jamais.  Son  tort, 
à  mon  avis,  est  d'être  trop  grand  pour  quelques-uns  de  ses  rôles, 
de  les  dépasser  et  de  les  déborder  de  toutes  parts.  «  Le  premier 
devoir  de  l'acteur,  a-t-il  dit,  est  d'être  l'homme  de  son  rôle, 
de  représenter  le  personnage,  to  personale.  »  Il  a,  certes, suivi  ce 
principe  et  déployé  un  don  de  transformation  qui  ne  peut  avoir 
été  porté  plus  loin  que  par  Garrick  lui-même.  Cependant,  on  le 
conçoit,  plus  Irving  a  grandi  par  l'étude,  par  la  pensée,  par  le 
progrès  des  années  et  de  la  gloire,  plus  il  lui  est  devenu  difficile 
d'entrer  tout  entier  dans  certaines  enveloppes  étroites,  d'y  glisser 
cette  «  personnalité  magnétique  »  qui  fait  sa  force  et  son  succès. 
Comme  ce  figurant  qui  criait  :  «  Burbadge!  »  au  lieu  de  : 
«  Richard!  »  c'était  à  Irving  que  nous  songions;  c'était  lui  seul  que 
nous  pensions  voir;  et  le  drame  se  changeait  en  une  admirable 
leçon  de  lecture  dramatique. 

Bien  qu'il  ait  un  tendre. respect  pour  les  grands  artistes  qui 
l'ont  précédé  sur  la  scène,  Irving  fait  peu  de  cas  de  la  tradition. 
Sa  méthode  est  toute  personnelle,  et  il  ne  craint  pas  de  la  conseiller 
à  ceux  qui  suivent  la  même  profession,  y  compris  les  dé  bu  tans. 
Cette  méthode  a  trois  phrases  auxquelles  s'adaptent  trois  procédés 
successifs.  D'abord  l'étude  patiente  et  consciencieuse  du  texte  :  il 
faut  comprendre  la  pensée  de  l'auteur.  Quand  on  l'a  comprise, 
on  s'abandonne  à  son  instinct,  à  son  inspiration.  Puis,  parmi  les 
effets  ainsi  découverts,  on  opère  une  sélection,  on  fixe  les  bons  par 
une  sorte  de  notation  qui  permet  de  les  reproduire  artificiellement 
et  indéfiniment.  Ainsi  Irving  passe  en  souriant  à  côté  du  para- 
doxe de  Diderot  sur  le  comédien.  Diderot  a  raison  lorsqu'il 
affirme  que  l'acteur  ne  se  livre  pas  sur  le  théâtre  aux  hasards 
de  l'inspiration,  mais  Diderot  a  tort  quand  il  en  conclut  que  le 
métier  de  l'acteur  est  purement  mécanique.  Comme  Talma  l'i 
justement  observé  sur  lui-même,  les  émotions  que  l'acteur  re- 
présente et  qu'il  nous  communique  sont  quelquefois  des  im- 
pressions anciennes,  réellement  éprouvées  et  emmagasinées 
par  l'étude.  Mais  exigera-t-on  qu'il  ait  dans  le  cœur  l'envie  de 
tromper  lorsqu'il  joue  l'hypocrite;  qu'il  soit  amoureux  de  sa 
camarade  qui  lui  donne  la  réplique  dans  une  scène  de  tendresse; 
ou  qu'il  ait  soif  de  sang  humain  lorsqu'il  simule  un  assassinat? 
Ces  sentimens  violens  et  souvent  opposés,  —  à  supposer  qu'un 
même  homme  eu  tàl  taxable, —  paralyseraient  l'acteur,  loin  de 


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LE  THÉÂTRE  ANGLAIS  CONTEMPORAIN.  877 

l'inspirer.  On  attend  de  lui  non  qu'il  ressente  toutes  les  passions, 
mais  qu'il  les  comprenne  et  qu'il  les  imite.  Quelle  culture  et  com- 
bien de  dons  suppose  cette  imitation  !  L'acteur  devra  être  tour  à 
tour  peintre,  sculpteur,  poète,  musicien,  psychologue,  moraliste, 
historien,  et  s'il  est  tout  cela,  ce  ne  sera  pas. encore  assez. 

Va-t-on  au  théâtre  pour  y  trouver  l'image  de  la  vie  ou,  au 
contraire,  pour  y  oublier  la  vie?  Irving  se  place  à  mi-chemin  de  la 
théorie  exclusivement  réaliste  et  du  point  de  vue  ultra-idéaliste. 
Ce  qu'on  voit  au  théâtre,  c'est  encore  la  vie,  mais  avec  un  intérêt 
plus  intense,  des  passions  plus  concentrées,  un  pouls  qui  bat 
plus  vite,  avec  toutes  les  virtualités  de  l'homme  et  de  la  femme 
portées  à  leur  comble,  et  surtout  avec  les  principes  régulateurs 
du  bien  et  du  mal  qui  donnent  aux  événemens  un  sens  final  et 
font  du  spectacle  une  leçon.  «  Laissez  aller  l'ouvrier  au  théâtre, 
ce  sera  le  meilleur  moyen  de  l'empêcher  d'aller  au  cabaret.  »  Le 
théâtre  est  vraiment  une  école;  il  apprend  à  vivre  aux  nouveaux 
venus  ;  et  quant  aux  fatigués  et  aux  mélancoliques,  il  les  récon- 
cilie avec  l'existence  en  dégageant  l'idéal  de  poétique  justice  qui 
plane  au-dessus  d'elle. 

Voilà,  en  substance,  ce  qu'a  exposé,  à  plusieurs  reprises,  le 
grand  acteur,  je  ne  dirai  pas  pour  la  défense  de  sa  profession, — 
«  le  théâtre,  a-t-il  dit  fièrement,  n'a  pas  besoin  d'être  défendu,  » 
—  mais  pour  la  glorification  de  son  métier.  Tout  récemment, 
dans  sa  conférence  du  Ier  février  1895,  il  démontrait  que  l'art  de 
l'acteur  est  vraiment  l'un  des  beaux-arts.  Prenant  pour  point  de 
départ  une  définition  de  Taine,  il  discutait  avec  notre  grand  pen- 
seur comme  avec  l'un  de  ses  pairs,  dans  un  style  aussi  brillant 
que  serré  et  précis.  Irving  est  trop  épris  de  la  beauté  de  la  forme 
pour  ne  pas  sentir  le  prix  que  donne  à  la  pensée  son  expression 
littéraire.  S'il  n'est  pas  né  écrivain,  il  l'est  devenu;  sa  phrase  a 
une  pureté,  une  noblesse,  une  haute  et  sereine  simplicité  qui 
continue  sur  le  lecteur  le  prestige  subi  par  le  spectateur.  Les  pre- 
mières conférences  étaient  pleines  de  détails  charmans,  de  mots 
lumineux,  d'observations  frappantes  ;  dans  la  dernière,  il  s'est 
élevé  jusqu'à  la  philosophie  de  son  art,  et  on  y  sent  l'ambition 
infatigable  d'une  intelligence  qui  n'est  jamais  lasse  de  monter. 
Elle  a  atteint  aujourd'hui  le  plus  haut  degré  de  sa  course.  Aussi 
l'ordonnance  royale  qui  a  fait  de  lui  «  sir  Henry  Irving  »,  au 
mois  de  mai  dernier,  ne  pouvait-elle  venir  plus  à  propos.  Lorsque 
cette  faveur  est  accordée  à  un  fonctionnaire  blanchi  sous  le  har- 
nais ou  à  un  major  général  qui  ne  peut  plus  monter  à  cheval,  le 
monde  ne  se  retourne  guère  pour  voir  qui  en  est  gratifié  :  cette 
distinction  banale  n'éblouit  que  la  couturière  de  madame;  elle 
n'émeut  que  les  fournisseurs  de  la  famille.  Dans  le  cas  d'Usvu^ 


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878  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

elle  est  une  date  historique,  un  événement  social.  Il  est  le  pre- 
mier acteur  investi  de  cette  quasi-noblesse.  Ce  qui  est  pour  lui 
une  réalité  est  une  possibilité  pour  tous  les  comédiens.  Il  les 
élève  donc  tous  en  s'élevant  au-dessus  d'eux. 

Oserai- je  le  dire  sans  manquer  d'égard  aux  bons  et  même  aux 
grands  comédiens  que  possède  encore  notre  pays?  lrving  me 
semble  le  premier  dans  son  art,  le  leader  et  le  roi  de  sa  profes- 
sion. Il  Test  par  la  beauté  et  l'unité  de  sa  vie,  par  la  vigueur 
splendide  de  sa  vocation,  par  la  variété  magnifique  de  ses  dons, 
par  son  intelligente  sympathie  pour  tous  les  autres  arts  et  pour 
les  idées  qui  sont  l'âme  de  son  temps.  Et,  d'autre  part,  par  la 
croissance  lente  et  la  formation  progressive  de  son  talent,  par  cet 
esprit  d'indépendance  et  d'initiative  étroitement  uni  au  culte  du 
passé,  il  est  une  des  incarnations  de  sa  race,  un  des  hommes  en 
qui,  aujourd'hui,  se  lisent  le  plus  clairement  les  caractères  du 
génie  anglais.  Rien  ne  lui  a  manqué,  pas  môme  de  faire  fortune. 
C'est  de  quoi  il  s'est  justifié  à  l'avance,  au  cas  où  l'on  serait  tenté 
de  lui  en  faire  un  reproche,  par  un  mot  curieux  qui  achèvera 
son  portrait  :  «  Il  faut  que  le  théâtre  réussisse  comme  affaire  pour 
ne  pas  échouer  comme  art.  »  En  effet,  Shakspeare  cesse-t-il  d'être 
Shakspeare  parce  que,  dans  les  mains  d'Irving,  il  est  devenu  une 
mine  d'or? 

II 

La  personnalité  d'Irving  a  si  bien  rempli  les  pages  précé- 
dentes que  je  n'ai  pu  y  faire  place  et  y  rendre  justice  à  ceux  et  à 
celles  qui,  de  près  ou  de  loin,  l'ont  aidé  à  remettre  le  colosse 
debout  sur  la  scène.  Et  d'abord  Ellen  Terry,  qui  n'a  pas  été  seule- 
ment une  incarnation  délicate,  touchante  et  passionnée  des 
héroïnes  de  Shakspeare,  mais  qui,  plus  peut-être  que  son  illustre 
compagnon,  a  fait,  dans  sa  suave  et  pure  diction,  chanter  le 
rêve  du  poète.  D'Amérique  sont  venues  Mary  Anderson,  dont  les 
attitudes  sculpturales  sont  dans  tous  les  souvenirs  et,  tout  récem- 
ment, cette  petite  Ada  Rehan,  qui  nous  a  donné  une  Rosalinde  si 
moderne  et  si  troublante.  Un  critique  a  pu  écrire,  parlant  de 
cette  vogue  à  laquelle  tout  a  conspiré,  que  «  Shakspeare  est,  de 
tous  les  dramaturges  du  jour,  celui  qui  a  le  plus  de  succès.  »  Il  a 
pu  ajouter  en  toute  vérité  que,  «  remis  à  la  mode  sur  le  théâtre, 
il  a,  à  son  tour,  remis  le  théâtre  à  la  mode.  »  Cette  résurrection 
de  Shakspeare  n'a-t-elle  eu  que  de  bons  effets?  N'a-t-elle  pas  été 
accompagnée  de  certains  inconvéniens,  qui  n'ont  pas  disparu,  et 
de  quelques  dangers  qui  n'ont  pas  tous  été  heureusement  sur- 
montés? 


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LE  THÉÂTRE  ANGLAIS  CONTEMPORAIN.  879 

On  se  prend  à  douter  [que  Shakspeare  soit  le  meilleur  des 
maîtres  qu'on  puisse  offrir  à  une  nouvelle  génération  d'écrivains 
dramatiques,  surtout  lorsqu'on  regarde  de  près  ce  que  c'est,  dans 
la  pratique,  que  l'imitation  de  Shakspeare.  Imiter  Shakspeare, 
c'est  copier  d'une  façon  toute  superficielle  ses  locutions  et  ses 
formes  de  langage, son  action  multiple,  ses  changemens  descène; 
mêler  la  prose  et  les  vers,  les  calembours  et  les  coups  de 
théâtre  ;  par-dessus  tout,  prendre  certains  airs  que  l'on  regarde 
comme  la  marque  du  maître.  Pour  s'approcher  de  lui,  ce  n'est 
pas  la  prose  et  les  vers  qu'il  faudrait  faire  alterner,  mais  le  réa- 
lisme et  la  poésie  dont  ils  ne  sont  que  les  signes  extérieurs;  ce 
n'est  pas  les  calembours  et  les  coups  de  théâtre,  mais  le  rire  et 
l'émotion,  ce  qui  est  très  différent.  On  ne  s'assimile  point  l'esprit 
de  Shakspeare,  chose  impossible  à  un  homme  de  notre  temps; 
on  ne  fait  que  s'affubler  de  la  défroque  qui  a  servi  d'enveloppe 
à  son  génie.  Cette  défroque  ne  nous  va  pas  ;  elle  est  ou  trop  lon- 
gue ou  trop  courte,  ou  les  deux  ensemble.  On  endosse  Shaks- 
peare pour  une  heure  et  on  ressemble  au  grand  homme  comme 
un  clerc  d'avoué,  déguisé  en  mousquetaire,  une  nuit  de  samedi 
gras,  ressemble  à  d'Artagnan,  ou  comme  un  Turc  de  carnaval 
ressemble  à  un  vrai  Turc  qui  fume  sa  pipe  dans  un  petit  café  du 
vieux  Stamboul.  Ce  gigantesque  modèle,  dont  on  ne  saisit  pas 
tous  les  aspects  parce  qu'il  dépasse  l'orbite  de  notre  lunette,  pa- 
ralyse et  opprime  l'intelligence.  Le  comprît-on,  on  n'en  serait 
pas  plus  avancé.  Ce  serait  folie  de  vouloir  qu'un  dramaturge 
anglais  n'eût  pas  lu  Shakspeare,  car  c'est  là  qu'il  prendra  con- 
science de  l'âme  anglaise  dans  toute  son  étendue  et  dans  toute  sa 
profondeur.  Qu'il  absorbe  donc  Shakspeare,  qu'il  s'en  pénètre; 
puis  qu'il  l'oublie,  s'il  peut,  et  soit  de  son  époque;  qu'il  ne  pro- 
mène pas,  dans  nos  rues,  le  doublet  et  le  haut-de-chausses  de  Tan 
1600.  Il  faut  choisir  entre  Shakspeare  et  la  Vie,  car,  en  littéra- 
ture pas  plus  qu'en  morale,  nul  ne  peut  servir  deux  maîtres. 
Peut-être  Shakspeare  a-t-il  été  et  est-il  encore  le  grand  obstacle 
au  libre  développement  d'un  théâtre  national.  Et  il  ne  faut  pas 
s'émerveiller  :  Shakspeare  n'aurait  jamais  pu  naître  s'il  y  avait 
eu,  à  deux  siècles  en  arrière  de  lui,  un  autre  Shakspeare. 

Ce  sont  là  des  considérations  a  priori,  mais  l'expérience  des 
vingt  dernières  années  les  confirme.  Ces  années  ont  vu  l'apo- 
théose de  Shakspeare  et  la  mort  du  drame  classique.  Parmi  les 
derniers  qui  aient  essayé  de  le  galvaniser,  je  ne  vois  guère  à  citer 
que  Wills  et  Herman  Merivale.  Dans  le  drame  intitulé  the  White 
Pilgrim,  Merivale  a  jeté  quelques  vers  vraiment  beaux  :  on  y  sent 
le  premier  frisson  de  ces  sombres  et  impalpables  rêveries,  venues 
vers  nous  avec  les  souffles  froids  du  Nord  et  o\v  tcto&  \a\<¥pssq& 


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le 


880  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

notre  fièvre.  Quant  à  Wills,  il  a  donné  un  moment  des  espé- 
rances. On  pouvait  se  tromper  sur  l'avenir  de  ce  talent.  «  Il  était, 
dit  M.  Archer,  si  fort  et  si  faible,  si  viril  et  si  puéril,  si  soigneux 
et  si  négligé,  si  poétique  et  si  banal!  »  Sa  vie  décousue,  son 
caractère  passionné,  sa  hâte  de  produire,  ajoutaient  à  l'illusion  et 
lui  donnaient,  à  quelques  pas,  un  air  de  génie.  Ce  n  était  qu'un 
faux  air.  J'ai  vu  jouer  deux  pièces  de  lui,  Charles  the  first  et  Clau- 
dian.  La  première  évoquait  au  théâtre,  —  pour  la  dernière  fois, 
sans  doute,  —  la  légende  du  roi  martyr  dont  les  travaux  histo- 
riques de  Gardiner  ont  dispersé  les  derniers  atomes.  Et  voici  le 
sujet  de  Claudian.  Un  homme  qui  a  tué  tin  moine  est  frappé, 
pour  ce  crime,  d'une  malédiction  qui,  au  lieu  de  l'atteindre,  s'at- 
tache à  tous  ceux  qui  se  trouvent  sur  sa  route.  Il  fait  du  mal  sans 
le  vouloir,  même  lorsqu'il  veut  faire  du  bien;  il  cause  la  mo:t  de 
ceux  qu'il  aime.  A  la  fin,  il  est  sauvé,  de  sorte  que  cet  abomi- 
nable gaspillage  de  vies  humaines,  ce  torrent  de  larmes  et  de 
sang,  ces  souffrances,  ces  désespoirs,  ces  agonies,  tout  cela  ne 
sert  qu'à  faire  asseoir  un  criminel  en  robe  blanche  au  banquet 
de  la  vie  immortelle.  «  Pour  que  le  monde  soit  le  purgatoire  de 
Claudian,  il  faut  qu'il  soit  d'abord  l'enfer  de  toute  une  généra- 
tion. »  Il  en  est  ainsi  de  toutes  les  pièces  de  Wills  :  elles  reposent 
sur  une  conception  qui  s'écroule  quand  on  l'analyse,  et  la  versi- 
fication est  trop  pauvre  pour  masquer  ou  racheter  la  fragilité  de 
l'idée  dramatique. 

Malgré  les  efforts  d'Henry- Arthur  Jones  et  de  quelques  écri- 
vains actuels,  le  vers  tragique,  le  vers  blanc,  dont  j  ai  essayé  de 
caractériser  l'impression,  a  vécu.  S'il  y  avait  encore  des  auteurs 
pour  le  manier,  il  n'y  aurait  plus  d'acteurs  pour  le  dire,  et  je  ne 
vois  guère  qui  osera  le  «  chanter  »  après  Ellen  Terry. 

Un  nom,  cependant,  se  présente  à  la  pensée,  un  grand  nom 
qu'il  serait  profondénent  injuste  d'oublier  dans  cette  revue  du 
théâtre  contemporain  :  celui  de  Tennyson.  M.  Archer  remarque 
que  Tennyson,  si  heureux  dans  sa  vie  de  poète,  a  manqué  d'à- 
propos  dans  sa  carrière  de  dramaturge.  Il  a  écrit  ses  pièces  trop 
tard  et  trop  tôt  :  trop  tôt  pour  le  public  et  trop  tard  pour  son 
talent.  En  effet,  il  avait  soixante-six  ans  quand  il  a  publié  Queen 
Mery,  la  première  en  date  des  six  pièces  qui  composent  son 
théâtre.  Il  y  a  près  de  vingt  ans  de  cela,  et  l'éducation  des  spec- 
tateurs était  bien  loin  d'être  aussi  avancée  qu'elle  l'est  aujour- 
d'hui. Ce  n'était  pas  leur  faute  s'ils  apportaient  au  poète  un  goût 
quelque  peu  gâté  par  le  succès  d'Our  Boys  et  des  Pink  Dominoes, 
et  une  âme  fermée  aux  jouissances  supérieures  de  l'imagination. 
Envers  le  poète  lauréat,  les  artistes  firent  leur  devoir,  et  même 
quelque  chose  de  ^\u%\  <S^\.\&  wxVxqjift,  —  et,  ici,  je  me  couvre 

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LE  THÉÂTRE  ANGLAIS  CONTEMPORAIN. 


de  l'autorité  du  plus  éminent  de  ses  membres,  — c'est  la  critique 
qui  a  décidé  l'échec  des  drames  de  Tennyson,  et  si  elle  ne  Ta 
pas  précisément  condamné  sans  l'entendre,  elle  Ta,  du  moins, 
écouté  sous  l'empire  d'une  idée  préconçue.  J'emprunterai  encore 
la  malicieuse  expression  de  M.  Archer  :  les  critiques  «  s'atten- 
daient à  être  désappointés  »  ;  ils  n'étaipnt  venus  que  pour  cela. 
De  quoi  se  mêlait  ce  vieillard  d'aborder  une  nouvelle  carrière,  et 
celle-là,  justement,  où  la  jeunesse  n'a  pas  trop  de  toutes  ses 
forces?  Qu'est-ce  qui  lui  prenait,  de  se  découvrir  de  nouvelles 
facultés  à  l'âge  où  il  n'est,  d'ordinaire,  permis  que  de  se  répéter 
et  de  se  relire?  Est-ce  qu'un  homme  a  le  droit  d'être  bon  dans 
deux  métiers?  Est-ce  qu'il  n'y  a  pas,  contre  ces  sortes  de  choses, 
une  «  loi  du  cumul  »  tacitement  votée  par  les  critiques  et  appli- 
quée par  eux  avec  une  impitoyable  rigueur  ?  Pour  la  beauté  de  ce 
raisonnement,  il  fallait  que  Tennyson  échouât  à  la  scène  :  donc  il 
échoua. 

Mais,  comme  cet  échec  n'était  pas  juste,  il  s'en  est  relevé,  et 
son  théâtre,  même  quand  il  est  médiocre,  même  quand  il  est  mau- 
vais, est  du  théâtre  vivant. 

Je  suis  tombé  dans  le  tort  commun.  Au  cours  d'un  des  pre- 
miers articles  que  j'aie  eu  l'honneur  d'insérer  dans  cette  Revue, 
j'ai  parlé  de  Tennyson,  en  1885,  comme  si  la  tombe  était  déjà 
scellée  sur  lui.  Peut-être  avais-je  raison  d'écrire  que  dans  le 
jardin  du  poète,  sur  lequel  était  descendu  l'hiver,  certaines  fleurs 
ne  fleuriraient  plus.  Mais,  ce  qui  ne  m'apparaissait  pas  alors  et 
ce  qui  est  aujourd'hui  manifeste  pour  moi  et  pour  bien  d'autres, 
c'est  que  le  dernier  âge  du  poète  a  gardé  quelques-unes  de  ses 
grâces  primitives  et  développé  devant  nous  des  qualités  que  sa 
jeunesse  n'avait  point  connues.  Jusqu'au  bout,  il  est  resté  en  com- 
munication avec  l'âme  des  humbles.  De  plus,  il  s'est  révélé  comme 
un  maître  dans  l'art  de  poétiser  et  de  vivifier  par  l'expression  les 
discussions  sociales  et  religieuses  qui  nous  passionnent  ;  il  a  dé- 
ployé au  théâtre  un  sens  historique  et  un  sens  dramatique  de 
l'ordre  le  plus  élevé  et,  si  ces  deux  dons  se  sont  nui  quelquefois 
jusqu'à  se  paralyser  l'un  l'autre,  leur  combinaison,  à  tel  moment 
heureux,  nous  a  valu  des  fragmens  de  drame,  des  morceaux  de 
chefs-d'œuvre. 

Je  rangerai  ses  pièces  non  par  ordre  de  dates,  mais  par  ordre 
d'importance.  La  plus  mince  de  toutes  est  the  Falcon.  La  scène 
se  passe  dans  quelque  vague  région  d'une  Italie  demi-fantastique  ; 
aucune  indication  de  lieu,  ni  de  siècle.  C'est  un  conte  bien  connu 
de  Boccace,  mais  du  Boccace  naïf  et  pur.  Un  gentilhomme  pauvre, 
Federigo,  aime  respectueusement, et  sans  espoir  la  belle^et  riche 
Teuve,  Monna  Giovanna.  Son  dernier  bien,  son  orgueil,  s^xovfc^V 


882  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

aussi,  son  unique  moyen  d'assurer  sa  subsistance  est  un  admirable 
faucon  qu'il  a  dressé  lui-même  pour  la  chasse.  Un  matin,  Monna 
Giovanna  lui  rend  visite  à  l' improviste  et,  ignorant  le  dénûment 
de  son  voisin,  s'invite  sans  façon  à  déjeuner.  Federigo,  dont  la 
basse-cour  est  vide,  fait  tuer  son  oiseau  favori  pour  le  servir  à  la 
dame.  Or  c'est  précisément  le  faucon  qu'elle  venait  lui  demander 
pour  satisfaire  à  la  fantaisie  d'un  enfant  malade.  Force  est  à  Fede- 
rigo d'avouer  le  sacrifice  que  l'hospitalité  et  l'amour  lui  ont 
inspiré,  et  Monna  Giovanna  en  est  si  touchée  qu'elle  tombe,  et 
pour  jamais,  dans  ses  bras. 

Lorsque  le  Faucon  fut  présenté  au  public,  en  1879,  au  Saint- 
James,  John  Hare,  qui  est  un  directeur  plein  de  goût  en  même 
temps  qu'un  comédien  excellent,  l'avait  monté  avec  respect,  avec 
amour,  l'avait  entouré  d'une  mise  en  scène  poétiquement  réaliste. 
Federigo  et  Monna  Giovanna,  c'étaient  les  Kendal,  et  ceux  qui 
ont  vu  Madge  Robertson  dans  ce  rôle,  s'en  souviennent  comme 
on  se  souvient  d'une  toile  de  maître,  rencontrée  dans  les  musées 
d'Allemagne  ou  d'Italie.  Au  point  de  vue  plastique,  elle  a  donné, 
en  créant  Giovanna,  un  pendant  à  sa  Galatée.  Mais  ni  le  charme 
du  décor,  ni  la  perfection  du  jeu,  ni  la  musique  des  vers  ne 
pouvaient  assurer  une  longue  vie  à  la  pièce.  A  peine  se  figure-t-on 
quelques  centaines  de  spectateurs  choisis  savourant  cette  chose 
légère,  délice  d'une  heure,  enthousiasme  d'une  soirée.  Dès  le 
lendemain,  le  cockneyisme  devait  reprendre  possession  de  la 
salle  et  redemander  ses  plaisirs  ordinaires.  La  critique  fit  cause 
commune  avec  les  cockneys,  mais  pour  une  raison  moins  étran- 
gère à  l'art.  Elle  remarqua  que,  s'il  y  a  un  sujet  dans  le  Faucon, 
c'est,  apparemment,  le  sacrifice  de  Federigo.  Or  ce  sujet,  si  mince 
qu'il  soit,  n'est  pas  traité.  Deux  mots  d'aparté  avec  son  domes- 
tique, un  ordre  à  voix  basse,  voilà  tout  ce  qui  amène  et  justifie 
la  condamnation  de  l'oiseau.  Encore  plus  décevant  que  le  déjeu- 
ner offert  à  Monna  Giovanna,  le  menu  présenté  par  lord  Tenny- 
son  à  ses  spectateurs  ne  se  composait  que  de  hors-d'œuvre  déÛ- 
cats,  et  c'était  trop  peu  pour  ces  robustes  appétits. 

The  Promise  of  May  a  eu  un  sort  pire  que  the  Falcon.  La 
pièce  est  tombée  très  franchement.  Une  certaine  partie  du  public. 
—  avec  le  fameux  marquis  de  Queensberry  à  sa  tête,  —  a  feint 
de  croire  que  le  poète  parlait  par  la  bouche  de  son  héros,  lors- 
qu'il dénonce,  avec  tant  d'amertume  et  dans  un  pêle-mêle  inquié- 
tant, les  principes  et  les  préjugés  sur  lesquels  est  bâtie  la  société. 
Ces  spectateurs  manquaient  vraiment  d'intelligence  et  de  patience. 
La  conlre-^&Tlvî  tve  manque  pas  aux  théories  négatives  de  Ha- 
rold.  Lotsç\\T\\  ^  &&ta.\ftfe  %>\\\^\s^Q^ft,  les  religions  ont  fait  aui 
hommes,  ftora  \\i\  \s\»\iVt^  ^vwv  ^sv^  \^^\sas^^  ^^xai\  les  j 


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LE  THÉÂTRE  ANGLAIS  CONTEMPORAIN.  883 

bienfaits  qu'ils  en  ont  reçus.  Lorsqu'il  a  prophétisé  la  dissolution 
prochaine  et  universelle  du  lien  conjugal,  elle  lui  répond,  avec 
simplicité,  mais  non  sans  émotion  ni  sans  grâce  :  «  Moi,  j'avais 
eu  le  rêve  d'une  pure  et  parfaite  union  où  l'homme  et  la  femme, 
l'un  plus  fort,  l'autre  plus  faible,  mais  pourtant  semblables,  mar- 
cheraient ensemble,  la  main  dans  la  main,  à  travers  cette  vallée 
de  pleurs  jusqu'à  la  tombe,  qui  est  au  fond,  et  s'endormiraient 
ensemble  dans  cette  nuit,  bientôt  passée  comme  un  moment, 
pour  se  réveiller  toujours  ensemble  dans  la  lumière  ou  dans  la 
gloire  et  ne  se  plus  quitter  jamais,  jamais!  »  Et  quand  Harold 
arrache,  pour  la  lui  offrir,  une  branche  de  pommier  fleurie,  cette 
fille  de  fermier  regarde  avec  tristesse  le  rameau  dévasté  :  «  L'an 
prochain,  il  n'y  aura  pas  de  fruits.  »  C'est  là  un  touchant  sym- 
bolisme, et  c'est  bien  ainsi  qu'on  aime  à  voir  un  poète  réfuter  la 
morale  de  la  sensation  qui,  en  cueillant  les  fleurs,  empêche  les 
fruits  de  naître  et  détruit  jusqu'aux  germes  de  l'avenir. 

De  tels  détails  éclairaient  la  pensée  de  Tennyson  et  auraient 
dû  obtenir  sa  grâce  auprès  des  siffleurs,  mais  ils  ne  voulurent 
pas  entendre  raison.  Ces  malentendus  ne  sont  possibles  qu'avec 
une  pièce  qui  ne  se  défend  pas  elle-même.  Or,  par  malheur,  the 
Promise  of  May  est  une  de  celles-là.  On  y  retrouve  quelques 
traces  de  ces  dons  idylliques  qui  rendent  si  doux  les  petits  poèmes 
de  la  jeunesse  de  Tennyson,  avec  l'intelligence  des  âmes  rustiques 
qui  ne  l'abandonna  jamais  et  l'éloquence  amère,  la  veine  de  satire 
morale  et  sociale  qui  coule  à  flots  dans  la  seconde  partie  de  Locks- 
ley  Hall,  Sixty  years  after.  Mais,  lorsqu'il  faut  en  venir  à  l'ac- 
tion, le  poète  est  déplorablement  faible,  enfantin,  presque  niais. 
Ce  Harold,  posé  au  début  comme  le  type  du  nihiliste  que  rien 
n'émeut  ni  n'effraye,  tombe  finalement  à  un  tel  désarroi  et  à  de 
si  piteux  balbutiemens  qu'on  en  a  honte  pour  lui.  Si  Tennyson 
a  voulu  nous  faire  entrevoir  le  mariage  de  ce  triste  séducteur 
avec  la  sœur  de  sa  victime  comme  une  satisfaction  donnée  à  la 
morale,  il  s'est  lourdement  trompé,  et  le  peu  qui  restait  de  la 
pièce  s'évanouit  avec  ce  dénouement  répulsif. 

Le  succès  relatif  de  la  Coupe,  auLyceum,  m'étonne  moins  que 
M.  Archer.  Je  n'en  chercherai  pas  la  cause  principale  dans  la 
grâce  d'Ellen  Terry  ou  dans  le  magnifique  décor  du  temple  de 
Diane.  The  Cup  a  certaines  qualités  qui  sont  faites  pour  plaire  à  la 
moyenne  du  public.  Le  sujet  est  tiré  des  récits  de  Plutarque  Sur 
les  femmes  illustres,  et  d'un  passage  qui  avait  déjà  induit  en  tra- 
gédie un  Français,  un  Allemand  et  un  Italien.  Peut-être,  sans  en 
avoir  une  conscience  nette,  Tennyson  a-t-il  pris  quelque  chose  du 
ton  de  son  auteur  primitif  et  de  l'allure  de  ses  devanciers.  Il  a 
été,  cette  fois,  moins  Anglais,  moins  shakspsaxraDL  eV,  moYQ&Viv- 

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88 1  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

même  que  dans  ses  autres  œuvres.  Le  dialogue  est  rapide,  agis- 
sant; les  personnages  ne  se  livrent  pas  à  des  fantaisies  poétiques, 
ne  développent  point  de  théories,  mais  expriment  des  sentimens 
qui  n'ont  rien  de  compliqué  ni  d'étrange.  L'un  d'eux  est  intéres- 
sant :  c'est  Synorix.  À  part  le  don  juanisme  qui  le  modernise 
trop,  ce  type  ambigu,  moitié  barbare  et  moitié  romain,  dont  la 
civilisation  a  affiné  l'intelligence  mais  non  éteint  les  passions, 
est  une  créature  d'exception,  une  sorte  de  monstre  qui  connaît  sa 
supériorité  intellectuelle  et  sa  déchéance  morale  ;  il  confond  ces 
deux  sentimens  en  une  mélancolie  qui  n'est  pas  sans  grandeur. 

L'attrait  de  ce  caractère  est  ce  qui  a  fait  manquer  la  pièce  à 
Tennyson;  il  a  passé  à  côté  du  sujet  que  lui  offrait  Plutarque 
et  dont  s'étaient  saisis  Thomas  Corneille  et  Montanelli,  ce  dernier 
avec  talent  et  succès,  malgré  l'enflure  du  style.  Ce  sujet,  c'est 
l'action  de  Camma,  veuve  du  tétrarque  de  Galatie  que  Synorix, 
avec  l'aide  des  Romains,  a  fait  mourir  et  a  remplacé  au  pouvoir. 
Synorix  l'aime  et  veut  l'épouser.  Camma  ne  peut  se  soustraire 
à  cet  odieux  mariage;  elle  feint  d'y  consentir.  D'après  le  rite 
sacré,  elle  doit  porter  ses  lèvres  à  la  même  coupe  que  Synorix 
devant  l'autel  de  Diane.  Elle  lui  fait  boire  la  mort  dans  cette  coupe 
et  l'y  boit  elle-même  avec  lui.  Pour  que  ce  dénouement  n'éveillât 
dans  notre  esprit  aucune  objection,  il  eût  fallu  nous  faire  haïr 
Synorix  autant  que  le  hait  Camma.  Or  Tennyson  semble  avoir  tout 
fait  pour  diminuer  l'horreur  de  son  caractère.  Il  lui  a  donné  le 
prestige  d'une  noble  tristesse,  l'excuse  d'un  grand  amour,  l'a  en 
quelque  sorte  obligé  de  tuer  son  rival  dans  le  cas  de  légitime  dé- 
fense. Il  a  mis  le  comble  en  nous  montrant  dans  le  premier  époux 
de  Camma  un  personnage  inintelligent  et  brutal  qui  justifie  mal 
les  regrets  et  le  sacrifice  de  la  jeune  femme.  Ajoutez  que,  si  le 
véritable  sujet  est  le  drame  intérieur  qui  se  passe  dans  l'âme  de 
Camma,  nous  ne  savons  rien  de  ce  drame  jusqu'à  la  scène  finale. 
Un  coup  de  théâtre  ne  fait  pas  une  pièce,  et  M.  Archer  a  sans 
doute  raison  de  préférer  l'œuvre  de  Montanelli  à  celle  de  Tenny- 
son. Malgré  ces  défauts,  je  crois  que  la  Coupe  retrouverait,  comme 
en  1881,  un  accueil  favorable  auprès  du  public.  Elle  rappelle  dé- 
cidément nos  tragédies  par  la  dignité, 'la  décence,  par  ce  sérieux 
que  ne  trouble  le  mélange  d'aucun  élément  comique,  par  cette 
identité  dans  les  caractères,  cette  continuité  de  ton  et  cette  unité 
d'action  qui,  quoi  qu'on  en  dise,  plaisent  à  l'esprit  plus  que  ne  fait 
l'imitation  la  plus  fidèle  des  contrastes  et  des  incohérences  de  la  vie. 

S'il  n'avait  écrit  que  le  Faucon,  la  Coupe,  la  Promesse  de  mai, 
Tennyson  ne  tiendrait  qu'une  bien  petite  place  parmi  les  écrivains 
dramatiques.  S?\\  àoxWxNw^^fcfetox^  c'est  par  ses  trois  drames 
historiques  ;  Qiceeu  Mary ,  HcitoU ,  ****i . 

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LE  THÉÂTRE  ANGLAIS  CONTEMPORAIN.  885 

Ces  drames,  a-t-on  dit,  étaient  forcément  inférieurs,  môme 
avant  de  naître,  aux  drames  historiques  de  l'âge  d'Elisabeth  dont 
ils  imitaient  si  fidèlement  l'allure  et  le  caractère.  En  effet  les 
Histoires  de  Shakspeare  et  de  ses  contemporains  étaient  taillées 
dans  la  Chronique,  qui,  presque  à  l'égal  des  Mémoires,  garde  la 
vivacité  de  l'impression  personnelle  et  comme  la  chaleur  de  la 
vie.  Tennyson,  lui,  a  pris  ses  drames  dans  l'histoire  proprement 
dite;  or  l'histoire  est  une  personne  sérieuse  et  scientifique  qui 
dissèque  la  vie  pour  la  mieux  étudier,  qui  discute  plus  qu'elle  ne 
raconte  et  met  des  jugemens  modernes  à  la  place  des  passions 
anciennes.  L'objection  est  spécieuse,  mais  elle  n'est  que  spécieuse. 
D'abord  la  définition  qu'on  donne  de  l'histoire,  vraie  peut-être, 
d'un  Guizot,  d'un  Hallam  et  d'un  Lecky,  s'appliquerait  bien  mal  a 
un  Carlyle,  à  un  Michelet,  ou  à  un  Taine.  En  lisant  Freeman, 
et  surtout  Froude,  Tennyson  était-il  plus  loin  d'un  contact  direct 
avec  l'âme  du  passé  que  Shakspeare  en  parcourant  les  pages,  sou- 
vent froides  et  languissantes,  d'Holinshed?  Et,  encore,  Froude 
fût-il  aussi  sentencieux,  aussi  glacé  qu'il  est,  au  contraire,  pitto- 
resque et  passionné,  Tennyson  eût  suppléé  à  ce  défaut  par  ses 
propres  facultés.  C'est  le  moment  de  rendre  pleine  justice  à  la 
délicatesse  et  à  la  puissance  véritablement  hors  ligne  de  son  sens 
historique.  Un  drame  historique,  si  j'entends  les  mots,  tient  de 
l'histoire  et  du  drame.  Mais,  parmi  les  auteurs  des  drames  histo- 
riques de  ce  siècle,  lequel  a  été  un  historien  en  même  temps 
qu'un  dramaturge  et  un  poète? 

Il  ne  s'agit  pas  du  sens  critique  de  l'histoire  qui  n'a  que  faire 
en  cette  matière,  mais  de  ce  don,  accordé  à  bien  peu  d'hommes, 
de  revivre  parles  sens  de  l'imagination  les  émotions  d'un  siècle 
qui  dort  tout  entier  dans  la  poussière.  C'est  ainsi  que  Michelet  a 
assisté  au  supplice  de  Jeanne  d'Arc,  Macaulay  au  procès  de  Warren 
Hastings,  Carlyle  à  la  prise  de  la  Bastille  et  à  la  bataille  de  Mar- 
stonmoor.  Les  hommes  et  les  objets  se  seraient  peints  sur  leur 
rétine  que  l'ébranlement  donné  à  leur  cerveau  n'eût  pu  être  plus 
formidable.  Mieux  vaut  cent  fois  leur  vision  intellectuelle  que  la 
vision  physique  d'un  Holinshed  ou  d'un  Ayala  ! 

Ce  don  rare  était  un  des  privilèges  de  Tennyson  et  prenait  en 
lui  cette  acutesse  féminine  qui  affinait  toutes  ses  facultés  de  poète. 
Comme  preuve,  prenez  tout  le  bijeplay  de  ses  pièces  historiques, 
c'est-à-dire  tout  ce  qui  n'est  pas  essentiel,  tout  ce  qui  est  action 
accessoire,  détail  de  mœurs,  menus  traits  de  caractères,  miettes 
de  l'histoire;  par  exemple,  le  récit  du  mariage  de  Philippe  et  de 
Marie,  celui  du  supplice  de  Jane  Grey  par  Bagenhall,  dans  Queen 
JÊiary,  et,  dans  Becket,  les  sarcasmes  lancés  contre  l'église  romaine 
par  Waltcr  Map,  ce  spirituel  précurseur  de  l'amer  elMTofctfe\«ftr 

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886  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

glande.  Un  Bulwer,  un  Tom  Taylor  peut  découper  des  lambeau 
de  chronique,  encadrer  dans  sa  prose  des  mots  historiques;  mais 
au-dessous  et  au  delà  de  ces  mots,  nous  fera-t-il,  comme  Ten- 
nyson,  entrevoir  un  état  des  âmes,  nous  fera-t-il  plonger  dans  la 
profondeurs  de  la  vie  ancienne  ? 

Je  sais  bien  que  ce  n'est  pas  tout  ou,  plutôt,  que  ce  n'est  rien, 
si,  à  cette  puissance  d'évocation  intime,  le  poète  ne  joint  pas  U 
force  dramatique.  Y  a-t-il  un  drame  dans  Becket,  dans  Queen  Mary, 
dans  Harold? 

Je  répondrai,  à  la  manière  des  jurés  :  Non,  sur  la  premier* 
question  ;  oui,  sur  la  seconde  et  sur  la  troisième. 

Il  est  vrai  que  Becket  a  obtenu,  dans  Tété  de  4893,  un  écla- 
tant succès.  Mais  les  trois  quarts  de  ce  succès  sont  dus  à  Irving. 
Ceux  qui  sont  familiers,  de  longue  date,  avec  le  grand  acteur, 
savent  à  quel  point  il  est  épiscopal,  pontifical,  hiératique.  L'ascé- 
tisme médiéval  est  une  des  manières  d'être  que  sa  personnalité 
artistique  remplit  le  plus  exactement  et  où  elle  s'emboîte  le 
plus  à  Taise.  On  serait  venu  de  loin  et  on  aurait  supporté  de 
longues  heures  d'ennui  pour  assister  à  cette  symbolique  partie 
d'échecs  où  la  lutte  de  l'évêque  (1)  et  du  roi  fait  pressentir 
toute  la  pièce,  à  ce  dialogue  saisissant  dans  lequel  Becket 
raconte  à  son  confident  ses  tragiques  angoisses  et  ses  rêves  pro- 
phétiques, h  l'orageuse  discussion  de  Northampton  où  l'arche- 
vêque signe  les  fameuses  constitutions,  puis  se  rétracte  ;  enfin  à 
cette  scène  de  l'assassinat  qui  suit  l'histoire  pas  à  pas  et  où,  d  ail- 
leurs, la  pantomime  seule  eût  suffi.  Ceux  qui  ont  vu  Irving  la 
mitre  en  tête  et  la  crosse  à  la  main,  frappé  et  tombant  sur  les 
marches  de  l'autel,  pendant  que  le  plain-chant  des  moines  arrive, 
par  bouffées,  de  l'église  supérieure,  mêlé  aux  cris  du  peuple  qui 
heurte  à  la  porte  et  aux  grondemens  du  tonnerre  dont  tressaille 
jusqu'en  ses  fondemens  l'auguste  et  immense  basilique,  ont 
éprouvé,  ce  soir-là,  une  des  plus  fortes  émotions  qu'aucun  spec- 
tacle ait  jamais  données. 

Pourtant,  il  n'y  a  point  là  de  drame,  car  un  drame  est  une  situa- 
tion qui  mûrit  et  se  transforme,  une  action  qui  marche,  ke  duel  du 
roi  et  du  prélat  n'est,  dans  la  pièce  aussi  bien  que  dans  l'histoire, 
qu'une  succession  confuse  de  chocs  indécis.  La  métamorphose 
du  soldat  courtisan  en  évêque  martyr  est  à  peine  indiquée  par 
le  poète.  Et  que  dire  de  l'idylle  amoureuse,  annexée  au  drame 
historique  en  dépit  de  l'histoire  et  en  dépit  du  drame  lui-même? 
Tout  le  tact  d'EUen  Terry  n'a  pu  sauver  cette  insipide  Rose- 
monde.  Les  complications  relatives  à  la  mystérieuse  retraite  de 

(1)  Le  àishop  du  jeu  d'échecs  anglais,  c'est  notre  «  fou  »  . 

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LE  THÉÂTRE  ANGLAIS  CONTEMPORAIN.  887 

la  jeune  femme  relèvent  de  la  farce  encore  plus  que  du  mélo- 
drame, et  quant  aux  détails  plaisans  dont  l'épisode  est  enjolivé, 
ce  comique  est  si  bas  et  si  plat  qu'on  en  ressent  un  malaise.  Je 
puis  me  taire  là-dessus  pour  ne  pas  avoir  la  douleur  de  me  moquer 
d'un  homme  de  génie,  mais  je  ne  puis  m'empêcher  de  reprocher  à 
Tennyson  la  faute  irréparable  qu'il  a  commise  en  compromettant 
son  Becket  dans  cette  aventure  équivoque  et  en  lui  donnant  à 
garder  la  maîtresse  du  roi,  dans  le  temps  même  où  il  le  tient  en 
échec  avec  tant  de  hardiesse. 

Je  n'ai  pas  à  adresser  la  même  critique  à  la  Reine  Marie  ni  à 
Harold.  Dans  la  première  pièce,  le  drame  humain,  psychologique, 
qui  est  à  demi  submergé  sous  l'histoire,  mais  non  pas  cependant 
au  point  de  disparaître,  c'est  le  développement  du  caractère  et 
de  la  destinée  douloureuse  de  cette  misérable  reine;  c'est  ce 
chemin,  d'abord  semé  de  fleurs,  puis  pavé  de  pierres  aiguës  et 
bordé  d'épines,  où  elle  marcha,  en  si  peu  d'années,  d'une  jeunesse 
tardive  à  une  vieillesse  précoce,  et  de  la  joie  enthousiaste  à  une 
agonie  solitaire,  maudite  et  désespérée.  Ce  fut  une  vie  trois  fois 
manquée.  Reine,  elle  rêva  la  grandeur  du  pays  et  le  laissa  sous 
le  coup  d'une  honte  nationale,  la  perte  de  Calais.  Catholique,  elle 
essaya  de  restaurer  sa  religion  et,  loin  d'y  réussir,  creusa  entre 
Rome  et  son  peuple  un  abime  que  les  siècles  n'ont  pas  comblé. 
Femme,  elle  aima  un  homme  de  glace,  un  rocher  vivant  :  son 
cœur  s'y  meurtrit  et  s'y  brisa.  Elle  connut,  avant  de  mourir, 
l'anéantissement  de  tous  ses  projets;  elle  lut  le  mépris  et  le 
dégoût  dans  les  yeux  de  celui  qu'elle  adorait  et  à  qui  elle  avait 
offert,  pour  se  le  rendre  propice,  des  sacrifices  humains. 

Voilà  le  drame  que  Tennyson  a  dessiné,  sinon  entièrement 
achevé,  dans  Queen  Mary.  Celui  qui  fait  le  sujet  de  Harold  s'accuse 
en  pleine  lumière,  avec  un  relief  saisissant.  C'est  la  lutte  de  la 
foi  religieuse  avec  le  patriotisme  et  l'ambition.  Tous  les  sentimens 
qui  militent  des  deux  parts  sont  indiqués  avec  une  supériorité 
digne  des  maîtres,  dans  les  scènes  successives  qui  se  passent  à  la 
cour  de  Guillaume  lorsque  Harold  y  est  prisonnier.  Après  que  la 
politique  a  parlé  par  la  bouche  du  vieux  seigneur  normand,  vient 
la  scène  sublime  où  Wulfuoth,  le  jeune  frère  de  Harold,  lui 
décrit  les  lentes  tortures  du  prisonnier,  ce  mort  vivant,  à  jamais 
privé  de  ses  amours,  de  la  vue  des  champs,  de  la  mer  et  du  ciel 
comme  de  la  société  des  hommes  ;  dont  le  nom  même  disparaît 
de  leur  souvenir,  rongé  par  l'oubli  comme  il  est  rongé  dans  son 
cachot  par  les  bêtes  immondes  de  la  terre.  Quand  Harold  a  cédé, 
c'est  chose  émouvante  de  le  voir  se  courber  avec  Edith  devant  la 
fatalité  chrétienne,  sacrifier,  comme  rançon  du  serment  violé, 
son  bonheur  intime  à  l'accomplissement  de  son  devoir  royal.  Le 


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888  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dilemme  se  transforme  et  ses  deux  aspects  nouveaux  se  person- 
nifient dans  deux  femmes,  dont  la  rivalité  n'a  rien  de  banal,  et 
ne  rappelle  pas  ces  vulgaires  éclats  de  jalousie  auxquels  le  théâtre 
nous  a  trop  habitués.  Edith  abandonne  à  Aldwyth  le  héros  vivant; 
mort,  elle  le  revendique  avec  une  noblesse  et  une  fierté  d'accent 
qui  font  tressaillir. 

Ainsi  deux  œuvres,  —  je  n'ose  dire  deux  chefs-d'œuvre  dra- 
matiques, —  entourés  d'une  gangue  historique  qui  est,  eile-mêfoe, 
de  matière  infiniment  précieuse,  tel  est  le  legs  du  grand  lyrique 
au  théâtre  de  son  pays.  Vienne  une  main  pieuse  qui  dégage  ces 
deux  drames,  fasse  circuler  l'air  et  la  lumière  autour  de  leurs 
lignes  essentielles;  vienne  un  grand  acteur  qui  comprenne  et 
incarne  Harold,  une  grande  actrice  qui  se  passionne  pour  le  carac- 
tère de  Marie,  et,  sans  effort,  Tennyson  prendra  sa  place  parmi  les 
dramaturges  (1). 

III 

N'est-ce  pas  un  signe  du  temps  que  la  vaste  salle  du  Lyceum 
se  soit  remplie  deux  mois  de  suite,  pendant  les  chaleurs  de  Jeté, 
d'une  foule  respectueuse  qui  venait  entendre  et  applaudir  Becket? 
Faites  la  part  d'Irving;  faites  aussi  la  part  de  la  mode,  un  fait 
subsiste  :  cinquante  à  soixante  mille  personnes  se  sont  intéressées, 
se  sont  passionnées  pour  cette  lutte  de  l'esprit  et  de  la  force,  de 
la  royauté  nationale  et  du  sacerdoce  romain,  r  es  suscitée  par  un 
poète.  Bien  d'autres  symptômes  accompagnent  celui-là  et  le  con- 
firment. 

Je  ne  veux  pas  dire  qu'il  n'y  ait  plus  de  grossièreté  à  Londres  : 
rien  ne  serait  plus  faux.  Jamais  la  béte  humaine  n'y  a  été  plus 
librement  lâchée;  jamais  le  sensualisme,  depuis  les  jours  loin- 
tains de  George  IV  ou  depuis  ceux,  plus  lointains  encore,  de 
Charles  II,  ne  s'y  est  donné  plus  impudemment  carrière.  Mais  ces 
goûts-là  ont  certains  lieux  pour  se  satisfaire.  Tous  les  soirs,  trente 
music-halls,  dont  l'entrée  flamboie  comme  une  bouche  de  l'en- 
fer, appellent  la  multitude  pour  lui  offrir  des  obscénités  qui  sont 
peu  voilées  et  de  la  chair  qui  l'est  moins  encore.  Tant  pis  pour  la 
morale!  tant  mieux  pour  l'art!  Car,  pendant  ce  temps,  on  ne  va 
plus  chercher  dans  les  théâtres  que  des  émotions  et  des  pensées. 
Toutes  ces  pensées  ne  sont  pas  justes  et  toutes  ces  émotions  ne 
sont  pas  saines.  N'importe  !  la  bête  humaine,  dont  je  parlais,  reste 
à  la  porte. 

(1)  Je  me  décide  à  ne  parler  ici  ni  des  drames  de  Browning,  ni  de  ceux  de 
M.  Swinburnc.  Ces  drames,  pour  des  rai$ons  que  j'aurai  sans  doute,  un  jour,  l'oc- 
casion de  dèduVre,  a$ipfcx\.taNbefi&  à  l'histoire  de  la  poésie  et  non  à  ceUe  du  théâtre. 


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LE  THÉÂTRE  ANGLAIS  CONTEMPORAIN.  889 

J'ai  raconté  la  première  vogue  des  Burlesques  au  Royalty  et 
au  Strand.  Cette  vogue  a  fait  ensuite  la  fortune  d'un  théâtre  plus 
luxueux,  la  Gaiety,  avec  Nellie  Farren,  qui  a  hérité  des  anciens  rôles 
de  Mrs  Bancroft  et  les  a  singulièrement  encanaillés.  Si  vous  pro- 
noncez ce  nom  devant  un  «  vieux  marcheur  »  londonien,  dont  la 
jeunesse  a  battu  son  plein  de  1 865  à  1 875,  vous  allumerez  au  fond  de 
sa  prunelle  une  petite  flamme  libidineuse  et  attendrie.  Aujourd'hui 
plus  de  Nellie  Farren,  plus  de  burlesques!  L'opérette  végète; 
la  pantomime  n'amuse  plus  guère  les  enfans.  Parmi  les  genres 
inférieurs,  deux  subsistent  et  ont  même  étendu  leur  clientèle.  La 
farce  a  pris  ses  aises  :  il  lui  faut  trois  actes  au  lieu  d'un  seul  pour 
se  déployer.  Le  mélodrame,  qui  habitait  dans  les  quartiers  excen- 
triques, au  delà  des  ponts,  dans  des  parties  de  Londres  dont  la 
géographie  était  mal  connue,  au  Surrey,  au  Victoria,  au  Grecian, 
au  Standard,  a  fait  un  retour  offensif.  Il  règne  en  maitre  à  Drury- 
Lane9kVAdetphi  et  au  Princess.  Dans  cette  immense  aggloméra- 
tion humaine,  il  y  a  un  troisième  public  pour  ces  deux  genres 
populaires,  un  public  qui  ne  se  confond  ni  avec  le  public  des 
music-halls  ni  avec  celui  des  grands  théâtres  où  l'on  joue  le 
drame  littéraire  et  la  haute  comédie. 

Le  succès  persistant,  et  même  croissant,  de  la  farce  et  du 
mélodrame  n'est  pas  un  symptôme  inquiétant.  Ces  genres  ré- 
pondent à  des  besoins  primitifs  et  légitimes  de  l'esprit.  Je  crois 
inutile  de  prouver  qu'il  est  bon  de  faire  rire  les  gens  et  que  ce 
rire  commence  leur  éducation.  Ceux  qui  méprisent  les  absurdités 
du  mélodrame  ne  songent  pas  que  l'acceptation  même  de  ces 
absurdités  révèle,  chez  la  foule,  un  instinct  idéaliste,  dont  les 
lettrés  sont  souvent  dépourvus.  J'ai  effleuré,  à  propos  d'Irving, 
une  question,  souvent  discutée  :  si  nous  allons  au  théâtre  pour  y 
chercher  l'image  de  la  vie  ou  pour  oublier  la  vie.  Le  mélodrame 
résout  la  question,  en  donnant  raison  aux  deux  hypothèses  et  sa- 
tisfaction aux  deux  besoins,  en  offrant  l'extrême  réalisme  du 
décor  et  du  langage  à  côté  de  l'extraordinaire  dans  les  sentimens 
et  dans  les  événemens.  Ces  multitudes  qui  se  régalent  des  pièces 
de  Buchanan,  de  G.  Sims  ou  même  —  pour  descendre  un  degré 
plus  bas  —  de  Merritt  et  de  Pettitt,  passent  quelquefois,  de  plain- 
pied,  à  Shakspeare,  car  il  y  a  un  mélodrame  dans  tout  drame  de 
Shakspeare,  et,  n'était  l'archaïsme  du  langage,  ce  mélodrame 
zferait  vibrer  l'âme  populaire  en  1895  comme  en  1595.  Le  mélo- 
drame a  sa  moralité,  mais  elle  est  grossière  parce  qu'elle  nait 
«l'un  accident.  Une  passerelle  qui  traverse  un  torrent  se  brise  sous 
les  pas  du  méchant;  un  pan  de  mur  s'écroule  sur  lui  et  l'écrase; 
iine  chaudière  éclate  et  le  disperse  en  atomes.  Il  faut  apprendre  à  ces 
^ens-iàque  le  châtiment  du  coupable  doit  sortir  de  ses  t&\vtevœ&\s\*s>* 

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890  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Réussiront-ils  à  le  comprendre?  S'ils  n'y  viennent  pas,  leurs  enfans 
y  viendront  et  s'assoiront  auprès  de  nous  dans  les  mêmes  salles 
de  spectacle.  Mais,  derrière  eux,  apparaîtront  de  nouvelles  couches 
de  spectateurs  incultes  qui  réclameront  encore  du  mélodrame. 

Quant  au  drame  littéraire  et  à  la  haute  comédie,  dont  je  suis  ici 
les  destinées,  ils  sont,  depuis  une  dizaine  d'années,  installés  sans 
partage  au  Lyceum,  au  Haymarket,  au  Garrick,  au  Saint-James, 
au  Court  et  au  Comedy  théâtre;  ils  ont  souvent  aussi  pour  home  le 
Criterion,  que  dirige  cet  acteur  excellent,  Charles  Wyndham.  Le 
personnel  de  ces  théâtres  compose  une  élite  artistique  vraiment 
rare,  qui  se  recrute  et  se  fortifie  sans  cesse  par  l'apparition  de 
nouveaux  talens.  On  a  vu  les  progrès  que  l'acteur  et  l'actrice  ont 
réalisés  au  point  de  vue  du  bien-être  matériel,  de  la  dignité  per- 
sonnelle et  de  la  considération  sociale.  Mais  le  progrès  le  plus 
remarquable,  c'est  celui  de  l'intelligence.  A  quoi  le  doivent-ils? 
A  l'observation,  à  l'étude,  à  l'effort,  à  ce  désir  du  mieux  qui  met 
en  branle  et  tient  en  mouvement  les  individus,  les  classes,  les 
sociétés.  Il  y  a  vingt  ou  vingt-cinq  ans,  un  directeur  eût  dit  à 
une  jeune  fille  qui  sollicitait  un  engagement  :  «  Savez- vous  chan- 
ter? Savez-vous  danser?  Vos  jambes  sont-elles  droites?  »  Aujour- 
d'hui il  lui  demanderait,  surtout,  d'avoir  du  talent. 

Les  comédiens  anglais  doivent  beaucoup  aux  nôtres.  Sarah 
Bernhardt,  en  particulier,  a  eu  une  influence  décisive,  qui  exi- 
gerait une  étude  à  part,  et  les  voyages  de  la  Comédie-Française 
sont  regardés  en  Angleterre  comme  des  dates.  Clément  Scott,  dans 
ses  Thirty  years  at  theplay,  raconte,  comme  un  homme  de  théâtre 
pouvait  seul  le  faire,  la  représentation  improvisée,  au  Crystal 
Palace,  par  nos  comédiens,  après  le  banquet  que  leur  avait  offert 
le  monde  théâtral  de  Londres.  Ce  soir-là,  Favart  et  Delaunay 
jouèrent  On  ne  badine  pas  avec  t amour  devant  le  parterre  le 
plus  sensitif  et  le  plus  vibrant,  exclusivement  composé  d'ac- 
teurs et  d'auteurs.  Lorsque,  au  dénouement,  on  entendit  dans 
la  coulisse  le  bruit  d'une  chute  avec  un  cri  étouffé,  et  que  Favart 
reparut,  toute  pâle,  et  traversa  la  scène  comme  un  ouragan  de 
désespoir  en  jetant  ces  mots  :  «  Elle  est  morte!  Adieu,  Perdi- 
can  !  »  une  telle  angoisse  d'admiration  étreignait  les  poitrines 
qu'on  oubliait  d'applaudir,  et  il  y  eut  une  seconde  d'étonnante 
stupeur,  de  respectueux  silence,  comme  devant  une  catastrophe 
véritable  :  le  plus  bel  hommage  qui  ait  jamais  été  offert  au  talent 
scénique.  Je  ne  serais  pas  surpris  que  cette  soirée  eût  marqué  dans 
la  carrière  de  plus  d'un  artiste. 

La  critique  dramatique  était  enfin  sortie  de  l'état  inférieur  et 
précaire  où  j'ai  dû  la  montrer  dans  la  première  partie  de  ces 
études.  TLWfc  sva\\.  m^\YAfc\v*x\  V\wdéçendance  et  l'intelligence 

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LE  THÉÂTRE  ANGLAIS  CONTEMPORAIN.  891 

nécessaires  pour  aider  au  mouvement  qui  se  dessinait  et  y 
prendre  une  large  part.  Lorsqu'on  écrira  une  histoire  du  théâtre 
anglais  au  xixc  siècle,  il  faudra  y  réserver  une  place  à  des  hommes 
comme  Dutton  Cook,  Moy  Thomas,  Clément  Scott  et  à  tous  ceux 
qui,  ayant  débuté  pendant  les  années  de  sécheresse  et  de  famine, 
ont  conduit  la  critique, et  avec  elle  tout  le  peuple  d'Israël,  hors  de 
la  terre  de  servitude.  Le  temps  n'est  pas  si  loin  où  la  critique 
«  vendait  son  âme  pour  une  annonce  »  ;  où  Chatterton,  l'ancien 
ouvreur  de  loges  devenu  maître  de  trois  scènes  et  qui  se  laissait 
appeler  par  ses  créatures  le  Napoléon  du  monde  dramatique, 
prétendait  faire  chasser  Clément  Scott  du  Weekly  Dispatch,  lui 
fermer  l'entrée  de  ses  théâtres  et  même  refuser  son  argent  au 
guichet  ;  où  l'acteur  critiqué  se  déclarait  diffamé  et  en  appelait  au 
jury;  où  le  jury,  composé  de  commerçans  et  jugeant  au  point  de 
vue  commercial,  décidait  invariablement  en  faveur  de  l'artiste; 
car  plus  une  critique  était  juste,  plus  elle  portait  préjudice  à  celui 
qui  en  était  l'objet. 

Ce  furent  vraiment  de  dures  années  à  passer.  Peut-être  qu'un 
des  hommes  auxquels  la  critique  doit  surtout  son  émancipation 
est  James  Mortimer,  le  fondateur  du  London  Figaro.  Américain 
d'origine,  Mortimer  a  passé  de  longues  années  à  Paris;  il  était 
personnellement  connu  de  Napoléon  III,  et  c'est  dans  le  cabinet 
impérial,  à  Saint-Cloud,  que  j'ai  fait  sa  connaissance.  Il  possédait 
à  fond  notre  théâtre  aussi  bien  que  notre  politique,  et,  lorsque  son 
journal,  par  suite  du  retrait  de  certain  patronage  financier,  fut  de- 
venu, de  quotidien  qu'il  était,  hebdomadaire,  ou  bi-hebdomadaire, 
Mortimer  y  donna  une  grande  place  et  une  grande  liberté  à  la  cri- 
tique. Non  seulement  il  ouvrit  une  tribune  à  Clément  Scott  et  à 
William  Archer;  mais,  loin  de  les  désavouer,  en  cas  de  réclama- 
tion, il  les  couvrit  hardiment,  et  je  l'ai  vu,  le  chapeau  sur  l'oreille, 
regarder  tranquillement  les  claqueurs  qui  le  huaient  à  son  entrée 
dans  la  salle.  Le  brave  et  spirituel  petit  journal  a  vécu;  Mortimer 
lui-même  a  traversé,  depuis  lors,  dans  sa  carrière  d'éditeur,  des 
jours  difficiles.  Il  n'en  est  pas  moins  juste  de  lui  reporter,  devant 
le  public  français,  le  témoignage  mérité  que  lui  rendent  ses  an- 
ciens collaborateurs,  afin  qu'ayant  été  à  la  peine  il  soit  quelque  peu 
à  Thonneur,  maintenant  que  la  bataille-  est  gagnée  et  que  les  bar- 
bares ont  été  chassés  du  théâtre.  Bien  souvent,  depuis  lors,  il  eét 
arrivé  à  la  critique  de  se  tromper  ou  de  se  déjuger,  de  servir 
une  vanité  ou  une  rancune,  une  spéculation  ou  une  coterie, 
d'abuser  de  son  nouveau  pouvoir  ou  de  retourner  à  son  ancienne 
faiblesse,  de  condamner  une  bonne  pièce  et  d'en  glorifier  une 
mauvaise  ;  mais,  en  somme,  elle  vaut  mieux  qu'elle  ne  valait,  et 
c'est,  ou,  du  moins,  ce  devrait  être>  pour  toutes  les  choses  hu- 


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£92  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mai  nés,  l'expression  ordinaire  et  la  commune  limite  de  l'éloge. 

Les  deux  écrivains  qui  s  étaient  rencontrés  dans  la  petite  bou- 
tique du  London  Figaro ,  près  du  vieux  Temple  bar,  aujourd'hui 
disparu,  en  face  de  remplacement  où  devait  s'élever  le  Palais  de 
Justice,  Clément  Scott  et  William  Archer  n'étaient  séparés  que 
par  quelques  années;  mais  ils  représentaient,  dans  leur  profes- 
sion, des  temps,  des  écoles,  des  tempéramens  opposés.  Scott  a 
été  le  critique  de  l'ère  robertsonienne  ;  Archer  est  le  critique  du 
drame  actuel  et,  jusqu'à  un  certain  point,  du  théâtre  de  demain. 

S'il  est,  à  l'heure  actuelle,  une  douzaine  d'hommes  en  qui 
l'Angleterre  vivante  et  pensante  prend  conscience  d'elle-même, 
William  Archer  est  un  de  ces  douze.  Sa  passion  pour  le  théâtre— 
il  en  a  raconté  les  débuts  dans  une  délicieuse  préface  adressée, 
l'année  dernière,  à  son  ami  Robert  Lowe  (1)  —  date  de  sa  pre- 
mière jeunesse,  et  aucun  élément  impur  ou  intéressé  ne  |s'y  est 
mêlé.  Il  n'a  jamais  écrit  de  pièces,  ou,  du  moins,  n'en  a  jamais  fait 
jouer  aucune.  Par  principe,  il  s  abstient  de  fréquenter  les  coulisses 
etd'entretenir  des  relations  personnelles  avec  les  artistes.  Il  est  tout 
à  sa  mission  de  critique,  et,  pour  la  mieux  remplir,  il  a  étudié  tout 
le  passé  du  théâtre  national  et  toutes  les  littératures  dramatiques, 
mortes  ou  vivantes.  Il  est  un  répertoire,  une  bibliothèque  de  réfé- 
rences; mais,  à  la  différence  de  beaucoupd'érudits,  il  met  toujours 
une  idée  féconde  à  côté  d'un  renseignement  précis.  Sur  tout  ce  qui 
touche  son  métier,  il  pense  et  fait  penser.  En  même  temps  qu'il 
devenait  un  pénétrant  critique,  il  est  resté  un  «  petit  journa- 
liste »  hors  pair.  L'humour,  dont  il  est  plein,  coule  à  torrens 
sur  tout  ce  qu'il  écrit;  un  humour  facile,  limpide,  vif  et  délicat, 
où  je  n'ai  jamais  rencontré  une  défaillance  de  goût  ni  une  touche 
de  pédantisme.  Je  ne  crois  pas  que,  dans  toute  sa  vie,  il  ait  im- 
primé une  ligne  insipide  ou  obscure.  Il  voudrait  ennuyer  qu'il 
ne  le  pourrait  pas  :  la  gaîté,  le  bon  sens  et  l'esprit  l'accompagnent 
et  ne  le  quittent  jamais. 

Pour  le  faire  comprendre  à  des  Français,  le  plus  court  serait 
de  le  comparer  à  quelqu'un  des  critiques  dramatiques  de  cette  gé- 
nération ou  de  celle  qui  l'a  précédée,  et,  par  exemple,  de  faire  voir 
en  quoi  il  se  rapproche  de  M.  Francisque  Sarcey  ou  de  M.  Jules 
Lemaître,  en  quoi  il  s'en  éloigne.  Mais  la  comparaison  est  impos- 
sible, parce  que  les  situations  diffèrent  ici  encore  plus  que  les 
talens.  Les  excellons  écrivains  que  je  viens  de  nommer  sont, 
chez  nous,  les  gardiens  et  les  interprètes  d'une  tradition  consa- 
crée par  des  chefs-d'œuvre;  ils  la  restaurent  ou  l'affinent  soit 
par  la  vivacité  et  la  bonhomie,  soit  par  la  délicatesse  et  la  grâce 

(\)  Witti&ui  taches,  (fie  Tkcatrical  world  for  1893. 

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LE  THÉÂTRE  ANGLAIS  CONTEMPORAIN 


de  leurs  impressions  personnelles.  Le  public  auquel  ils  s'adres- 
sent est  plus  blasé  qu'ignorant  et  a  plus  besoin  d'être  réveillé  que 
d'être  instruit.  William  Archer  est  un  initiateur;  il  a  eu  à  s'ou- 
vrir passage  à  travers  une  forêt  de  préjugés  ;  en  tout,  il  doit  re- 
monter aux  élémens,  prouver  des  principes  que  nous  ne  discu- 
tons plus,  accomplir,  en  un  mot,  une  tâche  qui  ressemble  quelque 
peu  à  celle  de  Leasing  dans  la  Dramaturgie  de  Hambourg.  En 
tirant  des  milliers  d'articles  qu'il  a  publiés  depuis  vingt  ans 
les  questions  qu'il  s'est  posées  et  les  réponses  qu'il  y  a  faites, 
on  composerait  un  corps  de  doctrine  assez  complet  sur  les  pro- 
blèmes, grands  ou  petits,  qui  touchent  l'art  et  le  métier  de  l'acteur, 
de  l'auteur  et  du  critique  de  théâtre. 

Sa  conception  du  théâtre  est  très  large.  Il  le  considère  comme 
une  réunion,  un  rendez-vous  de  tous  les  autres  arts.  Jusqu'où  va 
la  vie,  aussi  loin  va  le  domaine  du  théâtre.  Il  accepte  toutes  les 
formes  et  tous  les  genres,  pourvu  que  ce  ne  soient  pas  des  impor- 
tations exotiques  et  qu'ils  répondent  à  un  besoin  de  l'âme  des 
foules.  Ainsi  le  mélodrame  n'est,  pour  lui,  que  «  la  tragédie  illo- 
gique »,  et,  quant  à  la  farce,  il  ne  s'inquiète  point  de  ses  progrès, 
car  «  une  farce  vraiment  gaie  vaut  mieux  qu'un  drame  préten- 
tieux et  raté.  »  La  duperie  serait  de  les  juger  d'après  les  lois  de 
l'esthétique  :  «  On  ne  prend  pas,  dit-il,  la  hauteur  d'un  pain  de 
sucre  avec  des  observations  barométriques.  »  Le  drame  lui- 
même  peut  exister  en  dehors  de  la  littérature.  C'est  précisément 
le  cas  où  se  trouvait  le  drame  anglais  il  y  a  dix  ou  quinze  ans. 
La  mission  de  la  critique,  suivant  M.  Archer,  était  de  l'élever  à 
la  dignité  d'un  genre  littéraire,  de  le  réconcilier  avec  la  littéra- 
ture. Quelle  critique  conviendra-t-il  d'y  employer?  La  critique 
analytique  ou  la  critique  dogmatique?  la  critique  comparative, 
anecdotique,  humoristique?  Elles  ont,  toutes,  l'une  après  l'autre, 
leur  utilité  et  leur  moment,  à  condition  d'être  sincères  et  indé- 
pendantes. 

«  Une  pièce  doit  contenir  ces  trois  élémens  :  une  peinture,  un 
jugement,  un  idéal.  »  Sur  le  premier  point  se  pose  la  grosse  ques- 
tion du  réalisme  au  théâtre.  M.  Archer  résume  en  un  dilemme  les 
objections  des  adversaires  du  réalisme  :  «  Ou  bien  vous  me  mon- 
trez sur  la  scène  ce  que  je  vois,  ce  que  j'éprouve  moi-même  tous  les 
jours,  et  alors  où  est  la  nouveauté,  où  est  la  leçon?  Ou  bien  vous 
me  présentez  des  objets,  des  mœurs,  des  sentimens  inconnus,  et 
alors  comment  puis-je  juger  de  leur  degré  de  réalité?  »  M.  Archer 
répond  que  le  théâtre  nous  force  à  «  observer,  »  c'est-à-dire  à  voir 
et  à  sentir  d'une  façon  particulière  tout  ce  que  nous  voyons  et 
sentons  dans  la  vie  ordinaire  sans  y  prendre  garde  et  sans  en  tirer 
aucune  .conclusion.  Quant  aux  sensations  que  nous  n'avons  ja- 


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894  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mais  éprouvées  et  dont  nous  ne  pouvons  contrôler  l'exactitude,  le 
critique  anglais  croit  fermement  à  l'existence  d'un  sens  intime  qui 
repousse  ou  accepte  la  peinture  d'un  monde  inconnu.  Si  M.  Zola 
nous  décrit  les  mœurs  financières  du  second  Empire,  si  Pierre 
Loti  nous  transporte  auprès  de  Rarahu  ou  de  Chrysanthème,  un 
instinct  infaillible  nous  avertit  si  nous  sommes  trompés  ou  in- 
struits, si  c'est  de  la  fantaisie  ou  de  l'histoire. 

Ce  caractère  réaliste,  M.  Archer  le  refusait  à  la  comédie  de 
Robertson;  ou  si  elle  l'avait  possédé,  elle  l'avait  très  vite  perdu. 
A  force  de  verser  de  l'eau  chaude  dans  la  fameuse  théière,  on 
n'offrait  plus  au  public  qu'un  breuvage  insipide  dont  on  essayait 
vainement  de  corriger  la  fadeur  en  le  faisant  alterner  avec  l'amer- 
tume du  «  café  »  français,  escorté  de  l'inévitable  «  cognac  ». 
<(  Notre  théâtre,  avait  écrit  Matthew  Arnold,  est  suspendu  entre 
le  ciel  et  la  terre;  il  n'est  ni  réaliste  ni  idéaliste,  il  n'est  que  fan- 
taisiste. »  M.  Archer  acceptait  l'idée  de  Matthew  Arnold  et,  de  là, 
poussait  plus  loin  son  raisonnement.  Outre  la  peinture  des  mœurs 
et  des  caractères,  le  drame  nous  offre  une  action  à  juger,  et  c'est 
là  que  le  critique  avait  des  vérités  toutes  nouvelles  à  dire  à  ses 
compatriotes.  Le  théâtre  anglais  se  croyait  très  moral  :  le  critique 
lui  enlevait  cette  illusion.  Il  n'était  pas  loin  d'admettre  comme 
parfaitement  fondé  le  mot  de  M.  Got  qui  donnait  à  notre  scène  la 
préférence  au  point  de  vue  de  la  moralité  ;  ou  plutôt  il  était  d'avis 
que  le  théâtre  des  Français  a  une  mauvaise  morale  et  que  le 
théâtre  des  Anglais  n'a  point  de  morale  du  tout.  Ce  qui  rend  une 
pièce  morale,  est-ce  le  coup  de  théâtre  final  qui  foudroie  le 
traître  et  récompense  la  vertu,  ce  triomphe  du  bien  qui  se  perd 
dans  un  remue-ménage  de  paletots  endossés  et  de  petits  bancs 
renversés?  Non  :  une  pièce  est  morale  si  elle  développe  une  situa- 
tion psychologique  donnée,  un  problème  de  conduite  auquel 
elle  impose  ou  plutôt  suggère  une  solution  juste.  Or,  M.  Archer 
ne  voyait  point  de  drame  écrit  sur  ce  modèle  en  1880  :  rien  que 
de  fades  marivaudages,  un  tout  petit  coin  de  la  vie,  et,  pour 
unique  problème,  l'antagonisme  de  la  pauvreté  et  de  la  richesse, 
éternellement  nivelés  par  l'amour. 

Il  voulait  voir  planer  au-dessus  de  toute  œuvre  dramatique 
l'aspiration  vers  le  bien  ou  vers  le  mieux,  vers  un  mode  de  vie 
supérieur  à  la  vie  ordinaire  et  qui  sera  peut-être  la  vie  de 
demain.  Il  voulait  que  le  théâtre  eût  un  idéal,  non  un  idéal 
rétrospectif  et  pour  ainsi  dire  réactionnaire,  comme  il  arrive  en 
un  pays  de  tradition  où  l'on  ne  croit  jamais  si  bien  réformer  que 
quand  on  restaure,  mais  un  idéal  de  marche,  si  j'ose  dire,  un 
idéal  d'avenir  et  de  progrès. 

Ses  articles  étaient  comme  des  secousses  répétées  et  vigou- 


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LE  THÉÂTRE  ANGLAIS  CONTEMPORAIN.  895 

reuses  données  à  un  homme  endormi,  car  «  tout  effort,  disait-il, 
vaut  mieux  que  l'apathie.  »  Il  sondait  toutes  les  avenues,  fouillait 
tous  les  petits  coins,  soulevait  à  la  fois  toutes  les  questions  de 
théorie  et  de  métier.  Jusqu'à  quel  point  est-il  sain  d'imiter 
Shakspeare?  La  censure  est-elle  plus  favorable  aux  mœurs 
qu'elle  n'est  oppressive  pour  le  talent?  L'établissement  d'un 
théâtre  national,  qui  servirait  d'école  et  d'étalon,  est-il  possible 
et  contribuerait-il  au  perfectionnement  de  Part?  Que  faut-il  pen- 
ser du  paradoxe  de  Diderot  sur  le  jeu  de  l'acteur,  et  qu'en  pensent 
les  acteurs  eux-mêmes?  Quelle  a  été,  dans  le  passé,  la  situation 
sociale  des  artistes  et  que  sera-t-elle  dans  l'avenir?  Seront-ils 
respectés  à  cause  de  leur  profession,  comme  le  juge,leclergyman, 
l'officier,  ou  malgré  cette  profession  ?  Quels  sont  les  droits  et  les 
devoirs  de  la  critique?  Quels  sont  les  dangers  et  les  avantages  de  la 
combinaison  qui  met  presque  toutes  les  grandes  scènes  aux  mains 
d'acteurs-directeurs?  L'auteur  anglais  doit-il  accepter  la  collabo- 
ration de  l'acteur-directeur,  et  jusqu'à  quel  point?  Voilà  quelques- 
unes  des  questions  qu'il  a  traitées  et  résolues  avec  une  compé- 
tence que  nul  ne  conteste,  une  franchise,  une  abondance,  une 
souplesse  et  un  brio  qu'on  ne  peut  s'empêcher  d'admirer,  même 
quand  on  est  d'avis  un  peu  différent. 

Ce  n'est  pas  tout.  La  partie  la  plus  importante,  peut-être,  du 
rôle  joué  par  M.  Archer,  a  consisté  dans  ses  travaux  sur  les 
littératures  dramatiques  étrangères.  Il  a,  l'un  des  premiers,  fait 
connaître  les  Norvégiens  et  les  Allemands  ;  mieux  que  personne, 
il  a  fait  comprendre  les  œuvres  de  nos  dramaturges  et  le  parti 
qu'il  y  avait  à  en  tirer  pour  l'éducation  du  théâtre  anglais.  De 
l'influence  exercée  par  Ibsen  et  Bjôrnson,  par  Sudermann  et  ses 
compatriotes  sur  la  génération  d'aujourd'hui  et  de  demain  j'aurai 
à  parler  bientôt.  J'indiquerai  ici  seulement  la  forme  nouvelle 
prise  par  l'adaptation  des  œuvres  françaises  depuis  1875  ou  1880; 
mouvement  curieux  dont  M.  Archer  n'est  assurément  pas  l'uni- 
que auteur,  mais  dont  il  a  été  le  témoin  très  attentif  et  très 
pénétrant  et  auquel  ses  conseils  ont  donné  comme  un  caractère 
de  scientifique  précision. 

La  façon  dont  les  Anglais,  il  y  a  un  demi-siècle,  imitaient  nos 
pièces  ressemblait  un  peu  à  la  manière  hâtive  dont  une  bande  de 
voleurs  dévalise  une  maison  trop  riche.  On  fait  ce  quron  peut, 
mais  on  a  peu  de  temps  et  on  manque  de  méthode.  La  consé- 
quence est  qu'on  emporte  des  bibelots  sans  valeur  et  qu'on  néglige 
des  bijoux  de  prix.  Lorsque  les  directeurs  de  Londres  accouraient 
en  poste  pour  se  disputer  un  manuscrit  et  se  jouaient  mille  tours 
en  route  pour  se  devancer  les  uns  les  autres,  c'était  quelquefois 
le  moyen  de  faire  plus  tôt  faillite  qu'ils  mettaient  ainsi  aux  en- 


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896  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

chères.  De  1850  à  1880,  on  prenait  tout  sans  distinction.  On  tra- 
duisait deux  et  même  trois  fois  le  même  vaudeville  inepte.  Un 
mélodrame  depuis  longtemps  oublié  au  boulevard  du  Temple 
devenait  le  Ticket  of  leave  man,  dont  le  succès  a  duré  jusqu'à 
nous.  Par  compensation,  on  a  vu  telle  grande  comédie  d'Augier 
ou  de  Feuillet,  restée  à  notre  répertoire,  languir  et  mourir  au 
bout  de  quelques  semai  nés  devant  l'indifférence  du  public  anglais, 
sans  que  personne  songeât  à  tirer  une  leçon  de  l'événement. 
Cependant  la  situation  légale  s'était  peu  à  peu  transformée; 
la  notion  de  la  propriété  littéraire  internationale  était  née  et 
avait  fait  son  chemin.  En  voici  les  étapes.  Le  principe  avait  été 
posé  par  un  acte  du  Parlement  en  1852.  L'auteur  étranger  possé- 
dait le  droit  de  propriété  pour  cinq  ans,  mais  l'adaptation  res- 
tait en  dehors  de  la  loi  :  il  suffisait  d'ajouter  un  personnage 
ou  d'intervertir  deux  scènes  pour  être  quitte  de  toute  redevance. 
En  1875,  nouvelle  loi  qui  assimilait  l'adaptation  à  la  traduction. 
Enfin,  en  1887,  à  la  suite  de  la  convention  de  Berne  et  des  inté- 
ressantes discussions  qui  l'avaient  précédée,  un  acte  du  conseil  a 
purement  et  simplement  prononcé  que  la  propriété  littéraire  des 
étrangers  est,  de  tous  points,  identique  à  celle  des  nationaux  et 
jouit  des  mêmes  droits. 

Ce  sont  des  lois  fort  libérales  et  qui  font  honneur  aux  légis- 
lateurs, mais  je  suis  obligé  de  dire  qu'elles  ont  beaucoup  réduit 
l'importation  des  produits  français  sur  le  marché  dramatique 
anglais  et  qu'elles  en  ont  préparé,  pour  l'avenir,  la  suppression 
complète.  On  y  regarde  à  deux  fois  avant  d'acheter  une  pièce 
qui  se  trouve  grevée  dès  le  principe  d'un  double  droit  d'auteur; 
on  étudie  nos  procédés,  pour  apprendre  de  nous,  si  on  peut,  à  se 
passer  de  nous.  Rien  n'a  contribué  plus  efficacement,  depuis 
quelques  années,  au  progrès  du  drame  indigène. 

C'est  ici  qu'intervient,  avec  le  flair  du  directeur-auteur,  la  rai- 
son du  critique.  Au  point  de  vue  anglais,  il  y  a  deux  espèces  de 
pièces  dans  le  domaine  de  notre  haute  comédie.  Les  unes,  comme 
celles  de  Dumas  et  d'Augier,  doivent  être  traduites  presque  litté- 
ralement et  offertes  au  public  comme  des  spécimens  accomplis  de 
la  civilisation  et  de  l'art  parisiens.  Y  toucher  serait  les  détruire  : 
Sint  ut  sunt  aut  non  sint!  Dans  d'autres  pièces,  une  fois  qu'on 
a  décortiqué  l'enveloppe,  détaché  les  mille  détails  adventices 
dont  l'auteur  français  avait  ingénieusement  revêtu  son  sujet, 
il  reste  une  idée  à  développer,  avec  une  structure  solide,  ca- 
pable de  supporter  une  nouvelle  bâtisse.  On  peut  construire 
une  chose  parfaitement  anglaise  avec  ces  excellens  maté- 
riaux exotiques  parmi  lesquels  on  fait  son  choix.  C'est  affaire 
de  goût,  àe  UcV,  &'\a%^v?^U<m^  et   je  conçois  que   ce  genre 


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LE  THÉÂTRE  ANGLAIS  CONTEMPORAIN. 

de  travail,  par  certain   côté;  passionne  des  gens  de  théâtre. 

Pour  savoir  comment  on  «  adapte  »,  il  aurait  fallu  nous 
trouver  dans  un  compartiment  de  premières  de  la  ligne  du 
Nord  certain  matin  du  printemps  de  1878.  Ce  compartiment 
était  occupé  par  trois  Anglais  :  M.  Bancroft,  M.  Clément  Scott  et 
M.  Stephenson.  La  veille  ils  avaient  assisté  à  la  représentation  de 
Dora;  Bancroft  avait  acheté  le  droit  de  traduction  à  M.  Michaëlis 
qui,  lui-même,  l'avait  acheté  à  M.  Sardou.  Gomment  en  faire  une 
pièce  anglaise?  Quelqu'un  suggéra  la  question  d'Orient  qui.  en 
ce  moment,  soigneusement  maniée  par  Disraeli,  soulevait 
Tamour-propre  britannique.  Tous  les  music-halls  retentissaient 
du  fameux  refrain  :  But  by  Jingo,  if  we  do...  La  trouvaille  fut 
d'intéresser  le  jingoïsme  à  l'affaire  et  de  faire  collaborer  Disraeli 
avec  Sardou.  «  En  arrivant  à  Amiens  pour  avaler  un  bouillon,  dit 
un  des  trois  complices,  la  pièce  était  faite.  »  On  sait  que,  sous  le 
nom  de  Diplomacy,  Dora  a  eu,  en  Angleterre,  un  succès  encore 
plus  long  et  encore  plus  retentissant  qu'en  France. 

Ce  n'était  là  qu'un  tour  d'adresse  et  un  coup  de  chance.  Voici 
venir  une  nouvelle  adaptation  qui  a  ce  double  avantage  d'échap- 
per à  la  loi  et  d'élever  l'art  à  un  degré  supérieur.  Elle  ne  prend 
plus  à  l'auteur  français  qu'une  thèse  sociale,  une  situation  dra- 
matique, un  problème  moral.  Elle  transporte  la  thèse,  la  situa- 
tion, le  problème,  en  pleine  vie  anglaise,  après  s'être  assurée  que 
la  vie  anglaise  les  comporte  réellement.  Puis,  oubliant  l'œuvre 
originale,  elle  cherche  loyalement  la  solution.  Si  elle  aboutit  à 
un  dénouement  neuf,  à  une  conclusion  opposée,  elle  s'en  réjouit 
au  lieu  de  s'en  effrayer.  Dans  ce  cas,  elle  s'est  prouvé  à  elle-même 
son  indépendance;  elle  sent  qu'elle  a  ouvert  le  champ  à  un 
fécond  et  suggestif  parallèle  entre  les  deux  races,  les  deux  arts  et 
les  deux  morales. 

C'est  là  que  nous  en  sommes  :  cette  forme  de  l'adaptation  est 
la  plus  intéressante  et  la  dernière  étape  à  franchir  avant  l'ère  de 
l'émancipation  complète,  de  l'originalité  absolue. 


Augustin  Filon. 


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LE  MOUVEMENT  ÉCONOMIQUE 


I 


La  plus  urgente  des  questions  sociales  à  résoudre  à  l'heure 
actuelle  est  encore  la  question  agricole.  Il  ne  faut  pas  que  nos 
populations  des  campagnes,  si  patientes,  si  dures  à  la  souffrance, 
se  découragent  et  désapprennent  l'amour  de  la  terre.  La  question 
agricole  est  donc  le  problème  qui  sollicite  avec  le  plus  de  persis- 
tance et  d'âpreté  l'attention  des  gouvernemens  et  des  législatures 
dans  tout  le  monde  civilisé.  Des  deux  panacées  que  les  amis  de 
l'agriculture  avaient  cru  découvrir  pour  les  maux  dont  l'expres- 
sion est  universelle,  Tune,  la  protection,  n'a  donné  que  de  dou- 
teuses satisfactions  ;  l'autre,  le  bimétallisme,  s'il  était  applicable, 
n'en  donnerait  que  de  plus  illusoires  encore.  Si  cependant 
l'agitation  bimétalliste  n'a  jamais  été  aussi  vive,  ne  s'est  étendue 
à  autant  de  pays  que  pendant  les  premiers  mois  de  1895,  malgré 
l'accroissement  continu  de  la  production  de  l'or,  cela  est  dû  aux 
cris  de  détresse  que  l'agriculture  a  poussés  dans  les  deux  mondes, 
à  une  insurrection  générale  des  intérêts  agricoles,  en  France,  en 
Angleterre,  en  Allemagne,  contre  la  concurrence  des  pays  neufs, 
où  le  travail  se  paye  avec  une  monnaie  dépréciée. 

Ces  intérêts,  férocement  protectionnistes  par  nature,  ne 
voient  de  salut,  dans  la  crise  qu'ils  subissent,  qu'en  le  secours  de 
l'État,  mis  en  demeure  par  eux  d'assurer  par  des  lois  le  retour  de 
la  prospérité.  C'est  aussi  l'intervention  de  l'État,  de  la  législa- 
tion, qui  est  l'objectif  principal  de  la  campagne  que  mènent  les 
bimétallistes,  et  c'est  bien  cette  communauté  de  dessein  qui  a 
déterminé  les  protectionnistes  à  confondre  leurs  bataillons  avec 
ceux  des  bimétallistes  et  à  lutter  sous  le  même  drapeau.  L'al- 
liance a  été  oîftc\fcWfcmercÀ  s\çs\^  *u  début  de  cette  année  dans 


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LE   MOUVEMENT    ÉCONOMIQUE.  899 

une  réunion  de  la  Société  des  agriculteurs  de  France,  et  dès  lors 
toutes  les  forces  de  la  France  agricole,  toute  l'armée  des  syndi- 
cats, des  unions  régionales,  des  associations  rurales,  ont  été 
enrôlées  contre  la  tyrannie  de  l'étalon  d'or.  On  n'ignore  pas  que 
M.  Ribot,  au  nom  du  gouvernement,  a  promis  l'appui  officiel  à 
cette  nouvelle  croisade. 

L'agriculture  est  également  devenue  bimétalliste  en  Aile- 
'  magne.  On  sait  quel  tapage  ont  fait  les  agrariens,  il  y  a  quelques 
mois  seulement ,  dans  les  assemblées  législatives  de  l'empire  et  de 
la  Prusse.  Ces  gens-là  ne  s'attardent  pas  à  disserter  sur  la  possi- 
bilité, pour  la  culture  du  sol,  de  se  relever  de  sa  détresse  par  le 
perfectionnement  scientifique  des  méthodes  ou  par  le  dévelop- 
pement de  l'enseignement  rural.  Ce  qu'ils  veulent,  c'est  un  béné- 
fice industriel  garanti  par  des  décrets  du  gouvernement.  Les  prix 
des  céréales  s'obstinant  à  baisser,  le  pouvoir  impérial  a  été 
sommé  de  commander  la  hausse  :  1°  par  la  réforme  monétaire, 
2°  par  l'attribution  à  l'État  d'un  monopole  du  commerce  des  blés 
importés,  invention  dont  la  paternité  appartient  de  ce  côté-ci  des 
Vosges  à  M.  Jaurès,  et  de  l'autre  côté  au  comte  Kanitz,  hobe- 
reaux et  socialistes  s'étant  rencontrés  en  ce  point,  comme  il  leur 
arrive,  on  le  sait,  sur  un  assez  grand  nombre  de  questions.  Le 
gouvernement  impérial  s'est  efforcé  d'amadouer  les  agrariens  sur 
la  réforme  monétaire,  en  consentant  à  participer  à  une  confé- 
rence internationale.  Mais  lorsque  une  grande  partie  du  Landtag, 
entraînée  par  1-e  porte-paroles  des  grands  propriétaires  fonciers, 
a  osé  demander  que  le  gouvernement  de  l'Allemagne  eût  seul  le 
droit  d'importer  et  de  vendre,  à  des  prix  artificiellement  établis, 
des  céréales  étrangères,  l'empereur  et  ses  conseillers  ont  opposé  à 
ces  excessives  prétentions  un  non  possumus  fondé,  à  la  fois,  théo- 
riquement sur  le  respect  des  lois  économiques  les  plus  élémen- 
taires, pratiquement  sur  l'existence  des  traités  de  commerce  con- 
clus avec  les  nations  voisines.  La  motion  du  comte  Kanitz  a  été 
solennellement  condamnée  dans  la  consultation  extraordinaire 
d'un  Conseil  d'État  exhumé  pour  la  circonstance,  et  les  agra- 
riens, tout  en  maugréant  fort,  ont  dû  se  contenter  de  quelques 
vagues  promesses  bimétallistes. 

Les  hommes  qui  se  sont  donné  pour  mission,  en  France,  de 
parler  au  nom  des  intérêts  de  la  démocratie  rurale,  ont  applaudi 
à  cette  levée  de  boucliers  de  l'agriculture  allemande.  L'exemple 
les  a  piqués  d'émulation  ;  ils  n'ont  pas  hésité  à  réclamer  un  sur- 
croît de  protection  douanière,  soit  le  retour  au  droit  gradué  (1), 

(1)  M.  de  Dampierre,  président  delà  Société  des  agriculteurs  de  France,  a  adressé 
aux  syndicats  agricoles  une  circulaire  les  invitant  à  faire  signer  dans  leur  circon- 
scription une  pétition  pour  l'établissement  d'un  droit  gradué  sur  les  blés  étrangers. 


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900  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

soit  une  élévation  de  7  à  10  francs  du  droit  sur  les  blés,  avec  la 
loi  du  cadenas  dans  les  deux  éventualités.  Ces  trop  ardens  cham- 
pions n'en  sont  encore  pas  à  réclamer  pour  la  France  une  loi  Kanitz. 
L'un  d'eux,  cependant,  a  laissé  entendre  que,  s'il  n'avait  pas,  en 
vingt  circonstances,  affirmé  publiquement  que  l'attribution  d'un 
monopole  à  l'État  n'était,  à  son  avis,  admissible  qu'à  titre  tout  à 
fait  exceptionnel,  quand  il  s'agit,  par  exemple,  d'une  consomma- 
tion inutile  à  la  vie,  comme  le  tabac,  ou  nuisible,  comme  l'alcool, 
il  aurait  volontiers  demandé  pour  l'agriculture  française  la  pro- 
tection comme  en  Prusse.  Il  n'y  a  pas  à  s'indigner  de  ces  exagé- 
rations qui  traduisent,  ici  et  là,  l'intensité  des  souffrances  trop 
réelles  d'une  industrie  dont  la  prospérité  importe  tant  à  la  gran- 
deur de  notre  pays.  Si  l'on  voit  ses  représentions  verser  ainsi  dans 
un  empirisme  dangereux,  la  faute  en  est  peut-être  à  l'impassibi- 
lité indifférente  des  docteurs,  les  grands  consultans  de  la  «  science 
économique  »,  qui  dissertent  sur  le  cas  en  invoquant  les  auteurs 
classiques,  démontrant  qu'il  faut  rester  fidèle  à  la  méthode  et 
avoir  le  courage  de  souffrir,  même  de  mourir,  pour  l'honneur 
d'observer  les  principes  de  la  Faculté. 

Il  faut  toujours  avoir  sous  les  yeux  l'exemple  de  l'Angleterre, 
qui  a  du  renoncer  à  la  culture  du  blé  ou  tout  au  moins  la  réduire 
au  rôle  de  culture  accessoire,  et  répéter  bien  haut  que,  si  un  pareil 
malheur  devait  frapper  la  France,  le  désastre  serait  irréparable. 
En  Angleterre  même,  on  n'est  pas  encore  résigné  à  cette  déca- 
dence de  l'agriculture  ;  on  est  plutôt  tenté  d'y  voir  le  prélude  d'une 
crise  économique  et  sociale  formidable,  où  l'antique  prospérité  in- 
dustrielle risquera  à  son  tour  de  sombrer,  et  c'est  la  perspective,  la 
frayeur  de  ces  misères  d'un  avenir  prochain,  qui  transforment 
tant  d'hommes  politiques  anglais,  tant  de  propriétaires  terriens  et 
de  manufacturiers  de  Birmingham  et  de  Manchester,  jadis  fer- 
vens  adorateurs  de  Cobden,  pieux  monométallistes-or  et  libre- 

II  rappelle  que  la  Société,  dans  sa  séance  du  15  février  dernier,  a  émis  les  vœux 
suivans  :  «  1*  Qu'il  soit  établi,  à  l'entrée  des  blés  étrangers,  un  droit  de  douane 
gradué  qui,  partant  de  zéro  quand  le  cours  moyen  des  marchés  français  serait  de 
30  francs  le  quintal,  s'élèverait  automatiquement  centime  par  centime,  inversement 
au  cours  moyen  de  nos  marchés,  à  mesure  que  ce  cours  moyen  descendrait  au-des- 
sous de  30  francs  ;  2°  que  le  projet  de  loi  du  cadenas  soit  voté  et  appliqué  dans  le 
plus  bref  délai  possible,  et  notamment  avant  toute  modification  au  régime  douanier 
actuel.  » 

La  circulaire  se  termine  ainsi  :  «  La  crise  aiguë  et  persistante  que  subit  l'agricul- 
ture, et  le  prix  ruineux  auquel  est  tombé  le  blé,  malgré  le  vote  du  droit  de  7  francs, 
me  dispensent  d'insister  sur  l'urgente  nécessité  des  mesures  indiquées  dans  le  vœu 
ci-dessus  et  dont  les  cultivateurs  ont  déjà,  de  toutes  parts,  réclamé  l'adoption.  11 
importe  de  rendre  efficace  la  protection  que  les  pouvoirs  publics  ont  entendu  accor- 
der à  la  première  de  nos  cultures.  Sa  disparition,  ou  même  sa  réduction  consomme- 
rait, en  effet,  la  ruine  de  l'agriculture,  précipiterait  la  dépopulation  des  campagnes, 
et  serait,  pour  \a  ¥t*ivc*  «n\ifcre,  un  véritable  désastre  national.  » 


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LE   MOUVEMENT   ÉCONOMIQUE.  8^^%^ 

échangistes,  en  partisans  chaque  jour  plus  nombreux  et  plus 
bruyans  du  bimétallisme  et  du  protectionnisme. 

Il 

Les  agriculteurs  des  deux  mondes  ont  eu  un  moment  d'espoir 
il  y  a  deux  mois  :  le  prix  du  blé  s'élevait,  avec  celui  de  plusieurs 
autres  grandes  denrées.  C'est  d'Amérique  que  venait  l'impulsion. 
En  février  le  quintal  de  blé  valait  10  et  11  francs  à  Chicago  et 
à  New- York.  Il  s'est  élevé  très  rapidement  à  14  fr.  50  et  15  francs. 
Ces  prix  ne  se  sont  pas  maintenus,  le  niveau  actuel  (fin  juillet) 
est  13  fr.  25  et  14  francs.  En  Angleterre  le  prix  de  20  shillings 
le  quarter  (290  litres),  prix  de  ruine,  a  fait  place  en  quelques 
semaines  à  celui  de  30  shillings,  qui  n'a  pu  être  conservé  long- 
temps il  est  vrai,  mais  sur  lequel  il  n'y  a  eu  qu'une  réaction  de 
3  ou  4  shillings.  La  spéculation  aux  États-Unis  avait  fait  monter 
les  prix  des  céréales  pour  relever  les  cours  des  actions  des  che- 
mins de  fer  qui  les  transportent,  comme  elle  a  fait  monter  les  cours 
du  cuivre  et  ceux  du  pétrole,  pour  relever  ceux  des  actions  des 
entreprises  cuprifères  ou  pétrolifères.  La  hausse  a  été  moins  forte 
en  France,  où  de  17  francs  le  quintal,  le  prix  le  plus  avili  qui 
ait  été  atteint  durant  la  crise  pour  le  froment,  l'amélioration  n'a 
pu  dépasser  3  francs.  Durant  deux  mois  les  cours  ont  oscillé 
entre  19  fr.  50  et  20  fr.  50.  Depuis  juin  les  prix  se  sont  de  nou- 
veau avilis  à  19  fr.  50.  Malgré  le  fret  et  le  droit  protecteur  de 
7  francs,  il  n'existe  donc  en  ce  moment  qu'un  écart  de  5  à  6  francs 
entre  le  prix  courant  à  Paris  et  la  cote  de  New- York. 

Diverses  explications  ont  été  données  de  ces  velléités  de 
hausse  des  prix  du  froment;  la  plus  plausible  est  l'espérance 
d'une  diminution  dans  la  production.  En  France  il  y  a  une  lé- 
gère réduction  dans  la  superficie  des  emblavures,  le  même  fait  est 
signalé  de  divers  pays.  La  récolte  dans  le  monde  entier  ne  pro- 
met point  d'être  aussi  abondante  qu'elle  a  été  dans  les  deux  der- 
nières années.  La  France,  la  Russie,  l' Au  triche-Hongrie,  la  Rou- 
manie, les  États-Unis,  ont  produit  en  1894,  ensemble,  près  de 
500  millions  d'hectolitres  de  blé.  Une  diminution  de  10  pour  100, 
soit  de  50  millions  d'hectolitres,  produirait  un  effet  considérable 
sur  tous  les  marchés  de  céréales.  Il  ne  semble  pas  qu'en  France 
on  ait  eu  propension,  au  moins  jusqu'à  ces  dernières  semaines, 
qui  ont  été  détestables,  à  trop  se  plaindre  pour  la  quantité  ni  pour 
la  qualité.  Chez  nos  voisins  d'outre-Manche,  au  contraire,  les  deux 
derniers  mois  ont  à  peu  près  ruiné  les  espérances  brillantes  que  les 
quatre  premiers  avaient  fait  concevoir.  A  côté  de  districts  privilégiés 
qui  ont  reçu  la  quantité  de  pluie  nécessaire,  d'autres  ont  été  grillés 


902  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

par  une  sécheresse  comparable  à  celle  de  1893.  Les  fruits  ont  été 
atteints  comme  les  céréales.  Pour  une  grande  partie  de  T Angle- 
terre, Tannée  sera  une  des  plus  mauvaises  que  Ton  ait  jamais 
vues.  Il  y  a  quelques  semaines  encore,  alors  que  la  récolte  de  foin 
était  déjà  si  compromise,  la  situation  gardait  un  trait  consolant, 
la  perspective  d'une  récolte  satisfaisante  en  froment  et  de  prix 
soutenus;  le  rendement  sera  médiocre, et  les  prix, on  Ta  vu, après 
avoir  haussé  pour  un  temps,  ont  peine  à  se  maintenir. 

On  a  cru  longtemps  que  la  prospérité  du  producteur  dépen- 
dait de  l'excédent  de  sa  production  au  delà  des  plus  stricts  be- 
soins. Aujourd'hui  la  plus  grande  partie  des  misères  économiques 
peut  être  attribuée  très  justement  à  la  surproduction  :  aussi  n'est-il 
point  un  article  de  consommation  générale  qui  ne  donne  lieu  aux 
plus  sérieux  efforts  en  vue  d'une  limitation,  par  voie  d'entente 
universelle,  de  sa  production  annuelle.  Depuis  longtemps  déjà  on 
a  vu  les  propriétaires  des  mines  de  Westphalie,  les  maîtres  de 
forge  de  l'Autriche,  les  compagnies  charbonnières  de  la  Pennsyl- 
vanie, conclure  des  accords  temporaires  pour  établir  le  chiffre 
maximum  où  chacun  des  établissemens  contractans  pourrait  porter 
son  rendement  en  charbon  ou  en  fer.  De  semblables  arrange- 
rnens  se  sont  produits  en  Angleterre,  en  France,  aux  États-Unis, 
sur  d'autres  marchandises.  Cette  nécessité  de  limiter  sur  un  point 
déterminé  la  capacité  de  rendement  de  l'activité  industrielle  a 
engendré  chez  les    Yankees  le   mécanisme  si  ingénieusement 
compliqué  des  trusts,  contre  lequel  la  légalité  fédérale  aussi  bien 
que  celle  des  États  est  restée  impuissante.  Le  pétrole  a  tout  ré- 
cemment presque  doublé  de  prix.  On  disait  d'une  part  que  les 
puits  américains  étaient  épuisés  ou  le  seraient  bientôt  :  mais  on  a 
su  d'autre  part  qu'une  convention  venait  d'être  conclue  entre 
tous  les  propriétaires  de  puits  pétrolifères  du  Caucase  pour  ré- 
glementer la  production,  et  que  le  fameux  trust  américain,  Stan- 
dard OU  Company  f  négociait  avec  le  syndicat  russe  un  arrange- 
ment visant  le  même  objet.  Le  cuivre  valait  depuis  un  an  39  livres 
sterling  la  tonne,  lorsque  le  seul  bruit  de  négociations  engagées 
entre  les  compagnies  d'Amérique  et  celles  d'Europe  pour  la  fixa- 
tion d'un  maximum  de  production  a  suffi  pour  élever  le  prix  à 
44  et  43  livres  sterling.  L'entente  n'a  pu  aboutir,  au  moins  jusqu'à 
présent.  Si  les  négociations  avaient  réussi,  quel  étrange  spectacle 
que  celui  de  quinze  ou  vingt  puissantes  compagnies,  exploitant  le 
même  article  en  Espagne,  au  Chili,  au  Japon,  dans  la  Vieille- 
Californie,  dans  les  Montagnes-Rocheuses  et  sur  les  rives  du  lac 
Supérieur,  et  s'entendant  pour  ne  pas  dépasser,  dans  leur  rende- 
ment annuel,  un  maximum  déterminé  de  production  et  de  vente! 
Le  prix  du   coton  est  tombé  si  bas,  moins  de  quatre    pence 


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LE   MOUVEMENT   ÉCONOMIQUE.  903 

(40  centimes)  la  livre  anglaise,  il  y  a  deux  ou  trois  mois,  que  les 
planteurs  américains  ne  peuvent  plus  avec  cette  culture  réaliser 
aucun  profit,  si  même  ils  ne  subissent  des  pertes,  qui  menacent 
de  les  ruiner  en  un  petit  nombre  de  saisons  aussi  désastreuses. 
Le  prix  s'est  légèrement  relevé,  sur  l'annonce  que  les  surfaces 
cultivées  en  coton  seraient  inférieures  de  15  à  20  pour  100  en  1895 
sur  le  total  de  Tannée  dernière.  Les  producteurs  de  coton  seront 
sans  doute  farces  d'en  venir  au  système  du  syndicat  pour  la  pro- 
duction réduite.  En  Europe,  on  ne  voit  guère  d'autre  remède  aux 
pertes  qu'a  déjà  produites  la  crise  sucrière. 

L'histoire  économique  du  monde  pendant  les  vingt-cinq  der- 
nières années,  quelle  que  soit  la  denrée]  dont  on  s'occupe,  redit 
en  effet  la  même  plainte  d'une  production  énorme  à  des  prix 
qui  ne  sont  plus  rémunérateurs.  Depuis  1873,  le  prix  du  blé  amé- 
ricain a  été  précipité  de  143  cents  par  bushel  à  63,  l'avoine  s'est 
dépréciée  de  56  à  32  cents,  l'orge  de  82  à  47  ;  la  valeur  des  bœufs 
a  fléchi  de  35  pour  100,  celle  des  vaches  laitières  de  40  pour  100. 
De  ce  que  la  terre  est  sans  prix  aux  États-Unis,  et  que  les  déserts 
y  sont  maintenant  sillonnés  de  voies  ferrées,  la  compétition  pour 
la  fourniture  des  marchés  d'Europe  y  est  devenue  gigantesque, 
et  l'agriculture  américaine  succombe  écrasée  sous  le  poids  de 
son  énorme  et  trop  rapide  développement. 

Dans  ces  vastes  régions  de  l'Ouest  où  la  population  clairsemée 
produit  infiniment  plus  qu'elle  ne  peut  consommer,  l'avilisse- 
ment des  prix  a  engendré  le  fléau  de  l'hypothèque  et  assuré  une 
clientèle  électorale  nombreuse  et  bruyante  aux  doctrines  écono- 
miques fondées  sur  l'accroissement  indéfini  du  volume  de  la  cir- 
culation monétaire  par  l'extension  de  l'usage  de  l'argent,  question 
qui  a  dominé  toute  la  vie  politique  aux  Etats-Unis  pendant  les  der- 
niers six  mois. 

Il  est  curieux  d'observer  que  la  crise  agricole  serait  encore  bien 
autrement  grave  en  Amérique  si  l'Angleterre,  ayant  cessé  elle- 
même  de  produire  des  céréales  en  quantité  suffisante  pour  sa 
consommation,  n'offrait  un  énorme  marché  à  l'excès  de  produc- 
tion américaine.  En  1893  le  Royaume-Uni  a  pris  56  pour  100  de 
toute  l'exportation  des  États-Unis,  achetant  à  ce  pays  pour  plus 
de  1  600  millions  de  francs  de  denrées  alimentaires,  de  coton  et 
de  tabac,  et  pour  plus  de  100  millions  de  francs  de  bétail  vivant, 

III 

On  commence  à  entrevoir  cependant  des  temps  meilleurs 
pour  les  producteurs  américains  comme  pour  ceux  d'Europe. 

flanc  Ipg  flpiiY  mnnrlftQ  nnt.  annarn  1a*  ty\A.ttu^  ^\ar\tv^  ft  wtv  tcvcwvx^- 


904'  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

ment  de  hausse  des  prix  et  d'une  plus  grande  activité  commer- 
ciale. Aux  États-Unis,  la  crise,  si  intense  il  y  a  quelques  mois,  a 
perdu  de  son  acuité;  l'exode  de  l'or,  symptôme  extérieur  du  ma- 
laise économique,  a  cessé;  les  affaires  ont  repris  une  animation 
de  bon  aloi  ;  les  prix  d'un  grand  nombre  de  denrées  et  de  fabri- 
cations se  sont  élevés.  Le  travail  dans  les  usines  est  plus  actif 
qu'il  n'avait  été  depuis  longtemps  ;  les  ouvriers  ont  déjà  réclamé, 
dans  un  grand  nombre  d'industries,  une  augmentation  de  salaire 
que  les  employeurs  se  sont  hâtés  d'accorder  (1). 

Dans  notre  Europe  occidentale,  mêmes  indices,  dont  on  vou- 
drait voir  bientôt  s'accentuer  la  signification  :  des  plaintes  moins 
vives  et  moins  universelles  sur  le  niveau  non  rémunérateur  des 
prix;  une  meilleure  tenue  des  cours  sur  le  sucre,  la  laine  (2),  et 
d'autres  produits  naturels  ;  l'amélioration  du  commerce  extérieur 
en  France,  en  Angleterre  et  en  Allemagne,  dans  les  derniers 
mois,  en  volume  et  même  en  valeur. 

Ainsi  ce  relèvement  des  prix,  que  de  toute  part  on  sollicitait 
de  la  législation,  et  qu'elle  paraissait  décidément  impuissante  à 
réaliser,  semble  sur  le  point  de  s'opérer  spontanément.  Il  est 
déjà  marqué  en  ce  qui  concerne  les  céréales,  et  c'est  là  un  point 
important,  les  crises  passées  ayant  laissé  après  elles  cet  enseigne- 
ment qu'une  reprise  de  prospérité  générale,  pour  être  bien  établie, 
saine,  durable,  doit  commencer  au  bas  de  l'échelle  économique, 
par  l'amélioration  des  prix  de  l'agriculture.  Les  industriels  et 
les  commerçans  attendront  vainement  le  réveil  des  demandes, 

(1)  Les  correspondances  de  ce  pays  annoncent  que  les  perspectives  d'activité  ont 
développé  une  animation  inaccoutumée  dans  les  grandes  villes  industrielles,  Phila- 
delphie, Pittsburg,  Cincinnati,  Chicago,  et  dans  les  centres  commerciaux,  depuis 
New-York  jusqu'à  Kansas  City.  Les  prix  du  fer  et  de  l'acier  ayant  légèrement  aug- 
menté, cinquante  mille  ouvriers  en  Pennsylvanie  ont  demandé  et  obtenu  des  éléva- 
tions de  salaires.  Les  blés  de  printemps  donnent  de  belles  apparences  dans  la  région 
de  l'Iowa,  du  Minnesota,  du  Nebraska,  des  deux  Dakota.  La  Compagnie  de  naviga- 
tion du  Pacifique  septentrional  (Takoma-Yokohama-Hongkong)  a  dû  augmenter  le 
nombre  de  ses  paquebots.  On  signale  la  hausse  du  fret,  et  celle  du  prix  des  sacs  à 
blé  sur  la  côte  du  Pacifique,  etc. 

(2)  Sur  la  hausse  de  la  laine,  le  Statist  du  3  courant  cite  le  fait  suivant.  On  sait 
que  le  plus  grand  marché  des  laines  est  à  Londres  où  se  font,  à  époque  fixe,  des 
ventes  aux  enchères  de  ce  produit.  Si  l'on  en  croit  notre  confrère,  les  meilleures 
sortes  de  laine  sont  achetées  par  l'Angleterre  et  les  Etats-Unis,  le  continent  euro- 
péen achète  les  qualités  inférieures.  Lorsque  les  dernières  ventes  ont  eu  lieu,  il  s'est 
produit  d'abord  une  forte  hausse  sur  les  belles  qualités,  les  cours  des  inférieures 
étant  au  contraire  sans  changement.  Le  continent,  disait-on,  s'abstenait,  ne  croyant 
pas  à  la  durée  de  la  hausse  des  prix,  et  convaincu  que  les  cours  reculeraient  dès 
que  les  Américains  auraient  été  pourvus,  il  n'en  alla  pas  ainsi.  Les  prix  ne  cessèrent 
de  s'élever  pendant  la  période  des  ventes  ;  Français  el  Allemands  durent  se  décider, 
dans  les  derniers  dix  jours,  à  acheter,  la  hausse  s'étant  produite  finalement  sur  les 
qualités  inférieures,  et  aussi  forte  que  sur  les  meilleures.  11  est  à  peine  besoin  de 
faire  remarquer  combien  cette  situation  du  marché  des  laines  est  un  fait  économique 
heureux  pour  les  pays  producteurs  comme  l'Australie,  la  République  Argentins,  lç 
Cap,  si  éprouvés  tepuh  Woia  wiuées  par  l'avilis§ement  des  prix, 


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LE   MOUVEMENT  ÉCONOMIQUE.  ,      9ÔÇ 

aussi  longtemps  que  le  revirement  n'aura  pas  été  salué  d'abord 
par  les  classes  qui  tirent  du  sol  les  céréales  et  les  matières  textiles. 
Il  est  peut-être  encore  un  peu  tôt  pour  déclarer  que  l'heure  taht 
désirée  de  la  reprise  a  enfin  sonné.  Les  signes  sont  là,  cependant, 
visibles.  Lorsque  les  Anglais  veulent  se  rendre  compte  de  l'état 
général  des  affaires,  ils  consultent  volontiers  ce  baromètre  in- 
génieux do  YIndex  Number,  qui  permet  de  comparer  en  bloc  les 
prix  d*un  grand  nombre  des  denrées  dont  s'alimentent  les  marchés 
internationaux.  La  série,  depuis  douze  mois,  donne  la  courbe  sui- 
vante, traduite  en  chiffres  qui  expriment  des  ensembles  de  prix  :  — 
en  1891 ,  au  1er avril,  2  021  ;  juillet,  1 974  ;  octobre,  1 952  ;  —  en  1895, 
janvier,  1 923  ;  mars,  1 906  ;  avril,  1 921  ;  mai,  1 925.  Les  prix  sont 
tombés  au  plus  bas,  d'une  manière  générale,  au  commencement 
de  mars  de  cette  année.  Il  s'est  produit  ensuite  un  relèvement  au 
niveau  constaté  pour  les  derniers  jours  de  1894.  En  juin  ce  ni- 
veau a  été  quelque  peu  dépassé. 

Il  faut  encore  mentionner  les  Etats-Unis  et  leurs  achats  con- 
sidérables en  Europe,  aussi  actifs  qu'en  1893  avant  la  crise, 
et  constituant  une  sorte  de  réouverture  du  marché  américain  aux 
produits  du  vieux  monde,  pour  expliquer  l'amélioration  survenue, 
durant  les  six  premiers  mois  de  1895,  dans  les  résultats  de 
notre  commerce  extérieur,  concordant  avec  un  mouvement  ana- 
logue en  Angleterre  et  en  Allemagne.  Nos  importations  ont  di- 
minué, nos  exportations  ont  augmenté.  Nous  avons  acheté  au 
dehors  de  moindres  quantités  d'objets  d'alimentation  et  aussi,  ce 
qui  est  un  symptôme  peu  satisfaisant,  de  matières  premières  né- 
cessaires à  l'industrie;  mais  le  trait  le  plus  encourageant  eét 
l'accroissement  de  quatre-vingt-douze  millions  de  francs  dans  la 
valeur  des  objets  fabriqués,  vendus  par  notre  industrie  à  l'étran- 
ger, surtout  à  l'Amérique  du  Nord.  On  peut  pardonner  aux  pro- 
tectionnistes de  célébrer  un  peu  pompeusement  ce  commence- 
ment d'essor  nouveau  de  notre  commerce  d'exportation  ;  ils  en 
avaient  attendu  vainement  l'occasion  depuis  l'application  de  leur 
tarif,  et  il  faut  souhaiter,  pour  notre  industrie  nationale  que 
menacent  tant  d'autres  dangers,  que  la  suite  justifie  ces  cris  en- 
core prématurés  de  victoire. 

Certes,  il  est  heureux  que  nos  exportations  deviennent  plus 
actives,  et  l'amélioration  réalisée  mérite  d'être  signalée;  mais  il 
faut,  pour  l'apprécier  à  sa  juste  valeur,  considérer  tout  le  ter- 
rain perdu  depuis  quatre  années.  Que  l'on  nous  pardonne  de 
présenter  ici  quelques  chiffres  qui  ont  leur  éloquence.  Nous  ex- 
portions en  Angleterre,  en  1890,  pour  1026  millions  de  francs  de 
nos  produits  et  marchandises  fabriquées;  le  total  est  tombé  à 
1012  en  1891,  à  961  en  1893,  à  913  en  1894.  Nos  exportations  en 

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LE   MOUVEMENT   ÉCONOMIQUE.  9ft7 

mands,  les  Belges,  les  Italiens,  les  Espagnols,  mais  en  Russie» 
dans  l'Inde,  au  Japon,  en  Chine  même.  Les  vieilles  nations  in- 
dustrielles de  l'Europe  sont  en  train  de  perdre  le  marché  du 
monde.  C'est  une  évolution  gigantesque,  dont  les  résultats  actuels 
ou  à  long  terme  excèdent  de  beaucoup  l'action  d'un  tarif  protec- 
teur. »  Les  appréhensions  qu'inspire  aux  négocians  et  aux  indus- 
triels, en  France  et  dans  les  autres  pays  d'Europe,  la  rapidité  de 
l'évolution  industrielle  ainsi  dénoncée,  ont  été  encore  avivées 
dans  ces  derniers  mois  par  les  événemens  politiques  qui  viennent 
de  s'accomplir  dans  l'Extrême-Orient.  Faut-il  donc  redouter 
sérieusement  que  l'immense  Empire  moscovite  et  cette  énorme 
Asie,  avec  leurs  richesses  naturelles  et  la  simplicité  des  besoins 
de  leurs  peuples,  n'inondent  l'Europe  de  produits  manufacturés, 
aussitôt  qu'ils  auront  adopté  les  procédés  perfectionnés  que  les 
découvertes  modernes  ont  mis  à  la  disposition  de  l'industrie?  Un 
examen  sommaire  des  faits  nous  apprendra  que,  si  cette  crainte 
est  prématurée,  elle  n'est  pas  tout  à  fait  chimérique. 

Parmi  les  pays  de  civilisation  jeune,  le  plus  vaste  et  celui  qui 
possède  la  plus  étonnante  puissance  de  développement  économique 
est  la  Russie.  En  une  vingtaine  d'années,  les  progrès  économiques 
y  ont  été  énormes.  Notre  Exposition  de  1889  les  avait  déjà  fait 
apprécier;  celle  de  Chicago  en  1893  les  a  mis  en  pleine  lumière, 
et  le  témoignage  en  reste  dans  une  publication  très  belle  du  gou- 
vernement russe  sur  les  diverses  branches  où  s'exerce  cette  activité 
industrielle  de  date  si  récente.  Après  l'étude  que  la  Revue  con- 
sacrait, il  y  a  un  mois,  à  l'organisation  financière  de  cet  Empire, 
nous  nous  bornerons  à  quelques  indications  très  sommaires.  La 
principale  des  industries  russes  est  celle  du  coton:  les  fabriques 
se  sont  multipliées  en  telle  proportion  que  la  Russie  occupe 
aujourd'hui  le  premier  rang,  pour  la  puissance  de  production, 
sur  le  continent  européen.  Ces  fabriques  alimentent  les  marchés 
de  l'intérieur,  et  leurs  produits  vont  faire  concurrence  à  ceux  de 
l'Angleterre  dans  l'Asie  centrale,  en  Perse,  même  dans  l'Extrême- 
Orient.  Les  dernières  statistiques  comptent  107  filatures  russes 
avec  200  000  métiers  et  10  millions  de  broches,  fournissant  des 
filés  pour  113  millions  de  roubles  par  année,  et  540  fabriques  de 
tissus  de  coton  avec  un  mouvement  d'affaires  qui  excède  140  mil- 
lions de  roubles. 

Cette  industrie  est  encore  obligée  de  faire  venir  du  dehors  la 
plus  grande  partie  de  sa  matière  première.  Pourtant  l'Asie  cen- 
trale donne  dès  maintenant  109  millions  de  kilogrammes  de 
coton,  dont  50  environ  sont  expédiés  en  Russie;  le  reste  est  em- 
ployé sur  place.  Le  développement  de  cette  culture  dans  la  région 

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LE   MOUVEMENT    ÉCONOMIQUE.  909 

génération,  ils  suffisaient  à  inonder  le  monde.  Les  progrès  de  la 
fabrication  dans  l'Amérique  du  Nord  étaient  déjà  une  menace 
nouvelle  assez  effrayante  :  aujourd'hui  les  Anglais  ont  affaire  à 
une  compétition  toute  récente,  née,  par  une  singulière  ironie  des 
choses,  sur  une  terre  britannique,  la  compétition  des  manufac- 
tures de  l'Inde.  Mais  le  phénomène  n'intéresse  pas  seulement  le 
Lancashire,  il  a  une  signification  économique  générale  et  vaut 
d'être  examiné.  Il  est  très  exact,  en  effet,  que  la  grande  industrie, 
celle  qui  se  sert  de  moteurs  mécaniques,  a  commencé  depuis  une 
dizaine  d'années  à  prendre  dans  l'Inde  une  place  de  quelque  im- 
portance à  côté  de  la  petite  industrie  manuelle  et  domestique  qui 
avait  jusqu'alors  suffi  à  tous  les  besoins  du  marché  intérieur. 

Cette  évolution  a  été  marquée  surtout  dans  les  industries 
textiles,  et,  parmi  celles-ci,  pour  le  jute  et  le  coton.  En  1893  l'Inde 
possédait  141  manufactures  pour  la  filature  et  le  tissage  du  coton, 
représentant  28  000  métiers  et  3  600000  broches,  consommant 
1170  000  balles  de  coton  et  employant  120  000  personnes.  Ces 
établissemens  appartiennent,  pour  la  plupart,  à  des  compagnies 
par  actions,  dont  les  titres  et  l'administration  sont  entre  les  mains 
de  capitalistes  indigènes.  Des  princes  indépendans,  comme  les 
rajahs  d'Indore,  de  Baroda,  commanditent  des  filatures.  Ces 
entreprises  sont  prospères  et  donnent  des  dividendes  atteignant 
en  moyenne  10  pour  100.  Les  principaux  débouchés  pour  leurs 
produits  sont  la  Chine  et  le  Japon  (1),  mais  en  ce  dernier  pays 
l'Inde  rencontre  déjà  à  son  tour  la  concurrence  active,  et  qui  sera 
victorieuse  à  bref  délai,  des  filatures  locales.  Les  fabricans  de 
THindoustan  vendent  surtout  leurs  cotonnades  sur  la  côte  orien- 
tale d'Afrique.  Avec  des  filés  anglais,  plus  fins  que  ceux  qu'ils 
produisent  eux-mêmes,  et  du  coton  égyptien,  ils  commencent  h 
aborder  le  tissage  de  qualités  supérieures  (2).  Si  les  progrès 
accomplis  jusqu'à  présent  ont  ainsi  une  réelle  importance,  il  con- 
vient de  ne  pas  les  exagérer,  car  l'Angleterre  possède  près  de 
vingt-cinq  fois  plus  de  métiers  et  de  quinze  fois  plus  de  broches 

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(4)  Les  exportations  de  filés  cotons  de  l'Inde  pour  la  Chine  et  le  Japon  se  sont 
élevées,  de  8  millions  de  livres  anglaises  en  1877  à  189  millions  en  1893. 

(2)  Les  importations  de  machines  et  matériel  de  filatures  au  Bengale,  en  1894, 
accusent  une  augmentation  de  20  pour  100  sur  les  chiffres  de  1893.  Dans  une  confé- 
rence bimétalliste  faite  le  8  mai  à  Londres  à  la  London  Institution,  M.  Herbert 
C.  Oibbs  a  dit  que  la  seule  industrie  vraiment  prospère  actuellement  en  Angleterre 
est  celle  qui  alimente,  en  machinerie  pour  la  fabrication  des  textiles,  les  nations  con- 
currentes, et  il  citait  le  chiffre  de  270  millions  de  francs  comme  représentant  les 
▼entes  de  matériel  de  ce  genre  faites  par  la  Grande-Bretagne  en  l'espace  des  deux 
années  1893  et  1894,  dont  les  trois  quarts  pour  l'Europe  et  les  États-Unis,  et  le  reste 
pour  les  pays  d'Extrême-Orient.  Il  peut  n'être  pas  tout  à  fait  indifférent  de  noter 
qu'une  manufacture  de  jute  et  une  usine  pour  la  filature  du  coton  ont  été  récemment 
installées  sur  le  territoire  français  de  Chandernagor. 

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910  REVUE  DE8  DEUX  MONDES. 

que  l'Inde,  où,  il  est  vrai,  la  petite  industrie  manuelle  n'est  pas 
encore  sérieusement  dépossédée. 

Les  filatures  de  jute  sont  au  nombre  d'une  trentaine,  re- 
présentant un  capital  de  30  millions  de  roupies,  occupant 
66000  ouvriers  avec  8  700  métiers  et  174  000  broches.  Le  jute 
étant  cultivé  spécialement  dans  le  Bengale,  les  filatures  sont 
presque  toutes  dans  le  voisinage  de  Calcutta  et  appartiennent  en 
général  à  des  Anglais.  Les  fils  servent  à  fabriquer  surtout  les 
toiles  dont  sont  faits  les  sacs  utilisés  dans  l'Inde  même  ou  en 
Australie  et  aux  États-Unis  pour  remballage  des  grains,  de  la 
laine,  du  coton,  du  sucre.  L'Inde  n'a  encore  que  six  grandes  fila- 
tures et  deux  établissemens  de  tissage  de  soie,  à  côté,  il  est  vrai, 
d'un  nombre  considérable  de  petites  filatures  indigènes,  produi- 
sant des  tissus  de  qualité  inférieure,  d'un  usage  courant  dans  la 
population.  Il  faudrait  citer  encore  cinq  manufactures  avec  526  mé- 
tiers pour  la  transformation  de  la  laine  en  couvertures  et  uniformes, 
58  minoteries  produisant  près  d'un  million  de  quintaux  métriques 
de  farine,  à  peu  près  autant  d'usines  pour  le  nettoyage  et  le 
décorticage  du  riz  dans  la  basse  Birmanie,  avec  un  rendement 
de  12  millions  de  quintaux  métriques;  industrie  locale  dont  les 
progrès  ont  déjà  amené  la  disparition  à  peu  près  complète  de 
l'industrie  du  nettoyage  du  riz  en  Angleterre  et  sur  le  continent 
européen.  Quant  aux  huileries,  au  nombre  d'une  cinquantaine, 
leur  production  annuelle  n'a  pas  l'importance  de  celle  que  donnent 
les  seules  huileries  de  Marseille. 

Quand  nous  aurons  signalé  encore  un  certain  nombre  de 
sucreries,  de  tanneries,  de  papeteries,  de  scieries  mécaniques, 
d'usines  pour  le  décorticage  du  café  ou  pour  la  préparation  de 
l'opium  et  du  thé,  de  manufactures  de  cigares,  d'indigoteries, 
nous  aurons  à  peu  près  épuisé  la  liste  des  établissemens  repré- 
sentant la  grande  industrie  et  qui  sont  nés  ou  se  sont  développés 
dans  l'Inde  au  cours  des  douze' ou  quinze  dernières  années.  Il 
serait  injuste  d'oublier  l'exploitation  houillère,  presque  toute  con- 
centrée dans  le  Bengale,  où  se  trouvent  73  concessions  sur  les 
82  qui  existent  dans  l'Hindoustan,  produisant  déjà  plus  de  deux 
millions  de  tonnes  d'un  charbon  en  général  de  qualité  inférieure, 
mais  dont  se  contentent  les  établissemens  industriels  et  les  che- 
mins de  fer.  Les  ports  de  la  côte  occidentale,  Kurrachee  et  Bom- 
bay, absorbent  au  contraire  chaque  année  800  000  tonnes  environ 
de  houille  britannique  importée.  L'industrie  métallurgique,  avec 
55  fonderies,  dont  le  plus  grand  nombre  n'ont  qu'une  médiocre 
importance,  est  encore  dans  l'enfance. 

Le  maxïufa&\.\m«ï  Vsl&bû.  *.  ^sx  ^w  concurrent  anglais  des 
avantages  q\x\  tvfc  afc\vravçrc&  feVra  ç&rcfc&Vta^^  ^^*ssôs3t  Viauje 

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LE   MOUVEMENT   ÉCONOMIQUE.  911 

bas  prix  de  la  main-d'œuvre.  Là,  toutefois,  il  faut  s'entendre. 
L'insignifiance  du  salaire,  13  à  14  roupies  par  mois  à  Bombay 
pour  les  hommes,  7  à  8  pour  les  femmes,  6  pour  les  enfans  (1), 
est  compensée  par  quelques  inconvéniens  :  l'influence  du  climat, 
la  paresse  naturelle  qu'il  entraîne,  une  moindre  aptitude  et  une 
moindre  force  pour  le  travail,  résultant  de  la  médiocrité  de  la 
nourriture,  des  absences  fréquentes  et  prolongées.  Si  les  ouvriers 
Hindous  sont  moins  payés  que  les  ouvriers  anglais,  on  est  obligé 
d'employer  les  premiers  en  nombre  plus  considérable  que  les 
seconds  pour  un  même  travail.  M.  Brenier,  à  qui  on  doit  une 
étude  curieuse  et  très  fouillée  sur  les  progrès  de  la  grande  in- 
dustrie dans  l'Hindoustan,  estime  qu'une  même  filature  de 
30000  broches  exigerait  750  ouvriers  à  Bombay  et  120  seulement 
dans  le  Lancashire.  Il  n'en  reste  pas  moins  que  le  rapport  du 
salaire  au  prix  de  revient  est  de  25  pour  100  seulement  dans 
l'Inde,  tandis  qu'en  Angleterre  il  atteint,  en  moyenne  et  pour 
l'ensemble  des  industries,  32  pour  100. 

Le  manufacturier  indien  a  encore  pour  lui  le  prix  de  transport 
des  produits  anglais  qui,  si  bas  qu'il  puisse  descendre,  repré- 
sente toujours  un  certain  avantage,  surtout  pour  le  coton  et  le  jute, 
dont  l'Inde  est  productrice.  Il  faut  dire  que  cet  avantage  est  en 
partie  annulé  par  les  frais  de  transport  que  doit  acquitter  à  son 
tour  le  fabricant  indigène  pour  son  outillage  et  son  combustible. 
Le  régime  douanier  n'a  eu  qu'une  minime  influence  sur  le  déve- 
loppement de  la  grande  industrie  moderne  dans  l'Inde.  Un  trai- 
tement de  faveur,  accordé  d'abord  aux  produits  de  Manchester,  n'a 
pas  empêché  l'essor  des  filatures  et  tissages  à  Bombay.  A  partir 
de  1882  les  rares  droits  d'entrée  qui  subsistaient  sur  les  coton- 
nades furent  supprimés  ;  il  ne  resta  de  droits  de  douane  dans  la 
péninsule  que  sur  les  armes  à  feu,  les  spiritueux,  le  sucre,  le  pé- 
trole, quelques  autres  articles.  Lorsque  la  baisse  du  change  eut 
introduit  le  déficit  dans  les  budgets  indiens,  le  gouvernement 
métropolitain,  sans  tenir  compte  des  protestations  des  autorités 
locales,  établit  un  droit  d'entrée  uniforme  de  5  pour  100  sur 
toutes  les  marchandises  importées  dans  l'Inde,  les  cotonnades  de 
Manchester  seules  exceptées.  Il  est  aisé  de  comprendre  quelles 
colères  causa  cette  exception,  qui  a  depuis  été  supprimée,  et  com- 
bien peu  le  manufacturier  indigène  devait  être  disposé  à  accepter 
le  principe  de  ce  traitement  différentiel  en  faveur  de  son  concur- 
rent du  Lancashire. 

La  mesure  avait  d'ailleurs  encore  un  autre  objet,  qui  était  de 
protéger  ces  industriels  indigènes  eux-mêmes  contre  la  concurrence 

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(1)  Les  salaires  sont  dIus  élevés  à  Bomba v  nue  nartout  ailleurs  dans  l'Inde. 


912  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

des  produits  sino-japonais,  favorisée  par  la  fermeture  des  hôtels  de 
monnaie  dans  l'Inde  à  la  frappe  de  l'argent.  En  effet,  un  change 
s'étant  dès  lors  établi  entre  le  taux  officiel  de  la  roupie  indienne 
et  la  monnaie  d'argent  chinoise,  japonaise  et  mexicaine,  l'Inde 
se  trouva  à  l'égard  de  ces  pays  à  étalon  d'argent  dans  la  situation 
d'une  nation  à  circulation  monétaire  au  pair  de  l'or.  Les  articles 
principaux  de  sa  production,  filés  de  coton,  opium,  riz,  etc.,  furent 
atteints  sur  son  propre  territoire  par  une  baisse  proportionnelle 
à  la  baisse  du  tael  et  du  yen,  par  où  les  exportations  indiennes 
vers  les  pays  usant  de  ces  monnaies  se  trouvèrent  sérieusement 
entravées,  et  les  importations  de  ces  mêmes  pays,  au  contraire, 
facilitées. 

D'une  manière  générale  la  production  annuelle  de  l'Angle- 
terre en  articles  de  coton  a  diminué  de  102  millions  de  livres 
sterling  en  1873  à  89  millions  en  1893,  et  les  importations  an- 
glaises de  tissus  en  pièces  et  de  filés  dans  l'Hindoust&n,  ont  sen- 
siblement diminué  dans  les  cinq  dernières  années.  Un  ancien 
conseiller  à  la  cour  de  Pondichéry,  M.  Barbé,  dit,  dans  une 
étude  sur  la  progression  des  industries  asiatiques  en  1894  :  «  En 
d'autres  temps,  on  se  fût  délecté  fort,  parmi  nous,  à  cet  étrange 
spectacle  de  la  gigantesque  colonie  anglaise  en  train  de  conquérir 
les  marchés  de  sa  métropole  et  de  porter  un  coup  droit  aux  tra- 
vailleurs de  Manchester.  Aujourd'hui  la  race  blanche  tout  en- 
tière est  solidaire  contre  l'Asie,  et  je  conseille  fort  à  nos  rieurs 
d'attendre  quelques  années  avant  de  prendre  parti.  Somme  toute, 
nous  faisons  en  Indo-Chine  ce  que  l'Angleterre  a  fait  dans 
l'Inde;  seulement  l'heure  des  résultats  n'est  pas  encore  arrivée. 
Quand  elle  aura  sonné  à  Hanoï  et  à  Canton,  comme  elle  l'a  déjà 
fait  à  Bombay  et  à  Osaka,  ce  sera  le  vrai  moment  de  parler,  chez 
nous,  de  la  question  sociale.  L'Asie  en  est  seulement  à  ses  pre- 
mières menaces.  » 


Les  progrès  ont  été  plus  rapides  au  Japon  que  dans  l'Inde.  On 
savait  déjà  que  les  Japonais  devenaient  un  grand  peuple  indus- 
triel, alors  qu'on  ne  soupçonnait  pas  qu'ils  allaient  se  révéler 
comme  puissance  militaire  et  maritime  de  premier  ordre.  Ils 
avaient  depuis  longtemps  étonné  l'Europe  par  leur  merveilleuse 
aptitude  à  comprendre  et  à  s'assimiler  toutes  les  manifestations 
de  l'activité  civilisatrice  de  l'ancien  monde.  Tous  les  rapports  ré- 
cens des  consuls  étrangers  au  Japon  signalent  les  étapes  succes- 
sives du  ÇTOçfès»  \\ita&\x\&l  'Accompli  ou  en  voie  de  réalisation. 
ActueUemeivl  \\v\s  ô&  ràtfç\*sv\fc  W*taure&  ^  ç&taia  sont  établies 


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LE   MOUVEMENT   ÉCONOMIQUE.  913 

dans  le  voisinage  d'Osaka  et  de  Kioto,  comptant  près  de  800  000 
broches  et  représentant  un  capital,  entièrement  indigène  de 
20  millions  de  piastres,  produisant  en  1894  un  demi-million  de 
balles  de  filés  d'une  valeur  brute  de  100  millions  de  francs.  C'est 
par  bonds  énormes,  disent  les  documens  consulaires,  que  ce 
nouvement  s'est  développé  (1).  Il  est  probable  qu'après  avoir 
anéanti  le  prestige  militaire  de  la  Chine,  le  Japon  va  travailler  à 
faire  la  conquête  économique  de  cet  immense  empire.  Il  y  a  là 
un  marché  de  400  millions  d'êtres  humains,  qu'il  compte  bien 
gagner  peu  à  peu  à  ses  produits.  L'île  de  Nippon,  cette  Grande- 
Bretagne  du  Pacifique,  a  des.  côtes  admirablement  découpées, 
des  ports  vastes  et  sûrs,  de  nombreux  cours  d'eau,  des  routes.  Elle 
possède  le  charbon,  la  matière  première  par  excellence.  Sa 
houille  fait  concurrence  sur  la  place  de  Singapore  à  celle  de 
l'Angleterre.  Les  gîtes  actuellement  exploités  donnent  2  millions 
de  tonnes  par  an,  et  en  contiennent,  d'après  des  évaluations  ré- 
sultant d'études  sérieuses,  près  d'un  milliard.  Le  sol  a  d'autres 
richesses,  du  cuivre,  de  l'or,  de  l'argent,  du  plomb,  de  l'étain, 
des  réserves  colossales  de  minerai  de  fer.  L'art  métallurgique 
est  pourtant  encore  rudimentaire  en  ce  pays,  l'extraction  du  mi- 
nerai n'ayant  pas  dépassé  jusqu'ici  16000  tonnes  pour  une  année. 
Les  Japonais  se  sont  pris  d'un  engouement  très  vif  pour  les 
constructions  de  chemins  de  fer.  Dans  la  seule  année  1893,  le 
gouvernement  a  concédé  à  diverses  compagnies  une  dizaine  de 
lignes,  comptant  ensemble  1500  kilomètres.  Les  rails  et  les  loco- 
motives ont  été  jusqu'à  présent  achetés  à  l'étranger.  Pour  les 
wagons,  il  n'est  venu  du  dehors  que  les  essieux  et  les  roues.  On 
a  commencé,  en  1894,  à  construire  des  locomotives.  Dans  les 
arsenaux  appartenant  à  l'État  ou  à  des  compagnies  particulières, 
on  fabrique  des  chaudières  pouvant  développer  jusqu'à  1 000  che- 
vaux. Le  dock  de  Nagasaki  a  construit  et  lancé  l'an  dernier  un 
navire  à  vapeur  en  fer  de  1  750  tonneaux,  le  plus  grand  bâti- 
ment de  commerce  sorti  d'un  chantier  japonais  (2). 

(1)  Un  rapport  de  la  Chambre  de  commerce  de  Yokohama  du  5  mai  1894  nous 
apprend  que  l'importation  des  premières  machines  à  filer  le  coton  date  de  1875.  A  la 
fin  de  1883,  on  comptait  16  filatures  avec  45000  broches;  en  1888,  24  filatures  et 
88000  broches;  en  1892,  39  filatures  et  403000  broches;  en  1893,  46  filatures  et 
600  000  broches;  en  1894  enfin,  50  filatures  et  780 000 broches.  On  trouve  encore  dans 
ce  rapport  que,  en  1893,  tandis  que  67  filatures  du  Lancashire  avaient  été  en  perte  de 
411000  livres  sterling,  21  filatures  japonaises  donnaient  en  moyenne  17  pour  100  de 
dividende.  C'est  l'Inde  anglaise  qui  fournit  principalement  le  coton  brut  que  le  sol 
japonais  ne  peut  produire.  Nos  cotons  cambodgiens  et  tonkinois  trouveraient  au 
Japon  un  débouché  d'une  grande  valeur,  car  les  Japonais,  avant  dix  ans,  expédieront 
des  filés  en  Chine  et  aux  Philippines,  et  ils  travaillent  dès  maintenant  à  installer 
l'outillage  nécessaire  à  la  fabrication  des  cotonnades  imprimées  que  leur  vend  encore 
l'Angleterre. 

(2)  Rapport  du  vice-consul  de  France  à  Nagasaki  pour  1894. 

tome  cxxx.  —  1895.  58 


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tenu  de  la  dépréciation  ae  u 
tité,  fait  ressortir  une  valeu 
pement  considérable  du  con 
échanges,  qui  n'était  encore 
a  été  de  160  en  1892,  de 
soit,  à  2  fr.  80  le  yen,  une  v 
146  millions  il  y  a  moins  d< 

Aux  exportations  l'accr 
(39  millions  de  yens  au  liei 
lieu  de  3,5),  sur  le  charbon 
de  la  houille  a  compensé 
entraves  opposées  aux  tram 
japonaise,  les  chemins  de 
1894  une  consommation  ce 
de  l'argent  a  permis,  en  ou 
dier  des  quantités  imporl 
(338000  tonnes),  à  Hongkc 
(50000),  dans  l'Inde  anglai 
pourront  difficilement  lutte 
japonais. 

Les  Japonais  importent 
les  sucres  roux,  dont  la  co: 
développer;  mais  ils  font 
la  canne  à  sucre  dans  le  Ho 
achètent,  aussi  leur  laine 
n'ayant  pu  réussir  après  vin 
ainsi  que  l'article  principal 
est  la  mousseline  de  lain 


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LE   MOUVEMENT   ÉCONOMIQUE.  915 

en  quelque  sorte  le  monopole,  sont-elles  expédiées  pour  la  plus 
grande  partie  en  écru.  Elles  sont  teintes  par  l'industrie  indigène,  qui 
dispose  d'un  outillage  encore  très  grossier,  mais  n'a  que  des  frais 
généraux  insignifians,  avec  une  main-d'œuvre  très  bon  marché. 

Ce  peuple,  après  avoir  recueilli  si  avidement  les  leçons  des 
Occidentaux,  tend  à  se  passer  de  plus  en  plus  du  concours  de 
l'étranger.  Le  Chinois,  vaincu,  est  obligé,  pour  payer  la  rançon 
de  son  territoire,  d'emprunter  à  FEurope,  sous  le  couvert  de  la 
garantie  de  la  Russie.  Le  Japon,  vainqueur,  a  fait  face  à  tous  les 
frais  de  la  guerre  avec  ses  seules  ressources  nationales,  réserve 
du  Trésor  et  emprunts  publics  (1),  et  cependant,  à  la  fin  de  la 
campagne,  les  dépenses  s'élevaient  à  près  de  3  millions  de  francs 
par  jour. 

Dans  son  rapport  pour  1893,  le  vice-consul  de  France  à  Kobé, 
M.  de  Lucy-Fossarieu,  signale  les  efforts  que  font  les  Japonais 
pour  s'affranchir,  au  Japon  même,  de  l'intermédiaire  des  impor- 
tateurs étrangers  et  pour  se  créer  directement  de  nouveaux  dé- 
bouchés. Leurs  missions  commerciales  parcourent  l'Australie, 
les  Philippines,  le  Siam,  les  îles  du  Pacifique.  A  Singapore,  la 
baisse  de  l'argent  leur  permet  de  mettre  en  vente  des  produits 
similaires  aux  produits  européens  à  des  prix  que  ceux-ci  ne  peu- 
vent supporter,  et  la  presse  anglaise  locale  prévoit  une  révolution 
dans  le  commerce  de  cette  région.  L'énumération  des  articles  très 
variés  de  cette  exportation,  qui  atteint  déjà  une  valeur  de  plus  de 
10  millions  de  yens,  est  curieuse  :  les  allumettes  japonaises  rem- 
placent déjà  presque  partout,  sur  les  marchés  chinois,  les  allu- 
mettes suédoises  ou  viennoises;  sont  aussi  très  demandés,  prove- 
nance du  Japon,  les  parapluies  en  alpaga  ou  coton,  les  boutons 
de  métal,  «  nattes,  verreries,  tresses  de  paille,  savons,  papiers  de 
tenture  et  autres,  fils  de  cuivre  et  de  laiton,  tapis,  caleçons, 
gilets,  gants,  chaussettes  de  coton,  chapeaux,  chaussures,  vête- 
mens  européens,  cigarettes,  lampes,  pendules,  montres,  valises, 
sacs  de  voyage,  tant  d'autres  objets  qui,  à  cause  de  leur  peu  d'im- 
portance, ne  figurent  pas  nominativement  sur  les  tableaux  de  la 
douane.  »  Kobé,  d'où  écrit  M.  de  Lucy-Fossarieu,  aune  importance 
commerciale,  comme  port  d'exportation,  qui  ne  le  cède  à  celle  de 
Yokohama  que  parce  que  le  commerce  des  soies  est  presque 
entièrement  concentré  dans  la  région  de  ce  dernier  port.  Kobé  et 
la  ville  voisine,  Osaka,  sont  en  même  temps  le  grand  centre  de 
l'industrie  cotonnière. 

On  trouve  encore  un  nouveau  témoignage  des  progrès  écono- 

(1)  Les  emprunts  ont  donné  106  millions  de  yens,  des  souscriptions  votaT&&rc* 
2  millions  et  demi.  Le  total  des  billets  émis  par  \e  go\r?«m«m«î&,  \&  ^«ossjaA  fc»> 
Japon  et  les  banques  nationales,  s'élevait,  en  décembre  V%$k,  *.  \"ft  xdûSûwûa  fca  -^«sa. 


le  fo 
les  plus  défavorables,  loi 
sud,  épidémi  inton 

nondations  dans  I 
volume  et  la  val 

ntchi.  pour  1894,  ai 
importa 

halkwan  (taela  des  douai 
millions  en  U 
contre  117  et  108  dans  les 
lions  ont  été  stimul 
or    1     <  ta  a  aussi  n 
dehors  du  H 

(   point  tron\ 

Il  n'y  B  pas  à  parler,  à  prop 

trie!  proprement  dit,  mais 
comme  point  il<i  départ,  «' 
Shan  lissemenl 

grandes  Matures  de  coton 
les  environs,  avec  15000' 
men1  indigèi  incun 

nois  se  contente  «l'un  sal 
jour.  Avec  une  main-d'œi 
lue!  d'i  fccidenl  en  0 
industries  n?esi  plus  une 
a  appris  avec  quelle  facilit 
l'outillage  mécanique  des 
cessaire  pour  le  mettre 


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LE   MOUVEMENT   ÉCONOMIQUE.  917 

portionnelle  les  explications  exactes,  mais  trop  exclusives,  que  les 
économistes  de  doctrine  en  veulent  donner,  la  dépréciation  de 
l'argent  par  exemple  ou  l'abus  du  protectionnisme.  Ces  causes 
ont  eu  leur  action  partielle,  mais  il  en  est  d'autres  plus  profondes, 
comme  le  disait  il  y  a  un  mois  un  membre  du  gouvernement  à 
la  Chambre  de  commerce  de  Nantes,  et  qui  sont  d'une  nature 
telle,  que  le  commerce  et  l'industrie  devront  se  soumettre  à  une 
véritable  révolution  dans  leur  production  et  dans  leur  façon 
d'écouler  leurs  produits  au  dehors.  M.  André  Lebon  a  montré 
que  des  places  entières,  qui  étaient  des  marchés  d'exportation 
pour  nos  produits,  deviennent  des  marchés  de  production  :  «  Il  y 
a  cette  immense  République  américaine  qui  se  suffit  désormais  à 
elle-même  et  devient  un  pays  exportateur.  Il  y  a  là-bas,  en  Extrême- 
Orient,  un  pays  déjà  avancé  en  civilisation,  le  Japon,  qui,  grâce 
aux  conditions  de  sa  main-d'œuvre,  avant  dix  ans  se  suffira  com- 
plètement à  lui-même  et  deviendra  exportateur.  Il  y  a  partout 
une  modification  profonde  dans  les  conditions  de  la  production 
économique.  La  situation  exceptionnelle  dont  nous  jouissions 
autrefois  n'existe  plus.  » 

Le  ministre  du  commerce  a  donné  à  ses  auditeurs  des  conseils 
judicieux,  comme  de  démocratiser  notre  industrie,  restée  la  plus 
aristocratique  du  monde,  ce  qui  s'entend  pour  la  nature  et  la 
qualité  des  produits;  comme  aussi  de  varier  ses  modèles,  de 
créer  des  types  plus  conformes  au  goût  des  cliens  étrangers; 
d'aller  solliciter  les  acheteurs  sur  leur  propre  marché,  plutôt  que 
d'attendre  d'être  sollicité  par  eux;  enfin  de  déployer  plus  d'acti- 
vité qu'il  n'était  nécessaire  au  bon  vieux  temps  :  «  Si  votre  initia- 
tive ne  vient  pas  seconder  la  nôtre,  a  dit  M.  Lebon  en  terminant, 
si  vous  ne  voulez  pas  renoncer  à  certaines  habitudes  et  à  la  tran- 
quillité qu'elles  vous  assuraient,  pour  poursuivre  la  lutte  écono- 
mique sur  les  marchés  étrangers  que  l'âpre  té  et  la  ténacité  qu'y 
apportent  nos  concurrens  tendent  à  vous  fermer,  ce  n'est  pas  la 
peine  de  faire  de  grands  travaux,  de  créer  des  voies,  de  creuser 
des  ports,  de  modifier  les  tarifs,  de  donner  des  subventions,  de 
remuer  nos  consuls  :  l'industrie  ne  sortira  pas  de  l'état  d'immo- 
bilité où  elle  est  aujourd'hui.  » 

Quoi  qu'en  dise  M.  Lebon,  la  dénonciation  des  traités  de  com- 
merce, en  bouleversant  les  relations  avec  l'étranger,  en  stimulant 
l'activité  industrielle  de  nos  concurrens,  a  eu  malheureusement 
sa  grande  part  dans  l'intensité  qu'a  prise,  en  ce  qui  concerne  notre 
industrie,  la  crise  générale.  Nos  remaniemens  de  tarifs  ont  créé 
une  instabilité  qui  paralysait  tout  progrès,  et  nous  avons  sponta- 
nément suscité  des  concurrences  dangereuse  cXisl  wû%  \rws^t«& 
voisins,  à  nos  portes,  en  Espagne,  en  \ta\\fe,  sa  ^rotasA.  ^S^i 

*  *     °  Digitizedby  VjOOyiC 


918  REVEE  DES  DEUX  MONDES. 

d'autre  part,  la  dépréciation  de  l'argent  soit  une  des  causes 
actives  des  misères  de  l'industrie  comme  des  souffrances  de 
l'agriculture,  on  ne  saurait  le  contester  raisonnablement:  les 
monnaies  frappées  en  argent  dans  les  pays  orientaux  subissant 
un  agio  par  rapport  à  l'or,  les  acheteurs  extra-européens  n'ont 
plus  une  monnaie  assez  bonne  pour  payer  pour  nos  produits 
le  prix  auquel  est  forcé  de  les  vendre  le  fabricant  anglais,  fran- 
çais ou  allemand.  Ils  se  contentent  des  produits  locaux,  dont  la 
fabrication  se  trouve  par  là  favorisée.  Si  Manchester  se  montre 
infidèle  à  l'étalon  d'or  et  demande  qu'une  entente  des  principaux 
pays  du  globe  restitue  à  l'argent  son  ancienne  force  libératoire, 
c'est  qu'il  lui  faut  défendre  sa  production  contre  la  concurrence 
des  manufactures  établies  à  Bombay,  en  Chine  et  au  Japon.  Les 
considérations  théoriques  de  doctrine  n'ont  rien  à  voir  dans  sa 
détermination. 

Mais  voici  que  l'argent  lui-même,  sans  attendre  de  problé- 
matiques interventions  gouvernementales,  au  lieu  de  continuer 
à  baisser  comme  il  le  faisait  depuis  si  longtemps,  a  commencé 
de  remonter  :  de  27  pence,  le  plus  bas  cours  où  il  fût  descendu, 
il  a  déjà  repris  à  30  ou  31,  niveau  actuel.  La  spéculation,  mal- 
heureusement ,  est  sans  doute  le  principal  agent  de  cette 
reprise.  En  Amérique  et  à  Londres  on  a  escompté,  par  des  achats 
de  prévision  dans  les  bas  cours,  non  seulement  la  réunion  éven- 
tuelle d'une  conférence  monétaire  internationale,  mais  aussi  et 
surtout  les  demandes  considérables  de  métal  blanc  pour  P Extrême- 
Orient  que  pourrait  susciter  la  signature  de  la  paix  entre  le  Japon 
et  la  Chine. 

N'est-il  pas  dans. les  possibilités  de  l'avenir,  cependant,  que, 
l'argent  se  relevant  peu  à  peu  de  sa  longue  dépréciation  et  For 
devenant  d'une  abondance  extrême  par  suite  d'un  développement 
colossal  de  la  production  au  Transvaal  et  en  Australie,  on  ne  voie 
un  jour  se  résoudre  d'elle-même,  sans  lois  ni  conventions,  cette 
question  monétaire  où  se  brise,  impuissante,  la  prétendue  science 
des  économistes  ?  On  est  encore  très  loin  de  l'état  de  choses  qui 
permettrait  d'entrevoir  la  réalisation  d'une  telle  éventualité.  Si 
toutefois  les  mines  d'or  de  l'Afrique  du  Sud  et  de  l'Australie, 
sans  parler  des  filons  des  Montagnes- Rocheuses,  de  l'Oural  et  de 
la  Sibérie  occidentale,  tiennent  les  promesses  que  font  actuelle- 
ment en  leur  nom  ingénieurs  et  géologues,  il  sera  plus  fait  par 
là  pour  la  réhabilitation  de  1  argent  que  par  les  efforts  surhu- 
mains où  se  dépensent  les  bimétallistes  des  deux  mondes. 

Ce  serait  doue  ua  Transvaal  que  le  monde  civilisé  pourrait 
devoir  Y  unique  c,ommfc\Y^OT\&\&  ^w&aj»  4&  %c\lution  que  com- 

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LE  MOUVEMENT   ÉCONOMIQUE. 

porte  probablement  la  question  monétaire.  La  raréfaction  de  l'or 
a  fait  la  baisse  des  prix  et  la  dépréciation  de  l'argent.  Les  mines 
de  F  Afrique  australe  vont  ramener,  avec  l'abondance  de  l'or,  la 
hausse  des  prix  et  le  relèvement  de  l'argent  fin. 

La  production  d'or  du  monde  entier  était  tombée  à  30  mil- 
lions de  francs  par  an  en  1830,  elle  était  de  150  millions  à  la 
veille  de  la  découverte  des  placers  de  la  Californie  et  de  l'Aus- 
tralie. Quatre  ans  plus  tard  elle  atteignait,  par  un  bond  gigan- 
tesque, le  chiffre  de  750  millions.  Il  était  évident,  par  la  nature 
même  des  gisemens  exploités,  que  ce  rendement  considérable 
serait  de  courte  durée;  et  en  effet  la  production  a  diminué  con- 
tinuellement depuis  1853  jusqu'en  1883-1886,  période  pendant 
laquelle  elle  ne  dépassait  plus  500  millions  annuellement. 

De  1887  à  1894  un  revirement  s'est  produit,  et  déjà  l'augmen- 
tation est  énorme.  En  1890  la  production  totale  atteignit  615  mil- 
lions; elle  s'élevait  à  805  millions  en  1893,  et  l'on  sait  à  peu  près 
sûrement  qu'elle  a  dépassé  875  millions  en  1894,  si  môme  elle 
n'a  atteint  900  millions. 

L'ingénieur  Hamilton  Smith,  qui  a  été  l'un  des  principaux 
metteurs  en  œuvre  des  énormes  richesses  aurifères  du  sol  trans- 
vaalien,  estime  que  la  production  du  monde  entier  dépassera  un 
milliard  de  francs  en  1897.  Sur  ce  total  le  Transvaal  aura  fourni 
250  millions;  le  reste  du  monde,  750 millions.  Cet  accroissement 
sera-t-il  de  courte  durée,  comme  l'a  été  la  prodigieuse  augmenta- 
tion due  à  l'exploitation  des  mines  californiennes  et  australiennes 
au  milieu  du  siècle?  Il  est  presque  certain,  répondent  avec 
M.  Hamilton  Smith  d'autres  autorités  d'une  grande  compétence, 
que  la  production  d'or  à  raison  d'un  milliard  par  an  se  main- 
tiendra pendant  une  assez  longue  série  d'années.  Quant  au  Trans- 
vaal, sa  production  maximum  annuelle,  atteinte  peut-être  vers 
1900,  serait  d'environ  300  millions  de  francs. 

Les  raisons  que  donnent  les  experts  de  cette  confiance  dans  la 
durée  du  rendement,  au  moins  en  ce  qui  concerne  le  Transvaal, 
sont  tirées  de  l'examen  des  développemens  miniers  effectués  en 
ce  pays  pendant  les  deux  dernières  années.  Il  est  acquis  que  les 
conditions  géologiques  dans  lesquelles  l'or  apparaît  au  Transvaal 
sont  tout  à  fait  différentes  de  celles  qui  distinguent  la  plupart 
des  mines  aurifères  dans  le  reste  du  monde,  le  caractère  essen- 
tiel des  gisemens  transvaaliens  étant  la  continuité  régulière  des 
couches  du  minerai  et  la  stabilité  de  leur  teneur  en  or. 

On  n'ignore  pas  que  cette  teneur  est  généralement  faible,  très 
inférieure,  dans  le  plus  grand  nombre  des  exploitations,  à  une 
once  d'or  par  tonne  de  minerai,  et  que  le  traitement  ne  serait  presque 


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920  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

en  aucun  point  fructueux,  si  l'on  ne  disposait  d'une  machinerie 
puissante,  portée  au  dernier  degré  de  perfectionnement,  et  ayant 
absorbé  d'énormes  capitaux.  C'est  la  qualité  et  l'efficacité  excep- 
tionnelles de  cet  outillage  qui  permettent  de  tirer  parti  au  Transvaal 
d'élémens  minéralisés  qui,  en  d'autres  pays  et  dans  les  conditions 
habituelles  d'exploitation,  eussent  dû  être  abandonnés  comme 
stériles. 

VII 

Quelles  modifications  l'inondation  d'or  dont  nous  menace  le 
Transvaal  apportera-t-elle  dans  la  situation  économique  des  États 
européens  ?  Les  encaisses  des  grandes  banques  d'Angleterre,  de 
France  et  d'Allemagne  regorgent  déjà  de  richesses  métalliques, 
représentées,  il  est  vrai,  dans  la  circulation  par  du  papier  qui  ne 
fait  point  double  emploi  avec  ces  masses  d'or,  ce  que  l'on  perd 
quelquefois  de  vue  lorsque  l'on  s'étonne  de  voir  1  700  millions  de 
francs  en  métal  jaune  dormir,  prétendument  improductifs,  dans 
les  caves  de  la  Banque  de  France.  Il  est  évident  que  la  monnaie 
surabonde  déjà  sous  toutes  ses  formes,  que  l'excès  en  serait  bien 
plus  sensible  encore  si  les  bimétallistes  parvenaient  à  obtenir  la 
réhabilitation  monétaire  du  métal  blanc,  et  que,  dans  quelques 
années,  à  l'aurore  du  siècle  prochain  peut-être,  le  déluge  gran- 
dissant de  la  monnaie  aura  produit  des  effets  dont  on  ne  peut 
même  avoir  raisonnablement  l'idée  dès  aujourd'hui.  L'intérêt  de 
l'argent  ira  toujours  en  s  abaissant  :  il  n'est  déjà  plus  de  3  pour  100 
pour  les  valeurs  qui  servent  de  baromètre  financier;  il  descendra 
à  2  3/4  et  à  2  1/2.  Déjà  le  Crédit  foncier  a  émis  des  obligations  à 
2,80  pour  1 00 ,  et  la  ville  de  Paris  des  obligations  à  2  1  /2  pour  1 00.  Ce 
sont  des  titres  à  lots  ;  mais  dans  un  temps  donné  les  grandes  com- 
pagnies de  chemins  de  fer  convertiront  leurs  obligations  actuelles 
3  pour  100  en  titres  ne  rapportant  plus  que  21/2  sans  lots  ou  adop- 
teront ce  type  pour  leurs  émissions  nouvelles,  comme  va  le 
faire  prochainement  l'une  d'elles,  la  Compagnie  d'Orléans.  L'État 
lui-même  émettra  de  la  rente  à  ce  taux,  et  y  ramènera  par  une 
grande  opération  les  quinze  milliards  de  sa  dette  pour  lesquels  il 
paie  encore  3  pour  100.  Ainsi  se  continuera  ce  mouvement 
étrange  dont  les  consolidés  anglais  indiquent  déjà  les  prochaines 
étapes  par  leur  cote  aristocratique  de  107  pour  100  pour  un 
revenu  de  2  3/4  pour  100,  destiné  à  tomber  automatiquement,  dans 
un  petit  nombre  d'années,  à  2  1/2.., 

Les  conséquences  sociales  du  mouvement  qui  abaissera  ainsi 
le  taux  de  l'intérêt  jusqu'à  2  pour  100  un  jour,  peut-être  plus  bas 


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LE   MOUVEMENT   ÉCONOMIQUE.  921 

encore,  sont  incalculables.  Elles  peuvent  se  résumer  cependant  en 
une  tendance  caractéristique  :  savoir  que,  contrairement  à  ce  que 
Ton  a  vu  se  produire  en  certains  pays  civilisés  et  à  différentes 
époques,  les  riches  désormais  deviendront  de  moins  en  moins 
riches,  et  les  pauvres  de  moins  en  moins  pauvres,  et  que  la  néces- 
sité du  travail  sera  plus  que  jamais  la  loi  du  monde  et  la  condi- 
tion initiale  de  la  fortune. 

Plus  près  du  temps  présent,  dans  les  six  mois  écoulés  de 
l'année  1895,  la  perspective  des  richesses  que  réserve  le  Trans- 
vaal  à  ceux  qui  ont  su  prévoir,  agir  et  se  donner  de  la  peine,  a 
réveillé  de  sa  torpeur,  il  semble  au  moins,  l'esprit  d'entreprise. 
On  ne  rêve  plus  seulement  de  mines  d'or,  mais  d'une  exploitation 
en  règle  des  mondes  nouveaux.  Les  étonnantes  choses  accomplies 
dans  l'Afrique  méridionale  par  un  homme  d'énergie,  M.  Gecil 
Rhodes,  les  exploits,,  moins  éclatans  mais  tout  aussi  merveilleux, 
de  plusieurs  de  nos  explorateurs,  l'attente  enfin  des  nouveautés 
que  fera  surgir  le  succès  de  notre  expédition  de  Madagascar,  pré- 
parent de  grands  changemens  dans  nos  habitudes  économiques, 
et  ouvrent  des  vues  inattendues  à  notre  activité  industrielle, 
actuellement  encore  si  languissante. 

VIII 

La  réalisation  de  ces  rêves  est-elle  possible  avec  le  maintien 
rigoureux  du  tarif  douanier  dont  l'établissement  a  coïncidé  avec 
le  commencement  de  la  période  néfaste  pour  notre  commerce 
extérieur?  Nous  sommes  à  un  tournant;  il  faut  nous  résigner  à 
voir  notre  part  un  peu  plus  réduite  chaque  année  sur  les  grands 
marchés  internationaux,  ou  bien  un  effort  énergique  nous  rouvrira 
sans  retard  des  débouchés  qui  se  fermaient  et  percera  des  voies 
nouvelles,  où  passeront  nos  produits.  C'est  en  la  considérant  sous 
cet  aspect  que  l'on  aperçoit  toute  la  portée  de  l'approbation  donnée 
par  les  Chambres  presque  à  l'unanimité,  dans  les  derniers  jours 
de  la  session,  à  la  convention  qui  rétablit  entre  la  France  et  la 
Suisse  les  anciennes  relations  amicales  de  commerce,  si  malencon- 
treusement rompues  il  y  a  trois  ans. 

Les  résultats  de  cette  rupture  ont  été  maintes  fois  exposés  au 
public  français.  Nous  les  avons  présentés  l'an  dernier,  et  il  y  a 
quelques  mois  encore,  aux  lecteurs  de  la  Revue.  Nos  exporta- 
tions en  Suisse  avaient  fléchi  de  plus  de  50  millions  de  francs; 
les  ventes  de  la  Suisse  en  France  présentaient  une  diminution 
beaucoup  moins  forte.  Nous  payions  les  frais  de  cette  lutte  de 
tarifs,  dont  nos  régions  de  l'Est  avaient  particul\feT^t[i^TiV^%w^t>x . 

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922  REVUE   DES    DEUX   MONDES. 

De  plus,  les  sympathies  qui  avaient  existé  de  tout  temps  entre 
les  deux  nations,  s'atténuaient  au  point  de  faire  place  à  une  indif- 
férence déjà  hostile.  Nos  voisins  ne  se  gênaient  guère  pour  déclarer 
à  qui  voulait  l'entendre  qu'ils  étaient  résolus  à  développer  leurs 
industries  à  outrance  pour  nous  faire  pièce,  et  que,  pour  les  pro- 
duits qu'ils  ne  pourraient  fabriquer  eux-mêmes,  ils  n'avaient  que 
l'embarras  du  choix  entre  les  offres  de  l'Allemagne,  de  l'Au- 
triche, de  la  Belgique  et  de  l'Italie. 

Une  association  s'était  cependant  formée  des  deux  côtés  du 
Jura  pour  la  recherche  des  moyens  les  plus  propres  à  amener 
une  réconciliation  commerciale  entre  nos  voisins  et  nous.  Les 
membres  français  de  cette  Union  franco-suisse  ont  peut-être  ou- 
blié parfois,  dans  leur  ardent  désir  de  réussir,  que  tous  les  torts 
n'étaient  pas  de  notre  côté,  que  la  Suisse  avait  bien  eu  les  siens, 
et  qu'il  ne  fallait  pas  rendre  seuls  les  auteurs  du  tarif  de  1891 
responsables  de  la  rupture  et  de  ses  suites.  Mais  ces  points  n'ont 
plus  qu'un  intérêt  rétrospectif  assez  secondaire.  Le  prédécesseur 
de  M.  Lebon  au  ministère  du  commerce,  M.  Lourties,  avait  très 
sagement  défini  la  façon  dont  il  fallait  ouvrir  les  négociations  : 
«  Je  suis  d'avis  de  rentrer  en  conversation  avec  les  Suisses,  afin 
de  savoir  si  réellement  ils  sont  disposés  à  faire  les  concessions 
réciproques  nécessaires  pour  aboutir  à  une  entente...  Il  ne  faut 
pas  nous  mettre  dans  le  cas  de  subir  un  refus.  » 

Ce  que  M.  Lourties  avait  commencé,  MM.  Lebon  et  Hano- 
taux  l'ont  achevé,  bien  secondés  en  cette  négociation  par 
M.  Barrère,  notre  ambassadeur  à  Berne.  L'affaire  a  été  menée 
discrètement,  avec  une  véritable  entente  des  intérêts  à  ménager 
des  deux  parts,  et,  lorsque  subitement  on  apprit,  en  juin,  que 
les  deux  gouvernemens  s'étaient  mis  d'accord,  ce  que  l'on  connut 
d'abord  des  conditions  de  l'entente  permit  de  conclure  à  la  cer- 
titude du  succès  auprès  de  l'opinion  et  du  Parlement. 

La  convention  nouvelle  diffère  de  celle  de  1892  en  trois  points 
essentiels  :  le  nombre  des  articles  sur  lesquels  portent  les  ré- 
ductions consenties  sur  le  tarif  minimum  français,  l'importance 
de  ces  réductions,  et  leur  répercussion  vis-à-vis  des  pays  autres 
que  la  Suisse.  En  1892,  soixante-deux  articles  du  tarif  minimum 
français  étaient  remaniés  :  la  convention  n'en  touche  que  trente. 
Les  réductions  consenties  sont  inférieures  à  celles  de  1892.  Elles 
imposent  un  moindre  sacrifice  à  celles  de  nos  industries  qui  vont 
subir  une  diminution  de  protection.  Nos  négociateurs  enfin  se 
sont  efforcés  de  ne  faire  porter  les  concessions  que  sur  des  articles 
de  pToàucl\OTi  suisse  (fromages,  montres,  broderies,  etc.),  afifl 
d'éviter  <\ue,  ^*x  Y  e&&  teA*.  <àa»»&  vka  la  nation  la  plus  favorisée, 


LE   MOUVEMENT    ÉCONOMIQUE.  923 

les  importations  d'autres  pays  ne  fussent  indûment  admises  au 
bénéfice  des  mêmes  réductions.  On  ne  peut  oublier  le  fameux 
article  H  du  traité  de  Francfort  :  les  réductions  ne  portent  point 
sur  des  articles  que  l'Allemagne  peut  produire  à  un  prix  aussi  bas 
que  la  Suisse. 

Donc  c'est  fait;  les  deux  pays  appliqueront  désormais  aux  pro- 
duits l'un  de  l'autre  leur  tarif  minimum,  moyennant  que  du  côté 
de  la  France  ce  tarif  présente  des  atténuations  sur  trente  articles 
déterminés.  On  sait  que  la  convention  de  1892  n'avait  été  rejetée 
par  la  Chambre  que  parce  qu'elle  consentait  sur  trop  de  points, 
et  surtout  de  points  touchant  l'agriculture,  ce  genre  d'atténuation . 
Le  gouvernement  français  ne  s'est  heureusement  pas  cantonné 
cette  année  plus  qu'il  y  a  trois  ans  sur  le  terrain  de  la  défense 
du  tarif  minimum  jusqu'à  expérience  complète,  comme  on  le  lui 
conseillait  volontiers  de  certains  côtés.  L'opinion  publique  n'au- 
rait pas  approuvé  cette  attitude,  les  protectionnistes  sages  ont  été 
les  premiers  à  le  comprendre.  On  a  vu  M.  Méline  lui-môme  ac- 
cepter la  mission  de  rapporteur  du  projet  sur  la  convention 
franco-suisse  et  rédiger  un  rapport  favorable.  Il  a  donné,  dans 
son  journal,  des  raisons  assez  plausibles  de  son  adhésion  :  «  Les 
«  taxes  nouvelles  qui  figurent  dans  l'accord  ne  sont  pas  consoli- 
dées :  nous  conservons  le  droit  de  les  modifier,  de  les  relever 
le  jour  où  il  serait  démontré  par  l'expérience  qu'elles  sont  insuf- 
fisantes... Nous  restons  maîtres  de  nos  tarifs,  et  c'est  là  le  point 
capital ,  car  il  est  la  clef  de  voûte  de  notre  régime  économique 
tout  entier.  Le  gouvernement  français  a  rigoureusement  respecté 
sur  ce  point  les  volontés  formelles  du  Parlement;  il  n'a  pas  opéré 
d'autorité  les  réductions  qu'il  acceptait;  il  n'a  pris  qu'un  engage- 
ment, celui  de  déposer  sur  le  bureau  de  la  Chambre  un  projet 
de  loi  tendant  à  certaines  diminutions  sur  notre  tarif  minimum  et 
de  le  soutenir  ;  le  Parlement  statuera  ensuite  dans  sa  liberté  et 
sa  souveraineté,  et  prendra  la  décision  qui  lui  paraîtra  la  plus 
conforme  à  l'intérêt  du  pays.  » 

Le  Parlement  a  statué.  Il  lui  a  paru  que  la  décision  la  plus 
conforme  aux  intérêts  du  pays  était  une  approbation  complète  de 
la  convention.  Quelques  libre-échangistes  ont  célébré  ce  vote 
comme  le  9  thermidor  de  la  «  Terreur  »  protectionniste.  Ces  exagé- 
rations font  sourire.  L'Union  franco-suisse,  qui  a  été  à  la  peine, 
a  eu  le  bon  goût  d'être  modérée  dans  sa  joie,  de  n'avoir  pas  le 
triomphe  insolent.  Quant  aux  protectionnistes,  ils  ont  pris  la 
chose  si  habilement  qu'ils  semblent  aujourd'hui  avoir  eu  leur 
part  dans  la  victoire. 

M.  Méline  a  trouvé  une  nouvelle  formule  assez  heureuse,  et 


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924  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

qui  mérite  de  faire  fortune,  si  elle  représente  une  pensée  poli- 
tique sérieuse  :  «  La  défense  du  marché  intérieur,  dit-il,  n'est  pas 
inconciliable  avec  notre  expansion  au  dehors.  »  A  quoi  bon  rap- 
peler que  M.  Prudhomme  a  parlé  d'un  sabre  servant  à  défendre 
les  institutions  et  au  besoin  aies  combattre?  Si  le  protectionnisme 
parvient  à  établir  qu'il  est  encore  le  plus  sûr  moyen  d'ouvrir  à 
nos  industries  des  débouchés  extérieurs,  faisons-nous  tous  pro- 
tectionnistes. 

Il  y  a  cependant  des  intransigeans  dans  le  parti,  et  qui  accu- 
sent leur  chef  de  trahison.  Ils  n'ont  pas  tout  à  fait  tort,  à  leur 
point  de  vue,  de  déplorer  ce  qui  vient  d'être  fait.  On  avait  voulu 
en  1891  établir  la  fixité  de  la  tarification.  Derrière  la  barrière 
inflexible  du  tarif  minimum,  nos  industries  devaient  renouveler 
leur  outillage,  perfectionner  leurs  procédés,  redevenir  prospères. 
Il  y  avait  chose  jurée  :  quoi  qu'il  arrivât,  il  ne  fallait  plus  tou- 
cher au  tarif. 

Et  voilà  que  le  constructeur  même  de  l'œuvre  aide  à  prati- 
tiquer  une  brèche  dans  la  muraille  de  1891.  A  qui  se  fier  désor- 
mais? On  admirera  d'ailleurs  la  façon  dont  M.  Méline  explique 
son  cas,  assez  embarrassant  à  vrai  dire.  Il  démontre  comment, 
en  abattant  une  partie  du  mur,  il  rend  un  pieux  hommage  à  l'es- 
prit qui  l'avait  fait  élever,  et  comment,  en  démolissant  sur  un 
point,  il  fortifie  l'ensemble.  M.  Ribot  a  remercié  M.  Méline  du 
concours  qu'il  avait,  en  cette  affaire,  donné  au  gouvernement.  S'il 
y  avait  quelque  ironie  dans  le  remerciaient,  M.  Méline  a  pu  y 
trouver  surtout  un  certificat  donné  à  son  patriotisme,  et  aussi 
une  fiche  de  consolation,  puisque  M.  Ribot  a  déclaré,  en  même 
temps,  que  la  convention  n'était  pas  une  mesure  libre-échangiste, 
qu'on  aurait  tort  d'y  voir  une  rupture  avec  le  système  économique 
adopté  par  la  Chambre  précédente.  Tout  de  même  la  preuve  a  été 
faite  qu'il  peut  être  politique  de  toucher  à  l'arche  sainte  du  tarif 
minimum,  et  qu'au  besoin  les  protectionnistes  eux-mêmes  sont 
gens  à  prêter  la  main  à  l'accomplissement  du  sacrilège. 

Auguste  Moireau. 


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NOTES  DE  VOYAGE 


UN  PÈLERINAGE  MUSICAL 


Mayence,  le  30  juillet  1895. 

L'Angleterre  et  l'Allemagne  ont  fait  entre  elles,  cette  année,  un 
échange  d'une  espèce  assez  imprévue  :  elles  ont  échangé  leurs  grands 
musiciens.  L'Allemagne  a  prêté  à  l'Angleterre  Jean-Sébastien  Bach;  et 
voici  que  l'Angleterre  vient  à  son  tour  de  prêter  —  ou,  si  l'on  préfère,  de 
restituer  —  à  l'Allemagne  Georges-Frédéric  Haendel. 

C'est,  en  effet,  un  Festival  Bach  qui  a  remplacé  à  Londres,  ce  prin- 
temps passé,  les  séances  ordinaires  du  Festival  Hsendel  :  événement 
considérable,  et  tel  que  depuis  longtemps  il  ne  s'en  était  point  produit 
de  pareil  dans  le  monde  musical  anglais.  Car  il  ne  s'agissait  pas  simple- 
ment, cette  fois,  d'une  de  ces  exhibitions  de  curiosités  étrangères  qui  se 
renouvellent  tous  les  ans,  dans  les  théâtres  et  les  salles  de  concert  à  la 
mode,  durant  la  season.  Ce  n'est  pas  en  rival  de  M.  Humperdinck,  ni 
de  M.  Paderewski,  ni  de  Mlle  Yvette  Guilbert,  que  Jean-Sébastien  Bach  a 
fait  son  entrée  au  Queen's  Hall,  mais  en  rival,  ou  plutôt  en  successeur 
de  Georges-Frédéric  Hœndel  :  et  ainsi  ces  trois  séances  du  Bach  Choir 
ont  eu  toute  l'importance  d'une  révolution,  dans  les  mœurs  artistiques 
du  public  anglais.  Plus  profondément  que  tant  d'autres  symptômes 
que  je  signalais  l'autre  jour,  elles  ont  prouvé  que  l'Angleterre  était 
lasse  d'une  trop  longue  fidélité  à  ses  vieilles  traditions  nationales.  Bach 
se  substituant  à  Hœndel,  la  Messe  en  si  mineur  et  les  deux  Passions  pre- 
nant la  place  du  Messie,  de  Samson,  et  d'Israël  en  Egypte,  quel  signe 
pouvait  être  plus  caractéristique  d'une  époque  nouvelle?  Il  ne  nous 
resterait  plus,  après  cela,  qu'à  voir  le  culte  de  Racine  succéder  à  celui 
de  Shakspeare. 

Encore  le  culte  des  Anglais  pour  Shakspeare  n'est-il   pas  aussi 


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on  avait  même  continue  ae  îei 
avaient  été,  pour  des  sortes  de  vôj 
chargées  de  fournir  périodiquemt 
pâture  d'art,  de  pompe,  et  de  piél 
disputaient  l'honneur  de  chanter 
Haendel  Choir  s.  On  se  rendait  là 
recueillies  ;  patiemment  on  subis 
airs,  des  duos  et  des  chœurs;  et 
l'assistance  entière  écoutait  deboi 
Ainsi  Haendel  remplissait  en 
nationale  :  et  c'est  de  ce  rôle  séci 
profit  de  Sébastien  Bach.  Non  p< 
remercié,  ni  qu'on  ait  tout  à  fait 
déjà  l'élite  de  la  société  anglais 
voici  déjà  que  l'on  a  transporté  a 
marques  de  vénération  que,  dui 
C'est  maintenant  au  Bach  Choir  q 
la  Messe  en  si  mineur  et  la  Pas, 
désormais  chargées  d'élever  à  Di 
âme  anglaise  un  peu  distinguée, 
ment  M.  Statham,  que  Bach  est 
universel.  La  croyance  à  sa  supé 
pris  toute  la  force  d'un  article  d 
aussi  bien  les  savans  que  les  ignc 
mirée  d'emblée,  considérée  cou 
Et,  par  une  conséquence  naturel 
arrive  de  plus  en  plus  à  mettre  ï 
Beethoven  appelait  le  maître  de* 


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NOTES    DE   VOYAGE.  927 

changé  en  Allemagne,  depuis  qu'elles  en  sont  revenues,  et  que  le  mu- 
sicien qu'elles  méprisent  si  fort  est  en  train  d'y  être  fêté  comme  le 
maître  des  maîtres?  Qu'auraient-elles  dit  si  elles  avaient  assisté,  il  y  a 
trois  mois,  à  l'exécution  du  Messie  au  Wagner- Verein  de  Berlin,  sous 
la  présidence  de  l'empereur  Guillaume?  Mais  qu'auraient-elles  dit  sur- 
tout si  elles  s'étaient  trouvées  de  passage  à  Mayence  cette  semaine, 
et  si  elles  avaient  vu  toutes  les  autorités  musicales  de  l'Allemagne,  les 
compositeurs  et  les  critiques,  et  les  chefs  d'orchestre,  et  les  virtuoses, 
et  des  princes  régnans,  et  l'impératrice  Frédéric  elle-même,  leur  com- 
patriote, si  elles  avaient  vu  cette  foule  se  presser,  trois  jours  durant, 
en  pèlerinage  pieux,  dans  une  salle  de  concert  construite  à  cet  effet, 
pour  y  entendre  chanter  des  oratorios  de  Hœndel? 

Peu  importent,  au  surplus,  les  préférences  musicales  de  ces  jeunes 
personnes.  Mais  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que,  au  moment  même  où 
l'Angleterre  paraissait  ne  plus  vouloir  de  Haendel,  l'Allemagne  le  lui 
a  repris,  reconnaissant  en  lui  l'un  des  plus  grands  parmi  ses  enfans. 
Comme  Bach  en  Angleterre,  c'est  Hœndel  qui  a  été  en  Allemagne  le 
héros  de  l'année.  C'est  par  une  ouverture  de  Hœndel  qui  s'est  ouverte 
à  Cologne,  le  mois  passé,  la  première  des  trois  séances  du  Festival 
Rhénan  consacrées,  suivant  le  programme,  à  la  glorification  de  la  mu- 
sique nationale  :  et  c'était  déjà  indiquer  en  quelle  haute  estime  on  te- 
nait le  vieux  maître.  Mais  c'est  à  Mayence  surtout,  dans  cet  admirable 
festival  organisé  en  son  honneur,  que  l'Allemagne  a  repris  officielle- 
ment possession  de  lui.  Depuis  les  premières  journées  de  Bayreuth, 
je  ne  me  souviens  pas  d'avoir  assisté  à  d'aussi  belles  fêtes.  Les  toi- 
lettes y  étaient  plus  négligées  qu'aux  festivals  de  Londres,  les  mines 
moins  solennelles,  et  personne  ne  se  levait  que  dans  les  entr'actes  : 
mais  nous  étions  tous  frémissans  de  bonheur  sous  cette  prodigieuse 
musique  qui  se  répandait  dans  la  salle,  tantôt  douloureuse  et  lente, 
pénétrée  d'une  tristesse  mortelle,  d'autres  fois  joyeuse  d'une  joie 
surhumaine,  et  toujours  également  lumineuse  et  pure,  déroulant  ses 
nobles  lignes  comme  une  frise  antique  dans  l'air  transparent  du  Midi. 

Il  serait  trop  beau  de  croire,  pourtant,  qu'à  la  seule  perfection  de  ses 
œuvres  Hœndel  ait  dû  l'insigne  triomphe  dont  vient  de  l'honorer  sa 
patrie.  Une  part  de  chance  se  mêle  toujours  à  la  destinée  de  toute 
gloire,  et  la  gloire  de  Hsendel  aurait  peut-être  dormi  de  longues  années 
encore  en  Allemagne  sans  l'idée  qu'a  eue  un  savant  musicographe  al- 
lemand, le  docteur  Chrysander,  de  la  réveiller  de  son  sommeil  sécu- 
laire pour  la  faire  servir  à  sa  propre  gloire.  Ce  ne  sont  pas,  en  effet,  des 
oratorios  de  Hœndel  seul,  mais  plutôt  des  œuvres  écrites  en  collabo- 
ration par  Hœndel  et  le  docteur  Chrysander,  qui  viennent  de  rjappeler 
si  brillamment  l'attention  de  l'Allemagne  sur  l'un  de  ses  mat  très  les 
plus  vénérables. 

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tent  d  écrire  sa  mograpnie,  ei  a 
tiente  critique,  il  s'est  encore  eff 
de  toutes  les  influences  extérieu 
tion.  Par  amour  pour  Hœndel,  il 
la  musique  vocale  du  xvn#  et  < 
centaines  de  méthodes  de  cha 
dont  personne,  depuis  un  siècl* 
s'en  est-il  point  tenu  là.  H  a  f  oran 
de  nous  rendre  son  œuvre,  non 
partitions,  mais  telle,  exactemei 
de  fraîcheur  et  de  nouveauté.  1 
mirer  son  héros,  il  s'est  trouvé 

Ces  collaborations  posthuin 
d'ailleurs,  être  fort  au  goût  de 
Déjà  Hans  de  Bulow,  sous  pré 
de  piano  de  Scarlatti  et  des  fils 
vieux  ouvrages  maints  agrémei 
Conservatoire  de  Leipzig,  M.  Re 
un  petit  livre  des  plus  curieux  o 
gravé  des  œuvres  de  piano  de 
sur  lequel  Mozart  et  les  pianist 
der,  au  courant  de  l'exécution 
suggérait  à  ce  moment  :  et  aus 
rendre  à  ces  œuvres  divines  le 
avec  son  insouciance  ordinaire 

Beethoven  lui-même  n'a  pa 
s'est  point  encore  avisé  de  chari 
on  a  commencé  à  y  changer  le 


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NOTES    DE   VOYAGE.  929 

de  suite  le  môme  morceau  de  la  môme  façon;  et  ce  qu'il  écrivait  n'était 
sans  doute  qu'un  lointain  écho  de  la  musique  surnaturelle  qui,  nuit  et 
jour,  jaillissait  en  lui.  Mais  d'autant  plus  il  est  aujourd'hui  difficile  à 
un  musicien,  si  savant  qu'il  soit,  de  compléter  des  textes  qui,  d'ailleurs, 
n'ont  pas  besoin  de  ce  complément  pour  nous  consoler  de  la  vie.  Et 
j'avoue  que  les  additions  de  M.  Reinecke,  en  particulier,  me  paraissent 
pour  la  plupart  absolument  inutiles. 

Tandis  qu'il  me  semble  au  contraire  que  M.  Chrysander  a  eu  raison 
tout  à  fait  de  vouloir  compléter  Hsendel  :  car  celui-là  n'a  certainement 
pas  noté  ses  airs  tels  exactement  qu'il  les  faisait  chanter;  et  certaine- 
ment les  détails  qu'il  n'a  point  notés  sont  de  ceux  qu'avec  un  peu  d'é- 
tude on  doit  pouvoir  rétablir.  On  sait  en  effet  que  tous  les  oratorios 
de  Hsendel  sont  des  œuvres  de  circonstance,  écrites  le  plus  souvent  en 
quelques  jours,  et  destinées  à  être  chantées  dans  telles  ou  telles  condi- 
tions spéciales.  À  chacune  des  exécutions  nouvelles  à' Hercule,  par 
exemple,  Hsendel  remaniait  la  partition  qu'il  en  avait  faite  d'abord  : 
suivant  la  science  des  chanteurs  et  la  force  de  leur  voix,  il  ajoutait  ou 
retranchait  des  airs  à  leurs  parties,  et  dans  les  airs  eux-mêmes  il  ne  se 
faisait  pas  faute  de  simplifier  ou  de  compliquer.  Et  l'on  sait,  en  outre, 
qu'à  des  prétentions  qu'ils  ont  fidèlement  conservées  aujourd'hui,  les 
chanteurs  joignaient  autrefois  une  variété  de  connaissances  qui  rempli- 
rait d'épouvante  les  plus  savans  chanteurs  d'à  présent.  Le  moindre 
d'entre  eux  était  tenu  de  savoir  varier  un  air  de  vingt  façons  différentes, 
d'improviser  à  chaque  fois  de  nouvelles  cadences,  en  un  mot  de  tenir 
vraiment  le  texte  écrit  pour  un  simple  canevas,  et  de  collaborer  avec 
le  musicien  pour  tous  les  détails  accessoires. 

Et  non  seulement  nous  pouvons  être  assurés  que  les  airs  de  Hœndel 
n'étaient  point  chantés  tels  qu'ils  étaient  écrits,  mais,  par  une  bonne 
fortune  admirable,  nous  savons  encore  de  quelle  façon  ils  étaient 
chantés.  On  a  conservé,  en  effet,  un  air  de  Hsendel  que  celui-ci  avait 
lui-même  annoté  pour  une  chanteuse,  marquant  tout  le  détail  des 
nuances,  des  variations,  des  vocalises,  des  cadences,  qu'il  entendait 
que  l'interprète  adjoignit  à  son  texte.  C'est  sur  ce  précieux  document 
que  s'est  appuyé  le  docteur  Chrysander,  et  sur  tous  les  traités  de 
chant  des  maîtres  italiens  de  Hsendel,  Granacci,  Zacconi  et  les  autres, 
pour  restituer  à  ces  vieux  airs  la  variété  et  l'éclat  que  le  cours  du  temps 
leur  avait  enlevés.  Et  à  en  juger  par  les  deux  oratorios  que  je  viens 
d'entendre  à  Mayence,  Debora  et  Hercule,  c'est  là  une  partie  de  sa  tâche 
où  il  a  pleinement  réussi.  Les  ornemens  qu'il  a  introduits  dans  les  airs 
de  Hsendel  n'ôtent  rien  à  cette  prodigieuse  pureté  de  contours  qui  est, 
à  mon  avis,  leur  principale  beauté  :  la  phrase  se  déroule  toujours  har- 
monieuse et  claire,  sous  des  variations, destinées  seulement  à  maintenir 
toujours  fraîches  l'expression  et  la  couleur.  Et  lorsque,  à  la  fin  des  airs, 
dans  le  silence  de  l'orchestre,  le  chanteur  roucoule  une  cadence  ax*s& 
Tom  caxx.  —  1895.  ^ 


930  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  retomber  sur  la  note  finale,  le  plaisir  qu'on  en  éprouve  est  vraiment 
trop  inoffensif  pour  qu'on  puisse  s'aviser  de  le  trouver  inutile. 

En  même  temps  qu'il  remettait  au  point  les  parties  de  chant, 
M.  Chrysander  s'est  encore  efforcé  de  nous  restituer,  telle  qu'à  l'origine 
elle  devait  être,  l'orchestration  de  ces  oratorios  de  Hsendel.  Et  ici  encore 
onnesauraittroplelouer  durésultat  de  son  travail.  Suivant  les  intentions 
expresses  du  maître,  il  a  divisé  l'orchestre  en  deux  parties,  le  grosso  et 
le  ripieno,  le  grosso  chargé  de  l'accompagnement  des  soli,  le  ripienô 
plus  spécialement  destiné,  dans  les  passages  où  il  intervient,  à  faire  de 
l'orchestre  comme  un  double  chœur  opposé  au  double  chœur  des  voix. 
Et,  toujours  suivant  l'intention  expresse  de  Hsendel,  c'est  au  cembalo 
ou  clavecin  que  M.  Chrysander  a  confié  le  soin  de  marquer  le  rythme 
dans  tous  les  morceaux,  et  de  remplir  l'harmonie  dans  les  morceaux 
sans  accompagnement.  Peut-être  seulement,  sous  prétexte  de  remplir 
l'harmonie,  M.  Chrysander  a-t-il  parfois  prêté  à  la  partie  de  cembalo  des 
harmonies  bien  singulières,  et  d'un  romantisme  un  peu  trop  wagné- 
rien?  Après  cela,  qui  sait  I  Ce  Hsendel  était  un  homme  de  ressources  si 
variées,  et  les  inventions  les  plus  imprévues  lui  coûtaient  si  peu  ! 

La  musique  des  oratorios  ainsi  restituée,  il  s'agissait  maintenant  d'en 
traduire  les  paroles.  L'entreprise,  à  dire  vrai,  n'était  difficile  que  pour 
ce  qui  touchait  le  récitatif;  car  dans  les  airs,  les  duos,  et  les  chœurs, 
le  détail  des  mots  n'a  guère  d'importance,  et  les  vers  de  M.  Chrysander 
rendent  le  plus  souvent  assez  bien  la  signification  générale  du  texte 
anglais  qu'ils  remplacent.  Mais  il  en  allait  autrement  du  récitatif,  sur- 
tout dans  des  œuvres  toutes  dramatiques,  comme  Samson,  Judas  Mac- 
chabée, ou  Hercule,  où  c'est  le  récit  qui  constitue  la  base  même  du 
drame,  un  récit  condensé  à  tel  point  qu'on  n'y  trouverait  pas  un  seul 
mot  qui  ne  porte.  Dans  ces  conditions,  il  a  paru  à  M.  Chrysander  qu'il 
avait  le  devoir  de  choisir  entre  les  paroles  et  la  musique  :  et,  très 
courageusement,  il  a  choisi  les  paroles.  Il  a  traduit  littéralement,  avec 
une  fidélité  scrupuleuse,  le  texte  anglais  des  récitatifs,  après  quoi  il  a 
modifié  la  musique  pour  la  mettre  d'accord  avec  le  texte  nouveau.  Et 
c'est,  en  vérité,  de  toutes  ses  innovations,  celle  qu'il  m'est  le  plus  mal- 
aisé de  lui  pardonner.  Car  il  a  beau  dire  que  c'est  le  drame  qui  importe 
avant  tout,  je  ne  peux  me  résigner  à  voir  ainsi  altérer,  mesure  par 
mesure,  l'harmonieux  caractère  des  phrases  de  Haendel:  sans  compter 
qu'on  dirait  par  instans  que  ce  n'est  point  pour  mettre  la  musique  d'ac- 
cord avec  sa  traduction,  mais  pour  l'embellir  et  la  rendre  plus  expres- 
sive, que  M.  Chrysander  l'a  si  librement  remaniée.  Dans  ces  récitatifs 
d'une  simplicité  toute  classique,  il  a  introduit  les  accidens  les  plus 
variés,  dessinant  des  mélodies  pour  ne  pas  faire  répéter  plusieurs  fois 
la  même  note,  \>o\jtav«rero\.  \&  r^&me  à  sa  fantaisie.  Je  sais  que 
ces  questions  4ô  Uaàuç&ou  wdX  \o<&yros%  yb&bàsns&.  ^^ss^^ées; 
mais  outre  que  la  langue  sû&Tùsafc»  *»X  wKL^rawKfc*  *&\<v&sÈafiB* 

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NOTES    DE   VOYAGE.  931 

pour  rendre  le  passage  plus  facile,  je  ne  puis  oublier  que  lorsque  la 
Société  des  Grandes  Auditions  nous  a  offert,  il  y  a  quelques  années, 
Israël  en  Egypte,  un  musicien  français,  M.  Xavier  Perreau,  a  fait  une 
traduction  de  cette  œuvre  admirable  où  il  a  su  garder  aux  paroles  toute 
leur  force  d'expression,  sans  presque  jamais  être  contraint  de  modifier  la 
musique.  Sa  traduction  est  d'ailleurs,  je  crois,  le  modèle  du  genre. 
Combien  je  l'ai  regrettée  en  entendant  ces  récitatifs  de  M.  Ghrysander  I 
Et  combien  j'ai  regretté  la  noble  musique  de  Hœndel  ! 

Je  ne  puis,  en  revanche,  que  louer  sans  réserve  M.  Chrysander  pour 
la  façon  dont  il  a  rempli  la  dernière  partie,  la  plus  importante  peut- 
être,  de  sa  tâche  :  celle  qui  consistait  ^retrancher,  après  avoir  ajouté.  Car 
il  a  admis  dès  le  début,  la  nécessité  absolue  de  pratiquer,  dans  les  ora- 
torios de  Hœndel,  de  larges  coupures.  Ces  oratorios,  en  effet,  étant  avant 
tout  des  œuvres  de  circonstance,  contiennent  une  foule  de  morceaux 
qui  n'y  figurent  que  pour  répondre  à  telle  ou  telle  condition  fortuite.  Il 
y  a  ainsi  des  airs  qui  sont  dus  à  ce  qu'un  ténor  voulait  chanter  le  même 
nombre  d'airs  que  la  basse;  il  y  a  des  chœurs  pris  par  Hœndel  à 
d'autres  oratorios  de  lui-môme  ou  de  ses  confrères,  et  introduits  là  pour 
permettre  à  la  séance  de  durer  aussi  longtemps  que  les  précédentes. 

Et  sous  toutes  ces  parties  en  quelque  sorte  contingentes,  les  orato- 
rios de  Hœndel  sont  de  grands  drames  dans  le  genre  des  tragédies 
grecques,  des  drames  où  le  chœur  et  le  récit  tiennent  le  rôle  principal, 
mais  où  se  déroule  devant  l'auditoire  une  action  pathétique.  Il  s'agis- 
sait donc,  désormais,  de  dégager  le  drame  de  ces  accessoires  inutiles, 
de  resserrer  la  suite  de  ses  péripéties,  de  le  faire  apparaître  devant 
notre  public  moderne  dans  les  meilleures  conditions  pour  qu'il  pût 
nous  toucher.  C'est  ce  qu'a  essayé  de  faire  M.  Chrysander,  et  c'est  en 
quoi  il  me  semble  avoir  le  plus  complètement  réussi.  Abrégés  comme 
il  nous  les  a  offerts,  les  deux  oratorios  que  nous  venons  d'entendre  sont 
vraiment  des  chefs-d'œuvre  depuissance  et  de  vérité  dramatiques,  Her- 
cule surtout,  si  vivant  et  si  passionné,  sous  l'inaltérable  pureté  de  ses 
formes,  que  pour  la  première  fois,  en  l'entendant,  j'ai  compris  l'émotion 
tout  ensemble  contenue  et  profonde  que  devaient  produire  sur  le  public 
athénien  les  drames  harmonieux  de  Sophocle.  Encore  ne  faut-il  point  ju- 
ger trop  sévèrement  le  vieux  Hœndel,  pourla  faiblesse  qu'il  a  eue  d'alour- 
dir par  toute  sorte  d'airs  et  de  duos  superflus  la  [forte  unité  dramatique 
de  ses  œuvres.  Dans  ces  exécutions  modèles  mômes  de  Mayence,  M.  Chry- 
sander et  le  chef  d'orchestre,  M.  Volbach,  l'organisateur  de  ces  fôtes, 
ont  dû  sacrifier  une  ou  deux  fois  aux  exigences  des  chanteurs  :  il  y  a  tel 
air  de  Hyllus  que  j'imagine  qu'ils  auraient  volontiers  coupé,  sans  le 
désir  que  manifestait  le  ténor  de  chanter  encore  cet  air-là;  et  maint 
autre  passage  que  j'ai  entendu  chanter  ne  figurait  pas  à  l'origine  dans  le 
libre tto  abrégé  de  M.  Chrysander.  Mais  ni  ces  additions,  ni  la  reprise 
de  certains  airs,  que  le  public  a  voulu  réentendre,  ni  un  de  ces  longs 


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932  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

entr 'actes  à  la  vieille  mode  allemande,  —  que  nos  wagnériens  s'ima- 
ginent, bien  à  tort,  être  seulement  à  la  mode  de  Bayreuth,  —  rien 
de  tout  cela  n'empêche  l'exécution  des  oratorios  de  Haendel  de  n'avoir 
plus  maintenant  qu'une  durée  d'à  peine  trois  heures, au  bout  desquelles 
chacun  s'en  va  les  oreilles  tout  imprégnées  de  musique,  sans  l'ombre 
d'ennui  ni  de  lassitude,  mais  plutôt  avec  un  regret  d'avoir  vu  s'éva- 
nouir si  vite  un  si  magnifique  univers  d'émotion  et  de  poésie. 

Ainsi  durant  près  d'un  demi-siècle,  dans  l'étude  et  le  recueillement, 
M.  Chrysander  a  préparé  ces  exécutions  modèles  des  oratorios  de  son 
maître  bien-aimé.  Encore  ne  serait-il  point  parvenu  à  les  réaliser  de 
sitôt  sans  le  précieux  concours  d'un  jeune  homme,  M.  Fritz  Volhach, 
qui  partagera  désormais  avec  lui  la  gloire  d'avoir  ranimé  en  Allemagne 
le  culte  de  Haendel.  Est-ce  Haendel  qui  a  conduit  M.  Volhach  aux 
théories  de  M.  Chrysander,  ou  bien  sont-ce  les  théories  de  M.  Chry- 
sander qui  l'ont  amené  à  s'occuper  de  Haendel?  Il  s'en  est  occupé,  du 
moins,  avec  une  touchante  et  active  sollicitude,  et  c'est  à  ses  efforts 
que  sont  dues,  surtout,  les  fêtes  admirables  où  nous  venons  d'assister. 
H  s'est  constitué,  en  quelque  sorte,  le  chevalier  servant  de  Haendel. 
Non  content  de  diriger  l'exécution  de  ses  oratorios,  il  est  devenu,  par 
amour  pour  lui,  journaliste,  pamphlétaire,  et  conférencier.  Dans  toute 
l'Allemagne  et  dans  toute  l'Europe  il  a  recueilli  des  souscriptions  pour 
ces  fêtes  de  Mayence:  il  a  intéressé  à  l'entreprise  le  grand-duc  de 
Hesse,  et  l'impératrice  Frédéric,  il  y  a  intéressé  toutes  les  sociétés 
musicales  de  Mayence,  de  Darmstadt  et  des  villes  voisines,  qui  se  sont 
réunies,  sous  sa  direction,  pour  former  un  merveilleux  ensemble 
instrumental  et  choral.  Et  l'on  m'a  raconté  que  c'est  pour  le  devancer, 
—  et  pour  arriver  le  premier,  cette  fois  encore  comme  toujours,  — que 
l'empereur  d'Allemagne  a  fait  exécuter  à  Berlin,  il  y  a  trois  mois,  le 
Messie  de  Haendel,  remanié  suivant  les  méthodes  de  M.  Chrysander. 
Mais  on  m'a  dit  que  l'exécution  de  Berlin,  faute  d'une  préparation  suf- 
fisante, avait  très  médiocrement  réussi,  tandis  que  les  fêtes  de 
Mayence  ont  été  un  véritable  triomphe,  et  vont  placer  d'emblée 
M.  Volbach  au  premier  rang  des  chefs  d'orchestre  d'Allemagne.  Un 
souffle  véritablement  hœndelien  a  pénétré,  grâce  à  lui,  l'orchestre,  les 
solistes  et  les  chœurs  :  et  c'est  encore  à  mes  vieux  souvenirs  de  Bay- 
reuth que  je  dois  remonter  pour  retrouver  une  semblable  impression 
de  profonde  unité  artistique.  Aussi  ne  m'étendrai-je  point  sur  le 
mérite  des  chanteurs,  dont  les  noms,  d'ailleurs,  ne  sauraient  rien 
apprendre  au  lecteur  français.  Les  uns  venaient  d'Autriche,  d'autres  de 
Hollande,  il  y  en  avait  même  un  qui  venait  de  Londres,  et  qui  chantait 
en  anglais  :  mais  tous  obéissaient,  avec  une  soumission  exemplaire,  à 
la  direction  de  M.  Volbach,  et  c'est  en  vérité  un  assez  bel  éloge  pour 
me  dispenser  de  tout  autre. 


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NOTES   DE   VOYAGE.  933 

Les  deux  oratorios  choisis  pour  ces  fêtes  étaient,  comme  je  l'ai  dit, 
Débora  et  Hercule.  Ils  ne  comptent  point  parmi  les  plus  célèbres; 
mais  il  me  semble  à  présent  que  ce  sont  les  plus  admirables  de  tous, 
tant  j'ai  eu,  à  les  entendre,  de  surprise  et  de  joie.  Le  premier,  Débora, 
écrit  en  1733,  n'a  pas  encore  la  puissance  dramatique  des  œuvres  qui 
l'ont  suivi  ;  il  n'est  même,  à  proprement  parler,  qu'une  suite  de  chœurs. 
Mais  jamais  je  n'ai  entendu  des  chœurs  d'une  expression  aussi  forte, 
animés  à  ce  point  d'un  souffle  héroïque  :  tous  les  sentimens  d'un  peu- 
ple religieux  et  guerrier  s'y  traduisent  tour  à  tour  avec  une  précision 
pour  ainsi  dire  littérale,  et  revêtus  d'un  magnifique  appareil  d'harmonie 
et  de  timbre.  Le  second  acte,  notamment,  avec  ses  trois  grands  chœurs 
de  structure  si  diverse,  un  chant  de  colère,  un  chant  de  volupté,  et  un 
chant  de  foi,  m'a  parp  comparable  aux  morceaux  les  plus  parfaits 
d'Israël  en  Egypte  et  de  Judas  Macchabée. 

Maisquedirai-jedT/ircu/e,  que  l'on  nous  a  joué  aux  séances  suivan- 
tes? Je  ne  connais  rien  dans  l'œuvre  de  Haendel  qui  produise,  avec  des 
moyens  aussi  simples,  un  aussi  grand  effet  d'émotion  tragique.  C'est 
un  drame,  les  Trachiniennes  de  Sophocle  imitées  presque  scène  pour 
scène,  un  drame  plein  de  passion  et  de  vie,  comme  les  drames  de  Gluck, 
mais  où  la  passion  et  la  vie  s'offrent  à  nous  sous  une  forme  essentielle- 
ment poétique,  dans  un  merveilleux  ensemble  de  mélodies  et  de  contre- 
points. Seul  Beethoven,  dans  sa  Messe  solennelle,  a  retrouvé  le  secret  de 
cette  expression  à  la  fois  si  profonde  et  si  riche  ;  mais  il  y  a  dépensé  ce 
qui  lui  restait  de  forces,  tandis  qu'on  dirait  qu'à  Haendel  toute  expression 
venait  sans  le  moindre  effort,  et  que  d'un  seul  regard  il  entrait  jusqu'au 
fond  des  âmes.  Hercule,  Déjanire,  Hyllus,  Iole,  à  peine  se  montrent-ils 
que  nous  les  connaissons  à  jamais,  et  autour  d'eux  c'est  le  chœur  qui 
rythme  l'action,  tantôt  nous  préparant  aux  catastrophes  prochaines, 
tantôt  nous  apitoyant  sur  la  misère  de  vivre,  et  tantôt  encore  glorifiant 
l'amour  en  des  chants  qui  serpentent  et  s'enlacent  doucement,  et  nous 
laissent  comme  un  souvenir  de  tendres  caresses. 

Telles  sont  les  chères  et  profondes  jouissances  que  viennent  de 
nous  offrir,  au  nom  du  vieil  Hœndel,  deux  musiciens  allemands,  dans 
le  même  temps  où  les  musiciens  anglais  se  décidaient  enfin  à  ne  plus 
prendre  au  sérieux  le  génie  de  ce  maître  des  maîtres.  Et  je  sens  bien 
qu'il  me  faudrait  maintenant,  suivant  l'usage,  esquisser  un  parallèle 
entre  Haendel  et  Bach  :  car  l'ombre  de  Bach  s'est  projetée  si  large  sur 
notre  horizon  musical  qu'elle  a  complètement  recouvert  celle  de  l'au- 
teur d'Hercule;  et  quiconque  parle  de  ce  dernier  avec  un  peu  d'amour 
est  pour  ainsi  dire  tenu  de  s'en  excuser  aussitôt  devant  son  rival  plus 
heureux.  C'est  à  quoi,  cependant,  je  ne  pourrai  me  résoudre,  non 
seulement  parce  que  je  ne  me  reconnais  pas  l'autorité  qui  convien- 
drait pour  une  comparaison  de  ce  genre,  mais  surtout  parce  que,  dans 


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934  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

le  cas  particulier  de  Haendel  et  de  Bach,  cette  comparaison  me  parait 
plus  dangereuse  encore  qu'inutile.  C'est  elle  qui,  en  Angleterre  comme 
chez  nous,  par  le  seul  fait  de  son  existence,  a  causé  le  plus  fort  dom- 
mage à  la  renommée  de  Haendel,  ou  plutôt  c'est  elle  qui  nous  a  si 
longtemps  détournés  de  cet  homme  prodigieux,  simplement  parce 
qu'elle  nous  a  fait  croire  que  Jean-Sébastien  Bach  pouvait  nous  procu- 
rer, plus  subtiles  et  plus  variées,  des  joies  musicales  d'une  espèce 
pareille.  Tandis  qu'il  n'y  a  jamais  eu  deux  arts  plus  différens  que 
celui  de  Bach  et  celui  de  Haendel  ;  et  pour  être  nés  la  même  année,  dans 
le  môme  pays,  pour  avoir  tous  deux  employé  la  même  langue,  ces 
deux  maîtres  n'en  sont  pas  moins  aussi  éloignés  l'un  de  l'autre  que, 
par  exemple,  Diderot  de  Bufïbn,  ou  Lamartine  de  Michelet.  Tout  les 
sépare  :  les  circonstances  de  leur  vie,  leur  éducation  musicale,  leur 
caractère, mais  surtout  leur  métier  et  la  conception  qu'ils  se  sont  faite 
de  l'idéal  artistique.  Et  de  là  vient  qu'à  les  rapprocher  on  risque  de  les 
méconnaître  tous  deux,  car  ils  ont  employé  leur  génie  à  deux  arts 
différens.  Bach  a  été  un  poète  lyrique.  Toute  sa  vie,  et  sous  toutes  les 
formes,  ce  sont  les  émotions  de  son  propre  cœur  qu'il  a  essayé  de 
traduire.  Et  toujours  Haendel,  au  contraire,  a  été  un  dramaturge,  un 
infatigable  créateur  d'âmes  vivantes  et  de  sentimens  en  conflit.  Mais 
il  a  été,  lui  aussi,  un  poète  ;  et  si  l'œuvre  de  Bach  est  plus  intime  et  d'un 
agrément  plus  raffiné,  combien  la  sienne,  en  revanche,  est  plus  haute, 
plus  sûre,  plus  parfaitement  belle  !  Seule,  peut-être,  elle  nous  donne  le 
sentiment  de  la  perfection  toute  pure  :  avec  l'univers  de  passion  qu'elle 
agite  dans  ses  contrepoints,  toujours  elle  reste  harmonieuse  et  sereine, 
semblable,  en  vérité,  aux  nobles  figures  de  Phidias,  ou  à  ces  cartons 
de  Raphaël,  si  vivans  et  si  dramatiques,  et  cependant  baignés  d'une 
atmosphère  sacrée.  Haendel  est  le  grand  classique  de  son  art  :  tel  il  est 
apparu,  jadis,  à  tous  les  musiciens,  à  Gluck,  à  Mozart,  à  Beethoven,  et 
déjà  à  Sébastien  Bach  lui-même,  qui  le  vénérait  comme  un  dieu.  Et  ce 
serait  assez,  je  crois,  de  quelques  fêtes  encore  comme  celles  où  je  viens 
d'assister  pour  remettre  son  œuvre  au  rang  qui  lui  sied. 

T.  de  Wyzewa. 


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M    *   ^^ff>^ 


REVUE  LITTÉRAIRE 


LA    POÉTIQUE   NOUVELLE 


Il  est  bien  difficile  de  parler  des  jeunes  poètes  sans  un  peu  de 
mauvaise  humeur.  Depuis  tantôt  quinze  ans  qu'ils  occupent  la  scène, 
ils  semblent  avoir  pris  à  tâche  de  lasser  la  patience  et  d'énerver  l'at- 
tente. Par  de  belles  promesses  et  par  un  air  d'assurance,  ils  ont  éveillé 
la  curiosité  ;  ils  la  tiennent  encore  en  suspens.  Rien  de  plus  séduisant 
que  leurs  intentions,  rien  de  plus  décevant  que  leurs  œuvres.  Sans 
doute  si  jusqu'à  présent  ils  n'ont  réussi  qu'à  demi  dans  leur  tentative, 
ce  n'est  pas  leur  faute  et  il  faudrait  plutôt  les  en  plaindre.  Mais  ils  ont 
une  attitude  de  défi.  Ils  sont  prétentieux  au  delà  de  tout  ce  qu'on  peut 
imaginer.  Ils  ont  le  dégoût  de  la  simplicité  et  l'horreur  du  bon  sens. 
Ils  abondent  en  paradoxes  dont  on  souhaite  qu'ils  ne  soient  pas  dupes. 
Ils  sont  hérissés  et  abscons.  Le  moindre  d'entre  eux  trouve  tout  natu- 
rel que  pour  aller  à  la  conquête  de  son  maigre  rêve  nous  fassions  au- 
tant d'efforts  que  pour  forcer  la  pensée  de  Goethe  ou  démêler  le  sym- 
bolisme de  Dante.  S'il  nous  semble,  après  l'épreuve  faite,  que  nous 
sommes  mal  récompensés  de  notre  peine,  qu'il  y  a  disproportion  entre 
l'effort  et  le  résultat,  et  que,  comme  on  dit,  nous  sommes  volés,  ils 
nous  répondent  qu'il  faut  donc  nous  en  prendre  à  nous-mêmes,  attendu 
qu'ils  ne  nous  ont  pas  priés  de  les  lire  et  qu'ils  ont  fait  serment  de 
n'écrire  que  pour  eux.  Bien  sûr  nous  ne  les  en  croyons  pas  ;  nous  savons 
de  reste  ce  que  Valent  ces  sermens  de  littérateurs.  Mais  pourquoi  aller 
au-devant  de  ces  hommes  si  peu  hospitaliers?  pourquoi  leur  témoi- 
gner une  bonne  volonté  qu'ils  accueillent  de  si  mauvaise  grâce?  et 
puisqu'ils  se  montrent  si  jaloux  de  leur  solitude,  pourquoi  ne  pas  les  y 
laisser  se  complaire  —  ou  se  morfondre? 

J'ai  dû  traduire  cette  impression,  d'abord  ço\it  &x*\fc\&^  \s&,  <è^- 

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936  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

cère,  ensuite  pour  que  les  écrivains  dont  je  parle  ne  puissent  pas  m'ac- 
cuser  de  ne  les  avoir  pas  lus.  Je  suis  d'ailleurs  très  disposé  à  croire 
que  le  mouvement  de  rénovation  poétique  est  le  plus  intéressant,  si 
peut-être  môme  il  n'est  le  seul,  qui  se  soit  dessiné  en  ces  dernières  an- 
nées. Nos  poètes  ont  vraiment  le  souci  de  faire  quelque  chose  de  nou- 
veau. Ils  l'ont  à  un  bien  plus  haut  degré  que  les  romanciers  et  les 
écrivains  de  théâtre,  contraints  au  surplus  par  les  conditions  mêmes 
de  leur  art  d'être  très  conservateurs.  Idéalisme,  symbolisme,  mysti- 
cisme, tous  les  mots  qui  défraient  nos  discussions  littéraires,  ce  sont 
eux  qui  les  ont  mis  en  circulation.  Toutes  les  modes  variées  et  chan- 
geantes ils  les  ont  suivies  ou  ils  les  ont  faites.  Ils  se  sont  prêtés  à  tou- 
tes les  influences  qui  peu  à  peu  transforment  notre  vision.  Ce  sont  des 
gens  inquiets.  Ils  se  cherchent  en  gémissant.  On  les  a  pris  d'abord 
pour  des  mystificateurs  ;  ils  sont  de  bonne  foi  :  leur  persévérance  et  la 
continuité  de  leur  effort  le  prouvent  suffisamment.  Ils  ont  cette  vertu, 
rare  à  notre  époque,  de  la  conviction  et  de  l'enthousiasme.  Ils  se  sont 
déjà  rangés  sous  des  bannières  différentes  et  ils  ont  entre  groupes  ri- 
vaux échangé  plus  d'un  coup  ;  néanmoins  ils  ont  des  tendances  com- 
munes. Ils  forment  une  école.  Et  quoiqu'on  ait  coutume  de  protester 
contre  ce  que  le  mot  a  de  pédantesque,  il  n'est  pas  de  mouvement  fé- 
cond en  littérature  qui  n'ait  été  marqué  par  la  fondation  d'écoles  nou- 
velles. Ils  ont  à  défaut  d'idées  très  nettes  des  aspirations  qu'ils  tâchent 
de  rendre  de  moins  en  moins  confuses.  Ils  s'efforcent  de  voir  clair  dans 
leurs  propres  théories.  Rarement  avait-on  accumulé  plus  de  traités  ni 
plus  de  commentaires.  Depuis  le  livre  déjà  ancien  de  M.  Charles  Morice 
sur  la  Littérature  de  tout  à  rheure,  en  passant  par  le  Traité  du  Nar- 
cisse de  M.  André  Gide  et  par  les  minutieuses  études  de  métrique  de 
M.  Robert  de  Souza,  ce  ne  sont  qu'exégèses  et  ce  ne  sont  que  gloses. 
Peu  à  peu ,  du  vague  des  formules  et  de  l'incomplet  des  œuvres  une 
esthétique  se  dégage.  Je  voudrais  en  indiquer  les  quelques  points  qui 
me  semblent  acquis. 

Faute  d'une  œuvre  où  les  idées  nouvelles  se  trouvent  tout  à  la  fois 
condensées  et  illustrées,  nous  serons  obligés  de  recueillir  çà  et  là  les 
élémens  épars  d'une  poétique.  Nous  nous  adresserons  surtout  aux  livres 
de  M.  Henri  de  Régnier.  Celui-ci  semble  bien  entre  ses  compagnons 
d'âge  être  le  plus  richement  doué.  Il  a  fait  de  très  beaux  vers,  remar- 
quables par  l'éclat  et  la  sonorité.  Soit  qu'il  nous  montre  les 

Satyresses  dont  la  main  folâtre  saccage 

Les  lys  présomptueux  qui  frôlent  leurs  genoux, 

ou  soit  qu'il  fasse  parler  la  sirène  au  moment  où  elle  va  se  replonger 
dans  l'onde  maternelle  : 

—  *&&  pO\\X\TVfc  VîSfc  'î&'à  ton.  *tàx&  *^  w^aA. 

Surgira  te  m*  xctofc  vatarcs  te  TO&\\oa&&fe 

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REVUE   LITTÉRAIRE.  937 

Et  debout,  un  instant,  auprès  de  l'eau  bordée 
D'iris  et  de  glaïeuls  et  de  plantes  flexibles, 
Je  me  tiendrai,  pareille  aux  nymphes  invisibles 
Qui  hantent  la  forêt  ou,  sirènes,  la  mer  ; 
Alors  je  descendrai  rose  dans  le  flot  clair 
Avec  sa  grande  ride  en  cercle  autour  de  moi. 

M.  de  Régnier  a  ce  don  de  l'expression  imagée  et  chantante  où  on 
reconnaît  le  poète.  Il  a  commencé  par  subir  la  discipline  parnassienne, 
et  il  s'en  souvient  jusque  dans  son  dernier  recueil,  où  telle  vision  an- 
tique fait  songer  à  quelque  pastiche  de  Ronsard.  Il  a  fréquenté  chez  Le- 
conte  de  Lisle  et  chez  M.  de  Heredia  avant  de  prendre  M.  Mallarmé  pour 
maître  et  pour  émule  M.  Vielé-Griffin;  c'est  chez  lui  qu'on  [voit  le  mieux 
la  fusion  des  traditions  d'hier  avec  les  plusrécentes  influences.  Dans  ses 
derniers  livres  :  Tel  qu'en  songe,  Contes  à  soi-même,  Aréthuse,  se  précise 
son  idéal  personnel  d'une  mélancolie  très  noble.  Il  a  une  imagination 
somptueuse  et  une  âme  triste.  Et  derrière  le  décor  de  ces  poèmes  aux 
lignes  harmonieuses  et  larges,  où  des  héros  et  des  dames,  des  cheva- 
liers et  des  pèlerins  errent  parmi  des  forêts  merveilleuses,  traversent  des 
villes  de  rêve,  heurtent  à  des  châteaux  emblématiques,  il  semble  qu'on 
entende  l'accompagnement  d'un  invisible  orchestre  wagnérien.  —  Onne 
saurait  non  plus  négliger  M.  Francis  Vielé-Griffin.  C'est  lui  qui  est  consi- 
déré dans  son  groupe  comme  le  plus  hardiment  novateur  et  c'est  à  lui  que 
revient  la  plus  grande  part  d'influence.  Aussi,  quand  on  ouvre  sans  mé- 
fiance ses  petits  livres  :  les  Cygnes,  la  Chevauchée  (T  Yeldis,  Ilà^at,  est-on 
d'abord  tout  à  fait  déconcerté.  Tout  de  suite  on  perd  pied.  Toutes  nos 
habitudes  intellectuelles  nous  rendent  inaccessible  cette  poésie  qui  ne 
se  rattache  à  aucune  tradition  française.  Cet  Airïéricain  transplanté  en 
Touraine  n'a  pas  du  tout  la  même  façon  que  nous  de  lier  ses  idées.  Ou 
plutôt,  idées,  souvenirs,  émotions,  impressions,  ce  dont  il  se  soucie 
le  moins  c'est  de  les  relier  ;  il  les  laisse  se  succéder  au  hasard  ou 
peut-être  au  gré  d'on  ne  sait  quelles  associations  très  subtiles  et  qui 
échappent.  On  essaie  d'abord  de  comprendre,  ce  qui,  pour  nous  autres 
Français  de  France,  est  toujours  la  première  démarche  de  notre  esprit, 
jusqu'à  ce  qu'on  ait  compris  qu'il  n'y  a  rien  à  comprendre  et  qu'il  faut 
plutôt  se  laisser  bercer  par  une  mélodie  qui  n'est  pas  sans  charme.  Ce 
sont  des  choses  incohérentes  et  douces.  M.  Vielé-Griffin  a  plus  de  ten- 
dresse que  de  force,  une  imagination  plus  délicate  qu'éclatante  et  son 
expression  est  souvent  voisine  de  la  prose.  Son  âme  vague  flotte  à  tous 
les  mirages,  se  dissout  à  toutes  les  brises.  C'est  le  chuchottis  des 
feuilles 

Entre  les  peupliers  mirés 

Au  grand  ruisseau  de  Loire  étale. 

Un  nouveau  venu,  M.  Albert  Samain,  a  donné  l'autre  année  sous  ce 
titre  :  Au  jardin  de  l'infante,  un  volume  de  vers  tout  plein  de  l'influence 


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938  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  Baudelaire  et  d'où  celle  même  de  Banville  n'est  pas  absente.  Ce  sont 
des  vers  de  sensualité  triste  qu'on  aimerait  à  entendre  sur  la  un  de  quelque 
fête  vénitienne  accompagnés  par  les  violons  et  les  violes  d'amour.  — Je 
pourrais  en  citer  d'autres.  Nous  avons  beaucoup  de  poètes,  venus  de 
beaucoup  de  pays  ;  car  ce  qui  caractérise  le  personnel  poétique  d'au- 
jourd'hui c'est  que  la  carte  des  deux  mondes  s'y  échantillonne.  On  en 
trouverait  le  dénombrement  imposant  dans  le  volume  que  M.  Georges 
Docquois  vient  de  consacrer  au  Congrès  des  Poètes  (1).  Ce  congrès  avait 
pour  objet  d'élire  un  successeur  à  Leconte  de  Lisle  dans  le  «  respect 
des  jeunes  »,  comme  on  élit  un  conseiller  municipal  ou  un  membre  du 
conseil  des  prud'hommes.  Si  la  consultation  était  bizarre,  les  réponses 
ont  été  assez  insignifiantes.  Du  dépouillement  des  votes  il  ressort  que 
les  jeunes  poètes  se  recommandent  non  plus  de  Coppée  ou  de  Sully 
Prudhomme,  mais  de  Verlaine  et  de  Mallarmé.  On  s'en  doutait  bien 
un  peu. 

L'idéalisme  est  à  la  base  de  la  Poétique  nouvelle.  La  poésie  est 
chose  de  rêve.  Le  poète  est  le  rêveur.  Mais  à  ce  mot  de  rêve  il  faut 
destituer  tout  son  sens  et  y  faire  entrer  la  théorie  elle-même  de  la  con- 
naissance telle  que  l'entendent  les  philosophes.  Nous -ne  connaissons 
que  nous-mêmes  ;  en  nous  étaient  les  êtres  à  qui  nous  avons  tendu 
la  main  et  les  choses  auxquelles  nous  nous  sommes  heurtés  ;  en  nous 
était  le  parfum  de  la  fleur,  en  nous  les  épines  où  nous  nous  sommes 
déchirés  ;  et  les  routes  aux  lointains  obscurs  où  notre  destin  s'égarait 
ne  menaient  qu'à  notre  âme.  C'est  le  sens  de  la  légende  de  Narcisse. 
Nous  sommes  pareils  à  l'enfant  grec  amoureux  de  son  image  et  qui  meurt 
du  désespoir  de  n'en  avoir  pu  saisir  la  réalité.  Comme  lui,  nous  nous 
apercevons  dans  le  miroir  qui  ne  reflète  d'autre  visage  que  le  nôtre.  Ceux 
qui  sont  soucieux  de  savoir  restent  longuement  accoudés  dans  cette 
contemplation  d'eux-mêmes.  Mais  bien  peu  savent  s'y  absorber.  Les 
apparences  nous  sollicitent:  nous  nous  laissons  prendre  à  leurs  séduc- 
tions. Pendant  les  heures  du  jour  la  lumière  se  joue  aux  objets,  les  fait 
saillir  en  relief  et  leur  prête  de  vives  couleurs  ;  il  y  a  des  voix  et  des  ca- 
resses dans  l'air  :  c'est  le  bruit,  c'est  le  mouvement,  le  spectacle  animé 
et  varié,  le  décor  qui  nous  abuse.  A  mesure  que  l'ombre  revient,  les 
couleurs  s'effacent,  les  contours  s'estompent,  les  bruits  se  taisent,  les 
prestiges  s'évanouissent,  l'âme  se  ressaisit,  consciente  dans  le  silence 
et  dans  la  mort  de  tout,  d'être  seule  vivante...  L'homme  part  au  matin, 
laissant  la  maison  qu'il  ne  devrait  jamais  quitter,  si  plutôt  il  ne  faut 
que  l'absence  lui  en  révèle  le  charme  familier.  Il  descend  par  la  plaine 
où  s'éveillent  les  cantilènes  et  les  rondes  enfantines.  Il  entre  dans  la 
ville  où  l'amour  l'attend  pour  l'enlacer  dans  ses  liens  de  chair.  Sur  la 
place  se  sont  réunis  les  hérauts  d'armes,  et  leurs  trompettes  remuent 

(1)  M.  Georges  Docquois,  le  Congrès  des  poètes;  1  roi.  Bibliothèque  de  la  Plume. 

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REVUE   LITTÉRAIRE.  939 

en  lui  le  besoin  de  l'action.  H  est  alors  en  proie  à  l'orgueil  et  à  l'am- 
bition, à  la  colère  et  à  la  haine;  il  connaît  les  rivalités  et  les  luttes. 
11  va  ainsi,  suivant  de  fausses  destinées,  poursuivant  de  faux  biens, 
oublieux  de  soi.  La  fausseté  même  de  ces  biens,  en  éclatant  [à  la  fin, 
le  sauve.  Lassé  de  trop  d'aventures  et  meurtri  de  trop  d'échecs  le 
voyageur  reprend  le  chemin  de  la  maison  désertée  où  n'a  cessé  de 
l'attendre  la  gardienne  vigilante  qui  l'accueille  sans  lui  faire  de  repro- 
ches. Il  s'assied  au  foyer  éteint.  Il  se  repose  sous  la  treille  vendan- 
gée. Il  se  souvient.  Il  comprend  et  il  juge.  Il  revoit  les  espoirs  et  leur 
mensonge,  les  désirs  et  leur  vanité,  les  jouissances  et  leur  amertume, 
la  gloire  et  son  néant.  Il  est  triste,  de  cette  tristesse  désabusée  qui  lui 
enseigne  le  sens  delà  vie.  Il  trouve  une  sorte  de  joie,  la  seule  qui  ne 
trompe  pas,  dans  cette  contemplation  silencieuse.  —  Et  cette  contem- 
plation n'est  pas  égoïste.  Car  il  y  a  une  solidarité  entre  les  hommes  et 
chacun  porte  en  soi  le  dépôt  de  l'humanité  tout  entière.  En  nous  étu- 
diant nous-mêmes,  nous  étudions  tous  les  autres.  Nous  apprenons  à 
connaître  l'homme  dans  ce  qu'il  a  de  plus  général,  dans  sa  nature  et 
dans  les  lois  de  cette  nature,  dans  ses  traits  essentiels  et  qui  ne  chan- 
gent pas.  Nous  prenons  conscience  de  la  destinée  universelle.  Les 
idées  nous  apparaissent  dans  leur  pureté.  La  loi  morale  se  découvre, 
aussi  radieuse  dans  nos  cœurs  que  le  ciel  étoile  sur  nos  têtes,  (l'est 
ainsi  que,  dans  l'apaisement  des  sens,  dans  le  silence  des  passions, 
dans  l'oubli  des  intérêts,  l'âme  repliée  sur  elle-même  contemple  en 
soi  l'absolu. 

C'est  du  «  rêve  »  ainsi  interprété  que  la  poésie  doit  être  la  traduction. 

On  voit  déjà  que  cette  conception  diffère  également  de  celle  du  ly- 
risme romantique  et  de  la  poésie  parnassienne.  Le  poète  romantique 
tire  toute  son  inspiration  des  accidens  de  sa  vie  sentimentale.  Il  s'attache 
à  faire  saillir  ce  qu'il  y  a  en  lui  de  plus  individuel,  dans  sa  destinée  de 
plus  exceptionnel,  et  par  quoi  il  diffère  des  autres.  Son  regard  est  con- 
centré sur  quelques  points  particulièrement  douloureux,  ou  sur  tels 
passages  de  bonheur  dont  il  perpétue  le  souvenir  dans  ce  qu'il  a  de 
plus  précis  et  de  plus  aigu.  La  poésie  dont  nous  esquissons  le 
programme  ne  fait  pas  de  place  à  l'individuel.  Elle  ne  retient  que  les 
traits  par  où  nous  nous  ressemblons  tous;  en  sorte  que  dans  ses 
œuvres  comme  chargées  d'humanité  tous  les  hommes  se  puissent 
reconnaître.  Elle  ne  dit  pas  telle  douleur  née  un  jour  d'une  aventure 
singnlière;  mais  elle  répète  cette  plainte  qui  traverse  les  siècles, 
aussi  vieille  que  le  monde,  étant  née  du  mal  de  vivre.  Elle  ignore  les 
nuances,  le  détail  et  l'accident;  elle  ne  reproduit  que  des  sentimens 
très  généraux,  que  des  états  d'âme  indiqués  largement,  comme  ces 
paysages  qu'on  voit  dans  les  toiles  de  Puvis  de  Chavannes  réduits  aux 
grandes  lignes,  aux  plans  essentiels,  aux  masses  de  lumière  et  <l'ç>\£&rt<fc* 
—  Pour  ce  qui  est  de  la  poésie  parnassienne,  toiigc^^TOU^* ,  ç»\KSûfe 

ig   ze      y  ^ 


adhomme  di 

qii 

m<  ie  recréeras 

n  lui  ni  le  tempi 
phienj  d  .  l 

recompose 
I  lui  plaît 
Elle  sera  une  fen  i  yea 

la  voix  qui  semb 
d'une  robe  dont  les  tons 
plis  re1 
allongée  d'une  il 

et  le  soleil  B6  COUCh< 

peintres  anglais.  —  Bt  to 
fois  poéa 

oint  d.-  vue  parti( 
place  a  l'artificiel. 

De  ce   que  Thon 
qu'il  aucune  i 

ire.  lii.-n  au  contraire,  en1 
rieui  il  y  a  une  correspondant 
nous  est  pas  perceptible  parle 
Les  ;ivelo 

est  derrir 


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REVUE    LITTÉRAIRE.  941 

tôt.  Une  brusque  déchirure  s'est  faite.  La  sensibilité  des  hommes  se 
mesure  à  ce  sens  qu'ils  ont  du  mystère.  Tandis  que  les  esprits  enfoncés 
dans  la  matière  nient  tout  ce  qui  n'est  pas  elle,  quelques-uns  par  mi- 
racle échappent  à  son  oppression.  Les  autres  hommes  ne  voient  dans 
la  forêt  que  de  l'ombre  et  n'en  goûtent  que  la  fraîcheur  :  le  poète 
y  aperçoit  un  fantôme  qui  le  cherche  et  il  converse  avec  la  Dame  de  la 
forêt.  Les  hommes  disent  que  les  sirènes  n'existent  pas,  qu'il  n'y  a  pas 
de  faune  accroupi  dans  les  blés,  et  que  les  hêtres  tombent  sans  que  la 
hache  qui  les  frappe  rougisse  du  sang  de  la  dryade.  Le  poète  aperçoit 
dans  les  choses  des  visages  qui  le  regardent;  il  discerne  des  pleurs 
dans  la  pluie,  des  voix  dans  la  nuit;  il  entend  le  silence  où  quelqu'un 
est  vivant.  G'estpourquoi  les  hommes  le  traitent  de  fou,  le  clouent  au 
mât  du  navire  et  le  crucifient  aux  arbres  du  chemin.  «  Certes,  dit 
quelque  part  M.  Taine,  il  y  a  une  âme  dans  chaque  chose,  il  y  en  a 
une  dans  l'univers  ;  quel  que  soit  l'être,  brut  ou  pensant,  défini  ou 
vague,  par  delà  sa  forme  sensible  luit  une  essence  secrète  et  je  ne  sais 
quoi  de  divin  que  nous  entrevoyons  par  des  éclairs  sublimes  sans 
jamais  y  atteindre  et  le  pénétrer.  Voilà  le  pressentiment  et  l'aspiration 
qui  soulèvent  toute  la  poésie  moderne  ».  A  l'âme  humaine  répond 
l'âme  des  choses,  une  âme  dont  les  formes  extérieures  ne  sont  que  les 
manifestations  et  que  les  symboles. 

De  là  une  façon  particulière  d'envisager  les  choses,  non  plus  en 
elles-mêmes  mais  dans  leur  signification  emblématique  et  par  rapport 
aux  idées  qu'elles  sont  chargées  d'éveiller  en  nous.  Au  procédé  de  la 
description  se  substitue  celui  de  l'allusion.  Le  malheur  est  que,  pour 
saisir  ces  correspondances,  il  faudrait  que  nous  fussions  très  près  de  la 
nature,  et  que  nous  en  sommes  très  loin.  Tout  le  travail  delà  civilisation 
contribue  à  nous  en  écarter.  Notre  pensée  est  circonscrite  dans  la 
barrière  des  idées  qui  délimitent  et  ferment  son  horizon.  Devenue 
incapable  de  symbolisme,  elle  l'a  remplacé  par  un  procédé  qui  n'en  est 
pas  seulement  différent,  mais  qui  est  le  procédé  inverse  ou  contraire  : 
c'est  l'allégorie.  Le  symbolisme  consiste  à  découvrir  sous  l'enveloppe 
matérielle  le  contenu  idéal.  L'allégorie  part  d'une  idée  abstraite  qu'elle 
revêt  ensuite  laborieusement  d'une  forme  concrète.  La  faculté  de  créer 
des  symboles  n'appartient  qu'à  l'imagination  toute  neuve,  voisine  des 
choses,  presque  mêlée  avec  elles  et  qui  n'a  pas  encore  distingué  sa  vie 
de  leur  vie.  Les  enfans  n'aperçoivent  le  monde  que  sous  l'aspect  du 
merveilleux;  peut-être  à  qui  saurait  les  entendre  les  chansons  qu'ils  in- 
ventent porteraient-elles  comme  un  témoignage  balbutié  de  l'universel 
mystère.  Les  peuples  au  temps  de  leurs  origines  ont  ce  don  de  l'imagi- 
nation plastique  :  alors  prennent  naissance  les  religions  et  les  mytho- 
logies.  C'est  ce  même  don  de  plus  en  plus  atténué  qui  est  la  source  des 
fables  et  des  contes.  Certaines  époques  d'ignoT*xic&  fc\.  to  \xàafcs^  %<s*k 
particulièrement  fertiles  en  légendes:  \a\èfcfetAfc  ftworiX.  *\xs\^  \w» 


942  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

douloureuse  du  moyen  âge.  Au  lieu  d'inventer  de  froides  allégories, 
comme  on  s'y  évertue  dans  les  époques  dénuées  de  sentiment  poétique, 
le  poète  d'aujourd'hui  reprendra  les  vieux  thèmes  des  symboles  primi- 
tifs. Profitant  du  travail  des  siècles,  de  raffinement  delà  sensibilité, 
de  la  complication  de  l'intelligence,  il  y  apercevra  des  analogies  nou- 
velles, il  y  découvrira  un  sens  inattendu.  L'âme  moderne  peut  s'ex- 
primer encore -par  les  récits  de  la  Légende  dorée,  et  elle  a  recommencé 
de  tourner  dans  le  cycle  de  la  Table-Ronde.  Si  nous  prenons  plaisir  à 
entendre  conter  Peau  d'Ane,  c'est  que  sa  robe  couleur  du  temps  est 
de  la  couleur  aussi  de  notre  rêve.  Barbe-Bleue  peut  n'être  qu'une  his- 
toire pour  faire  peur  aux  petits  enfans,  ou  c'est  une  image  de  la  sen- 
sibilité avide  et  déçue.  Mais,  pour  le  sens  qui  continue  de  s'en  dégager, 
ni  légendes  ni  fictions  ne  valent  ces  mythes  toujours  jeunes  :  Ariane, 
Eurydice,  Hercule,  nés  aux  rives  lumineuses  de  la  Grèce,  au  pied  des 
collines  mesurées,  dans  les  plaines  bruissantes,  au  bord  des  fleuves  ha- 
bités par  les  cygnes,  au  bord  des  grèves  où  s'en  vient  mourir  le  chant 
immortel  des  sirènes. 

C'est  justement  à  l'interprétation  de  l'un  de  ces  mythes  grecs  que 
M.  Henri  de  Régnier  doit  le  meilleur  de  ses  poèmes  et  celui  qui  jus- 
qu'ici donne  l'idée  la  plus  complète  de  ce  que  cherche  à  être  cette 
poésie  renouvelée  :  l'Homme  et  la  Sirène.  Aux  dernières  étoiles  de  la 
nuit  finissante,  venue  d'un  navire  qu'on  ne  voit  pas,  on  entend  la  voix 
du  veilleur  qui  signale  des  sirènes  sur  la  mer.  L'aube  devient  de  plus 
en  plus  claire.  Peu  à  peu  on  distingue  une  grève  où  est  assis  un  jeune 
homme  couvert  de  vôtemens  amples  et  sombres.  Sur  ses  genoux  re- 
pose la  tête  d'une  femme  couchée  et  nue.  Qui  est  cette  femme  et  d'où 
vient-elle  ?  Il  n'en  sait  rien,  ne  sachant  rien  d'ellç  que  sa  beauté.  Elle 
lui  sourit  en  s'éveillant,  car  elle  est  accueillante  et  douce.  Elle  lui  offre 
des  fleurs,  la  fleur  de  ses  lèvres,  la  fleur  de  ses  seins.  Elle  s'offre  toute  à 
lui,  et  lui  offre  en  elle  toute  la  volupté  des  choses. 

Sens 
L'odeur  de  ma  peau  moite,  et  touche  ma  peau  nue 
Où  toute  une  tiédeur  en  parfums  m'est  venue 
Qui  m'accable  et  m'embaume,  et  tu  respireras 
En  mon  souffle  l'odeur  de  toute  la  forêt. 
Oh  !  mes  yeux  purs  sont  frais  en  moi  comme  des  sources. 
Des  endroits  de  ma  peau  se  vcloutent  de  mousses; 
11  me  semble  aujourd'hui  que  mes  seins  sont  écios. 
Si  je  pleurais,  de  doux  ramiers  seraient  l'écho, 
Et  des  abeilles  sont  éparses  dans  mes  rires, 
Et  parmi  la  douceur  de  l'air  où  je  m'étire 
Je  me  semble  plus  grande  et  je  me  sens  plus  belle 
Et  magnifique  de  la  Vie  universelle. 

Mais  YYiomme  ixe  se  ç,ç>\!L\&\àfc  ^*&  ^vsà»  ^&ç&Uft  chair.  Il  en  voile 
la  nudité;  \\  liesse  wn»»»^tû»«  ^i^^^^^01^^^^^ 


REVUE    LITTÉRAIRE.  943 

de  bagues,  il  chausse  les  pieds  de  sandales.  Il  veut  éveiller  la  pensée 
chez  celle  qui  doit  être  sa  compagne,  la  femme.  Au  soleil  couchant,  sur 
la  même  grève,  il  est  étendu  mort.  Elle  se  penche  sur  celui  qu'elle  a 
tué,  pitoyable  et  le  plaignant  de  son  erreur.  Hélas  !  pourquoi  ne  l'a-t-il 
pas  comprise?  pourquoi  l'a-t-il  appelée  vers  des  destins  pour  lesquels 
elle  n'était  pas  faite?  Elle  n'était  pas  faite  pour  la  vie  de  la  conscience 
et  pas  née  pour  avoir  une  âme.  Elle  appartient  aux  choses  qui  peu  à  peu 
la  reprennent,  à  la  nature  où  elle  va  rentrer,  à  la  mer  où  tout  à  l'heure 
du  haut  de  la  proue  le  veilleur  apercevra  mêlée  à  l'écume  sa  chevelure 
d'algues.  —  Ce  petit  poème  nous  présente  harmonieusement  fondus  les 
deux  élémens  d  une  poésie  symbolique  :  d'une  part,  une  fiction  suffi- 
samment plastique,  valant  par  elle-même,  d'un  charme  sensuel  et 
mortel  ;  d'autre  part,  une  signification  très  claire  qui  gagne  à  ne  pas  être 
précisée  et  résumée  dans  une  formule  abstraite.  Tout  au  plus  regrette- 
rai-je  qu'au  lieu  de  faire  vivre  les  acteurs  de  son  drame,  le  poète  n'ait 
su  que  les  faire  parier  et  s'épancher  en  des  monologues  à  la  manière 
des  personnages  de  notre  tragédie  classique. 

De  son  côté,  M.  Vielé-Griffin  avait  tenté  dans  la  Chevauchée  (F  Yeldis 
quelque  essai  analogue.  Yeldis  est  une  jeune  femme  dont  le  vieux 
mari  eut  l'heur  de  mourir.  Elle  part  au  soir  vers  un  but  inconnu, 
entraînant  après  elle  la  chevauchée  galante  et  joyeuse  de  ceux 
que  l'amour  force  à  la  suivre.  Il  y  a  là  Philarque,  qui  fut  un  savant 
subtil;  Luc,  bel  homme  et  fat;  Claude,  le  joueur  de  viole,  et  Martial  le 
paladin,  et  d'autres  parmi  lesquels  est  le  poète.  Ils  s'en  vont  sur  la 
route,  qui  se  déroule  et  s'allonge  sans  fin  comme  dans  les  rêves.  Tant 
que  Philarque  et  Luc  se  lassèrent  et  s'en  furent  sans  adieux.  Claude 
mourut.  Alors,  beau  de  sa  jeunesse,  fort  de  son  amour,  Martial  prit 
dans  ses  bras  la  jeune  femme,  et,  sur  son  cheval  lancé  au  galop,  il  em- 
porta Yeldis  souriante...  Le  défaut  serait  ici  que  le  symbole  est  presque 
trop  transparent,  le  récit  trop  grêle,  décelant  une  certaine  gaucherie  et 
pauvreté  d'imagination. 

Nous  ne  pouvons  entrer  dans  les  mille  détails  et  dans  les  infini- 
ment petits  de  la  technique.  Encore  devons-nous  indiquer  comment 
l'application  de  la  même  conception  générale  aboutit  à  d'importans 
changemens  dans  la  forme.  Si  la  poésie  est  chose  de  rêve,  elle  ne  doit 
pas  l'être  seulement  pour  le  poète,  il  faut  qu'elle  le  soit  aussi  pour 
le  lecteur.  L'alexandrin  tel  que  l'ont  forgé  les  parnassiens  a  une  sorte 
d'éclat  dur  dans  un  contour  précis  et  arrêté.  En  dépit  de  l'appauvris- 
sement ou  même  de  la  suppression  totale  de  la  rime,  on  désespère  de 
le  rendre  assez  ductile  et  fluide  pour  qu'il  ne  risque  pas  de  donner 
à  la  pensée  une  précision  factice.  Aussi  ne  le  conserve-t-on  que  pour 
mémoire  et,  pour  ainsi  dire,  comme  moyen  de  repère.  En  fait  on 
le  remplace  par  des  séries  ou  des  «  laisses  »  de  vers  à  peine  asso- 
nances,  de  coupe  irrégulière,  de  rythme  capricieux,  où  s'exprime 


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944  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

librement  la  sensibilité  de  chacun.  On  a  noté  bien  des  fois  l'influence 
de  la  musique  et  des  plus  récentes  modes  musicales  sur  la  nouvelle 
poésie.  Tout  l'effort  consiste  à  rapprocher  le  système  de  la  versification 
des  combinaisons  de  la  musique,  dont  c'est  le  propre  de  n'éveiller 
en  nous  que  des  émotions  vagues  et  de  nous  induire  au  rêve. 

Peut-être  aperçoit-on  maintenant  ce  qu'il  y  a  de  vraiment  neuf  et 
de  légitime  dans  la  tentative  des  jeunes  poètes.  Us  se  font  de  l'essence 
même  de  la  poésie  une  idée  à  la  fois  très  haute  et  très  juste.  Ils  se 
rendent  bien  compte  que  tout  art  est  vain  qui  n'enferme  pas  un 
contenu  humain  et  qui  est  vide  de  pensée.  Ils  se  souviennent  que  tous 
les  essais  d'explication  du  monde  donnés  par  les  religions  et  les  méta- 
physiques ne  sont  que  les  plus  ingénieux  des  poèmes.  Mais  ils  se 
tiennent  en  garde  contre  l'erreur  inhérente  à  ce  qu'on  appelle  la 
a  poésie  philosophique  ».  Ils  comprennent 'que  la  poésie  doit  pro- 
céder non  par  raisonnement,  mais  par  intuition.  De  même  ils  es- 
saient d'apporter  dans  la  composition,  soumise  aux  p  règles  d'une 
rhétorique  trop  impérieuse,  plus  d'imprévu  et  de  fantaisie.  Ils  tâchent 
à  rendre  tout  ensemble  plus  souple  et  plus  complet  l'instrument  du 
vers.  Ils  donnent  toute  leur  attention  à  l'élément  qui  appartient  en 
propre  à  la  poésie  :  l'agencement  musical  des  rythmes  et  des  syllabes. 
Ils  veulent  faire  de  la  poésie  vraiment  une  synthèse  de  tous  les  arts, 
et  un  genre  différent  de  tous  les  autres. 

Maintenant,  et  dans  l'intérêt  même  d'une  réforme  que  pour  ma  part 
je  souhaite  vivement  de  voir  aboutir,  il  me  sera  permis  d'indiquer  les 
points  faibles  du  système  et  tels  dangers  qui  pourraient  en  compromettre 
le  succès.  La  première  objection  qui  se  présente  à  quiconque  vient  d'ou- 
vrir un  de  ces  livres  à  couverture  bizarre  porte  sur  la  question  du  vers 
libre.  Car  d'abord  on  n'a  pas  prouvé  que  l'alexandrin  méritât  tous  les 
reproches  sous  lesquels  on  a  tôt  fait  de  l'accabler.  Mais  ensuite  si  on 
supprime  une  sorte  de  vers,  il  serait  bon  de  la  remplacer  par  une 
autre;  or,  le  prétendu  «  vers  libre  »  est,  jusqu'à  ce  jour,  tout  à  fait 
inexistant.  Quand  M.  de  Régnier  écrit  : 

Si  tes  lèvres  ne  m'ont  pas  maudit  de  tout  le  reproche  de  leur  pâleur, 

Si  tes  tristesses  m'ont  pardonné  de  toute  la  bonté  de  leur  douleur, 

Si  ta  bouche  ne  fut  pas  aride  de  m'avoir  appelé  en  vain, 

Si  tes  yeux  ne  furent  point  implacables  d'avoir  pleuré, 

Si  mon  souvenir  te  fut  doux 

De  toute  la  peine  endurée, 

Si  l'ombre  du  sépulcre  (peut-être)  garde  ta  face  calme, 

Si  ceux  qui  t'ont  enlevée  (peut-être)  ont  dit  : 

Qu'elle  est  belle  et  douce  dans  la  mort 

Et  pardonnante  dans  la  mort! 

Oh!  laisse-moi  rentrer  dans  la  vieille  demeure, 

Je  suis  celui  qui  prie  et  qui  pleure. 

ou  quand  HL  \tel6-Griffin  aligne  ces  mots  : 

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REVUE  LITTÉRAIRE. 

Vieille  Rome, 

Force 

Hautaine  et  triste, 

Vaine  et  sans  art  que  pour  l'hégémonie 

Qui  foulas  d'un  pied  lourd  le  verger  d'Ionie 

Et  fis  stérile  le  vrai  sang  du  Christ,  etc. 


*\*.«3 


fl  se  peut  bien  qu'ils  obéissent  à  une  musique  intérieure  :  ponr 
nous  qui  n'avons  pas  la  clef  de  leur  musique  nous  ne  voyons  dans  ces 
séries  de  mots  que  des  lignes  quelconques  disposées  d'après  une 
typographie  fallacieuse.  On  a  maintes  fois  essayé  en  France  de  se  pas- 
ser de  la  rime,  on  n'y  est  jamais  arrivé  :  apparemment  parce  que  la 
rime  est  chez  nous  constitutive  du  vers.  Ce  qui  est  plus  nouveau  et  ne 
parait  guère  moins  chimérique  c'est  d'inaugurer  un  système  de  versifi- 
cation où  les  lois  soient  remplacées  par  le  bon  plaisir.  Des  trois  élé- 
mens  dont  se  compose  le  vers  on  supprime  l'un  qui  est  la  rime,  et  on 
laisse  les  deux  autres,  nombre  et  agencement  des  syllabes,  à  la  fantai- 
sie personnelle.  On  voit  aisément  ce  qui  reste.  A  ce  compte,  il  n'e$t 
pas  de  prose  qu'on  ne  puisse  à  aussi  juste  titre  faire  passer  pour 
vers.  Et  peut-être  n'était-ce  pas  la  peine  de  faire  tant  d'affaires  pour 
revenir  finalement  à  ce  système  bâtard  de  la  prose  poétique  dont  on 
s'est  jadis  tant  moqué.  Le  verf  libre  est  cela  même:  prose  poétique, 
prose  rythmée,  prose  musicale,  prose  précieuse  ou  de  quelque  épi- 
Ihètc  qu'on  veuille  la  décorer,  mais  toujours  de  la  prose. 

Il  serait  temps  aussi  d'en  finir  avec  cette  fameuse  «  théorie  de 
l'obscurité  »  que  lanouvelle  école  a  élevée  en  effet  à  la  hauteur  d'un 
dogme.  On  nous  dit  que  le  poète  est  en  droit  d'exiger  delà  part  du  lec- 
teur un  effort;  mais  aussi  ne  demandons-nous  pas  qu'on  fasse  des  vers 
«  pour  lire  en  wagon.  »  On  soutient  qu'il  n'est  pas  nécessaire  pour  la 
poésie  d'être  comprise,  mais  uniquement  d'être  sentie  ;  il  n'en  reste  pas 
moins  que  l'objet  de  la  littérature  est  d'abord  d'exprimer  des  idées,  et 
quoi  qu'on  puisse  faire  pour  les  confondre,  la  poésie  n'est  pas  la  mu- 
sique. On  cite  l'exemple  de  grandes  œuvres  qui  ont  comme  des  parties 
d'ombre  ;  encore  faut-il  que  la  partie  le  plus  aisément  accessible  nous 
donne  envie  de  pénétrer  l'autre.  On  dit  aussi  que  le  vague  a  sa  vertu  en 
soi  et  que  la  pensée  qui  se  voile  en  devient  plus  attirante,  qu'un  style 
n'est  limpide  que  parce  qu'il  est  trop  peu  chargé  de  matière,  que  les 
idées  simples  sont  les  idées  courtes  ou  banales,  et  que  l'obscurité  est 
une  condition  de  la  profondeur.  Voilà  de  belles  choses.  Mais  toutes 
les  raisons  ne  servent  de  rien  pour  nous  donner  du  plaisir.  Et  les  argu- 
mens  les  plus  subtils  ne  nous  feront  pas  prendre  pour  des  poèmes  tels 
rébus  indéchiffrables  dont  nous  soupçonnons  que  le  mot  n'existe  pas. 
C'est  une  plaisanterie  dont  au  surplus  personne  n'est  dupe.  Le  symbo- 
lisme, par  sa  définition  même,  est  tenu  d'être  intelligible,  puisque  le 
symbole  n'y  prend  de  valeur  ou  même  n'existe  à  titre  de  symbole 


946  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

qu'autant  qu'où  en  aperçoit  l'application.  L'obscurité  n'est  pas  un  ca- 
ractère essentiel  de  la  poésie  symboliste  non  plus  que  d'aucune  autre. 
C'est  le  défaut  ordinaire  de  gens  qui  n'ont  pas  vu  bien  clair  dans  leur 
propre  pensée. 

Est-il  indiscret  de  souhaiter  en  terminant  que  nos  poètes  arrivent 
enfin  à  débrouiller  leurs  idées?  D'autre  part,  ce  ne  sont  pas  les  bonnes 
intentions  qui  leur  manquent.  Mais  pourquoi  est-ce  qu'ils  se  hâtent  si  peu 
de  les  réaliser?  Je  sais  qu'il  est  assez  vain  d'adjurer  les  gens  d'écrire  ud 
chef-d'œuvre  ;  mais  c'est  qu'en  littérature  comme  ailleurs  on  ne  peut  se 
dispenser  d'arriver  à  temps.  Il  y  a  pour  les  tendances  littéraires  un 
moment  où  il  faut  qu'elles  aboutissent,  souâ  peine  de  s'épuiser  et  de 
disparaître  sans  avoir  rien  produit.  La  poésie  nouvelle  est  à  peine  née; 
elle  a  déjà  ses  lieux  communs,  ses  procédés  quasiment  mécaniques,  son 
jeu  d'énigmes,  son  répertoire  d'emblèmes  en  tous  genres,  son  fatras  et 
sa  défroque.  «  Je  souhaiterais,  dit  l'un  de  ses  théoriciens,  qu'on  nous 
laissât  enfin  tranquilles  avec  le  Graal,  le  cygne,  l'oiseau  de  Siegfried, 
les  casques,  les  palefrois,  les  glaives,  les  cités  de  rêve  et  autres  lieu* 
communs.  C'est  une  punition  injuste  que  les  symboles  qui  plurent  à 
Wagner,  et  qui  ne  valent  que  par  la  place  qu'il  leur  assigna,  soient  de- 
venus le  repère  et  la  cheville  de  tous  les  débutans  de  lettres.  Est-ce 
que  cette  ferblanterie  est  de  la  vie?...  j>  Voilà  précisément  ce  qui  nous 
inquiète.  Ces  indices  et  quelques  autres  nous  renseignent  sur  la  pé- 
riode que  traverse  aujourd'hui  la  poésie  nouvelle.  C'est  la  période  cri- 
tique où  rien  n'est  encore  compromis,  où  tout  paraît  déjà  douteux. 
C'est  le  moment  où  l'on  se  demande,  non  sans  quelque  appréhension, 
si  le  germe  se  développera,  si  la  branche  va  porter  des  fruits  ou  se 
dessécher,  si  l'idée  va  prendre  forme, — ou  la  formule  se  figer  en  poncif. 

René  Douma 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


£4  août. 

Depuis  quinze  jours,  on  ne  peut  pas  dire  que  l'aspect  du  monde 
européen  soit  resté  stationnaire.  Le  kaléidoscope  a  tourné,  et  tourne 
encore  :  il  serait  difficile  de  prévoir  quelles  images  il  présentera  dans 
quelques  semaines.  Rien  d'inquiétant  en  tout  cela.  La  situation  reste 
foncièrement  la  même,  bien  que  ses  manifestations  extérieures  de- 
viennent de  plus  en  plus  complexes.  C'est  surtout  en  Bulgarie  que  les 
nuages  se  sont  amassés,  peut-être  pour  se  dissiper  subitement,  et  cela 
serait  désirable.  Mais  il  y  aurait  trop  de  danger  à  vouloir  être  pro- 
phète ;  on  s'exposerait  à  recevoir  des  événemens  un  démenti  plus  ou 
moins  formel.  Plus  que  jamais,  —  et  rien  d'ailleurs  ne  convient  mieux 
à  une  chronique,  —  nous  écrivons  au  jour  le  jour,  ad  narrandum. 

La  mission  bulgare  dont  nous  avons  déjà  parlé,  et  qui  a  été  reçue 
avec  tant  de  bienveillance  à  Saint-Pétersbourg  et  à  Moscou,  est  rentrée 
à  Sofia  en  passant  par  Vienne.  Elle  s'est  à  peine  arrêtée  dans  cette 
dernière  ville,  assez  toutefois  pour  s'être  vue  en  butte  aux  entreprises 
des  journalistes  en  quête  de  nouvelles  ou  d'impressions,  et  elle  n'a  su 
se  défendre  qu'à  demi  contre  ces  assauts.  Le  métropolite  Clément  a 
déclaré  à  un  rédacteur  de  la  Nouvelle  Presse  libre  qu'il  ne  doutait  pas 
de  la  réconciliation  de  la  Bulgarie  et  de  la  Russie  dans  un  avenir  très 
prochain,  et  que  l'accueil  fait  par  le  tsar  à  la  délégation  bulgare  en  était 
le  sûr  garant.  Les  journalistes  sont  indiscrets  :  le  rédacteur  de  la  Nou- 
velle Presse  libre  a  interrogé  le  métropolite  Clément  sur  la  manière 
dont  pourrait  s'opérer  la  réconciliation,  et  celui-ci  a  répondu  que  la 
dynastie  bulgare  devait  nécessairement  être   orthodoxe.  Le  prince 
Ferdinand  devait- il  se  convertir  lui-même,  ou  seulement  faire  élever 
son  jeune  fils,  le  prince  Boris,  dans  la  religion  orthodoxe?  Le  métro- 
polite ne  s'est  pas  expliqué  sur  ce  point.  Il  y  a  trois  ans  à  peine,  la 
constitution  bulgare  a  été  modifiée,  précisément  pour  donner  au  prince 
de  Bulgarie  et  à  ses  descendans  la  liberté  de  rester  catholiques,  et  c'est 
Suivant  le  rite  de  cette  religion  que  le  jeune  Boris  a  été  baptisé.  Le 
prince  Ferdinand  s'est  certainement  aveuglé  s'il  a  cru  que,  dans  un 
X>ays  balkanique,  le  désaccord  religieux  pourrait  subsister  tangtas^ 


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prince  Ferdinand 
de  Henri  IV,  est-il 
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d'attendre  un  peu;  que  le 
lui;  enfin  que  le  < 
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la  mission,  le  gouver 
ou  sur  le  point  de  Tôt] 
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dont  nous  auron- 
qui  porte  tous  les 
sieifa  aucun  mot 
cette  simple  raison  que  ce 
reconnaissance  à  ses 
dance.  C'est  ce  qui  expliqu 
a  trouvé  à  Saint-Pétersbou 
n'entretiendra  jamais  de  ra 
le  nom  de  «  gouverne 
cielle  restera  soumise  à  u 
teur,  il  ne  conviendra  pa 
«lie.  Le  gouvernement  rus 
traité  de  Berlin,  dont  il  dem 
de  Bulgarie  doit  être  nomm 

anrÀs  flvnir  rprn  l'armivVhaH. 


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REVUE.    —  CHRONIQUE.       ,  9m{ 

sûr?  Et  si  le  prince  Ferdinand  était  régulièrement  élu  par  mi  sobranié 
légal,  conformément  aux  prescriptions  du  traité  de  1878,  serait-il 
certain,  après  avoir  été  reconnu  par  la  Russie,  de  l'être  également  par 
les  autres  puissances?  Il  faut  l'avouer,  la  situation  du  malheureux 
prince  est  des  plus  pénibles,  des  plus  délicates,  des  plus  inextricables. 
S'il  se  tourne  du  côté  de  la  Russie,  il  aperçoit  la  face  immobile  et  in- 
quiétante du  sphinx  ;  s'il  se  tourne  du  côté  des  puissances  occidentales, 
ce  n'est  plus  à  des  visages  de  marbre  qu'il  a  affaire  :  l'irritation  contre 
lui  prend  les  formes  les  plus  violentes,  et,  loin  d'avoir  été  atténuée  par 
l'attitude  de  la  Russie,  elle  y  a  trouvé  pleine  licence  de  se  donner  car- 
rière. Le  prince  ne  voit  que  des  yeux  flamboyans  de  colère;  il  n'entend 
que  des  paroles  de  réprobation  et  presque  de  haine.  Les  journaux  al- 
lemands approuvent  la  Russie  de  ne  pas  le  reconnaître  :  elle  fait  bien, 
on  ne  peut  que  l'en  féliciter.  Les  journaux  autrichiens  ne  sont  pas  moins 
explicites  ;  ils  le  sont  même  davantage  ;  ils  affirment  que  le  prince  Ferdi- 
nand a  perdu  pour  jamais  les  sympathies  de  l'Autriche  et  de  l'Allema- 
gne. Les  puissances  du  centre  comptaient  sur  lui,  il  était  leur  homme, 
il  était  leur  chose  :  peu  s'en  faut  qu'elles  ne  l'accusent  de  trahison.  En 
un  mot,  il  se  trouve  vis-à-vis  d'elles  à  peu  près  dans  la  situation  où  était 
le  prince  Alexandre  de  Battenberg  à  l'égard  de  la  Russie,  après  l'im- 
prudente équipée  qui  l'a  brouillé  avec  le  tsar.  Sa  situation  est  même 
pire,  car  le  prince  de  Battenberg,  aussitôt  que  la  rupture  de  la  Russie 
avec  lui  a  été  connue  de  l'Europe,  a  vu  l'Autriche,  l'Allemagne,  l'An- 
gleterre se  tourner  brusquement  de  son  côté.  Il  n'a  pas  cherché  à  pro- 
fiter de  ces  dispositions  improvisées,  soit  qu'il  doutât  de  leur  efficacité 
ou  de  leur  durée,  soit  qu'il  ne  voulût  pas  devenir,  entre  les  mains* 
occidentales,  un  instrument  contre  la  Russie.  S'il  s'est  abandonné  lui- 
même,  du  moins  il  n'a  pas  été  abandonné  de  tous,  et  telle  est,  au  moins, 
provisoirement,  la  triste  destinée  du  prince  Ferdinand  de  Saxe- 
Cobourg. 

On  a  été  généralement  surpris  que,  dans  une  détresse  aussi  grande, 
il  n'ait  pas  interrompu  au  plus  vite  son  séjour  à  Carlsbad  et  sauté 
dans  le  premier  train  pour  revenir  à  Sofia.  Peut-être  aurait-il  dû  le 
faire  aussitôt  après  l'assassinat  de  M.  Stamboulof.  Il  a  sans  doute 
voulu  prendre  le  temps  de  réfléchir;  mais  s'il  en  avait  pris  autant, 
il  y  a  neuf  ans,  lorsque  M.  Stamboulof  lui  a  offert  la  couronne  bulgare, 
serait-il  jamais  allé  à  Sofia?  Tout  porte  à  croire  que  l'accueil  qu'il 
recevra  aujourd'hui  sera  réservé  :  en  tout  cas  il  ne  sera  pas  compa- 
rable à  celui  qu'a  trouvé  le  métropolite  Clément  à  son  retour  de  Russie. 
A  lire  les  récits  des  journaux,  on  se  croirait  transporté  aux  beaux 
jours  du  moyen  âge,  alors  que  les  évêques  dominaient  les  peuples  et 
faisaient  trembler  les  rois.  Le  métropolite  apparaissait  à  ses  fidèles 
avec  tout  le  prestige  de  l'investiture  qu'il  rapportait  de  Saint-Péters- 
bourg et  de  Moscou.  Plusieurs  centaines  de  personnes  étaient  allées 


950  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

l'attendre  à  Zaribrod,  c'est-à-dire  à  la  frontière  :  tonte  la  population  de 
cette  ville  et  des  environs  se  pressait  à  la  gare.  A  peine  le  train  a-t-il 
été  aperça  que  les  hourras  ont  éclaté.  A  sa  sortie  du  wagon,  le  mé- 
tropolite a  été  l'objet  de  manifestations  enthousiastes  :  c'était,  disent 
les  dépêches,  à  qui  s'efforcerait  de  lui  baiser  les  mains.  Il  a  dû  pronon- 
cer quelques  paroles.  «  La  députation,  a-t-il  dit,  a  trouvé  la  Russie  ani- 
mée des  mêmes  sentimens  qui  l'ont  amenée  autrefois  à  faire  la  guerre 
pour  la  libération  de  la  Bulgarie  :  la  Russie  aime  aujourd'hui  la  Bul- 
garie comme  elle  l'a  toujours  aimée.  »  Et  le  peuple  de  crier  :  «  Vive  la 
Russie  !  Vive  le  tsar  !»  On  ne  dit  pas  qu'il  ait  ajouté  :  «  Vive  le  prince 
Ferdinand  !  »  A  Sofia  les  mêmes  scènes  se  sont  reproduites.  Les  abords 
de  la  gare  étaient  encombrés  de  monde.  Les  corporations  étaient  là  avec 
leurs  drapeaux.  Mais  ce  qui  donnait  à  la  fête  une  signification  officielle, 
c'était  la  présence  de  M.  Stoflof ,  président  du  Conseil,  des  ministres  de  la 
justice,  de  la  guerre  et  des  affaires  étrangères,  enfin  du  maréchal  delà 
cour.  Au  moment  où  le  métropolite  Clément  est  descendu  du  train,  la 
foule  s'est  précipitée  sur  lui  dans  un  élan  que  rien  n'a  pu  contenir.  Il  a 
dû  se  réfugier,  avec  les  membres  du  gouvernement,  dans  la  salle 
d'attente  de  la  gare,  et  il  a  eu  beaucoup  de  peine  à  en  sortir  ensuite 
pour  se  rendre  à  son  palais.  Là,  il  a  fallu  qu'il  se  montrât  sur  un  balcon, 
pour  prononcer  les  mêmes  discours  qu'à  Zaribrod.  La  Russie,  a-t-il 
dit  d'après  les  dépêches,  ne  désire  que  le  bien  et  la  prospérité  de  la 
Bulgarie  ;  et  il  a  affirmé  que  le  prince  et  le  gouvernement,  s'ils  agis- 
*  saient  de  concert,  réussiraient  certainement  à  atteindre  le  but  désiré 
de  tous,  —  paroles  un  peu  vagues,  qu'il  faut  laisser  à  l'avenir  le  soin 
d'expliquer  et  de  confirmer.  Quoi  qu'il  en  soit,  les  sentimens  de 
la  Bulgarie  envers  la  Russie,  longtemps  étouffés  dans  leur  manifes- 
tation extérieure  par  le  dur  despotisme  de  M.  Stamboulof,  ont  fait 
tout  d'un  coup  une  explosion  formidable.  Le  gouvernement  et  le 
prince  lui-même  ont  contribué  à  déchaîner  ce  mouvement  lorsqu'ils 
ont  autorisé  la  députation  bulgare  à  se  rendre  à  Saint-Pétersbourg  : 
auront-ils  maintenant  la  force  de  le  contenir  ou  de  le  régler?  Quant  à 
la  Russie,  son  attitude  parait  très  nette,  très  claire,  très  positive  si  Ton 
se  reporte  au  texte  littéral  du  traité  de  Berlin  qu'elle  invoque,  mais  très 
confuse,  obscure  même,  et  négative  si  Ton  se  reporte  à  l'état  de  choses 
qui  existe  en  Bulgarie  depuis  près  de  dix  ans. 

Ce  n'est  donc  pas  sans  quelques  préoccupations  que  les  regards  se 
tournent  vers  les  Balkans.  Toutefois,  une  des  principales  causes  d'in- 
quiétude qui  venaient  de  là  semble  avoir  disparu,  et  c'est  un  fait  à  en- 
registrer avec  satisfaction.  Bien  que  le  gouvernement  bulgare  ait  montré 
une  médiocre  énergie  à  combattre  sur  son  territoire  la  formation  des 
bandes  destinées  à  passer  en  Macédoine  pour  y  fomenter  une  agita- 
tion révolutionnaire,  cette  agitation  est  arrivée  à  son  terme.  L'entente 
unanime  <tea  cranta*  \roà&3TO&ft&  \£<*.  ^*&  çeu  contribué  à  atteindre 


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REVUE.   —  CHRONIQUE.  981"* 

•ce  résultat.  Elles  ont  déjà  sur  les  bras  la  question  arménienne  ;  le 
moment  serait  bien  mal  choisi  pour  se  charger  par  surcroît  de  laques* 
tion  macédonienne.  Nous  ne  dirons  qu'un  mot  de  la  question  armé*; 
nienne,  c'est  qu'elle  reste  ouverte:  les  gouvernemens  qui  ont  pris  à 
tâche  d'obtenir  du  Sultan  une  solution  raisonnable  n'y  ont  pas  encore 
réussi,  ce  qui  est  fâcheux.  On  voudrait  espérer  que  l'éloquente  inter- 
vention de  M.  Gladstone  en  faveur  de  l'Arménie  apportera  aux  puis? 
sances,  et  notamment  à  l'Angleterre,  un  concours  vraiment  utile.  L'il- 
lustre vieillard  a  prononcé  à  Chester  un  grand  discours,  sur  lequel  tous, 
les  partis  s'étaient  mis  d'accord  avant  même  de  l'avoir  entendu.  Les 
libéraux  devaient  naturellement  l'applaudir,  et  les  conservateurs  l'ap- 
plaudissaient aussi  par  avance,  dans  la  pensée  que  le  gouvernement 
nouveau  y  puiserait  plus  de  force  pour  continuer  ses  négociations 
avec  la  Porte.  Mais  peut-être  M.  Gladstone,  dont  les  quatre-vingt-six  ans 
n'ont  pas  éteint  l'ardeur  toujours  jeune,  a-t-il  un  peu  dépassé  la  mesure 
lorsqu'il  a  dit,  par  exemple,  que  c'était  pour  l'Angleterre  non  seulement 
un  droit,  mais  un  devoir  d'intervenir,  au  besoin  même  par  la  force.  Le 
Standard,  journal  conservateur  par  excellence,  [en  appréciant  le  dis- 
cours de  Chester,  fait  observer  qu'il  y  a  certaines  limites  que  le  gou- 
vernement ne  saurait  franchir  sans  risquer  de  provoquer  la  guerre. 
Nous  agissons,  dit-il,  de  concert  avec  d'autres  puissances,  et  nous 
n'avons  aucune  raison  de  douter  de  leur  loyauté.  Ce  langage  est  plus 
politique  assurément  que  celui  de  M.  Gladstone,  et  la  presse  anglaise 
ferait  bien  de  s'en  inspirer  d'une  manière  générale.  Par  malheur  elle  ne 
le  fait  pas  toujours,  et  si  nous  ne  craignions  d'entrer  ici  dans  une 
trop  longue  digression,  il  nous  serait  facile  de  citer  un  grand  nombre 
de  journaux  dont  le  ton,  à  l'égard  de  certaines  nations  européennes, 
dénote  un  état  d'esprit  au  moins  singulier.  Le  Standard  lui-même  a 
profité  de  la  présence  de  l'empereur  Guillaume  chez  la  reine  Victoria 
pour  lui  adresser  des  admonestations  que  la  presse  germanique  a 
d'ailleurs  relevées  avec  l'accent  le  plus  rogue.  Il  semble  que  les  élec- 
tions dernières  ajent  un  peu  grisé  tout  le  monde  en  Angleterre,  sauf  le 
gouvernement  qui,  du  moins  jusqu'à  présent,  a  conservé  son  sang- 
froid.  Les  libéraux  eux-mêmes  se  consolent  de  leur  défaite  en  jetant 
des  regards  courroucés  au  delà  des  frontières  et  en  menaçant  de  lord 
Salisbury  tantôt  ceux-ci,  tantôt  ceux-là.  11  va  sans  dire  que  nous  ne 
sommes  pas  oubliés  dans  cette  distribution  de  réprimandes,  suivies 
aussitôt  de  l'annonce  du  châtiment.  On  n'imagine  pas  le  nombre 
d'éventualités,  qui  toutes  dépendent  de  nous,  dans  lesquelles  l'Angle- 
terre s'affilierait  tout  de  suite  à  la  triple  alliance.  Au  moindre  mécon- 
tentement que  nous  pourrions  lui  causer,  ce  serait  fait.  Beaucoup  de 
ces  articles  semblent  écrits  par  des  élèves  de  rhétorique,  et  il  n'y  a 
pas  lieu  d'y  insister  :  la  presse  anglaise  se  trompe  évidemment  sur  les 


952  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

stone  traite  la  Turquie,  et  elle  serait  bien  en  peine  de  dire  comment 
et  pourquoi  nous  ayons  mérité  d'être  ainsi  rudoyés.  Au  reste,  nous  ne 
le  lui  demandons  pas  :  mieux  vaut  laisser  tomber  ce  feu  de  paille  que 
de  lui  fournir  de  nouveaux  et  de  plus  substantiels  alimens. 

Il  y  a  aujourd'hui,  de  la  part  de  plusieurs  puissances,  un  désir  et 
comme  une  préoccupation  de  rendre  plus  manifestes  les  accords 
qui  existent  entre  -elles.  Rien  de  plus  légitime,  et  si  nous  en  mon- 
trions quelque  étonnement  on  nous  répondrait  sans  doute  que  nous 
avons  été  les  premiers  à  donner  l'exemple.  N'avons-nous  pas,  au 
moment  des  fêtes  de  Kiel,  accentué  le  caractère  de  nos  rapports 
avec  la  Russie?  Personne  n'en  a  pris  et  ne  pouvait  en  prendre  om- 
brage :  d'abord  parce  que  notre  situation  internationale  était  déjà  cou- 
nue  du  monde  diplomatique,  ensuite  parce  qu'on  y  sait  parfaitement 
qu'elle  n'a  d'autre  objet  que  le  maintien  de  la  paix.  En  somme,  les 
autres  puissances  n'ont  pas,  elles  non  plus,  à  nous  apprendre  des  choses 
bien  nouvelles.  En  quittant  la  rade  de  Kiel,  la  flotte  italienne  est  allée 
en  Angleterre  :  elle  y  a  été  reçue  comme  autrefois  la  nôtre  à  son  retour 
de  Cronstadt.  Faut-il  conclure  de  là  que  les  rapports  de  l'Angleterre  et 
de  l'Italie  ont  pris,  dans  ces  derniers  temps,  un  caractère  plus  intime? 
On  essaie  bien  un  peu  de  nous  le  faire  croire,  mais  nous  savions  déjà 
que  l'Angleterre  et  l'Italie  étaient  animées  l'une  à  l'égard  de  l'autre  des 
sentimens  les  plus  bienveillans,  et  que  la  première  le  prouverait  tou- 
jours volontiers  à  la  seconde  dans  l'exacte  mesure  de  ses  intérêts  du 
moment.  On  a  admiré  les  beaux  navires  italiens,  et  nous  comprenons 
que  l'Italie  aime  à  les  montrer  :  toutes  les  puissances  n'en  font-elles 
pas  autant  pour  les  leurs,  chacune  à  son  tour?  L'Italie,  après  avoir 
envoyé  ses  vaisseaux  en  Allemagne  et  en  Angleterre,  les  aurait  très 
probablement  dirigés  sur  l'Autriche  s'il  n'avait  pas  fallu  pour  cela 
pénétrer  dans  les  eaux  de  Trieste.  Pour  notre  compte,  nous  n'y  aurions 
vu  aucun  inconvénient,  et  cela  ne  nous  aurait  appris  rien  que  nous 
ne  sachions  depuis  longtemps.  Guillaume  II  est  en  Angleterre,  et  il  a 
dîné  chez  la  reine  avec  lord  Salisbury.  Quoi  de  plus  naturel?  Est-ce  la» 
première  fois  que  l'empereur  d'Allemagne  va  en  Angleterre  et  qu'il  est 
reçu  par  «»  «rrand'mère?  N'est-il  pas  tout  simple  qu'il  voie  lord  Salis- 
bury, et  qu'il  s'entretienne  avec  lui?  En  Autriche,  il  y  a  eu  aussi  des  ren- 
contres d'hommes  politiques  et  même  de  souverains.  Le  comte  Golu- 
chowski,  après  quelques  malentendus  qui  ont  retardé  sa  visite,  a  fini 
par  voir  le  prince  de  Hohenlohe  à  Aussee.  Le  roi  Charles  de  Roumanie, 
accompagné  de  la  reine,  a  été  reçu  par  l'empereur  et  par  l'impératrice 
d'Autriche  à  Ischl.  Cette  fois,  il  faut  bien  convenir  qu'on  a  mis  à  la 
rencontre  un  peu  plus  d'apparat  qu'à  l'ordinaire,  et  les  journaux  vien- 
nois en  ont  tiré  la  conclusion  que  la  Roumanie  avait  adhéré  formelle- 
ment &  la  \n\ta  ti&a&KA.  Ç$^*rl  %went-ils?  Les  sympathies  envers 
rAttemague  ôxx  tov^«\*s  to^Oevwa*^^  de  normal; 


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REVUE. CHRONIQUE. 

mais  sa  visite  à  l'empereur  d'Autriche  se  reproduit  presque  tous  les  ans. 
Pourquoi  cette  visite  aurait-elle,  cette  année,  un  autre  caractère  que  lés 
années  précédentes?  S'il  y  a  eu  un  rapprochement  plus  étroit  entre 
la  Roumanie  et  les  puissances  du  centre,  ce  n'est  pas  là  un  fait  tout 
nouveau.  Dès  le  mois  de  septembre  dernier,  le  ministre  des  affaires 
étrangères  de  l'empire  austro-hongrois  en  parlait  très  ouvertement 
aux  Délégations.  «  Un  autre  pays  voisin,  disait  le,  comte  Kalnoky, 
auquel  il  est  nécessaire  de  consacrer  quelques  mots,  est  la  Roumanie. 
Cet  État  est,  parmi  ceux  qui  ne  font  pas  partie  de  la  triple  alliance, 
l'un  des  premiers  qui  se  sont  rendu  compte  de  la  nature  pacifique 
de  cette  alliance  et  qui  se  sont  résolus  à  s'y  associer  et  à  chercher  à 
s'appuyer  sur  les  puissances  de  l'Europe  centrale.  Les  relations  très 
amicales  que  nous  avons  en  conséquence  entretenues  depuis  des  an- 
nées en  Roumanie  se  sont  montrées  durables,  et  l'impulsion  donnée 
à  ce  point  de  vue  par  le  roi  de  Roumanie  et  son  gouvernement  a 
trouvé  dans  le  pays  un  écho  de  plus  en  plus  retentissant.  »  Voilà, 
certes,  un  langage  plus  significatif  encore  qu'une  simple  visite  du  roi 
Charles  à  l'empereur  François-Joseph,  et  pourtant  on  a  fait  l'année 
dernière  moins  de  bruit  autour  de  ces  paroles  qu'on  n'en  fait  aujour- 
d'hui autour  de  l'entrevue  d'Ischl.  Cela  prouve  que  les  choses  tirent 
une  grande  partie  de  leur  importance  du  moment  où  elles  se  produisent 
et  des  circonstances  qui  les  accompagnent,  et,  comme  nous  le  disions 
tantôt,  les  puissances  recherchent  aujourd'hui  les  occasions  de  donner 
plus  de  relief  à  leurs  groupemens  politiques.  Certaines  situations  en 
deviennent  plus  précises  :  aucune  Jusqu'ici  n'est  apparue  sensiblement 
modifiée  aux  yeux  de  l'observateur  attentif. 

Ce  serait,  par  exemple,  exagérer  beaucoup  la  valeur  de  l'arrangement 
conclu  en  Afrique  par  l'Angleterre  et  par  l'Italie,  que  d'y  voir,  comme  cer- 
tains journaux  essaient  de  le  faire,  un  indice  de  rapports  nouveaux  qui 
se  seraient  formés  entre  les  deux  pays.  L'existence  de  cet  arrangement 
a  été  révélée  par  M.  le  baron  Blanc,  dans  le  récent  discours  qu'il  a  pro- 
noncé devant  la  Chambre  des  députés  italienne.  H  porte,  paraît-il,  sur 
la  «  délimitation  septentrionale  la  plus  pratique  »  des  possessions  ita- 
liennes en  Erythrée.  Il  aurait  été  signé  avec  «les  autorités  anglo- 
égyptiennes  »,  expression  qui  n'a  pas  encore  cours  dans  le  vocabulaire 
du  droit  des  gens  et  dont  il  faut  laisser  toute  la  responsabilité  au 
ministre  des  affaires  étrangères  d'Italie.  Au  reste,  et  sauf  des  détails 
de  forme  comme  celui-ci,  le  discours,  ou  plutôt  les  discours  prononcés 
par  M.  le  baron  Blanc,  sont  d'une  correction  parfaite,  et  ils  ont  produit 
en  Europe  une  bonne  impression.  Il  y  règne  même  un  ton  de  bonne 
humeur  qui  n'est  pas  fait  pour  déplaire.  Après  les  longs  et  laborieux 
efforts  dont  on  n'a  pas  perdu  le  souvenir,  l'Italie  est  parvenue  à  se 
créer  en  Erythrée  une  colonie  dont  elle  est  satisfaite,  et  qu'elle  com- 

manr.A  h  m  finir  Ar  aiît   aiitraa  natînna  avap  un   léontimA   Aromoîl    Huai 


954  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

qu'on  en  ait  pu  croire  quelquefois  de  l'autre  côté  des  Alpes,  l'opinion 
réfléchie  en  France  a  toujours  vu  sans  défaveur  les  progrès  de  l'Italie 
dans  ces  contrées.  Iln'est  pas  venu  un  seul  moment  à  notre  pensée  de  con- 
trarier en  quoi  que  ce  soit  l'expansion  coloniale  de  nos  voisins  à  l'ouest 
de  la  mer  Rouge,  à  la  condition,  bien  entendu,  que  tous  les  droits  anté- 
rieurs soient  reconnus  et  respectés  par  eux.  Les  puissances  européennes 
qui  ont  des  droits  ou  des  intérêts  préexistans  dans  cette  partie  de  l'Afri- 
que sont  d'ailleurs  peu  nombreuses.  Il  y  a  d'abord  la  Porte  et  l'Egypte 
qui  ne  font  qu'un,  n  y  a  ensuite  la  France  qui, longtemps  avant  que  l'Ita- 
lie ait  pénétré  en  Abyssinie,  était  déjà  établie  à  Obock  et  au  sud  du  golfe 
de  Tadjoura.  Il  y  a  enfin  la  Russie  qui  a  des  intérêts  religieux  à  ména- 
ger en  Abyssinie.  On  sait  qu'une  mission  abyssine  a  été  tout  récem- 
ment envoyée  à  Saint-Pétersbourg,  où  elle  a  été  reçue  en  même  temps 
et  à  peu  près  dans  les  mêmes  conditions  extérieures  que  la  délégation 
bulgare.  Le  gouvernement  italien  s'en  est  montré  d'abord  un  peu  préoc- 
cupé, mais  le  discours  du  baron  Blanc  montre  que,  s'il  y  a  eu  à  ce  sujet 
quelques  très  légers  nuages  entre  les  deux  pays,  ils  sont  dès  mainte- 
nant dissipés.  Le  gouvernement  russe  a  fait  savoir  à  Rome  que  ses  in- 
térêts en  Abyssinie  étaient  de  l'ordre  purement  spirituel  :  le  gouverne- 
ment italien  en  a  conclu  qu'il  devait  traiter  les  popes  sur  le  même  pied 
que  les  Lazaristes,  et  il  a  promis  de  le  faire.  Par  conséquent,  on  est  d'ac- 
cord. L'accord  s'est  fait  aussi  avec  l'Egypte,  ou  du  moins,  comme  dit 
M.  le  baron  Blanc,  avec  les  «  autorités  anglo-égyptiennes  ».  Gomme  per- 
sonne ne  connaît  encore  les  détails  de  cet  arrangement,  on  [ne  peut  en 
rien  dire,  sinon  qu'il  y  a  lieu  d'espérer  que  les  droits  de  la  Porte  y  sont 
respectés.  Enfin  vient  la  France,  à  laquelle  M.  le  baron  Blanc  a  adressé 
les  invites  les  plus  séduisantes,  n  a  reconnu,  pour  commencer,  que 
notre  attitude  à  l'égard  de  l'Italie,  avait  été  parfaitement  correcte,  et 
cette  déclaration  honore  également  sa  loyauté  et  la  nôtre.  Mais  ce 
que  l'Italie  a  fait  au  nord,  il  lui  reste  à  le  faire  au  sud.  Le  moment  est 
venu  de  délimiter  les  possessions  italiennes  et  les  possessions  fran- 
çaises. «  n  dépend  de  la  France,  a  dit  M.  le  baron  Blanc,  d'établir  la 
délimitation  proposée  par  elle  en  1891.  »  Si  M.  le  baron  Blanc  est  vrai- 
ment disposé,  comme  il  l'assure,  à  adhérer  aux  propositions  de  la  France, 
l'entente  se  fera  facile  et  prompte.  Il  connaît  nos  propositions,  sur 
lesquelles  nous  n'avons  pas  varié.  Un  arrangement  que  nous  avons  fait 
avec  l'Angleterre,  pour  la  délimitation  de  nos  zones  d'influence  entre 
le  raz  Djeboutil  etHarrar,  a  d'ailleurs  fixé  nos  droits  dans  ces  contrées. 
Aucun  doute  ne  saurait  donc  subsister  dans  la  pensée  du  gouvernement 
italien.  Il  dépend  de  nous,  assure-t-il,  de  conclure  ;  nous  répondons 
que  cela  dépend  de  lui.  Par  malheur,  —  et  nous  ne  disons  pas  cela  pour 
M.  le  baron  Blanc,  —  il  nous  est  arrivé  plus  d'une  fois  avec  le  gou- 
vernement italien  d'échouer  tout  juste  au  moment  où  nous  croyions 
atteindre  le  potl.  Y&fc  T&^oàs8tfSû!&  ç&tks££sûkkû&.  SÊ&aéralement  bien 


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RBVUE.   —  CHRONIQUE.  ?W 

avec  lui  et  finissent  mal,  ou  ne  finissent  pas  du  tout.  La  main  qu'on 
nous  tend  se  retire  ou  se  referme  aussitôt  que  la  nôtre  s'avance  pour 
la  saisir,  et  à  maintes  reprises,  après  s'être  donné  le  mérite  d'une  ouver- 
ture pleine  de  cordialité  dans  la  forme,  on  a  rejeté  sur  nous  la  respon- 
sabilité de  malentendus  qui  ne  provenaient  certainement  pas  de  notre 
faute.  Mais  ce  n'est  pas  là  une  récrimination  :  elle  ne  serait  pas  à  sa 
place  après  le  discours  conciliant  et  amical  qu'a  prononcé  M.  le  baron 
Blanc  et  que  notre  plus  vif  désir  est  de  voir  confirmé  par  des  actes. 

M.  le  baron  Blanc  a  fait  de  grands  efforts  pour  déterminer  exacte- 
ment la  situation  respective  de  l'Italie  envers  Menelik  d'une  part, 
et  de  l'autre  envers  l'Europe.  H  nous  a  appris  qu'on  avait  trouvé 
dans  certains  papiers  la  preuve  certaine  de   la    «   trahison  »  du 
Négus.  C'est  un  bien  gros  mot.  Est-il  vrai  que  Menelik  doive  tout  il 
l'Italie,  et  qu'il  l'ait  ensuite  trahie  en  violant  des  engagemens  formels? 
Dans  quelle  mesure  le  traité  d'Ucciali  est-il  valable  entre  les  deux  par- 
ties? On  sait  qu'elles  ne  sont  pas  d'accord  sur  ce  point,  mais  c'est  une 
question  à  régler  entre  elles.  M.  le  baron  Blanc  soutient  que  personne 
n'aie  droit  d'intervenir  entre  Menelik  et  l'Italie:   il  est  encore  plus 
certain  que  personne  n'a  la  pensée  de  le  faire.  Faut-il  voir  dans  ces 
paroles  de  M.  le  baron  Blanc  l'annonce  d'une  prochaine  expédition  mili- 
taire contre  le  Négus?  La  présence  à  Rome  du  général  Baratieri  serait 
de  nature  à  le  faire  croire  :  toutefois,  le  gouvernement  italien  ne  peut 
pas  se  dissimuler  que  c'est  là  une  entreprise  considérable  et  dont 
l'exécution,  pour  réussir  pleinement,  doit  être  préparée  avec  le  plus 
grand  soin.  Nous  connaissons  assez  pour  notre  compte,  et  l'Italie  a 
éprouvé  par  sa  propre  expérience  les  difficultés  des  expéditions  colo- 
niales. Mais,  encore  une  fois,  elle  est  seule  juge  de  ses  intérêts  en  Afrique 
et  nous  n'avons  même  pas  à  lui  donner  des  conseils  qui  pourraient 
être  mal  interprétés.  Les  dispositions  de  l'Angleterre  paraissent  être 
pour  elle  un  encouragement.  M.  le  baron  Blanc  a  donné  sur  ce  point 
des  détails  dont  quelques-uns  étaient  mal  connus  jusqu'à  ce  jour.  H 
en  ressort,  par  exemple,  que  l'Angleterre  a  demandé  à  plusieurs  re- 
prises sa  coopération  à  l'Italie,  et  que  celle-ci  l'a  refusée,  en  quoi  M.  le 
baron  Blanc  juge  évidemment  qu'elle  a  eu  tort,  puisqu'il  dit  que  ces 
refus  ont  été  «  réparés  »en  partie  par  l'occupation  de  Kassala.  Comment 
ne  pas  rappeler  ici  l'attitude  de  la  presse  anglaise  au  moment  de  cette 
occupation?  Assurément,  elle  n'était  pas  dans  le  secret  de  l'affaire, 
car  elle  a  manifesté   une    mauvaise   humeur  presque    agressive: 
il  était  impossible  d'être  plus  désobligeant  pour  l'Italie  que  ne  l'ont 
été  les  journaux  de  Londres  à  cette  époque  :  on  aurait  pu  croire  que 
l'Italie  avait  occupé  un  point  qui  appartenait  à  l'Angleterre,  et  si  nous 
avions  montré  le  même  déplaisir,  on  nous  aurait  accusés  des  plus  noirs 
sentimens.  Eh  bien  I  l'opinion  anglaise  avait  tort  Tannée  dernière.  Lord 
Cromer  a  découvert  depuis  que  la  tranquillité  du  Soudan  provient  prin- 


95C  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

cipalement  de  l'occupation  de  Kassala,  et  il  s'en  félicite.  M.  le  baron 
Blanc  ne  doute  pas  que  les  progrès  ultérieurs  de  l'Italie  ne  produisent 
le  même  effet.  «  Lorsque  la  région  esclavagiste  du  Choa  sera,  dit-il, 
complètement  isolée,  nous  pourrons  y  laisser  le  désordre  se  tuer  de 
lui-même,  de  même  que  le  mahdisme  tombe  en  dissolution  dans  le 
Soudan,  sans  qu'il  soit  nécessaire  de  faire  agir  les  troupes  italiennes 
de  Kassala  ou  les  troupes  anglaises  de  Wadi-Halfa  et  de  Souakim.  » 
Tant  il  est  vrai  que  le  tout  est  d'occuper  les  bonnes  positions. 

En  attendant  de  nouveaux  succès  en  Afrique,  le  gouvernement  ita- 
lien en  a  obtenu  d'immédiats  devant  le  parlement,  à  Montecitorio. 
Dans  la  situation  où  nous  sommes,  et  qui  nous  permet  de  juger  avec 
une  parfaite  impartialité  ce  qui  se  passe  en  Italie,  nous  constatons 
que  M.  Crispi  a  eu,  au  cours  de  cette  session  de  quelques  semaines, 
tout  l'avantage  sur  ses  adversaires.  Il  a  pris  la  parole  à  diverses  re- 
prises, toujours  opportunément,  et  avec  un  instinct  remarquable  de  ce 
qui  pouvait  agir  avec  le  plus  de  force  sur  l'esprit  de  ses  compatriotes, 
n  a  parlé  des  soucis  et  des  misères  du  pouvoir  avec  mélancolie  :  ce  n'est 
que  par  le  sentiment  élevé  du  devoir  qu'il  a  accepté  d'en  subir  plus 
longtemps  «  les  amères  déceptions  ».  Il  a  remercié  la  Chambre  d'avoir 
repoussé  les  débats  stériles,  ou  du  moins  de  les  avoir  ajournés  jus- 
qu'après le  budget.  On  pouvait  se  demander  si  celui-ci  serait  voté; 
tout  semblait  conspirer  contre  lui,  même  la  chaleur  extrême  qui 
rendait  l'enceinte  législative  presque  inhabitable;  cependant  l'énergie 
du  ministère  et  le  dévouement  de  la  Chambre  sont  venus  à  bout  de 
tous  les  obstacles.  Le  budget  a  été  voté  comme  il  avait  été  présenté. 
C'est  une  grande  victoire  pour  M.  Sonnino  ;  c'en  est  une  aussi  pour 
M.  Crispi.  Il  en  a  obtenu  une  autre,  non  moins  importante,  en  faisant 
repousser,  à  la  suite  de  la  discussion  des  affaires  étrangères,  les  ordres 
du  jour  de  MM.  Pandolfi  et  Imbriani.  Le  premier  exprimait  le  vœu  que 
le  gouvernement  eût  toujours  en  vue,  dans  sa  politique  étrangère,  le 
triomphe  de  la  justice  internationale  et  l'union  des  peuples  civilisés. 
Pour  bien  comprendre  ce  que  cela  veut  dire,  il  faut  être  au  courant  du 
jargon  parlementaire  de  nos  voisins  :  l'ordre  du  jour  de  M.  PandolO 
est  un  ordre  du  jour  irrédentiste,  et  c'est  bien  ainsi  que  M.  Crispi  Ta 
entendu  puisqu'il  l'a  repoussé  dans  l'intérêt  de  la  paix,  de  cette  paix 
qui  est  tous  les  jours  garantie  et  sauvée  par  la  triple  alliance,  mai* 
qu'il  ne  faudrait  pourtant  pas  mettre  à  de  trop  fortes  épreuves.  «  L'ordre 
du  jour  proposé,  a-t-il  déclaré,  n'est  pas  opportun.  Si  réellement  on 
devait  pourvoir  à  la  reconstitution  des  États  sur  la  base  exclusive  de 
la  nationalité,  il  se  produirait  de  très  graves  complications  et  la  guerre 
éclaterait  dans  toute  l'Europe.  »  Ce  langage  est  plein  de  sagesse.  Ce 
n'est  pas  celui  que  M.  Crispi  a  toujours  tenu,  ni  même  celui  qu'il  tenait, 
il  n'y  a  pas  longtemps  encore,  aux  peuples  frères  des  Balkans,  mais  il 
n'en  est  pas  mo\i&\*oTi.\2k\&TC)fc&  ^\&  ^rassurer:  on  ne  lui  récla- 


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REVUE.    —   CHRONIQUE.  957 

mera  pas  encore  Trente  et  Trieste.  Quant  à  M.  Imbnani,  son  ordre 
du  jour  affirmait  que  le  gouvernement  ne  pouvait  pas  disposer  de 
l'argent  et  de  la  vie  des  citoyens  sans  la  volonté  de  ceux-ci,  et  il 
exhortait  le  gouvernement  à  renoncer  à  sa  politique  coloniale  de  guerre 
et  de  conquête.  Qu'est-ce  à  dire?  M.  Imbriani  proposait  à  la  Chambre 
de  voter  un  blâme  pour  le  passé,  une  interdiction  pour  l'avenir.  On 
comprend  que  M.  Crispi  ait  repoussé  une  telle  motion  avec  toutes  les 
ressources  de  son  éloquence.  «  Le  plateau  de  l'Erythrée,  a-t-il  dit,  nous 
appartient  en  vertu  du  traité  d'Ucciali,  et  le  Tigré  en  vertu  des  armes 
que  nous  avons  prises  pour  nous  défendre.  Nous  resterons  dans  ces 
terres  et  nous  les  défendrons.  Nous  espérons  vaincre  toujours  comme 
nous  avons  vaincu  jusqu'ici.  Ces  victoires  sont  les  premières  pour  nous 
depuis  1859.  »  Cette  dernière  phrase  a  été  couverte  d'applaudissemens 
chaleureux.  «  Oui!  oui!  »  s'est  écriée  l'assemblée  avec  enthousiasme. 
Il  était  difficile  de  faire  vibrer  plus  énergiquement  la  fibre  patriotique 
de  la  Chambre  et  du  pays.  M.  Crispi  a  montré  là,  une  fois  de  plus, 
à  quel  point  il  connaissait  et  savait  manier  son  auditoire.  Qu'est-ce 
que  l'Italie  est  allée  faire  en  Erythrée?  Fonder  une  colonie  sans  doute, 
mais  avant  tout  chercher  de  la  gloire,  car  tout  pays  jeune,  toute  mo- 
narchie nouvelle  ne  saurait  s'en  passer;  et  qui  n'applaudirait  pas 
l'Italie  d'en  demander  à  une  lutte  héroïque  soutenue  au  profit  de  la 
civilisation?  Ses  victoires,  «  les  premières  qu'elle  remporte  depuis 
1859  »,  doivent  remplir  son  cœur  d'une  émotion  généreuse.  M.  Crispi 
les  a  fait  résonner  à  ses  oreilles  avec  l'éclat  du  clairon.  Il  ne  s'en  est 
pas  tenu  là,  il  a  ouvert  à  son  pays  des  perspectives  d'avenir  confuses, 
mais  pleines  de  suggestions  excitantes.  «  L'Afrique,  s'est-il  écrié,  est 
une  haute  école  pour  nos  soldats;  de  l'Afrique  comme  de  l'Orient  peut 
surgir  la  première  étincelle  d'une  guerre  européenne.  »  Et  cela  n'est 
que  trop  vrai  :  l'étincelle  peut  jaillir  indifféremment  de  vingt  points 
divers,  si  on  ne  s'applique  pas,  avec  toute  la  prévoyance  de  la  diplo- 
matie, à  l'empêcher  partout  d'éclater.  Certes,  lorsque  M.  Crispi  affirme 
qu'il  veut  la  paix,  lorsqu'il  croit  môme  en  être  un  des  garans  les  plus 
efficaces,  nous  ne  doutons  pas  de  sa  sincérité  ;  mais  il  veut  aussi  être 
prêt  à  tout  événement,  et  il  n'a  pas  tort.  Il  aime,  tout  en  parlant  de  la 
paix,  à  faire  retentir  le  bruit  de  ses  armes,  et  il  en  a  le  droit  :  bien 
d'autres  l'ont  fait  ailleurs,  et  avant  lui.  Par-dessus  tout,  il  est  l'homme 
des  circonstances,  et  il  a  le  secret  des  mots  qui  parlent  fortement  à 
l'imagination  italienne.  C'est  par  là  qu'il  se  relève  de  tant  de  défail- 
lances et  qu'il  se  raffermit  dans  une  situation  qui  paraissait  naguère 
presque  désespérée.  Rien  ne  lui  a  coûté  pour  atteindre  ce  but,  mais 
il  l'a  atteint.  L'impression  produite  par  son  discours  a  été  si  vive  que 
MM.  Brin  et  di  Rudini  ont  déclaré  ne  pas  s'associer  à  l'ordre  du  jour  de 
M.  Imbriani,  et  ont  demandé  à  celui-ci  de  le  retirer.  Bien  plus,  M.  di 
Rudini  en  a  présenté  un  autre,  pour  dire  que  la  Chambre  acceptait  les 


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958  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

déclarations  du  gouvernement.  Le  président  ayant  donné  lecture  de 
cet  ordre  du  jour  :  «  Je  l'accepte,  s'est  écrié  M.  Crispi,  avant  même  de 
savoir  quel  en  était  l'auteur.  —  Je  vous  fais  observer,  a  dit  alors 
M.  Villa,  qu'il  porte  la  signature  de  M.  di  Rudini.  —  Je  l'accepte  quand 
même  »,  a  répliqué  M.  Crispi.  Et  l'ordre  du  jour  a  été  voté  à  une  écra- 
sante majorité,  presque  à  l'unanimité  de  la  Chambre  :  l'extrême 
gauche  seule  a  refusé  de  s'y  associer. 

Qui  aurait  cru,  il  y  a  quelques  semaines  encore,  alors  qu'une  lutte 
si  chaude  se  déroulait  sur  le  terrain  électoral  entre  M.  Crispi  et  ses  ad- 
versaires, que  le  plus  qualifié  de  ces  derniers,  le  marquis  di  Rudini, 
au  moment  de  la  clôture  de  la  discussion  du  plus  important  des 
budgets,  déposerait  un  ordre  du  jour  qui  ressemble,  en  vérité,  à  un 
ordre  du  jour  de  confiance?  Et  pourtant  il  en  a  été  ainsi,  soit  que  le 
patriotisme  de  la  Chambre  ait  fait  disparaître  pour  un  moment  toutes 
les  hostilités  personnelles,  toutes  les  divergences  de  partis,  soit  que 
les  passions  aient  été  un  peu  usées  par  leur  violence  même  et  que  la 
lassitude  générale  ait  amené  un  désarmement  passager.  Ici  encore  od 
peut  voir  un  nouvel  exemple,  et  nous  en  avons  montré  plus  d'un  dans 
cette  chronique,  de  ce  que  la  situation  de  l'Europe  a  souvent  d'im- 
prévu, tantôt  en  bien,  tantôt  en  mal,  sans  qu'on  puisse  encore  assi- 
gner un  terme  à  une  évolution  qui  se  poursuit.  Il  y  a  quinze  jours, 
les  troubles  de  Macédoine  inquiétaient  ;  l'horizon  de  la  Bulgarie  sem- 
blait au  contraire  se  rasséréner  du  côté  de  la  Russie.  Aujourd'hui 
l'horizon  bulgare  se  couvre  au  Nord  de  ténèbres,  en  même  temps 
que,  par  une  compensation  heureuse,  au  Sud  l'agitation  macédo- 
nienne a  pris  fin.  Mais  la  question  arménienne  est  toujours  ouverte. 
Mais  le  règlement  des  affaires  pendantes  entre  la  Russie  et  le  Japon  en 
Extrême  Orient  n'est  pas  terminé.  Mais  des  massacres  de  missionnaires 
ont  de  nouveau  ensanglanté  le  sol  de  la  Chine.  Plus  d'un  point  de- 
meure obscur  dans  le  monde.  On  attend  quelque  chose  de  lord  Sa- 
lisbury,  sans  savoir  quoi.  Et  tout  ce  qu'on  peut  dire,  c'est  que  nous 
sommes  à  un  de  ces  momens  de  l'histoire  où  la  diplomatie  a  besoin 
de  toute  sa  vigilance  pour  suppléer  à  ce  que  la  perspicacité  la  plus 
éveillée  ne  permet  pas  toujours  de  prévoir. 

Francis  Charmes. 

Le  Directeur-gérant, 

F.  Brunetièrb. 


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TABLE  DES  MATIÈRES 


DU 


CENT  TRENTIÈME  VOLUME 


QUATRIÈME   PÉRIODE  —  LXV  ANNÉE 


JUILLET  —  AOUT    1895 


Livraison  du  1er  Juillet. 

PafM. 

De  l'Organisation  du  suffrage  universel.  —  I.  La  Crise  de  l'état  mo- 
derne, par  M.  Charles  BENOIST S 

Essai  sur  Gœthe.  —  Les  Mémoires  de  Gœthb,  par  M.  Edouard  ROD. .  .      26 

Les  Finances  russes.  —  Le  Budget  et  le  Rouble,  par  M.  Raphaël-Georges 
LÉVY 59 

Triomphe  de  la  Mort,  troisième  partie.  —  L'Ermitage,  par  M.  Gabriel 
d'ANNUNZIO 93 

Villégiature,  Bains  de  mer  et  Stations  thermales,  par  M.  Jules  ROCHARD, 
de  l'Académie  de  médecine 11$ 

Les  Aventures  d'une  amk  en  peine.  —  Mrs  Annie  Bbsant,  par  M.  Pierre 
MILLE 147 

Les  Salons  de  1895.  —  II.  La  Sculpture,  par  M.  George  LAFENESTRE, 
de  l'Académie  des  Beaux-Arts 17& 

Poésie.  —  Pauvres  Ames,  Douceur,  par  M.  Gabriel  VICAIRE 197 

Le  Moyen  âge.  Philologues  et  Poètes,  par  M.  le  vicomte  Eugbnb-Melchior 
de  VOGUÉ,  de  l'Académie  française 201 

Le  Docteur  Bruno  Wille  et  sa  Philosophie  de  la  délivrance,  par  M.  G. 
VALBERT 217 

Chronique  de  la  quinzaine,  Histoire  politique  et  littéraire,  par  M.  Francis 
CHARMES 22$ 

Livraison  du  15  Juillet. 

Triomphe  de  la  Mort,  quatrième  partie.  —  La  Vie  nouvelle,  par  M.  Gabriel 
d'ANNUNZIO 241 

Auguste  Comte.  —  I.  Ses  idées  générales  et  sa  méthode,  par  M.  Emile 
FAGUET 29G 


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